D’autres évadés de Guyane. Le groupe Riboulet.
page mise en ligne le 1er août 2026
D’autre évadés de Guyane. Le groupe Riboulet.
Ce petit article complète celui consacré à l’évasion d’un groupe de 20 transportés politiques à Cayenne que nous avons publié : Des évadés de Guyane. Le groupe Davaux.
Le 20 octobre 1852, l’Indépendance Belge[1] résume une lettre datée du 21 septembre de Paramaribo (Guyane hollandaise), racontant l’évasion de 12 transportés, signée par l’un des leurs, Sébastien Riboulet.
En 1853, Charles Ribeyrolles publie dans son ouvrage[2] une autre lettre, toujours signée Riboulet, relatant cette évasion.
« New-York, 6 janvier 1853.
À M. le Rédacteur du Courrier des États-Unis.
Monsieur,
Vous avez inséré, il y a quelque temps, une lettre qui parlait de l’évasion de douze déportés politiques de l’île de la Mère (Guyane française). Ce drame est aujourd’hui terminé ; j’espère, monsieur, ne pas être trop importun en vous priant d’insérer cette nouvelle lettre, qui donnera à nos amis d’Amérique tous les détails sur cette évasion. La haine n’entrant nullement dans mes principes, je raconterai seulement les faits sans commentaires.
Depuis leur départ de France, les déportés de Cayenne supportaient avec peine les mauvais traitements de leurs gardiens ; mais grâce à de sages exhortations, aucun désordre n’eut lieu pendant toute la traversée. Arrivés à l’île de la Mère, leurs peines redoublèrent. Il ne se passait pas un jour où M. Dubourg jeune, conducteur des ponts-et-chaussées, nommé gouverneur de l’île de la Mère, ne nous menaçât des fers ou de la fusillade, et cela sans le moindre prétexte. Les cœurs que n’avaient pas encore pu abattre de cruelles souffrances, se révoltèrent de cette conduite et résolurent de mourir ou de reconquérir leur liberté.
Plusieurs plans d’évasion furent formés. Il s’agissait d’abord de s’emparer de M. le gouverneur général et de son état-major dans une de ses visites à l’île avec des otages aussi précieux, rien n’était plus facile que de s’embarquer tous à bord du vapeur et de gagner l’Amérique, où nous étions certains d’être bien accueillis. Quelques instants avant l’action, plusieurs des principaux conjurés refusèrent d’agir dans la crainte d’une résistance sérieuse, et, par suite, de l’effusion du sang. D’ailleurs, l’espoir de rentrer dans leurs familles, dont ils étaient les soutiens, arrêta beaucoup de pères. Un autre plan, plus vaste, fut conçu : c’était de nous emparer de la Guyane en donnant la main aux noirs. Je crois qu’il est de mon devoir de n’en pas dire davantage à ce sujet : mes amis comprendront pourquoi…
Les projets d’évasion générale ayant échoué, douze hommes se réunirent le 8 septembre 1852, et préparèrent le plan d’une évasion partielle. A dix heures du soir, deux d’entre eux allèrent au télégraphe et brisèrent les signaux. Après la ronde des gendarmes dans les barraques, les douze proscrits sortirent bien doucement de leurs chambres et se dirigèrent, avec chacun un petit paquet sous le bras, au lieu du rendez-vous. Là étaient cachés un petit sac de biscuits, des sabres d’abordage et quelques ustensiles de charpentier. Le tout fut embarqué sur un petit canot, qui fut poussé au large en nageant.
Pendant ce temps, Barthélemy, un de nos meilleurs nageurs, allait enlever une seconde barque, qui était à une portée de pistolet de la maison du gouverneur et des pilotes. Alors nous nous dirigeâmes tous ensemble, les uns à la nage, les autres en poussant les canots, vers les deux grandes chaloupes-pilotes qui étaient au large. Après des peines inouïes, les ancres furent levées, les voiles crochées, et nous prenions le large, traînant à la remorque toutes les barques. Une heure après, nous faisions couler à fond tout ce gui nous était inutile, et nous faisions voile vers l’ouest, sans carte, sans boussole et sans vivres, si ce n’est cinq livres de biscuits, des pommes-de-terre crues qui se trouvaient par hasard à bord, quatre dame-jeannes de vin et deux pots de moutarde, mais pas une goutte d’eau.
