Le Conseil de guerre de Marcel Casimir Bockensky
page mise en ligne le 28 juillet 2026
Le Conseil de guerre de Marcel Casimir Bockensky
Source : Gallica/Bibliothèque nationale de France
Gazette des Tribunaux, 7 avril 1852
IIe CONSEIL DE GUERRE DE PARIS.
présidence M. Lesire, lieut.-colonel du 7e lanciers.
Audience du 6 avril.
EVENEMENTS DE DÉCEMBRE. — BARRICADES DES RUES MONTORGUEIL ET BEAUREPAIRE. — AFFAIRE DU POLONAIS BOCKENSKY.
Aujourd’hui a comparu devant le Conseil de guerre le nommé Bockensky, accusé de participation à l’insurrection de décembre. C’est un homme de petite taille[1], figure maigre, portant moustaches et barbiche blondes. Il déclare se nommer Marcel-Casimir Bockensky, être âgé trente- trois ans, né à Viclicka, en Gallicie[2], exerçant à Paris la profession de tailleur, rue Montorgueil.
M. Asseline, greffier, lit la procédure suivie tant par les juges civils que par l’officier-rapporteur attaché au 2e Conseil de guerre.
M. le président, à l’accusé : Vous êtes étranger ; pourquoi êtes-vous venu en France ? — R. Je n’ai plus de patrie ; je n’ai trouvé que des oppresseurs dans mon pays. En m’éloignant de la Pologne, j’ai choisi la France pour ma nouvelle patrie.
M. le président : Vous avez manqué à vos devoirs envers la France qui vous donnait l’hospitalité. Dans la journée du 4 décembre, vous avez, dans l’après-midi, étant accompagné de plusieurs individus, fait élever des barricades dans les rues Montorgueil, Beaurepaire[3] et Mandar. Qu’avez-vous à répondre ?
L’accusé : C’est une erreur. Je suis sorti à neuf heures du matin pour aller chez mon patron, M. Esbach, boulevard Montmartre. Je suis rentré chez moi une heure après, et je ne suis ne suis plus ressorti de la journée.
M. le président : Cependant vous avez été reconnu par toutes les personnes du quartier, qui vous ont vu donnant des ordres aux constructeurs de barricades dont vous paraissiez être le chef dirigeant ; c’est vous qui les commandiez. Vous avez fait feu sur la troupe ? — R. Non, monsieur, je suis innocent de cette chose-là.
L’accusé nie tous les autres faits qui lui sont imputés.
On entend les témoins.
Le sieur Mongis, marchand de vin, déclare que l’accusé a voulu lui prendre de force son fusil de garde national.
M. Glacon dépose des mêmes faits. Il ajoute que, dans tout le quartier, l’accusé a été signalé comme ayant eu la plus grande part à la défense de la barricade de la rue Montorgueil.
Margueray, marchand de vins : Une quinzaine d’individus, parmi lesquels était Bockensky, tailleur de la rue Marie-Stuart, ont commencé vers une heure, le 4 décembre, à enlever les pavés pour construire les barricades de la rue Montorgueil. L’accusé allait et venait, donnant des ordres. Vers trois heures, quand les barricades furent construites, j’ai vu Bockensky et deux de ses acolytes aller frapper à coups de crosses de fusil aux portes des maisons pour qu’on leur livrât des armes et qu’on se réunit à eux. Ils sont venus frapper chez nous, et comme on n’ouvrait pas, l’un d’eux a fait une pesée à la porte avec une barre de fer qu’il avait à la main. Bockensky est celui qui faisait le plus de tapage ; il criait : « Mes frères, mes amis, descendez, la victoire est à nous ! » Alors Mme Popon, femme du marchand de vins chez qui je suis, m’a fait prendre le fusil de son mari et m’a ordonné de le lui apporter.
Bockensky est entré dans la maison, il a croisé la baïonnette sur un M. Bauer, en lui disant : « Il nous faut des armes. » Quelques instants après cette scène, j’ai vu Bockensky et ses camarades se retirer sur les barricades et là ils ont commencé à faire feu. Lorsque la troupe a paru, j’ai vu l’accusé faire feu de la barricade située entre les rues Beaurepaire et Mandar ; ils se sont sauvés.
M. le président : Dans la soirée, n’ont-ils pas recommencé à faire feu des barricades sur la troupe ? — R. Oui, vers dix heures, si bien que j’ai manqué d’être tué par les balles.
Le témoin Bauer dépose des mêmes faits.
M. le commandant Plée, commissaire du Gouvernement, soutient l’accusation. Il requiert l’application de l’article 91 du Code pénal.
M Desmarets présente la défense de Bockensky, en faveur duquel il sollicite l’indulgence du Tribunal militaire.
Le Conseil, après une demi-heure de délibération, déclare l’accusé coupable d’excitation à la guerre civile, en portant les citoyens à s’armer les uns contre les autres ; il le déclare non coupable d’avoir porté le pillage et la dévastation dans la capitale. En conséquence, faisant droit au réquisitoire du commissaire du Gouvernement, le Conseil condamne Bockensky à la peine de la déportation simple.
