Évasion de l’ile du Diable

page mise en ligne le 4 septembre 2026

Évasion de l’ile du Diable

 

En 1862, Agricol Perdiguier[1], alors libraire, édite un ouvrage d’Henri Chabanne : Evasion de l’ile du Diable.

 

Henri CHABANNE, dit Combattant, dit Nivernais-Noble-Cœur, est né le 27 mars 1828 à Pouilly-sur-Loire (Nièvre), tonnelier de métier, alors travaillant sur un chantier de travaux publics, il est arrêté à Paris le 2 avril 1855. Condamné le 29 août 1855 par le tribunal correctionnel de Paris pour appartenance et organisation d’une société secrète, la Marianne, il est transporté en Guyane le 19 décembre. Après son évasion, il gagne New-York. Son récit nous donnera les détails de son installation aux États-Unis. Il revient à Pouilly en 1861. En 1871, il participe à la Commune de Paris, ce qui lui vaut condamnation à mort. Il se réfugie à nouveau à New-York[2].

 

Nous livrons ici la transcription des pages 41 à 296 de la version du récit d’Henri Chabanne publiée dans une réédition de 1870 sous le titre Les détenus politiques de l’ile du Diable, chez Décembre-Allonnier.

Afin d’éviter de surcharger le texte, nous n’avons pas reproduit la première partie que Chabanne y a ajoutée, constituée de considérations morales et philosophiques sur la justice, l’éducation, l’impôt… Des considérations bien peu républicaines. Nous la mettons en annexe.

 

Sauf indication contraire, les notes sont celles de l’éditeur du site, rédigées par Frédéric Negrel.

 

[page 41]

 

CAUSERIES SUR MES DÉCEPTIONS

 

I

 

Que le lecteur soit bien prévenu que je n’ai pas écrit ce livre dans le but de me poser en littérateur. Je raconte des faits, ne cherchez que cela. Certainement que s’il n’eût dépendu que de ma volonté pour vous écrire de bon français, je l’eusse fait avec bonheur ; c’eût été une preuve de mon savoir.

Vous verrez, en lisant mon histoire, qu’il ne m’est guère possible d’en savoir plus. Quelques personnes m’ont conseillé d’en faire corriger le style, afin de la rendre plus attrayante ; d’autres m’ont conseillé de la laisser telle qu’elle était : c’est ce que j’ai fait. Comprenez-moi, c’est tout ce que je désire.

En réunissant toutes mes correspondances, ma vie fut toute faite ; beaucoup sont perdues ; je le regrette, [page 42] parce qu’il faut avoir beaucoup de temps à disposer pour étudier ses propres sentiments et les jeter sur le papier. C’est de la prison et de l’exil qu’arrive cette plainte. On y trouvera bien des répétitions ; mais, dans la position où je me trouvais, il devait en être ainsi, et je n’y changerai rien, afin qu’on se pénètre bien de mes pensées.

C’est pour apprendre à ceux qui sont dans le malheur à ne jamais perdre l’espoir, qui m’avait depuis longtemps abandonné. Lorsque je commençai d’écrire cette histoire, je ne comptais plus sur la vie, tant ma douleur était profonde. Que l’homme est faible de ne pouvoir supporter ses revers ! Il est vrai que le manque d’éducation y contribue beaucoup ; instruisez-vous pour être forts dans l’adversité. Ne désespérons donc jamais. Puisque je vis encore, le malheur ne tue pas. Et ce qui a contribué à mon rétablissement physique et moral, c’est la sympathie.

On me reprochera peut-être de me faire un peu trop moraliste, mais on a tant besoin de morale ! On me trouvera aussi exagéré dans mes amourettes : telle a été ma vie, je dois l’avouer.

En publiant cet ouvrage, je n’ai pas eu l’intention de montrer un chef-d’œuvre de littérature ; j’ai seulement voulu prouver que, quoique incapable de peindre nettement et agréablement mes pensées, j’ai eu le courage d’essayer, afin d’encourager ceux qui naturellement possèdent ce talent et le négligent par paresse.

Travaillez donc, vous qui n’êtes pas abattus par un [page 43] pénible travail qui, lorsque nous le terminons, ne nous invite qu’au sommeil. Nous, tonneliers, menuisiers, etc., qu’un trop rude travail accable, économisons notre temps pour pouvoir penser un peu : c’est le plus doux délassement.

J’aurais pu me dispenser de publier des lettres qui paraîtront insignifiantes au public. Si je les publie, c’est qu’elles me furent une si grande consolation, lorsqu’elles me parvinrent, que je dois les placer ici comme autant d’amis qui m’ont secouru dans le malheur.

Le calme, sur lequel je ne comptais plus, m’est revenu. Je pourrais, par cette raison, supprimer ce qui va suivre et qui fut écrit sous la plus douloureuse impression ; mais je ne vois pas pourquoi je ne conserverais pas le souvenir de ces pénibles moments qui s’effaceront peut-être ; le malheur s’efface comme le bonheur : il est quelquefois bon de se souvenir.

Et puis j’ajouterai ici que c’est ce travail intellectuel qui m’a rendu la philosophie nécessaire à mon rétablissement. Lisez et jugez si mon désespoir était grand !

Car j’attendais toujours le calme de mon esprit pour raconter mon histoire, le calme ne revint pas. C’est donc sous l’impression d’une douleur vieille de plus de six ans, que je vais vous tracer quelques phases de ma vie, belle à son aurore, parce qu’elle était pleine d’amour et d’espérance. J’ai chanté dès l’aube avec le pinson ; jour et nuit, comme le rossignol ; et, comme lui, mes chants ont cessé au moment où je devenais père, où je m’en réjouissais. Mais un destin contraire [page 44] me conduisit par un autre sentier. Dois-je maudire ? Certaine morale qu’on nomme plutôt philosophie, vous dit qu’il faut être fort dans l’adversité ; moi qui souffre et qui crois être fort, je vous dis qu’il est des maux dont on ne guérit jamais, comme de perdre ce qu’on aime : l’honneur, l’estime publique. Ah ! vous dites qu’on peut survivre ! Oui, survivre, c’est possible ; mais guérir, jamais ! J’ai cependant un enfant, une fille, et c’est ce qui m’inquiète : c’est une fleur si fragile, qui demande tant de soins ! Je sens bien que je lui serais indispensable, car que peut-elle devenir sans soutien, sans un père, barrière que craint de franchir le déshonneur, parce qu’il inspire la crainte ?… Et le dégoût de la vie m’accompagne toujours ! J’ai plusieurs fois résolu d’en finir avec elle ; je n’en ai jamais eu le courage. Je me suis toujours tiré des passes les plus difficiles avec un succès incompréhensible ; j’ai toujours bravé et rejeté la mort tant qu’une lueur d’amour et d’espoir luisait dans mon âme. Mais, depuis que tout m’a délaissé, jusqu’à mon âme, qui m’a fui, je crois, il ne me reste plus que le corps avec l’habitude de la vie. J’ai au cerveau quelques souvenirs que je vais vous transmettre, et, je l’espère, on m’en saura gré. Il me reste quelques correspondances que je publie telles qu’elles sont ; elles se souviennent mieux que moi ; puis, quelques vers que je composai dans des moments plus calmes, sinon plus heureux. Ce ne sera pas des joies, des chants à dilater le cœur. Ah ! si vous aimez la tristesse, lisez ! lisez ! Il y a des plaintes, des soupirs, des [page 45] regrets et des larmes qui sont maintenant taries. Voilà pourquoi il n’est plus de guérison à mes peines.

La poésie avec tous ses charmes m’a abandonné. Je vous lis tous, mes chers poëtes, sans pleurer. Adieu !… adieu !… J’embrasse mon enfant, je reçois ses baisers… ils sont froids comme la glace. La musique passe ; mon cœur ne bat plus, mon visage ne pâlit plus. J’ai cherché des rayons de soleil, leur chaleur ne m’a pas réchauffé. Cependant j’ai toujours les mains et la bouche brûlantes. Plus rien ne m’impressionne; tout m’abandonne, jusqu’à la vénération que j’avais pour la femme ; et cela, depuis que l’espérance m’a abandonné, depuis l’indifférence qu’eut pour moi mon épouse durant mes malheurs. Tous mes amis m’ont trompé, jusqu’à ceux à qui je m’étais le plus dévoué ; je n’ai plus foi en l’amitié. Je ne conteste pas qu’il y ait de braves et d’honnêtes gens, j’en ai connu, j’en connais encore, mais je n’en voudrais pas pour amis[3]. Je n’ai plus de confiance en personne ; je douterais de ma mère, puisque je doute de moi à l’égard de mon enfant. Plusieurs personnes ont essayé de calmer mes chagrins : leurs consolations ont été vaines, ce qui ne m’empêche pas de leur en savoir gré et de les remercier.

J’ai toujours payé trop cher les services qu’on m’a rendus. Malheur à qui a besoin des autres ! Il serait peut-être préférable de mourir ; on est trop souvent moralement engagé à ne pas refuser ce qu’on ne peut, ce qu’on ne devrait pas donner : l’homme y détruit ses beaux sentiments, et souvent la femme y jette l’honneur. [page 46] Cherchez ensuite du plaisir dans la vie, quand vous êtes ainsi désillusionné, dépouillé de ce qui vous était cher et précieux ; cherchez des chants, des ris, des joies ; consolez l’humanité, quand vous n’avez plus d’espérance ; comptez sur l’amour de votre femme, quand vous ne croyez plus à la constance ! Je ne me réjouis pas des caresses de mon enfant !

Mon premier malheur fut de perdre mon père à l’âge de sept ans ; le deuxième, d’être obligé, faute de moyens pécuniaires, de sortir de l’école à l’âge de onze ans, ne sachant que lire et écrire, pour apprendre le métier de tonnelier, peu convenable à mes dispositions naturelles, trop fatigant, qui ne laisse pas la pensée à l’aise, ne lui permet pas de s’occuper d’art, de littérature, etc., ni d’aller planer sur les travaux de nos grands artistes, afin de vivre un peu dans leur génie. J’aimais naturellement le dessin, la sculpture ; si j’avais débuté dans les arts, j’aurais pu devenir célèbre ; j’ai eu la meilleure réputation dans mon métier, parce que j’avais la volonté ; je ne voulais pas qu’un autre me surpassât. Pourquoi douter de soi : avec la persévérance, on peut tout.

Dans mon travail, je cherchai toujours les moyens les plus expéditifs ; j’arrivais souvent le premier et sortais le dernier de l’atelier ; de même dans les plaisirs.

Dans mes voyages, je cherchai toujours la ligne la plus droite pour arriver à mon but. J’aurais souffert, si j’avais été obligé de passer au milieu du chemin pour détourner une rue ; j’ai toujours coudoyé la muraille; [page 47] les jours et les nuits m’ont toujours paru de trop courte durée… J’ai toujours été d’une impatience incroyable dans l’attente ; aussi n’ai-je jamais manqué à mes rendez-vous, ni causé aucun retard en aucune circonstance. Toujours distrait dans mes lectures ; mon âme est toujours frémissante ; en voyant une locomotive, le sifflet me semble une voix formidable ; j’éprouve autant de bonheur en entendant cette intelligence de fer, que je suis affecté en voyant la mer, qui, quoique calme, me semble un monstre endormi toujours prêt à s’éveiller pour engloutir des existences humaines ; je déteste le bruit des vagues qui viennent se heurter contre les rochers, leur furie me paralyse complètement, le rugissement d’un lion m’effrayerait moins.

Je ne peux pas rester longtemps assis, et, quoique jeune, souple, je demeurai plus de quatre ans avant de m’habituer à être penché vers la terre. Je ne fus jamais plus à mon aise que debout. Ceci ne prouverait-il pas que l’homme est destiné à se détacher de la terre pour élever sa pensée plus loin. J’ai rêvé mille fois que je franchissais des espaces immenses. Je m’élevais dans l’air avec ou sans ailes, et je voyageais ainsi la plupart de mes nuits. Quel besoin peut transporter ainsi l’imagination ? Ne serait-ce point enfin un pressentiment, une révélation de l’autre vie ?

Je n’aime point les vers qui terminent en ique, et, comme instruments, je déteste la clarinette et le fifre. J’aime tous les instruments de cuivre ; mais ceux qui parlent le plus à mon âme, ce sont le hautbois, le [page 48] violoncelle et les instruments chantants : orgue, accordéon.

Mes sens les plus développés sont : le toucher, l’ouïe et la vue. Je suppose que cette perfection d’un sens sur l’autre tient à la sphère dans laquelle l’homme a vécu. Si mes autres sens sont moins développés, c’est que je n’ai pas toujours vécu de mets bien délicats, ni dans des lieux bien parfumés.

Enfant, je n’entendais jamais assez de musique ; c’est ce qui m’a occasionné d’acheter un instrument qui m’apprit à solfier ; et seul, j’appris assez la musique pour faire ma partie au besoin.

Jeune, je cherchais plus âgé que moi ; je désirais être homme, dans l’espoir d’être plus heureux. Maintenant, je cherche la jeunesse, afin qu’elle me communique sa gaieté.

Mon cœur s’ouvrit à l’amour à l’âge de treize ans ; jamais je n’aimai avec plus d’ardeur et plus de délices ; jamais, depuis que cette première passion amoureuse s’éteignit, il ne me vint au cœur rien d’aussi sublime.

J’aimai plusieurs femmes à la fois, sans me rendre compte à laquelle je donnais la préférence.

Je ne m’arrête pas plus longtemps sur ce sujet, ce que vous trouverez plus loin vous en dira assez.

Je fus reçu à Mâcon dans la société des compagnons du devoir de Liberté tonneliers ; on me surnomma Nivernais Noble-Cœur.

Je ne dirai rien sur le compagnonnage ; Agricol Perdiguier, ce Salomon moderne, ce courageux athlète du progrès, cet exterminateur des préjugés, cette étoile de [page 49] paix et d’amour, en a assez dit à ce sujet. Achetez ses livres, ils sont dédiés aux compagnons ; mais tout homme peut s’y instruire ; ils ont pour titre : Le Livre du Compagnonnage ; — Question vitale sur le compagnonnage et la classe ouvrière, etc., etc. Vous y trouverez de mes chansons. Je devais les introduire dans ce volume, mais j’ai réfléchi que Perdiguier voudrait les publier dans son Chansonnier du tour de France[4].

 

 

II

 

INITIATIVE.

 

Si, le lendemain de mon mariage, j’eusse pris seul la direction de ma famille, il me fût arrivé moins de malheurs ; celui qui gagne l’argent en connaît le prix, il sait mieux l’économiser. Je fis plusieurs tentatives pour demeurer seul avec ma femme ; mais je cédai toujours aux larmes de celle-ci, qui ne voulait pas se séparer de sa mère. O faiblesse !… Je consentis donc à rester avec eux, ce qui me rendit indifférent à mes propres intérêts. Et c’était à l’époque où j’étais le plus gêné, que je manquai de travail. J’avais pris un loyer considérable, afin de permettre à ma belle-mère et à ma femme de tenir une pension d’ouvriers qui devait suffire, disaient-elles, à leur entretien. Cela ne réussit pas. Je partis pour Cognac, je travaillai une quinzaine de [page 50] jours ; l’ennui s’empara de moi ; je ne pouvais pas supporter l’absence de ma famille. Je revins à La Rochelle et je finis par travailler comme manœuvre dans un atelier de ferblantier, fabricant de boîtes à sardines. J’y travaillai jusque vers la fin de la campagne. L’ouvrage allait encore me manquer ; j’écrivis à Paris, d’où je reçus une réponse favorable. Lorsque ma femme apprit mon projet de départ, elle se mit encore à pleurer, en disant qu’elle ne consentirait jamais à quitter ses parents, etc., etc. ; mais qu’elle viendrait me rejoindre aussitôt que je serais placé. Je cédai encore à ses larmes, et je partis seul, laissant derrière moi tout ce que j’avais de précieux, ma femme et mon enfant. Non, dans n’importe quelle circonstance, ne laissez jamais derrière vous votre famille, car vous ne savez pas quand vous la reverrez. Je partis, dis-je, et j’empruntai l’argent nécessaire à mon voyage. Je ne parlerai pas de la douleur que me causa cette séparation, mais j’aimais ardemment et tendrement ma famille ; jugez !

Je travaillais à Bercy, lorsqu’il me vint un mal d’aventure[5] au doigt. J’allai à Pouilly, attendu que ces sortes de maux sont ordinairement très-lents à guérir. J’y passai un mois environ ; puis, une fois rétabli, je repartis pour Paris. A mon arrivée, je visitai un de mes cousins germains, M. Eugène Andraud, entrepreneur, qui me proposa d’être chef de chantier. J’acceptai et me rendis de suite sur le lieu des travaux. C’était un pont en construction, à Maisons-Laffitte, près Paris. C’était au mois de mars 1855.

[page 51] On commençait à démolir un des piliers du pont que nous allions reconstruire. Je mis le pied sur une planche mal appuyée, qui fit bascule, et je tombai dans la Seine, m’enfonçant deux côtes et me fracassant une épaule. Heureusement qu’un homme se trouvait à passer dans un petit bateau, au moment où l’on criait : Un homme à l’eau ! Il arriva à temps, plongea son bras dans le tourbillon où je disparaissais, me saisit par la chevelure, et me tira de l’eau, près de cesser de vivre.

On me mit au lit. Deux gendarmes vinrent dresser un procès-verbal qu’ils envoyèrent à la préfecture de police, et c’est, je crois, cet accident seul qui mit la police sur ma trace.

Je savais que, depuis un mois, elle était à ma recherche. Je ne me cachais pas plus que je ne voulais donner occasion de m’arrêter. Mais enfin, une circonstance qui m’est inconnue m’envoya cinq agents qui me présentèrent deux mandats d’arrêt l’un de la préfecture de police à Paris ; l’autre, de la préfecture de Nevers, et me sommèrent, au nom de la loi, de les suivre.

J’étais alors à Bezon en train de faire décharger du pavé pour une autre entreprise.

C’était le 2 avril 1855, à 9 heures du matin ; je suivis les agents ; nous primes le chemin de fer, c’était encore Lagrange qui opérait cette arrestation, aidé d’un grand à favoris rouges, je le reconnaîtrais encore, et un blond, louche, de taille moyenne ; quant aux deux autres, leur physionomie m’échappe, non, je ne les reconnaîtrais pas, mais à coup sûr, il y avait de l’infâme dans ces [page 52] physionomies, attendu qu’il est rare que l’âme ne s’y reflète pas. Mais qu’ils sont à plaindre ces pauvres gens d’être obligés pour vivre de manger le pain de l’ignominie, de l’arroser des larmes des familles ! Car s’il n’y avait pas ces misérables natures au service des despotes, les maux du genre humain disparaîtraient en partie.

Si vous aviez vu ces quatre hommes et le caporal Lagrange qui leur recommandait d’avoir constamment la vue braquée sur mes mains, et si je les mettais dans ma poche, c’était sans doute pour y prendre quelque correspondance compromettante, la jeter ou la manger. Car si je me mouchais, j’entendais Lagrange qui de mandait aux autres, si je n’avais rien mis dans ma bouche. Pauvres êtres, qu’ils sont malheureux ! ils commençaient à me torturer en me laissant entendre que j’étais en prison pour longtemps, etc. ; conversations misérables.

Ils avaient passé à Maisons-Laffitte dans la chambre où je couchais.

La porte était fermée à clef, mais à la police tout est permis, ça n’est pas voleur ces gens-là, on brisa une vitre, on ouvrit la fenêtre, et c’est par là que l’on passa pour y fouiller mes habits et m’apporter ce que l’on pensait qui m’était utile, un paletot, etc., quelle prévoyance! ils sont bons, allez, ces gens-là.

C’est curieux, non, c’est poignant l’effet que produit sur votre être l’arrestation.

Quand l’on vient vous dire que vous n’êtes plus libre, [page 53] toute fonction s’arrête en vous : auriez-vous faim, la faim s’arrête ; auriez-vous soif, la soif s’arrête ; seriez vous fatigué, plus de fatigue ; auriez-vous sommeil, le sommeil vous abandonne ; l’amour, cette sensation si bonne, si agréable, vous fuit ; tout votre être est transformé ; cela se comprend, vous n’avez plus de liberté !

De suite l’idée vous vient de vous débarrasser des entraves qui s’y opposent, mais le calcul est fait, le despote a étudié votre caractère, cet homme est courageux, mettez cinq hommes ; car un seul ne suffirait pas ; au contraire, est-il d’une nature molle, un seul vient lui dire, suivez-moi, et le pauvre être suit : mais la pâleur vous saisit mais le cœur bat si fort, qu’il fait remuer tous vos vêtements.

A la première minute, on songe si l’on ne pourrait pas fuir cette abominable chaîne construite de chair et de force humaine, la colère vous monte, et puis il vous la faut étouffer, la répugnance se dégage de votre âme et se va jeter sur ces monstres ; leur parole prend une forme de démon, elle vous répugne ; vous ne faites que l’entendre, il vous semble la voir. C’est un son ; vous croyez la sentir, le cœur vous lève, ça dégoûte, si ça vous touche, ça vous fait mal ! ah ! pas comme une piqûre, comme lorsque vous avez une plaie, et que vous la brûlez, et si vous mangez, vos chaînes de chair humaine vous semblent là comme poison nourriture, le cœur se refuse, dégoût partout, l’enfer vous tient dans ses sales tenailles et votre vie de joie, de bonheur, de liberté est complètement évanouie ; quelle pauvreté [page 54] désormais ! quel relâchement de votre être ! quelle faiblesse d’esprit ! quel abattement ! quel dégoût ! quelle misère ! La misère de la faim et de la soif est une ombre lumineuse à côté de cette nuit obscure. Vos doux rêves, vos rêves brûlants de délices, d’espérances et d’amour, s’éteignent comme une lampe qui manque d’huile. Hélas ! en effet, plus de liberté, cette essence de vie. Hier vous voyiez se lever le soleil, il rougissait le nuage qui voulait le cacher à vos yeux, et vous ne le verrez plus demain ; vous aviez si chaud ce matin dans votre travail, mais un vent frais, parfumé, vous venait par la fenêtre ou à travers le feuillage des bois, ou des pommiers en fleurs du jardin, ou bien il venait de raser les gazons de la prairie. Votre épouse, ni votre enfant ne vous embrasseront plus ce soir, ni à déjeuner, ni à leur lever demain. Des voix brusques, choisies tout exprès pour rompre, broyer vos joies, vos habitudes de paradis, seront là désormais pour vous annoncer l’enfer, l’ennui, le dégoût, la déception, le mal.

Mais laissons ces sinistres misères, car nous sommes toujours en chemin de fer et à 11 heures environ. J’arrivai à la préfecture de police, où je fus interrogé. Commencement de l’inquisition, de l’instruction et en suite après cette première épreuve, conduit à Mazas.

Arrivé là, signalement complet comme si l’on voulait vous donner un passe-port, et puis l’on donne au geôlier chargé de vous conduire le numéro de votre cellule, et puis ce premier crie à un autre qui vous attend, 110 et puis l’autre répète : envoyez 110. C’est là votre nouveau [page 55] nom, toute la geôlerie ne vous connaît que sous votre numéro d’écrou ; tristesse des âmes, ignominie de l’enfer, le croirait-on, Eugène Suë en cellule portant un numéro, il ne s’appelle plus Eugène Suë ; il s’appelle un numéro. Musset, Victor Hugo, Lamartine, Michelet, tout ce qui est grand enfin, tout cela ne s’appelle plus qu’un numéro, et puis moi je m’appelais donc désormais 110.

Je passai à la visite du médecin, et comme je n’étais pas encore rétabli de ma chute, on m’envoya à l’infirmerie, 6e division, n° 110. On verrouillait pour la première fois sur moi les portes de la prison. C’était le 2 avril. Quelques jours encore, et j’allais assister à l’épanouissement de la nature, et en même temps revoir ma femme et mon enfant, car j’avais trouvé un travail qui me procurait la facilité de les rendre heureux. Mais, hélas ! quelle différence ! l’affreuse solitude en remplacement de la liberté, de l’air pur des campagnes ; ne plus être fatigué pour jouir d’un doux repos.

O ma fille ! ma chère épouse ! ô ma pauvre mère ! pour vous fut ma première pensée ; vous ! tout ce que j’avais de cher dans ce monde ! C’était un devoir que m’imposait mon cœur de l’offrir à ceux que j’aimais tant avant de commencer à subir les tortures de la prison. Je leur souris à tous ; pour eux, j’offris une prière à Dieu, pour qu’il les soutint dans le chemin de douleur qu’ils allaient parcourir, et leur envoyât quelque lueur d’espérance pour des jours meilleurs.

Ma première nuit fut toute extase et méditation. Je passai en revue la bibliothèque de mon existence ; j’en [page 56] secouai la poussière de chaque feuille, et je pus lire encore, depuis mon premier souvenir jusqu’à cet instant même où le bruit des portes et des chariots qui roulaient au rez-de-chaussée, et sur les rampes du premier et du deuxième étage pour porter la nourriture aux malheureux prisonniers, vint m’éveiller de cette délicieuse rêverie qui m’avait accompagné jusque dans mes courses vagabondes, et m’avertir que je n’étais plus libre. Alors, un long soupir s’échappa de ma poitrine, comme adieu à mes beaux jours passés !

Je fis la revue de ma cellule ; je lus quelques inscriptions, la plupart moitié effacées. Ici, c’était un conseil ; là un repentir ; plus loin, un mot d’amour à sa mère ou bien un blasphème à Dieu. Souvent l’on y reconnaissait le cachet de la folie, de la douleur, du désespoir et de l’amour ; et ces inscriptions me faisaient craindre pour ma raison. Mais lorsque je rencontrais ces mots : « Espérance ! courage ! » là, je remplissais mon âme de l’esprit de l’inscription, qui me faisait du bien jusqu’à ce qu’une autre vînt me produire une impression contraire ; puis, des noms, dont parfois il vous semble avoir connu les personnes. Une futilité vous occupe, et un nom connu, dans ces circonstances, c’est presque une consolation ; ce qui faisait que chaque jour je renouvelais ma revue dans la cellule et dans les promenoirs.

Je m’ennuyais déjà, et malgré tous les efforts que je faisais pour me distraire, mille affreuses pensées s’emparaient de moi pour me torturer. Mes souvenirs, étoiles scintillantes, qui jusqu’alors m’avaient illuminé [page 57] l’esprit, commencèrent à perdre de leur clarté et de jour en jour devinrent de plus en plus sombres. En vain j’appelais à mon aide ces airs favoris qui, parfois, m’avaient procuré une si douce ivresse ; ces chants, cette douce poésie, se transformaient et me paraissaient un son de cloche, lent, pesant, qui semblait tinter l’hymne de la mort.

Il fallait chaque jour se créer de nouvelles distractions ; ne pouvant en avoir d’autres que celles de la lecture et du dessin, j’y consacrai tout mon temps ; comme la bibliothèque ordinaire n’est pas très-variée, j’écrivis au directeur pour lui demander la bibliothèque de faveur, qui me fut accordée. Pendant quelques semaines, je m’en trouvai très-bien ; je lisais une heure, je dessinais une heure et je marchais une heure.

Les jours passaient.

J’aimais le dimanche, parce que j’entendais un peu de musique et qu’elle me réjouissait l’âme, jusqu’à me laisser croire encore au bonheur, même en prison ; elle me ramenait vers ma timide enfance, temps où l’on est si heureux, puisque votre compagne favorite est l’insouciance, âge où l’on est encore éloigné des combats de la vie, où l’on reçoit avec indifférence les suaves baisers de sa mère.

Je fus bientôt fatigué du dessin et de la lecture ; tout me devint insupportable, car, dans la lecture, il s’offrait toujours certains passages qui me reportaient à quelques phases de ma vie, éveillant des souvenirs que j’avais besoin d’oublier pour mieux supporter ma solitude.

[page 58] Que de fois j’ai pensé à mes frères, à mes amis ! combien j’ai craint pour leur raison, leur vie ! Car, de ma cellule, j’entendais les cris de malheureux devenus fous. Oh ! dans ces instants, voyez-vous, tout mon être frémissait de pitié et de douleur ; mon âme affectée tombait en lambeaux, et, pour réunir ensuite mes pensées, il me fallait les ramasser çà et là. C’est ce qui me faisait craindre pour mes frères ; le cadet[6] surtout dont les passions sont vives ; il me semblait le voir bondir de rage et de désespoir, tandis que je voyais l’autre[7], calme, timide comme dans le cours de sa vie passée, prenant toutes ces tortures pour quelque chose d’ordinaire. Pauvre enfant ! Je l’ai souvent comparé au rossignol prisonnier de Mazas que j’entendais chanter de ma cellule, et je répétais pour lui ces vers de Théodore Lebreton, qu’il fit à propos d’un oiseau qu’il voyait en cage :

Que je plains son destin, il est captif, etc.[8]

Oh! oui, je souffrais bien de le savoir en prison, lui si jeune et si doux, quand ses pieds et son âme avaient besoin de parcourir les allées, les chemins, les prés, que le printemps pare de feuillages, de gazons et de fleurs !… Il avait besoin, lui aussi, tendre enfant prisonnier, de gazouiller ses chants amoureux près de l’oreille d’une amante, seconde partie de soi-même, et mêler sa voix à la sienne pour s’égayer tout entier Vingt ans ! c’est l’âge où la sève de l’âme jaillit avec le plus d’énergie.

L’autre aussi souffrait, en pensant que sa femme et [page 59] son enfant pleuraient au coin du foyer, en attendant le retour du père.

Je ne parlerai pas de moi ; cependant l’on m’attendait aussi. Les trois frères ! nous étions prisonniers dans la même enceinte, respirant un air maudit, et pas ensemble encore ; tous trois, nous avions besoin de respirer sous le ciel de tous, l’air pur de la liberté !… l’air de Dieu ! Il nous fallait une voix de mère, d’épouse, d’enfant, de frère, d’ami, d’homme enfin, et nous n’avions de tout cela que la voix du geôlier et la cellule Mazas !

Je ne trouvais plus de distraction, dis-je à la lecture, ni au dessin ; ma ration de vivres, insuffisante le premier mois, me devint plus que suffisante par la suite ; les organes s’appauvrissaient et se rétrécissaient par le manque d’air. Malgré cet affaiblissement, on est conduit malgré soi à des excès of self pollution[9].

 

 

III

 

COMMENT CORRESPONDRE A MAZAS.

 

J’avais besoin de parler à une voix humaine, dis-je. Je frappai au mur de la cellule voisine. On me répondit. Comment correspondre et se faire comprendre ? « Cher chez et vous trouverez, » dit le Seigneur. Et c’est la vérité. Je trouvai un moyen, mais comment le communiquer [page 60] à mes compagnons d’infortune ? Comme rien n’est impossible, je ne désespérai pas du succès : cela pouvait se faire au promenoir. J’écrivis donc un billet que je fis parvenir à mes voisins de cellule.

Et voici comment j’ai fait parvenir le billet.

Tout le monde connaît Mazas et ses cellules et ses promenoirs. Les détenus vont une heure par jour au promenoir cellulaire, cellules séparées par un mur de 3 mètres de hauteur environ, où il y a je crois 16 cellules portant leur numéro.

Chaque promenoir surveillé par deux gardiens ; l’un qui domine les détenus d’une sorte de tour vitrée placée au milieu des cellules ; seulement il ne peut pas toujours voir derrière lui et ne peut pas voir tous les détenus à la fois ; l’autre fait le tour des promenoirs sur le sol et tourne autour des cellules grillées comme pour voir chaque détenu, comme pour voir chaque bête féroce au jardin des plantes.

Il fallait donc tromper ces deux surveillants.

On envoie donc les détenus un à un au promenoir, et comme on envoie tous les nombres impairs dans les promenoirs impairs, vous êtes toujours séparé par la cellule paire, de sorte que pour faire parvenir le moyen de correspondre à travers le mur de la cellule, il me fallut jeter ma pierre enveloppée du papier contenant le moyen de correspondre par-dessus la cellule qui nous séparait. Je jetai juste, et au retour dans ma cellule mon voisin me frappa au mur le mot que je lui avais envoyé avec le moyen en question.

[page 61] J’avais écrit le mot Dieu, il fallait donc, pour me l’écrire, procéder de la manière que voici :

Frapper d’abord trois coups pour prévenir que l’on veut causer.

Pour avoir la première lettre du mot que vous voulez écrire, il faut toujours commencer par la lettre A et frapper un coup au mur, soit avec le doigt ou avec le manche de votre petit couteau de bois ou votre crayon, de manière à le faire entendre à votre voisin de cellule, qui se tient l’oreille attentive au mur.

En frappant, prononcer la lettre et en écoutant frapper prononcer de même, et inscrire la lettre sur laquelle on s’arrête jusqu’à ce qu’on puisse s’en passer, ce qui vient très-vite.

Exemple : Pour écrire Dieu, frapper et prononcer jusqu’à D, A B C D, inscrivez D

continuez après un petit temps d’arrêt, l’équivalent d’un demi-soupir, A B C D E F G H I, inscrivez I

A B C D E, inscrivez E

ABCDEFGHIJKLMNOPQRSTU, inscrivez U

Mot que mon voisin me renvoya parfaitement.

Vous voyez donc que le moyen est très-simple et que rendu à une grande publicité, il rend la cellule impossible, même les cachots, attendu que les murs sont de même épaisseur, et seraient-ils deux fois plus épais, qu’on entendrait quand même frapper.

Souvent la première lettre du mot que l’on écrit suffit pour vous faire comprendre le mot en entier, [page 62] vous arrêtez votre correspondant en frappant deux petits coups qui signifient compris, alors vous sautez à un autre mot, de sorte qu’une phrase est promptement comprise.

Une fois ce moyen mis a profit, il nous en fit découvrir d’autres, nous pouvions nous passer des journaux, livres, nourriture, lettres, etc., ce qui ne manquait pas de nous donner beaucoup de distraction en cellule, car nous pouvions causer du matin au soir, et même la nuit nous communiquer nos espérances, donner de l’épanchement à ses chagrins, on donnait et l’on recevait des consolations, c’était d’une douceur étonnante.

Comment nous nous faisions parvenir journaux, etc.

Au bout de chaque travée dans chaque division il y a un escalier tournant pour aller au promenoir, il y a bien un gardien au 1er étage, un gardien au rez-de-chaussée, mais c’est un escalier tournant, il y a donc au milieu un endroit où les deux surveillants ne peuvent pas vous voir. C’est au milieu que le premier déposait ce qu’il avait à laisser, et c’est là que le ramassait celui qui le suivait. C’était presque toujours un voisin de cellule, on entendait du reste parfaitement ouvrir la cellule voisine, et le gardien qui envoyait le n° 110, je suppose, aussitôt le détenu parti, il tenait ouverte la cellule ou 108 ou 112 jusqu’à ce que le détenu ait disparu dans l’escalier tournant et qu’il ne voie pas celui qui le suit, ce qu’on ne peut pas toujours empêcher cependant. Seulement, en portant l’œil sur le gardien [page 63] qui envoie le détenu, on voit parfaitement à quelle cellule il se tient. Quand c’était mon voisin correspondant qui me suivait, je déposais au milieu de l’escalier l’objet qu’il ramassait, et la chose était faite.

Pour les lettres, nous avions encore deux autres moyens de nous les faire parvenir.

Mazas a une bibliothèque, mon voisin me disait qu’il avait tel ouvrage en lecture, c’était précisément celui-là que je demandais ; on allait à la cellule demander s’il était disponible, il répondait affirmativement, alors le geôlier prenait le livre et me l’apportait. Seulement il m’apportait une correspondance entre les deux premières feuilles collées légèrement ensemble.

Autre moyen de faire passer nos lettres.

Chaque cellule à son bidon portant le numéro de la cellule, sur un petit morceau de bois carré attaché avec une corde à l’anse du bidon. Nous attachions donc notre correspondance bien roulée et bien serrée après les charnières du couvercle en dessous.

J’effaçais le n° 110 et je mettais 112 à la place, mon voisin effaçait le n° 112 et mettait en place n° 110, de sorte que lorsque l’on faisait la distribution d’eau nos bidons changeaient de cellule et nous détachions nos correspondances mutuelles, heureux d’avoir encore une fois trompé la surveillance de nos gardiens.

Depuis ce temps, je pus correspondre avec tous les détenus de cette cellule, parce qu’elle était double, et que, lorsque l’un sortait, il en restait toujours un pour le transmettre au nouveau venu ; de sorte que je savais [page 64] toutes les nouvelles du dehors ; nous étions parvenus à parler presque aussi vite que les sourds-muets.

Depuis que je pus recevoir et donner quelques consolations, communiquer mes pensées, il me revint une douce gaieté, parfois même un peu exaltée.

Je subis deux condamnations. Le 4 août 1855, je fus condamné à deux années d’emprisonnement, comme affilié à une société secrète, et le 29 août, même année, je fus condamné de nouveau à quatre années de prison, comme chef et fondateur de société secrète.

Le lendemain de ma condamnation, je demandai à être transféré dans une autre prison ; on me répondit que j’avais, ainsi que le ministère public, vingt et un jours pour mon appel, et que je ne pouvais obtenir mon transfèrement avant ce délai.

Le vingt et unième jour, j’appelai mon gardien pour demander à sortir de cette prison ; il me répondit qu’il fallait écrire au directeur des transfèrements ; ce que je fis. Et, le lendemain, je fus conduit à Sainte-Pélagie avec bon nombre d’autres détenus des deux procès[10]. Il était temps, bien temps, pour ma raison, que je quittasse la cellule. Le temps n’avait plus de durée ; une journée s’écoulait comme un instant que j’employais à maudire ; toujours en colère et toujours prêt à briser mon lit pour enfoncer ma porte ; j’appelais le gardien pour causer avec lui, je ne pouvais plus vivre dans cette prison. Avec quel plaisir je me retrouvai avec mes amis, avec des hommes enfin. Ce n’était plus une prison, on avait une cour, de grandes chambres qui contenaient [page 65] vingt personnes. On y faisait des cours de mathématiques, d’écriture, de langues, etc., etc. C’était déjà presque la liberté !

Il y avait quelques mois que nous étions dans cette prison, lorsqu’un matin on vint nous annoncer de partir, et de vite préparer notre bagage, car on ne vous avertit pas, et la voiture cellulaire est en bas qui vous attend.

Allons ! adieu Sainte-Pélagie, adieu nos amis, en route pour la maison centrale de Loos, et des fers aux pieds.

Des fers aux pieds ! nous étions donc bien féroces, les deux pieds enchaînés et la chaîne passée dans une tringle qui arrête ou prend toutes les chaînes de vos voisins de voiture cellulaire, et comme cela jusqu’à destination. Je ne dis pas ce que j’en pense, c’est à toi, lecteur, d’apprécier ; plus tard nous te dirons pourquoi nous avons été arrêtés, ainsi traités, ainsi enchaînés, et ton cœur te dira ce qu’il pense. Arrivés, là encore, il fallut donner nos noms, prénoms, etc., et faire sa nouvelle toilette, endosser de nouveau l’uniforme de la prison, toilette complète, être rasé, les cheveux coupés, etc. On nous fit passer dans une sorte de buanderie où nous laissâmes nos vêtements qui nous servaient quand nous étions en liberté. C’était le 15 novembre, il faisait froid, on nous fit mettre nus dans cette chambre de toilette à claire-voie, on nous fit quitter jusqu’à notre flanelle, et on ne la remplaça que par des chemises humides, gelées, roides ; le froid nous glaça les membres ; nous voilà confondus parmi les prisonniers ordinaires.

Ah ! je ne m’en plains pas, je ne le regrette pas, j’ai [page 66] connu le délit que la plupart d’eux avaient commis, et j’ai jugé, en la souffrant moi-même, la douleur qu’on leur infligeait, j’ai endossé votre uniforme, ô mes tristes compagnons de Loos, je ne le regrette pas, cela m’a appris à vous plaindre, à vous prendre en pitié, cela m’a donné du courage pour plaider en votre faveur et prouver que ce que l’on vous faisait souffrir était plus que l’équivalent du tort que vous avez fait à vos semblables.

Vous connaissez le promenoir de Mazas, celui-là est bien plus terrible ! A Mazas on ne se voit pas, et la tentation de communiquer ses pensées est par ce fait moins impérieuse ici, vous faites queue les uns aux autres, et défense de se parler, et pourtant l’on parle, et si on est pris en flagrant délit de raconter si vous avez famille, amis, etc., au cachot. On m’avait dépouillé de mon gilet de flanelle, dis-je, j’avais froid, ma santé s’altérait, je pâlissais, j’en demandai à l’administration, on ne m’en donna pas, un des détenus ordinaires me prêta le sien.

Oh ! vous voyez bien que ces êtres, perdus parce qu’ils ont été condamnés, ont encore des sentiments de pitié ! Alors l’appétit me revenait ; la ration ordinaire m’étant insuffisante, je demandai un supplément de pain que l’on m’accorda, ce qui fit plaisir à mes voisins de réfectoire, car plusieurs d’entre eux étaient aussi à court, et nous le partagions entre nous, une petite bénédiction m’arrivait, et, je vous l’assure, j’en éprouvais quelque joie.

J’avais été classé dans une filature de laine, l’apprentissage se fit vite, seulement je ne reçus rien de ce [page 67] travail, ma masse est encore là, et avec l’intérêt des intérêts ça fera une somme un jour. Mes autres amis étaient dans d’autres ateliers, la santé des uns s’altérait de telle façon que le nommé Jacquo mourut quelques mois plus tard ; homme doux il avait vécu, homme doux il a dû mourir. Quelle souffrance que celle-là de mourir en prison ! et les êtres qui jettent ainsi volontairement dans des tombes anticipées des êtres destinés et voués au bien.

Ah ! je vous assure que je crois encore à un jour de réparation.

Il y avait une douzaine de jours que j’étais dans cette prison, lorsqu’un matin on m’appela au greffe, où deux gendarmes m’attendaient. L’employé du greffe me demanda si j’avais de hautes protections, car j’étais gracié, disait-il.

Gracié, amère dérision ! Jeu de bourreau ! gracié, mais les deux gendarmes m’enchaînèrent les deux mains et me serrèrent si fort que j’ai dû le leur faire remarquer, et me desserrèrent un peu.

J’avais repris mes vêtements et laissé ceux de la prison. Que je me sentais à l’aise !

Nous quittâmes la prison, nous longeâmes à pied la grande allée qui nous en éloignait, et une demi-heure après environ nous roulions sur Paris en wagon de classe. Je songeais à une évasion, mais comment faire ? Deux gendarmes armés, et cette chaîne surtout m’embarrassait. Chaque station où l’on s’arrêtait, je descendais sous prétexte de prendre quelque chose à la buvette et puis je disais à tous ceux qui me regardaient, [page 68] qui regardaient surtout ma chaîne, je leur observais que ces chaînes-là ne déshonoraient pas, que j’étais traité ainsi pour des motifs politiques, je me sentais mieux à l’aise, et puis il me semblait que si j’avais osé essayer l’évasion, j’allais être de suite protégé par tout le monde, mais cette idée me passa en voyant l’impossibilité ; elle ne me revint plus qu’en traversant les rues de Paris.

Je passai la nuit à la prison de la préfecture, et le lendemain, dans la soirée, je fus transféré de nouveau à Sainte-Pélagie avec un autre détenu politique qui m’avait annoncé qu’il partait pour la Guyane ; il se nommait Bouguenay[11] (triste consolation !). Arrivé là, nous trouvâmes Charles Carpeza[12], qui avait été extrait de la maison centrale de Poissy ; il fut content de nous voir revenir aussi, parce que ceux qui étaient encore à Sainte-Pélagie commençaient à suspecter son retour ; et c’était l’insulte la plus grave qu’on pût lui faire. On pouvait tout lui dire, il ne se formalisait jamais ; mais penser qu’il pouvait être un agent secret de la police, il ne pouvait le supporter.

Mais, en passant, parlons donc un peu de l’instruction ; dans mon premier procès c’était Bros, le juge d’instruction ; sa première parole fut celle-ci :

« Ah ! monsieur Chabanne, vous étiez d’un complot pour assassiner l’empereur. »

Ainsi, vous voyez, me voilà déjà un assassin ; ces gens là probablement qu’ils n’ont que ça en tête, et pensent que tout le monde ne rêve qu’assassinat, moi qui ai [page 69] passé ma vie à haïr le mal, à ne jamais fuir l’occasion de faire le bien. Ainsi, avec les tortures de la solitude, il fallait ajouter cette inquisition morale, ô juges imprudents ! pouvez-vous vous plaire à torturer ainsi vos semblables, ce que le Christ appelait vos frères, ce que nous contestons, nous.

Je n’étais pas seul de ma famille à Mazas, mes deux frères y étaient aussi. Le cœur de ma mère était tout saignant d’un mal si profond. Ses trois enfants en prison, et pourquoi ? parce qu’un cheval de gendarme s’était cassé la jambe en voulant opérer des arrestations dans le village des Loges, près Pouilly-sur-Loire. Aux vignerons de ce village de fuir et ne se pas vouloir laisser arrêter et aux femmes d’intervenir ; les gendarmes se mirent à leur poursuite, broyant, saccageant les vignes où ils passaient, enfin un cheval se cassa la jambe et l’on ne fit pas ce jour-là d’arrestations. C’était quelques jours après le 24 février 1855, et les habitants de ce village eurent peur d’une révolution soi-disant annoncée ce jour-là, ils allèrent se réfugier dans le Berry, emportant ce qu’ils avaient de plus précieux ; ils se croyaient tous perdus, terreurs ridicules quels maux vous causez, quelques jours plus tard et pour cette frayeur imbécile, plusieurs compagnies d’infanterie arrivèrent dans le village pour opérer des arrestations, les hommes étaient la plupart cachés, et les autres réfugiés dans les bois, les femmes protestèrent et se présentèrent aux soldats qui furent désarmés par les supplications, acceptèrent le pain et le vin offert par [page 70] les femmes et les enfants du village, et il ne fut encore opéré aucune arrestation, et toujours pourquoi ? Rien qu’une panique de quelques hommes effrayés sans motif. Cordier Place, alors maire de Pouilly, prenant sur lui d’arranger l’affaire, et de faire approcher devant la police ceux qu’on jugerait coupables, tout fut calme encore pour quelques jours. On fit une enquête ! quelques mois auparavant j’étais allé passer quinze jours dans ma famille pour me guérir un panaris que j’avais au doigt, après laquelle guérison je retournai à Paris reprendre mon travail sur des travaux publics.

De cette enquête il résulta la saisie d’une pièce de vers adressée deux ans auparavant à mon cousin à propos de la naissance d’un fils, et trouvée derrière une glace, où elle avait été déposée lors de sa réception ; c’était une pièce à conviction et puis un motif à procès, il en fallait un, un cheval de gendarme s’était cassé la jambe. Plus de quarante paysans furent appelés un à un et arrêtés de cette façon, on les traîna longtemps en province, de prison en prison, dans des cachots humides. Figeat[13], dit Bonjean et autres, eurent les pieds pourris dans ces cachots, et ils en souffrent encore. On les avait déjà remis en liberté, on ne me trouvait pas, et je ne me cachais pas. Mais lorsque l’on m’eut trouvé, arrestations nouvelles, transports à petites vitesses, de brigades en brigades, jusqu’à Mazas. Six mois là dedans, ces paysans habitués au grand air, ils résistèrent ; les larmes des mères, des épouses, des fils, des sœurs, des frères coulaient par torrents. Désolations sur désolations, malédictions [page 71] sur malédictions ! les juges prononcèrent ces mots, délit de société secrète, et tous furent condamnés à deux ans, un an, six mois de prison, et moi à quatre ans comme chef. Ouf ! voilà les courageux vignerons traînant les maisons centrales, ces bouges immondes, et encore des désolations et des larmes au foyer et des haines s’accumulant, de plus, depuis lors aucune alliance entre les familles, aucun lien entre les jeunes gens, aucun lien entre les jeunes filles, aucun lien entre les enfants, la haine est invétérée pour des siècles. Les jeunes gens se battent s’ils se rencontrent, un jour un rouge fut frappé à mort par un blanc, mais le frappé fut arrêté, il se nommait Jacquemart, dit Marquesse ; les gendarmes l’emmenèrent et au beau milieu du chemin des Loges à Pouilly, les gendarmes revinrent, plus d’homme, Jacquemart s’était jeté à la Loire et s’était noyé, lui, pris entre deux gendarmes, pas un témoin ne vit accomplir cette action, les gendarmes furent crus naturellement. O douleur ! souvenirs poignants ! et toujours la haine s’invétère dans les esprits. Les enfants vont en classe à Pouilly, la guerre est entre eux, mais les rouges sont plus nombreux que les blancs, l’insti tuteur renvoie les blancs une demi-heure avant les rouges pour qu’ils aient le temps d’arriver au village et éviter une rencontre, et la haine ne s’arrête pas. Plus de bras pour cultiver les vignes, mais ceux qui restent au village s’imposent des corvées et cultivent les propriétés des victimes du despotisme et de la peur, et les haines sont de plus en plus vivaces.

[page 72] Singulier village que celui des Loges[14]. Ce sont bien des loges en réalité, et une grande simplicité, d’où peut donc venir l’origine de ce village ?

Il est situé sur le bord de la Loire au nord-ouest de Pouilly-sur-Loire (Nièvre.) Sur le flanc d’une montagne escarpée, ce qui rend leur travail excessivement pénible, monter et descendre les fardeaux, non-seulement toute l’année, mais toute la vie.

Ils sont tous vignerons. On dirait une tribu exilée qui a cherché un coin de terre pour y trouver le bonheur. Il n’y a parmi eux ni riches ni pauvres, tous courageux, point de paresseux, point de voleurs, les tribunaux n’ont jamais flétri ces quelques familles réunies ; ils se marient généralement entre eux.

Avant 1848, leurs caves, leurs maisons restaient ouvertes jour et nuit.

Les habitants de ce village, dis-je, portèrent longtemps le même uniforme, pantalon, gilet et veste de serge bleue. Cette uniforme leur était si bien spécial qu’ils portent encore le nom de bêtes bleues, nom qui sera un jour légendaire. Leur langage est tout à eux, leur type.

Cette confiance mutuelle qui existait parmi eux indique que ces gens-là durent vivre longtemps en communauté, modestes au suprême degré ; de telle sorte que pas une famille n’a su s’acquérir ce qu’on nomme des rentes.

Nous remarquons auprès du village des Loges une partie de terre, où l’on récolte le meilleur vin de la [page 73] contrée, et nommée la Loge aux Moines. Il y avait donc eu sans doute, après une catastrophe sociale, des moines qui avaient construit là leur loge[15].

Seigneur, dit l’Écriture, il fait bon ici, plantons-y notre tente, une pour vous, une pour Moïse, une pour Élie. — Il faisait bon là en vérité, de bon vin, le grand air de la Loire que la montagne regarde obliquement, près du Berry qui donne le blé en abondance, et remarquons en passant que toute famille du village a son petit bateau pour aller lorsqu’il est nécessaire cultiver ou récolter dans leurs propriétés du Berry[16].

Ils n’avaient jamais fait, et encore aujourd’hui ne font jamais intervenir la justice parmi eux, tout entre eux s’arrange à l’amiable.