Tout alla assez bien la nuit, et, dès le point du jour, nous pûmes réparer les désordres qui existaient dans notre voilure. Nous marchâmes alors rapidement, et nous croyions déjà être sur les terres hollandaises, lorsque nous aperçûmes les îles du Salut. Nous perdîmes un temps précieux en voulant reconnaître ces rochers ; des ordres avaient pu être expédiés partout pour nous arrêter, et nous ne fûmes pas peu surpris d’entendre le canon d’alarme. Nous reconnûmes alors notre erreur, et nous prîmes chasse devant un canot de guerre envoyé à notre poursuite par le stationnaire des îles du Salut avec ordre de nous tirer dessus sans sommation. (Ce fait nous a été certifié par le mécanicien du Voyageur et par trois de nos camarades évadés après nous.) Notre chaloupe filait bien et était parfaitement doublée en cuivre.
Nous nous engageâmes dans les brisants de Synamarie, où il fut impossible à nos ennemis de nous poursuivre. La nuit mit fin à la chasse, et nous nous croyions sauvés, lorsque nous fûmes arrêtés court par des bancs de sable. Nous aperçûmes alors le feu d’une goélette qui nous donnait aussi la chasse. C’étaient des gendarmes ; mais ils ne nous voyaient pas, et ils ne pouvaient pas nous approcher à la marée basse. A trois heures après minuit, l’eau monta et vint nous délivrer de notre prison de boue et des gendarmes ; nous tirâmes une bordée de huit heures au large, et dès lors nous ne fûmes plus inquiétés. Après quatre-vingt deux heures de course, nous étions à Brandwarscht, premier poste hollandais. Nous fîmes signal de détresse, et l’on vint à nous.
Nous demandâmes de l’eau et des vivres, et trois hommes débarquèrent pour aller chercher des provisions. Le commandant du poste était absent : c’est un résident hollandais qui nous reçut. Il nous vit dans une position qui lui donna des doutes à notre égard ; il crut que nous étions des forçats échappés des îles du Salut, et nous dit qu’il croyait de son devoir de nous faire arrêter. Je lui fis alors cette déclaration : « Nous sommes douze prisonniers de guerre échappés de l’île de la Mère. Malgré vous, nous pourrions aller plus loin ; votre poste est trop petit. Mais je vous déclare que, à cause de vos doutes, nous n’irons pas ailleurs. Nous nous mettons sous la protection de la Hollande, en vertu du droit des gens. » Le résident nous dit alors que si réellement nous étions des déportés politiques, nous n’avions rien à craindre de la Hollande, que nous pouvions nous remettre entre ses mains. Il me fit une déclaration écrite que nous ne serions pas rendus, et je fis débarquer mes camarades.
Le lendemain, M. Maïs, le commandant, vint. C’est un Français. Il nous soigna comme des frères, et nous garda chez lui trois jours gour nous faire oublier nos souffrances. Nous fûmes ensuite conduits à Paramaribo, où nous avons été reçus comme étrangers arrivant sans passeports. L’Heldin nous fut assigné comme résidence, et Paramaribo comme prison. Pendant ce temps, M. le gouverneur prenait toutes les précautions nécessaires pour s’assurer de notre identité, et le 2 décembre le gouvernement hollandais nous mettait tous en entière liberté.
Pendant notre séjour à Paramaribo, trois autres républicains s’échappaient de Cayenne et entraient au fort hollandais sous le pavillon américain. M. de Troyon, commandant du brick français le Voyageur, venait les réclamer le lendemain. Mais une réunion de tous les capitaines américains eut lieu chez le négociant remplissant les fonctions de consul, et il fut décidé que tout prisonnier politique qui avait mis le pied sur un navire américain était libre. Des mesures furent prises pour que nos amis fussent bien traités à bord, et trois jours après, ils faisaient voile pour Boston.
Frères d’Amérique, j’ai maintenant un appel à faire à votre cœur. Onze de mes camarades sont restés avec une grande répugnance dans la Guyane ; tous désirent venir en Amérique ; ils ont besoin d’une nouvelle patrie libre ! Ils ont besoin de serrer la main à des amis. N’y aurait-il pas moyen de venir à leur aide ? Je ne fais que poser la question : les cœurs grands et généreux des Américains et des Français d’Amérique la résoudront, j’en suis certain.
Mes camarades sont tous de bons soldats de la démocratie universelle ; tous sont jeunes et actifs et possèdent des états.