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La peine de Marcel Casimir Bockensky est commuée le 14 février 1853 en 15 ans de travaux forcés, puis en 15 ans de transportation à la Guyane française le 15 mars de la même année. Il figurait pourtant sur le décret de grâces du 2 février 1853 !
Il arrive à Cayenne le 6 juillet 1853 à bord de l’Allier, pour être interné le même jour à l’ilet la Mère. Il est transféré à l’ile Saint-Joseph le 25 août 1853.
Il s’évade de l’ile du Diable le 15 août 1856. Cette évasion était celle d’un groupe de 6 personnes :
Gustave Urbain BABIN, né le 9 février 1809 à Montsareau (Maine-et-Loire), cultivateur à Chouzé (Indre-et-Loire). Condamné le 6 octobre 1855 par le tribunal correctionnel de Chinon à 2 ans de prison pour appartenance à la Marianne[4], sa peine est portée à 4 ans de prison le 17 novembre 1855 par le tribunal correctionnel de Tours pour : « Affiliation à une société secrète, provocation à un attentat ayant pour but de changer le Gouvernement, d’exciter les citoyens à s’armer les uns contre les autres et de porter dans plusieurs communes la dévastation et le pillage, outrages à des fonctionnaires à l’occasion de leurs fonctions. » Il est finalement transporté à la Guyane en vertu du décret du 8 décembre 1851. Il arrive en Guyane le 7 mars 1856 sur l’Egérie. En 1881, la loi de réparation nationale lui attribue une pension. Décédé le 25 janvier 1883 à Chouzé-sur-Loire.
Jean-Baptiste BOUQUENEY est né le 7 décembre 1814 à Fraisans (Jura), cultivateur à Auxange (Jura). La commission mixte le condamne à la surveillance car : « Soldat de la démagogie. Obscur et sans influence. » Le préfet l’avait remis en liberté le 18 février 1852. Mais, le 25 août 1852, il est soumis à l’internement en Haute-Saône, puis le ministre de la police générale le condamne à l’éloignement du territoire français pour 5 ans. Le 16 août 1855, le tribunal correctionnel de Dôle le condamne à 4 ans de prison pour être revenu en France, « offenses envers la personne de l’Empereur et violences envers les agents de la force publique. » Il part de Toulon sur la Fortune le 19 décembre 1855 et arrive en Guyane le 7 février 1856.
Charles Constant Ambroise CARPEZAT est né le 27 février 1828 à Vermand (Aisne), zingueur à Paris. Condamné le 18 septembre 1852 par le tribunal correctionnel de la Seine à 2 ans de prison pour « avoir fait partie d’une société secrète et avoir fabriqué et détenu des armes de guerre. » Le 4 août 1855, il est à nouveau condamné à 2 ans de prison pour : « avoir fait partie d’une société secrète, avoir fabriqué de la poudre et détenu des munitions de guerre, port d’armes prohibées et rupture de ban. » Il est soumis à la transportation à Cayenne pour 10 ans par arrêté ministériel du 24 novembre 1855. « Conspirateur incorrigible et des plus dangereux. » Il embarque à Toulon le 19 décembre 1855 sur la Fortune et arrive à la Guyane le 7 février 1856.
Alexandre Alphonse GUERARD est né le 1er janvier 1826 au Havre (Seine-Inférieure), chanteur ambulant dans la Vienne. La commission mixte de ce département le condamne à la déportation en Algérie car : « Le 7 février 1852, dans une auberge de Coulombiers (Vienne), l’inculpé s’est vanté publiquement d’avoir combattu derrière les barricades de 1848 et en décembre 1851. Il critiquait vivement les actes du 2 décembre, annonçait la chute prochaine du Prince Président, ajoutait qu’il suffirait d’une balle pour anéantir ses pouvoirs ; qu’il serait toujours prêt à s’insurger et à donner une de ses balles, que s’il ne trouvait personne pour la faire parvenir, il s’en chargerait volontiers. Dans son interrogatoire, sans manifester de repentir, il chercha à atténuer, par des équivoques, la portée de ses propos. Sans profession sérieuse, sans domicile, suspect et dangereux. » Transporté à Alger, il embarque pour Cayenne le 5 septembre 1852. En 1881, la loi de réparation nationale lui attribue une pension.
Ces 4 condamnés sont parvenus à Surinam.
Mais, un Italien, PIANORI, laissa la vie dans cette évasion. Il avait été transporté par arrêté ministériel du 14 septembre 1855, pour le simple fait d’être le frère de Giovanni, celui qui avait tiré sur l’empereur le 28 avril 1855. Il fut pour cela enregistré au bagne sous le nom d’Angelo Zenone[5].
Ce fut aussi le sort de Marcel Casimir BOCKENSKY, « enlisé dans la vase, les yeux et les mains rongés par les crabes[6].»
transcrit par Frédéric Negrel
[1] Sa fiche du bagne lui donne tout de même 1m70.
[2] Alors Pologne autrichienne.
[3] Aujourd’hui rue Greneta.
[5] Jules-Gustave Prat, Les exploits du Deux-Décembre : récits d’histoire du XIXe siècle, Paris, Dentu, 1889, p. 234.