Sauf une exception, car il y a division, cette belle union qui les gouvernait de si longtemps a disparu, et cet immense amour est venu se changer en haine, mais la haine la plus extravagante, la plus irréconciliable, ah ! qu’elle soit maudite à jamais la politique, la chose infâme qui pût troubler de si honnêtes consciences.

Ainsi, depuis 1848, depuis qu’il se forma des opinions politiques, ce fut la discorde, ce fut la guerre, ainsi donc nous serons obligés après avoir parlé, lutté en faveur du communisme, du socialisme, de revenir plaider en faveur de l’individualisme. Car la guerre d’individu à individu est encore moins cruelle que de légion à légion, et attendu qu’il constitue l’individualisme, la destitution du despotisme collectivité, ou l’armée, ou l’administration, et comme j’ai dit en commençant, plus de [page 74] lois pour que nous ayons plus de sécurité, pour que les larmes des mères et des épouses et de toutes les familles s’apaisent enfin. Le mal est dans la nature humaine, il est vrai, mais on peut le diminuer.

Ma mère vint donc à Paris, le cœur saignant, dans l’espoir de voir ses trois enfants. Croyez-vous qu’on lui accorda cette faveur, non pas, au parquet, dans ces salles, sous ces voûtes, je ne sais où elle fut renvoyée brutalement sans autorisation et la menace à la bouche. Que veut cette vieille femme, disaient-ils tous ? Oh douleur ! Je me trouve encore heureuse, disait-elle, de ne pas être mise en prison, car en somme, je suis bien coupable, j’ai donné le jour à mes enfants. Pauvre mère, comme tu devais souffrir ! Tiens, lecteur, lis plutôt, je te livre ses correspondances.

 

II CORRESPONDANCES.

 

Paris, le 18 juin 1855.

Mon cher Henri,

J’ai fait le sacrifice de venir à Paris, pour vous voir, ce qui est bien au-dessus de mes forces de toutes manières.

Mes chers enfants ! vous ! tout ce que je possède, [page 75] mon affection, ma fortune ! je vous perds ; après vingt ans de veuvage, voici mon dernier malheur.

Adieu, mon cher ami,

Je t’embrasse, moi, ta mère,

Jeanne DALLIGNY, veuve CHABANNE.

 

RÉPONSE.

Mazas, 19 juin 1855, 6e division, n° 110.

Ma pauvre et bonne mère,

J’ai reçu ta lettre hier dans la soirée. Quel bonheur de savoir de tes nouvelles ! Mais tu ne me parles pas de ma bonne grand’mère.

Tu dois être bien faible ; prends du courage ! Oui, ce dernier malheur qui t’arrive est bien cruel, je le sais par tout l’amour que tu as toujours eu pour tous tes enfants ; mais c’est peut-être ce qui doit nous rapprocher pour toujours ; car, aussitôt que je serai libre, et ce sera bientôt, je l’espère, j’irai habiter Pouilly ; tu auras ta chère Françoise, et nous demeurerons ensemble. Alors, le reste de ta vie s’écoulera au sein d’une douce félicité.

Prends courage ! je t’en prie, aie toujours autant de résignation que par le passé, car, de ma prison, j’ai rêvé un avenir meilleur.

Jusqu’à ce jour n’as-tu pas supporté tous tes revers ? [page 76] Continue, aie la foi ; cette captivité ne nous déshonore pas ; je ne suis pas ici pour avoir volé, ni commis aucun crime. Ces seules pensées me font supporter ma captivité avec courage, car je n’ai rien à me reprocher.

Je ne suis inquiet que de ceux qui sont derrière moi, et ce repos que je prends par force m’était indispensable pour la prolongation de ma vie. J’avais commencé jeune à travailler, tu le sais, et j’étais (quoique jeune) déjà épuisé et vieilli par les fatigues. Encore une fois, prends courage ! à quelque chose malheur est bon. Et quand je vous saurai tous résignés, je serai heureux ; le bonheur vient au moment où on l’attend le moins.

Je n’ai pas eu de nouvelles de ma chère Françoise depuis bien longtemps ; ma chère petite fille doit être charmante. Oh ! tu la verras bientôt, et tu vivras heureuse de toutes ses caresses !

H. CHABANNE.

 

Paris, 26 juin 1855.

Mon enfant,

Je t’écris peut-être pour la dernière fois à Paris. Je retourne auprès de notre chère famille. Quelle douleur de partir ainsi ! mes trois enfants me sont ravis ! Je fais cent lieues pour les visiter dans leur prison, on me refuse ce bonheur à moi, votre mère, parce que votre [page 77] instruction n’est pas terminée. Mais vous me serez rendus bientôt, n’est-ce pas, mes chers enfants ? Vous voir aurait été pour moi une si grande consolation ; vous, mon futur appui, car je vois avec peine pour me conduire.

Tu nous engages d’avoir du courage, nous en aurons. Toi, de ton côté, brave les revers qui viennent t’accabler.

La petite Marie ne t’oublie pas, elle t’envoie un baiser.

Adieu, etc.

Ta mère.

 

Pouilly, 2 juillet 1855, six heures du matin.

Mon cher Henri,

Je commence par toi, je sais que ton cœur est très ulcéré des maux que nous souffrons.

J’ai quitté Paris jeudi dernier, et je suis arrivée vendredi, à neuf heures du matin. Quelle peine cruelle n’ai-je pas ressentie en quittant ce lieu où je laissais une partie de mon existence ! mes trois pauvres enfants, les restes de mon pauvre époux, que la mort m’a enlevé il y a vingt ans ! La mort ! cela est de droit, puisqu’elle n’en épargne aucun. Je me suis résignée. Aujourd’hui, [page 78] c’est autre chose qui me sépare du reste de moi-même ; je m’y résigne encore, puisque telle est la volonté de l’Être-Suprême. Mais laissons un sujet trop amer.

Je me dispose d’écrire à tes frères en même temps qu’à toi, car ils me croient encore auprès d’eux.

Mon cher Henri, prends courage ! l’homme juste n’est jamais confondu. Fuis le mensonge ! la vérité est remplie de charité ; aie toujours cette vertu ! sans elle il n’y a jamais d’espoir d’être heureux. Pardonne à ceux qui te font du mal ; que jamais ton amour ne se remplace par de la haine ; quand tu aurais la foi, l’espérance, ces deux vertus sont bonnes, mais elles ne sont rien sans la charité.

Ta bonne grand’mère se joint à nous pour te presser contre son sein et t’embrasser ! Elle qui vous a tous bercés, ne soutiendriez-vous pas sa tremblante vieillesse ! Elle espère toujours vous revoir et vous munir de ses sages conseils avant de nous séparer.

Prends courage, afin de conserver ta santé ! Nous, nous en aurons.

Ta mère, etc.

 

Mazas, 3 juillet 1855.

Mes bonnes mères,

Merci, mille fois merci ! Vos conseils raniment en mon cœur ce qui n’était pas mort, mais bien engourdi. [page 79] Quelle lumière ! quel rayon d’espérance vient briller dans mon âme !

Oh ! oui, c’est bien dans le cœur des mères qu’existe le véritable, le sincère amour ; à chaque ligne que mes yeux achèvent, ta lettre est arrosée par une larme, et je suis arrêté par de doux tressaillements. Quel frappant tableau de tendresse ! quelle harmonie de douleur, d’amour, de vertu, de force et de courage dans cette malheureuse âme, dans une si faible créature ! Ce serait honteux à nous d’en manquer après un tel exemple, qui m’entraîne et me donne un élan de fierté qui me rendra digne d’être ton enfant !

Quelle fidélité !… tu viens encore arroser ces fleurs après les avoir soignées avec tant de précaution depuis que tu leur donnas le jour ; tu ne voudrais pas les voir se flétrir. O mère infatigable !… Non, non ! elles ne se flétriront pas ! elles s’effeuilleront, parce que toutes les fleurs s’effeuillent, mais elles seront toujours vierges ; elle n’auront pas connu la honte, et elles se seront parées des couleurs les plus éclatantes, la foi, l’espérance et la charité ! Quel ornement ! quelle gloire pour une mère qui aurait donné le jour à de telles beautés ! Sois donc fière de nos douleurs.

Et ma bonne grand’mère, qui voudrait toujours nous voir heureux, et, comme le tendre oiseau, nous avoir sous son aile. Sois heureuse aussi : même en ce moment ne nous possèdes-tu pas ! ne nous as-tu pas toujours possédés ? Quand on perd son enfant, c’est quand on perd son amour ; n’as-tu pas toujours le nôtre ? Notre [page 80] pensée n’est pas un instant hors de toi ; ton âme est et sera toujours son asile bien-aimé ; cette âme aussi fraîche, aussi douce, aussi pure, aussi aimable qu’à l’âge de quinze ans ; si ton corps est ridé, elle est toujours aussi belle qu’à ses jours d’enfance, et elle restera immortellement notre pensée ! Quel est l’ingrat qui l’oublierait ou le désintéressé qui abandonnerait un tel trésor ! Non, l’ingratitude ne siège pas parmi nous ; soyez donc tous satisfaits (car je puis parler ici au nom de mes frères), nous ne souffrions qu’à cause de vous ; maintenant que nous vous savons résignés, notre esprit est tranquille.

Mon frère n’est-il pas heureux, malgré sa captivité, de pouvoir dire : J’ai un fils ! et sa mère pourra l’instruire durant mon absence ?

Mon autre frère doit souffrir davantage. A son âge, je n’aurais pu supporter l’existence en prison (et surtout à Mazas) ; il me fallait de l’air et des chemins à parcourir ; mais lui ! vous le savez, est d’un caractère sensible et timide ; il souffrirait bien plus pour les douleurs des autres que pour les siennes propres, et vous sachant calmes, il sera calme aussi.

La prochaine fois que vous leur écrirez, dites-leur bien qu’ils ne négligent pas de s’instruire, c’est l’essentiel de la vie ; ce n’est que par la culture de l’âme et la bonté du cœur qu’on se tire du chaos ; recommandez-leur de ma part de lire beaucoup ; qu’ils abandonnent un peu leur charpie pour leur éducation ; c’est quand on en a le plus besoin qu’on en est le plus avide ; [page 81] je le sais, mais un peu tard. Si j’avais l’âge de mon cher Jean-Pierre, j’en ferais bon usage. Je consacre, cependant, tout mon temps à la lecture (vaut mieux tard que jamais), au dessin, et particulièrement en méditation.

Parlez-moi plus longuement de ma belle-sœur Marie, de son enfant. J’attends avec impatience des nouvelles de ma chère Léonie, de ma pauvre Françoise ; écrivez leur donc quelquefois pour les consoler.

Tu me recommandes, bonne mère, de ne vous montrer aucun chagrin ; je n’en ai point non plus, si ce n’est de vous savoir affligés vous-mêmes ; mais, vous sachant forts, je serai fort aussi.

Je ne sais pourquoi, mais la joie, celle douce fille du ciel, vient sans cesse me caresser, et ma voix ne peut faire autrement que de laisser s’exhaler quelque mélodie sous la voûte de ma cellule. Une puissance inconnue me fortifie, et j’entends l’accent de la Divinité qui me dit : — Courage ! après l’esclavage, la liberté ! comme après le travail, le repos !

Ne m’oubliez pas auprès de ma famille. Je suis vivement touché de l’intérêt qu’ils me témoignent, et des consolations qu’ils vous portent.

Courage !

Recevez, etc.

Ton enfant, H. CH.

 

[page 82] Paris, 22 juillet 1855.

Mon cher Henri,

Je suis en liberté depuis hier ; je pars de suite pour aller consoler nos bonnes mères, l’excès de chagrin a dû bien les accabler.

Chasse l’ennui s’il frappe à ta porte, et accueille la gaieté ; fais-moi savoir de suite si tu as besoin de quelque chose.

Courage ! Je n’ai pas obtenu la permission de t’aller voir.

Ton frère, etc.,

Jean-Pierre CHABANNE.

 

Mazas, 25 juillet 1855.

Mon frère bien-aimé,

En te rendant la liberté, on m’a rendu la moitié de la vie ! car ton existence est la moitié de la mienne ; tes pensées, je les sais toutes ; tes douleurs, je les ai toutes ressenties, et mon âme est heureuse comme la tienne de la liberté que tu viens de retrouver. Maintenant, ta captivité est finie, ton innocence est reconnue. Dieu a jeté sur toi sa justice ! il a ordonné ta délivrance.

Va, va consoler notre bonne vieille mère ! va recevoir [page 83] ses sages conseils pour mûrir ta jeune âme ! va apprendre, à aimer, à pratiquer la vertu sous le toit paternel et sous l’aile de nos bonnes mères, recevoir encore leurs soins ! Va respirer cet air pur où nous recevions le jour, où, plus tard, nous trouvions la captivité… Mais tu es libre, je le suis aussi ! Que ta sainte et douce gaieté reprenne son cours, et offrons chaque jour une prière à la Divinité pour que notre frère retrouve aussi sa chère liberté ! Nous ne devons pas seuls être heureux ; il a sa famille qui l’attend ! Pauvre enfant qui pleure, pauvre et bonne mère qui soupire après le retour de celui qui doit lui donner chaque jour le pain de la vie, la joie de l’âme.

Presse les tous pour moi contre ton cœur, console notre pauvre grand’mère ; ne les quitte plus, je t’en prie, reste près d’eux ; que tes soirées s’écoulent au sein de ta famille : c’est le siège des vertus, c’est le soleil qui mûrit le cœur. Une mère et de bons livres, c’est une bonne société.

Travaille et étudie. Travailler, c’est détruire le vice ; étudier, c’est apprendre à connaître, c’est apprendre à aimer. Quel plus grand bonheur que de méditer et contempler les harmonies de la nature ? Où l’âme est-elle plus heureuse que lorsqu’elle prend son essor pour parcourir l’immensité des cieux, ou qu’elle observe, admire une simple fleur ? Tu le vois, mon ami, le Guide suprême n’a rien oublié; jusque dans les douleurs de la captivité, il y a trouvé l’utilité : il oblige à penser, à réfléchir ; il vous donne le temps d’apprendre, afin de [page 84] connaître, et n’en doute pas, ces souffrances sont dans la marche de la nature, elles doivent porter leurs fruits.

Va donc, maintenant, courir sous le ciel ; va dans la nuit admirer l’éclat des étoiles ; va fouler le gazon de la prairie ; fais retentir ta voix dans l’écho des montagnes, et qu’elle se perde dans le feuillage des bois en se mêlant à la mélodie des oiseaux, à leurs joyeux concerts ! Oui, que ton âme ouvre ses ailes et qu’elle plane d’admiration ! Que rien n’arrête ce noble élan de l’innocence ! Sois heureux, car je bondis comme toi ; mon âme fend l’espace pour annoncer cette nouvelle à ma mère : ta délivrance ! à toute cette pauvre famille qui attend ses enfants avec tant de courage et d’impatience.

Je n’avais besoin que de ta liberté ! et quand j’aurai celle de mon frère, il ne me manquera plus rien pour le moment. Quand tu lui écriras, recommande-lui toujours la patience et le courage.

On ne t’a pas permis de me visiter, mais viens à Mazas m’apporter un billet, et tu attendras la réponse ; j’ai fait quelques petits dessins que tu emporteras et dont tu auras le plus grand soin ; je tiens à les conserver.

Puisque tu es à Paris, visite-le bien, je t’y engage ; va au théâtre, au Jardin des Plantes, au musée du Louvre, au cabinet d’histoire naturelle, aux Arts-et Métiers ; vois le jardin des Tuileries, et va visiter, s’il est possible, le palais de Versailles, etc., etc.

Dis à Charlemagne qu’il t’accompagne. C’est un bien charmant jeune homme ; dis-lui bien que je ne l’oublie [page 85] pas, lui qui, dans ses lettres, me donne le titre de cousin, afin que ses consolations me parviennent. C’est quand on est dans le malheur qu’il faut compter le nombre de ses amis !

 

Mazas, le 15 août 1855.

Bonnes mères,

Je ne vous ai point écrit de suite ma condamnation ; j’ai pensé que vous l’apprendriez par la voie des journaux. J’attendais que mon autre frère fût en liberté pour vous écrire, parce que je pensais reparaître dans cette seconde affaire, qui, je crois, n’aura pas lieu, puisque mon frère est renvoyé en non-lieu.

Maintenant, soyez donc heureuses : tous vos enfants vous sont rendus ! Quant à moi, je ne souffre pas, je suis libre aussi.

Souvenez-vous donc des paroles de l’abbé Lamennais « ils ont enchaîné le corps, mais l’âme se rit d’eux, elle est libre » et ceux qui croient m’avoir affligé en me jetant dans les prisons se sont trompés, tandis qu’en liberté le remords les accable, moi je suis en prison, mais avec la paix du cœur. Pensez-vous pour cela que j’aie la moindre haine contre eux ? Non pas ! je serais trop malheureux si ce poison s’était insinué dans mon âme. Non, non ! il n’en est point ainsi, et je sens la douce [page 86] influence de l’amour qui s’élève au-dessus de cette ignorante haine. Je les pardonne, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font, et que le Christ me l’ordonne et qu’il s’appelle lumière, vérité, et qu’il a dit : Faites à autrui ce que vous voudriez qui vous fût fait, et que, si j’avais offensé quelqu’un, je serais heureux d’être pardonné, et loin de les maudire, je les plains de toute mon âme, et mon supplice retombera sur eux, et la joie qu’ils auraient au cœur vient se placer dans le mien, ils ne croient point cela, eux ! ils ne croient point à cette vie de remords, à l’immortalité de leur âme; ils ne savent pas qu’une fois le corps détruit, les vices comme les vertus seront à nu, que le bien et le mal qu’on aura fait sera transparent, parce qu’on a une conscience qui ne se détruit pas plus que le souvenir de toutes nos actions, pas plus que l’histoire qui enregistre. C’est dans ces souvenirs qu’on lira la vie de chacun, parce qu’ils seront transparents, l’assassiné reconnaîtra son assassin, le volé son voleur, le calomnié son calomniateur, le persécuté son persécuteur.

Oh ! les malheureux ! pardonnons-leur, ils auront assez du remords dont on ne guérit jamais ; ils auront tous le sceau de leur conduite passée, mais ineffaçable ; vous distinguerez leurs vices et leurs vertus comme on distingue les espèces d’animaux et les doux des méchants, et ils ne croient pas cela. On dit les pardonner, est-ce bien possible, car le mal repousse, et se pardonneront-ils eux-mêmes ? Non ! ils porteront toujours un signe ainsi que Caïn, son crime, Judas sa trahison, ou Christ [page 87] son amour ! alors ils voudront nous fuir, ils ne pourront pas parce que l’homme est né pour vivre en société. O conscience du mal, enfer ! torture infinie. O conscience du bien ! doux paradis ! paix éternelle de l’âme ! combien je suis calme, ma gaieté ne m’a point abandonné, ce n’est pas une gaieté indifférente c’est une gaieté inspirée, mâle et forte, c’est une joie céleste qui ravit tout mon être.

J’ai reçu une lettre de ma femme et de mon enfant ; elles sont en assez bonne santé ; ma chère Léonie va à l’école, on l’envoie là afin de pouvoir travailler. Que de misère, grand Dieu !

Deux années sont bientôt écoulées.

Adieu, etc.

H. CH.

 

La Rochelle, le 26 octobre 1855.

Mon cher ami,

Nous avons manqué de perdre Léonie de la diarrhée, elle a eu de très-fortes fièvres. Nous n’avons pas voulu répondre à ta lettre, qui nous a fait bien du plaisir, avant qu’elle fût un peu mieux. Nous la croyons maintenant hors de danger, cette chère fille qui est si [page 88] mignonne. Quel chagrin pour nous, si nous la perdrons ! Elle n’a souffert de rien, malgré notre misère ! L’hiver dernier, nous avons été si malheureux ! quand on se couche faute de bois pour se chauffer, obligé de manger de la soupe aux pommes de terre sans beurre, et bien heureux d’en avoir, car, à ce moment, je n’avais pas beaucoup d’ouvrage, n’étant pas encore connue. Oui, nous avons été bien malheureux, mais on n’a jamais connu notre misère, parce que nous ne nous sommes jamais plaints. Notre seule frayeur était que le boulanger nous refusât du pain, vu que nous lui devions de l’argent. Une fois, il ne vint pas de quatre jours ; notre tristesse était grande ; et, comme nous pensions que ce retard venait de ce que nous lui devions, ma mère vendit sa chaîne d’or pour lui porter un à-compte. Il s’excusa en disant que ce n’était pas sa faute, mais celle d’un nouveau garçon ; et il nous promit que dorénavant cela n’arriverait plus, que nous lui donnerions de l’argent quand nous pourrions ; ce qui nous a soulagés un peu dans notre misère.

Je me suis vue forcée d’aller en journée avec de robes bien usées ; j’en avais bien quelques autres, mais les chaussures me manquaient pour compléter une mise modeste.

Je pense que le récit de notre misère ne te formalisera pas : tu me demandes ma position, je te l’écris.

Quelquefois même, pour ne pas faire connaître cette misère, lorsqu’on me disait : « Je vais voir si j’ai assez de monnaie, » je répondais : « Ce sera pour une autre [page 89] fois. Enfin je pense que cet hiver, nous serons moins malheureux.

Ta femme, etc.

Françoise GUEZ, femme CHABANNE.

 

Maison centrale de Loos, 16 novembre 1855.

Bonne mère,

Je t’écris deux mots à la hâte pour t’informer de mon transfèrement ; j’ai quitté Sainte-Pélagie, et comme tu vois, j’ai été transféré à la maison centrale de Loos.

Ecrivez-moi, donnez-moi des nouvelles de ma grand’ mère, de mes frères, de vous tous enfin. J’ai besoin de savoir tout cela pour calmer ma douleur.

Envoyez-moi un peu d’argent si vous le pouvez ; je suis excessivement faible, je crains beaucoup pour ma santé.

Je suis classé dans la filature de laine.

Je couche entre un assassin et un voleur, les soupirs généreux sont mêlés à de plus bas, c’est peut-être pour les moraliser, soit, acceptons la tâche, mais elle est pénible.

Ah ! voyez-vous, ma pauvre âme est en lambeaux, je ne sais plus si la vie m’est encore supportable. Quant [page 90] à vous, ayez du courage, je m’efforcerai de n’en pas manquer.

Votre cher Henri vous cause bien des douleurs et vous fait répandre bien des larmes !

Recevez, etc.

H. CHABANNE.

 

Et quelques jours plus tard on m’avait adressé 10 francs, mais j’avais été transféré pendant ce temps, et l’administration dut les retourner à ma famille qui me les renvoya quand je leur écrivis de Sainte-Pélagie en réitérant la même demande.

 

Sainte-Pélagie, 1er décembre 1855.

Bonne mère,

Je suis de retour à Sainte-Pélagie depuis hier ; je ne sais ce que tout cela veut dire ! Nous sommes partis vingt-quatre pour la maison centrale de Loos, et je suis revenu seul. Je pense repartir bientôt ; cette nuit peut-être, peut-être pour Cayenne !

Ce qui me fait supposer cela, c’est que je me suis trouvé à la préfecture de police avec un détenu politique, qui comme moi, vient d’une maison centrale, et qui part pour Cayenne.

[page 91] Envoyez-moi un peu d’argent, si vous pouvez ; si je pars, il me sera bien utile.

Si je suis longtemps sans vous écrire, c’est que je serai parti.

Écrivez quelquefois à ma chère Françoise pour la consoler.

Ayez seulement du courage, et ne vous inquiétez pas pour moi, je saurai tout supporter courageusement.

Recevez, etc.,

Votre enfant,

H. CH.

 

Pouilly, 28 novembre 1855.

Mon cher enfant,

Nous venons de recevoir ta lettre, et nous y répondons sur-le-champ, car nous voyons ton cœur bien ulcéré. Ne saurais-tu pas braver le sort qui t’accable ? Il faut employer le remède à tous les maux : la patience.

Mon cher Henri, aie plus de courage ! Ta grand’ mère pleure ; ta mère ne prend pas de nourriture, tant elle a de chagrin, tant elle craint pour ta santé. Sois fort.

Est-ce que des femmes vont vous donner des leçons [page 92] de philosophie. En 1855, pendant que la police fouillait notre domicile, nous inscrivions les bonnets qu’on nous apporte à repasser, n’avons-nous pas regardé froidement ce pillage insensé de tout ce qui est méprisable, quoique ayant la prétention de tracer une ligne de conduite à l’honnêteté ? N’avons-nous pas accablé de notre mépris la bande d’envahisseurs armés, nous, petites femmes que nous sommes ? Nous n’étions que des enfants, que nos pères étaient en prison pour la même cause que nos fils, pour la liberté ! le progrès qu’on veut toujours entraver. Alors l’Empire était enivré de sa gloire ! quoique vaincu, on l’insultait, et ils avaient été ses soldats, ils souffletèrent l’insolent royaliste, un blanc ! et on les emprisonna, eux, soldats de dix ans, fiers de n’avoir jamais fait une heure de salle de police en défendant la république et faire triompher la révolution, eux et vous, c’est toujours pour cela que nous avons tout bravé ; la mort est venue, nous a tout pris, nous l’avons bravée, les tyrans pires que la mort viennent, nous les braverons encore parce qu’on a dit : « Ceux qui souffrent sont ceux qui vivent, » et j’ajoute : sont ceux qui aiment ! et nous aimons et nous vivons. Peu nous, importe le vent glacé qui passe, peu nous importe notre souffrance, et nous la préférons au repos et à la joie inique de ces valets de bourreaux, ces exécuteurs d’honnêteté. Et toi, notre enfant ! tu ne serais pas au-dessus de tout cela ? qu’importe qu’on vous blâme quand nous vous approuvons.

Allons, mon ami, du courage ! dis-nous si tu es bien [page 93] vêtu pour l’hiver ; s’il te manque quelque chose, nous te l’enverrons, et quand des temps meilleurs viendront, tu te trouveras heureux au sein de ta famille. Apprends à être homme dans l’adversité.

Adieu !

Ta mère, etc.,

Jeanne DALLIGNY, Ve CHABANNE.

 

Cette lettre pleine d’énergie et de vérité m’eût consolé si je l’avais reçue, mais le greffe l’avait arrêtée, et j’en reçus un autre conçue en termes moins piquants, et je répondis à ces femmes fortes pour les consoler, car malgré les encouragements qu’elles m’envoyaient, leur cœur de mère avait été fortement ébranlé, et je répondis de Sainte-Pélagie le 5 décembre 1855.

 

Bonnes mères,

Je vous vois bien affligées sur mon sort, et vous me croyez bien affligé moi-même. Mais non, il n’en est point ainsi ; et si je vous ai témoigné un peu d’ennui, c’était pour que mes frères fussent moins négligents à m’écrire ; ce serait si facile à eux d’ajouter quelques lignes à celles que vous m’écrivez. Je suis si heureux quand je reçois vos lettres, surtout celles de mon cher Jean-Pierre. Je ne sais pourquoi dans ses expressions communes on reconnaît un sentiment élevé, qui un [page 94] jour, je l’espère, le fera distinguer du vulgaire ; il fréquente un monde vicieux, corrompu, et cependant j’espère qu’il ne se corrompra pas, car l’amour occupe la plus large place dans son cœur. Hélas ! la jeunesse porte une sève si forte, si fougueuse, qu’on est bien obligé de laisser agir pour ne pas trop restreindre ; pardonnez-lui donc un peu son insouciance, sa paresse, et lorsque vous voudrez le rappeler à son devoir, parlez-lui de moi ; dites-lui que, dans la vie, il n’y a que deux chemins à suivre : le bon et le mauvais ; donc, il faut suivre le premier, qui est la vertu, la morale, Dieu ! Éviter l’autre, qui est le mal, la corruption, le démon ! ce génie infernal qui éloigne l’homme faible de la bonne route. Serait-il parmi les faibles, parmi les intelligences inférieures ? Non, je ne le crois point ; au contraire, qu’il cultive son intelligence, il en jaillira quelque chose ; mais il faut pour cela du courage et de la persévérance, et il en aura.

Oui, mon bon frère, tu es jeune, tu n’as pas vingt ans ! lis, travaille ! La lecture est la nourriture de l’âme, et le travail celle du corps. Sois sage, aime l’humanité tout entière ; de cet amour dont on aime sa mère, son frère, son épouse, cette chère et douce partie de soi-même ; son enfant, ce cher trésor pour qui l’on souffre tant de l’absence et de ses malheurs ! Pauvres mères, je ne juge que par vous, sans parler de moi !

J’aimais l’humanité ! je voulais briser ses fers et je m’en suis chargé moi-même, j’aimais ma femme, ma fille, ces deux êtres si chers à ma vie ! je les avais [page 95] quittés pour leur aller chercher le bonheur, et je ne rencontrai que misère !

Pauvre mère, lorsque vous nous donnâtes le jour, vous ne pensâtes pas qu’on ait le droit de nous arracher de vos bras et vous dire : vous n’avez plus droit à la famille, à la liberté ! Mais le règne de Dieu paraîtra sur la terre, c’est-à-dire le règne de justice et d’amour ; l’exemple obligera d’obéir et non la contrainte, et un jour on reconnaîtra que nous sommes moins coupables qu’on feint de le croire et l’on nous rendra la liberté. Si c’est par méprise, ils reconnaîtront leur erreur et béniront ceux qu’ils ont tant maudits.

Vous me demandez des nouvelles de ma chère Françoise et de ma chère Léonie ; j’en ai reçu il y a un mois ; ils ne sont pas heureux, vous le pensez ; mais ils m’aiment et m’encouragent ; Léonie est charmante. Chère fille, elle sait déjà lire, c’est toute leur consolation, elle est pour eux une providence.

Vous désirez aussi savoir si je suis bien vêtu pour l’hiver. Avant de partir pour la maison centrale de Loos, j’avais l’uniforme de Sainte-Pélagie, que l’on nous retira en arrivant, pour nous donner l’uniforme de notre nouvelle prison, et que l’on me rendit lors de mon départ.

Je suis bien vêtu ; n’ayez donc nulle crainte. Pauvre grand’mère, sois calme, sèche tes larmes, et, toi, ma mère, calme tes chagrins ; ayez confiance en Dieu, et vous me reverrez un jour ! Ne craignez pas que le [page 96] chagrin me fasse succomber ; je dois être homme à mon âge !

Un dernier conseil peut-être à mon frère cadet, que je n’aime pas moins que l’autre : élève ton beau petit garçon dans de nobles sentiments. Le moyen, c’est le bon exemple ! Aime ta femme, ne fais excès en rien pour ta santé, pas même du travail, et dis à Jean Pierre, s’il se marie, qu’il ne suive que les impressions de son cœur. Aimer, être aimé, c’est tout.

La vie n’est pas ce que beaucoup de personnes pensent ; l’égoïsme est une vilaine route à suivre pour son propre bonheur. Observez bien en passant la petite leçon suivante :

La vie n’est que réciprocité.

La mère, en élevant ses enfants, ne fait que rendre ce qu’elle a reçu de sa mère ; ce qui lui revient de droit, ce sont leurs caresses, leurs bons soins ; si vous aimez vos enfants, ils vous aimeront ; si vous les faites souffrir en les maltraitant, ils vous le rendront en vous méprisant.

Personne ne travaille que pour soi, et ce serait rendre un mauvais service à ses enfants que de leur amasser de la fortune. L’homme est né pour travailler ; ne pas le lui apprendre, lorsqu’il entre dans la vie, c’est le bercer dans la mollesse ; vous pouvez perdre votre fortune ; n’ayant pas l’habitude du travail, il est difficile de s’y mettre lorsqu’on n’est plus jeune.

Tout homme doit économiser pour sa vieillesse ; il doit toujours compter sur une longue vie. Il vaudrait [page 97] mieux avoir un peu d’économies plutôt que de se faire maudire par ceux à qui l’on serait à charge.

Beaucoup disent qu’ils désirent laisser du bien à leurs enfants pour leur éviter les peines de la vie. Le travail n’est point pénible ; l’homme l’aime naturellement, c’est un besoin pour lui. L’homme bien élevé, d’une bonne nature, ne peut résister à ce besoin ; s’il ne s’occupe de travaux manuels, il se livre aux travaux d’esprit qui ne sont pas moins utiles, car l’homme de cœur, l’honnête homme ne veut en aucune manière vivre sur le travail d’autrui ; sa dignité serait blessée s’il ne se suffisait à lui-même ; il ne sait où passer son temps, il se livre à de mauvaises passions, tels que l’excès du vin, du tabac, du jeu, etc. ; il se blase de tout, et termine sa vie par une mauvaise action.

Personne ne travaille que pour soi, dis-je. Que les pères et mères sachent bien que leurs enfants ne leur doivent rien (1[17]) ; que, s’ils n’amassent rien pour se garantir du froid, de la vieillesse, ils sont exposés d’aller mourir, soit à l’hospice, soit avec des secours mercenaires ; car vos enfants ne sont plus liés à votre existence que par les bons soins que vous leur aurez prodigués ; encore, peut-on supposer qu’ils sont déposés là tout exprès pour des existences futures, c’est-à-dire pour d’autres enfants ; car tout bienfait ne doit pas compter [page 98] sur le retour. On ne rend pas service par spéculation ; on rend service quand l’occasion se présente, sans songer à une réciprocité. On aime ses enfants par instinct ; c’est la règle de la nature. Les animaux eux mêmes nous en donnent l’exemple. Les oiseaux élèvent leurs petits jusqu’à ce que ceux-ci puissent se passer de leurs soins ; et cela, sans espérer de leur part aucun service.

J’accepte cependant ce raisonnement ; qu’on désire amasser pour ses enfants, puisqu’on les aime ; mais je crains les effets de la fortune arrivée sans peine ; on n’en connaît pas le prix, et elle peut se consumer rapidement ; de sorte que souvent il ne vous reste que la mollesse, la paresse engendrée par la fortune gaspillée sur laquelle on avait compté. Il vaut donc beaucoup mieux apprendre à ses enfants les moyens de gagner leur vie, que de chercher à leur laisser de la fortune ; car, je le répète, ils n’en auront pas autant de soin que s’ils l’avaient acquise par leurs économies de chaque jour.

Que chacun économise pour soi. En entrant dans la vie, il vous faut, pendant une quinzaine d’années, les soins de votre mère. Si vous ne songez pas à la vieillesse, que vous n’économisiez rien pour vous en garantir, que deviendrez-vous ? Car, je le répète, vos enfants ne pourront peut-être rien vous donner, parce qu’ils auront des enfants qui leur feront oublier leurs père et mère, et puis leur vieillesse à sauvegarder. D’un autre côté, seriez-vous donc nés pour être à [page 99] charge, quinze ans au moins, à vos père et mère, autant à vos enfants ? Votre existence aurait donc été presque toujours un fardeau ?

La dot qu’on fait à son enfant ne devrait être qu’un prêt, afin de mettre les jeunes époux à même de commencer une industrie quelconque ; et, aussitôt que l’équivalent de la dot serait gagnée, elle devrait retourner aux parents, ce qui servirait toujours à sauve garder leur vieillesse.

Tout cela est séparé de tous ces beaux sentiments d’humanité, de charité, que presque tous les êtres humains possèdent, car il faudrait être bien peu de chose pour ne pas secourir ses vieux parents tombés dans la misère par des revers de toute nature, lorsqu’on ne laisserait pas souffrir un étranger, un animal, quel qu’il soit, sans frémir de pitié ! Mais ce raisonnement est nécessaire, car il vrai ; c’est une sauvegarde contre les êtres de basse nature qu’on doit craindre de rencontrer jusque dans ses propres enfants. Hélas ! que de parents réduits à de profondes misères par leur faute !

Songez à mes conseils,

Et adieu !

 

Adieu, j’avais dit, pressentiment étrange ! et cependant cette arrivée à Sainte-Pélagie me l’avait fait pressentir ; Carpeza de retour et partant pour Cayenne devait m’entraîner avec lui, et cela ne tarda pas à être vrai, comme vous le verrez plus tard.

[page 100] Nous étions déjà à Toulon au bagne, mot féroce, ignoble, misérable, et j’écrivais à ma mère, à mes frères toute la douleur qui m’accablait. J’eusse voulu n’en rien dire, mais il fallait bien annoncer ce départ pour Cayenne, et je leur disais en ces termes : « Bonnes mères ! deux mots encore avant de m’embarquer, je suis arrivé à Toulon et je pars le 12 pour Cayenne, dans trois jours ! ayez donc du courage, en espérant nous revoir un jour.

Il faut vivre quand ce ne serait que pour cela.

Pauvres mères ! je vous cause bien des chagrins, mais je vous en prie, ne me maudissez pas, ce n’est pas pour avoir fait du mal que je suis condamné. C’est le contraire, c’est ma haine pour les assassinats, pour les assassins qui me conduit ici. J’avais vu couler tant de larmes, j’avais été appelé à les calmer, et mon cœur, attendri d’abord, s’est irrité ! et l’on a eu peur de notre haine. Ils ne savaient pas que cette haine s’était transformée en pitié.

Je vous écrirai en arrivant, ne vous inquiétez pas. Dieu veillera sur nous !

Mes bons frères, soutenez nos mères, consolez-les et tout en disant que je voudrais prononcer encore leurs noms à tous, ils se peignaient sous ma plume et je leur recommandais de ne pas s’attrister, ne m’apercevant pas que ma lettre avait l’empreinte du plus profond désespoir, Cayenne me rappelait cette fièvre jaune, cette fièvre de mort. Et j’écrivais en même temps à ma femme la lettre suivante.

[page 101] Bagne de Toulon, 14 décembre 1855.

Ma chère Françoise,

Nous devions embarquer le 13 de ce mois, comme je te l’avais écrit ; il paraîtrait qu’il y a contre-ordre ; nous sommes là sur le qui-vive ; on ne sait pas au juste le jour du départ ; les uns disent pour le 15, d’autres le 23 ; rien n’est encore certain. J’ai voulu l’écrire encore une fois pour te prier de me répondre de suite ; si je suis parti, je recevrai toujours ta lettre, qui sera pour moi un objet des plus précieux. Je t’en supplie, ma belle épouse ! si tu m’aimes un peu, écris-moi ; je suis si inquiet de n’avoir reçu aucune nouvelle de vous, après mes deux lettres successives ! Parle-moi de notre Léonie, dis-moi si vous êtes en bonne santé ; je serais si heureux d’emporter cette bonne nouvelle dans un pays lointain, d’où je ne pourrai en avoir de vous que très-rarement.

Je puis compter sur toi, n’est-ce pas, ma bonne amie ?

Ah ! si tu n’avais pas craint de me suivre, si tu m’avais aimé davantage ! Sans ton amour effréné pour ta mère, nous n’en serions peut-être pas là ! Mais pourquoi accuser le destin ; ne cherchons pas la cause de nos malheurs ; consolons-nous mutuellement, en espérant nous revoir un jour, pour ne jamais nous quitter ; tu vois ce que cause l’absence.

Ma Léonie ! ma fille chérie, adieu ! adieu !… peut-être [page 102] toujours. Chère enfant !… tant t’aimer et ne pouvoir te donner des caresses ; tu dois être douce, aimable. Pauvre petit être, tu ne connaîtras peut-être jamais ton père, qui, quoique bien loin, dans les prisons, ne cessera un instant de penser à toi. Oui, chère ange, à toi, à ta mère, toutes mes pensées, tous mes soupirs et mes plaintes ! Si tu grandis, pense quelquefois à ton père ; cette pensée te soutiendra et te portera bonheur. Alors, tu apprendras et sauras comprendre la cause qui me réduit à une pareille misère.

Songes-y, toi, ma chère Françoise, que je n’oublierai pas, car j’espère encore en ton amour, et si je le perdais, je perdrais tout espoir ; puis, adieu la vie ! Oh ! songes-y ! songes-y bien !

Soyez donc heureux s’il vous est encore possible de l’être, c’est mon unique désir.

La douleur me brise l’âme, tant je crains de ne plus vous revoir.

Adieu !… adieu !…

Je vous embrasse encore du plus profond de mon cœur, ma chère épouse ! ma chère Léonie, ma fille, ma femme ! Comme je vous aime, et avec quel regret je vous quitte, mes chers trésors, consolez-vous ! Si je vous cause du chagrin, ne me maudissez pas.

 

Et j’écrivais à ma mère, à tous ceux que j’aimais une lettre conçue dans les mêmes termes, et toutes ces douleurs profondes, maternelles et filiales et d’épouse et d’époux, étaient enfantées par la crainte, parce que la [page 103] nature m’avait donné une voix harmonieuse, que j’utilisais dans des chants d’amour, de patrie et de haine contre les tyrans.

J’aimais la république, parce que je vis les tortures qu’on faisait endurer à des hommes qui soutenaient leurs convictions et un gouvernement légalement établi par le peuple ; nous avions eu, nous, habitants d’un port de mer, pendant des années, à protéger la fuite d’hommes traqués pour leurs convictions politiques, à aider leurs familles, à vivre nous-mêmes de privations pour relever les plus malheureux, consoler les désolations par des paroles d’espoir, et c’est pour cela, c’est contre les auteurs de ces maux que nous avions de la haine, nous, dont le cœur était plein d’amour.

Enfin continuons notre voyage, puisque nous voilà déjà à Cayenne pour avoir soulagé, aidé ceux qui voulaient échapper à cette rage insensée des réactionnaires de toutes nuances.

Aussitôt arrivé, j’écrivis de suite à ma famille la lettre suivante, paroles de feu, douleurs profondes, désolations presque inguérissables, plaintes et vagues espérances.

 

Guyane française (îles du Salut), 14 février 1856.

Ma femme bien-aimée,

Me voici bien loin de toi et de ma chère Léonie, mes deux amours !… Je ne puis donc plus veiller sur vous, [page 104] ni vous venir en aide en aucune manière ; je ne puis qu’y penser ; pour vous revoir un jour, je devrais vous oublier pour un temps ; mais comment ne plus penser à ceux que j’aime tant ! Non, je ne vous oublierai pas, dussé-je mourir de nostalgie (car c’est vous ma plus chère patrie) ; je vous aurai toujours dans la pensée, et vous serez pour jamais mon soutien ; je vous verrai dans mes rêves, et je vous accompagnerai ainsi tout le reste de ma vie, qui sera peut-être de courte durée. Mais qu’importe ma vie ! sachez toujours que vous êtes mes bien aimées.

Mon pauvre cœur est bien flétri, mon âme est bien attristée ! et si je recevais une de tes lettres, je serais un peu consolé… Daigneras-tu me répondre ?

Je suis arrivé en assez bonne santé, et nous avons eu un mois de très-mauvaise navigation, mais je t’en parlerai plus tard ; et, puisque Dieu nous a protégés dans ces passes périlleuses, espérons en lui, et nous vivrons encore de celle vie de famille qui rend si heureux ; que je vous retrouve seulement en bonne santé, c’est tout ce que je désire.

Vivez le mieux que vous pourrez de votre travail, puisque je ne puis plus vous venir en aide. Oh ! que cette seule pensée me fait souffrir !

Nous n’avons pas encore mis pied à terre ; on nous a déposés par mesure de santé, nous dit-on, à bord du Castor, ancien bateau à vapeur mouillé dans la rade des îles du Salut. Là, on respire un air très-doux et très-frais ; mais il paraît qu’à terre, la chaleur est [page 105] excessive. L’aspect des îles est délicieux, tous les arbres sont verts ; cela nous semble un paradis préparé pour nous, quand c’est plutôt la tombe. Mais il nous reste l’espoir !…

Envoie de suite cette lettre à ma mère ; elle servira à les consoler ; mon écriture suffira.

Prends soin de ma chère Léonie, et donne-lui pour moi tous les baisers. Cher ange bien-aimé, que de pleurs ont coulé en pensant à toi, si jeune, si belle, et ne point avoir ton sourire et tes baisers !

Et toi, ma bien-aimée, il est inutile de te redire encore que je souffre, que je t’aime ; tu connais assez ma sincérité ; tu sais bien que le jour où je te reverrai sera le plus beau et le plus doux de ma vie.

Reçois donc les baisers de ton pauvre mari, qui ne cesse de penser à vous, et qui, dans cet instant, prie la brise de vous porter toutes ses pensées et les soupirs de son âme.

Adieu, etc.

H. Ch.

 

Mais aussi il n’existe pas de profonde douleur qui n’enfante une profonde joie ; quand plus tard j’écrivis à ma mère pour lui annoncer mon évasion, que j’étais à la Guyane hollandaise, et que j’étais libre. Quelles douces larmes, versées, quel triomphe de remporter une pareille victoire sur des ennemis qui voulaient nous faire mourir, et, qui venaient de nous mettre dans une position tellement désespérée, qu’en y échappant [page 106], elle nous remplissait d’éclat ! toute la maison, toute la famille, nos nombreux amis, vantaient notre courage.

Les ennemis étaient terrassés par ce seul fait, que nous avions défié les dangers, la mort, pour reconquérir la liberté, pour retrouver nos affections si chères, et plus tard notre patrie.

L’amour renaissait partout ; les longues lettres que vous lirez, racontent par quels miracles nous avions échappé à une mort qui, à nous-mêmes, nous paraissait presque certaine, couraient le pays, les campagnes ; on les copiait pour les conserver. On en réchauffait les esprits, et cela entretenait ce que Garibaldi appelle le feu sacré. La passion utile à une nation qui tient à conserver sa liberté.

Lisez plutôt ce qui suit :

Pouilly, le 7 janvier 1857.

Mon enfant chéri,

Oui, tu es la gloire de notre vie ! tu mérites notre estime ! Ne faillis jamais par aucune faute qui puisse la ternir.

Mon ami !… nous te félicitons de ton courage ; nous en sommes tous joyeux. Ta bonne grand’mère vit encore pour voir son enfant heureux et libre ! Que de douces larmes versées pour ton bonheur, après tant de larmes amères versées sur les malheurs passés. A [page 107] quels affreux dangers vous avez échappés, toi et tes compagnons !

O mon ami ! comment te peindre la douleur de ta tendre mère, quand les journaux ont fait mention de tout ce que vous avez souffert.

Nous avons reçu ta lettre de Surinam, mais tu n’as pas reçu celle que nous t’avons adressée sur l’île du Diable.

Ta mère qui, chaque nuit dans ses rêves, te voyait sur ton lit mourant, est cependant un peu mieux, depuis que nous avons reçu ta lettre. Quelle joie ! une lettre dictée par ton cœur ; chacun de nous pleura de joie. Nous sommes toujours unis, rien n’a troublé la douce harmonie qui régnait parmi nous.

Tu voudrais nous avoir près de toi, et ta bonne grand’mère, qui lui fermerait les yeux ? Et moi, me séparer de ma sœur chérie, ce serait abréger le temps de notre exil sur la terre. Les circonstances pourront nous rapprocher ! Oh ! que nous comprenons bien l’élan d’un bon cœur !

Tous tes amis de captivité sont en bonne santé et te félicitent de ton courage.

Adieu, etc.

Ta grand’mère, Geneviève DALLIGNY.

Ta tante, veuve MILLET, née DALLIGNY.

Ta mère, veuve CHABANNE, née DALLIGNY.

 

Maintenant que nous avons donné ces quelques [page 108] correspondances à titre de documents douloureux, retournons à Sainte-Pélagie pour bien suivre notre histoire, car notre évasion date de ce lieu, comme vous allez voir.

 

 

III CARPEZA.

 

J’étais de retour à Sainte-Pélagie depuis quelques jours. Deux autres détenus politiques étaient dans le même cas que moi : l’un, extrait de la maison centrale de Clairvaux, et mon ami, Charles Carpeza, de la maison centrale de Poissy. Je mets ce dernier personnage en scène, parce qu’il est à peu près le principal acteur de cette tragédie.

Le 2 décembre, on fit appeler Carpeza, pour lui annoncer son départ pour la Guyane ; il me tira à part pour m’en prévenir, et me dit qu’il pensait que je de vais partir avec lui. J’allai le demander au gardien chef, qui me répondit qu’il n’avait rien à me dire, mais que probablement je partirais avec les deux autres.

Quand je remontai, Carpeza regardait la position géographique de la Guyane française, et mesurait sa distance de la Guyane hollandaise. Il vint à moi et me dit : Nous sommes libres, nous sommes sauvés !… Si nous allons à Cayenne, nous aurons cent moyens [page 109] pour nous évader, car nous n’avons que quatre-vingts lieues à parcourir pour trouver la liberté.

Il écrivit de suite à une dame de sa connaissance de le venir voir ; il la pria de revenir le lendemain, et de lui passer secrètement une petite boussole, comme on en porte pour breloque. Le lendemain, il la reçut.

Nous n’attendions plus que notre départ, car j’avais reçu un peu d’argent que ma mère et quelques amis m’envoyaient.

Le 5 au matin, on vint nous avertir de nous tenir prêts à partir. Un instant après, la voiture cellulaire nous transportait à la Roquette (dépôt des condamnés). On nous inscrivit, on prit notre signalement, et nous endossâmes l’uniforme de la prison.

Mais pour nous frapper l’imagination, pour nous montrer le mépris qu’on avait pour nous, détenus politiques qui n’avions tué personne, hélas ! (Carpéza avait inventé des bombes, moi j’avais fait une pièce de vers contre l’administration, et surtout, né chanteur, je chantais ma haine pour les tyrans, mon amour pour la république), eh bien ! pour nous faire passer à la Roquette, on avait choisi le jour et l’heure où Colignon le cocher venait d’être guillotiné[18]. Seulement ceux qui sont condamnés à mort passent dans cette prison. Nous mangeâmes encore un peu de son ordinaire, on nous rasa aussi et nous coupa les cheveux, on nous fouilla et l’on prit la boussole de Carpeza, qu’il s’était cachée dans l’anus sous son bandage.

« On m’a pris ma boussole, me dit Carpeza, mais il [page 110] m’en reste encore une. » Et portant la main à son front : « C’est celle-ci ! »

Seulement Carpeza sans être blessé portait un bandage dont les ressorts n’étaient que des scies : il avait prévu sa détention, et il avait songé aux moyens de s’évader. On avait pris notre signalement, dis-je, mais cette fois plus minutieusement que les autres ; on nous fit relever nos manches de chemises, et l’on put enregistrer, pour mon compte, un tonneau tatoué sur le bras droit, reste de barbarie sur soi-même, usage consacré par les temps. En vérité, le tatouage cesse ; on n’a plus ni boucles, ni plumes au nez, mais on en a aux oreilles ; quand donc cessera cet usage aussi barbare que les autres, qui n’a d’autre mobile que la coquetterie et un orgueil vain, ridicule.

A sept heures, on prépara un convoi complet pour la voiture cellulaire. On nous fit passer dans une salle d’attente ; puis, un instant après, on nous appela deux par deux, et on nous riva à la même chaîne pour monter en voiture. Un repris de justice, qui avait subi cinq années de réclusion pour fabrication de fausse monnaie, pleurait amèrement, disait qu’il avait payé sa dette, et qu’il ne méritait pas d’être ainsi transporté. Un autre forçat, condamné à perpétuité, pleurait et se désespérait de même, en cherchant à nous prouver son innocence, ou plutôt à nier sa culpabilité.

« Pourquoi pleurez-vous ? dit Carpeza, est-ce qu’on ne revient pas de partout ? » A ce raisonnement un peu brusque, nos codétenus [page 111] se calmèrent un peu ; nous montâmes dans le wagon cellulaire, qui se dirigea sur Mazas, pour prendre un autre détenu : c’était un Italien, nommé Pianori[19].

Et le wagon roula sur Toulon.