Voici les noms des douze déportés libres :
- Reusse (Jules), cuisinier, Parisien, resté à Surinam.
- Billiard (Gilbert), boulanger, de l’Allier, resté à Surinam.
- Barthélemy (Jacques), boulanger, reste à Démérary, possession anglaise.
- Tournaire, cordonnier, de l’Ardèche, idem.
- Siol (Albert), carrossier, de l’Ardèche, idem.
- Brûlat (Joseph), horloger, des Basses-Alpes, idem.
- Beulet, propriétaire, de l’Ardèche, idem.
- Lemaître (Louis), soudeur, de la Nièvre, idem.
- Maille (Henri), jardinier, de Vaucluse, idem.
- Cadenes (Louis), menuisier, de Marseille, idem.
- Yssery (Joseph), tuilier, du Gard, idem.
- Riboulet, professeur, du Jura, à New-York.
Les trois derniers évadés sont :
Gourieux, entrepreneur ;
Quesne, publiciste ;
Chambonnière, professeur.
Je suis avec respect, monsieur le rédacteur, le délégué des douze,
Riboulet, Instituteur du degré supérieur. »
En 1887, la même évasion est également évoquée par François Barthès[3], lui même-évadé en septembre 1854 :
« Tout fut assez calme jusqu’au 7 septembre jour ou 12 d’entre nous s’évadèrent de l’île de la Mère où nous étions toujours. Voici leurs noms :
[suit la même liste, avec quelques différences d’orthographe]Cette évasion eut lieu à 11 heures du soir. Ils saisirent le moment où une chaloupe de pilote venait d’arriver de Cayenne, portant un curé et quelques provisions lui appartenant, telles que pommes de terre, vin, eau-de-vie, eau et ses effets. Ils s’emparèrent donc de cette chaloupe et d’une autre qui y était attachée, et de la longue vue dont on se servait pour découvrir les bâtiments en mer. Le 29 nous apprîmes qu’ils étaient arrivés à Surinan dans la Guyane Hollandaise et qu’ils étaient très tranquilles dans leur nouvelle résidence.
Cette évasion fut cause qu’on nous changea de gardiens. »
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Comme nous l’avons fait pour l’évasion du 14 septembre 1856, nous allons tenter d’identifier ces 12 personnes et les 3 qui les ont rejointes.
Jules Louis REUSSE est né en juin 1811 à Doullens (Somme), colporteur à Paris. La commission militaire le condamne à la déportation en Algérie car : « Érection et défense d’une barricade rue des Vinaigriers. On a saisi chez lui quantité d’écrits et chansons anarchiques composées en grande partie par lui. » Embarqué à Brest le 29 mai 1852 sur l’Erigone vers la Guyane, où il arrive le 27 juin. En septembre 1854, deux ans après son évasion, il est toujours à Paramaribo, où il rencontre le groupe d’évadés de François Barthès.
Billiard est Gilbert BILLARD est né le 20 mai 1816 à Saint-Léon (Allier) où il est boulanger. Condamné par la commission mixte à la transportation à Cayenne car : « Chef et instigateur de l’insurrection à Saint-Léon. A sommé par écrit le maire de cesser ses fonctions et de lui remettre les armes de la commune. Donnait des ordres en qualité de commissaire du gouvernement révolutionnaire. A arrêté et emprisonné les maires de Chatelperron et de Jaligny. Menaçait de mort ce dernier. Appel aux armes avec menaces de mort les mineurs de Bort. Est vu à Lapalisse ceint d’une écharpe rouge, criant aux armes ! Est arrêté porteur d’armes chargées. Agitateur de la contrée ; condamné politique [un mois de prison en 1849 pour délit politique.] » Embarqué vers la Guyane le 29 mai 1852 sur l’Erigone. Après son évasion, il s’exile aux États-Unis, d’abord à San Francisco, puis New-York et enfin au Kansas, où il décède à Topeka le 29 avril 1870[4]. (voir sa notice de Michel Cordillot dans le Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis). Sa veuve obtient une pension par la loi de réparation nationale de 1881. On pourra également lire André Meunier, Billard le proscrit, du Puy Saint Amboise à Cayenne, Défense du Patrimoine archéologique Est-Allier, 2001 et deux articles de René Merle, « Campdoras : de l’espérance républicaine brisée au destin américain », Bulletin de l’Association 1851, 23, 2003, et « Un insurgé varois au Kansas, Charles Sardou », Bulletin de la Société des Amis du Vieux Toulon et de sa région, 125, 2003. Depuis 2001, une rue de Saint-Léon porte le nom de Billard le Proscrit.