Le lendemain, Carpeza me montra ses chaînes qu’il avait dévissées à l’aide de son peigne. C’est un gaillard, celui-là, assez difficile à tenir.

Moi j’avais suspendu ma chaîne avec mon mouchoir après mes cuisses ; elles ne me gênaient pas beaucoup ; mais, en arrivant à Toulon, Bouguenay avait les jambes enflées de telle sorte qu’on ne pouvait plus dévisser l’anneau que les chairs recouvraient, il va sans dire qu’il ne put marcher qu’au bout de quelques heures de douleurs indescriptibles. Bouguenay était républicain, propriétaire estimé, aimé dans le Jura, voilà le mal qu’il avait fait. Mais Carpeza… quel homme que celui-là, le génie brillait dans son regard. Il connaissait la chimie, les mathématiques, l’histoire des peuples, ancienne et moderne ; il n’avait cependant d’autre instruction que celle qu’il avait puisée dans ses veilles. Il faisait rarement des fautes de français ; il apprit le métier de zingueur, partit comme colon en Afrique, où il se plaça garçon pharmacien. Ce qui l’avait engagé à partir, c’est qu’il était amoureux de sa tante. Enfin, rongé par la fièvre, il revint en France exercer le commerce de marchand de beurre.

Après avoir fait deux années de prison à Belle-Isle en-Mer, il fut interné dans une ville dont j’oublie le nom[20], d’où il partit pour revenir à Paris. Il fut arrêté [page 112] de nouveau et incarcéré à Sainte-Pélagie. Il demanda la permission de se marier (les détenus politiques pouvaient alors se marier en prison ; on vous faisait accompagner par quelques agents ; quelques-uns même sont sortis sur parole), on lui donna deux agents pour l’accompagner, qu’il pria de vouloir bien lui faire l’honneur d’être ses témoins. Mais au beau milieu du dîner, il s’esquiva, laissant ses gardiens à table.

Cette fuite avait pour but de mettre un autre projet à exécution, c’était de faire des bombes.

Ce qui l’avait poussé à ces inventions de destruction, c’était, disait-il, la haine qu’il avait pour les soldats, depuis qu’il avait vu fusiller un de ses amis. On le cherchait lui-même, il s’était réfugié dans une maison, où il trouva une femme seule au lit, qu’il pria de laisser coucher près d’elle, et de dire qu’il était son mari, attendu que des soldats le poursuivaient pour le fusiller, la femme le laissa coucher près d’elle pour le sauver. Lorsque les soldats arrivèrent, la femme affirma, en effet, que cet homme était son mari, et qu’il avait passé la nuit près d’elle, et sur cette affirmation, ils cherchèrent ailleurs Carpeza, qu’ils ne trouvèrent pas.

Quelques minutes plus tard, le mari arriva, et trouvant un homme couché avec sa femme, il ne voulut entendre aucune explication, toute véridique qu’elle fût, et abandonna sa femme pour jamais.

Il fut arrêté de nouveau et condamné à cinq années de prison pour fabrication et détention d’armes prohibées.

[page 113] Quelques jours avant notre départ de Sainte-Pélagie, il devait s’évader ; il avait fait une clef de fil de fer pour ouvrir la porte des lieux d’aisance ; mais, comme la serrure était excessivement rouillée, en faisant le deuxième tour, sa clef se brisa. Il devait passer par dessus une petite cour, et, à l’aide d’une corde de fil (il nous en avait fait acheter à tous un écheveau à la cantine), qui devait casser lorsqu’il serait suspendu à une certaine hauteur, il devait tomber sur la guérite du factionnaire, recevoir un coup de fusil ou se sauver. Lorsqu’on lui observait les dangers qu’il avait à courir, il répondait en riant : « Tiens ! si on ne courait aucun danger, il n’y aurait pas de charme ; puis tout le monde voudrait s’évader. » Mais tous ses projets échouèrent, parce qu’on nous enleva de la prison le lendemain matin.

Il faisait de l’opposition à toute discussion, disant qu’il allait monter un coup ; et, lorsque la discussion s’échauffait, il se retirait en riant aux éclats. Tournant les choses les plus sérieuses en ridicule, il ne discutait que lorsqu’il était bien certain de battre ses adversaires. Il admettait un culte à la Divinité, mais pas à la manière d’aujourd’hui. Il riait beaucoup quand on parlait de religion et qu’on lui reprochait de ne pas en avoir. « Ignorants, disait-il, c’est vous qui n’en avez pas, vous êtes des athées. » On lui demandait de s’expliquer. Il entrait alors dans des déclamations, dont il sortait presque toujours vainqueur.

« Eh bien ! disait-il, il y a une religion nouvelle, et pas [page 114] un de vous n’y est initié ; celui qui la cultive, même celui qui la comprend, y est naturellement admis, cette religion nouvelle, c’est la science. Cultivez-vous la science ? l’étudiez-vous ? Non, eh bien ! vous n’avez pas encore de religion.

« Mais j’irais tous les jours à l’église, si le prêtre parlait géométrie, chimie, mathématiques, etc., et ce n’est qu’alors seulement, que vous en aurez une, et que vous marcherez avec et à côté de Dieu, qui est mouvement, activité, lumière, progrès, et la religion ne progresse pas, elle est stable. La chandelle a beau être chandelle, avant le gaz, c’était bien, mais depuis, elle est repoussante ; on craint de la toucher du doigt comme bientôt la lumière électrique remplacera le gaz, dont l’odeur est aussi repoussante. Ah ! vous dites que je n’ai pas de religion, vous, païens et moutons du pasteur, qui vous parle du latin que vous ne comprenez pas, qui vous loue la modestie et la pauvreté et qui s’habille d’or et d’argent pour vous séduire et vous arracher deniers par deniers votre dernier sou, qui vous confesse et vous compromet, et vous tient en vous arrachant votre dernier secret. Malheur et misère à un peuple qui observe une pareille religion ! Quant à moi, voici la mienne ; oui, il faut un jour pour se reposer, pour rêver au maître de la nature, pour chercher à connaître cette grande, cette sublime loi, dont chaque découverte nouvelle est une écaille.

« Quand je m’occupe à faire des combinaisons chimiques, je parle et je suis avec lui, parce qu’il est composé [page 115] de myriades de choses à nous inconnues, et chercher à les découvrir, c’est avoir l’intention d’arriver jusqu’à lui. Malheur à celui qui ne s’occupe qu’à manger, les chiens et les loups s’occupent aussi à cela ! moi je pense, je cherche, je vis intellectuellement ; vous aussi pensez, cherchez, vous vivrez, et voilà où Dieu se trouve, allez c’est là le chemin. Voilà ma religion, maintenant expliquez la vôtre. »

Mais laissons Carpeza, et cependant pour satisfaire le lecteur sur le sort de cet homme doux et intelligent, nous ne pouvons taire ce que nous en savons. Lorsque je passai à New-York, je n’eus rien de plus pressé que de m’en informer : je sus alors que Carpeza était allé travailler à Philadelphie dans une fabrique de poudre, et qu’un mois plus tard la fabrique avait sauté et que vingt hommes avaient péri ; n’en ayant jamais entendu parler depuis, je suppose qu’il aura péri dans cette catastrophe. Cependant j’éprouverais un grand contentement si je pouvais le revoir ou le savoir encore vivant. Je reviens à notre voyage.

Nous roulions sur Toulon, où nous arrivâmes le 8 décembre au matin.

On nous déposa au bagne, dans la salle n° 2, en attendant notre départ.

Quelques jours après, arrivèrent les ardoisiers d’Angers, et aussi des repris de justice.

Quand on est avec les loups, dit le proverbe, il faut hurler. On montait sur le lit de camp, et, à tour de rôle, on chantait ou déclamait. Un ex-forçat déclamait [page 116] les derniers moments d’André Chenier ; un autre chantait Pâques fleuries, etc.

Dans la salle, à côté, étaient des forçats qui devaient aussi partir : l’un jouait de la clarinette, un autre d’un violon ; puis au son de cette musique, d’autres figuraient des danses obscènes, et quêtaient ensuite.

On ne devrait condamner au bagne qu’à perpétuité, car quiconque en sort pour rentrer dans la société n’est qu’un être empoisonné, qui peut empoisonner le reste. Mais non, plutôt point de bagne, même pour le plus coupable, abolition de cette monstruosité.

Seulement on nous apporta le boyau, ah ! voici ce que c’est qu’un boyau. C’est un baquet de bois dans lequel on vous apporte bouillon et gourganes[21] pour six ou dix ; comme nous n’avions pas l’habitude des autres détenus, on dut boire à même le baquet, n’ayant ni cuillère ni fourchettes, la plupart mangeaient à la fin avec leurs doigts, c’est seulement quelques jours plus tard que de jeunes soldats, forçats depuis 1852 à la suite d’un échauffourée entre eux et les douaniers de la frontière de Suisse, nous donnèrent fourchettes, cuillers et gamelles ; et c’est cette gamelle portant le nom de P… qui nous servit, dans notre évasion, à recueillir de l’eau et en conserver. Cet objet seul nous sauva la vie, car nous n’avions réellement que ce vase transportable en cette difficile circonstance; mais nous y reviendrons.

Restons au bagne, puisque nous y sommes, et voyons y notre passage ; pour moi, rien de particulier, si ce n’est d’y être rasé ; cheveux coupés comme partout, et l’un [page 117] des forçats dentiste qui m’arrache aussi une dent.

Mais voilà qu’il survint une grave difficulté entre Carpeza et le perruquier de bagne qui voulait aussi couper les cheveux de Carpeza, qui s’y opposa formellement, attendu qu’il n’en avait pas et que ses cheveux n’étaient autre qu’une perruque ; le perruquier insistait. Carpeza ne céda pas, on eut recours au directeur qui fit grâce à la perruque de Carpeza et lui permit de conserver sa longueur.

Enfin, le jour du départ arriva. On nous distribua notre uniforme de la Guyane : blouse, chemise et pantalon de toile blanche, marquée d’un P., signifiant politique. Le 18 décembre au matin, nous embarquâmes à bord de la corvette la Fortune, et nous fîmes voile pour Cayenne.

Toujours même dérision : n’est-ce pas la plus amère raillerie de choisir un navire nommé la Fortune pour transporter des condamnés à mourir par la fièvre jaune, loin de la patrie et de leur famille, c’est-à-dire la pire des infortunes ?

Quel début de navigation ! trente jours de tempête ! Nous étions quelquefois huit jours sans monter sur le pont, à cause du mauvais temps. Tous les sabords étaient fermés, et la plupart de mes compagnons fumaient : ce qui augmentait mon malaise, car j’avais été bien affaibli par le mal de mer ; à un tel degré que, pendant quarante jours, j’ai vomi presque toute ma nourriture.

Parlons un peu de notre position à bord.

[page 118] Forçats, repris de justice, détenus politiques, tous étaient dans l’entrepont et séparés par des grillages carrés, comme ces fortes grilles des cours et des prisons, bien plus fortes que pour les bêtes féroces. Ces forçats étaient nombreux, ils en avaient large, mais relativement pas plus que nous. Les repris de justice avaient un compartiment de la dimension du nôtre, ils étaient environ le même nombre. Nous étions trente-quatre détenus politiques. L’espace dans lequel nous étions était si étroit que nous ne pouvions pas tenir tous assis autour de notre prison, ce qu’il en restait se couchait au milieu. La nuit, on suspendait des hamacs, et l’on se couchait deux tête-bêche, c’est-à-dire, les pieds de l’un vers la tête de l’autre. Ceux qui ne pouvaient pas se suspendre au plancher se couchaient par terre et sur les bancs enveloppés dans leur couverture de laine, de sorte que lorsque le navire se penchait fort dans les moments de forte tempête, tous ces corps roulaient les uns sur les autres, poussant d’épouvantables plaintes et d’infernales malédictions. Un bon nombre d’entre nous tombèrent malades et furent transportés à l’hospice du bord.

Depuis plusieurs jours, la tempête était si forte que tout le monde suffoquait, on ne montait plus une heure par jour sur le pont, et nous nous décidâmes à ouvrir les sabords de sorte que, lorsque la tempête penchait le navire, l’eau entrait à flots, et si cette situation du navire penché eût duré dix minutes, tout le monde périssait, car le navire sombrait, mais le navire se releva. [page 119] Malgré le peu de cas que nous faisions de la vie, nous fermâmes les sabords, ce qui n’empêcha pas que l’eau avait envahi la cale et tous les compartiments où étaient déposés les vêtements, les caisses des gardes chiourmes de l’administration du bord, enfin, on en fut quitte pour faire sécher tout cela, une fois le calme revenu, et qu’on se trouva près d’une température plus chaude.

On nous distribuait la nourriture du bord, lard salé, pain, biscuit et un quart de vin. Le vin, on nous en volait une partie, mais il fallait le compte. Eh bien ! on nous remplaçait le manquant, par de l’eau salée, on s’apercevait moins du manquant et en vérité ils faisaient bien sans le vouloir, probablement ils ne le faisaient pas dans l’intérêt de notre santé ; mais cette eau salée, nous donnant un appétit excessif, et notre ration ne nous suffisant plus, il nous fallait acheter le pain et le lard des forçats. Commerce intéressant !

Il fallait ensuite boire l’eau du charnier. Vous savez que c’est un tonneau debout qu’on remplit lorsqu’il est vide ; plusieurs tuyaux descendent jusqu’au fond et vous aspirez par le bout fait comme une mamelle. Chacun y laissait un peu de sa salive, du fond il vous venait à pleine bouche des saletés, des corps étrangers, le cœur sautait chaque fois, et se soulevait souvent. Aussi l’on se lavait beaucoup pour avoir soif le moins possible, position étrange ! et puis lorsque le repas était fini, les matelots nous donnaient des morceaux de cordes goudronnées que nous réduisions en étoupes, et c’est avec cela que nous essuyions nos gamelles de fer-blanc.

[page 120] Nous joutions d’un côté les repris de justice, et de l’autre les forçats. On était séparé par la grille dont j’ai parlé, on y pouvait passer le bras, mais pas la tête, de sorte qu’un dentiste put à travers ce grillage extraire les dents d’un des transportés d’Angers, seulement la première qu’il arracha était bonne, il fut obligé de recommencer une seconde opération pour avoir la mauvaise.

Pendant la tempête, on se rasait mutuellement, il y avait bien parfois quelques coupures légères, mais la sensibilité disparaissait, l’on s’endurcissait.

Je rencontrai à bord de La Fortune, un jeune homme nommé Mounier, armurier du bord, que j’avais connu à La Rochelle ; il eût pu me procurer du tabac, mais je ne pouvais le supporter. J’éprouvais seulement du plaisir de parler avec lui de ma famille qu’il avait connue.

Un jour, la tempête fut si forte, qu’on démonta les mâts. Un coup de mer emporta la baleinière du capitaine, qui fut trouvée par un autre navire, ce qui fit croire que nous étions naufragés, puisqu’on chercha notre navire sur les côtes d’Espagne.

Une fois la tempête passée, nous reparlâmes de nos projets d’évasion ; déjà avant d’être arrivés sur l’île, nous creusions des arbres et fabriquions des tonneaux dans notre imagination.

Nous arrivions près des îles Canaries ; le bruit courait qu’on allait relâcher. Carpeza me dit qu’il fallait nous sauver, s’il était possible, que le plus tôt serait le [page 121] meilleur. Nous avions une planche qui nous servait de banc, puis quelques bouteilles. Dans la nuit, nous forçâmes un des barreaux de fer de notre sabord, afin de pouvoir y passer la tête. Comme je ne sais pas nager, je devais être aidé de la planche et des bouteilles, et remorqué jusqu’à terre par Carpeza, qui était un excellent nageur. Mais on ne relâcha pas, comme on nous l’avait dit, et notre premier projet échoua. Nous avions le vent alizé ; on parlait d’arriver sous peu de temps, chacun se réjouissait.

 

 

II

 

ARRIVÉE A LA GUYANE.

 

Enfin, à la satisfaction de tous les transportés, on tira le canon ! Nous arrivions devant Cayenne ! On mouilla pour quelques heures seulement, en attendant un pilote qui devait nous conduire jusqu’aux îles du Salut, où nous arrivâmes le 10 février 1856, après cinquante-deux jours de navigation (les îles sont à huit lieues en mer, environ douze de Cayenne).

Que nous étions heureux d’être près de la terre qui devait bientôt nous recevoir et d’abandonner notre navire (prison flottante) ! Nous allions pouvoir nous débarrasser de la vermine que notre contact avec les forçats nous avait communiquée. Être propres, fouler la terre, c’était pour nous une nouvelle vie de bonheur, [page 122] et chacun commença à moduler les chants de l’espérance. Les arbres étaient verts, puisque la nature en ces lieux est toujours active.

Avec quelle impatience nous attendions notre débarquement, tant tout ce que nous voyions nous semblait charmant ! Mais l’on reçut l’ordre de nous déposera bord du Castor (vieux bateau à vapeur), mouillé en face des îles, où nous demeurâmes un mois, par mesure de santé.

Là, pour la première fois, nous reçûmes la visite du contre-amiral Baudin[22], nouveau gouverneur de la Guyane, et du directeur du pénitencier ; ils nous firent aligner et nous passèrent en revue, en nous posant quelques questions.

Le directeur était un nommé M. de Laricherie[23], l’homme à la figure ironique, voici à peu près dans quels termes, il nous souhaita la bienvenue :

— Eh bien ! nous dit-il, j’espère que vous ne ferez pas les méchants ici, autrement on vous mettra à votre place.

Il nous fit menace sur menace, et nous étions à Cayenne ! Éternelle bonté, éternelle justice, éternel amour, vous n’habitez donc pas chez ces êtres ? Ils n’ont donc point de famille, ils ne les aiment donc pas. S’ils se disaient qu’on les peut aussi séparer de ces si pures affections, oseraient-ils, pourraient-ils servir d’auxiliaire au bourreau, chargé de notre exécution ? Oh ! non, non. C’est que ces hommes-là n’aiment pas. Pauvres poëtes, passer donc votre vie à chanter l’amour et les beautés [page 123] de la nature. Tandis que ces êtres cultivent le mal pour leurs semblables, condamnés pour l’intention ou plutôt par la peur. De la part de M. Laricherie il n’y avait plus que la menace. L’intention de faire subir de nouvelles tracasseries avait disparu. Cependant le poteau ou carcan était encore mis en évidence de temps à autre, et pour des choses si futiles, qu’il faut que ces hommes aient le cœur endurci d’une façon effrayante, ce qui avait pu détruire tout espoir, dans l’esprit des détenus politiques, de trouver un peu d’amélioration dans leur position, quoique n’étant plus soumis aux travaux forcés.

Un jour, c’était vers la fin de la saison des pluies, les hautes marées avaient détaché des bords du fleuve des Amazones une portion de terre et d’arbres, et entraînés par les courants qui se forment en mer par les marées basses, on eût dit un îlot flottant et, en réalité, ce monceau d’arbres ressemblait à un radeau. Si bien que l’administration y fut prise, lorsqu’ils l’aperçurent de l’île Royale, l’îlot flottant avait dépassé notre île ; ils pensèrent de suite que c’était nous qui nous évadions, et vite des canots furent mis à la mer pour reprendre les fugitifs, et en même temps, ordre de faire l’appel sur l’île du Diable, pour voir ce qu’il restait de détenus. Mais, arrivés au soi-disant radeau d’évadés, on ne trouva que le bout d’îlot flottant, et rien de plus. Mais ordre était donné de faire l’appel sur notre île, on aborda, et l’on fit l’appel, et tout le monde de rire de l’aventure avec les soldats d’infanterie de marine; braves [page 124] jeunes gens, qui, ne se formalisaient pas, on en plaisantait toujours, et l’un de nous eut l’audace de dire qu’il y avait bien là, de quoi faire un bel article au Charivari ou au Figaro. L’adjudant voulut connaître les audacieux qui tenaient un pareil langage, mais personne ne se nomma. Comme il fallait une punition, on prit dans le groupe les trois premiers venus, on les fit embarquer pour leur infliger huit jours de cachot au Château Rouge (île Royale), et deux heures de poteau par jour, singulier moyen de se venger d’une mystification, s’être trompé, avoir pris des arbres pour des hommes, cela valait bien quelque torture pour les innocents. L’on sait en quoi consiste le carcan, c’est d’avoir les poucettes, c’est-à-dire les pouces croisés l’un sur l’autre, et si fortement attachés avec une ficelle, qu’il est rare que le sang ne jaillisse pas aux extrémités des pouces, alors dressés là à un poteau en élévation, comme sur un piedestal, et les deux coudes attachés au poteau. Il est rare que le patient ne tombe pas évanoui, au moment où le sang jaillit des pouces, alors on le relève, et lorsqu’il a repris ses sens, on le rattache, et il finit ses deux heures. Cependant on devint moins sévère, lorsque les détenus politiques furent déposés sur l’île du Diable. Car durant le temps que les détenus politiques furent soumis aux travaux forcés, avilissement contre lequel ils protestèrent avec la plus grande énergie, ils durent supporter tous les plus mauvais traitements. Le Château-Rouge, le cachot, ne suffisait pas, on prenait le poteau, le poteau ne suffisait pas, on vous [page 125] prenait par la faim, demi-ration et quelquefois quart de ration. Guérard[24] fit onze mois de cachot au Château Rouge, à demi, et quart de ration ; joignez à cela la dyssenterie et le poteau de temps à autre, c’est ainsi que les transportés politiques furent tous traités durant le temps qu’ils furent soumis aux travaux forcés.

Ils avaient, disions-nous, pris dans le groupe les trois premiers venus pour se venger d’une petite plaisanterie. On les emmena sur l’île Royale, pour subir ce que vous savez ; huit jours de poteau, on comptait d’abord les voir revenir au bout d’un instant. Mais comme ils ne revinrent pas, les vrais coupables durent s’accuser pour ne pas laisser des innocents subir une peine qu’ils n’avaient point méritée. On signala, le canot revint, on reprit les vrais coupables, et les innocents furent ramenés sur l’île du Diable. Cette action pour une futilité vous démontre comment les détenus politiques, durent être traités pendant qu’ils étaient au bagne, c’est à-dire, soumis aux travaux forcés. Les cachots du Château-rouge étaient toujours pleins. Mais les gardiens durent se lasser de les garder, les détenus étaient tombés d’accord pour chanter la chanson la plus niaise qu’on pût trouver, et chaque fois que les gardiens approchaient, tous à l’unisson, et d’un ton d’une façon la plus niaise, on chantait les paroles que voici :

Ils étaient tous les quatre malades (bis).

On les conduit à l’hôpital, al, al, etc.

On les mit tous quatre dans un lit, it, it, etc.

Ils étaient à tête-bêche, êche, êche. etc

 

[page 126] C’est cette grosse niaiserie, qui fit cesser les travaux forcés pour la transportation politique. Car lorsque les gardiens les approchaient, soit pour leur distribuer des vivres, soit pour quelque communication, le chant commençait, et continuait sans temps d’arrêt, ce qui agaçait les gardiens d’une façon effrayante, leur donnait une sorte de vertige, et ils étaient obligés de fuir.

Les détenus politiques avaient adressé plusieurs protestations au conseil municipal de Cayenne, d’un autre côté, quelques-uns étaient à Cayenne, employés même à l’imprimerie, et à même de voir de près l’administration. D’un autre côté, les gardiens ne résistaient plus, et durent aussi démontrer que cette position n’était plus tenable pour eux. Le conseil municipal de Cayenne prit enfin la détermination de plaider en leur faveur, et de faire jeter sur l’île du Diable les détenus politiques et de les abandonner à eux-mêmes sans administration, ce qui fut fait, et de la manière indiquée plus loin, en ce qui concerne la nourriture et le logement.

Il était grand temps que ce régime finît pour eux, car presque tous allaient succomber, la dyssenterie, le manque d’air des cachots, le manque de nourriture, tout les assaillait d’une façon pitoyable, il n’y avait plus que des cadavres décharnés.

Nous n’étions plus sous la direction immédiate de M. Laricherie, auquel les déportés avaient donné le nom de Chat-Tigre, seulement il se donnait le triste plaisir de venir nous faire de fréquentes visites pour nous narguer. Cet homme, lorsqu’il arrivait, [page 127] renvoyait les canotiers, et restait seul dans l’île, nous faisait réunir, sous prétexte qu’il avait une communication importante à nous faire, chacun arrivait au camp, et là il tenait un discours en ce genre.

« Eh bien ! disait-il, tas de cornichons, vous êtes mieux maintenant ; êtes-vous contents ? Tas d’imbéciles, pour quoi ne me tuez-vous pas ? Je n’ai point peur de vous ; allez ! vous voyez bien, je suis seul, j’ai renvoyé mes canotiers, et vous n’osez pas me toucher, vous êtes lâches, vous avez peur pour votre vie et je n’ai point peur pour la mienne ; voilà pourquoi vous êtes faciles à gouverner ; et puis vous ne m’insultez pas ? hein ! disait-il à celui-ci, n’est-ce pas que je suis une canaille ? — Ma foi, oui, disait quelque fois un transporté. — C’est bien, disait M. Laricherie avec son ironie habituelle, vous, je ne vous punirai pas, vous êtes franc ; mais s’il en est un parmi vous qui m’appelle canaille en mon absence, et que je le sache, vous connaissez le poteau et le Château Rouge. »

Alors tout le monde lui rit au nez et de lui dire toutes sortes d’injures. Le silence eût peut-être été plus noble de notre part, mais excités et poussés par ses provocations, on l’insultait avec une sorte de bonheur.

— C’est bien, disait-il, je vous aime comme cela. C’est à se demander si cet homme n’était pas fou !

Et puis il signalait par le drapeau que l’on agitait, et les canotiers revenaient de l’île Royale le reprendre ; il y avait encore un quart d’heure de traversée de l’île Royale à l’île du Diable, il se promenait pendant ce [page 128] temps et visitait nos jardins pleins de légumes, citrouilles, melons, etc., nos cases, où de belles volailles venaient becqueter. Cela tentait M. Laricherie, mais l’on se vengeait par là ; souvent, lorsqu’il arrivait aux îles du Salut, on le voyait de notre île, alors on se doutait qu’il allait envoyer aux provisions sur notre île, car sur l’île Royale, toute la volaille mourait de la fièvre jaune, on n’en pouvait point élever, et l’on ne tardait pas à voir les canotiers à la mer venir aux provisions, alors on se disait tous : ne vendons pas.

Arrivés sur l’île du Diable : Avez-vous des œufs, des poulets, des melons, des haricots, etc. ? nous demandaient-ils. — Oui, répondions-nous, mais nous ne voulons pas vendre aujourd’hui.

Et les canotiers ainsi que le garde chiourme repartaient sans provisions. Une autre fois si l’on avait besoin d’argent pour faire des provisions à la cantine, on vendait, mais très-cher ! C’était la seule petite vengence qu’on pût exercer sur notre terrible directeur.

Mais, puisque nous avons parlé de la cantine, n’oublions pas une des impressions qui nous furent des plus douces, c’est un enfant, un petit garçon de dix ans, fils du cantinier forçat, que la famille avait suivi jusqu’à l’île Royale ; trois ou quatre belles jeunes filles que le destin avait jetées sur l’écueil pour une faute paternelle. Cette famille put obtenir de venir se fixer sur l’île Royale auprès de ce malheureux mari, et elle y tenait la cantine.

Nous apercevions parfois les jeunes filles, mesdemoiselles [page 129] d’Autriche, au bras de quelques officiers dans les sentiers de l’île Royale. Quelles émotions profondes nous causait la vue d’une femme, douloureux souvenir ! Nous aussi nous aimions, mais la perspective de la mort, de la fièvre seule répondait à nos brûlants souvenirs.

Mais revenons à l’enfant. Lorsqu’il venait avec l’homme chargé de la cantine, c’est-à-dire que tous les quinze jours, environ, on amenait sur notre île des provisions de sucre, café, hameçons, fil, etc., pour notre usage, l’enfant de madame d’Autriche venait quelque fois, mais quelle joie pour nous tous. On l’entourait, on l’écoutait parler avec une admiration profonde, sa voix d’enfant pénétrait nos âmes et réveillait le souvenir de tous les pères exilés, et cela semblait si doux que nous éprouvions tous le besoin de l’embrasser, de lui toucher les mains, et tout le monde de lui offrir ce qu’il y avait de meilleur dans l’île, car celui-ci était aussi une pauvre petite victime. Cher enfant, comme tu nous réjouissais, tu ne voyais pas les grosses larmes de joie que ta présence faisait couler de nos yeux, qui venait calmer un peu nos maux, en éveillant nos brûlants souvenirs de la famille aimée, de la famille absente. Tu nous étais un bien, car nous aurions oublié, le feu sacré pouvait s’éteindre, n’ayant plus le même amour pour elle, nous aurions perdu notre immense amour pour la liberté, et nous nous serions peut-être engourdis dans cette misère au milieu de la fièvre jaune et de la mort, ainsi que beaucoup déjà emportés [page 130] et le reste profondément endormis dans cette affreuse position, que l’on croyait pourtant meilleure qu’autrefois, c’est-à-dire lorsqu’on était soumis aux travaux forcés, comme nous l’avons déjà dit.

Mais retournons à bord du Castor, où l’on cous avait déposés par mesure de santé.

Durant ce temps, nous prîmes de la distraction dans la pêche et des chants qui n’étaient pas assurément des hymnes de gaieté ; mais il est en nous une lyre qui module ses chants durant la joie et la douleur : cette lyre est l’écho de notre âme, qui ne cesse jamais, puis qu’elle est immortelle.

Malgré cette nouvelle distraction, le temps nous semblait long, et plus encore à Carpeza qu’à moi, puisqu’il voulait s’évader seul. Et quelle imprudence ! Il voulait tout simplement s’attacher deux bidons sous les bras, s’envelopper les jambes dans son hamac et se laisser flotter debout dans la mer, tenant à ses mains une perche ou un bâton, pour suspendre ses vivres. C’est ainsi qu’il espérait aller joindre la terre, en compagnie des requins qui sont par milliers dans ces parages, en cet endroit surtout où l’on jette tous les morts de l’île Royale.

Comme j’avais intérêt à ce qu’il ne se sauvât pas ainsi, je le surveillai toutes les nuits, en le menaçant d’avertir l’administration de ses projets, car je sentais bien que sans lui la persévérence me manquerait. Je réussis à lui faire entrevoir qu’il n’avait aucune chance de succès ; il me promit d’abandonner cette tentative, [page 131] et d’attendre que nous fussions rendus sur l’île du Diable, où nous fûmes transférés le 10 mars, un mois après notre débarquement.

Les îles du Salut sont un groupe de trois îles qui forment le triangle ; l’une est l’île Royale, où siège l’administration ; elle est affectée aux forçats ; l’île Saint-Joseph aux repris de justice, et l’île du Diable aux détenus politiques ; cette dernière est la plus saine, elle est au nord des deux autres, et le vent souffle toujours pur de ce côté ; l’île Royale est toujours ravagée par la fièvre jaune ; c’est là qu’est l’hôpital, et durant plusieurs mois de l’année 1855, il mourut jusqu’à quatorze et quinze personnes par jour, et sans distinguer les forçats de l’administration.

 

 

III

 

L’ILE DU DIABLE.

 

Le 10 mars, dis-je, à quatre heures du soir, un canot vint nous prendre pour nous conduire à notre île tant désirée.

On nous avait annoncé le matin aux détenus de l’île du Diable, afin d’avoir des cases prêtes pour nous recevoir.

Nous voici donc embarqués ! Nous nous mîmes à ramer avec les canotiers, le cœur tout palpitant ; nous [page 132] remontâmes le courant et en moins d’une demi-heure, nous arrivâmes à notre nouvelle demeure.

Tous nos futurs compagnons d’infortune nous attendaient sur le rivage, impatients comme nous. Presque tous avaient de longues barbes et étaient accoutrés de manières différentes : les uns avec l’uniforme d’ordonnance, les autres des restes du foyer paternel. Ce spectacle avait une perspective magique et douloureuse à la fois ; on remarquait sous ces cheveux blancs et ces jeunes fronts ridés un visage grave, mais fatigué ; on voyait enfin que dans ces cadavres, il y avait une âme. Pauvre âme ! qui se réfléchissait encore dans leurs regards sous la forme de la douleur imposée, qu’ils ont toujours bravée.

A quatre heures et demie environ, nous sentions la terre sous nos pieds pour la première fois depuis trois mois.

Nos camarades reçurent nos sacs du canot, nous serrèrent fortement la main et nous accueillirent avec joie, s’informant de la France. Nous les encourageâmes en leur mettant au cœur un peu d’espérance, baume si nécessaire à l’homme éloigné de sa famille et de sa chère patrie. Enfin, après une causerie d’un instant, chacun nous entraîna pour dîner ; ils n’avaient rien négligé pour nous recevoir : œufs, haricots verts, patates, bananes, pastèques, etc., tout était là ; on avait ravagé l’île pour nous offrir ce qu’il y avait de meilleur.

Aussitôt le dîner fini, avides de marcher, nous [page 133] partîmes pour visiter notre nouvelle prison ; mais l’on nous arrêtait de case en case pour nous offrir une tranche de pastèque, ou bien un verre d’eau fraîche, chose rare ; tout le monde n’en avait pas. Ceux qui en avaient en savaient le prix ; il fallait passer une nuit entière dans une crevasse de rocher pour ramasser avec une cuiller une ou deux bouteilles d’eau, qui coulait goutte à goutte, pour se rafraîchir pendant la chaleur du lendemain.

Nous parcourûmes les tortueux sentiers, la plaine et les montagnes, avec une joie, un bonheur inépuisable ; tout nous ravissait, tout nous paraissait charmant, et tout l’était aussi.

Sur cet arbre, c’est une feuille morte qui tombe à côté de celle qui naît ; un fruit mûr à côté d’une fleur ; un bananier qui tombe pour faire place à dix autres qui sortent de sa racine, car le bananier ne produit qu’une fois et meurt.

Dans cette ivresse, des chants, des ris se mêlaient à une nouvelle espérance, qui nous ranimait ! Nous étions si légers, qu’il ne nous semblait pas toucher la terre des pieds.

Pendant trois ou quatre jours, mêmes courses, mêmes plaisirs à travers cette belle végétation, cette luxuriante nature !… Notre contemplation ne cessait que pour recommencer, et, à chaque instant, l’extase recevait les suaves baisers de notre âme, qui planait joyeuse de son nouveau bonheur ; nous avions tant désiré ce but que nous venions d’atteindre, que nous [page 134] nous lancions à corps perdu dans cet éphémère plaisir.

J’espère que vous ne m’en voudrez pas pour vous avoir oubliés durant ces quelques jours, puisque nous avions oublié jusqu’à nos projets d’évasion, tant nous étions heureux d’être libres en prison. Mais tout cela dura quelques jours seulement, car cette contemplation était un sommeil, et l’extase un rêve qui s’évanouit au réveil. Alors notre pensée reprenait son essor, et retournait vers vous : mourir ou vous revoir ; laisser ma femme libre ou lui venir en aide pour élever notre chère Léonie, c’était tout mon espoir.

Je vais, en passant, donner quelques détails sur les productions et la fertilité de notre île, son étendue est d’environ trois quarts de lieue de circonférence ; son nom lui vint, dit-on, d’un forçat condamné à y vivre seul le reste de sa vie ; quelque temps après, probablement dévoré par la solitude, il disparut. On supposa une évasion, mais l’on n’entendit jamais parler de lui. Il s’était bâti une case que j’habitais lors de mon évasion.

Jusqu’à cette époque, il n’y avait eu que quelques chèvres qu’on y avait mises et qui étaient devenues sauvages ; de même des chats, serpents, lézards, etc. En fait d’oiseaux : l’oiseau-mouche, aux riches couleurs ; la tendre tourterelle, qui venait aussi bâtir son nid dans nos bananiers et nous attrister de ses amoureux roucoulements ; la blanche alouette de mer, et d’autres petits oiseaux semblables à notre fauvette ; un autre [page 135] qui ressemble un peu au goëland, qu’on nomme le fou, parce que la nuit on le prend à la main.

Quelque temps après, on y mit des forçats, qui commencèrent à défricher et planter des bananiers, des cocotiers, cannes à sucre, etc., etc. Ils construisirent une ferme par ordre de M. de Laricherie, directeur du pénitencier, qui pensait y mettre des bestiaux pour son service. Cette ferme était bâtie sous le plus gros arbre de l’île, peut-être le seul qu’on ait épargné à cause de sa beauté.

On retira ensuite ces quelques condamnés, qui furent remplacés par des détenus politiques. Ceux-ci frayèrent des sentiers très-praticables. Chacun y travaillait, défrichait pour planter des légumes et se procurer un peu de bien-être matériel. On cultiva si bien, que lorsque nous partîmes, il n’y avait pas un seul morceau de terre laissé inculte.

Les bananiers commençaient à produire ; on avait quelques bananes ; ce fruit est pâteux et sucré lors qu’il est mûr ; il a la forme d’un cornichon, porte de six à dix pouces de longueur, et vient par grappes qui en portent jusqu’à cent.

Le papayer nous donnait aussi quelques fruits assez bons. Nous récoltions avec abondance pastèques, citrouilles, melons, aubergines, pourpier, cressonnette, chicorée, laitue, tomates, haricots ; la patate, sorte de pomme de terre sucrée et allongée, que je préfère à la pomme de terre de France.

Nous semions aussi le maïs, qui donne sa récolte en [page 136] quelques mois ; c’était pour nourrir nos volailles que nous avions en grande quantité et que nous vendions à l’administration, ainsi que tout autre produit.

L’oseille y abonde à l’état naturel, ainsi que le cactus, qui donne des figues ; une plante, qu’on nomme vulgairement yapana, et a la propriété du thé ; le piment y croît en abondance ; une espèce ressemble si bien à la cerise, que plus d’un s’y laissa prendre. Ce piment passe, en mûrissant, par toutes les couleurs qui sont reproduites ensemble ; c’est assez curieux à voir.

Le poisson est commun dans ces parages et la plupart d’entre nous se livraient à la pêche. Il m’est souvent arrivé de prendre jusqu’à dix livres de poisson en quelques heures. Nous y pêchions aussi la tortue.

Vous voyez que nous pouvions avoir des mets assez délicats, y compris le lézard vert, qui est encore plus recherché ; ce malheureux se laisse prendre et écorcher vif, sans plus chercher à se défendre que s’il était mort.

S’il n’y a pas à la Guyane : poires, pommes, abricots, pêches, etc., il y a pour remplacer ces fruits : l’orange, la pomme de Cythère, la sapotille, la pressina, terme de la Guyane hollandaise, la mangue, la gouyave, l’ananas et le coco, etc., etc. ; tous ces fruits ont le plus savoureux parfum ; puis toutes sortes d’amandes. Nos arbres les plus beaux, le peuplier, le marronnier, la sapin, ne sont pas aussi majestueux que le cocotier, le palmier, etc.

[page 137] J’éprouvai tant de douces émotions, que j’ai dit cent fois que c’était le futur paradis du monde !

On n’y meurt pas plus qu’ailleurs, et si je n’avais pas eu de famille, une fois libre, j’y serais resté. Qui se frappe l’imagination, qui n’a plus ni amour ni espoir, celui-là meurt ; mais celui qui croit encore à sa famille, qui se dit : Je veux la revoir ! il vit et la revoit ; il n’y a que l’ennui qui tue. Il y a des épidémies (la fièvre jaune). N’avez-vous pas aussi les vôtres en France ? le choléra respecte-t-il quelqu’un autre que l’homme aisé ; la misère seule succombe, et quelques effrayés. De même, à la Guyane. Encore, les colonies anglaises et hollandaise ont eu rarement quelques petites atteintes ; la Guyane française seule est meurtrière.

Il y avait donc sur notre petite île tout ce qu’il fallait pour nous conserver la santé : l’aloès, le ricin, y poussent en quantité, naturellement. Seulement, lorsque le bois devint rare, après qu’on eut dévasté l’île de ses arbres pour faire des embarcations et tenter de s’évader, on sema du ricin pour faire du bois à brûler.

Presque une année avant notre arrivée, nos codétenus avaient scié des arbres, fait des planches et construit une goëlette qui devait tous les emporter ; mais le malheur voulut qu’en la lançant à la mer par un mauvais temps, il la brisèrent sur les rochers ; le lendemain matin, afin que l’administration ne s’aperçût de rien ; on mit la goëlette en pièces, et, de ces mêmes débris, on construisit plusieurs canots pour tenter une autre évasion. Près de partir, un camarade complaisant [page 138] les dénonça à l’administration, qui vint saisir les canots, tout en félicitant les constructeurs.

NOURRITURE. — Trois fois par semaine, le mardi, le jeudi et le samedi, on nous apportait nos vivres de l’île Royale, ration militaire : bœuf et lard salé, d’assez bonne qualité, ainsi que la graisse, l’huile et le vinaigre. Quant au boucan et la morue, on les jetait aussitôt à la mer pour ne pas empester l’île ; les haricots n’étaient pas de bonne qualité, mais nous en récoltions en assez grande quantité. On distribuait aussi cinq centilitres de tafia tous les deux jours.

LIBERTÉ. — Nous étions complètement seuls, isolés de toute administration, qui ne venait qu’une fois par mois faire l’appel ; on venait aussi quelquefois chasser les alouettes de mer ; quand l’herbe était haute, il venait un adjudant avec quelques forçats pour la couper et l’emporter aux bestiaux de l’île Royale ; à neuf heures du matin, nous étions libres comme l’air.

MALADIE. — Si quelqu’un était malade ou qu’on eût quelque rapport à communiquer, on faisait un signal avec le drapeau, et, de suite, un canot arrivait. Si c’était une réclamation, on en prenait note ; si c’était un malade, on l’emmenait à l’hôpital, ou, si la maladie n’était pas grave, on envoyait des médicaments, et l’on se traitait dans l’île.

TRAVAIL. — On n’était soumis à aucun travail forcé mais chacun se défrichait un morceau de terre pour y planter des légumes ; l’administration nous fournissait d’outils, tels que : pioches, bêches, etc. On avait eu [page 139] d’autres outils, mais, depuis cette tentative d’évasion, on les avait retirés.

 

 

IV

 

COMMUNAUTÉ ET JUSTICE.

 

Lorsque les détenus furent envoyés sur l’île du Diable, ils y vinrent par une décision prompte du conseil municipal de Cayenne, qui, à force d’entendre des réclamations de toutes parts, se laissa emporter par un sentiment de pitié.

Ils furent donc jetés là sur ce petit coin de rochers et de terre à l’imprévu, sans cases, n’ayant pour abris que les blocs énormes de l’île, couchant appuyés sur les vieux vêtements du foyer. Aussitôt ils se prirent à construire, chacun dans la partie de l’île qui lui plaisait le mieux, une petite case en pierre sèche couverte de feuilles de bananier ou d’aloès, etc.

Durant ce temps, l’administration prépara et vint poser plusieurs cases en fer bardées de planches et couvertes en zinc, où l’on pouvait loger vingt personnes. On les plaça sur le plateau qui faisait face aux deux autres îles, et où existait une sorte de port ou débarcadère, où l’administration abordait pour apporter les vivres.

Il fut convenu qu’on allait vivre en communauté, cultiver en communauté , et l’on se mit à défricher et [page 140] planter citrouilles, tomates, haricots, melons, aubergines, patates, etc., etc. ; les volailles couvaient, les familles se multipliaient, mais l’harmonie fut de courte durée : les partages étaient difficiles, la sympathie entre détenus n’était pas générale, on se sépara, le jardin du plateau du milieu de l’île ne fut néanmoins pas partagé, il resta au camp, car la plupart se mirent à se cultiver des jardins à la portée de leur case.

Il faut pourtant le dire aussi, la paix n’étant rien sans la guerre, elle se déclarait parfois entre détenus, car il arrivait ceci, que malgré le peu d’eau-de-vie que l’on nous distribuait, on trouvait le moyen de s’enivrer, on restait huit jours sans en boire, et puis les uns vendaient la leur et les autres l’achetaient, et de là un peu d’excitation, de discussion qui amenait parfois la guerre.

Justice se faisait par les témoins de la discorde, on séparait les combattants, et si l’un persistait dans sa détermination à frapper encore, il était de suite garrotté et étendu sur son hamac jusqu’à ce qu’il ait promis de ne pas continuer la guerre.

C’est ainsi que justice se faisait sur l’île entre détenus, rien d’officiel, rien par délégation, et tout y allait bien. Pourquoi, ô peuples civilisés ! n’agissez-vous pas de même ? Nous souffrions quelquefois d’eau, sur la fin des sécheresses, car toutes nos sources étaient taries, et celle qu’on nous envoyait de l’île Royale était de l’eau de mer qui n’était pas suffisamment distillée.

[page 141] La bibliothèque nous était fournie par M. le curé : la Propagation de la Foi et tant d’autres livres religieux qui ne pouvaient pas nuire à notre position, et nous procuraient quelque distraction. C’est à peu près tout ce que j’ai à dire à ce sujet. Je vais revenir à notre arrivée dans l’île.

Après notre fougue passée, et après avoir défriché et ensemencé quelques morceaux de terrain, nous revînmes à nos projets d’évasion.

Nous ne devions partir que deux, et secrètement. Nous commençâmes à bâtir une case sur l’endroit le moins fréquenté de l’île, où nous devions travailler la nuit et cacher nos futailles ; mais par malheur, nos murs presque montés à hauteur croulèrent, car ils étaient bâtis en pierre sèche et un peu trop à la hâte. De sorte que nous renonçâmes à tenir notre évasion cachée, et nous communiquâmes nos projets à nos codétenus.

« Comment ! disaient les uns : maintenant que notre position est supportable, vous voulez vous évader, pour qu’on nous envoie ici une administration ? Non, non !… nous n’y consentirons jamais, car, au moment de votre départ, nous briserons votre radeau, ou nous vous vendrons à l’administration ! »

D’autres disaient que nous n’irions pas ailleurs qu’à la Grande Terre, ou nous faire reprendre par les gendarmes de Sinamarie, ou plutôt encore échouer sur la Roche Grise, où échoua un canot de détenus politiques, parmi lesquels le maire de Béziers perdit la vie[25].

[page 142] « C’est, ajoutaient-ils, dans votre intérêt que nous vous disons tout cela, car vous êtes certains de vous noyer. »

Enfin, toutes les voix s’élevèrent pour nous décourager.

Ces menaces furent incessantes pendant les trois mois que nous travaillâmes à nos préparatifs d’évasion, à un tel degré, que nous fûmes obligés de nous fabriquer des armes pour nous défendre en cas d’attaque ; nous étions déterminés à mourir ou à reconquérir la liberté.

Je conçois que, pour la plupart d’entre eux, cette vie était assez douce ! Prendre sa canne le matin, dès l’aurore, à la fraîcheur ; aller chercher quelques légumes pour la journée, cela était agréable ; puis, le soir, lorsque la chaleur tombait, aller faire quelque lecture à l’ombre d’un rocher, même en plein midi, du côté de la brise, à l’ombre des bananiers, puisqu’une feuille seule est suffisante pour faire un charmant ombrage, ou bien à sa case, sur son hamac ; tout cela était délicieux ! c’était assez poétique pour qui ne rêvait que salade et patate, sans famille, sans amour et sans espérance !

Oh ! qu’est-il donc, l’homme éloigné de la femme ! Quelle douce pensée peut-il avoir, lorsqu’il n’a plus que quelques lambeaux de son pauvre cœur ; que toutes ses affections sont enfouies dans l’ombre du passé, disons détruites ! Quelle joie peut revenir à l’âme, quand on sait qu’on sera un jour ou l’autre la proie du requin, puisque notre cimetière était l’Océan ; pas un cyprès, pas un saule pour ombrager votre poussière ; pas une [page 143] larme qui vienne arroser le gazon qui la couvre ; pas une croix (emblème de la douleur) pour réveiller le souvenir de ceux qui vous ont aimé ou estimé ; plus aucune trace de vous, en un mot. Seulement, si l’on passait près du bassin immense, on se dirait : C’est là, c’est dans son sein qu’il est enseveli !

Rien ne serait plus doux, en effet, si l’on avait une âme qui répondit à votre âme, que de s’en aller à la fraîcheur des nuits, à la douce lueur de la lune, rêver et soupirer dans ce silence parfait ! On n’entend que le bruit de la brise qui passe dans le feuillage et celui de la mer qui vient doucement se heurter contre les rochers du rivage. Quel bruit harmonieux ! qu’il serait doux d’aller à pas lents, une main dans la main, rêver sur les Roches Grises, en s’enivrant de baisers ! ou bien le soir, couché sur les gazons, assister au coucher du soleil, voir ce beau crépuscule, admirer ces mille métamorphoses, voir s’allumer et s’éteindre cet incendie ! Comme le cœur palpiterait, et quels soupirs seraient plus doux ! Hélas ! il n’en est point ainsi. C’est un cadavre plein de douleur au milieu des délices, ce qui augmente encore la souffrance.

Tout était plein d’amour et d’espérance autour de nous ; les oiseaux chantaient dans leurs nids ; seules, nos âmes étaient glacées, et le soleil brûlant de l’équateur ne savait pas les réchauffer, il ne savait qu’affaiblir le corps. Oh ! des nuits ! ces délicieuses nuits qui sont les sœurs de nos printemps, en ai-je passé en méditations et en conversations avec mon ami Carpeza ! Il [page 144] m’éveillait, et nous allions sur la plage méditer, mûrir nos projets ; car il craignait de voir mon cœur s’amollir et y renoncer, à cause de la guerre incessante que nous faisaient nos camarades.

« Si l’on t’insulte, disait-il, laisse-toi insulter ; si l’on nous frappe, laissons-nous frapper ; méprisons et souffrons tout ce qu’il faudra souffrir ; c’est pour avoir la liberté ! Puis, ces hommes ne savent pas ce qu’ils font. Enfin, travaille, toi ; moi, je les amuserai, car ils sont jaloux de notre bonne amitié. Je te traiterai comme un ennemi pendant ton absence. Tu es obligé de faire les tonneaux, je ne puis pas t’aider ; les travaux que je peux faire sont des travaux légers. Je leur dirai que je veux te faire tuer, ou qu’au moment de partir, je me contenterai de te faire prendre un bain. Mais surtout, de la prudence ! La liberté ! la liberté ! Songe à ta famille ! Quant à moi, j’ai d’autres projets. »

Ainsi se passaient presque toutes nos nuits, jusqu’à rejeter le sommeil.

 

 

V LA GROTTE DES SOUPIRS. — UNE NUIT A LA PÊCHE. LA CAMPAGNE.

 

Le jour, dans nos moments de repos ou de récréation, nous allions à une petite grotte, que nous avions sur nommée la Grotte des Soupirs ; elle n’était ombragée [page 145] ni de vigne sauvage, ni de lierre, ni de chèvrefeuille, ni de liseron ; elle était nue, avec des rides sur son front de roc ; pas un cheveu de verdure sur sa tête chauve, ni un tapis de gazon sous ses pieds ! Sa structure était quatre énormes blocs sculptés par la grande main ; elle était laide et vieille, et nous l’aimions tous, puisqu’elle avait toujours des visiteurs. Pourquoi cet amour ? C’est que l’entrée regardait la France ! la France, où nous avions laissé nos plus chères affections, et que, semblable à la colombe qu’on éloigne de sa couvée, on est toujours orienté pour le retour ; parce que la brise venait aussi de ce côté, et qu’elle nous apportait la fraîcheur, l’air purifié par le parfum de la mer ; parce que, au milieu, coulait une petite source où l’on pouvait se désaltérer. Elle entendit bien des soupirs, vit couler bien des larmes, cette confidente discrète de toutes nos plaintes et de tous nos projets ; car c’était là que nous faisions en petit nos modèles de radeau ; nous les jetions à la mer et les suivions jusqu’à perte de vue, pour savoir où se dirigeait le courant. Elle sait combien nous avons souffert de votre absence, combien nous vous aimions, et quelles étaient nos espérances !… Aussi, pour ma part, je lui conserve un bon souvenir, ainsi qu’à notre petite île, qui semblait nous dire : « — Je suis votre mère, prenez, buvez tous à mon sein, ce lait, cette fertilité qui vous conservera la vie. » On avait tant souffert avant d’arriver sur cette île, qu’on mangeait les rats que l’on payait jusqu’à trente centimes la pièce.

[page 146] Puisque je vous entretiens de toutes mes petites vicissitudes, je vais vous parler aussi d’une douce émotion, d’une nuit de bonheur. J’étais seul ; cette joie de l’âme n’était excitée par aucun accueil, ainsi que les premiers jours de notre arrivée dans l’île. C’était un soir, à dix heures environ ; la nuit était belle et pure comme un diamant, douce comme un baiser. La lune jetait son voile blanc sur le feuillage et les rochers sombres. La mer était trouble vers le rivage, le temps était propice pour la pêche. Je pris ma ligne de fond, et je partis la déployer sur la roche plate ; j’amorçai et envoyai mon plomb à la mer ; j’attendais le poisson, lorsque mon attention fut troublée par des sérénades qui se donnaient sur l’île Royale ; puis, à cette heure, dans le silence de ces nuits printanières, la musique est si douce ! La musique ! qui m’avait toujours transporté, et qui, depuis si longtemps, n’avait pas frappé mon oreille, produisit sur moi la même impression que lorsque j’entendis un orgue pour la première fois. Transports inexprimables ! La brise venait de ce côté, elle m’apporta l’hymne de la Marseillaise ! ce chant sacré des opprimés. Depuis ces impressions d’enfant jusqu’à cet instant, les voix, les oiseaux, les lyres n’avaient jamais modulé pour moi d’aussi tendres mélodies ! Cette voix harmonieuse sortait frémissante des instruments de ces malheureux condamnés, traversant l’espace, et tombait en moi comme une rosée de caresses ; tout mon être se transforma, je n’étais plus le même ; et pour expliquer en un mot ma pensée, j’étais [page 147] tout amour ! Il ne me manquait que de la puissance pour semer le bonheur et effacer toutes les tyrannies. Si j’avais été Dieu, dans cette joie profonde, dans cette suave ivresse, j’aurais dit aux brises légères et parfumées : Devenez des baisers pour toutes les âmes souffrantes ; aux fleurs : Soyez le baume à toutes les douleurs ; aux étoiles : Laissez tomber de votre éclat une lueur qui soit une double espérance, et lorsque le jour paraîtra, il versera son aurore en larmes d’amour ! Enfin, épuisé par cette émotion, l’aube me trouva endormi sur le rocher où m’avait bercé l’harmonie, où m’avait couché l’ivresse et l’extase.

Et ces flots de bonheur qu’un vent léger soulève

Sur l’onde du sommeil,

Tout ce profond amour enfanté comme un rêve

Disparut au réveil.

 

Je vais maintenant vous parler de nos logements. Chacun se bâtit sa case à sa façon, sur l’endroit de l’île qui lui plaît le mieux ; elles sont généralement bâties en pierre sèche ; d’autres sont faites par quelques rochers naturels que l’on n’a qu’à couvrir en y ajoutant une porte. L’administration en a fait bâtir, au sud de l’île, en bois et en fer. On nomme cet endroit le camp ; chaque case peut contenir une vingtaine de personnes. On a pour lit un hamac, et chacun fait sa cuisine à sa façon. Le camp est très-fréquenté par les paresseux ; les courageux restent à la campagne, quelques-uns viennent y passer la saison des pluies. [page 148] Ah ! si nous avions été là du temps où les dieux envoyaient des nymphes sur ces îles enchantées, peut être eussent-ils eu pitié de nous, et l’île du Diable aurait été l’île des Dieux !

Les courageux, dis-je, se retirent à la campagne, et quelques-uns ont des basses-cours mieux garnies que certains domaines de France. Tous les jours de distribution, ils portent au marché leurs œufs et leurs volailles ; c’est curieux à voir. Parfois, les marchés des petites villes ne sont pas mieux fournis.

J’avais aussi sept à huit paires de volailles, et j’étais un des paresseux ; j’habitais le camp, parce que la reconstruction de notre case écroulée nous demandait trop de temps. C’était bien assez d’avoir défriché plusieurs pièces de terre pour planter des légumes. J’étais protégé de la Providence : dans deux de mes propriétés j’avais un nid, l’un sur mon cactus, et l’autre sur un petit arbuste que ma pioche avait épargné. C’était mon unique famille ; je vis éclore ces beaux petits oiseaux, et prendre leur vol. J’étais bien heureux ce jour-là ; je les voyais voltiger de buissons en buissons, et commencer à gazouiller ; ils étaient libres, eux ! la mère était là qui leur montrait le chemin, toute joyeuse, les encourageait par son chant et leur montrait à déployer leurs ailes. Combien je remerciai Dieu de les avoir préservés de quelque visiteur malveillant ! Je songeais à mon enfance ; j’avais détruit tant de ces pauvres petits oiseaux, qui n’auraient fait qu’ajouter leurs chants à l’harmonie universelle ! car tout est sur la terre pour [page 149] jouir, et non pour souffrir, puisque tout tient la vie du souffle de l’amour.

Vous me traiterez d’enfant en lisant un pareil récit ; mais il n’est que trop vrai que, dans certaines positions, une futilité prend une grande part dans vos occupations morales ; il faut bien porter ses affections sur quelque chose. Tous les détenus de l’île étaient démoralisés ; on s’enivrait, on se battait, on se disputait. Dans les premiers temps, on vivait en communauté, on cultivait en communauté. Tout cela fut de courte durée ; la division arriva ; on se déchirait mutuellement, triste résultat de l’absence de la femme, de la famille, en un mot de la société.

Nous avions plusieurs chiens qui absorbaient en partie nos affections ; c’était là nos véritables amis fidèles. Comme les vivres étaient rares au commencement, ils allaient de case en case mendier un peu de nourriture, ce qui leur était rarement refusé ; chacun se serait plutôt privé que de les laisser souffrir. On avait mangé tous les chats, et les rats envahissaient nos jardins, détruisaient tout ; eh bien ! nos chiens leur faisaient une guerre opiniâtre. Ils suivaient le premier qui les appelait, lui léchaient les mains, même après avoir été maltraités par lui ; c’est dans la nature de ce cher animal, d’être aussi fidèle et soumis. C’était tout notre bonheur de les voir courir devant nous, aller et venir cent fois, haletant, la langue pendante, jamais fatigués, nous sautant aux mains, au visage, nous caressant. Eh bien, croiriez-vous que je vis commettre le [page 150] trait de barbarie le plus atroce sur l’un de ces pauvres chiens, et par son propre maître encore. Un jour de distribution, celui-ci ayant abandonné ses vivres, son chien en prit un morceau. Il se saisit d’un couteau, appela l’animal, qui vint baissant la tête, remuant la queue en signe de caresse, et se coucha à ses pieds. Cela n’empêcha pas que, froidement, son maître l’égorgea, et, tandis que le chien perdait son sang en hurlant, il alla chercher une petite pierre qu’il lui mit au cou et le jeta à la mer. Comme la pierre n’était pas assez pesante, et que ce pauvre animal nageait encore, malgré le poids qui devait l’entraîner sous les flots, il eut encore la cruauté d’aller le repousser du pied jusqu’à ce qu’il eût cessé de vivre.

Atroce barbarie ! la mer était rouge dans un cercle de quarante mètres de circonférence ; ceux qui se trouvèrent là voulurent lui faire quelques reproches ; il les menaça et leur répondit brutalement. Tous se retirèrent courroucés.

C’était un homme du Midi, nommé C… Ah ! il était bien à Cayenne, celui-là ! Tout le monde fut indigné d’une action aussi noire ; cet homme inspirait une véritable crainte.

 

 

VI TRAVAUX D’ÉVASION.

 

On dit que la mort effraye ; la prison effraye bien [page 151] davantage. On est bientôt déterminé à mourir, on ne se décide pas aussi facilement à être prisonnier toute sa vie. Ah ! que l’abolition de la peine de mort éviterait de crimes ! car l’homme qui veut se venger d’un affront fait facilement le sacrifice de sa vie pour satisfaire sa vengeance, mais il y regarderait souvent s’il s’agis sait de sa liberté perpétuelle. La punition la plus sévère est d’abandonner l’homme coupable à ses remords, en lui ôtant toutefois la possibilité de nuire de nouveau à ses semblables.

C’est une erreur de croire que la crainte de la mort suffit pour arrêter le bras du criminel. Il y a, dans les Etats-Unis d’Amérique, un État où la peine de mort est abolie : c’est celui qui fournit le moins de criminels.

Je sais aussi, moi, que la mort nous a moins effrayés que la prison, car, ayant neuf chances sur dix pour mourir, nous marchions cependant à la mort en chantant, pour sortir de la prison où la tristesse et l’ennui nous accablaient.

Maintenant que je vous ai fait connaître à peu près ce qui se passait dans l’île, ce qu’il y avait de remarquable, je vais commencer à vous raconter, de mon mieux, nos travaux, notre évasion, nos vicissitudes et nos malheurs.

Quelque temps après notre arrivée, nos travaux agricoles finis, nous revînmes à nos projets d’évasion. Un nommé Pianori, Italien, s’associa avec nous. Nous avions coupé des papayers (c’est un arbre moelleux), nous allions secrètement les creuser, la nuit, pour [page 152] ensuite mettre des tampons à chaque bout ; l’expérience était mauvaise, car le bois était trop spongieux. Nous abandonnâmes ce premier projet.

Comme on ignorait ce que nous faisions, en nous voyant ainsi partir la nuit, nous passions pour des maraudeurs, jusque-là, notre intention ayant été d’éviter les soupçons sur nos préparatifs d’évasion.

Je vous ai déjà dit que les arbres avaient été coupés pour construire des canots, etc., il y en avait bien quelques-uns de reste dans la propriété de tel et tel, mais il n’aurait pas fallu se permettre d’y toucher, encore moins les demander, vu qu’on faisait la guerre à ce sujet ; heureusement qu’il y avait, dans une des propriétés, un tronc d’arbre, haut de trois mètres environ ; nous l’arrachâmes, et, après l’avoir équarri avec une hachette, nous le fendîmes en deux avec une scie de menuisier. Pour faire ce travail, il nous fallut près de quatre jours, la scie n’ayant pas plus de six pouces de voie à parcourir. Les autres morceaux furent plus faciles à débiter.

Nous faisions ce travail en plein midi, sous l’équateur, le soleil à pic sur la tête ; nos codétenus nous traitaient d’imprudents, disant que nous allions nous tuer pour chercher à nous sauver, que nous attrape rions un coup de soleil ; ils nous disaient de même de la lune, lorsque nous allions le soir prendre le frais et nous reposer sur les rochers. Ils avaient raison ; mais notre volonté nous préserva de tous ces accidents.

Quelque temps après, nos douves étaient bonnes à [page 153] employer ; il nous fallait des outils, ce qui ne fut pas notre plus grande difficulté. D’une varlope, je fis une planche pour joindre les douves ; d’une pioche, que je forgeai sur le rocher et aiguisai de même, je fis une chasse de rognage[26], d’un clou, une jabloire[27], et un couteau me servit pour tailler mes fonds ; le bananier remplaça le jonc. Tout ceci se fit à merveille. Mais nous n’avions pas assez de tonneaux ni de cercles de fer. Il y avait dans le camp deux cases couvertes en zinc ; nous pouvions en tirer les coulisseaux pour en faire des cercles, sans que l’administration s’en aperçût ; mais nos camarades nous surveillaient aussi, et nous étions obligés, pour nous soustraire à leur surveillance, de tromper leur attention, d’aller la nuit, dans le fort de la tempête, tirer les coulisseaux ; de même nous allions dégarnir les bailles de leurs bons cercles et les remplacer par de mauvais. Des cases, abandonnées pour cause de leur mauvais état, étaient garnies de douves de tonneau ; comme nous n’en avions pas assez, il fallait bien se hasarder d’en aller prendre quelques unes. Ce fut à moi que cette tâche échoua, attendu que mon camarade avait cédé aux menaces qu’on lui avait faites. Venant bien triste m’annoncer sa défaite : « Vas-y toi-même, si tu veux, me dit-il ; je crois fort que nous en viendrons aux coups. Qu’importe ! va, brave leurs menaces ; sois prudent… notre liberté ! songes-y .»

Je quittai le chantier, décidé à tout braver et à employer tous les moyens. J’arrivai dans le camp ; quelques-uns étaient assis devant leur case. Je passai près [page 154 ] d’eux, personne ne dit mot ; j’allai droit à la case, j’arrachai toutes les douves dont j’avais besoin, je les chargeai sur mon épaule et repartis sans que personne m’attaquât. C’est qu’ils connaissaient notre détermination.

Cependant l’administration envoya une charpente qui devait servir à construire un hôpital ; c’était le bruit qui courait. Nous leur fîmes remarquer qu’ils auraient bientôt une administration, sans que nous en fussions la cause ; quelques-uns partagèrent notre opinion, ce qui nous fortifia et nous encouragea.

A quelques jours de là, le commandant des îles du Salut vint nous faire la proposition d’aller travailler à Borda, près de Cayenne (sorte de village marécageux, qu’on voulait assainir) ; qu’on obtiendrait, après un certain laps de temps, la permission d’aller à Cayenne, et que l’on serait rétribué. Plusieurs acceptèrent cette proposition. On prit leurs noms, et le lendemain, le bateau à vapeur les conduisait à Borda.

Le premier jour, un mourut de la fièvre jaune ; le second jour il en mourut deux, et trois furent conduits à l’hôpital ; de sorte que, le troisième jour, tous les autres protestèrent contre ce travail meurtrier. Une partie fut conduite en prison, et, enfin, on finit par les ramener tous à l’île du Diable. Mais ils n’y revenaient pas seuls ; ils apportaient avec eux le fléau de la Guyane, la fièvre jaune. Quelques jours après, il en mourut plusieurs de cette maladie, et nous profitâmes de cela pour proposer une évasion générale, leur faisant [page 155] entrevoir qu’une épidémie était imminente, et qu’il était préférable de mourir en cherchant à se sauver que de mourir volontairement d’une pareille maladie. Tous les transportés de l’affaire d’Angers[28] n’étaient pas opposés à notre opinion ; toutes ces mauvaises circonstances nous étaient favorables. Puis, comme par un hasard providentiel, il nous arriva à la côte un arbre magnifique de trente-deux pieds de longueur, et de bois flottant, nommé houara[29] ; il nous avait été amené par les courants de la rivière des Amazones, le plus grand fleuve du monde. Chacun vint examiner cet arbre, et quelques-uns se décidèrent à travailler avec nous.

Nous avions aussi formé une assemblée générale sous le gros arbre de la ferme, pour faire part de notre projet à tout le monde ; mais comme d’habitude, on nous rit au nez en nous demandant quels moyens nous prétendions employer, attendu qu’il n’y avait plus d’arbres.

Carpeza leur dit qu’il y avait assez des tiges de blé de maïs, que c’était plus que suffisant ; qu’on ferait de petites bottes de ces tiges, qu’on attacherait ensuite fortement à un cadre de bois ; qu’il répondait d’avoir un radeau solide, cette tige n’est pas spongieuse ; que nous en avions fait l’expérience et qu’on pouvait la refaire encore pour les convaincre.

Non-seulement on nous rit au nez, mais on nous traita d’imbéciles, de fous ! Nous leur disions que c’était ainsi, que nous devions partir ; mais lorsque nous leur [page 156] demandions leur paille de maïs, ils nous répondaient qu’ils ne voulaient pas nous faire noyer.

Nous étions, malgré tout, en bon nombre, et personne ne s’opposait plus à notre départ : la fièvre jaune les avait effrayés ; puis, la moitié de nos codétenus partageaient notre opinion, et disaient : — S’il faut se battre, on se battra ; nous sommes maintenant en force !

La guerre était finie ; nous pouvions désormais travailler en paix, avec l’aide d’une quinzaine qui devaient partir avec nous. Il fut alors convenu qu’on ferait le radeau d’une dimension proportionnée au nombre.

Enfin, le lendemain, nous fendîmes en deux l’arbre que nous avions pêché, et le coupâmes par la moitié ; ce qui nous donnait les quatre pièces principales du radeau ; quatre fortes traverses devaient les maintenir à distance, après les avoir chevillées à chaque extrémité pour empêcher le déboîtement.

Une fois la première pièce fendue et coupée, nous perçâmes toutes nos mortaises, que nous n’achevâmes pas complètement, et que nous retournâmes contre terre, afin que l’administration ne s’aperçût pas qu’on avait travaillé, et qu’au moment du départ nous n’eussions plus qu’à achever nos mortaises. Nous devions prendre nos traverses dans de vieilles cases abandonnées ; le bois pour nos rames était réservé, il ne nous manquait donc plus de bois.

Je me mis de suite à achever quelques tonneaux. Comme j’étais en train de travailler, un gardien me [page 157] surprit. On ne s’attendait pas à sa visite, et personne n’eut Je temps de me prévenir ; je ne pus donc cacher mon tonneau. Il vint à moi et me demanda quel usage nous désirions en faire. Je lui répondis que c’était pour conserver de l’eau après la saison des pluies, attendu que l’eau qu’on nous envoyait n’était pas très-bien distillée. « C’est une bonne idée ! dit-il. A votre place, j’écrirais au commandant pour qu’il vous en envoyât ; il y en a en assez grande quantité à l’île Royale. » C’est ce que je fis aussitôt, afin de n’éveiller aucun soupçon ; mais nous ne reçûmes rien.

Tandis que j’achevais les tonneaux, d’autres travaillaient à la charpente ; d’autres coupaient une sorte de mauve filamenteuse qui se trouve en grande quantité dans l’île, et dont l’écorce est très-propre à faire de la corde ; d’autres la teillaient[30] et la filaient. Nous fîmes environ mille pieds de cordes en quelques jours, à l’aide seulement d’une roue de brouette. Tous nos travaux étaient achevés, à l’exception des rames que je fis le jour même du départ. Avec nos chemises et nos blouses, nous avions fait la voile. Tout était prêt ; nous n’avions plus, le lendemain, qu’à porter sur le rivage toutes les pièces cachées dans quelques fourrés de l’île.

Le jour arriva donc ! ce jour tant désiré ! Il n’y avait plus qu’à cheviller les pièces de bois ajustées d’avance. Là encore, le nommé P… venait nous railler, et disait, en touchant notre radeau du bout de sa canne : — « Ah ! c’est ce morceau de bois qui part pour Sinamarie ? »

Le matin, les gardiens arrivèrent comme d’habitude [page 158] avec les condamnés couper de l’herbe pour les bestiaux de l’île Royale ; il ne nous restait plus qu’une crainte, c’était d’être vendus par ceux qui, la veille, nous faisaient encore des menaces lorsque nous prenions les traverses des cases. Ce ne fut qu’une crainte, puisque tout se passa à merveille.

 

 

VII DÉPART DE L’ILE DU DIABLE

 

A neuf heures du matin, les gardiens étaient partis ; chacun se mit à l’ouvrage, et, à sept heures du soir, tout était chevillé et attaché : garde-fous, mât, rames, voiles, vivres, tout était préparé ; le radeau était à la mer et les tonneaux étaient fixés simplement dans chaque compartiment des côtés, avec des dossières de corde.

Nous étions tous embarqués, excepté un que nous attendions ; il arriva, c’était le nommé Frison[31], et ce fut pour jeter l’alarme parmi nous, disant que le radeau s’enfonçait et que nous allions tous périr.

A ces paroles décourageantes, la plupart s’effrayèrent et descendirent du radeau ; de sorte que sur le nombre de seize environ, que nous devions partir, nous restâmes au nombre de sept[32]. Nous étions assez, Frison nous servit sans le vouloir.

Nous ne nous apercevions pas qu’en débarquant, nos [page 159] camarades enlevaient aussi leurs sacs, dans lesquels nos vivres étaient entassés pour tout le monde. Que leur coûtait-il de nous laisser les leurs et une partie des nôtres ? Si nous les leur avions demandés, peut-être ne nous les auraient-ils pas refusés ; mais notre attention n’était pas fixée sur ces objets ; nous ne nous occupions que de notre départ. Il n’est pas supposable, non plus, que ce soit avec l’intention de nous faire périr qu’ils emportaient ces vivres ; c’est tout simplement la rapacité naturelle à laquelle l’homme est réduit par sa position.

Cependant ! là encore, à cette heure suprême de vie ou de mort, on nous pressait de partir, nous menaçant de s’emparer de notre radeau pour partir à notre place. Nous attendions huit heures pour quitter la baie ; c’est l’heure où l’on fait l’appel, où tout est en mouvement ; c’était conséquemment le moment qui nous était le plus favorable. Nous l’attendions donc, dans la plus grande anxiété.

Enfin, le canon tira, signal de notre départ. Tous nos camarades étaient sur le rivage et assis de gradins en gradins sur les rochers, pour voir plus à leur aise le début de notre audacieuse tentative. Il régnait un silence qui ressemblait à la consternation. Quelle empreinte ineffaçable de souvenir ! c’était le 12 août ; le temps était calme ; la lune nous prêtait sa lumière et nous servait de phare ; il faisait même trop clair, car nous craignions d’être aperçus de quelque factionnaire de l’île Royale.

[page 160] Nous fîmes nos adieux à quelques-uns de nos amis, qui nous souhaitèrent bonne chance et bon courage.

Nous n’étions plus que sept, dis-je. Un se plaça au gouvernail et les six autres à leur rame ; on lâcha le câble qui nous tenait au rivage, et, à force de rames, nous quittâmes notre petite île, notre fertile prison. Ce n’est pas sans une profonde émotion que nous lui fîmes notre dernier adieu ! La mer était unie comme une glace ; la brise n’était pas tout à fait assez forte pour gonfler notre voile, mais, quelques heures plus tard, elle s’éleva pour nous aider à naviguer.

Quelle belle navigation ! quelle délicieuse nuit nous passâmes sur notre frêle radeau ; il avait seize pieds de longueur sur huit de largeur. Comme il fendait la lame ! On eût dit une barque effilée. Les requins sautaient au tour de nous, croyant qu’on leur portait une proie, mais cela ne nous effrayait pas. Chacun disait :— Nous voilà déjà libres ! plus de limites, plus de prison ! nous sommes sur une route immense. Et chacun se disait : — Courage ! nous sommes sur notre tombeau ! courage pour nous en arracher ! Bourguenay avait fait un paquet de vêtements comme pour un long voyage, mais Carpeza lui fit observer que tout cela chargeait notre radeau et que s’il sauvait sa peau, c’était bien suffisant enfin nous lui fîmes jeter son paquet à la mer, ce qui semblait le contrarier beaucoup, il vit plus tard que son paquet ne pouvait que l’embarrasser.

La nuit se passa sans cesser le travail, qui fut excité par quelques chants. Cependant deux d’entre nous [page 161] avaient le mal de mer et étaient couchés sur le pont (car le milieu de notre radeau était garni de planches). Nous saluâmes la première aurore qui nous trouvait libres sur les flots, voguant à la grâce de Dieu !

Nos yeux cherchaient les îles, que nous apercevions à peine ; on ne pouvait donc plus nous distinguer ; nous nous croyions sauvés, car notre seule crainte, alors, était de ne pas être assez éloignés, d’être aperçus et poursuivis. Les cinq personnes qui se trouvaient en bonne santé continuèrent à ramer avec plus de courage, tandis que les deux autres étaient encore couchées.

À midi, nous songeâmes à manger, et là seulement, nous nous aperçûmes que nous n’avions des vivres que pour trois jours ; le reste avait été enlevé dans le sauve-qui-peut du départ. Nous nous rationnâmes, afin d’avoir des vivres pour cinq jours.

Dans la soirée, nous sentîmes des lames de fond : nous entrions dans le golfe de Sinamarie, dont la rivière vient se croiser avec le fleuve des Amazones. Nous fûmes tellement secoués, entraînés avec violence par ces lames entrecoupées, qu’il se découvrit des fuites à nos tonneaux par des trous de poux de bois qui les avaient envahis durant le peu de temps qu’ils avaient été cachés dans les broussailles. Ils se remplirent d’eau ; il fallut les mettre sur le pont l’un après l’autre pour les vider et les réparer ; ce qui nous obligea, pour les sortir de l’eau, de nous porter tous sur le même point avec le poids du tonneau ; de sorte que nous étions à [page 162] moitié submergés. L’opération faite, nous nous rangions sur un autre point pour rétablir l’équilibre, et, à mesure que le tonneau se vidait, nous revenions à flot.

En enfonçant un des cercles, un rivet cassa ; j’en fis un autre avec un clou, que je rivai sur le cercle d’un tonneau à l’aide d’un ciseau de menuisier ; je ne possédais que cet outil. Je demeurai plus de deux heures pour faire ce travail, durant lequel un homme me soutenait d’une main, tandis qu’il se tenait de l’autre au garde-fou. Nous étions à chaque instant dans l’eau jusqu’à la ceinture, et nous ne pensions pas à la mort.

Pour rattacher les tonneaux, il fallait repasser les cordes sous les pièces de bois qui étaient couvertes d’eau ; j’étais encore obligé de faire ce travail, durant lequel j’avais manqué d’être emporté par une lame. A partir de ce moment, on m’attachait avec une corde à la ceinture, lorsqu’il fallait renouveler ces manœuvres.

Nos tonneaux étaient réparés lorsque la nuit tomba, mais nous n’apercevions plus la terre ; les courants des rivières de Sinamarie et des Amazones nous avaient entraînés à plus de dix lieues au large.

Pendant près de deux jours, nous n’avions d’autre guide que notre intelligence, le soleil, la lune et les étoiles fixes ; mais à midi, seulement, la navigation nous semblait difficile, parce que nous n’avions pas d’ombre.

Comme nous n’avions que peu de vivres, ce qui ne nous rassurait pas, étant ainsi en pleine mer, nous [page 163] naviguâmes à l’ouest, afin de revoir la côte que nous aperçûmes au crépuscule du jour.

Quelle joie nous avions au cœur ! nous chantions tous ! À mesure que le jour augmentait, notre espérance croissait, notre courage redoublait. Comme les nuits sont excessivement froides, nous attendions le lever du soleil pour nous réchauffer ; il sortit enfin de la mer pour nous tirer de notre engourdissement, et nous continuâmes à ramer avec un courage plus grand encore. Nous avions cependant les mains pleines d’ampoules, mais il fallait avancer. Pianori seul renonça, ainsi que Bougueney, qui avait les jambes enflées. A cet instant, notre imagination était à peu près dans la même situation, puisque, malgré que nous fussions à quatre lieues au moins de la côte, il nous semblait en tendre le chant d’un coq.

Les lames étaient moins fortes, parce que nous avions passé le golfe. Nous côtoyâmes ensuite, pendant trois jours, avec une brise favorable et un temps superbe. La quatrième nuit, nous étant un peu trop approchés de la côte, notre radeau était sur la vase, car la mer était basse. Nous ramions de toutes nos forces pour pouvoir nous tirer de là, nous encourageant mutuellement, lorsque nous aperçûmes une lumière ; nous entendîmes une voix qui nous cria : — Par ici !

Le silence se rétablit, et, après nous être consultés un instant, nous pensâmes que nous n’avions affaire qu’à un poste de gendarmes français : c’était la vérité.

Nous attendîmes la marée, sans mot dire, et, [page 164] lorsqu’elle vint, nous travaillâmes de même, afin de sortir du piège où nous allions tomber.

Le jour arriva ; nous étions glacés, parce que nous n’avions pas travaillé ni dormi un instant. Nous essayâmes plusieurs fois de nous coucher sur deux rames appuyées sur le garde-fou ; mais il nous fut impossible de sommeiller, tant nous avions peu de confiance en nos autres camarades ; à chaque instant nous levions la tête, pour voir s’ils conservaient la direction ; et, n’ayant confiance qu’en nous-mêmes, nous renonçâmes au sommeil.

Le jour arriva, dis-je ; il fallait renouer les cordes brisées et fixer de nouveau les tonneaux solidement. Je ne voulus pas le faire ; du reste, je ne le pouvais pas, tant j’étais fatigué et engourdi par le froid. Tous me supplièrent, sans essayer de le faire eux-mêmes. Carpeza me pria aussi d’entreprendre cette besogne ; je lui fis signe d’attendre le lever du soleil, qui devait me réchauffer.

Lorsque tout fut réparé, nous nous remîmes en route, et, sur les neuf heures, nous reconnûmes les côtes de la Guyane hollandaise, par le fort Saint-Pierre, qui se trouve à l’embouchure de la rivière du Maroni, et par les arbres énormes qui bordent les rives (cette rivière sépare les deux Guyanes).

La mer descendait, et la force du courant que nous devions braver nous entraînait au large et maltraitait notre radeau ; de telle sorte que nos cordes se brisaient, les tonneaux flottaient. Nous fîmes asseoir un homme sur chaque tonneau, pour les maintenir dans leurs [page 168] casiers et pour empêcher le radeau d’enfoncer, car il ne pouvait nous supporter sans tonneaux.

Le vent nous était favorable et soufflait fort. Carpeza et moi, nous nous mîmes au gouvernail que Guérard n’avait pas quitté depuis notre départ. Il fallait couper le courant en travers ; c’était difficile de maintenir le radeau dans ce sens, et ce n’est pas sans les plus pénibles efforts que nous pûmes arriver à une petite distance de la côte. Nous avions aperçu un bateau à vapeur, mais nous ne travaillâmes qu’avec plus de courage encore, tant nous craignions que ce fût un bateau français (nous apprîmes plus tard que c’était un hollandais).

Dans ce même moment, nous fûmes croisés par la goëlette la Belle-Poule, de Cayenne, capitaine Goëmon, que nous saluâmes et qui nous rendit notre salut. Nous le vîmes plus tard à la Guyane hollandaise, où il nous força d’accepter deux florins pour boire à sa santé.

« Si j’avais su, dit-il, que vous fussiez des hommes politiques, je vous aurais donné tous les secours nécessaires, mais je ne pensais pas que d’autres personnes que des forçats pussent ainsi exposer leur vie… Je croyais déjà faire un grand sacrifice en ne les reprenant pas, ajouta-t-il, attendu que j’avais cent francs par homme ; mais je me suis dit : Puisque ces malheureux se sont ainsi exposés, qu’ils se sauvent s’ils peuvent ! »

Enfin, à quatre heures et demie du soir, après quatre vingt-douze heures de navigation, nous abordâmes sur [page 166] les côtes de la Guyane hollandaise. Quelle joie de mettre pied à terre ! Nous étions réellement libres ; c’était un véritable bonheur ; et, cependant, nous n’étions pas hors de danger : nous n’avions plus que pour un jour de vivres, et nous ne savions pas si nous étions loin des habitations.

Lorsque nous fûmes tous débarqués sur la plage sablonneuse, nous nous serrâmes la main et nous couchâmes sur le sable pour dormir un peu ; ce qui nous fut impossible, car les moustiques nous dévoraient ; nous nous enveloppâmes dans notre voile, mais cela ne les empêcha pas de pénétrer. Nous étions obligés de faire cent pas sur le rivage, ce qui nous reposait fort peu.

Mon Dieu ! quelle fatigue ! depuis notre départ nous n’avions pris ni sommeil ni repos. Quelques-uns dormaient en marchant. Nous n’avions plus d’eau ; nous essayâmes avant la nuit de faire une excursion dans le bois pour tâcher d’en trouver ; il nous fut impossible d’y pénétrer, tant la nuée de moustiques était épaisse ; nous nous étions cependant enveloppés la tête dans notre mouchoir, ce fut en vain que nous essayâmes à plusieurs reprises d’arriver à notre but.

Nous n’avions pas de temps à perdre ; nous nous assemblâmes pour manger un peu et délibérer de quel côté nous allions côtoyer. Devions-nous remonter la rivière ou suivre la mer ? Nous n’en savions rien. N’ayant pas aperçu les cheminées des fabriques de sucre, il fut décidé que nous reprendrions la mer. [page 167] Nous attendîmes le lever de la lune pour réparer notre radeau et repartir.

Nous trouvâmes sur cette côte une pirogue, mais il n’y a que les Indiens qui puissent naviguer dans ce frêle esquif, et, s’ils viennent à chavirer, ils se défendent fort bien du requin à coups de poignard.

Avant l’aurore reparue, nous avions repris la mer sur notre radeau, surnommé l’Espérance. Tout allait bien, mais les vivres que nous avions économisés, et notre dernier repas du matin se composa de la moitié d’un épi de blé de Turquie, et celui du soir d’un crabe que nous avions pris après notre radeau, et qui fut partagé entre nous sept.

Carpeza avait bien tout prévu, il avait acheté des allumettes et les avait données en garde à Pianori. Mais Pianori fumait la cigarette et avait usé les allumettes qui devaient lui sauver la vie, ainsi qu’au Polonais, car les crabes étaient en quantité sur ces côtes, et avec du feu nous en eussions fait cuire par centaines, mais l’on n’avait point songé à sa vie, et l’on avait songé à ses vices ; on s’était procuré du tabac et l’on fumait la cigarette, et nous étions tellement troublés et fatigués que nous avions oublié que cela nous restait utile, seulement lorsqu’il fallut s’en servir il ne restait pas une allumette. Pauvre Carpeza, à quoi t’avait servi ta prévoyance, et toi, pauvre Pianori, tu devais mourir par ta propre faute et causer en même temps la mort de Boghenski[33].

C’était le sixième jour ; nous avions échoué sur la [page 168] vase, et nous attendions la marée montante pour repartir. Nous aperçûmes à peu de distance une fumée qui ne paraissait pas voyager ; puis nous vîmes aussi une petite barque qui disparut presque aussitôt. Tout nous donnait espoir ; aussitôt la marée haute, nous hissâmes notre voile et repartîmes, car nous pensions arriver dans la nuit. Malheureusement, sur les neuf heures du soir, il souffla un vent de terre qui nous jeta au large, malgré tous nos efforts pour le braver, et nous obligea de ramer presque toute la journée du lendemain pour regagner le rivage, attendre le bon vent, pêcher quelques crabes et les manger. La soif nous dévorait ; on se lavait la bouche avec de l’eau de mer, qui augmentait notre soif ; ce qui nous désaltérait le mieux, c’était de nous mettre dans l’eau jusqu’à la gorge, en nous tenant suspendus à notre radeau. Un de nos compagnons, Polonais[34], perdait la raison ; nous étions à peine à une lieue du rivage, qu’il voulait débarquer. Nous lui disions de ramer, et que, lorsque nous serions à la côte, il débarquerait si bon lui semblait. — « Je ne veux pas ramer, disait-il ; je suis tailleur, donnez-moi une aiguille, du fil et je travaillerai ! »

Nous arrivâmes à la côte dans la soirée, mais nous avions rétrogradé de plusieurs lieues. Nous attendîmes là toute la nuit et tout le jour un vent favorable qui ne vint pas.

Durant ce temps, nous sucions quelques crabes crus que nous trempions dans l’eau salée, afin de les trouver [page 169] moins mauvais. Pour calmer notre soif, nous buvions, tantôt de l’urine, tantôt de l’eau salée ; parfois on en faisait un mélange ; si l’on était sur la côte ou si l’on n’avait pas envie d’uriner, on faisait uriner son camarade. Guérard ne pouvait pas boire son urine, il ne buvait que celle des autres. Pour ne pas mourir, il fallait user de ce triste expédient.

Nous coupâmes un arbre avec notre ciseau, pour avoir un nid que nous croyions être un nid d’oiseau : c’était une fourmilière. En vain nous nous enfonçâmes dans le bois pour tâcher de trouver de l’eau : rien ! rien !

Je frémis en pensant aux plaintes du Polonais ; il était couché sur le radeau et demandait à boire, nous ne pouvions le soulager.

Sur les huit heures du soir, il arriva un grain (une giboulée) ; nous prîmes notre voile, que nous tendîmes pour recevoir de l’eau. Dès qu’elle fut imbibée, chacun la suça, et lorsque notre gamelle de fer-blanc fut pleine, on la porta au Polonais. Il but et recracha aussitôt, disant qu’elle était plus salée que l’eau de mer.

Il avait raison, car cette eau ne faisait que laver le sel qui s’était attaché à notre voile, qui avait été mouillée et séchée sans cesse depuis notre départ.

Enfin, une fois la voile lavée, nous pûmes boire un peu d’eau douce ; nous avions encore la vie sauve une fois.

Il fut convenu le même soir, que si le lendemain le [page 170] vent n’était pas changé, plusieurs partiraient par la côte pour tâcher de découvrir quelque habitation. Le vent ne changea point.

Je fus choisi avec Carpeza pour entreprendre cette pénible excursion, parce que nous étions les plus robustes.

Dès le jour même nous nous enveloppâmes les pieds avec de la toile ; nous nous mîmes en route à travers la vase, les troncs d’arbres, qui, après quelques heures, nous enlevèrent notre toile et nous laissèrent les pieds nus.

Nous avions soif, la fatigue qui augmentait d’heure en heure l’augmentait encore ; pas une source, pas une rivière, pas même un nuage au ciel, qui conservait toute la splendeur de sa sérénité ; toujours de l’urine et de l’eau salée, et il fallait en boire pour ne pas mourir !

Nous ne pouvions plus résister ! mon camarade était couché à l’ombre, sur des branches sèches ; je le pressai de repartir : — « Reposons-nous un peu, disait-il ; qui dort dîne. »

J’attendais et j’invoquais tout ce qu’il y avait de puissant dans la nature de nous venir en aide. Dieu seul pouvait nous tirer de cette passe périlleuse, de ces rivages vaseux et sans fertilité. Est-ce l’invocation ? est ce le hasard ? Toujours est-il qu’un quart d’heure après, un nuage se leva à l’horizon, venant de notre côté. J’appelai mon camarade, et nous tendîmes un morceau de notre voile, que nous avions emporté pour cet usage.

[page 171] Aux premières gouttes qui tombèrent, nous tendîmes notre bouche pour les recevoir ; et lorsque notre toile fut mouillée, nous la suçâmes en attendant que l’eau coulât dans notre gamelle, que nous vidâmes chacun quatre fois. Nous bûmes environ chacun huit litres de cette eau glacée, sans éprouver la moindre indisposition.

Quel heureux instant ! que nous étions à l’aise ! les coups de tonnerre ne nous effrayaient pas ; au contraire, notre cœur tressaillait d’espérance en voyant l’éclair sillonner le ciel.

Nous marchâmes le reste de la journée, portant avec nous une gamelle pleine d’eau, que nous voulions conserver pour le lendemain. Nous buvions dans tous les creux où l’eau séjournait.

La nuit venue, nous suspendîmes notre gamelle d’eau à une branche d’arbre et nous nous couchâmes sur des arbres brisés que la tempête avait amoncelés. Nous étions couchés presque debout ; la mer en montant nous submergea jusqu’à la ceinture, et les crabes nous dévoraient.

Le matin, la mer était basse ; nous repartîmes dans les vases en nous soutenant d’arbre en arbre pour être moins fatigués et reposer nos pieds ensanglantés et tout enflés.

L’eau nous manquait de nouveau, la soif et le besoin de manger nous abattaient.

Dans l’après-midi nous trouvâmes une petite rivière. Je ne savais pas nager, et nous ne pouvions cependant [page 172] pas rétrograder. Carpeza était un excellent nageur ; il me montra comment il fallait m’y prendre, disant que, si je ne pouvais pas nager, il me soutiendrait d’une main. Je me jetai à la nage à son côté, et je pus passer la rivière sans son aide. Ah ! si nous avions su qu’il y avait des habitants un peu plus haut sur celte rivière ! Nous bûmes de cette eau, que nous trouvions un peu moins salée que l’eau de mer, et nous continuâmes notre route, enfonçant dans la vase, tantôt jusqu’aux genoux, tantôt jusqu’aux cuisses, étant obligés de ramper pour ne pas être submergés.

Lorsque vint le soir, nous cassâmes un amas de petites branches que nous élevâmes au-dessus du niveau de la mer, afin de ne pas être submergés. Quelle nuit de souffrances ! La douleur de nos jambes nous faisait pousser des hurlements plutôt que des cris.

Nous devenions déjà indifférents à la piqûre des moustiques. Nous nous accusions mutuellement de nous donner des coups de pieds, tandis que nous ne nous touchions ni l’un ni l’autre.

Ah ! si cette vie est une vie d’épreuves, c’en était de rudes !

Et le jour renaissait. La fraîcheur de la nuit avait attaché une rosée aux feuilles que nous léchions, mais cette rosée était salée.

Nulle douleur ne pouvait nous arrêter ; il fallait marcher jusqu’au dernier soupir. Nous repartîmes avec des douleurs qui étaient atroces, jusqu’à ce que nos jambes fussent échauffées par la marche. Nous marchions vite, [page 173] tant nous avions peur de sentir les forces nous abandonner ; nous éprouvions de cruels tiraillements d’estomac, causés par le besoin de nourriture.

Je devançais un peu mon camarade, qui voulait absolument nous faire pénétrer dans les arbres (dits palétuviers), afin de trouver de la terre ferme ; et je lui disais : — « Marchons toujours ! marchons encore ! quelque pressentiment me dit que c’est la bonne voie que nous suivons. » Il avait peine à me suivre, et ne pouvait plus s’arracher des vases. J’avançais ! il m’appelait ! — « Il faut nous enfoncer dans les arbres ? criait-il de nouveau, nous ne pouvons plus aller de cette façon. »

Il y avait sur cette plage des milliers d’oiseaux. Sur chaque arbre, il y avait un nid, mais ce n’était pas la saison de l’amour ; les nids étaient vides. Je marchais encore, et sans répondre à mon camarade, qui m’appelait toujours.

J’arrivai près d’un petit ruisseau d’eau salée ; je m’assis sur un tronc d’arbre pour me laver les jambes. Un oiseau chantait près de moi et voltigeait dans le feuillage. Je levai la tête, afin de découvrir son nid. Ma surprise fut grande, lorsque j’aperçus sur l’arbre même où j’étais assis, une ruche de mouches à miel, dont la pureté reflétait la lumière de chaque cellule qui débordait. Quelle joie pénétra mon âme ! Dieu avait déposé là pour ses malheureux hôtes le miel de vie, comme autrefois la manne dans le désert. J’appelai mon camarade pour lui annoncer la découverte que je [page 174] venais de faire. — « Nous sommes sauvés ! dit-il » en voyant une si belle ruche.

Nous secouâmes l’arbre ; toutes les abeilles partirent sans qu’une seule cherchât à nous piquer. Nous penchâmes le petit arbre et nous cassâmes la branche où était bâtie la ruche ; chaque cellule était pleine : il y avait bien de six à huit livres de miel. Quelques heures plus tard, nous allions tomber de besoin.

Nous en mangeâmes un peu ; je mis le reste derrière mon dos, et nous continuâmes notre route, car nous n’étions pas encore sauvés, et nos camarades attendaient notre retour. La vase était de plus en plus molle ; l’idée nous vint de marcher dans la mer. En effet, l’eau, en nous soutenant pour la marche, nous rafraîchissait le corps et nous désaltérait.

Nous marchâmes presque toute la soirée de cette façon et lorsque la vase nous parut plus ferme, nous sortîmes de l’eau pour marcher encore un instant et trouver les vases molles.

Enfin, nous nous décidâmes à entrer dans le bois, et peu de temps après, nous trouvâmes de la terre ferme où il y avait des arbres de haute futaie ; la végétation était magnifique. Mais le soir tombait, il fallait encore nous coucher ; puis, un endroit charmant, tapissé de verdure, ombragé de lianes et de liserons qui formaient une sorte de parasol, nous invitait à demeurer là pendant la nuit.

La soif ne nous quittait pas ; nous creusâmes un trou en terre, espérant y trouver de l’eau douce ; nous [page 175] prîmes un morceau de bois creux, et avec ce chalumeau nous bûmes, mais de l’eau salée qui, après quelques gorgées, nous semblait douce, tant nous avions soif. Nous nous désaltérâmes ainsi pendant plus d’une heure tour à tour, cette eau nous fit l’effet d’un purgatif violent, car, à chaque instant, il fallait aller à la selle. Comme nous ne rendions que de l’eau, et que nous étions habitués d’être mouillés, nous prîmes le parti de ne plus nous déranger pour fonctionner, attendu que les souffrances que nous éprouvions au moindre mouvement étaient telles, qu’il nous fut impossible, à l’un et à l’autre, d’aller chercher notre miel qui se trouvait à quelques mètres de nous ; nous préférâmes ne pas manger.

Nous passions les nuits, mais toujours sans sommeil ; et, aussitôt le jour, après avoir mangé le reste de notre miel, nous repartîmes ; la fatigue ne pouvait nous arrêter.

Nous n’avions pas fait cent pas, que nous aperçûmes de l’eau. Carpeza voyant des nénuphars à la surface, s’écria : — « Nous sommes sauvés, c’est de l’eau douce ! »

C’était un marais immense ; nous entrâmes dans l’eau jusqu’au ventre, et nous bûmes à même, ainsi que des chevaux, et en si grande quantité, que la peau de notre ventre, qui allait toucher l’épine dorsale, fut gonflée d’une manière étonnante. Je ne crois pas exagérer en disant que nous bûmes chacun quinze litres d’eau. Nous attendions la soif pour boire de nouveau. Notre [page 176] diarrhée s’arrêta, et nous trouvâmes deux nids de petits oiseaux, où il y avait deux œufs dans chaque. Quel dîner ! Enfin, cela nourrissait.

Une heure après, notre soif redoubla ; le marais étant un peu élevé, l’eau n’y séjournait pas. Nous voulions retourner boire, mais nous comprîmes qu’il était plus sage de toujours avancer. Nous marchions le long du marais et du bois ; nous étions si affaiblis, que, lorsque nous marchions au soleil, il nous brûlait le front, et nous étions obligés de chercher l’ombre promptement.

Nous trouvâmes un énorme cactus ; avec un morceau de bois, nous en cassâmes des morceaux qui nous servirent de nourriture et nous désaltérèrent en même temps. Un peu plus loin, sur un autre cactus, il y avait une figue, et, comme il s’élevait à la hauteur de huit mètres environ, il me fallut casser un baliveau, ce que je ne pus faire qu’aidé de mon camarade. Là, seulement, nous nous aperçûmes de notre extrême faiblesse. Nous trouvâmes de l’eau qui séjournait à la base des feuilles de l’aloès, que nous bûmes avec un chalumeau de bois sec. Ce fut la fin de notre supplice occasionné par la soif, car, nous étant décidés à traverser le marais pour aller joindre l’autre rive, et ayant pénétré à vingt mètres environ dans les joncs, nous nous trouvâmes dans l’eau jusqu’au ventre. Par instants, quelque chose fuyait devant nous ; nous pensions que c’étaient des poissons. — « Ah ! si nous pouvions en prendre ! » disions-nous. Mais nous apprîmes plus tard que nos [page 177] poissons n’étaient que des caïmans ; heureusement qu’ils n’attaquent pas dans l’eau.

Dans les marais desséchés, il y avait des pas de biche et de tigre ; cela ne nous rassurait pas beaucoup ; nous n’avions aucune arme, pas même un couteau ; nous n’avions eu qu’une cuiller aiguisée par le manche, et nous l’avions perdue dans la matinée.

 

 

VIII. UN TIGRE. — EXTRÊME FAIBLESSE. — DES SINGES. — ESPOIR NOUVEAU ET DES HABITANTS.

 

Nos camarades, Bougueney et autres, éprouvèrent une cruelle impression. Comme ils étaient à reposer, enveloppés d’une toile pour se garantir des moustiques, ils sentirent un animal qui marchait sur eux ; l’un d’eux leva précipitamment la toile qui lui couvrait le visage, et ce mouvement brusque fit prendre la fuite à un tigre qui les flairait. Nous apprîmes, plus tard, par un braconnier, qu’en effet, le tigre de ces contrées était tout à fait lâche, et qu’il s’enfuyait au moindre cri. Quant à nous, nous fûmes assez satisfaits de ne voir que les traces de ces animaux.

Nous étions dans les joncs, dis-je, qui, par places, avaient au moins dix pieds de hauteur ; pour passer, il fallait les pencher ; ce que nous faisions à tour de rôle. Nous nous disputions ; lorsqu’un instant après, je [page 178] demandais à mon camarade pourquoi nous nous étions disputés ? — « Pourquoi ? disait-il ; c’est que le cerveau déménage ! »

La nuit venait vite, le soleil se couchait, et sous l’équateur, le crépuscule est excessivement court ; à toute minute, nous nous arrêtions. Je ne puis rien comparer à notre faiblesse morale et physique. Il faisait nuit, et la nuit était noire ; mon camarade ne voulait plus avancer et voulait passer la nuit appuyé debout sur les joncs. — « Marchons encore, lui dis-je, nous ne pouvons pas être loin de l’autre rive, puisque, avant la nuit, nous apercevions les arbres d’assez près. » Et j’avançai seul. Nous n’avions pas plus de quatre mètres de chemin à parcourir.

J’annonçai à mon camarade que j’étais sur la terre ferme ; il vint aussitôt. Nous nous enveloppâmes dans notre toile, l’un près de l’autre, pour y passer la nuit. Comme nous étions complètement mouillés, le froid nous saisit, et nous nous serrâmes un peu plus, cherchant à nous réchauffer de notre souffle. Nous souffrions moins de nos jambes, cependant, car la journée que nous avions passée dans l’eau en avait un peu enlevé l’inflammation.

Nous ne nous occupions plus de notre vie, nous ne nous occupions que de notre mort. — « Si demain, disait-il, nous ne trouvons pas d’habitations, c’en est fait de nous. — Oui, c’est vrai, disais-je ; et ma mère qui ne recevra plus de mes nouvelles, qui ne saura pas si je suis mort ou vivant ! et ma femme, que je voulais [page 179] rendre libre en mourant ou lui venir en aide, en devenant libre, ne saura pas non plus ce que je suis devenu ; pourquoi ne m’as-tu pas laissé écrire à ma mère lorsque nous étions dans l’île du Diable ? »

(Avant notre départ, je voulais écrire à ma mère que nous allions nous évader de telle ou telle façon, et que si elle ne recevait aucune lettre après tel laps de temps, c’est que nous étions morts dans notre évasion ; un camarade devait mettre cette lettre à la poste quinze jours après notre départ ; et Carpeza m’empêcha d’écrire, disant que nous ne péririons pas.)