Tombe de Gilbert Billard à Topeka (mémorial Find a Grave : 128590577)
Jean BARTHELEMY, dit Chimarot, est né le 4 décembre 1828 à Volonne (Basses-Alpes), où il est cultivateur. Condamné par la commission mixte à la transportation à Cayenne car : « S’aboucha avec Aillaud, marcha sur Digne et les Mées où il assista à l’engagement. Mauvaise réputation. Dangereux. S’occupant avec ardeur de politique, condamné à un mois de prison pour rébellion contre la gendarmerie. » Il avait auparavant été condamné le 17 décembre 1850 à 1 mois de prison pour « outrages et rébellion envers la gendarmerie. » Embarqué pour la Guyane le 29 mai 1852 sur l’Erigone.
Simon TOURNAIRE, dit Adrien, est né le 18 septembre 1815 à Villeneuve-de-Berg (Ardèche), où il est cultivateur et cordonnier. La commission mixte l’a condamné à la transportation à Cayenne car : « Très dangereux. Membre actif et grossier des sociétés secrètes. En opposition continuelle contre le bien-être de la société. » Il avait été condamné le 3 janvier 1851 à 3 mois de prison pour « rébellion et outrages à un commandant et des agents de la force publique. » Embarqué pour la Guyane le 29 mai 1852 sur l’Erigone. Son fils obtiendra une pension par la loi de réparation nationale de 1881.
Siol est Albert SILHOL est né le 15 octobre 1831 à Saint-Ambroix (Gard), charron à Vallon (Ardèche). La commission mixte l’a condamné à la transportation à Cayenne car : « A pillé un magasin d’armes. 2 fois repris de justice. Très dangereux. » Il avait été condamné auparavant à 10 jours de prison pour insultes et à 1 mois de prison pour port de signes non autorisés[5]. Embarqué pour la Guyane le 29 mai 1852 sur l’Erigone. Après son évasion, il gagne Boston (États-Unis), qu’il quitte peu après son arrivée. En 1878, le préfet du Gard informe sa sœur que les recherches faites pour retrouver sa trace restent sans résultats[6].
Joseph BRULAT est né le 5 septembre 1826 à Manosque (Basses-Alpes), horloger à Serres (Hautes-Alpes). La commission mixte de ce dernier département l’a condamné à la transportation à Cayenne car : « Émissaire à Mison. A la tête d’une bande armée. A forcé le Maire à lui livrer le tambour de la commune. Meneur. Condamné à 2 mois de prison pour escroquerie [le 12 décembre 1845 par le tribunal d’Uzès (Gard)]. » Embarqué pour la Guyane le 29 mai 1852 sur l’Erigone.
Beulet est Joseph BEALET est né le 13 mars 1824 aux Assions (Ardèche) où il est cultivateur. La commission mixte l’a condamné à la transportation à Cayenne car : « Chef principal du mouvement à Assions[7]. Déjà condamné pour faits politiques[8] [Le 13 janvier 1852, le 2e Conseil de guerre de Montpellier le condamne à 4 ans de prison comme fondateur d’une société secrète]. » Embarqué pour la Guyane le 29 mai 1852 sur l’Erigone. Il s’installe à New-York jusqu’à l’amnistie de 1859[9]. Il obtient une pension de 1200 frs par la loi de réparation nationale de 1881. Décédé le 10 mai 1898 aux Assions.
Jean Claude LEMAITRE est né le 30 septembre 1826 à Saint-Honoré (Nièvre), mouleur à Patinges (Cher). La commission mixte le condamne à la déportation en Algérie car : « Affilié. Paraît un meneur détestable sous tous les rapports. » Embarqué le 29 mai 1852 sur l’Erigone. Le préfet du Cher a donné une note : « Lemaitre appartient à une famille de braves gens. Les sœurs sont convenablement établies. Les renseignements recueillis sur son compte ne sont pas absolument mauvais. Il a été occupé pendant plusieurs années à l’usine de Torteron (Patinges) ; il en est sorti, faute d’ouvrage, avec un excellent certificat ; c’est alors qu’il est allé au loin à la recherche de travaux et s’est fait arrêter et condamner à Decazeville (Aveyron), pour émission de fausse monnaie. Pendant ce temps, les affiliés aux sociétés secrètes de Torteron et lieux circonvoisins étaient saisis et interrogés. Leur tactique consistait le plus souvent à rejeter la responsabilité de leur affiliation sur des morts ou des absents. Il parait assez probable qu’il y ait eu exagération dans le nombre d’actes de cette nature imputés à Lemaitre, ce qui a porté à lui attribuer une importance comme meneur, que nul ne lui reconnait dans le pays où il n’a jamais exercé aucune influence. Toutefois, il a fait preuve d’une certaine exaltation. » Il obtient une pension par la loi de réparation nationale de 1881.