Et je reprochais tout cela à mon ami, qui me répondait : — « Attends donc ! nous ne sommes pas encore morts ; il y a tant de gens à l’agonie qui ne sont pas perdus pour cela ; puis, après tout, nous mourrons libres, et j’aime mieux être mangé par un tigre que par un requin. »

Ainsi se passa la nuit, à parler du temps que nous avions à vivre, de ma chère famille, de ma grand’mère qui m’avait élevé avec tant de tendresse. J’avais tant d’amour pour elle étant enfant, que, lorsqu’elle était malade, je craignais pour ses jours, tant je croyais ne pas pouvoir vivre sans elle ; et je racontais à mon camarade comment nous nous étions tous aimés !

Cependant, il me restait un espoir ! J’avais dans ma casquette mon livret d’ouvrier, et toutes mes lettres de famille ; j’espérais encore qu’en cas de mort, cela serait retrouvé et qu’on en instruirait ma famille. C’était ma dernière consolation.

[page 180] Le jour arriva ; nous ne nous pressâmes pas autant que les autres jours, nous devenions indifférents à notre position ; les moustiques nous piquaient, et nous nous amusions de notre insensibilité à leur piqûre. Nous ne craignions plus que les mouches à vache (comme on les nomme vulgairement), qui, aussitôt appuyées sur la chair, faisaient jaillir le sang. C’est aux jambes surtout, que nous éprouvions le plus de mal, parce que nos pantalons étaient usés jusqu’aux genoux.

Le soleil brillait déjà, et nous nous remîmes en marche. Il y avait cinq jours que nous avions laissé nos camarades à la côte. Notre inquiétude était encore plus grande pour eux que pour nous, et c’est avec la plus profonde douleur que nous nous demandions s’ils étaient morts ou vivants, car plusieurs d’entre eux étaient d’une grande faiblesse au moment de notre séparation. Cependant nous espérions qu’ils pouvaient être encore vivants puisque nous avions pu nous mêmes résister jusqu’alors.

Après une heure de marche environ, nous trouvâmes une bouteille cassée ! Espérance nouvelle ! Un peu plus loin, un arbre qui avait été coupé à coups de hache. A côté, on avait récemment fait du feu. Notre espoir augmentait encore ; les arbres moins épais ; mon camarade m’aida à grimper sur l’un d’eux, pour tâcher de découvrir quelque habitation. Je ne vis rien, absolument rien.

Tandis que j’étais sur cet arbre, nous entendîmes [page 181] comme un coup de sifflet, et nous gardâmes un instant le silence. Soudain, une troupe de petits singes arriva près de nous, de moi surtout ; ils s’arrêtèrent un instant pour nous regarder et continuèrent leur route, sans paraître effrayés le moins du monde. Je descendis de l’arbre, rempli de fourmis rouges qui mordaient comme le diable ; il me fallut quitter mon pantalon et ma chemise pour m’en débarrasser.

À chaque instant, il fallait nous reposer ; notre faiblesse augmentait d’heure en heure, et nous pensions de nouveau à la mort prochaine. — « Encore un jour de marche, disions-nous, puis l’agonie, puis la mort ! Mais, bah ! marchons encore. » Et nous nous arrêtions de nouveau cinq minutes après.

Il y avait sur de petits arbustes, des graines noires, d’autres rouges ou blanches ; nous les mangions et nous sucions le suc des fleurs. Lorsque je disais à mon ami que nous allions nous empoisonner, il me répondait que le plus grand poison que nous avions à craindre, c’était de mourir de faim.

Un peu plus loin, nous trouvâmes un arbre qui portait un fruit gommeux, fait comme les grappes de sureau, dont la graine était de la grosseur d’un grain de raisin. Dans le moment où nous mangions ce fruit, la compagnie de singes repassa ; ces animaux venaient probablement de prendre leur repas, ce qui nous laissa croire que nous pourrions aussi pourvoir à notre subsistance.

Je grimpai de nouveau sur un arbre. Je criai à mon [page 182] camarade que j’apercevais des habitations, que nous étions sauvés !

Cependant je me rappelais notre faiblesse, j’avais peur de me tromper. Ce n’est point une illusion ! me disais-je, c’est bien une longue muraille ! Je voulus faire monter mon camarade pour savoir si je ne me trompais pas. — « Tu n’es pas fou ! me criait-il, regarde bien ! » Je grimpai sur la droite de l’arbre, qui me permit d’apercevoir l’habitation. Toute mon attention était portée à découvrir une maison. Je ne remarquais pas qu’à vingt mètres de moi il y avait une plantation de cotonniers. — « Oh! ne mange plus, je t’en supplie, je ne me trompe pas, car voici des bananiers, des cannes à sucre, etc. ; puis voici des sentiers, de magnifiques aloès. »

Je descendis à la hâte, et j’entrai dans les joncs ; je frayai un passage dans la bonne direction, et, trois minutes après, nous cassions une canne à sucre que nous mangions en marchant le plus vite que nous pouvions.

Quelle joie ! nous étions sauvés, nous pouvions sauver nos camarades, être libres et correspondre avec vous, ma chère famille, que j’aime avec tant d’ardeur !

Nous rencontrâmes plusieurs esclaves[35] qui gardaient des bestiaux. Nous prononçâmes ces mots : Surinam, Paramaribo, en montrant du doigt l’habitation. — Ya (oui) ! dit l’un, Paramaribo ! » Et il nous désignait du doigt la direction.

Sur notre gauche, une grande quantité d’esclaves des [page 183] deux sexes cultivaient des cotonniers ; cela nous fit une singulière impression ; tous nous saluèrent, malgré notre misérable uniforme, notre extrême pauvreté.

Une demi-heure après environ, nous entrions dans une grande allée sablée et ombragée de cocotiers, qui conduisait directement à une superbe habitation. Nous entrâmes dans le vestibule ; toutes les portes étaient ouvertes, et sur notre droite, dans la salle à manger, trois messieurs étaient à dîner. En nous voyant entrer, ils nous regardèrent des pieds à la tête, nous interrogèrent dans la langue hollandaise que nous ne comprenions pas. Cependant, nous finîmes par leur apprendre que nous étions partis de Cayenne, comme détenus politiques. Puis, nous leur racontâmes la cruelle position dans laquelle nous nous trouvions après huit jours d’atroces souffrances, et les privations que nous avions éprouvées pendant ces huit jours. Ils nous firent passer dans un autre, appartement ; il était une heure de l’après midi. On nous servit un bon dîner, deux bouteilles de bordeaux.

Lorsque nous eûmes achevé notre repas, on nous demanda si nous désirions encore quelque chose. Nous remerciâmes ; car, après avoir manqué de mourir de faim et de soif, il ne fallait pas risquer de mourir d’indigestion.

Malgré notre sobriété, nous eûmes une assez forte fièvre. On nous fit coucher un instant ; ensuite, on nous envoya avec un esclave pour nous laver les jambes dans une pièce d’eau voisine de la maison.

[page 184] Nous fûmes servis à table par quatre jeunes négresses de treize à quatorze ans ; elles étaient presque entièrement nues. Dans un autre moment, cette vue eût sans doute éveillé nos sens, car elles inspiraient la volupté. Cependant cette volupté n’est pas réelle ; celle qui offre le plus de charmes et des désirs toujours nouveaux est la volupté demi-voilée dont certaines femmes savent si bien se servir pour maintenir l’homme en galant passionné ; sans cette grâce, cette finesse de visage et cette beauté, la femme serait peut-être respectée par les gens instruits, mais grossièrement insultée par les ignorants.

Le premier possède la force et l’intelligence nécessaires pour découvrir et apporter le bien-être dans le sein de la famille ; dans les temps primitifs, il allait à la chasse et à la pêche ; plus tard, il se servit de l’agriculture, et maintenant de toutes sortes d’industries.

Mais la femme, que possède-t-elle et quel est son rôle ? Elle doit être belle, douce et aimante, pour charmer son mari et lui donner un noble élan, qu’elle doit aussi communiquer à ses enfants. Qu’y a-t-il de plus charmant que le beau ? Les mains fines de la mère, ainsi que sa voix douce, sont en harmonie avec la faiblesse de l’enfant, qui n’aurait pas un rire aussi plaisant, aussi gracieux, s’il n’eût été en contact qu’avec son père ; car il n’obéit à celui-ci que par crainte, tandis qu’il obéit à sa mère par amour.

Et c’est à la femme qu’on refuse l’éducation ! à elle, [page 185] le premier précepteur de l’homme, en un mot, du genre humain !

Il est triste de voir des mères, quoique riches, donner leurs enfants à nourrir, à élever à des servantes ignorantes. A défaut de la mère, on ne devrait confier un enfant qu’à une personne munie de titres de capacité.

Il n’est pas suffisant peut-être que l’homme ne sache que son métier, lire, écrire pour conduire ses affaires ; cependant, c’est presque assez, car le reste n’est que secondaire. Mais la femme devrait tout connaître : sa langue, pour l’apprendre à ses enfants ; ensuite, l’histoire de son pays au moins, la géographie et quelques notions de toutes les sciences, et surtout les beaux-arts, la musique, le dessin, etc. Au lieu de cela, on voit avec peine qu’on s’attache, dans nos écoles, à enseigner spécialement l’histoire sainte, etc., etc. Hélas ! d’où vous viendra la lumière, pauvres enfants ! pauvres femmes ! vous que j’aime jusqu’à la vénération. O femmes ! combien vous seriez plus charmantes encore si vous aviez ce poli de l’esprit, qui ajouterait mille vertus à tant de charmes et augmenterait votre jouissance morale ! L’homme, ne vous voyant plus occupées à des futilités qui causent souvent la ruine et le désespoir de toute votre famille, subirait votre influence, tandis que vous subissez la sienne : il ferait comme les animaux : il suivrait les voies naturelles dans lesquelles il doit marcher. Il ne laisserait pas sa femme dans la solitude pour courir au café et au cabaret ; il fréquenterait les grands hommes en lisant leurs écrits, au lieu d’écouter, dans [page 186] de sales tavernes, de faux raisonnements qui, excitant ses mauvais penchants, le maintiennent dans son ignorance et le poussent à sa perte. L’homme sans conduite est jaloux du sage qui prospère ; il le déteste, parce qu’il ne peut l’entraîner dans ses débauches, et qu’il ne parle ni ne pense comme lui.

O vous qui êtes en famille ! qui avez sous les yeux ces charmants petits êtres qui ne sont que le reflet de votre vie passée, la gaieté qui naît en eux n’est autre que la vôtre qui s’en va ; leur joie sera désormais la vôtre ; s’ils sont malheureux, vous le serez aussi. Ainsi, travaillez donc à leur bonheur si vous désirez le ressentir ; restez près d’eux, vous serez leur meilleur guide, leur meilleur ami : un professeur ne leur sera jamais ce que vous leur serez vous-mêmes ; tous les soins, toutes les caresses que vous leur prodiguerez seront autant de soins, autant de caresses que vous vous serez réservés ; c’est un trésor que vous aurez mis en dépôt.

Fuyez ces lieux où l’on se réunit pour fêter la gaieté sans plaisir et chanter l’amour sans la femme, sans la famille ! La femme ! elle qui, souvent, tandis que vous chantez, buvez, vous enivrez de toutes les plus sales ivresses, est assise au coin de son foyer, l’arrosant de ses larmes causées par le dépit, en attendant l’homme qui avait juré de faire son bonheur et qui la délaisse. Honte mille fois à celui qui agit ainsi ! Barbares, qui maltraitez, abandonnez la plus chère partie de vous mêmes, vous n’êtes pas dignes des noms de père et d’époux.

[page 187] Aussi, mes frères, vous que j’ai toujours pris pour compagnons, de préférence à tous autres, qu’il ne vous arrive jamais de maltraiter vos épouses ; je cesserais d’avoir pour vous de douces affections ; car on aime ce qui est tendre et généreux, et non pas ce qui est lâche et cruel ! Ne vous enivrez pas, de peur de perdre votre raison, car lorsque la raison est saine, on court moins les risques de s’exalter ; un homme ivre est un homme fou. Si cependant un accès de joie vous excitait à vous mettre dans l’ivresse, tolérez au moins les mouvements d’impatience de votre femme, que vous aurez seuls causés par votre abandon. Mais, plutôt que de délaisser votre épouse, ne vous serait-il pas plus doux de préparer de petits banquets de famille, d’amis, puisque l’homme est né pour vivre en société, et qu’il ne peut s’en éloigner sans violer les lois de son organisation !

Je ne prétends pas dire pour cela que l’homme ne doive pas quitter sa maison un seul instant. Il est utile au contraire qu’il s’absente quand ses affaires l’appellent ; par exemple : l’atelier, vendre son produit, etc. Et lorsqu’il aura employé dignement sa journée, il goûtera dans son intérieur le seul vrai bonheur, celui de la famille !

 

 

IX LES HOLLANDAIS NOUS PRENNENT POUR DES FORÇATS.

 

Mais retournons à la Guyane hollandaise, car nous [page 188] ne sommes pas encore libres, et nos cinq camarades nous attendent à la côte.

Pendant notre dîner, on avait envoyé chercher le chef d’un poste voisin qui parlait très-bien le français. Nous lui expliquâmes d’où nous venions, qui nous étions ; cet homme n’était pas très-intelligent ; il nous disait qu’on serait obligé de nous rendre à l’administration de Cayenne.

— Eh bien ! qu’importe ! répondîmes-nous. Nous avons à la côte, à quelques lieues d’ici, cinq camarades qui sont comme nous très-faibles, puisque voilà le huitième jour qu’ils n’ont pas mangé ; peut-être sont-ils morts. Voici tout l’argent que nous possédons ; au nom de l’humanité ! au nom de Dieu ! ne laissez pas mourir de faim ces hommes.

— Je n’ai rien à voir dans tout cela, répondit-il ; je ne veux rien prendre sous ma responsabilité (il était facile de voir que cet homme nous prenait pour des forçats). Tout ce que je peux faire pour vous, dit-il, après s’être consulté avec ces trois autres messieurs, c’est de vous conduire au capitaine du district ; il fera comme bon lui semblera. Comme il est trop tard pour partir, demain matin on vous donnera six nègres, une barque, et un médecin vous accompagnera, vu votre extrême faiblesse…

Nous désirions une barque et des nègres, afin d’aller nous-mêmes les secourir, mais nous ne pûmes rien obtenir. Nous eûmes beau lui observer que nos camarades pouvaient périr, il ne voulut rien entendre ; nous étions [page 189] — prisonniers, il fallut nous soumettre sans mot dire à notre position.

Ils nous donnèrent des chaussures, un pantalon ; puis nous passâmes notre soirée à visiter les cases des nègres avec le plus jeune de ces messieurs, qui parlait un peu le français. — « J’ai appris le français en classe, nous dit-il, mais il y a si longtemps que je n’en ai fait usage, que lorsque vous nous avez adressé la parole, je ne pus nullement vous comprendre. » Ceux qui nous avaient accueillis si cordialement nous prodiguèrent la plus large, la plus généreuse hospitalité.

Le lendemain matin, nous nous levâmes dès le jour, afin de presser nos conducteurs. Tout était préparé pour notre déjeuner ; les nègres étaient déjà partis au travail, nous assistâmes seulement à la distribution d’eau. Nos rameurs étaient déjà dans la barque ; nous n’attendions plus que le médecin, qui arriva aussitôt, et nous partîmes. Nous remontâmes la petite rivière de Mottecrick. Nous fûmes obligés d’arrêter, sur les dix heures du matin, dans une plantation de sucre pour attendre le flot, c’est-à-dire que la mer montât, afin que le courant, moins rapide, nous permît de naviguer.

Le directeur se nommait Guicherie. Les personnes qui nous accompagnaient parlaient très-bien le français et nous firent également la plus généreuse hospitalité. Le médecin pansa les blessures que nous avions aux jambes et nous donna de l’eau blanche pour la route.

Après nous être bien restaurés, nous repartîmes, et [page 190] — le soir, nous arrivâmes chez le capitaine du district. Il envoya chercher un jeune Hollandais qui connaissait notre langue ; nous lui fîmes le récit de nos malheurs et de la position dans laquelle devaient se trouver nos camarades. Nous pensions ainsi l’intéresser en leur faveur ; mais, de même que les premiers, il eut peur de se compromettre, et nous répondit qu’il nous ferait conduire auprès du gouverneur, à Paramaribo.

Le jeune Hollandais, nommé Van Behmer, qui nous servait d’interprète, nous envoya, par un nègre, dans une petite corbeille, deux vestes et deux chemises, avec un petit billet ainsi conçu :

« Mes amis.

« Vous me ferez plaisir en acceptant les objets ci joints. »

 

Cet envoi nous fit le plus grand plaisir.

Il nous fallut encore coucher dans cette habitation ; nos camarades avaient bien le temps de mourir en nous attendant.

Le lendemain, dès le jour, nous sortîmes de notre case, sans avoir dormi, tant nous avions d’inquiétude. Pour ma part, dès que je commençais à sommeiller, un rêve affreux me poursuivait ; je voyais nos camarades mourants qui nous demandaient du secours, et lorsque je voulais aller les secourir, la terre marchait avec moi, et je ne pouvais jamais les atteindre ; ce qui me causait un affreux délire. Ce cauchemar empêchait [page 191] de dormir mon camarade, qui, à son tour, m’éveillait pour me tirer de ce rêve pénible. Pendant plus de quinze jours, ce rêve me poursuivit ; nous ne pouvions trouver le repos que procure le sommeil, ce qui nuisait horriblement à notre rétablissement.

— Nous attendions avec anxiété le moment de partir ; nos nègres étaient prêts, il ne manquait plus qu’un jeune homme qui devait nous accompagner. Nous étions sur le rivage, assis sur une pièce de bois de charpente. Oh ! comme la fraîcheur du matin nous était agréable ! Quelle belle vie nous commencions à ressentir ! Une vie libre que nous pouvions encore remplir d’amour ! Nous en parlions avec tant d’espérance !

Comme nous étions sur le rivage, on amena un troupeau de petits nègres des deux sexes, âgés de cinq à douze ans ; ils venaient se baigner dans la rivière, et étaient complètement nus. Tout cela était nouveau pour nous, et sur nous produisait une singulière impression. La plupart se jetèrent à la nage avec plaisir, tandis que d’autres, plus jeunes ou plus peureux, ne voulaient pas entrer dans l’eau.

Le nègre qui les conduisait avait un long fouet et les piquait aux jambes, ainsi qu’on fait à des animaux qui refusent d’entrer dans un lieu qui les effraye ; et, malgré eux, il leur fallut se baigner. Un instant après, ils sortirent de l’eau tout tremblants (car les matinées sont excessivement froides), et, sans s’essuyer le corps, ils retournèrent à l’habitation.

[page 192] Enfin, notre guide arriva, et nous fûmes obligés de partir sans pouvoir remercier le jeune homme qui nous avait si poliment envoyés des vêtements. Je donnai ma chemise de laine à un des nègres de cette habitation, avec un vieux porte-monnaie. Quelle joie il éprouva en recevant un pareil cadeau !

Notre nouveau guide arriva, dis-je ; il avait l’air tout réjoui. C’était un grand jeune homme mince, qui disait quelques mots de français ; il chantait à chaque instant du jour cette chanson si connue : Cinq sous pour monter notre ménage… et il nous priait d’en faire autant. Pour lui plaire, je chantais !

Chaque fois que nous entrions dans les habitations pour attendre le flot, il nous faisait offrir des oranges, etc., etc., et il nous fallait les payer avec des chansons, dont il raffolait. Notre premier guide, qui ne connaissait pas un mot de français ne nous parlait que de littérature ; il voulait nous faire comprendre qu’il avait lu Paul de Kock, Eugène Sue, Alexandre Dumas, etc., etc.

Lorsque nous nous arrêtions dans une habitation, nos nègres allaient s’aligner devant la porte, comme s’ils eussent été sur le point de passer une revue ; il est d’usage de leur donner à chacun un verre d’eau-de-vie ; l’opération faite, on repartait.

Le jour, ils restaient dans leur barque ; et la nuit, ils faisaient du feu sur le rivage pour se garantir des moustiques qui venaient leur faire la guerre, mais qui, aussitôt fixés, étaient tués par une main parfaitement [page 193] exercée, qui peut atteindre n’importe quelle partie du corps.

Nous étions un jour près d’une habitation où il y avait quelques jeunes filles. Notre guide nous dit : — « Ici, trois mademoiselles ; une pour vous, une pour vous, une pour moi. » En arrivant, il parla à ces femmes, qui vinrent nous embrasser ; mais nous étions loin de penser à l’amour.

Enfin, deux jours et demi après notre arrivée à l’habitation, nous entrâmes dans Paramaribo !… Il était deux heures du matin. Notre cœur battait de joie en traversant les rues ; nous marchions au milieu de tout un peuple endormi ; nous allions bientôt pouvoir entendre et pour toujours des voix de femmes et d’enfants. Une émotion aussi douce ne peut pas plus se peindre que la frayeur qui vous saisit lorsque la porte d’une prison se ferme sur vous ; il faut y avoir passé pour le sentir.

Notre guide nous mena chez son père pour y passer le reste de la nuit, et sur les huit heures du matin, il nous conduisit auprès de M. le procureur général, B. Van her Cunhen, homme très-aimable et plein de bonté, qui entendit toutes nos réclamations et y prit le plus grand intérêt, ainsi que M. Balin, lieutenant de police.

Aussitôt que M. le procureur général eut entendu le récit de nos malheurs, il nous fit conduire au fort (la prison), et nous fit donner des vivres ; puis, accompagnés d’un agent de police qui parlait français, nous [page 194] repartîmes le même soir pour voler au secours de nos camarades.

Il nous fallait le même temps pour aller les rejoindre. Nous ne désespérions pas de les retrouver, mais nous avions peur qu’ils ne fussent plus vivants. Les heures, les jours nous paraissaient d’une longueur infinie.

Cependant, nous apprîmes dans une habitation que trois étaient arrivés, et que deux autres étaient à Paramaribo ; mais c’était de nous dont ils voulaient parler. Comme ils s’expliquaient assez mal, nous espérions parfois être tous sauvés.

Nous rencontrâmes une barque ; nos deux conducteurs échangèrent quelques paroles, et l’agent de police nous dit qu’il y avait là trois de nos camarades. Les deux barques s’accostèrent, et nous eûmes de la peine à reconnaître Guérard et Babin[36] ; Bongueney seul n’était pas trop changé ; celui-ci s’était un peu ménagé en route ; comme chacun travaillait pour soi, il crut que c’était ainsi qu’il devait faire pour être plus sûr de se sauver.

Nous leur demandâmes où étaient les deux autres, Boshenski et Pianori ; ils nous répondirent qu’ils ne savaient pas s’ils étaient morts ou vivants ; qu’ils avaient déserté le radeau, et que c’était après leur fuite qu’ils l’avaient aussi abandonné ; puis, qu’ils s’étaient retrouvés trois au poste.

Bougueney et Babin montèrent dans notre barque ; on fut obligé d’y transporter Guérard, qui ne pouvait [page 195] plus marcher ; et nous repartîmes au secours des deux autres.

Nous arrivâmes à la dernière habitation qui était au rivage opposé à celle où nous nous étions arrêtés. Comme nous marchions difficilement, on nous laissa dans cette habitation. L’agent de police et les deux directeurs partirent avec des nègres qui portaient les vivres. Ils battirent la côte tout le jour sans pouvoir les découvrir ; lorsqu’ils revinrent sans nos camarades, nous conclûmes qu’ils étaient morts et que nous ne les reverrions jamais. En effet, quinze jours après des Indiens les retrouvèrent sur la côte, moitié ensevelis dans la vase, les mains et les yeux mangés par les crabes.

Quel chagrin nous avions tous d’avoir perdu nos deux amis, surtout en réfléchissant que nous avions eu tout le temps de les sauver ; que ce n’était que l’ignorance seule d’un chef de l’armée hollandaise qui était la cause de leur mort affreuse. Oh ! que n’ont-ils pas dû souffrir avant de mourir ! quelle horrible agonie ! Quand je songe seulement à nos souffrances, il me semble les voir n’ayant plus même la force de se défendre des crabes qui s’acharnaient à ces deux misérables restes d’existence.

Nous ne pouvions nous rassasier, et, à tout instant du jour, nous allions visiter la barrique où était notre pain, que nous échangions aux petits nègres contre des oranges et autres fruits délicieux. Ils n’avaient peut être jamais mangé de pain ; ils le trouvaient excellent.

[page 196] Voici donc ce qui s’était passé touchant les cinq compagnons que nous avions laissés à la côte.

Trois jours après notre départ, ne recevant aucune nouvelle de nous, ils conclurent que nous étions morts. Comme le vent était revenu favorable, ils abandonnèrent notre gros radeau pour en construire un plus léger, et ils naviguèrent ainsi pendant quelques jours. Ils rencontrèrent des Indiens qui menaient des marchandises au Maroni ; ils leur offrirent tout leur argent pour qu’ils les conduisissent jusqu’à la première habitation ; ils ne voulurent rien entendre. Ils montrèrent leur bateau, ce qui voulait dire qu’ils avaient à aller à leur destination, et que nul bénéfice, nulle circonstance ne pouvaient les faire rétrograder. Nos amis crurent comprendre qu’on leur disait qu’ils n’étaient pas très-loin d’une habitation.

Ils leur vendirent un peu de cassave, sorte de pain fait de farine de manioc (sorte de bois qui est un poison excessivement violent lorsqu’il est en sève), un peu d’eau et une bouteille d’eau-de-vie. La cassave et l’eau les soulagèrent beaucoup, mais l’eau-de-vie ne fit que les exciter un instant pour à jamais retomber, et ceux qui en burent le plus furent précisément les deux qui succombèrent.

Lorsque les Indiens se furent éloignés, nos cama rades, de leur côté, voulurent se remettre en route ; les marées étaient plus basses, et ils avaient besoin d’un radeau plus léger encore ; mais, tandis qu’ils se réorganisaient pour partir, Boshenski avait disparu ; il avait [page 197] vu nos traces et voulu les suivre ; mais il lui était impossible d’arriver par notre direction, attendu qu’elle était mauvaise. Pianori le suivit, ainsi que les trois autres qui abandonnèrent leur projet.

Au début, ils s’appelaient mutuellement ; comme ils n’entrevoyaient plus que la mort, le plus robuste allait le plus vite. Ils étaient bien faibles tous.

Bougueney mangeait de la vase. Babin, en se reposant, eut le sang coagulé dans une oreille et devint sourd ; ceux-ci arrivèrent les premiers au poste, et Guérard le lendemain matin, se traînant sur les mains et les genoux, ayant perdu tous ses vêtements, jusqu’à son chapeau de paille, et, pour mieux dire, nu comme un ver. Il fut relevé, habillé, restauré. C’est le lendemain que nous les retrouvâmes dans le bateau, tandis que les deux autres expiraient plus loin, rongés par les crabes. C’était Boshenski et Pianori[37]. Ce dernier né à Brisighala[38], province de Ravenne, habitait Faenza lors de son arrestation. Il était bien destiné à la mort : arrêté à la frontière en traversant le pont du Gard[39], tout simplement parce qu’il était le frère de Pianori qui avait attenté à la vie de l’Empereur[40], il fut conduit à Mazas. Sa seule confrontation fut son portrait envoyé en Italie à sa maîtresse qui le reconnut, et sans jugement, sans autre motif que d’être le frère de son frère, il fut envoyé à Cayenne, là on cessa de le nommer Pianori, il fut inscrit sous le nom de Zenone[41]. Pourquoi ce changement de nom ? Il est facile d’y répondre, on tenait probablement [page 198] à répondre un jour si l’on réclamait Pianori qu’il n’y avait pas de Pianori à la Guyane, et qu’on n’en pouvait pas rendre. De Zenone il n’en existait pas non plus, on n’en pouvait donc pas réclamer.

Pianori avait été arrêté avec quelques centaines de francs dans sa poche ; il réclama sans relâche son argent et n’en put jamais recevoir un centime ; cela ce comprend, cet argent avait été déposé par Pianori ; et il n’y en avait pas à Cayenne ; il n’y avait que le Zenone en question ; il était destiné à mourir de la fièvre ou de la faim, et c’est de cette affreuse, de cette dernière maladie qu’il mourut ; tant mieux, pauvre ami, tu souffris moins longtemps. Pianori était cordonnier et avait 24 ans. Quel beau jeune homme ! et mourir de la sorte à la fleur de l’âge.

Nous nous embarquâmes tous les cinq pour Paramaribo avec la même barque, nos mêmes nègres et notre agent de police. Nous désirions être arrivés ; tous ces voyages n’étaient pas faits pour nous rendre nos forces perdues. Notre faiblesse était si grande, que Carpeza ne reconnaissait plus les habitations où nous avions bien dîné et chanté ; Guérard avait les bras et les jambes pleins de boutons purulents, et était soigné par plusieurs médecins noirs des habitations. Jugez de sa souffrance !

Nous arrivâmes à l’embouchure de la rivière ; le premier navire que nous aperçûmes avait un pavillon aux trois couleurs. Nous pensions d’abord qu’il était français, mais nous remarquâmes que les couleurs, [page 199] au lieu d’être flottantes, étaient attachées au bâton.

Dans la matinée, nous étions à Paramaribo. On nous fit arrêter dans une station de police, pendant que notre guide était allé faire son rapport. Ayant demandé à manger, on nous donna à chacun un petit pain avec un morceau de fromage ; c’était bon, mais nous en aurions mangé dix fois autant.

Un instant après, on amena trois cabriolets pour nous transporter à l’hôpital. Nous fûmes visités par le premier médecin, qui nous soigna avec beaucoup de précautions.

Le lendemain, M. Balin, lieutenant de police, nous fit appeler dans un des bureaux de l’hospice et dressa un procès-verbal ; il prit nos noms et prénoms, et nous demanda où nous désirions aller. — « A New-York, répondîmes-nous, dans l’Amérique du Nord enfin, si cela est possible, attendu que la température est assez rapprochée de celle de France. — Très-bien ! nous dit il ; lorsqu’un navire partira, nous vous conduirons où vous le désirez ; en attendant, soyez tranquilles, nous aurons tous les égards pour des personnes aussi dignes de pitié, et qui ont couru de si grands dangers. »

Quelques jours après, notre ration ne nous suffisant pas, nous fîmes une réclamation à la visite du médecin, qui nous fit donner double ration ; cela nous paraissant encore insuffisant, nous fîmes une nouvelle réclamation, la faim nous torturait ; mais il nous répondit que sa conscience de médecin lui défendait de nous accorder ce que nous lui demandions. — « Mais, monsieur, [page 200] disions-nous, nous n’avons pas d’autre maladie que la faim ! donnez-nous à manger, ou nous demanderons à sortir d’ici. Restez encore quelque temps, nous dit-il avec bonté, et vous ne m’en voudrez pas. »

Quelques jours après, nous sortîmes, Carpeza et moi ; les trois autres restèrent.

Nous prenions notre pension chez M. Strop, le geôlier du fort où nous couchions, et, le jour, nous étions complétement libres. Oh ! que la tartine de beurre qu’il nous donnait le matin, pour prendre notre café, était délicieuse !

Chaque matin, nous allions visiter le marché, et nous y achetions quelques bananes, d’une petite espèce qu’on nomme figue-banane, et vulgairement, bacouba ; elle est sucrée et fondante ; son goût est on ne peut plus délicat.

Comme tout nous semblait étrange, nouveau, surtout en voyant tous ces nègres et négresses presque nus ! Un jour, nous fîmes la rencontre d’une famille d’Indiens qui se promenait dans le marché ; les femmes et les jeunes filles étaient moulées de corps et belles de visage. Nous admirions cette belle famille ; lorsqu’ils virent que nous les regardions avec tant d’intérêt, ils se détournèrent de l’allée d’arbres qu’ils parcouraient pour venir droit à nous ; ils nous saluèrent en nous adressant le plus gracieux sourire.

La place du marché est on ne peut plus agréable, elle touche presque à la rivière, ce qui lui prête un peu de fraîcheur ; puis elle est ombragée d’arbres [page 201] toujours feuillés, toujours verts, et tellement touffus que le soleil a peine à y pénétrer. Une grande quantité d’oiseaux y vivent éternellement ; il est expressément défendu de les tuer ; parce qu’après et même pendant le marché, ils vont ramasser les restes de viandes et de poissons gâtés jetés ça et là par les marchands ; ils ressemblent aux corbeaux, et contribuent à la salubrité de la ville.

La ville est bâtie en bois ; les rues sont spacieuses, généralement ombragées d’orangers et de citronniers ; les maisons sont d’une construction agréable à l’œil et assez confortable ; elles ont ordinairement un étage, rarement deux. L’eau y est abondante.

Chaque jour, nous nous promenions à l’ombrage de cette ravissante nature. Qu’ils sont majestueux, les cocotiers, les palmiers, etc., etc. ! Cette impression ne sortira jamais de ma mémoire.

Notre nouvelle position nous disposait à aimer, et nous ne cherchions réellement pas à nous faire violence. Une jeune esclave, qui était bonne d’enfants chez M. Strop, me témoignait tant de sympathie, elle avait tant d’égards, que, malgré moi, je sentais en mon cœur ruisseler tout une source de sympathie. Qu’elle était belle ma chère Rébecca ! quelle grâce ! avec quel goût elle tressait ses cheveux et s’en faisait une couronne ! quel sourire agréable et doux ! l’harmonie seule de sa voix suffisait pour charmer, mais l’ensemble de cette beauté était majestueux. Et je ne l’aurais point aimée ! elle qui prononçait mon nom avec un bonheur [page 202] — ineffable ! Qu’on en trouve rarement de ces anges-là ! Tous les plus beaux fruits, la sapotille, la pomme de Cythère, la gouyave, les oranges, les ananas et les plus douces friandises, tout cela était préparé pour moi ; tout cela m’était présenté à chaque retour, pour me prouver que l’on pensait à moi ; et puis, ces doux baisers !… O rêve admirable ! ô mon âme ! ne te trouble plus à cette pensée ! garde ta tristesse, laisse en arrière les brûlants souvenirs ! Oublie-les, ses beaux yeux, notre secret langage ! Avait-elle besoin de parler, son regard ne suffisait-il pas pour m’exprimer sa pensée ? Un geste me faisait coucher sur les gazons, à l’ombre des deux arbres qui ombrageaient la porte de la maison, et me retenait là des jours entiers.

Mon ami s’ennuyait de l’absence de ma société et s’inquiétait du moment de ma séparation avec elle. « Tu te prépares des chagrins, me disait-il ; souviens toi que demain peut-être, il te faudra la quitter, ta chère esclave ; puis, autre chose t’appelle : ta femme ! ton enfant ! Il me brisait l’âme ! que ne me laissait-il oublier un instant cette pensée qui me causait tant d’inquiétudes.

Puis, nous partions, mon camarade et moi, nous promener et chercher des occasions de manger, car la faim nous aiguillonnait sans cesse ; une heure après notre dîner, nous l’aurions recommencé. Si quelqu’un nous invitait à prendre un verre de liqueur, nous le faisions toujours accompagner d’un morceau de pain. [page 203] Un jour, nous rencontrâmes un militaire qui nous accosta et nous dit :

— « N’est-ce pas vous qui venez de Cayenne (c’était un déserteur belge qui avait repris de l’engagement en Hollande) ? »

Nous lui répondîmes :

— Oui.

Et, après un moment d’entretien, nous étions déjà camarades. Lorsque l’on est si loin de son pays, dans une nation étrangère, un homme qui parle votre langue est de suite votre ami.

Il nous invita à aller avec lui à la caserne pour prendre son cacao ; nous acceptâmes avec plaisir. — « Venez tous les matins, à neuf heures, dit-il, et le soir, à quatre heures, je vous donnerai ma ration, ainsi que celles d’autres camarades. »

Nous y allions chaque jour, et il nous apportait plusieurs portions que nous mangions près de la rivière.

Un jour, il nous remit trois gamelles ; après en avoir vidé chacun une, nous nous regardâmes.

« — Mangez maintenant l’autre à vous deux, nous dit notre fournisseur.

— Sur ma foi, dis-je à mon camarade, je n’ai plus faim.

— Ni moi non plus » répondit-il. Ce fut, en effet, le terme de notre faim, qui durait depuis un mois ; notre corps était revenu à son état normal.

Nous allions cependant chaque jour à l’hôpital visiter nos trois autres compagnons qui, peu à peu, revenaient [page 204] — à la santé. Nous leur vantions si haut nos tartines de beurre, qu’ils quittèrent l’hospice avant d’être complétement rétablis.

 

 

VINGT NOUVEAUX ÉVADÉS.

 

— Une nuit, nous commencions à sommeiller (car depuis quelques jours seulement le calme nous revenait), lorsqu’un bruit confus nous éveilla. On ouvrit la grande porte du fort, et Rébecca, la première en tête, criait :

Meinher (monsieur) Chabanne, des camarades ! Puis d’autres voix appelèrent de même :

— Chabanne ! Carpeza ! Nous nous levâmes et nous nous mîmes à la fenêtre qui donnait sur la cour, en demandant :

— Qui est là ? On nous répondit :

— Ce sont Guérin[42], etc., etc. ; nous venons de l’Ile du Diable[43] ; nous sommes vingt, et quatorze autres arriveront probablement demain[44].

Tous montèrent dans notre chambre, et voulurent nous embrasser ; quant à ceux qui ne nous avaient pas fait la guerre sur l’île, c’était bien ; mais Carpeza dit aux autres :

— Rappelez-vous que c’est vous qui nous avez causé la perte de deux hommes ; que, pour cette raison, nous ne vous embrasserons pas ; si nous vous donnons la main, c’est déjà beaucoup.

Ils ne répondirent rien et se retirèrent.

[page 205] Meunier[45], de Clamecy, vint à nous et nous dit :

— Je sais que vous ne devez pas nous aimer ; moi, j’ai cherché à nuire un peu à vos projets d’évasion, qui devaient cependant nous entraîner et nous donner la liberté ! Mais je ne suis pas de ceux qui ont emporté vos vivres en débarquant ; veuillez au moins ne pas me considérer comme un de vos ennemis, quoique je sache que vous ne pouvez pas me regarder comme un ami.

— Nous lui répondîmes, en lui serrant la main, que nous n’en voulions à personne ; que le remords seul punissait assez celui qui avait fait le mal.

M. le procureur général et M. Balin vinrent un instant après, me firent appeler, ainsi que Carpeza, pour nous demander si toutes les personnes nouvellement arrivées appartenaient à la catégorie des hommes politiques. Nous leur répondîmes affirmativement ; après quoi, ils se retirèrent.

La nuit se passa en causeries et en chansons ; la joie coulait à flots.

Le lendemain, pas de nouvelles des quatorze qu’on nous avait annoncés ; deux jours, trois jours, etc., s’écoulent, aucune nouvelle ! On commençait à craindre pour eux. Mais on apprit, quelques jours après, par le bateau à vapeur qui portait les dépêches, qu’ils avaient été repris par l’administration, qui avait envoyé deux bateaux à vapeur à leur poursuite[46].

Je vais, en passant, vous donner quelques détails sur leur évasion.

[page 206] Lorsqu’ils apprirent que nous avions réussi, et que deux de nous seulement avaient péri faute de vivres, il n’y avait plus de crainte. L’idée de la liberté surgit parmi eux ; ils se réunirent pour délibérer de quelle manière ils allaient s’évader. Il n’y avait plus qu’un moyen, duquel on avait tant ri ! c’était la tige de maïs.

Il se forma deux compagnies. Une de vingt, une de quatorze ; ils arrachèrent tout leur maïs ; ensuite, ils le mirent en bottes, et quand quelque adjudant leur demandait quel usage ils allaient faire de cela, ils répondaient que c’était pour couvrir des cases neuves qu’ils allaient bâtir.

Quelques jours suffirent pour tout préparer : radeau, rames, voiles, etc. Ils se mirent à la mer au même endroit que nous, et partirent à la même heure, emportant considérablement de vivres.

Les deux radeaux naviguèrent ensemble pendant les deux premiers jours ; et, après avoir passé le golfe de Sinamarie, le radeau des quatorze menaçait de se séparer en deux. Plutôt que de réparer avec sang-froid le dommage causé par les lames de fond du golfe, rattacher fortement les parties qui se séparaient sans arrêter leur navigation, ils s’effrayèrent et se jetèrent à la côte pour réparer leur radeau ; ce qui leur causa assez de retard pour être repris par deux bateaux à vapeur qu’on avait envoyés à leur poursuite. Ils furent ramenés dans l’île, d’où ils recommencèrent leur tentative sans plus de réussite ; ils furent de nouveau arrêtés, au moment [page 207] où ils étaient près d’être à l’abri de toute poursuite, car, cette fois, on s’était aperçu, en apportant les vivres, de l’absence d’une si grande quantité d’hommes.

Quant au radeau qui portait les vingt autres, il eut le temps d’arriver à la côte hollandaise, près d’une tribu d’Indiens, qui s’effrayèrent en voyant arriver tous ces hommes. Ils coururent tous s’armer pour venir à leur rencontre ; de chaque côté, on envoya un parlementaire pour avoir une explication. Heureusement que l’Indien comprenait un peu le français ; ils purent s’entendre. On les reçut d’abord dans les cases, en leur faisant payer cher ce qu’ils consommèrent ; mais à part cela, ils furent reçus très-amicalement. On les conduisit à la plantation de sucre la plus voisine, où ils furent aussi très-bien accueillis par le directeur, qui les fit conduire à Paramaribo ; et ils arrivèrent près de nous dans la nuit, comme vous savez.

Maintenant deux mots, en passant, à l’égard des autres évasions.

Une des premières est celle de Gourieux[47] et autres[48], ils se cachèrent dans un navire étranger, quittant la rade de Cayenne et partirent de cette façon, ensuite[49] celle de Reus[50] et quinze autres environ[51] qui s’emparèrent la nuit d’une goélette dans le port de Cayenne et se dirigèrent sur Paramaribo où ils arrivèrent à bon port.

Maintenant que devait-il advenir : on avait volé un navire, l’administration voulait poursuivre, et voulait employer à leur égard la loi d’extradition en les faisant juger, seulement les évadés gagnèrent les devants et [page 208] déclarèrent aussitôt leur position à l’administration hollandaise ; tout en offrant une indemnité au capitaine du navire à qui il fut renvoyé, indemnité qui fut acceptée par le capitaine, qui était probablement complice avec les détenus politiques de l’enlèvement de son navire.

Tout cela se faisait pendant que l’on menait et ramenait les détenus politiques de Cayenne aux îles de la Mer[52], et de là aux îles du Salut. Cavouée[53], Guillin[54] et autres[55] s’évadèrent dans un petit canot conduit par deux nègres et arrivèrent à Demerari à bon port.

Pêche[56], Couder[57] et M. Perrette[58], maire de Béziers, eurent moins de chance[59]. Arrivés près de Sinamarie, petite ville française, ces derniers durent échouer sur un petit bout de rocher, que nous nommions la Roche-Grise. Enfin poussé et repoussé par la tempête sur la roche, le maire de Béziers dut perdre la vie. Les autres ne vécurent sur ce petit bout de rocher dépourvu de toute végétation pendant six jours, qu’en pêchant quelques coquillages ; aucun navire ne passa, il fallait se décider à mourir de faim ou à se jeter à la nage. Pêche était un excellent nageur ; pendant six jours lorsqu’il avait encore des forces, il n’avait pu se résoudre à cette traversée périlleuse d’une lieue de large environ, et affaibli par la faim et la soif, il fallait tenter ce tour de force, d’audace ! sous peine de se voir mourir les uns après les autres.

Il y avait un autre danger c’était encore d’être dévoré par les requins qui abondent dans ces parages, toujours à cause du butin abondant que la fièvre jaune leur envoie.

[page 209] Enfin Pêche n’écouta plus que son courage dans lequel il voyait son salut et celui de ses compagnons. Ils avaient retiré du naufrage quelques bouteilles, il s’en attacha deux sous les bras, embrassa ses amis et se jeta à la nage, se dirigeant du coté de l’embouchure du fleuve de Sinamarie ; pendant cinq heures il nagea.

Pêche nageait bien, mais l’épuisement le gagnait ; ses amis le suivaient de vue dans la plus grande anxiété, parfois, pendant qu’il se mettait sur le dos pour se reposer. Ses camarades veillaient sur tous ses mouvements et à chaque instant ils croyaient le voir noyé, parce que la houle le cachait souvent à leurs yeux attentifs.

Ils ne comptaient plus sur son salut, et par moments ils se dressaient sur la pointe des pieds pour encore l’apercevoir, et ils l’apercevaient encore nageant avec une peine effrayante. L’espoir et le désespoir passaient rapidement dans leur esprit et se succédaient pendant une heure, qui leur sembla bien longue ; tant leur anxiété était grande !

Pêche n’était cependant pas loin du rivage, et ils avaient l’espoir que quelques embarcations finiraient par l’apercevoir.

Mais bon Dieu ! disaient-ils, il périra et nous mourrons aussi de la faim. Aucun navire ne passai ; tous les regards envahissaient l’Océan, rien que quelques oiseaux de mer planant sur leur tête et cherchant à se poser près d’eux.

Mais, est-ce vrai ? se trompent-ils ? On aperçoit [page 210] deux hommes ramant dans la direction où Pêche avait disparu aux yeux de ses amis, et puis sans parler, tous fixent et regardent attentivement tous les mouvements des rameurs dont l’un se retourne, se dresse, arrache de l’eau un homme.

C’était Pêche, mais sans mouvement, et cependant il respirait encore ; sa tête flottait hors de l’eau, par moments elle s’enfonçait ; il ne pouvait plus s’aider ni des bras ni des pieds, il n’était plus soutenu que par les deux bouteilles qu’il avait sous les bras.

Il est repêché ! disent-ils tous.

Mais, hélas ! était-il vivant ? ils l’ignoraient.

Quel supplice pour ces malheureux qui savaient que Pêche mort, le même sort leur était réservé.

Mais Pêche vivait ; il fut ramené à la vie par les hommes qui le repêchèrent ; il fut obligé de se reconstituer prisonnier. Les gendarmes purent mettre en hâte un canot à la mer, qui se dirigea sur la Roche Grise où attendaient mourants de faim et de soif les compagnons de Pêche ; ce fut seulement en apercevant celte embarcation que l’espoir leur revint.

Ils allaient être sauvés de cette mort affreuse de la faim.

Ils avaient la vie sauve, mais hélas ! ils n’avaient pas la liberté qu’ils cherchaient avec tant d’ardeur en s’exposant à de si grands dangers.

On les reconduisit à Cayenne, où ils durent suivre le même régime qu’auparavant.

Telles sont les évasions qui s’opérèrent à la Guyane [page 211] française, et les conséquences de ces évasions furent pour ceux qui les tentèrent, la faim, la soif, et pour quelques-uns la mort !

Mais retournons à Paramaribo, où quelques jours après l’arrivée des vingt nouveaux évadés, nous fûmes tous obligés d’aller à la quarantaine, place nommée le Piquet, en attendant, nous dit-on, que le bateau à vapeur qu’on avait envoyé à Cayenne pour prendre de plus amples renseignements fût de retour.

Cette nouvelle prison se trouvait à une des extrémités de la ville. Nous n’avions permission que d’aller à la campagne et non à la ville ; en outre, il fallait rentrer à huit heures pour répondre à l’appel. C’était un peu pénible pour nous d’être ainsi privés d’aller visiter les quelques amis que nous nous étions déjà faits.

Quant à moi, je n’avais qu’un mot à dire pour être libre, car j’avais eu la chance, en arrivant, de trouver un nommé Fougère, de Niort, qui se trouvait être un parent de ma femme. Il était estimé, et en même temps bourgeois de la ville. Être prisonnier pour plaire aux autres eût été une folie. J’écrivis donc deux mots à mon cousin à ce sujet, qui se transporta de suite chez le gouverneur pour obtenir de m’avoir chez lui, ce qui lui fut accordé immédiatement.

J’allai donc vivre chez mon cousin, libre de parcourir à mon aise toute la ville. Nous recevions de temps en temps la visite de charmantes jeunes filles des alentours qui nous apportaient de belles oranges ; un voisin surtout en possédait de superbes. C’était M. Louis [page 212] Sewnocks, un jeune homme de mon âge, chez qui j’allais chaque jour chanter tandis qu’il pinçait de la guitare. Je ravageais ses oranges en cassant des branches qui en comptaient jusqu’à une douzaine, et je portais les fruits à mes amis en prison, surtout à Carpeza. Nous allions à la chasse aux perroquets, à la pêche ; ce qui me procura l’occasion de voir des caïmans.

Quel charmant homme, que M. Sewnocks, sans parler de sa jeune et gracieuse épouse ; je garderai toujours pour de telles personnes un souvenir agréable, car c’est dans le malheur qu’un accueil est doux et préférable à toute autre chose !

Puis, vivre au piquet n’était pas si plaisant : c’était le lieu de supplice des nègres, c’est-à-dire où on leur appliquait les coups de fouet. Ils en reçoivent jusqu’à cent. Ils sont entre deux poteaux, après lesquels ils ont les poignets attachés, et le bourreau (qui est un nègre) applique le châtiment. Aux premiers coups, ils poussent des hurlements terribles ! Nous assistâmes une fois, sans le savoir, à ce spectacle navrant ; depuis, nous eûmes soin de nous en éloigner.

M. le procureur général vint nous visiter, quelques jours après notre transfèrement au piquet, pour nous demander si nous désirions travailler en attendant notre départ ; l’un d’entre nous prit la parole pour lui expliquer que notre état d’épuisement ne nous permettait pas de le faire, que nous désirions quitter le plus tôt possible les Guyanes, cette température étant trop [page 213] meurtrière pour l’Européen obligé de vivre d’un travail manuel.

M. le procureur général ne persista point, et, quelques semaines plus tard, M. Balin vint nous avertir que neuf d’entre nous devaient se tenir prêts à partir pour Demerara, Guyane anglaise.

Nous nous fîmes délivrer, Carpeza et moi, un certificat qui pouvait nous servir au besoin, car nous partions pour les États-Unis, et là, on change de nom facilement. Ce qui nous obligea de prendre une pareille mesure, c’est qu’un forçat s’était évadé de l’île Royale, et, arrivé à la Guyane hollandaise, s’était dit détenu politique, venant de l’île du Diable. On l’envoya près de nous, en cette qualité ; mais il ne put nous tenir un pareil langage, on se connaissait trop bien. Il nous raconta la vérité. Alors, nous le conseillâmes de partir et tâcher de s’embarquer pour la Guyane anglaise, vu que, là, il serait complètement libre ; tandis qu’ici, aussitôt qu’on aurait appris ce qu’il était, on le renverrait immédiatement à Cayenne.

Il partit dans la nuit ; mais, quelques jours après, il fut arrêté, mis en prison, et lorsqu’on eut pris des renseignements, on le rendit à l’administration française.

Nous fîmes donc nos adieux à tous nos amis. Il fallait aussi abandonner ma pauvre esclave ! elle, qui m’avait témoigné tant de sympathie ! si vous l’aviez vue, lorsque son maître lui annonça mon départ ; si vous aviez vu quelle tristesse se peignit sur son beau visage ! [page 214] Quels pleurs brûlants ! quelle profonde douleur ! — Je veux partir avec lui, disait-elle à son maître ; il le désire, il m’aime, je le sais ! — Et celui-ci lui rappelait qu’elle était l’esclave du gouvernement. Puis elle se frappait les seins et la tête, en disant : — Gado ! Gado (Dieu) !