Maille est Henri MIAILLE est né le 25 décembre 1828 à Orange (Vaucluse) où il est jardinier. Condamné par la commission mixte à la transportation à Cayenne car : « A pris la part la plus active aux scènes de désordre et aux actes de rébellion armée commis le 8 décembre à Orange. Tentative d’envahissement d’édifices publics. S’est fait remarquer par la violence de ses vociférations. Condamné pour vols qualifiés, pour coups et blessures et disciplinairement comme matelot. Vie privée très mauvaise, ayant vécu dans une maison de prostitution. » Embarqué pour la Guyane le 29 mai 1852 sur l’Erigone.
Cadenes est Louis Marius CADENEL est né vers 1827 à Marseille, où il est formier (tourneur en chaises). La commission mixte l’a condamné à la transportation à Cayenne car : « Société secrète. Prise d’armes. Tentative d’assassinat envers un agent de police. Soustraction de divers objets au préjudice du dit agent. » Embarqué pour la Guyane le 29 mai 1852 sur l’Erigone. Sa notice du Maitron le dit avoir été gracié en 1856 et à nouveau transporté en Algérie en juillet 1858. Nous n’avons pas trouvé d’autres informations à son propos, y compris dans la base bagne qui l’ignore.
Yssery est Jean Pierre EYSSERIC est né le 11 mars 1817 à Saint-Étienne (Basses-Alpes) où il est cultivateur[10]. La commission mixte l’a condamné à la transportation à Cayenne car : « S’est rendu en armes à Forcalquier. A fait des perquisitions d’armes. Triste sujet. » Il avait auparavant été condamné deux fois pour vol : le 24 février 1835 par les assises des Basses-Alpes à 2 ans de prison, et le 23 avril 1843 par le tribunal de Forcalquier à 6 mois. Embarqué pour la Guyane le 29 mai 1852 sur l’Erigone. Sa veuve obtient une pension par la loi de réparation nationale de 1881, bien qu’on soit resté sans nouvelles de lui et que l’état-civil de Saint-Etienne n’ait enregistré aucun acte de décès.
Sébastien Philibert RIBOULET, l’auteur de la lettre infra, est né le 28 novembre 1825 à Courlaoux (Jura), ex-instituteur à Digoin et cabaretier à Château-Renaud (Saône-et-Loire). Condamné par la commission mixte à la transportation à Cayenne car : « Propos séditieux. Appel aux armes. Provocation à l’assassinat. Arrêté porteur d’un pistolet dont il a essayé de faire feu quatre fois sur les gendarmes, l’amorce n’a pas brulé, il avait de plus des capsules et des lingots. Il a déjà été condamné pour outrages à un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions [en 1850]. » Embarqué pour la Guyane le 29 mai 1852 sur l’Erigone. Décédé le 12 janvier 1872 à Mexico. Sa veuve et sa fille obtiennent une pension par la loi de réparation nationale de 1881.