J’étais témoin de cette scène, moi qui ne vivais que dans son âme depuis près de deux mois ! Ah ! qu’on me blâme ou qu’on m’approuve, je l’aimais ! Accusez la nature, si vous le jugez à propos ; je ne me suis point organisé moi-même, et ma douleur fut assez profonde pour me punir de mon crime, si c’en est un.

Je lui pressai les mains, l’embrassai, et pendant notre adieu, nos yeux étaient pleins de larmes ! On me pressait de partir ; je rappelai tout mon courage et m’éloignai en abandonnant cette pauvre jeune fille, et en faisant un signe d’adieu à ce cher M. Strop, ainsi qu’à sa famille, qui nous avait si bien soignés à notre arrivée.

J’arrivai à bord du bateau à vapeur le Paramaribo, qui était presque sur le départ. Je demeurai sur le pont, afin de revoir encore une fois ma chère esclave. Nous partîmes ! et lorsque nous passâmes, elle était sur le rivage, immobile, pâle, les yeux fixés sur moi qui emportais son bonheur. Je lui fis un signe d’adieu, elle garda son immobilité ; aussi longtemps que je pus distinguer le rivage, je l’aperçus à la même place.

J’étais triste ; Carpeza seul en savait la cause, et ne cherchait même pas à me consoler, tant il savait que [page 215] ma douleur était naturelle. Cependant, dans la soirée, lorsqu’il me vit un peu plus calme, il tâcha de me distraire en me montrant quelque beau site pittoresque qui bordait la côte.

Le surlendemain, au matin, nous arrivâmes à Demerara[60], et nous fûmes aussitôt conduits auprès des autorités anglaises, qui, après nous avoir interrogés un instant sur notre évasion, nous donnèrent à chacun cinq francs, et nous dirigèrent vers un hôtel.

Le lendemain, nous fûmes reçus par le gouverneur, qui avait témoigné le désir de nous voir ; il nous parla avec l’amabilité qui convient à son rang et à son éducation, en nous promettant de nous faire partir le plus tôt qu’il pourrait.

Chaque jour, il envoya près de nous pour s’informer si nous n’avions aucune réclamation à faire pour notre nourriture.

Nous passâmes là dix jours à visiter la ville, qui est beaucoup plus considérable que Paramaribo. Le port est plus grand, la rade plus garnie de navires, et des chemins de fer conduisent très-loin dans l’intérieur de la colonie ; les omnibus facilitent la circulation. L’hôtel de ville est d’une élégante construction. Chaque maison ressemble à un petit palais entouré de bois ; de grandes pièces d’eau avoisinent toutes ces maisons. Le marché est très-bien bâti et bien approvisionné. Le marché aux poissons est séparé de celui qui est destiné à la viande ; le marché aux légumes, aux fruits, aux fromages, est également séparé. De distance en distance, [page 216] des femmes vous vendent toutes sortes de boissons rafraîchissantes, composées par elles ; et tout cela est d’une propreté sans exemple. Il y a aussi des buvettes tenues par des Portugais, où vous trouvez toutes sortes de liqueurs et de vins. En général, toutes les buvettes et les salons de liqueurs sont fondées par eux.

Nous allions aussi, chaque jour, voir manœuvrer les nègres, qui font d’excellents soldats pour leur colonie ; les chefs sont blancs. Nous visitâmes aussi leur caserne et l’hôpital qui y fait face ; tous ces établissements sont d’une extrême propreté.

Enfin, après nous être bien distraits dans cette plaisante ville pendant dix jours, on vint nous avertir de notre départ ; on nous donna un pantalon et une blouse de laine. — « Avant peu, nous dit-on, vous trouverez un grand changement de température, car vous partez pour l’Amérique du nord. »

Et le lendemain matin, 1er novembre, nous nous embarquâmes à bord d’un brick, nommé l’Amazone de Baltimore, capitaine Crawin, chargé de sucre pour cette ville. Cette cargaison nous fut d’un grand secours durant la traversée, qui fut assez favorable, à l’exception d’un jour de forte tempête, en passant le golfe du Mexique ; le capitaine n’était pas très-rassuré et nous encore moins, car nous n’étions pas éloignés des côtes ; il craignait de voir la tempête se prolonger encore un jour.

Nous couchions sur le pont, dans une petite case en planches, qui n’était pas parfaitement close ; il arriva, dans la nuit, une lame qui se déploya sur le pont, et [page 217] qui nous couvrit un instant. Vous pensez bien que nous fûmes promptement debout. Le capitaine nous fit mettre dans des cabines pour sécher nos vêtements, et nous donna un peu d’eau-de-vie.

La température se faisait déjà sentir un peu plus froide, il y avait à bord un riche armateur qui se dépouilla de tous ses souliers, chaussettes, bas, pantalons et gilets, pour nous vêtir ; je regrette d’avoir oublié son nom, afin de pouvoir l’inscrire ici.

Le reste de la traversée se passa assez bien, et, le 21 novembre, nous arrivions à Baltimore, ville capitale de l’État du Maryland[61]. Le capitaine nous remit à chacun cinq francs de la part du gouvernement anglais, et nous débarquâmes, après lui avoir adressé de bien sincères remerciements.

 

Un nègre, qui était cuisinier à bord, nous emmena chez lui, nous disant que nous vivrions avec plus d’économie ; en effet, il nous fit très-bien souper, et ne nous compta que juste la somme qu’il avait dépensée. Le lendemain, il eut encore la bonté de nous conduire chez plusieurs Français, à qui l’on nous avait adressés, qui appartenaient à une Société philanthropique française ; ceux-ci nous accueillirent avec une bienveillance toute patriotique, payèrent notre hôtel, notre voyage jusqu’à Philadelphie, capitale de l’État de la Virginie[62], et nous donnèrent une lettre de recommandation, que nous portâmes au président d’une société française, qui nous fit le même accueil, nous remit chacun vingt-cinq francs, et paya notre voyage.

[page 218] Nous repartîmes le même soir pour New-York, où nous arrivâmes le 26 novembre 1856, à sept heures du matin. Cette fois, nous étions à notre destination et complètement libres : un grand miracle était accompli !

Quel était donc le mobile qui nous avait conduits ici, et nous avait fait braver tant de périls ? Ce mobile, C’était l’amour ! c’était la liberté ! deux des lois sublimes qui régissent l’univers. Quel mobile plus grand, en effet ? nul être ne respire, ne se meut sans lui : il est le germe de toute existence, de tout bonheur ; vouloir l’arrêter, c’est vouloir empêcher le flux et le reflux de la mer, car l’amour, c’est la vie ! Quand on dit : Je vis ! on dit : J’aime ! C’est cette joie de l’âme ! ces tendres émotions ! et cette source de larmes qui s’épanchent si douces pendant la joie et la douleur ! et cette contemplation éternelle ! et cette douce extase pour des riens, qui sont assez pour vous faire reconnaître toute la grandeur d’un Dieu ! O merveille ! Qu’est-ce donc que l’amour ? si ce n’est pas la sœur bien-aimée de la liberté ! car, tout ce qui respire a besoin d’être libre, comme tout ce qui est libre a besoin d’aimer ; sans l’une et l’autre loi, tout gémit, tout soupire ; plus d’harmonie, plus d’équilibre, plus de bonheur ; la nature entière est confondue, tout se perd, tout s’en va, tout se choque ; c’est le désordre ! plus de globes, plus de soleils, plus de lumière ; plus de Dieux étincelants dans l’immensité ! plus de chaleur, plus de vie ! plus de Dieu ! car ces deux choses, c’est une partie de son âme, c’est lui-même ! Dieu qui passe par tous les organes des êtres animés, [page 219] ainsi que dans la sève des plantes, comme dans les pores impénétrables des minéraux ; Dieu qui se reflète jusque dans le duvet d’une mousse et qu’on sent passer sans cesse dans l’âme pour vous dire : amour ! liberté ! espérance ! Qui donc ne s’inclinerait pas devant toutes ces grandeurs de l’infini !

Mais il faut cependant que je finisse de vous raconter mon histoire.

Nous passâmes à Philadelphie comme vous savez ; là, on nous donna plusieurs adresses pour des Français qui habitaient New-York ; entre autres, celle d’un nommé Gourieux, à qui je m’adressai directement. J’avais aussi l’adresse de M. Victor Baron[63], que j’allai voir le jour même de mon arrivée, et qui me reçut comme un ami ; il me fit accepter quelques gilets de flanelle qui me furent bien utiles ; puis, une paire de souliers, une cravate, une chemise, etc. J’étais accompagné de mon camarade Carpeza. Il nous invita à prendre quelque chose ; ensuite il nous conduisit dans un restaurant français, où il répondit pour nous.

Le même soir, je rencontrai un nommé Jules Ménier[64] et sa femme, qui tenaient autrefois un restaurant à Orléans ; c’était chez lui que nous tenions nos réunions de compagnons. Quel plaisir j’éprouvai en revoyant le père et la mère de ma Société, qui étaient pour moi de vieux amis. Je vous laisse à juger de mon émotion.

J’allai voir, dis-je, un nommé Gourieux, qui était président d’une Société française ; il s’y trouva plusieurs autres compatriotes. Après qu’on eut un peu causé, il [page 220] fut convenu qu’on ferait une souscription en notre faveur. On forma un comité, dont les membres étaient : Gourieux, Vaugely[65] et Ribot, chargés de recevoir le montant de la souscription.

Le lendemain, le Courrier des États-Unis, journal français, publia un article à peu près rédigé en ces termes : « Des hommes politiques français sont parvenus à s’évader de Cayenne (Guyane française), où ils étaient prisonniers ; ils sont misérables et font un appel à la bienveillance publique. Ils ont besoin de vêtements, d’argent et de travail. » Venaient ensuite les noms et la profession de chacun.

On fit imprimer des listes qu’on fit courir dans tous les quartiers de New-York ; beaucoup furent adressées à divers États de l’Union, mais ne revinrent jamais.

Tous les journalistes étaient à notre recherche pour avoir des renseignements sur notre évasion et les publier ; de sorte que pendant quelque temps on ne parlait plus que des évadés de Cayenne.

Le public répondit largement à l’appel qu’on avait fait en notre faveur, mais c’était avec beaucoup de peine que nous parvenions à toucher l’argent des souscriptions.

On me disait, à moi, que je n’en avais pas besoin, puisque j’avais du travail ; il est vrai que je m’étais embauché, le 2 décembre, comme tonnelier, chez M. d’Homergue, distillateur. Cet argent n’en était pas moins ma propriété, puisque la collecte était faite pour nous.

On ne voulait pas payer à Carpeza sa pension, parce [page 221] qu’il avait refusé d’apprendre l’état de ferblantier. Il était trop intelligent et trop indépendant pour se laisser guider selon les fantaisies de ces messieurs.

Tout le monde nous vint en aide, jusqu’au Siècle, journal de Paris, qui fit un appel en notre faveur. Les sommes qu’on versa dans ses bureaux furent envoyées à M. G… et remises entre les mains du comité, qui en disposa à sa manière, mais je ne sais comment. J’écrivis à un journal français l’Idée, qui se publiait à New-York, en le priant de vouloir bien publier la lettre suivante, afin de nous faire rendre des comptes. Mais il s’y refusa, car un de ses collaborateurs, le sieur Vaugely, faisait partie du comité de souscription.

Voici le texte de ma lettre :

« New-York, le 19 décembre 1856.

« A messieurs Vaugely, Gourieux et Ribot, représentants de la souscription faite en faveur des évadés de Cayenne.

« Eh bien ! messieurs, voulez-vous toujours amuser le public ? Soit ! amusons-le, disputons-nous !

« Aujourd’hui, c’est une scène nouvelle ! battons la grosse caisse. Faisons mousser l’affaire des évadés de Cayenne ! Eh bien ! est-ce assez ? que décidez-vous ? Un peu moins de comédie, je vous prie, fit plus de besogne.

[page 222] « Dimanche dernier, la voix des journaux invitait tous les souscripteurs à se trouver à une réunion convoquée pour y rendre des comptes ; mais, hélas ! désenchantement, personne ! Ces souscripteurs ont mieux compris que le comité ; ils ne s’y sont point présentés, ils ont pensé avec raison que ce qui était donné était bien donné, et qu’ils n’avaient plus rien à faire que de laisser aller les fonds à leur destination.

« Et vous, messieurs, pour faire votre devoir, vous n’aviez qu’à les imiter. Mais il n’en est point ainsi ; et à vous voir faire, on pourrait supposer que vous êtes plus avides de cet argent que ceux pour qui il est destiné. Puis, qui sait s’il ne faudra pas l’huissier pour obtenir de vous quelque chose ? Vous ressemblez un peu au dogue à qui on est obligé de mordre la queue pour lui faire lâcher prise. Mais, bref, rendons-nous à la réunion, pour voir ce qui s’y décide à l’unanimité. C’est que la vingt-cinquième partie de la souscription sera donnée à chacun des évadés de Cayenne. Très bien ! Il n’y avait pas besoin de délibérer pour cela ; c’était juste, à chacun son droit. Mais on veut faire autorité ! et, le lendemain, paraît un décret neuf, un décret de salon qui fut probablement fait en sortant de la réunion et qui vous dit : que celui qui travaille n’a plus besoin de l’argent de la souscription. Bravo ! applaudissez. Quelle adresse !

« Qui vous dit cela, messieurs ? et de quel droit nous refusez-vous ce qui nous est destiné ? Ne sommes-nous point évadés de Cayenne ? Puis, êtes-vous donc assez [page 223] intelligents pour connaître dans les yeux la misère de chacun. Je travaille, c’est vrai, mais cela veut-il dire que je n’ai plus besoin de rien et que je suis heureux. N’est-ce point assez d’avoir étalé toutes nos misères ; faudra-t-il encore ennuyer et attrister le public en venant lui dévoiler celles de nos familles ? Non, vous n’aurez point cette satisfaction ; puis, réflexion faite, qu’êtes-vous donc en cette circonstance ? Vous n’êtes point hommes appelés à diriger telle ou telle affaire ; vous n’êtes qu’un coffre, une banque, une maison de sûreté où sont les fonds que la pitié publique y a déposés en faveur de nos misères. Donc, chacun de nous a le droit d’aller réclamer la part qui lui est destinée, sans que vous ayez même celui de faire une observation.

« Mais si cet argent ne nous était pas nécessaire, ne saurions-nous pas en faire un aussi bon usage que vous ? Permettez-moi de vous dire que vous nous jugez bien mal. Ensuite, vous voulez établir une solidarité entre nous, mais ceci nous regarde et vous n’avez rien à y voir.

« A Baltimore, à Philadelphie, on nous est venu en aide, mais sans condition aucune ; on nous a laissé puissance et direction ; n’avons-nous pas su nous entendre ?

« Nous prend-on pour de petits enfants qu’on mène par la main chez le pâtissier, pour leur acheter un gâteau ? Encore une fois, nous sommes majeurs, nous n’avons que faire de tuteurs. [page 224]

« Je vous vois déjà vous récrier en disant que c’est l’humanité, le principe, qui vous commande cela ! Et qui a dit que je n’étais pas un défenseur de l’humanité ? Il faudrait que je fusse bien loin d’atteindre la dignité que l’homme doit avoir, si, en recevant la charité d’une main, je la refusais de l’autre ; mais encore, quoique je reçoive, je ne veux pas que quelqu’un me guide dans les dons que je puis faire, car le bien qu’on fait de cette façon est mal fait ; il faut qu’il découle de soi.

Non, jamais le bien ne s’impose

Il découle du sentiment ;

Semblable au parfum de la rose,

Il s’exhale en vous embaumant.

C’est une eau pure qui ruisselle

Et rafraîchit sans le savoir ;

C’est en soi l’unique étincelle

Qui se réfléchit sans miroir.

 

« Donc, s’il en est ainsi, messieurs, tâchez de réfléchir et de laisser chacun, selon son jugement, disposer de la petite faveur qui lui est accordée à la suite de son infortune.

« C’est un avis que je vous donne, et j’espère que tout se terminera pour le mieux.

« H. CHABANNE,

« Évadé politique de Cayenne. »

 

Au mois de juillet 1860, en passant à New-York, j’appris, par le docteur Tranchant[66] lui-même, qu’il avait [page 225] encore entre les mains un reste de la souscription et qu’il ne savait qu’en faire.

 

New-York, 16 mai 1857.

Chère famille,

 

Le printemps est déjà de retour ; à peine si nous avons eu quelques jours d’hiver, tandis qu’il paraît avoir été très-long en Europe ; les malheureux ont dû bien souffrir ; plus encore cette année que les précédentes, car la grande crise commerciale a dû, chez vous comme en Amérique, arrêter les travaux.

Depuis longtemps les récoltes sont bonnes, et cependant on souffre ; cette année encore se prépare des plus belles ! la nature est partout souriante ! l’ouvrier se réjouit d’espérance ! le laboureur est dans les champs, l’oiseau chante sur les arbres nus, en attendant le feuillage qui bourgeonne ; le soleil luit du plus brillant éclat pour achever de fondre la neige qui séjourne encore dans les bas-fonds ; les plaines et les montagnes sont déjà verdâtres, et avant que vous ayez reçu ma lettre, il est probable que j’aurai déjà couru à travers les prairies couvertes de marguerites et de violettes.

Je suis plus heureux que jamais. Et pourquoi n’oublierai-je pas les ingrats ? Oui, je suis heureux, libre ! et j’ai la santé physique et la santé morale. Mon imagination, qui, lorsque je mis le pied sur le sol des Etats Unis d’Amérique, n’était encore qu’à moitié saine, est revenue à son état normal, sous l’essor joyeux et rapide [page 226] de la jeunesse : passions douces et légères, et raison forte, volonté, persévérance. Amour ! liberté ! espérance ! ces trois sœurs me sourient, et je ne les enlacerais pas de mes bras nerveux ! et mon âme ne leur donnerait pas ses baisers ! Oh ! si. Je veux vivre, aimer, chanter. Pourquoi des claviers et des lyres ? pourquoi le poète et ses douces poésies, le temps et la lumière, le ciel, la nuit et ses étoiles, les fleurs, la nature enfin, si ce n’est pas pour s’enivrer quand la coupe s’emplit ? Sans ce joyeux retour du printemps, sans cette douce chaleur qui fait monter la sève, et germer, et fleurir, et mûrir, où serait notre vie ? O admiration du ciel ! sourire de Dieu !…

O mes frères ! aux premiers rayons du soleil du printemps, au moment où vous recevez cette lettre, les arbres sont en fleurs. Allez le dimanche en promenade, mais en famille surtout ! allez vous réjouir sous le feuillage, ne restez point tristes, égayez-vous ! Si le soleil brille, si les champs fleurissent, et si les oiseaux chantent, ce n’est que pour nous !

Allez donc au château du Nozet[67] visiter les cygnes blancs qui se jouent dans cette pièce d’eau à l’ombre de ce vieux saule échevelé ; délassez-vous, rafraîchissez vous à la fontaine qui tombe par cascades dans ce palais des cygnes ; courez les sentiers parfumés, mais ne dérobez point les fleurs, afin que ce plaisir vous reste ! Allez donc vous reposer, sous cette voûte de marronniers, à cette délicieuse fraîcheur. Ah ! comme tout cela prête à la méditation ! et que vous serez heureux [page 227] dans ces charmants lieux ! Qu’est-il de plus beau que cette grande plaine verte bordée de peupliers ? Ah ! si vous n’aimiez pas tout cela, qu’aimeriez-vous donc ?

Puisque l’homme est l’être intelligent parmi les créatures, qu’il est omnivore, c’est-à-dire qu’il vit de tout et qu’indistinctement tout le porte à l’admiration, réjouissez-vous, quoique je ne sois pas avec vous ; regardez la nature, puisque je l’aime ; je vous aime et je penserai probablement à vous dans le même moment. Nous ne nous entendrons pas, mais nous nous comprendrons. Vous vous direz : ce ciel que nous voyons, c’est le même qu’il voit ; ce soleil qui luit est celui qui le réchauffe, et ce doux, ce superbe flambeau, l’espérance ! n’est-il pas toujours ici dans nos âmes, n’est-il pas notre guide, notre soutien ?

Maintenant, j’ai à vous raconter la fête qui a été célébrée hier par les Irlandais. Saint Patrick est le premier missionnaire catholique qui, au XIe siècle[68], alla propager sa religion en Irlande ; qui s’y distingua par la guerre qu’il fit au paganisme, par son active propagande ; et il fut reconnu depuis comme patron de l’Irlande. C’était donc hier l’anniversaire de cette fête nationale. Tous les Irlandais étaient en grande toilette, chacun portant l’écharpe de sa société (il est bon de vous dire qu’en partie, tous les hommes sont enrôlés dans des sociétés de secours mutuels), avec bannières et musique en tête ; ce qui attirait un grand nombre de curieux, car il faisait très-beau.

Les ladies étaient installées aux balcons de Broadway, [page 228] 14e et 23e rues, qui sont les plus belles de New-York, et où devait passer le cortège.

Comme je n’ai pas beaucoup d’ouvrage, j’ai pu profiter de mon après-midi pour courir de musique à musique, ce qui me fit rentrer bien fatigué à la maison. Que j’aurais désiré que vous vissiez cette fête ; c’était assurément curieux !

Oh ! qu’il est beau le pays où il y a tant de liberté !

Mais changeons de sujet, mon frère, et parlons de toi.

Tous mes souvenirs sont là présents à ma mémoire et je vais t’en entretenir un peu.

J’avais huit ans, lorsqu’un jour, c’était dans la soirée, on vint à l’école m’annoncer ta naissance, je revins tout joyeux à la maison ; ma mère était couchée dans le lit où je couchai pendant bien longtemps, depuis, on le leva de près d’elle, et l’on me fit t’embrasser. Tu n’avais pas encore vu le jour ; chacun disait : oh ! le bel enfant, et l’on pleurait, en disant encore : pauvre petit malheureux ! il ne connaîtra pas son père.

Notre père dont la perte était récente. Je te vis donc presque naître, j’entendis tes premiers cris, comme je vis ton premier sourire. Tendre enfant ! comme nous t’aimions tous, chacun te donnait sa part de caresses. — Parfois notre mère, pour se délasser et travailler mieux à son aise, m’envoyait te promener, alors nous partions tous deux, emportant de bien suaves baisers, je l’assure. Tes deux petites mains s’attachaient à mon cou, et nous allions, soit au jardin, soit dans les prés, ou au pied de [page 229] la montagne où je pouvais rencontrer mes camarades, car, en te procurant du plaisir, j’en prenais moi-même.

Je t’asseyais sur les gazons à l’ombrage d’une baie, ou d’une charmille, ou d’un peuplier, et tu t’endormais. Pendant ton sommeil, j’allais jouer avec mes petits amis, et quand tes pleurs, tes cris, m’annonçaient ton réveil, j’accourais te consoler et t’embrasser, et puis nous retournions à la mère recevoir de nouveau ses caresses.

Telle fut la dot de notre enfance, ses baisers, son amour, son courage et son lait, partie de sa vie.

Nous grandissions, elle travaillait jour et nuit pour nous conserver le peu qu’elle avait économisé et nous donner un peu d’instruction, nous étions son seul espoir, car désormais, elle ne devait plus avoir d’autres soins que les nôtres, jusqu’ici déjà négligés ; elle voulait nous former à la vertu, afin que la route que nous devions parcourir ne soit ornée que de bonnes actions ; c’était la gloire à laquelle elle aspirait. Mes enfants, nous disait-elle chaque jour, ce qu’il faut avoir avant tout sur la terre, c’est l’honneur ; pour cela il faut fuir le vice et le mensonge, autrement l’on n’est point aimé et l’on est malheureux. Tels furent toujours ses conseils ! toujours ! toujours ! et cette mère, souffre et cette mère est séparée de nous. Mais ne désespérons pas de nous réunir bientôt, quoique le sort vienne encore de nous frapper par toi ; nous sommes forts, nous supporterons tout, car la mort même que j’ai déjà bravée deux fois ne serait qu’une lueur du flambeau qui pourrait nous [page 230] effrayer. Vous prendre, dites-vous, votre beau jeune homme, aimé et estimé de tout le monde. On dirait que vos propriétés ne valent pas deux mille francs, qui ne sont rien, tandis, que lui, est un trésor qu’on ne trouve que rarement.

Le perdre, lui ! cet enfant que j’ai bercé avec autant de soin que notre mère ; nous serions tous d’affreux égoïstes. J’ai plus d’expérience que vous, mes frères, parce que j’ai eu plus de revers ; et toi, ma mère, écoute ! Il est un terme moyen dans la vie ; lorsqu’on l’atteint, on est puissance ! on commande, et tout obéit ; avant et après ce terme, c’est enfance et vieillesse : là, il n’est pas de puissance. Toi, ma mère, tu as dépassé ce terme, tu retournes au berceau, obéis donc ! La liberté ! c’est la vie ! sacrifiez tout pour elle ; elle nous vient de Dieu ! elle est conséquemment plus précieuse que tout ce que vous aurez pu acquérir par vous-même ou hérité de vos ancêtres. Laissez brûler votre trésor pour vous sauver de l’incendie.

Et toi, mon cher ami, tu refuses la proposition que te fait ton patron, parce que tu crains de mourir et de laisser des dettes à ta mère ? Songer à la tombe, lorsqu’on est à peine sorti du berceau, à vingt ans ! Ah ! si j’avais songé à la mort, je serais encore dans les fers ! Pauvre insensé, pauvre aveugle qui ne voit pas qu’il est l’objet qui absorbe toutes les affections de sa mère et qui, dès lors qu’elle le perdra, peut en mourir de douleur. On croirait, à l’entendre parler, que tu n’as pas de courage ; que tu crains de travailler pendant [page 231] cinq années pour payer les avances qu’on te fait. Ainsi, mon frère, accepte la proposition que te fait ton patron, il a plus de raison que toi.

Il y a encore un autre moyen : vous avez des propriétés ; qu’elles viennent d’ancêtres ou que vous les ayez payées de vos sueurs, qu’importe ! il est des instants dans la vie où toute considération disparaît.

Toi, ma mère, te voilà vieille déjà ; depuis vingt et une années, toutes tes pensées, tes forces, tes soins sont constamment occupés à songer au bonheur de ton enfant que tu croyais aimer plus que nous, parce que tu le croyais plus malheureux, vu qu’il n’avait pas connu son père. Aujourd’hui, aimerais-tu donc mieux tes quelques morceaux de terre que ton travail, ton espoir de vingt ans, que la présence de ton enfant pendant sept années ; peut-être encore ne le reverras-tu jamais ! S’il en était ainsi, je me serais bien trompé sur tes sentiments et tu ne l’aurais jamais aimé ! tu serais une égoïste, je te détesterais et te renierais pour ma mère. Un jour, une heure vers ton enfant, n’est-ce pas cent fois préférable à tous les biens du monde ; ton bien te rapporte peu et tu ne le vois pas une fois par année ; puis tout cela n’a pas un cœur qui batte avec le tien ; il ne pleurera pas avec toi si tu souffres ; il ne versera pas une larme sur ta tombe, et peut-être envoies-tu ton enfant à la mort. Ah ! si jamais l’étranger menaçait nos libertés, oh ! alors, je te dirais : Aban donne tout lorsqu’il s’agit de défendre ta patrie.

Mais je sais trop que ma mère donnerait, avec ses [page 232] biens, sa vie, pour sauver son enfant ; lui que je voyais, à quinze ans, pleurer sur une insolence plutôt que d’y répondre. Tendre fleur de jeunesse qui ne fait qu’éclore à la vie, nous t’aimons trop, et si tous étaient des ingrats, s’ils méconnaissaient l’amour et l’amitié, seul, je voudrais te racheter ; non-seulement à cause des souffrances que tu as endurées, mais parce que je t’aime et que je donnerais ma vie pour ceux que j’aime ! Ainsi, au nom de la mémoire de notre père qui veille et nous observe ; au nom de l’amitié, de l’amour et de Dieu, obéissez-moi ! parce que j’ai raison et que mon inspiration ne vient pas de moi ; elle vient de plus haut. Non, il n’y a pas encore eu de mère qui, pouvant tendre la main à son fils, ne l’ait pas fait pour l’empêcher de tomber dans le précipice, à moins d’être dénaturée. Ah ! si vous étiez tous ingrats, ce serait à moi seul la tâche, moi, le plus affligé ; seul, je l’aurais aimé ! Réfléchissez !

Il est si doux de vivre en famille et en bonne intelligence comme nous vivions autrefois ! J’aime à me rappeler les souvenirs de ma jeunesse.

J’avais quinze ans, quand je vous quittai la première fois pour voyager et courir le monde, apprendre à travailler ; j’étais courageux et j’avais de l’ambition. Vous me donniez pour modèle mon père, qui avait été un bon ouvrier ; tout le monde me parlait de lui, et toi, ma mère, plus que tout autre ; tu étais fière de sa renommée et tu m’encourageais à marcher sur ses traces. — « Travaille, mon enfant, me disais-tu ; si, un jour, [page 233] tu voyages, tu parviendras, comme certains compagnons, à être le premier doleur[69] du port de Brest.

J’étais apprenti. Le matin, avant le jour, encore fatigué de la veille, je partais moitié endormi, les pieds nus dans de gros sabots, battant le pavé ; et le plus souvent, pour m’éveiller, je mordais dans une tartine de pain et de beurre que j’emportais pour boire le vin blanc de six heures.

Quelquefois, vous me plaisantiez sur la cause qui m’attirait chez une de mes cousines, et vous me chantier quelque chose à ce sujet pour me ridiculiser. Cela suffisait cependant pour me blesser au cœur, non pas par la chanson, mais par le motif que voici : c’est qu’en effet j’allais là avec bonheur ; j’y avais quelque chose de précieux : une jeune fille blonde, avec de jolis yeux bleus ! une petite campagnarde intelligente que j’aimais ! Et railler le motif qui m’attirait, c’était blesser cette fleur si tendre qui venait d’éclore en mon cœur, l’amour ! J’avais à peine treize ans, mais j’avais l’âme formée, pleine d’illusions, d’espérances, et la voir, la toucher, me conduisait au délire. Nous prenions nos repas tous deux dans la maison, et souvent ensemble, dans la même assiette ; on nous servait notre dîner. O bonheur ineffable ! J’ai cependant déjà lu quelques beaux ouvrages, mais je n’ai encore rien lu qui m’expliquât ce que je ressentis de ce premier amour. Lorsque j’étais forcé de m’absenter pour un jour entier, il m’était impossible de rien prendre avant mon retour, et les ouvriers qui s’apercevaient de cela riaient de moi et me raillaient. [page 234] Ah ! si Dieu leur eût donné un semblable bonheur, ils eussent un peu plus réfléchi sur leur propre existence.

Oh ! la belle enfant ! Ai-je besoin de vous dire qu’elle se nommait Finette ! Et dire qu’elle ne m’a jamais aimé ! Petite ingrate, tu aurais été bien heureuse si tu avais pu ressentir cette flamme naissante de mon âme, qui aurait plongé la tienne dans de si beaux rêves !

Je partais endormi, dis-je, à l’atelier, en chantant les airs joyeux et tendres que ma mère m’apprenait chaque jour ; ce qui entretenait l’amour que j’avais au cœur et me donnait du courage.

Ainsi mes jours s’écoulaient, pleins d’espérance et d’illusions naissantes, et le soir, fatigué, je rentrais près de toi, bonne mère, et, près du foyer, je répondais aux questions qu’on me faisait sur mon travail ; puis, tandis que ma tante me faisait une lecture, je m’endormais, Alors tu m’envoyais coucher, ou plutôt tu venais m’y conduire, car j’avais bien quinze ans que je voulais encore t’avoir près de mon chevet jusqu’à ce que je fusse livré au sommeil, tâche que vous remplissiez sans murmurer, toi ou ma bonne grand’mère. Avant de m’endormir, je te recommandais de m’éveiller de bonne heure, mais le lendemain, tu me voyais si bien endormi, que tu me laissais encore reposer ; quelquefois tu m’appelais, mais je me rendormais, ce qui ne m’empêchait pas de te blâmer, de pleurer et menacer de ne plus vouloir travailler si dorénavant tu ne m’éveillais pas. Oh ! que mon ardeur était grande !

Oui, il était doux de vivre en famille et en bonne [page 235] intelligence comme nous vivions ; deux familles dans une, quel beau lien ! Vingt fois je quittai la maison, depuis l’âge de quinze jusqu’à vingt-sept ans, et vingt fois je revins au foyer, où je retrouvais toujours mères et frères liés de la même amitié ; même table, même accueil, et je n’aurais jamais songé à un changement.

Cependant la dernière fois que je rentrai, je parlai d’inviter quelques amis à dîner ; ma mère me tira à part, et me dit que je n’étais plus chez moi.

Quel poignard m’entrait dans le cœur ! Est-ce que moi, j’aurais jamais songé à briser un pareil lien, à étouffer de si douces affections, et nées d’un âge si tendre ?

Mais, bref, laissons de côté tout ce qui peut faire de la peine, et, comme depuis bien longtemps cette lettre est commencée, je vais vous entretenir un instant de la fête qui a eu lieu le 4 juillet, et dont je suis plein d’émotion.

Car mon histoire est un abîme

Rempli dé trouble et de clarté

Qui de l’extrême pauvreté

S’évanouit dans le sublime.

 

Quelle histoire en vérité, plus misérable et plus délicieuse, car ces deux extrêmes marchent ensemble et d’accord. C’est la mort et la vie, la souffrance et la suprême joie, l’ombre et la lumière, l’ennui et la félicité, voilà ma vie depuis trois ans et les deux routes que j’ai suivies, un pied dans l’une, un pied dans l’autre, c’est cela que je vous dirai avec le temps, mais après la [page 236] fatigue le repos, après le bruit le silence, j’ai quitté la ville pour venir un peu me délasser et savourer à longs traits l’air frais et pur de la campagne. J’ai traversé la rivière de l’Hudson en bateau à vapeur pour aller à Hoboken, ville de l’état du New-Jersey.

M’y voici donc en repos assis sur le gazon à 50 mètres environ de la rivière de l’Hudson, que j’aperçois à travers les arbres du parc, j’ai cherché l’endroit le plus ombragé et le plus isolé, pour vous dire plus à mon aise mes impressions sur la fête de l’indépendance américaine. Mais autour de moi, circule une quantité de promeneurs, qui probablement sont aussi venus se délasser du bruit d’hier. Ici, amants, maîtresses, courent et folâtrent sur les gazons ; là, dans ce rond-point une famille fait un dîner champêtre ; l’oiseau, quoique peu chanteur, module ses chants dans le feuillage, qui s’agite, pour semer la fraîcheur. Je n’entends que des cris d’enfants, qui jouent sur les genoux de quelques vieillards et de leurs mères ; de douces voix de jeunes filles, qui dans leur bonheur, laissent échapper à l’écho qui le redit, un rire libre, clapissant, ainsi que quelques notes graves de cornet à pistons et du fifre, qui des danses champêtres arrivent jusqu’à mon oreille ; puis de jeunes enfants, qui courent après des papillons, passent et repassent sans cesse près de moi. Mais ceci ne me trouble pas, et cet ensemble de gentillesses forment une harmonie qui me procure un instant de bonheur. Tout sourit, tout chante, tout est amour sous le ciel, jusqu’à la fleur qui ouvre ses pétales parfumés [page 237] pour en embaumer l’air. Que tu es belle ! ô nature ! que tu es grand, mon Dieu ! ô loi suprême, incompréhensible à notre restreint entendement. Et pourtant je souffre dans ma solitude, et j’espère en toi, car les beaux jours reviendront.

Déjà quel délassement pour mon âme, que cette douce émotion, qui me pénètre à l’aspect de tes moindres tableaux ! Après le bruit, le silence, ai-je dit, et comme ce calme fait du bien, ce bruit que j’ai voulu entendre jusqu’à la fin pour me rendre compte de l’enthousiasme populaire, fête de l’indépendance aux États Unis, anniversaire du 4 juillet 1776.

La date du 4 juillet 1776 est une des plus glorieuses qu’aient eue à enregistrer les annales du monde ; il est peu d’événements, dont les conséquences aient été aussi immenses, aussi rapides, aussi heureuses pour un peuple, que celle dont le soudain enfantement de l’union américaine a été la source ; elle est à bon droit fière de ce grand souvenir, la nation à laquelle il a suffi de quatre-vingts années pour transformer son vasselage et sa misère coloniale en une nationalité qui a déjà plus de libertés, autant de richesses, presque autant de puissance, que n’en ont conquis pendant une longue série de siècles les peuples les plus puissants de la vieille Europe.

La première proposition de la déclaration de l’indépendance fut faite au congrès siégeant à Philadelphie par Richard Henri Lee, le représentant de la Virginie, dans la séance du 17 juin 1776, cet homme d’État [page 238] démontra que les colonies de l’Angleterre devaient se déclarer libres et exemples de toute obéissance à la mère patrie. John Adams, son illustre confrère, prouva et démontra quel serait le prix de tant d’efforts. Un continent affranchi, un asile, un foyer ouvert aux opprimés, aux proscrits de toutes les nations, aux immortelles renommées, pour les hommes qui auraient fondé le bonheur dans leur patrie. Une perspective aussi belle était bien faite pour séduire. Quelques opinions étaient encore divergentes, et la discussion fut renvoyée aux premiers jours du mois suivant.

Dans cette séance, après quelques modifications, la déclaration de l’indépendance, cet acte mémorable qui devint la base de l’existence politique des États-Unis fut unanimement voté par le congrès du 4 juillet 1776. Écoutez ces paroles de John Adams, dans une lettre qu’il écrivait à l’un de ses amis. « Le grand acte de l’indépendance est accompli, disait-il, c’est un des plus glorieux événements de notre siècle ! que la flamme des feux de joie nous éclaire, que des réjouissances publiques soient partout organisées. »

Ces recommandations étaient inutiles, car à mesure que la nouvelle du vote du 4 juillet arrivait dans les villes et se répandait au milieu des campagnes, le peuple laissait éclater sa joie de la manière la plus énergique, à New-York, à Boston, à Baltimore et dans toutes les capitales, la déclaration de l’indépendance était accompagnée par des réjouissances publiques, et toutes les brigades de l’armée américaine la reçurent avec [page 239] acclamation. De 1776 à 1783, malgré les luttes énergiques qui avaient lieu du nord au sud, de l’est à l’ouest des États-Unis, rien ne peut empêcher les citoyens de cette nouvelle république de célébrer l’anniversaire de la conquête de leur liberté, partout ce jour-là a été consacré par une fête générale qui commençait avant dans la nuit. Chaque cité rivalisait avec ses sœurs pour organiser un brillant programme qui à mesure que la population augmentait devenait plus magnifique et par conséquent plus brillant que celui qui l’avait précédé. Au milieu des réjouissances publiques, célébrées par les villes de l’Union, la ville de New-York est sans contredit celle dont la fête offre les plus émouvantes péripéties. La cérémonie du 4 juillet est la même chaque année, célébrée d’une manière officielle par une spontanéité publique, émanée des autorités du peuple et du clergé de toutes les religions, les uns organisent la revue usuelle des troupes du gouvernement et de la garde nationale, les autres se chargent de l’enthousiasme exprimé par des hourras frénétiques, et les derniers adressent au Seigneur des actions de grâce pour avoir protégé la grande république au milieu des vicissitudes intervenues dans sa prospérité depuis la déclaration solennelle de l’indépendance jusqu’à nos jours.

Mais procédons par ordre pour vous donner un aperçu succinct de la joie universelle. La plus grande licence règne aux États-Unis pendant la soirée qui précède et celle qui suit la fête, et que celte liberté d’exprimer son enthousiasme par tous les moyens brillants [page 240] les plus insolites est poussé aux limites les plus extrêmes durant la journée entière. S’il est devenu de bon goût pour tout ce qui se qualifie aux États-Unis du titre de gentleman et de ladies et pour tous ceux qui redoutent le populaire en liesse, d’émigrer le 4 juillet, et d’abandonner la ville au petit peuple, celui-ci qui ne se sent point gêné par la classe que, malgré l’égalité, il consent à regarder moralement au-dessus de lui, sort de la voie publique pour faire un tapage organisé.

Pour la bonne société, l’anniversaire de la liberté nationale est devenu un jour d’oppression plébéienne, on salue la gloire de la patrie en prenant la fuite, et l’on a horreur en fait de cette bonne souveraineté que l’on déifie en principe. Mais le vrai peuple, qui n’est point habitué à cette délicatesse de l’ouïe et de l’éducation raffinée, ne pense qu’à faire son plaisir et à représenter à sa manière la guerre qui agitait encore les colonies au moment où ses délégués signaient le glorieux acte du 4 juillet 1776. Quatre jours avant, quatre jours après celle grande fête, mais la veille surtout, les rues sont envahies par une foule de gamins et d’hommes mûrs, armés de fusils, de pistolets et de petits canons, on dirait, à voir cet arsenal ambulant, que c’est le jour de l’ouverture de la chasse, de tous côtés la poudre brûle, les détonations sont répercutées par les échos, comme par un commun accord, la fusillade est universelle ; aux éclats des armes défensives viennent se joindre les crépitations brillantes des pétards chinois (fire crakers) des fusées, des chandelles romaines, les hourras les plus [page 241] enthousiastes retentissent dans les airs et le canon qui tonne à bord des navires de la rade et sur les créneaux des forts du gouvernement salue ce noble étendard de l’union aux couleurs tricolores, aux trente-deux étoiles sur champ d’azur qui vient d’être hissé au sommet de tous les mâts, déployés sur les édifices publics, les hôtels et les maisons particulières. Le temps était magnifique et les nuages cachaient le soleil qui aurait donné trop de chaleur, à huit heures les cloches mises en branle annonçaient la prière et les ministres, prêtres et rabbins, prononçaient des discours pour demander à la Providence de toujours étendre sa main bienfaisante sur le pays.

A cette même heure la garde nationale de New-York, dont le total forme douze régiments divisés en quatre brigades, et formant un effectif, de dix mille hommes s’assemblaient dans les quartiers du haut de la ville, et après avoir été passée en revue par le président en costume de simple citoyen accompagné de son état-major, défilaient le long de Broadway, cette immense artère de la « ville impériale » jusqu’à l’hôtel de ville.

Pour un étranger qui débarque sur le sol américain rien n’est plus curieux que d’assister à cette revue, pendant laquelle il verra défiler devant lui des costumes appartenant à presque toutes les nations de l’Europe portés par ces hardis pionniers qui sont venus demander aux États-Unis, le bien-être qu’ils poursuivaient en vain sur la terre natale, Irlandais, Écossais, Français, Suédois, Prussiens, Autrichiens, Hongrois, Suisses, [page 242] Italiens et Espagnols, tous ont organisé une ou plusieurs compagnies de garde nationale dont l’uniforme est un souvenir de la patrie absente et des hauts faits de leurs pères. Les Américains ont emprunté à la France et à l’Angleterre la plus grande partie de leurs costumes, toutefois, dans cette bigarrure d’uniformes, ils n’ont point oublié celui de 1776, rendu si glorieux par les soldats qui servaient sous Washington, ce héros de la guerre de l’indépendance. Voyez passer cette compagnie qui rappelle aux yeux et à la mémoire l’habillement complet du général illustre : habit à la française à revers retroussés, bleus et chamois, le chapeau tricorne, les culottes blanches, les bottes à revers et les buffleteries de l’ancien modèle ; tous sont descendants des compagnons de celui dont les États-Unis sont fiers à tant de titres. Voici ensuite les Écossais aux jambes nues, dont les habits bariolés de mille couleurs sont rehaussés de la claymore[70] traditionnelle et de la poche armée du poignard à triple usage. Les Français marchent après eux, représentation fidèle de l’infanterie d’élite de France ; les Prussiens aux habits blancs, à passe-poils bleus ; les Italiens en costume vert et rouge, uniforme national prohibé par l’Autriche ; les Suisses, glorieux de déployer aux yeux de la foule le drapeau des 22 cantons ; les Hongrois, en petit nombre, mais tous héros de cette guerre illustre dont Kossuth[71] fut le Napoléon. Les voilà tous défilant avec ordre, prenant au sérieux la parole officielle, et marchant au son d’une musique dont la grosse caisse et le fifre font les principaux [page 243] frais. Cette simplicité prime-sautière d’harmonie, n’est point une faute d’art, c’est une tradition des premiers temps de la République américaine et si les oreilles sont longtemps assourdies par ce bruit insolite, elles sont souvent récréées par de la musique excellente des premiers instrumentistes du pays. Dans les rangs des Américains pur sang, on compte les Washington Greys, les hussards et après un grand nombre d’autres compagnies, les vétérans de 1812, au nombre de cent environ, vieux débris de ces régiments qui prirent part aux guerres de 1812, 1813, 1814 ; leur chef les conduit devant le maire de la ville, et reçoit de ses mains un drapeau brodé par une charmante Américaine qui désire garder l’anonyme, et tout ce défilé s’accomplit au milieu d’une foule avide de ce spectacle, se précipitant sur son passage et mêlant aux éclats du salpêtre des cris de joie et de patriotisme. De tous côtés le long des rues, sur les flancs des places, s’élèvent des barraques, des tentes, d’où coulent à flots le wisky et autres boissons des distilleries américaines, dont s’abreuvent hommes et femmes, les bar-rooms, les tavernes, les coffee-houses, sont envahis par la foule que les courses ou le soleil ont attirée et qui boit à toutes les gloires de l’Union.

Mais la nuit est venue, les théâtres qui ont donné une représentation diurne, se rouvrent pour le spectacle du soir, et tous ceux qui n’ont point trouvé place dans ce temple de Thespis, s’échelonnent devant Le City hall, Madison, ou bien à Tompkem Square, où, par les [page 244] soins de la municipalité, trois feux d’artifice éclairent les airs, passagères flammes, et retombent en gerbes d’or sur la foule ébahie, et avec le dernier éclat de la dernière fusée se termine la fête officielle.

Mais quatre jours encore, on entend à chaque instant ça et là un coup de feu, protestation manifeste d’un enthousiasme qui, nouveau Josué, aurait voulu arrêter le soleil, pour continuer le combat et prolonger la victoire. Mais arrêtons-nous là pour vous dire qu’une autre année, si je suis à New-York, je m’en irai aussi à la campagne pendant ces quelques jours de fête. Cependant le hasard pourrait bien me permettre d’aller vous rendre une petite visite d’ici quelque mois après l’hiver, le printemps ; tout change, tout se transforme dans la vie, rien n’est stable, mais tous les beaux jours reviennent après un long engourdissement, une profonde douleur. Chacun s’écrie :

Mon Dieu ! c’est lui, c’est le printemps,

L’amour, le bien qui recommence.

C’est le rideau de l’espérance

Qui se rouvre pour les amants.

 

Quelques jours sont encore écoulés depuis cette fête ; encore quelques mots sur celle occasionnée par la pose du cable transatlantique le 1er septembre pour la pose du câble électrique qui traverse l’Océan.

L’Europe est unie à l’Amérique ! On se parle d’une rive à l’autre, aussi facilement qu’on le fait à une table en buvant du laprée ou du griotte. Le temps est [page 245] rétréci ; conséquemment, l’existence de l’homme est allongée.

On vient donc de fêter cette grande œuvre avec un enthousiasme qu’on n’avait pas encore vu. Des centaines de mille d’individus des deux sexes et de tout âge, étaient accourus dans Broadway pour voir défiler en armes toutes les gardes de toutes les nations, dont chaque bataillon avait à sa tête une compagnie d’environ cinquante musiciens ; toutes les corporations y assistaient aussi, musique en tête, et tous ces travailleurs défilaient en jetant leur travail à la foule, qui les saluait de hourras effrénés ! C’était un spectacle admirable !

Tout cela était sur des chars parés de dorures, d’argenteries, de petits drapeaux de l’Union américaine et traînés par dix, douze, quatorze et seize chevaux panachés comme autrefois les chars des rois ; venaient ensuite les chars où étaient M. Cyrus Field, l’entrepreneur du télégraphe, et ses coopérateurs, que plus de cinq cent mille voix remerciaient par des hourras toujours renouvelés ! Les dames, à tous les balcons, à toutes les fenêtres et dans la foule, agitaient leurs mouchoirs au milieu de cris d’allégresse et de cette délicieuse musique.

Cette fête fut célébrée avec une même pompe dans toute l’Union.

Il fallait voir, le soir surtout, les illuminations ; on aurait dit une ville embrasée ; les pompiers faisaient pendant toute la nuit une promenade aux flambeaux, [page 246] traînant avec eux leurs pompes brillantes comme l’or, dans lesquelles se reflétaient toutes les lumières comme dans mille glaces ; et toujours la musique, et la joie, et les chants ! Quels concerts ! quelle harmonie ! Il faut être au milieu de ce délire populaire pour se faire une idée de cet enthousiasme.

A cinq heures du matin, de mon lit, j’entendais encore d’un instant à l’autre des airs de musique des cris et l’explosion des fusées qui n’avaient pas encore fini de monter dans l’air.

Oui, toute la nuit, chandelles romaines, feux d’artifice et fusées, qui, en éclatant, ajoutaient au ciel des milliers d’étoiles de différentes couleurs.

O puissance des hommes ! quand votre intelligence vous fait conserver d’une rive à l’autre de l’Océan, et jeter parmi les cieux des étoiles belles comme celles de Dieu ! vous ne parviendriez pas à établir la solidarité et l’amour entre vous ? Mais qui donc pourrait désespérer ?

Enfin, mes chers amis, après tout, je n’ai plus rien à vous dire : que je vous parle anglais ? vous ne comprendrez pas ; de ma distillerie ? il n’y a rien là dedans d’intéressant. Ah ! si, comme vous, je pouvais descendre chaque jour dans un jardin où il y a, pendant toute la saison, des fruits à foison, je pourrais vous dire quelque chose. Oh ! les bonnes cerises ! comme ça vous rafraîchissait la bouche ; et les prunes de monsieur, et les reines-claudes, et les saint-julien, tout cela, de notre côté, le long du mur ; comme c’était précoce et bon ! Puis, en descendant le sentier, le laurier en fleurs au [page 247] printemps et garni de paille en hiver ; puis les framboisiers, les pommiers de grain, les rosiers, les noisetiers ! et des violettes ! et ces vieux murs garnis de lierre, et, tout à fait au bas, cette grande haie de sureau en ruines, au pied duquel murmure un petit ruisseau. Ensuite, montez l’autre sentier, bordé de groseilliers rouges et blancs, n’êtes-vous pas obligés de vous baisser pour passer sous ce beau cerisier dont le fruit est si bon ? Et tous ces beaux pommiers ! ce gros pommier à larges branches, quel majestueux producteur que celui-là ! et cette double haie de cassis et de groseilliers qui formaient un rempart à la vigne ; les bordures de fraisiers, les arbres nains que vous avez plantés ! Vous ne me dites rien de tout cela, et vous ne savez que me dire ? De leurs fruits, vous en faites du cidre, du vin, de l’eau-de-vie ; ne sont-ils pas vos amis, ceux-là ? ne vous égayent-ils pas quelquefois ? et cette douce gaieté n’est-elle rien ? Ingrats ! Ils ne parlent pas, eux, mais ils se font sentir, ils valent bien la peine qu’on parle d’eux. Et ces deux gros noyers qu’il y avait à l’entrée, que sont-ils devenus ? Ah ! vous croyez peut-être que j’oublie tout cela ; oh ! non. Et vous ne savez pas comme le souvenir m’en est doux ; aussi doux que celui de ma bonne grand’mère, lorsqu’elle me donnait quelque argent pour aller voir les comédiens sur la place du Marché, ou chez Morin, pour acheter des gâteaux, et tout cela en cachette de nos mères.

Tant pis pour toi, grand’maman, si tu es grondée, mais je dévoile les grands secrets qui nous faisaient [page 248] tant de plaisir dans notre enfance. Ah ! si tous les petits enfants trouvaient des soutiens comme toi ! je veux dire que tous les petits friands seraient bien heureux ; il n’y a pas de meilleure éducation pour un enfant que d’être bon pour lui ; des caresses, c’est un trésor.

Aussi, mes frères, aimez vos enfants pour leur apprendre à aimer ; faites bien, pour leur apprendre à bien faire ; pour qu’ils soient respectueux, soyez-le vous mêmes ; aimez tout ce qui vous entourera, ils l’aimeront aussi ; battez-les, ils battront aussi leurs enfants, ils se souviendront d’aussi loin, tant l’imitation prend une large part dans l’éducation d’un enfant.

Eh bien ! puisque vous ne savez rien me dire, je vais vous parler de certains usages de l’Amérique ; il y a de bien bonnes institutions, mais il y en a de bien mauvaises aussi.

La loi du dimanche est maintenant strictement observée dans toute l’Union. Aucun établissement public n’est ouvert ; après huit heures du matin, vous ne pourrez même vous procurer du pain chez le boulanger ; le silence règne partout ; aucun omnibus ne parcourt les rues ; il n’y a que les chemins de fer (service traîné par des chevaux) qui vous conduisent assez loin dans la campagne ; point de théâtre, point de danses ; il ne faudrait pas qu’on vous surprît à jouer aux cartes dans votre domicile, vous payeriez l’amende. Il y a cependant quelques cafés chantants, mais c’est tout, et seulement le soir.

Si cela peut vous distraire, vous entendrez les [page 249] cloches d’environ sept à huit cents églises ; il n’y a pas de peuple plus religieux que l’Américain, mais leur religion est au moins payée par les sectaires.

On a supprimé jusqu’aux petits crieurs de journaux qui m’éveillaient si bien à l’heure du déjeuner.

Oui, le dimanche, on bâille, on s’ennuie, si l’on n’aime pas la campagne, où l’on rencontre toujours bonne et nombreuse société ; puis, la nuit venue, on rentre et on se couche, tandis qu’en France, ce jour-là est choisi pour les plaisirs, qui sont un délassement après le travail. Quel dommage ! un si beau pays ! Quels beaux lacs ! On voit des fleuves se précipiter dans la mer de quelques centaines de pieds de hauteur. Les chutes du Niagara ! la nature n’a, dit-on, jamais donné un spectacle aussi majestueux et aussi imposant ; que peut-on voir de plus curieux qu’un ouragan produit par des fleuves secoués et promenés dans l’espace ? Puis, le calme rétabli, tout se transforme en une luxuriante verdure, visitée par des milliers de curieux, tandis que, l’hiver, ces fleuves sont encore transformés en montagnes, en rochers de glace suspendus au-dessus de ces plaines couvertes de neige.

S’il m’est possible de visiter cette merveille du monde, je n’épargnerai rien.

Il y a aussi des sociétés de tempérance : des individus qui s’enrôlent dans des sociétés et prennent l’engagement de ne boire aucune sorte de liqueurs spiritueuses sous peine de payer l’amende. Mais ces sociétés, [page 250] qui étaient nombreuses au début, s’amoindrissent de jour en jour heureusement. Est-il rien de plus absurde ! faut-il avoir mauvaise opinion de soi ? Ne peut-on pas être sobre, sans s’enrôler dans une telle société ? Dès l’instant que vous reconnaissez que l’abus d’une chose est nuisible, le remède est trouvé ; c’est avec votre jugement, votre conscience qu’il faut prendre un engage ment.

Ces sociétés sont formées en partie d’Irlandais ; c’est le peuple le moins éclairé, le plus fanatique, et qui fait tous les travaux les plus fatigants, les plus sales et les moins lucratifs ; tandis que les Allemands, Français, etc., s’emploient dans les ateliers.

La mécanique joue un très-grand rôle dans la production américaine ; l’outillage est parfait ; aucune industrie qui ne soit exploitée par des machines. On a jusqu’à des instruments pour enfiler des aiguilles. C’est ce qui sème ainsi le bien-être en Amérique.

Les États-Unis sont traversés dans toutes les directions par des voies ferrées. C’est sur ce point que les Américains manquent de précaution ; ils suspendent un chemin de fer sur de grands poteaux qui remuent si fort lorsque les wagons passent, qu’on est toujours tenté de se croire perdu ; en effet, des accidents arrivent fréquemment. On ne se gêne pas pour faire passer le chemin de fer dans le milieu d’une ville, et on ne prend même pas la précaution de mettre des haies d’échalas ; mais les accidents ne rebutent pas les voyageurs.

[page 251] Les bateaux à vapeur brûlent ou se brisent en se heurtant et ensevelissent des milliers de personnes sous les flots ; tout cela, par l’imprudence des capitaines. Qu’importe ! on remonte de nouveau dans d’autres bateaux ou dans les chemins de fer.

Quelle quantité de navires il y a dans ce port, et combien de bateaux à vapeur circulent dans les rivières de l’Est et de l’Ouest qui bordent New-York ! Quelle activité ! quelle vie pour tout ce qui est affaire d’intérêt ; tandis que tout ce qui est amour languit, parce qu’on n’est pas libre d’aimer. C’est ce qui fait la prostituée et le loffer (vagabond). Si l’on veut faire choix d’une femme, il faut la fréquenter longtemps pour connaître son caractère ; la femme est protégée par les lois à un si haut degré, que souvent elle en abuse en accusant de l’avoir trompée un homme qui n’était pas le véritable séducteur ; elle vous oblige, ou de l’épouser ou de lui payer une rente, sinon, elle vous fait garder en prison jusqu’à ce qu’il lui plaise de vous en faire sortir. Cela empêche beaucoup de jeune gens d’aller courtiser, ce qui serait pourtant préférable que de courir les salons de liqueurs et s’abrutir. De son côté, la femme est privée des caresses qui lui sont indispensables, ce qui l’oblige d’en chercher dans la débauche.

Peut-être n’est-ce pas l’unique cause de la débauche ; mais c’est pour le moins la principale.

Enfin, je terminerai cette lettre on vous disant que les Américains n’ont pas eu beaucoup de plaisir l’hiver dernier, car il n’y a eu de neige que pendant quelques [page 252] semaines ; de sorte qu’ils n’ont pu faire piaffer leurs chevaux, légèrement et élégamment harnachés, qui emportent si rapidement des traîneaux magnifiques garnis des plus riches fourrures ; une quadruple grelottière ceint leurs flancs pour avertir de leur approche.

Quelles toilettes ! comme tout est en harmonie, et comme ils paraissent tous heureux !

Il y a aussi des traîneaux publics. Là, hommes, femmes, enfants, s’y entassent pêle-mêle, du matin au soir ; la nuit surtout, vous n’entendez que des cris des chants, et des hourras à n’en plus finir, au moment où les traîneaux se croisent : c’est un vrai rendez-vous de gaieté.

Je vais finir par vous ennuyer ; cependant j’ai encore deux mots à vous dire sur les établissements publics.

Vous pouvez, en prenant un verre de bière qui vous coûte cinq sous, déjeuner passablement ; dans tous les salons de bière ou de liqueurs, il y a sur le comptoir du pain, du saucisson et du fromage ; dans certains endroits, il y a plusieurs sortes de viandes. Vous pouvez aller manger sans boire, on ne vous dira rien ; mais peu de personnes osent le faire.

Les fumeurs, et les chiqueurs surtout, car ils sont nombreux, ont la même faveur ; il y a partout (même chez les épiciers qui vendent de la bière et des liqueurs), sur le coin du comptoir, une boîte qui contient du tabac et où tout le monde va puiser ; vous voyez un individu qui entre pour prendre une chique sans pour cela se [page 253] croire obligé de consommer ; et s’il n’y en a pas, il saura bien en demander.

Enfin, pour terminer, je vais vous dire qu’hier au soir, venant de visiter les docteurs Toutain[72] et Bergevin[73], je pris l’omnibus, et j’eus le plaisir d’avoir sur mes genoux la plus gentille Américaine. Les femmes ne se gênent pas plus que cela ; elles entrent dans une voiture ; s’il n’y a pas de place, elles se mettent sur vos genoux, sans même vous demander la permission ni s’excuser ; mais qui se plaindrait d’un aussi agréable fardeau ?

J’ai reçu des nouvelles de ma femme par madame Toutain, qui est allée à Rochelle. — « Madame Chabanne, me dit-elle, est la femme la plus estimée ; il n’y a qu’une voix pour faire son éloge, et sa petite fille est charmante ; je suis allée à l’école pour la voir ; croiriez vous que c’est précisément celle que j’avais remarquée dans la cour, et qui m’avait paru la plus intelligente, que la religieuse amena. Je lui donnai le portrait de son père qu’elle embrassa cent fois. »

Vous voyez que je suis bien satisfait d’avoir reçu d’aussi bonnes nouvelles. Ce qui ne m’empêchera pas d’aller, dans un mois, rejoindre M. Baron et vivre tranquillement au milieu des montagnes, des bois et des champs, jusqu’à ce que je puisse revoir la France et ma fille.

Vivre de chasse et de pêche, travailler autant qu’on le désire, presser tous les jours la main d’un ami, éloigné de l’égoïsme et de l’indifférence des hommes, n’est-ce pas une vie bien douce ?

[page 254] Quand vous recevrez cette lettre, vous toucherez à la vendange. Quels bons raisins vous mangerez ! quel plaisir de vendanger ! Égayez-vous ce jour-là, quand ce ne serait que parce que je le désire ; et puis, comme disait notre cher Béranger.

La vendange pour la jeunesse

Est le rendez-vous des plaisirs ;

Elle égaye encore la vieillesse,

Par d’agréables souvenirs[74].

 

Oui ! chantez, dansez, réjouissez-vous, au sein de la famille, au milieu des amis ! Qu’est-il de plus doux ? c’est toute la richesse ici-bas, c’est la récompense après la peine.

Adieu ! à une autre fois ; je vous quitte pour aller prendre mon café, manger une tartine de pain et de beurre avec un beefstake saignant.

Je suis, etc.

H. CHABANNE.

 

Baron-city, 20 novembre 1858.

Mes bons amis,

J’ai quitté New-York et n’en suis point fâché. Me voici donc à la campagne, au milieu des bois et des champs, dans l’État du Tennessee.

Je suis associé avec Baron ; nous cultivons en commun. Nous possédons cent quarante acres de terres l’équivalent de quatre-vingts hectares à la mesure [page 255] française. Nous en avons peu de défriché, car Baron n’est ici que depuis un an, et moi depuis quinze jours.

Notre propriété est tout en bois de hautes futaies : sapins, chênes, hicory (noyer), elle est entourée d’un large ruisseau qui fait une limite naturelle, lequel est ombragé par toutes sortes de fleurs : le calmia, le rhododendron, le chèvrefeuille, la vigne sauvage, l’érable à fleurs rouges, les mélèzes et les sapins blancs. Tout cela est en partie vert durant l’hiver et toujours en fleurs aux beaux jours ; c’est le refuge de faisans.

Que je serai-heureux de travailler libre, au milieu de cette belle, nature ! comme l’air qu’on y respire est pur et fortifiant ! Nos bois sont peuplés d’oiseaux, d’écureuils, de cerfs, etc., etc. Souvent je pense à vous, lorsque le matin, je pars au bois, ma cognée sur l’épaule pour abattre des arbres ; je me dis : — « s’ils étaient tous ici, comme nous serions heureux ! nous pourrions librement mêler nos chants à ceux des oiseaux. On sent la liberté ; on marche, personne ne demande : où allez-vous ? On parle, on ne regarde par autour de soi ; la joie peut partir du cœur et s’envoler à loisir ; rien ne la comprime ; on peut penser, rêver, la pensée se promène dans l’atelier, comme au foyer, comme aux bois, comme aux cieux. Oh ! que ne sommes-nous ici tous ensemble !

 

Notre maison est bâtie sur le bord de la route de Montgoméry à Jamestown ; on y arrive par une tonnelle qui sera garnie de vigne dans quelques années, et qui ne l’a été jusqu’ici que par des liserons.

[page 256] Nous abattons des arbres en ce moment pour semer l’année prochaine du blé et de la canne à sucre chinoise.

Dans quelques années, nous aurons du vin… Quand je pense que vous en avez de si bon cette année, du vin de la comète[75] ! du bon vin, du vin doux ; il doit piquer déjà ! On boit, on chante !

Ah ! que Dieu me préserve de l’ennui ! et je demeurai six mois sans récrire à ma famille à laquelle j’écrivis la lettre suivante toujours pour apporter quelque consolation.

Assurément, vous allez dire : Il est mort, il ne nous écrit plus. Non. Je suis encore là, et en bonne santé ; parfois ennuyé, souvent joyeux. Après tout, nous ne sommes pas sur la terre pour être toujours soucieux ; donc, vive la gaieté ! Je ne verserai plus de larmes, excepté des larmes d’amour ! Là, je suis toujours de la partie, toujours amoureux, passionné comme à quinze ans. Ce matin encore, dans mon lit, je lisais les poésies d’Alfred de Musset. Eh bien ! je ne pus m’empêcher de pousser de gros soupirs. Heureusement, la cloche sonna pour le déjeuner, et je quittai l’idéal pour le positif.

Je suis bien embarrassé aujourd’hui pour trouver quelque chose d’intéressant à vous raconter… Ah ! m’y voilà !

Au diable les montagnes du Morgan Couty pour le moment ; je m’y ennuyais à mourir, malgré cette belle perspective de bien-être. Nous sommes en ville : moi, fabricant de barils, et Baron, médecin.

[page 257] Je suis plus jeune que jamais ! mais de quoi allons nous parler ? De ma jeunesse ? Non. Vous la connaissez trop bien… De mon tour de France ? Non plus ; il n’est point complet, quoique j’aie visité Mâcon, Lyon, Clermont, Moulins, Orléans, Paris, Versailles, la Touraine, le Poitou. Je ne parle ni de Rochefort, ni de La Rochelle, pas même de Toulon, ni de Marseille, puisque je n’y ai vu que la terre sans apercevoir le ciel ; ni de toutes ces campagnes si belles au printemps, où l’on laisse, ainsi qu’une fleur qu’on effeuille, une partie de son cœur à l’ombre de chaque arbre du bosquet. Que de douces maîtresses ! que de beaux instants ! que de chers souvenirs ! Ces derniers seuls me restent.

Chère Marguerite, comme je t’aimais ! que de baisers ! comme nous courions d’ivresse en ivresse ? Quel est le lieu solitaire que nous n’avons pas visité ? Ah ! si tout cela parlait ! Chère femme ! amante de mon âme ! m’oublies-tu quelquefois ? Nous reverrons-nous ? Dieu seul le sait… Et vous, mes joyeux compagnons de voyage ou du tour de France, irez-vous encore à ma conduite ? Chanterons-nous encore ces douces chansons qui rendent si joyeux ? Peut-être ! En attendant, adieu maîtresses bien-aimées, cannes, couleurs et chansons, douces futilités, et vous, mes bons amis !

Cependant, laissez-moi vous raconter une histoire de ce temps-là. En 1848, je partais de la Charité-sur-Loire accompagné d’un jeune homme surnommé la Gaieté, et tonnelier comme moi. Nous nous dirigeâmes sur Nevers ; là, point d’ouvrage. Il fallait aller plus loin, et il ne [page 258] nous restait qu’une dizaine de francs ; encore cet argent semblait-il embarrasser mon compagnon de voyage, qui désirait se trouver sans argent, afin de voir ce qu’il en adviendrait. Ce fut chose facile. Il vendit même son violon pour le remplacer par une guitare. Mais ne possédant plus assez d’argent pour acheter cette dernière, nous fûmes contraints de nous présenter dans les lieux publics et de chanter sans instruments.

Le lendemain, nous partîmes de Nevers sans un sou dans notre poche ; il fallait bien débuter à la première ville. J’écrivis les chansons que nous devions chanter, afin de les vendre, ce qui réussit parfaitement ; nous avions pris pour associé un plâtrier qui ramassait la monnaie. Et nous arrivâmes à Moulins, où nous exploitâmes tous les cafés avec un assez beau bénéfice.

Après nous avoir interrogés sur notre profession, un monsieur nous demanda si nous désirions travailler ; nous ne pouvions assurément refuser. Le lendemain, nous nous embauchâmes, place de l’Allier, chez M. Vinatier, maître d’hôtel, marchand de vins en gros et fabricant de vinaigre.

Je travaillais là depuis près de deux mois, lorsqu’un jeune tonnelier voyageur vint voir mon camarade, qui appartenait à la société de compagnonnage. On s’en alla boire une bouteille ; en buvant, on s’échauffe. Ce jeune homme m’engagea à le suivre à Macon où l’on demandait des ouvriers. J’objectai que mes habits étaient au porte-manteau de mon patron et que je ne pouvais le quitter ainsi, car il était très-bon pour moi.

[page 259] « Bah ! dit-il, vous n’êtes pas obligé de le prévenir ; demandez l’argent qui vous revient sans dire que vous partez, et, lorsque vous serez arrivé à Mâcon, vous ferez demander votre malle ; on vous l’enverra. »

Tout fut ainsi fait, et je partis, emportant seulement ma doloire et mon cornet à pistons, n’ayant d’autre chaussure que des pantoufles.

C’était le 15 mai environ ; nous nous mîmes en route en chantant (j’avais vingt ans, qui ne chante pas à vingt ans !) Après quelques jours de marche, nous arrivâmes à l’embranchement de la route de Charolles et de Saint Bonnet. — « Quelle route prenons-nous ? » dit mon compagnon. Je répondis que la plus courte était la meilleure ; que j’étais fatigué. — « Passons par ici, dit-il ; j’ai près de Saint-Bonnet une petite maîtresse ; nous la verrons en passant.

Nous partîmes, et après quelques heures de marche, nous arrivâmes à la maison de P… P… qui était à trente mètres environ, dans le bois. Nous entrâmes, et, après les politesses d’usage, on nous invita à prendre quelque chose.

Mademoiselle P… était assez gentille ; elle repassait des dentelles. Mon compagnon s’approcha d’elle, afin, pensai-je, de renouveler connaissance. Comme je croyais ne rien avoir à faire là, je pris mon cornet à pistons et m’enfonçai dans le bois, cherchant des échos et jouant des airs de chasse et ce que je connaissais de plus joli ; mais je ne croyais pas avoir attiré près de moi mademoiselle P… qui me félicita et me pria de [page 260] continuer. Si j’avais voulu l’en croire, je serais encore dans les bois. J’étais galant comme on l’est à vingt ans ; toute occasion m’était bonne, et je profitai de l’émotion que j’avais causée pour dérober quelques bons baisers ; et, après lui avoir dit, aussi gentiment que possible, qu’elle était charmante, nous retournâmes à la maison, sa main dans la mienne.

La journée se passa en causeries, en petites promenades ; on chanta même ; le soir, on parcourut la ville.

Mon camarade, se voyant ainsi abandonné de sa maîtresse, partit le jour même pour Cluny, son pays. Je voulais le suivre, mais mademoiselle P… me retint de toutes ses forces. Je cédai facilement, et tout se passa on ne peut mieux.

C’était l’assemblée à Saint-Bonnet ; l’usage du pays est de donner un anneau à celle qu’on aime. J’étais trop galant pour ne pas me soumettre à cet usage ; j’achetai donc un anneau d’or que je mis au doigt de Mademoiselle P… qui ne contenait plus sa joie et qui brûlait du désir d’être seule avec moi pour me témoigner son amour et sa reconnaissance.

Je demeurai quelques jours dans cette famille, qui, lorsque je partis, me fit promettre de revenir, promesse que je tins un mois plus tard. La jeune fille se désolait et je pleurais avec elle.

Heureux âge ! où l’on a tant de larmes aux yeux. On dira sans doute que j’étais volage, inconstant ; j’affirme cependant que j’aimais sincèrement.

Enfin, me voilà à Mâcon : c’était le 20 mai. J’avais [page 261] encore cinq centimes dans ma bourse ; la pluie tombait par torrents, et j’avais mes pantoufles aux pieds ; je ne brillais pas ! Le jeune homme qui m’accompagnait m’invita à prendre un cognac, mais comme il lui manquait un sou pour payer la consommation, je donnai le mien pour finir le compte, et personne ne s’aperçut de la pénurie dans laquelle je me trouvais. Heureux âge où tout vous égaye !

Quant à ma malle, je me vis obligé d’employer M. le procureur de la république pour la ravoir.

Mais le soleil brille, la campagne est verte, les arbres sont en fleurs ; il y aura quantité de jeunes filles de toutes nations, qui vont aller se promener ; je fais donc ma toilette à la hâte, pour courir à ces joyeux rendez-vous, et je continuerai ma lettre au retour ; j’espère que cela ne vous fâchera pas.

 

Huit jours se sont écoulés depuis que j’ai laissé ma lettre à moitié achevée. Quelle belle promenade ! quel beau jour ! Je suis rentré tard, mais bien heureux. Ah ! cœur indomptable ! où s’arrêtera-t-il, et quand ? Toujours aimer ! Mais qui donc m’a appris, si ce n’est ma mère ? J’avais cinq ans à peine, que des chants d’amour pénétraient dans mon âme ; je me les rappelle tous. Comme je pleurais en chantant cela ! O ma joie enfantine ! ô ma jeunesse ! comme je vous aime ! Chère aurore, douces matinées, vous n’avez plus d’attraits pour moi ainsi qu’autrefois ; et toi, soleil ! chaleur, lumière, vie ! tout est cependant joyeux lorsque lu te lèves ; [page 262] heureux moment, où tout chante, tout prie, tout soupire et qui n’éveille pas mon âme.

En ce moment où je vous écris, il est cinq heures du matin ; c’est l’heure où l’esprit est tranquille, où l’âme est délassée ; je voudrais qu’une de vos mains fut appuyée sur mon cœur ; je puis à peine guider ma plume, tant il bat avec force. C’est encore un signe d’espérance ! qu’importe ! allons toujours.

Mais fou que je suis, où vais-je donc m’arrêter ? Qu’elle est rapide la pente qui m’entraîne ! Allons, mes larmes, coulez encore ! Pauvre lyre de l’âme, comme elle vibre avec force !

Lorsque je commençai ma lettre, je débutais par de joyeuses pensées, et je m’aperçois que je continue par des soupirs. Voilà l’homme, tantôt marchant sur des chemins parsemés de fleurs, et tantôt parsemés d’épines. C’est la vie, telle que Dieu nous l’a faite. Dieu, c’est le maître. Suivons notre route sans murmurer, car toutes ces tribulations, toutes ces douleurs, sont calmées par l’espérance ; ne nous plaignons donc pas.

Quand je pense que mon frère me dit qu’il n’aime pas ! Il a vingt-deux ans. Je ne comprends pas cela ; à cet âge, ne point aimer, c’est être bien malheureux ; cesser une heure d’aimer, c’est cesser de vivre une heure ; ne sent-il pas le printemps qui recommence ? les rayons du soleil de mai ne lui feront-ils pas monter le sang au cœur ainsi que la sève dans l’arbre ? C’est impossible. Que diriez-vous si les arbres ne verdissaient pas ? N’êtes-vous pas soumis aux même lois ? Ces [page 263] oiseaux font leur nid, ils aiment, eux, se réjouissent ; ils chantent la nature ! Ne serez-vous pas de même, insensés que vous êtes ? Vivez, au moins, fêtez donc l’ouvrier qui vous a fait ; puisqu’il vous a soufflé l’amour, aimez donc ; votre âme doit toujours être frémissante comme l’aile d’un jeune oiseau qui se prépare à son premier vol. Où va donc votre pensée, ne sort-elle point du gîte ? rien ne vous impressionne-t-il ? la fleur qui s’ouvre au premier souffle de la brise, au premier rayon de soleil, ne vous étonne-t-elle pas ? l’abeille qui va en prendre le suc ne vous fait-elle point penser à elle ? en voyant couler l’eau de la source, ne vous demandez vous pas d’où elle vient, où elle va ? le nuage qui passe ne l’interrogez-vous pas, ne cherchez-vous pas à compter les étoiles du ciel, ne vous demandez-vous pas d’où leur vient la clarté ? Encore une fois, si vous ne songez à tout cela, où va donc votre pensée ? ne méditez-vous jamais, mais comment vivez-vous ? Jetez donc vos regards dans l’immensité et dormez pour rêver.

Vous n’êtes donc pas heureux en famille ? Que ne suis-je avec ma fille ! Je me réjouissais tant de lui faire donner une bonne éducation ; pauvre petit ange, quand pourrai-je donc te revoir ? puis-je être heureux sans toi, si j’osais, je dirais : sans ta mère ; mais, puisque l’ingrate m’abandonne, il faut bien que je l’oublie, et l’enfant que j’aimais tant, avait à peine six ans, on l’envoyait dans une école d’enfants que les mères envoyaient là pour s’en débarrasser, afin de pouvoir travailler pour les nourrir. Elle était une des plus vieilles, elle était déjà [page 264] la domestique des autres : les mener au cabinet, les faire manger, les nettoyer, les reconduire chez leurs parents. Sa maîtresse d’école avait une vieille tante impotente ; quand la maîtresse sortait, on enfermait ma fille et une autre enfant pour garder la vieille tante, de sorte qu’une imprudence ou un accident eût pu mettre le feu à la maison, et brûler les deux enfants et la vieille femme à la fois. L’enfant emportait quelquefois un œuf pour son déjeuner, et du charbon pour le faire cuire, eh bien ! on lui faisait tremper son pain dans l’œuf cru. O tyrans infâmes, voilà ce que vous avez fait de mal, mais l’on voudrait vous aimer, que ce serait bien impossible.

Leurs portraits sont à New-York ; comme j’ai quitté cette ville avant l’arrivée de madame Toutain, qui les apportait, je n’ai pu encore les voir ; j’ai écrit il y a quelques jours à ce sujet, j’espère les avoir bientôt. Pensez que ma fille a bientôt cinq ans et demi ; comme elle doit être grande ! Bon petit ange ! c’est elle qui fait toute ma joie. Toute autre espérance est sortie de mon cœur. Que je serais heureux d’avoir cet enfant ! il me semble que la vie aurait encore quelques charmes pour moi, si je sentais sa petite âme se placer vers la mienne pour la consoler. Que j’aurais de bonheur de lui faire admirer la nature, et de lui apprendre à l’aimer ; n’importe où ! en France comme en Amérique.

Mais je ne suis point heureux ; mon âme est trop refroidie, je n’aime plus. Où donc est ma brûlante jeunesse ? Alors, je ne serais pas resté une heure sans [page 265] aimer, soit Finette ou Pauline, ou Marguerite. Belle ou laide, jeune ou vieille, il me fallait le contact d’une âme. O joyeuse vie ! as-tu fui pour jamais ? Jeunes filles, et vous, mes jeunes amis, parlez ! est-ce que je n’étais pas plein de gaieté ? Le jour, en travaillant, des chants et des ris[76], et le dimanche, au bal, les baisers qui se cadençaient avec l’harmonie de la musique ; pauvre musique, mais charmante et douce quand même, pour nous qui n’avions pas l’oreille exercée à la mélodie. Après le bal, le punch s’allumait, flamboyait, ou bien les vins fins coulaient à pleins bords, extra des délices de l’amour. Vous en souvenez-vous ? que nous étions tous heureux !

Aujourd’hui, tout est bien changé ; quand je vois un jeune homme qui se prépare pour aller au bal, moi, je me prépare à rentrer dans ma chambre avec ma solitude, et je rêve. Triste exil ! mais, hélas ! je ne rêve plus qu’éveillé ; mes nuits sont froides, mortes ; je ne chante plus en travaillant, je travaille volontiers tout un jour sans aller voir croître l’herbe, quand autrefois la neige ne m’arrêtait pas ; mes pieds ne cessaient de marcher que par l’extrême lassitude, qui ne m’avait pas encore atteint à l’âge de vingt-cinq ans. O douces illusions ! êtes-vous pour jamais envolées ? Non, pas encore. Non ! non ! non ! Je te vaincrai, affreux ennui !…

Il y a quelque temps, j’ai assisté à un bal donné au bénéfice d’une église en construction. J’ai été présenté à monseigneur l’évêque, qui félicitait tout le monde [page 266] d’avoir assisté à un bal donné pour une si bonne œuvre, et recommandait à tous de bien s’amuser ; seulement, il demanda qu’on s’abstint de valser en sa présence.

Dans un instant, je pars pour le théâtre ; on joue Lucie de Lammermoor[77].

A une autre fois ! Bonsoir !

H. CHABANNE.

 

Nashville, 15 mai 1859.

Ma bonne Léonie,

Je l’ai reçu, ton portrait ! Comme te voilà grande, toi qui n’avais pas quatorze mois quand je t’embrassai pour la dernière fois. J’ai bien souffert, ce jour-là ; je sentais à ma douleur que je ne te reverrais pas de sitôt. Pauvre petit être ! tu ne me connais que par mon portrait, cela ne suffit pas pour te donner une idée de moi, toi si jeune ! tandis qu’avec le tien, je peux très-bien reconnaître tes traits ; et je te verrais passer sur le chemin, que je m’écrierais : — Voilà ma Léonie ! Comme je courrais vite t’embrasser ! Oh ! je t’aime bien, va ! quoiqu’on m’ait reproché de t’avoir délaissée. Ils sont des calomniateurs, je te le dis, moi, et je n’ai rien au monde de plus précieux que toi, puisque tout ce qui me faisait trouver la vie douce s’est évanoui comme un rêve : l’amour de ta mère ! Moi, qui l’aimais tant, j’aurais donné ma vie pour préserver la sienne ; la moindre douleur qu’elle ressentait m’en faisait [page 267] éprouver une doublement forte. J’ai fait une bien grande perte le jour où elle a commencé à cesser de m’aimer. Pourquoi n’a-t-elle pas voulu t’amener près de moi ? on est si bien près de son père, si bien près de son enfant ! Qui donc l’a conseillée, et pourquoi Dieu ne l’a-t-il pas mieux inspirée ? Nous serions ensemble heureux comme par le passé ; je te verrais comme autrefois autour de moi ; et puis ce doit être si doux, les baisers de sa fille. Quel courage j’aurais à travailler, et avec quelle joie je rentrerais à la maison, sachant y trouver un pareil trésor ; tandis que, lorsque j’arrive dans ma chambre, tout est triste comme si la mort y avait passé.

Maintenant, cependant, je ne serai plus seul ; j’ai suspendu ton portrait au chevet de mon lit ; je lui parle comme s’il pouvait me répondre. En entrant, en sortant, je te regarde ; je te vois pensive, comme si tu connaissais ma tristesse. Parfois, je me demande comment j’ai pu exister sans t’avoir près de moi. Alors, combien je suis malheureux, comme mon pauvre cœur est torturé ! La prison, l’exil ont attiédi mon âme, mais pas assez pour m’empêcher de t’aimer. Je ne sais si je vivrai encore longtemps de la sorte ; mais s’il en est ainsi, je suis réellement à plaindre, je t’assure. Pour quoi ne pas mourir plutôt, quand il vous reste si peu d’espérance ! Plus d’espérance, et cependant, je n’entends autour de moi qu’un joyeux murmure d’amour ; car, pour écrire mieux à mon aise, j’ai cherché la solitude, le silence, et je suis au fond d’un petit bois.

[page 268] Aujourd’hui la chaleur est excessive, mais on ne s’en aperçoit point ici ; le feuillage communique sa fraîcheur ; les oiseaux se réjouissent, ils auront bientôt leur petite famille (je serais comme eux si j’étais près de toi) ; ils montreront bientôt à leurs petits le chemin de l’air ; moi, je te guiderais dans le chemin de la vie, et ensemble nous fêterions la nature.

Chère enfant, qu’ils sont beaux, les chants d’espérance ! Autrefois aussi, ma mère m’enseignait à les murmurer ; un rien fascinait ma brûlante imagination. Aujourd’hui, je n’ai plus au cœur que d’amers soupirs, que de brûlantes larmes dans les yeux ; que veux-tu que je devienne ? Car enfin, je suis presque hors de la nature ; tous les êtres ici-bas sont deux à deux pour s’aimer, et moi, je suis seul, sans le cœur de ta mère pour me plaindre ; je n’ai que le tien, celui d’un petit enfant, qui ne me comprend pas encore.

Pauvre petit ange de ce misérable monde, plutôt que de te porter la joie, je commence à l’initier à la douleur. Hélas ! t’apprendre la souffrance, c’est t’apprendre à aimer. Ah ! fasse Dieu que tu ne me comprennes pas ! Si jeune, ta voix ne doit chanter que l’espérance ! Mais à qui veux-tu que je dise mes maux ? aux arbres, au silence ? Tout cela est muet et ne peut me répondre ; toutes ces petites fleurs qui croissent au milieu des herbes et qui s’épanouissent sous ce feuillage ont de la vie, s’aiment et se parlent peut-être, mais ne nous entendent pas. Dieu ! je sais qu’il existe, mais je crains qu’il ne m’écoute pas, tant de personnes l’accablent de leurs [page 269] vains ennuis ! Que je m’adresse aux indifférents, ils riront de moi, et cependant, je ne puis garder le silence.

Ma chère Léonie, c’est avec toi que je parlerai dorénavant, c’est bien toi mon unique espoir. Oh ! comme je t’aime !

Que Dieu te conserve, s’il veille sur nous, afin que je puisse te voir un jour, et qu’il t’ouvre un chemin qui te conduise au bien : c’est la première prière que je lui adresse pour toi, et j’espère qu’il l’exaucera.

Qu’il est doux de parler avec son petit enfant ! Si tu sentais mon cœur, il bat comme si j’avais couru pendant une heure entière ; quelquefois il me semble te tenir par la main, l’embrasser, et, pour quelques instants, je suis heureux. Pourquoi mon rêve ne dure-t-il pas toujours ? Oh ! que je plains ceux qui perdent ce qu’ils aiment, et qui, comme moi, n’ont pas une jolie petite fille qui les attache à la vie ; car j’ai tout perdu, moi : l’amour de ta mère, que j’aimais plus que moi-même, Dieu m’est témoin ; la France, ma chère patrie, et ma mère, mes frères ; en un mot, toute ma famille, mes amis ; plus encore, il faut que j’abandonne ma langue native; tout m’accable, c’est à peine si j’ai le souvenir de mes malheurs ; tous les souvenirs qui m’aidaient à vivre me semblent n’avoir jamais existé.

Mais, parlons plutôt de toi. Tu as bientôt six ans. Tu avais à peine deux ans, que déjà tu lisais mes lettres ; peut-être pourras-tu lire celle-ci ; tu sais peut-être écrire ? Si tu pouvais me répondre, tu me dirais si tu as bonne mémoire, si tu apprends bien les leçons par cœur ; tu [page 270] dois aussi commencer à calculer, coudre, broder, etc., car on apprend tout cela à l’école. Et ton caractère, est-il joyeux ou sombre ? sais-tu chanter, aimes-tu le chant ? Quel effet produit la musique sur ta petite âme ? Ne sens-tu rien en toi qui s’agite, n’as-tu pas des pleurs dans les yeux ; n’es-tu point pâle et frémissante lors qu’elle chante la douleur, ou n’es-tu pas joyeuse lors qu’elle épanche sa mélodie, douce comme un sourire, agréable comme le matin ?

Chaque jour, chère enfant, jette tes regards et ta pensée vers l’infini, et tu t’en feras une idée. Et puis, la religion, c’est le travail, ce sont les sciences, ce sont les arts ; celui qui va à la recherche de toutes ces choses marche à côté de Dieu ! comme l’ignorant, qui ne veut point s’éclairer, afin de se rendre utile à lui-même et aux autres, qui ne voue pas son existence au bien, marche à côté du démon.

Il faut, à chaque instant du jour, penser au Créateur, non-seulement le matin, le soir, le dimanche, mais à chaque fois que tu auras la pensée libre. Oh ! penser, aimer, chercher à découvrir tout ce qu’il existe de trésors dans l’organisme de l’homme, c’est avoir l’intention d’arriver jusqu’à Dieu.

Moi, je pense, je travaille, je vis ; toi aussi, cherche, pense, travaille, et tu vivras.

Ma bonne petite fille, je vais peut-être trop t’en demander ; j’oublie que je devrais parler le langage d’un petit enfant ; mais j’espère que ta maman t’interrogera pour moi, c’est pour ton bien que je te dis tout cela ; [page 271] elle est bonne mère, je pense, et c’est son devoir de veiller à ton éducation.

Ma bonne Françoise ! toi que j’ai tant aimée, tu voudras bien me répondre pour notre chère enfant ; je me doute bien qu’elle en est encore incapable ; si cependant, elle savait écrire, je serais bien aise de voir de son écriture.

Je t’enverrai quelquefois des lettres ; en tout cas, j’écrirai toujours à mon enfant, qui me comprendra bientôt, et, quoique éloigné d’elle, je veux tâcher de concourir un peu à son éducation, tout en lui racontant mes vicissitudes. J’espère que tu auras la bonté de me rendre le service que je te demande avec tant d’instance.

Dites-moi ce que madame Toutain a dépensé pour vous, afin que je règle avec elle, qui m’avait fait espérer que vous viendriez au printemps. — « Si madame Chabanne ne vient pas avec moi, me disait-elle, c’est qu’elle veut habituer sa mère à cette séparation. »

Pourquoi, si tu avais envie de venir, n’es-tu pas partie avec cette dame ? une aussi bonne occasion ne se trouve pas tous les jours. Le printemps va finir ; voulez-vous venir ? j’enverrai l’argent nécessaire à votre voyage, et je me rendrai à New-York pour vous attendre. Nous y resterons, si vous le jugez convenable, ou bien nous reviendrons à Nashville, où la température est douce comme dans le midi de France ; c’est la contrée la plus saine des États-Unis ; on y gagne plus d’argent que [page 272] partout ailleurs, ce qui nous permettra de mener la vie la plus douce.

Dites-moi, je vous prie, votre intention. Je voudrais tant vous avoir avec moi ; on n’abandonne, ni on n’oublie pas aussi facilement ce qu’on a tant aimé.

Embrasse tous les jours pour moi ma bonne Léonie ! dis-lui de penser souvent à moi.

Adieu !

H. CHABANNE.

 

Ma bonne Françoise,

C’est aujourd’hui le 24 juillet ; il y a six ans ce matin, à six heures, notre chère Léonie venait au monde ; notre chère fille ! Tout s’était passé sans beaucoup de souffrances ; nous étions tous heureux autour de toi ; nous t’embrassions, toi, notre bien-aimée à tous ; mon cher amour, à moi, ma vie !

Depuis que je t’ai perdue, je n’ai pas été une minute tranquille ; mon repos est perdu comme mon bonheur. Quelle triste existence je traîne ! Si je pouvais seulement mourir !… Je voudrais vous revoir cependant vous que j’aime ; vous, mes deux guides, deux étoiles, deux pensées ! oui, je vous aime !

Ne le croyez-vous pas, ne le savez-vous pas, que je meurs du désir de vous revoir ? Si j’avais seulement de vos nouvelles !

O distance maudite ! affreux exil ! Je vous ai écrit il y a près de trois mois, je ne reçois pas de réponse ; [page 273] êtes-vous morts, ou vivants, vous, mon unique espoir ? mon pauvre cœur ! qui te fait tant souffrir ? et ma pauvre âme, qui la rend languissante, qui la brise sans la faire mourir ? C’est vous, votre absence. Je vous veux, entendez-vous ? O Dieu ! ils ne m’entendront pas !… Je veux vous voir ! je veux t’embrasser, ma Françoise, et t’avoir dans mes bras, ma Léonie ! vous redire encore que je vous aime pour toujours ; que personne ne vous aimera mieux que moi, car cela est impossible. Oh ! n’est-ce pas, nous serons ensemble toujours ! toujours ! le matin, comme autrefois, nous irons respirer l’air fortifiant, l’air pur de la campagne ; nous égarer dans les bois d’alentour, courir au Mail pour entendre cette douce musique ; le dimanche, nous chercherons d’autres plaisirs, nous visiterons nos amis ; et tout le reste du temps, je travaillerai pour vous faire oublier tous les maux soufferts. Oh ! fasse Dieu que vous vous réjouissiez dans mes pensées et que vous aspiriez à ces bonheurs futurs, mes doux anges ; l’une, mon cœur ; l’autre, mon âme ; toutes deux, ma vie, mon superbe amour ! Que ne vous ai-je dans mes bras, sur ma poitrine, sur ma bouche, mes adorées ! chère patrie de mon espérance !

Ce n’est plus moi qui vous parle, c’est ma douleur ; non pas une douleur pleine de larmes comme autrefois, c’est une douleur sèche, brûlante, qui me dévore incessamment et que rien ne peut calmer ; tout ce qui rendait mon âme ardente, passionnée, est évanoui ; tout est froid autour de moi. Je n’aime plus rien ; la [page 274] musique ne me charme plus, mon oreille est insensible ; j’ai vu verdir les bois, fleurir les jardins, sans être ému. La nature est muette, ou je suis devenu sourd à sa voix mystérieuse ; le chant des oiseaux ne m’intéresse pas plus que le calme de nos belles nuits d’été. Souviens toi ! quand nous allions ensemble hors de la ville, le soir assis sur l’herbe des forts, l’un près de l’autre, les yeux fixés sur les étoiles, la main dans la main et le cœur plein de frémissements amoureux ; souviens-toi de notre amour perdu dans nos baisers, de l’union de nos âmes, de nos serments, de nos pleurs dans la nuit, de nos doux rêves, constellation d’amour ! Alors, Dieu était avec nous. Mais depuis qu’il nous a abandonnés, tout est si bien changé pour moi ; peut-être es-tu heureuse, toi ! Tu m’as oublié peut-être ; ton pauvre Henri est-il encore dans tes pensées ? Il t’aimait tant ; ne l’oublie pas, ma pauvre amie ! Je suis ton pauvre mari, le père de notre bonne Léonie ! Je ne t’ai pas rendue malheureuse, je t’aimais, et à quel degré, grand Dieu ! Mon ardeur était infatigable.

Un jour, nous étions mariés depuis quelques années, nous partîmes pour visiter ma famille. Comme nous avions passé à Paris, voyage sur lequel vous n’avions pas compté, nous nous trouvâmes à court d’argent pour le retour. Je repartis pour La Rochelle, plein de cette ardeur qui fait vaincre tous les obstacles, où je passai deux mois pour gagner de l’argent nécessaire à notre retour. Deux mois éloigné de toi, à vingt-cinq ans, de toi, que je considérais comme la moitié de moi-même [page 275] et cela, pour te procurer un peu de plaisir. Était-ce de l’amour, et toi, souffrais-tu seulement de mon absence ?

Plus tard, tes parents devaient de l’argent. Eh bien ! ne me suis-je pas privé de nourriture pour acquitter leurs dettes ? Si je n’avais pas manqué d’ouvrage, tout se serait bien passé.

Quand je partis, j’espérais gagner davantage pour vous tirer de là et être heureux encore.

Pour tant de dévouement, aujourd’hui je t’en supplie, aime-moi donc, par pitié pour mes malheurs! Ton amour seul peut me rendre à la vie ! ton amour, c’est plus pour moi que tous les plaisirs, que toutes les richesses du monde ; c’est ma félicité ! c’est l’objet qui reçoit et seul peut recevoir ma tendresse ! Ma Françoise, ma Léonie ! vous, tout ce que Dieu a mis sur la terre pour mon bonheur, je vous aimerai toujours !… toujours ! !

Que ne sommes-nous ensemble ici où tout abonde ! quelle joie !

L’or me vient à pleines mains, et, plutôt que de l’employer à votre bonheur, je le dépense à des plaisirs éphémères, mais qui me sont indispensables, si je veux vivre encore, si je veux vous revoir ; il me faut toute cette distraction pour supporter la vie.

Pourquoi n’es-tu pas accourue près de moi avec notre enfant ? nous serions tous au sein de la félicité, de l’abondance. Ici, le plus malheureux ne manque jamais d’une bonne table ; il y a certainement des [page 276] misérables, mais ce sont ceux qui sont entraînés par de mauvaises passions, comme l’ivresse, le jeu, etc.

L’État où j’habite est esclave, mais l’abondance y règne. La fortune semble me sourire, et moi, la fuir. En vérité, à quoi me sert la fortune ? ma fille peut me renier pour son père, je n’ai pas aidé à l’élever, à la nourrir ; elle peut me le reprocher ; cependant, ce n’est pas ma faute, la cause que je défendais n’est pas déshonorante. Tu m’as reproché quelquefois d’avoir agi comme je l’ai fait. Mais j’étais guidé par mon cœur. Peut-on empêcher le ruisseau de couler, la mer de monter, la prairie de verdir et l’arbre de fleurir ?

Ecris-moi, je t’en supplie ; réponds-moi, apprends moi l’état de votre santé, fais-moi part de vos malheurs si vous en avez ; pardonne-moi si je vous ai offensés sans le savoir, mais parle-moi de ma fille. Si tu voulais venir, je t’enverrais de l’argent de suite pour votre voyage.

Adieu, mes anges, mon unique espoir ! Venez vite près de moi, ou je serai bientôt vers Dieu ! L’ennui me dévore, je ne peux plus vivre ; venez, ne me laissez pas mourir, je vous aime ; encore adieu, mes deux colombes, mes deux âmes !

Prenez tous mes baisers.

J’aurais voulu avoir ma famille avec moi, d’un autre côté l’on me tracassait pour le retour, on connaissait mon faible et ma belle-sœur, m’écrivait en ces termes : « L’hiver n’a pas été rigoureux et le temps est si beau à cette saison qu’on se croirait au mois de mai, on a fini [page 277] de tailler la vigne, je vais souvent passer une partie de la journée au jardin, soigner mes fleurs ; la violette est fleurie, la giroflée, le lilas sont boutonnés, les abricotiers et les poiriers, etc., les oiseaux chantent et je chante avec eux, le rossignol vient déjà nous égayer, il n’y en a peut-être pas où vous êtes.

« J’ai planté des fraisiers le long des plates-bandes et qui, je l’espère, en auront à foison, et qu’elles sont bonnes ! et les roses rouges, brunes, blanches, pompon ; les belles groseilles, les belles prunes, que nous avons ! comme il est beau ce jardin que vous avez tant aimé ! Nous apercevons toujours de notre fenêtre la campagne, et la Loire et les beaux peupliers du Berry, qui sont un peu masqués par les grands sapins de M. Brunat, que nous ne maudissons pas parce que c’est notre verdure d’hiver. J’aimerais tant parcourir avec vous tous les beaux lieux dont vous nous parlez et que nous aimons tant aussi, et puis votre neveu est si gentil, il vous aime tant, il embrasse si souvent votre portrait et il aimerait bien mieux, dit-il, vous embrasser ; espérez enfin. Et c’est avec toutes ces choses que j’aimais que l’on me donnait la maladie du pays, et puis vint l’amnistie[78] un peu plus tard et ma mère sollicita encore.

 

Pouilly, 22 août 1859.

Mon enfant,

J’espère que tu ne te le feras pas dire deux fois, tu as dû apprendre par le télégraphe l’heureuse nouvelle [page 278] de votre pleine et entière liberté ; tu devras te rendre aux doux embrassements de toute ta famille. Reviens ! laisse tous les préjugés derrière toi ; ta patrie te rappelle, accours ! Regarde les profonds chagrins de ta mère, si tu étais assez obstiné de rester à l’étranger, au lieu de revoir notre belle France où tu seras estimé de tous tes amis.

Reviens dans nos bras, je t’en supplie ; crois-nous, c’est au sein de ta famille que tu jouiras du vrai bonheur.

Tiens, lis plutôt un article que j’extrais du journal : « Amnistie pleine et entière est accordée à tous les individus qui ont été condamnés pour crimes et délits politiques ! Il faut avoir mangé le pain de l’étranger pour savoir combien il est cruel de vivre éloigné de notre belle France ; aussi nous avons la certitude que des milliers de cœurs tressailleront de joie comme nous, lorsque nous avons eu la conviction que la nouvelle dont on parlait vaguement depuis quelques jours était officielle ; dans les salons de la bourgeoisie, dans les ateliers des grandes villes, dans les chaumières de nos campagnes, que de mères, de sœurs, d’épouses pleureront de joie en attendant l’arrivée prochaine de leurs chers proscrits ! Ah ! la politique est comme les deux tonneaux que le vieil Homère place à la porte de Jupiter, le roi de l’Olympe : elle est tantôt douce, tantôt amère. Après les larmes et le deuil viennent donc la joie et l’allégresse ! Revenez, revenez de votre trop long exil, hirondelles bien-aimées ! Le climat de la patrie est [page 279] préférable à celui des autres contrées du globe, et la France n’a oublié, ni votre honorabilité, ni les services rendus par les administrateurs, par les hommes d’État, les savants, les philosophes, les poëtes, dans d’autres temps qui sont déjà loin de nous. Revenez ; qui peut prévoir ce que le ciel et les destinées de la France vous réservent ; tous ceux qui savent combien vous avez été dévoué à votre pays vous attendent avec impatience. Les portes de la patrie vous sont ouvertes par le décret du 16 août ; il y a des nuages à l’horizon, les nationalités se réveillent au souffle surhumain de 1789, et peut-être la France aura-t-elle besoin de votre concours filial. Revenez, votre mère commune vous appelle. »

Plus rien que ton retour,

Tes mères, etc.

 

Mes bons amis,

Vous désirez me voir, dites-vous ; je le pense, car, de mon côté, j’éprouve le même besoin. Revoir la patrie ! ce n’est pas seulement la France, mais sa femme, son enfant, sa mère, ses frères, ses amis, tous ceux qui vous ont aimé, estimé ; c’est le lieu où l’on passa son jeune âge ; la chambre que l’on habitait, les fleurs que la mère venait arroser chaque matin ; les arbres qu’on a plantés, qu’on a vus fleurir ; le fleuve qu’on a traversé, la vigne où l’on a vendangé, la table où [page 280] l’on a chanté. Entendre encore ces chants qu’on a entendus dans de plus beaux jours ; revoir un endroit où l’on a aimé, tout enfin ce qui vous rappelle un bon souvenir, c’est là la patrie ! Qu’importe la température ! un peu plus chaud, un peu plus froid, l’homme est assez intelligent pour se garantir des intempéries.

Dans toutes vos lettres, vous me parlez de mes intérêts ; sans doute, il faut y penser, mais il y a des limites, et je les connais.

J’aime mieux ma jeunesse et ma gaieté que tout l’or du monde. Voilà ma richesse, et je n’en veux pas d’autre ; car je considère chaque jour qui passe comme un peu de ma fortune perdue.

Pour devenir riche, il me faut user d’exploitation, c’est-à-dire prendre un peu du salaire ou du travail de chacun pour m’en faire un amas ; ou, pour mieux dire, priver chaque jour l’ouvrier que j’occupe d’une bouchée de pain dont il a besoin pour vivre, et ce n’est que les privations des uns qui font l’abondance des autres. Ne me parlez donc plus d’intérêts, je préfère votre morale ; car je ne consentirai jamais à vivre du travail d’autrui, tant que je serai fort et jeune. Si je deviens vieux, si je n’ai pas de famille, pas d’enfants pour me soutenir, n’ayant rien donné, je n’aurai rien à réclamer.

Que j’aille vers ma fille lui demander du pain, elle a le droit de me répondre que je ne lui en ai pas donné et qu’elle ne me doit rien ; car la grande loi qui régit le monde, c’est la réciprocité ; vous n’avez le droit de récolter que lorsque vous avez semé.

[page 281] Eh bien ! dis-je, si je deviens vieux, que je sois seul au monde, et que je ne puisse plus travailler, j’irai vers tous les honnêtes gens ; je leur dirai : Je suis vieux ; j’ai travaillé toute ma vie, je n’ai jamais été un ivrogne. Je leur dirai mes malheurs, et je les prierai ensuite de m’aider à subsister jusqu’à la tombe.

N’est-ce pas préférable d’y arriver de cette façon, que d’y envoyer les autres trop tôt en les privant du pain qui manquerait à leur repas ? Non, non, ne m’en parlez plus, laissez l’égoïste vivre de cette façon ; quant à moi, je n’y consentirai jamais. J’aime mieux la loyauté de mon cœur, ma gaieté, ma liberté. C’est vous seuls que j’aime, que je veux conserver ou reconquérir, si vous m’êtes infidèles : c’est là tout ce que je désire.

J’en étais resté là de ma lettre, hier dimanche. Ce matin, on est venu me chercher pour aller à la chasse ; je me suis laissé tenter. J’ai donc pris mon fusil, mes munitions et mon cornet, que je n’ai point oublié ; j’ai joué des airs dans les bois et le long de la rivière du Cumberland, où nous avons trouvé de charmants échos.

J’ai tué deux lapins et neuf tourterelles ; mes amis en ont tué plus ou moins ; enfin, nous voilà encore dans la nécessité de faire un festin d’amis ; le vin est cher, mais il coulera à pleins bords, ainsi que la bière et le whisky ; il y aura des dames ; qui sait si nous ne danserons pas ! Qui vivra verra, dit le proverbe.

J’ai été bien affligé en apprenant la mort de mon cousin. Quel malheur pour mon oncle d’avoir perdu tous ses enfants à l’âge de vingt ans ; pas un ne lui reste [page 282] pour prendre soin de sa vieillesse ainsi que de celle de son épouse ; il faut croire que chacun a sa bonne ou sa mauvaise destinée ici-bas. Marchons quand même ; si je commençais à me plaindre, je ne sais quand je finirais ; car il est des chagrins, des maux dont on ne guérit jamais, tant ils sont profonds. Toutes ces promenades, ces courses, ces plaisirs, tout cela ne veut pas dire qu’on soit excessivement heureux ; mon cœur est grièvement blessé ; j’aspire au doux moment où je presserai ma femme et ma fille dans mes bras ; cette dernière a maintenant six ans. Quel courage aurais-je à travailler si j’étais près d’elle ! Mais que voulez-vous qui m’encourage ? Tous mes plaisirs ne sont point réels ; ma vie n’est qu’éphémère. Quand je pense que je ne vis pas une heure dans un mois ! encore c’est en rêve. Jugez si je suis heureux, loin de tout ce que j’aime.

Je vous écris cela dans ce moment, parce qu’un profond ennui me dévore ; je voudrais pouvoir ne pas vous le dire, mais il me semble que j’éprouve un peu de soulagement. Que cependant tout cela ne vous effraye pas, je suis habitué aux chagrins ; ils ne détruiront pas ma santé, elle est toujours parfaite ; consolez-vous donc avec moi, et peut-être nous reverrons nous bientôt.

Bonne grand’mère, comme elle se réjouira en me voyant ! Qu’ils étaient bons les fruits qu’elle apportait du jardin dans un petit panier garni de feuilles de vigne ! Peut-elle encore y aller ? Faites-lui revoir ces [page 283] lieux qu’elle a tant aimés. Pauvre grand’mère, la meilleure de nous tous ; celle qui nous a le plus chéris, celle qui a le plus souffert ! Je n’ai pas besoin de vous dire d’être bons pour elle, je sais bien que tout le monde l’aime autant que moi qui, après sa maladie, même en son absence, n’ai jamais marché que sur le bout des pieds quand je passais dans sa chambre, tant j’avais peur de troubler son repos.

Adieu ! soyez heureux, vous tous qui êtes ensemble.

A Jean-Pierre, je lui désire une femme le plus tôt possible, riche ou pauvre, pourvu qu’ils s’aiment. Qu’est l’existence sans la joie du cœur, et cette joie ne peut venir que du contact de la femme.

A Cadet, je lui souhaite d’être heureux aussi avec sa femme et son enfant. Qu’ils ne se quittent pas d’un instant. Qu’ils se souviennent du mal qu’a causé son absence. Ah ! si je pouvais les revoir un jour, je ne les quitterais plus que pour mourir ; je les ai tant aimés ; j’avais tant de plaisir en les revoyant à chaque instant du jour ! Que nos promenades étaient douces ! Aussi, quand je regarde ma solitude, j’en suis effrayé moi même ! Non, il ne faut plus y songer. Puis, après la douleur, l’ivresse recommence aussi.

Si j’avais la patience d’écrire, je vous enverrais une petite pièce de vers que j’ai composée sur le lieu que j’aime le mieux, aux environs de Nashville.

Bonjour à mes amis,

 

H. CH.

 

[page 284] Pouilly, 18 janvier 1860.

Mon cher Henri,

Nous avons appris par ta famille que tu n’avais pas l’intention de revenir au pays. Puisque vous pouvez rentrer, chacun se demande pourquoi vous n’en profitez pas pour embrasser vos familles et voir encore vos amis, qui ne vous ont point oubliés.

Enfin, pour te parler franchement, mon cher ami, moi, je trouve que, pour faire un bon citoyen, il faut commencer par être bon mari et bon père ; car, après tout, avez-vous donc l’intention de finir vos jours sur une terre étrangère ? préférez-vous donc l’exil à vos devoirs les plus légitimes et les plus sacrées ? car nous voyons arriver tous les jours des hommes de cœur, et, après avoir tant souffert, il est bien doux de se retrouver parmi ceux qui vous croyaient perdus pour toujours.

Je ne t’en dis pas davantage, et fasse le ciel que tu me comprennes ; toute ta famille t’en saura gré.

Je finis en te pressant la main d’une bonne amitié et t’assure qu’on te reverra avec plaisir.

A. B.

 

Cette lettre fut la dernière que je reçus d’Europe, et qui me donna tout à fait la maladie du pays.

Lorsque j’appris la nouvelle de l’amnistie, je n’avais [page 285] que très-peu d’argent, et je venais de prendre un engagement de six mois pour apprendre le métier d’ébéniste et tapissier.

Mon apprentissage fini, je n’avais pas d’argent, quoique gagnant un dollar par jour (5 francs). J’avais écrit au consulat français, à New-York, pour obtenir la somme nécessaire à mon retour dans ma patrie, mais on me répondit par la lettre suivante :

New-York, 22 septembre 1859.

Monsieur,

Par votre lettre, en date du 15 de ce mois, vous m’avez manifesté votre intention de profiter de l’amnistie accordée, le 16 août dernier, par S. M. l’Empereur, et vous m’avez demandé de vouloir bien pourvoir aux frais de votre retour en France.

Je ne puis que vous informer que les instructions qui m’ont été adressées, à cet égard, jusqu’à ce jour, m’autorisent à délivrer librement des passeports. Je ne saurais, en conséquence, satisfaire à votre demande, en ce qui concerne les frais de retour.

Recevez, monsieur, l’assurance de ma parfaite considération,

Le Consul général de France,

MONTHOLON.

 

[page 286]

RETOUR EN FRANCE.

 

D’après cette lettre, il m’était donc impossible de rentrer en France ; et cependant j’étais rongé par l’ennui ; je ne pouvais plus prendre de nourriture. Tous les quinze jours, et, puis toutes les semaines, il me fallait changer de boarding (pension). Plusieurs fois, je commençai d’écrire à ma mère, mais mes lettres étaient si tristes, qu’en les relisant je m’apercevais que les lui envoyer serait lui causer de profonds chagrins. Pendant une maladie de près de huit mois, que je fis à New-York, je lui avais laissé croire que j’étais en parfaite santé, et que chaque jour je me plongeais dans les plus délicieux plaisirs.

Mon apprentissage fini, je demandai à mes patrons trois dollars d’augmentation, mais il ne m’offrirent que huit dollars par semaine. J’avais l’intention de rentrer, et il m’aurait fallu trop de temps pour économiser mon voyage ; je sentais pourtant qu’il m’était moralement impossible d’attendre aussi longtemps pour partir. Je résolus de m’établir ; n’ayant pas d’argent pour acheter mon enseigne, je la fis moi-même. Je m’annonçai comme tapissier français, réparant, nettoyant et vernissant toutes sortes de meubles ; restaurant aussi la sculpture.

Je posai mon enseigne la nuit. Le lendemain, je fis des cartes que je distribuai, tout en faisant mes offres de service.

[page 287] La nuit précédente, il y avait eu un incendie ; on me donna à réparer tous les meubles qu’on avait sauvés ; cela m’arrangeait à merveille, moi qui commençais avec neuf dollars, somme qui n’avait pas été suffisante pour acheter tous mes outils.

Je travaillai trois mois durant lesquels je fis quelques économies. Quand je pensai avoir assez d’argent pour arriver en France, je partis sans en informer personne, excepté ma maîtresse de pension, une bonne vieille Française à qui je confiais toutes mes peines secrètes. J’aurais pu en informer d’autres personnes, mais une seule parole pouvait me retenir ; je préférai garder le silence.

Je vendis mon mobilier, mes outils d’ébéniste, de tapissier, de tonnelier ; le tout, presque pour rien.

Le jour de mon départ arriva, il fallut partir pour revoir la France, ma famille ; d’un autre côté, j’avais peine à quitter ce pays où j’avais trouvé de si douces affections, sans lesquelles je n’aurais pu vivre. J’avais juré de donner ma vie, plutôt que d’abandonner ces lieux. Il me fallait déjà quitter cette chère et nouvelle patrie avec tout ce que j’aimais, à qui je ne laissai que l’adieu suivant :

Adieu ! mon pauvre et cher amour,

Nous n’irons plus à la fontaine

Lorsque viendra la fin du jour.

Et tandis que mon âme en peine

Tristement cherchera la tienne,

Tu n’attendras plus mon retour.

 

[page 288] Le jour arriva, dis-je. Je pris un express pour emmener mes bagages au bateau. Je fis en sorte de prolonger le temps, afin de le manquer. Dix heures étaient passées, je payai mon express et le renvoyai. Un instant après, un voisin me demanda si je ne partais pas. Je lui observai que j’avais manqué le bateau : — « Mais non, dit-il, c’est le bateau qui prend les dépêches ; il ne partira qu’à midi. »

J’allai prendre des renseignements et emportai mes bagages.

J’embarquai dans le moment où l’on détachait le câble qui tenait le bateau au rivage. Heureusement, car une minute plus tard, je débarquais pour ne jamais repartir, tant ce départ me troublait.

Quelle révolte de l’âme ; toujours se faire violence ! D’un côté, l’amour vous attache, et de l’autre le devoir. On devrait obéir à tous ses sentiments. Le devoir l’emporta sur l’amour ; mais quel combat ! quelle souffrance ! Briser de si doux liens pour en renouer d’autres et les briser encore peut-être. Quels troubles ! J’avais peine à me soutenir, tant j’étais faible ; depuis quelques jours, je n’avais pris que peu de nourriture.

Je m’assis, et l’œil humide, je regardai pour la dernière fois ces lieux où j’avais tant aimé. Quels adieux !

Plusieurs jeunes gens vinrent me demander la cause de ma tristesse. Je ne répondis pas. Lorsque le premier moment de douleur fut passé, je leur racontai en peu de mots toute mon histoire, qui m’attira la sympathie de tout le monde. Chacun m’offrit des livres que [page 289] j’acceptai, quoique je m’en fusse procuré à l’avance et que je mis de même à leur disposition.

Nous descendîmes la rivière du Cumberland, qui tombe dans le superbe fleuve de l’Ohio, que nous remontâmes jusqu’à Cincinnati, en longeant l’État du Kentucky et de l’Illinois. Je me reposai quelques jours dans celte dernière ville, et je repris le chemin de fer pour-New-York, où j’arrivai dans les derniers jours de juin.

J’avais compté sur de l’argent qui m’était dû pour compléter mon voyage ; mais les personnes avaient quitté New-York pour aller à Constantinople. J’étais vraiment désappointé. Pour travailler, j’étais bien faible et pas certain de trouver de l’ouvrage de suite.

J’allai rendre visite à M. Henry Léger, marchand de vins et d’eau-de-vie en gros, à qui je racontai mes déceptions. — « Si vous voulez de l’argent, m’a-t-il dit, pour retourner en France, je vous en donnerai. » Je ne m’attendais certainement pas à de telles largesses de la part d’un homme qui ne m’avait vu que quelques fois chez mon ancien patron ; je répondis que je réfléchirais, et le remerciai.

Je me rendis de suite au consulat français pour voir M. Meunier, charmant jeune homme que j’avais connu à mon arrivée à New-York. Je lui communiquai mes intentions, et il me répondit qu’on me donnerait la moitié de la somme nécessaire au voyage. J’appris cela avec un grand plaisir et retournai dire à M. Henry Léger que j’acceptais aussi sa proposition. Il me [page 290] demanda la somme qu’il me fallait : je lui répondis que trente-cinq dollars me suffiraient. Il me les donna sans que je pusse lui témoigner ma reconnaissance autrement que par le silence, tant j’étais touché de tant de générosité.

Je m’embarquai dans la même semaine, à bord d’un bâtiment à voiles (le Herzagen van Brabant) qui faisait le transport d’émigrants de Londres à New-York, correspondant avec Hambourg et le Havre.

Ma santé était si frêle, que je ne sais comment je pus supporter la mauvaise nourriture du bord. Enfin, après vingt-huit jours de navigation, nous arrivâmes à Londres, où je visitai le Palais de Cristal ; le tunnel qui passe sous la Tamise ; le Jardin des Plantes et Hyde Park. J’y séjournai pendant cinq jours.

J’écrivis à ma mère mon arrivée à Londres ; il y avait sept mois qu’elle n’avait reçu de mes nouvelles ; du Havre j’écrivis de nouveau, de peur que mon arrivée ne produisît une trop forte émotion, ce qui pouvait être dangereux pour tous.

On était donc prévenu ; je pouvais arriver, revoir la France, y demeurer ! Quel trouble ! quelle crainte et quelle joie !

En arrivant au Havre, les gendarmes emportèrent nos passe-ports ; mais je pris le chemin de fer sans y songer : ma seule pensée était d’arriver et de revoir ma famille.

Je passai à Paris sans m’y arrêter, sans chercher à voir s’il était encore embelli, ce beau Paris ! J’attendis [page 291] l’heure du départ dans un restaurant voisin de la gare du chemin de fer.

A onze heures du soir, je montai en wagon et j’arrivai à Pouilly, vingt-quatre heures après.

J’étais au sein de ma famille ; l’émotion empêchant de s’adresser la parole, on s’embrassait les larmes aux yeux. Chacun peut se faire une idée de notre joie à tous, après six années de la plus cruelle séparation. Se revoir, quand on n’y comptait plus !

Mais je n’avais encore vu qu’une partie de ma famille ; il fallait revoir, ma femme et mon enfant. Être si près, comment vivre sans courir les revoir ? Etaient-ils morts, vivants, malades, en bonne santé, heureux ou malheureux ? Depuis dix mois, je n’en avais reçu aucune nouvelle.

Je demeurai à Pouilly plusieurs jours, afin de me reposer de mes longues fatigues ; mais je n’y tenais plus.

Je partis donc, après m’être un peu dé lassé. Aussitôt en voiture, mon cœur commença à battre, comme si je les eusse déjà aperçus ; et cette émotion, qui dura trente heures, augmentait à mesure que j’approchais de La Rochelle.

Allait-on bien me recevoir ? je l’ignorais ; car j’avais écrit une lettre de Pouilly, à laquelle on avait eu le temps de répondre, et on ne l’avait pas fait. Cependant cette lettre m’eût à moitié guéri de mon mal.

L’émotion m’affaiblissait au point que, parfois, je n’avais pas la force de répondre aux questions que des [page 292] voyageurs m’adressaient. Tout ce qui m’entourait me paraissait suspect ; dans des moments de faiblesse, je craignais de mourir avant de les revoir. Lorsque j’étais un peu mieux, j’avais peur d’être arrêté. Mille pensées m’accablaient.

Nous venions de quitter la dernière station ; bientôt j’aperçus la mer, et puis La Rochelle. Mon cœur battait avec plus de force encore.

Le convoi s’arrêta ; je descendis sans songer à mes bagages, et me dirigeai du côté de leur domicile. Je pris la rue Saint-Claude ; la pluie tombait si fort, que je m’arrêtai dans un atelier de tonneliers, à qui je demandai l’adresse de madame Chabanne. Ils me l’indiquèrent.

Comprenant mon impatience, le besoin d’arriver, ils me prêtèrent un parapluie, afin que je partisse de suite.

J’arrivai à la maison ; ma belle-mère était seule. Je demandai ma femme ; on me répondit : — « Vous ne pouvez pas la voir aujourd’hui ; vous ne la verrez que demain. — Mais où est-elle ? » On ne me répondit pas. Je demandai ma fille, on me répondit qu’elle était en classe ; mais on ne voulut pas me dire où était l’école. Je m’adressai à une voisine ; on lui avait défendu de parler. J’allai de maison en maison dans le voisinage ; personne ne put ou ne voulut me rendre raison ; personne ne prit ma douleur en pitié.

Je pensai à madame Audoin, chez qui ma femme allait autrefois en journée ; elle devait savoir où elle était.

[page 293] O chère dame ! vous la comprîtes, vous, ma douleur et ma misère ! et vous me donnâtes votre sympathie, vos bons soins. Que serais-je devenu sans vous, sans votre bonté et celle de votre père, votre mère, votre mari, vos enfants, vous tous qui m’avez accueilli, secouru dans ma faiblesse, excité à prendre un peu de nourriture ? Vous qui, en tous points, avez cherché à satisfaire mes désirs ; vous préveniez tout ce qui pouvait me rendre à la vie, jusqu’à envoyer chercher ma femme et tâcher de la découvrir.

J’étais presque sans voix, je pouvais à peine parler ; mes pas étaient chancelants.

Un jeune homme que je n’oublierai de ma vie, Gustave Babin[79], m’accompagna dans le lieu où elle était en journée. C’était à un kilomètre environ de la Rochelle. Nous partîmes en échangeant quelques rares paroles dans la route. Un cabriolet passa, il était précisément conduit par le fils de la maison où ma femme travaillait ; je le priai de me laisser monter près de lui, et mon conducteur discret s’en retourna pour ne pas assister à cette entrevue.

Deux-demoiselles étaient dans la voiture ; mais je ne m’en aperçus que lorsqu’elles en descendirent.

Cherchez maintenant à comprendre ce qui se passait en moi en entrant dans cette maison où j’allais enfin trouver ma femme. On me fit asseoir, et je posai mon chapeau sur la table. J’avais de longs cheveux qui étaient tout mouillés ; je ne sais pas trop à quoi je ressemblais.

[page 294] Ma femme était descendue dans le village ; impatient de son retour, je partis à sa rencontre, et je l’aperçus. J’allai droit à elle. Sans lui parler, je cherchai à lui prendre la main ; elle se retira en me disant de la laisser tranquille. Imprudente ! J’avançai vers elle de nouveau, en la priant de me laisser l’embrasser ; elle me refusa, en me disant que je l’avais trop fait souffrir.

Nous arrivâmes à la maison. Je lui demandai de venir avec moi ; elle me répondit que je pouvais repartir, qu’elle ne consentirait jamais à vivre avec un homme qui l’avait rendue trop malheureuse durant le temps de son mariage. Publiquement, elle déclara que je lui avais fait tout subir, excepté que je ne l’avais point frappée.

A ce mensonge odieux, je ne pus m’empêcher de regarder lé ciel, implorer Dieu, cette justice ! et protester en son nom pour réfuter une pareille calomnie.

J’ai publié ses lettres, m’a-t-elle jamais reproché un mauvais traitement ? Et puis, telle je la traite ici, telle je l’ai traitée toute ma vie, telle je la traiterai, à moins qu’elle ne mérite mon mépris.

Une dame lui fit cependant observer qu’elle avait tort de me recevoir ainsi ; mais elle continuait d’affirmer qu’elle ne voulait pas vivre avec moi, malgré les observations que je lui faisais sur l’avenir de notre enfant.

Si je n’avais pas eu de famille, je serais reparti de suite pour ne jamais revenir ; mais je résistai à cette tempête injurieuse.

[page 295] Pendant ce temps, on avait préparé une voiture pour nous reconduire à La Rochelle ; mais elle persistait à ne pas vouloir m’accompagner ; et, lorsque je faisais une observation, elle détournait son visage pour rire.

Je bravai toute injure, et nous montâmes en voiture. Pendant le trajet, je pleurai, je lui pris la main et l’embrassai de force. A notre arrivée, notre enfant était là ; je la pressai contre mon cœur en la couvrant de baisers, et je voulus de nouveau embrasser sa mère ; elle ne voulut pas y consentir. Je tâchai de renouveler mes caresses à ma fille, elle imita sa mère, me repoussa en poussant des cris affreux ; je l’effrayais depuis qu’elle voyait sa mère s’éloigner de moi. O misère ! ô douleur !… Le comprenez-vous, maintenant, mon mal ? Je résistai ! je demeurai calme, quoique indigné, brisé, méprisé. Je suppliais sa mère de revivre avec moi, je lui promettais de la rendre heureuse. Enfin, je montai me coucher, elle ne voulut pas me suivre. Elle fut ce pendant un peu touchée de tant de douleur, puisqu’avec la prière de sa mère, elle me laissa l’embrasser.

Le lendemain, on était un peu plus calme. Mais, le surlendemain, on repartit à sa journée. Enfin, nous recommençâmes à vivre de la vie de famille, calme et tranquille comme autrefois ; mais, malgré le retour de ce bonheur, je ne pouvais pas chasser l’ennui qui m’accablait, je ne pouvais plus vivre à La Rochelle, et je résolus de quitter ce pays pour venir vivre à Pouilly, au milieu de la sympathie et de ma famille. Nous étions sans argent, je vendis quelques meubles que j’avais [page 296] fait faire avant mon départ de La Rochelle, ainsi que mes outils, et je pus réunir une somme suffisante pour notre voyage.

Je suis maintenant à Pouilly heureux ; parce que ma fille capricieuse est devenue plus douce, m’aime et pleure lorsque je sors sans elle ; ma femme s’ennuie de mon absence. Ai-je bien fait de ne point abandonner cette chère famille, qui n’eût fait, en avançant dans la vie, que de se plonger dans une plus mauvaise voie ?

Non, je ne l’ai pas souffert ; j’ai voulu vous sauver. N’ai-je pas bien fait, et ne m’en récompenserez-vous pas par votre conduite et votre amour ?

Ne pouvant pas braver mes ennuis depuis mon retour, j’avais désespéré de recouvrer ma santé et de retrouver la vie ; mais maintenant, je suis calme. Je travaille pour dédommager ma famille de ses misères ; je regarde ma vie passée comme un rêve, et je vis heureux au sein de la société, en cherchant à mériter l’estime et la sympathie.

 

 

FIN

 

 

PARIS. — Imp. P. DUPONT ET Cie, rue J.-J.-Rousseau, 45.

 


[1] Agricol PERDIGUIER est né le 12 frimaire an XIV à Morières (Vaucluse). Compagnon menuisier, dit Avignonnais-la-Vertu. Représentant montagnard de la Seine à la Constituante en 1848 et à la Législative de 1849. Arrêté lors du coup d’État, expulsé par décret du 9 janvier 1852, il s’exile à Bruxelles, Anvers, puis à Genève. Rentré en France en 1857, il s’établit libraire et c’est lui qui édite ce texte. Décédé le 26 mars 1875 à Paris. En 1881, sa veuve obtint une pension au titre de la loi de réparation nationale. (voir la notice de Philippe Darriulat du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier françaisMaitron)

[2] Voir sa notice du Maitron. Contrairement à ses compagnons d’évasion, et aux nombreux personnages transportés qui émaillent son récit, il ne figure pas dans la base bagne des Archives nationales d’outre-mer.

[3] En février/mars 1862, ce passage a suscité un échange épistolaire entre Agricol Perdiguier, l’éditeur de cet ouvrage, et Henri Chabanne. On le trouvera dans Guerre à l’ignorance / par H. Chabanne, dit Nnais, Noble-Cœur, Compagnon-tonnelier. D. D. D. L., auteur de l’Évasion de l’Ile du Diable, chez l’auteur, 1867, pp. 43-75.

[4] Ce recueil contient une chanson de Chabanne/Nivernais-Noble Cœur dans son cahier 1 : L’Espoir accompli, et, dans son cahier 3 : Le plus beau jour. Dans ce dernier, il est indiqué que le tome 2 contient cinq chansons de Nivernais-Noble Cœur, mais on ne les y trouve pas. Par ailleurs, Henri Chabanne a publié plusieurs de ses chansons dans Guerre à l’ignorance / par H. Chabanne, dit Nnais, Noble-Coeur, Compagnon-tonnelier. D. D. D. L., auteur de l’Evasion de l’Ile du Diable, chez l’auteur, 1867, pp. 217-257.

[5] Un mal qui vient ordinairement au bout des doigts sans cause apparente ; avec inflammation et abcès. (Dictionnaire de l’Académie française, 1798)

[6] Louis Chabanne, né le 19 octobre 1830 à Pouilly-sur-Loire (Nièvre) où il est tonnelier. Arrêté en février 1855, il est transféré à Paris. (Maitron) Il obtint une pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881.

[7] Jean-Pierre Chabanne, né le 8 mars 1838 à Pouilly-sur-Loire (Nièvre) où il est tonnelier. Arrêté en février 1855, il est transféré à Paris. (Maitron)

[8] « L’Oiseau captif », Heures de repos d’un ouvrier, 3e édition 1840.

[9] Masturbation.

[10] Le jugement du tribunal correctionnel de Paris du 4 août est publié, avec les noms des condamnés, par le Journal des Débats du 6 août 1855.

[11] Jean-Baptiste BOUQUENEY est né le 7 décembre 1814 à Fraisans (Jura), cultivateur à Auxange (Jura). La commission mixte le condamne à la surveillance car : « Soldat de la démagogie. Obscur et sans influence. » Le préfet l’avait remis en liberté le 18 février 1852. Mais, le 25 août 1852, il est soumis à l’internement en Haute-Saône, puis le ministre de la police générale le condamne à l’éloignement du territoire français pour 5 ans. Le 16 août 1855, le tribunal correctionnel de Dôle le condamne à 4 ans de prison pour être revenu en France, « offenses envers la personne de l’Empereur et violences envers les agents de la force publique. » Il part de Toulon sur la Fortune le 19 décembre 1855 et arrive en Guyane le 7 février 1856. Il s’en évadera avec Chabanne le 15 août 1856.

[12] Charles Constant Ambroise CARPEZAT est né le 27 février 1828 à Vermand (Aisne), zingueur à Paris. Condamné le 18 septembre 1852 par le tribunal correctionnel de la Seine à 2 ans de prison pour « avoir fait partie d’une société secrète et avoir fabriqué et détenu des armes de guerre. » Le 4 août 1855, il est à nouveau condamné à 2 ans de prison pour : « avoir fait partie d’une société secrète, avoir fabriqué de la poudre et détenu des munitions de guerre, port d’armes prohibées et rupture de ban. » Il est soumis à la transportation à Cayenne pour 10 ans par arrêté ministériel du 24 novembre 1855. « Conspirateur incorrigible et des plus dangereux. » Il embarque à Toulon le 19 décembre 1855 sur la Fortune et arrive à la Guyane le 7 février 1856. Il s’évadera lui aussi avec Chabanne.

[13] Jean FIGEAT, dit Bonjean, est né le 6 janvier 1817 à Pouilly-sur-Loire où il est vigneron. Arrêté le 15 mars 1855, il est condamné le 29 août par le tribunal correctionnel de Paris à 2 ans de prison pour appartenance à une société secrète. Libéré le 28 août 1857 de la prison de Loos. (voir sa notice du Maitron) Il obtint une pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881.

[14] Le hameau des Loges, commune de Pouilly, comptait 383 habitants au recensement de 1820 et 349 en 1891.

[15] D’après le site du Vignoble Moreux, la parcelle de la Loge aux Moines fut la première cultivée sur l’appellation Pouilly-Fumé par les moines bénédictins de La Charité dès le XIe siècle.

[16] Le département du Cher, sur la rive gauche de la Loire.

[17] (1) Ceci n’est point dit dans la pensée de détruire l’amour du fils pour son père, ni celui du père pour son fils ; c’est seule ment pour apprendre à chacun que tout homme doit se suffire a lui-même. S’aider, c’est de la réciprocité. [note de l’auteur]

[18] Jacques Collignon, cocher de remise, assassina d’un coup de pistolet, le 22 septembre 1855, un de ses clients ; le motif de cet attentat était une plainte faite à la préfecture contre le cocher qui avait dépassé son tarif. Il fut jugé le 12 novembre et, après confirmation en cassation, guillotiné le 6 décembre 1855.

[19] Cordonnier italien, né vers 1833 à Brisighala (Etats-Pontificaux), PIANORI, laissa la vie dans cette évasion. Il avait été transporté par arrêté ministériel du 14 septembre 1855, pour le simple fait d’être le frère de Giovanni, celui qui avait tiré sur l’empereur le 28 avril 1855. Il fut pour cela enregistré au bagne sous le nom d’Angelo Zenone. (Jules-Gustave Prat, Les exploits du Deux-Décembre : récits d’histoire du XIXe siècle, Paris, Dentu, 1889, p. 234, et infra p. 197)

[20] Vanves (Seine). (notice du Maitron)

[21] Fèves.

[22] Auguste Baudin (1800-1877).

[23] Louis Eugène Gaultier de la Richerie (1820-1886), commandant des iles du Salut.

[24] Alexandre Alphonse GUERARD est né le 1er janvier 1826 au Havre (Seine-Inférieure), chanteur ambulant dans la Vienne. La commission mixte de ce département le condamne à la déportation en Algérie car : « Le 7 février 1852, dans une auberge de Coulombiers (Vienne), l’inculpé s’est vanté publiquement d’avoir combattu derrière les barricades de 1848 et en décembre 1851. Il critiquait vivement les actes du 2 décembre, annonçait la chute prochaine du Prince Président, ajoutait qu’il suffirait d’une balle pour anéantir ses pouvoirs ; qu’il serait toujours prêt à s’insurger et à donner une de ses balles, que s’il ne trouvait personne pour la faire parvenir, il s’en chargerait volontiers. Dans son interrogatoire, sans manifester de repentir, il chercha à atténuer, par des équivoques, la portée de ses propos. Sans profession sérieuse, sans domicile, suspect et dangereux. » Transporté à Alger, il embarque pour Cayenne le 5 septembre 1852. En 1881, la loi de réparation nationale lui attribue une pension.

[25] Allusion à l’évasion de Casimir Péret, qui trouva la mort en octobre 1855. Une tentative relatée en 1889 par Jules-Gustave Prat (« Un bourgeois rebelle » dans Les exploits du 2 décembre, récits d’histoire du XIXe siècle. Deuxième série. Un bourgeois rebelle. Le dernier combattant. Un suspect sous le Second Empire, Paris, Dentu, 1889, pp. 3-95), récit dont s’est largement inspiré Antoine-Emile Moulin (le père de Jean) pour Un républicain martyr, en 1937. Chabanne la raconte lui-aussi pp. 208-210.

[26] Outil de tonnellerie.

[27] Outil de tonnellerie.

[28] Trente-cinq Mariannistes ont été condamnés en 1855 pour complot et société secrète et transportés en Guyane le 18 décembre sur la Fortune par le même convoi que Chabanne et Carpezat. Dix-huit y moururent assez rapidement.

[29] Certainement du wamara (https://tropix.cirad.fr/FichiersComplementaires/FR/Amerique/WAMARA%202024.pdf).

[30] Battre, broyer la tige des plantes textiles (lin, chanvre) pour séparer les parties ligneuses de la fibre.

[31] Adolphe FRISON, né le 30 mai 1831 à Oraison (Basses-Alpes) où il est cultivateur. Condamné à la transportation par la commission mixte car : « Affilié. S’est rendu en armes à Digne et aux Mées. Était présent au pillage des caisses du 25e de ligne. Mauvais sujet, l’effroi des honnêtes gens. Condamné à 5 jours de prison [le 28 juin 1850 pour outrage envers un maire et] tapage politique. » (voir base Farcy 1851) Arrivé en Guyane sur l’Erigone le 27 juin 1852. Évadé des iles du Salut le 13 septembre 1856 (il faisait partie de la deuxième embarcation du groupe Davaux) et réintégré le 24. Nouvelle évasion des iles du Salut le 27 juillet 1857 et réintégré le 1er août. Il avait été pourtant affranchi de la transportation le 23 août 1856 ! et une nouvelle grâce avait été signée le 31 mars 1857 ! Il repart pour la France le 16 septembre. (voir base bagne) Décédé le 29 mars 1876 à Porto Maurizio (aujourd’hui Imperia, Italie). Sa veuve a déposé sa demande de pension trop tardivement.

[32] Les participants à l’évasion : Chabanne, Babin, Bouqueney, Carpezat, Guérard, Bockensky et Pianori, sont présentés en notes au fil du récit.

[33] Marcel-Casimir BOCKENSKY est né vers 1819 à Viclicka (Pologne autrichienne), tailleur à Paris. Le 6 avril 1852, il est condamné par le Conseil de guerre à la déportation simple pour « excitation à la guerre civile, en portant les citoyens à s’armer les uns contre les autres. » Sa peine est commuée le 14 février 1853 en 15 ans de travaux forcés, puis en 15 ans de transportation à la Guyane française le 15 mars de la même année. Il figurait pourtant sur le décret de grâces du 2 février 1853 ! Il arrive à Cayenne le 6 juillet 1853 à bord de l’Allier, pour être interné le même jour à l’ilet la Mère. Il est transféré à l’ile Saint-Joseph le 25 août 1853.

[34] Bockensky.

[35] L’esclavage ne fut aboli en Guyane hollandaise qu’en 1863.

[36] Gustave Urbain BABIN, né le 9 février 1809 à Montsareau (Maine-et-Loire), cultivateur à Chouzé (Indre-et-Loire). Condamné le 6 octobre 1855 par le tribunal correctionnel de Chinon à 2 ans de prison pour appartenance à la Marianne, sa peine est portée à 4 ans de prison le 17 novembre 1855 par le tribunal correctionnel de Tours pour : « Affiliation à une société secrète, provocation à un attentat ayant pour but de changer le Gouvernement, d’exciter les citoyens à s’armer les uns contre les autres et de porter dans plusieurs communes la dévastation et le pillage, outrages à des fonctionnaires à l’occasion de leurs fonctions. » Il est finalement transporté à la Guyane en vertu du décret du 8 décembre 1851. Il arrive en Guyane le 7 mars 1856 sur l’Egérie. En 1881, la loi de réparation nationale lui attribue une pension. Décédé le 25 janvier 1883 à Chouzé-sur-Loire.

[37] Le récit rapporté par Léon Chautard dans le Salem Register en donne une version dont on ne sait si elle lui a été rapportée par Chabanne ou Carpezat (traduit par nos soins) :

« Bockensky était extrêmement fatigué ; ses jambes griffées en maints endroits, et, incapable de nous suivre, il s’arrêta, disant : Mort pour mort, je mourrai ici. Et il se laissa tomber au sol. Tu ne vas pas mourir seul, dit Pianoli. Je suis jeune et fort, et je vais te sauver ou nous mourrons tous les deux. Frères, ajouta-il, poursuivez votre voyage, si vous vous échappez, vengez-nous. Nos exhortations, nos prières, ne changèrent point la détermination de Pianoli ; il resta avec son ami. »

[38] Brisighella, alors dans les Etats-Pontificaux.

[39] Certainement le pont du Var.

[40] Giovanni Pianori, qui avait tiré sur l’empereur le 28 avril 1855.

[41] Voir sa fiche dans base bagne des Archives nationales d’outre-mer.

[42] Frédéric GUERIN est né le 9 janvier 1820 à Angers (Maine-et-Loire) où il est ouvrier filassier. Le 6 octobre 1855, il est condamné aux Assises à « la déportation simple » car « coupable d’attentat ayant pour objet de porter la dévastation et le pillage dans la commune d’Angers, avec admission de circonstances atténuantes. » En fait pour avoir participé à l’insurrection de Trélazé en août 1855. Il avait été auparavant condamné le 6 mai 1848 à 1 jour de prison pour coups volontaires et, en 1852, la commission mixte l’avait renvoyé devant le tribunal correctionnel car : « Guérin se serait rendu le 3 décembre 1851 dans le cours de la journée aux carrières d’ardoises des environs d’Angers, qui occupent 1 800 à 2 000 ouvriers, à l’effet de recruter des émeutiers pour le soir. Il leur assignait rendez-vous à la Mairie. Deux seulement consentirent à la suivre. » Le 14 février 1852, il était donc condamné à 3 mois de prison pour « provocation à la rébellion. » Il arrive en Guyane sur la Fortune le 7 février 1856. (voir registre Guyane) (voir sa notice du Maitron) Il obtint une pension au titre de la loi de réparation nationale du 30 juillet 1881.

[43] Il s’agit des évadés du 14 septembre 1856. Nous l’avons arbitrairement baptisé groupe Davaux, du nom d’un de ces évadés dont une lettre a été publiée en 1889. Mais trois autres récits de cette évasion ont également été publiés, dont celui d’Hippolyte Paon dans les mêmes articles du Salem Register relatant l’évasion de Chabanne. L’ensemble de ces informations sont rassemblées dans Des évadés de Guyane. Le groupe Davaux.

[44] Nous n’avons pas pu retrouver les participants à ce groupe de 14 (dont la tentative a échoué), sauf Adolphe Frison (voir note supra).

[45] Pierre MEUNIER, dit Pitois, est né le 31 octobre 1827 à Chevroches (Nièvre). Manœuvre. Condamné le 18 février 1852 par le Conseil de guerre de Clamecy à la déportation dans une enceinte fortifiée pour « attentat dont le but était de changer le gouvernement ou d’exciter à la guerre civile ». Le 14 février 1853, sa peine est commuée en 15 ans de travaux forcés, à nouveau commuée le 15 mars 1853 en 15 ans de transportation à la Guyane française. Il arrive en Guyane le 6 juillet 1853 sur l’Allier.

[46] Pierre Seroude (Histoire d’un évadé de Cayenne, écrite par lui même, New-York, 1857) et François Attibert (Quatre ans à Cayenne, notes de Fr. Attibert, déporté, rédigées par le rédacteur en chef du Bien-Etre Social, Bruxelles, 1859), du groupe Davaux, ont relaté chacun les péripéties de l’échec de l’évasion du groupe de 14.

[47] Dominique GOURIEUX est né le 16 août 1824 à Pont-à-Mousson (Meurthe), entrepreneur de travaux publics à Nancy (Meurthe). La commission mixte le condamne à la déportation en Algérie car : « Membre du Comité de propagande du journal Le Travail. Esprit turbulent, inquiet et violent. C’est lui qui a tiré, le 3 décembre au soir, un coup de pistolet dont a été atteint au chapeau le gendarme Karleskind. Il paraît probable qu’il est l’auteur du coup de pistolet tiré quelques instants auparavant sur le commandant de gendarmerie. » Mais, durant son transfert vers la proscription, alors cantonné au fort d’Ivry, sa peine est transformée en transportation à Cayenne (Jean-Baptiste Ravold, Les Transportés de la Meurthe en 1852, Paris, 1872, pp. 41-42). Embarqué pour la Guyane sur la Forte le 25 avril 1852. Évadé le 29 octobre 1852, alors que sa peine a été commuée en déportation en Algérie le 7 septembre ! Il gagnera l’ile danoise de Saint-Thomas, dans les Petites Antilles (Fernand Rude, « Mourir à Douera », Le Mouvement social, 161, 1992, p. 22, note 21.), avant de s’installer à New-York en mai 1853. Un article du Républicain, journal français de New-York (26 juillet 1853, « M. Gourieux, récemment évadé de Cayenne »), retrace cette évasion. Charles Clerc (« Les Républicains modérés de langue française en exil aux États-Unis sous le Second Empire : le cas de deux journaux new-yorkais. », Revue Française d’Études Américaines, 78, 1998, p. 107, note 24) résume ainsi son épilogue : « Les trois hommes réussirent à s’évader et quittèrent la Guyane sur le Mermaid, brick américain à destination de Salem. Arrivés quelques jours plus tard en rade de Paramaribo (Guyane hollandaise) par la rivière de Surinam, ils demandèrent aussitôt la protection des États-Unis, représentés par le consul Gragin. Au même moment le capitaine Thoyon, commandant le vapeur français le Voyageur, apprenant la présence d’évadés sur le Mermaid, décida de les récupérer par tous les moyens afin de les reconduire à Cayenne. Thoyon, acharné, requit un ordre gouvernemental pour obliger le capitaine du Mermaid à livrer les fugitifs. C’est alors que le consul Gragin intervint en interdisant au capitaine américain de livrer ses passagers. Thoyon demanda alors aux autorités hollandaises l’extradition des évadés ; mais le consul, fermement décidé, était prêt à répondre par la force, et finalement les républicains français embarquèrent pour les États-Unis avant que le capitaine français n’ait pu rien tenter. »

Gourieux fut très actif aux Etats-Unis : lire le détail dans la riche notice de Michel Cordillot dans le DBMSFE. Décédé à Paducah (Kentucky). Sa fille obtient une pension par la loi de réparation nationale de 1881.

[48] Ils étaient deux à accompagner Gourieux. Voir D’autres évadés de Guyane. Le groupe Riboulet.

[49] Chabanne fait ici une erreur de chronologie. Le groupe Riboulet (auquel appartient Reusse) s’est évadé le 12 septembre 1852, et celui de Gourieux le 29 octobre.

[50] Jules Louis REUSSE est né en juin 1811 à Doullens (Somme), colporteur à Paris. La commission militaire le condamne à la déportation en Algérie car : « Érection et défense d’une barricade rue des Vinaigriers. On a saisi chez lui quantité d’écrits et chansons anarchiques composées en grande partie par lui. » Embarqué à Brest le 29 mai 1852 sur l’Erigone vers la Guyane, où il arrive le 27 juin. En septembre 1854, deux ans après son évasion, il est toujours à Paramaribo, où il rencontre le groupe d’évadés de François Barthès.

[51] Celle de septembre 1852 de douze transportés que nous avons baptisée évasion du groupe Riboulet, du nom de l’auteur d’une lettre datée de Paramaribo le 21 septembre 1852 publiée dans l’Indépendance belge. L’ensemble de ces informations sont rassemblées dans D’autres évadés de Guyane. Le groupe Riboulet.

[52] Lire : ilet la Mère.

[53] Nicolas CAVOIT est né le 6 décembre 1824 à Courcelles (Nièvre), maçon à Corvol-l’Orgueilleux (Nièvre). Le 19 février 1852, le Conseil de guerre de Clamecy le condamne à la déportation simple « comme coupable d’attentat dans le but de changer le gouvernement et d’exciter à la guerre civile. » Le 14 février 1853, sa peine est commuée en 15 ans de travaux forcés, puis, le 12 mars de la même année, en 15 ans de transportation à la Guyane française. Il arrive à Cayenne sur l’Allier le 6 juillet 1853. Il s’évade avec Guillien de la ville de Cayenne le 23 juillet 1856. Il gagna Chicago (notice du DBMSFE) où son frère Jean-Marie, ancien déporté en Algérie par deux fois (1852 et 1858), et sa sœur Victorine, condamnée à l’internement, le rejoignirent. Son autre frère Alexandre, lui aussi déporté, est mort à Marengo à 18 ans. Il obtient une pension par la loi de réparation nationale de 1881.

[54] Bazile Pierre GUILLIEN est né le 29 juin 1826 à Clamecy (Nièvre) où il est tanneur. Le 13 février 1852, le Conseil de guerre de Clamecy le condamne à la déportation simple « comme coupable d’attentat dans le but de changer le gouvernement ou d’exciter à la guerre civile. » Le 14 février 1853, sa peine est commuée en 15 ans de travaux forcés, puis, le 12 mars de la même année, en 15 ans de transportation à la Guyane française. Il arrive à Cayenne sur l’Allier le 6 juillet 1853. Il s’évade avec Cavoit de la ville de Cayenne le 23 juillet 1856.

[55] Nous n’avons pas trouvé ces autres évadés. Il pourrait toutefois s’agir de Jean Rollin, dit Beaujean, de Clamecy lui aussi, qui s’était évadé de Saint-Augustin le 9 juin, et qui aurait pu les rejoindre.

[56] Jean PECH, dit Grimal, est né le 1er avril 1826 à Capestang (Hérault) où il est cultivateur. Condamné par le Conseil de guerre à la déportation dans une enceinte fortifiée, peine commuée en 15 ans de transportation. Embarqué pour la Guyane le 25 avril 1853. Il obtient une pension de 1200 frs au titre de la loi de réparation nationale de 1881. Robert Ferras lui a consacré un article : « Un déporté du deux décembre, Jean Puech de Capestang, 1852-1859 », Société archéologique de Montpellier, tome 14, 1971.

[57] Emile Sylvain COUDER est né le 1er décembre 1807 à Paris où il est monteur en bronze. La commission de révision de la 1ère division militaire le condamne à la déportation en Algérie, puis à la transportation à la Guyane française car : « N’a pu justifier de l’emploi de son temps pendant la journée du 4 décembre. Il a découché cette nuit là. Sa conduite paraît quelque peu équivoque. Il est placé sous la surveillance de la police. » Il avait auparavant été arrêté en 1827 et 1829 pour vol, en 1829, condamné à 5 ans de travaux forcés pour vol, et en 1850, à 4 mois de prison, pour coups et attroupements. Il embarque pour la Guyane sur l’Allier le 31 mars 1852. Évadé de Cayenne le 18 octobre 1855 avec Pech et Péret, il est repris le 26. Il est affranchi de la transportation le 25 octobre 1856.

[58] Pierre Aphrodise Casimir PERET est né le 5 mars 1801 à Béziers où il est distillateur et maire. Le 29 mars 1852, le Conseil de guerre le condamne à la déportation dans une enceinte fortifiée « pour complot et attentat tendant à la dévastation, au massacre et au pillage. » Le 14 février 1853, sa peine est commuée en 15 ans de travaux forcés, puis, le 12 mars de la même année, en 15 ans de transportation à la Guyane française. Embarqué pour la Guyane le 25 avril 1853 sur l’Allier. Sa veuve et sa fille obtiennent une pension (100 et 200 frs) par la loi de réparation nationale de 1881. Antoine-Emile Moulin, le père de Jean, après avoir œuvré pour l’érection d’un monument à sa mémoire en 1907 à Béziers, publie Un républicain martyr, Casimir Péret (le coup d’état à Béziers, la déportation, la mort), Montpellier, Causse Graille, Castelnau, 1937, 137 p..

[59] Il s’agit là de l’évasion de six transportés en octobre 1856. Jules-Gustave Prat en a fait le récit (« Un bourgeois rebelle ») dans Les exploits du 2 décembre, récits d’histoire du XIXe siècle. Deuxième série. Un bourgeois rebelle. Le dernier combattant. Un suspect sous le Second Empire, Paris, Dentu, 1889, pp. 3-95

[60] Demerara est le nom du fleuve et de la région. La ville doit être Georgetown.

[61] Baltimore est la plus grande ville du Maryland, mais sa capitale est Annapolis.

[62] Philadelphie est en Pennsylvanie, dont la capitale est Harrisburg.

[63] Victor BARON est né le 11 septembre 1822 à Moreuil (Somme). Il était conducteur des ponts-et-chaussées à Nérondes (Cher). Du fait de sa participation à l’insurrection du Val de Loire en octobre 1851, il fut condamné par contumace à 10 ans de transportation. Exilé en Suisse, en Grande-Bretagne, au Canada, aux États-Unis et au Mexique. Décédé le 4 septembre 1864 à Vera Cruz (Mexique). Sa veuve obtient une pension par la loi de réparation nationale de 1881. (voir la riche notice de Guy Lavrat et Michel Cordillot dans le DBMSFE et l’article de René Merle Victor Baron. Riposte rouge dans le Cher de 1849 à 1850)

[64] Voir la notice de Michel Cordillot dans le DBMSFE.

[65] Félix VOGELI est né vers 1810 à Lyon, vétérinaire à Chartres (Eure-et-Loir). Condamné par la commission mixte à l’expulsion du territoire car : « S’est fait remarquer depuis 1848 par l’exaltation de ses opinions. Orateur de club. A tenu, dans la soirée du 3 décembre, des discours en public dont l’effet immédiat a été de porter les populations à insulter grossièrement les autorités. »  (voir la riche notice de Michel Cordillot du DBMSFE)

[66] Jean François Tranchant. Voir sa notice du DBMSFE.

[67] A Pouilly-sur-Loire.

[68] Il semblerait que ce soit au Ve.

[69] Ouvrier de tonnellerie, maniant la doloire.

[70] Large épée.

[71] Lajos Kossuth, qui mena la tentative d’indépendance hongroise au printemps 1848.

[72] Jean TOUTAIN est né le 15 ventôse an XIII à Bellon (Orne), médecin à Paris. La commission de révision de Paris l’a condamné à la déportation en Algérie car : « Membre de l’association des pharmaciens. Socialiste ardent. Commandait la bande insurrectionnelle qui, le 4 décembre, chercha à enfoncer les portes de Saint-Médard pour sonner le tocsin et arrêta un militaire qui fut désarmé et ses dépêches pillées. Plus tard il présidait à la construction et à la défense de barricades dans le quartier Saint-Martin. » Il se réfugie en Orient et aux Etats-Unis. Il avait été auparavant arrêté comme insurgé de Juin 1848, mis en liberté le 9 septembre. Décédé le 17 avril 1870 à Paris. Sa veuve obtient une pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881. Voir sa notice du DBMSFE.

[73] BERGEVIN, élève en médecine à Gentilly (Seine). La commission de révision de Paris le condamne à la déportation en Algérie car : « Faisait partie des individus qui ont voulu sonner le tocsin à Saint-Médard et qui ont désarmé un lancier. Plus tard, ils ont fait des barricades dans le faubourg Saint-Martin. »

[74] Les vendanges, paroles d’un anonyme, musique du cousin Jacques. (Dumersan et Noël Ségur, Chansons nationales et populaires de France, Paris, Garnier, tome II, pp. 263-264.)

[75] Appellation donnée à un millésime exceptionnel, depuis la Grande comète de 1811 à qui on attribua des effets mirifiques sur le raisin.

[76] Plaisirs.

[77] Opéra de Gaetano Donizetti (1839).

[78] Amnistie du 16 août 1859 accordée « à tous les individus condamnés pour crimes et délits politiques ou ayant été l’objet de mesures de sûreté générale. »

[79] Un homonyme de son compagnon d’évasion !