Riboulet avait complété sa liste de trois évadés qui les avaient rejoints à Paramaribo :
Dominique GOURIEUX est né le 16 août 1824 à Pont-à-Mousson (Meurthe), entrepreneur de travaux publics à Nancy (Meurthe). La commission mixte le condamne à la déportation en Algérie car : « Membre du Comité de propagande du journal Le Travail. Esprit turbulent, inquiet et violent. C’est lui qui a tiré, le 3 décembre au soir, un coup de pistolet dont a été atteint au chapeau le gendarme Karleskind. Il paraît probable qu’il est l’auteur du coup de pistolet tiré quelques instants auparavant sur le commandant de gendarmerie. » Mais, durant son transfert vers la proscription, alors cantonné au fort d’Ivry, sa peine est transformée en transportation à Cayenne[11]. Embarqué pour la Guyane sur la Forte le 25 avril 1852. Évadé le 29 octobre 1852, alors que sa peine a été commuée en déportation en Algérie le 7 septembre ! Il gagnera l’ile danoise de Saint-Thomas, dans les Petites Antilles[12], avant de s’installer à New-York en mai 1853. Un article du Républicain, journal français de New-York (26 juillet 1853, « M. Gourieux, récemment évadé de Cayenne »), retrace cette évasion. Charles Clerc[13] résume ainsi son épilogue : « Les trois hommes réussirent à s’évader et quittèrent la Guyane sur le Mermaid, brick américain à destination de Salem. Arrivés quelques jours plus tard en rade de Paramaribo (Guyane hollandaise) par la rivière de Surinam, ils demandèrent aussitôt la protection des États-Unis, représentés par le consul Gragin. Au même moment le capitaine Thoyon, commandant le vapeur français le Voyageur, apprenant la présence d’évadés sur le Mermaid, décida de les récupérer par tous les moyens afin de les reconduire à Cayenne. Thoyon, acharné, requit un ordre gouvernemental pour obliger le capitaine du Mermaid à livrer les fugitifs. C’est alors que le consul Gragin intervint en interdisant au capitaine américain de livrer ses passagers. Thoyon demanda alors aux autorités hollandaises l’extradition des évadés ; mais le consul, fermement décidé, était prêt à répondre par la force, et finalement les républicains français embarquèrent pour les États-Unis avant que le capitaine français n’ait pu rien tenter. »
Gourieux fut très actif aux Etats-Unis : lire le détail dans la riche notice de Michel Cordillot dans le DBMSFE. Décédé à Paducah (Kentucky). Sa fille obtient une pension par la loi de réparation nationale de 1881.
Antoine Eugène QUESNE est né le 8 novembre 1812 à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), journaliste à Metz (Moselle). Condamné par la commission mixte de la Meurthe à la déportation en Algérie car : « Démagogue cosmopolite, dangereux et incorrigible, semant partout où il a passé des idées subversives. Il a quitté sa famille depuis près de 20 ans. Après avoir demeuré à Paris, il s’est rendu en 1840 en Belgique et, de là, en Hollande où il est resté jusqu’en 1848. Il n’avait d’autre profession que celle d’écrire dans les journaux anarchistes. Il a été condamné les 19 juin et 10 juillet 1844 par le tribunal correctionnel de Maastricht à 3 mois de prison et 500 florins d’amende, avec interdiction de droits civils, pour avoir calomnié et dénaturé les actes administratifs du gouverneur de Limbourg. Il a été traduit 5 fois devant les cours d’assises de la Moselle et de la Meurthe pour délits de presse en 1849, 1850 et 1851 et condamné une fois à 2 mois d’emprisonnement et 200 francs d’amende. Il était à Metz le 3 décembre et revint le 4 à Nancy où il été arrêté le 5. Par suite de cette arrestation immédiate, il n’a pu prendre une part active aux événements. Mais sa position précaire, ses déplorables antécédents, sa mauvaise nature qui le porterait à continuer partout son genre de vie ont déterminé la décision prise. » Mais, durant son transfert vers la proscription, alors cantonné au fort d’Ivry, sa peine est transformée en transportation à Cayenne[14]. Embarqué pour la Guyane sur la Forte le 25 avril 1852. Évadé le 29 octobre 1852, alors que sa peine a été commuée en déportation en Algérie le 8 septembre[15] ! Il s’installe à New-York où il rédige un journal français Le Messager franco-américain[16]. Il fut très actif aux États-Unis : lire le détail dans la riche notice de Michel Cordillot dans le DBMSFE. Décédé le 16 novembre 1863.
Claude CHAMBONNIERE est né le 9 janvier 1823 à Laprugne (Allier), instituteur au Breuil (Allier). La commission mixte le condamne à la transportation à Cayenne car : « Repris de justice. Instituteur révoqué. Propagandiste des plus actifs et des plus dangereux. Chef de sociétés secrètes. Condamné politique. Conspirateur émérite. Très dangereux et très redouté. » Il avait été condamné le 5 novembre 1850 par les assises de l’Allier à 15 jours de prison pour cris séditieux. Embarqué pour la Guyane sur la Forte le 25 avril 1852. Il obtient une pension par la loi de réparation nationale de 1881.
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Eric Darrieux[17] évoque un autre Ardéchois qui aurait participé à l’évasion de Riboulet avec ses compatriotes Béalet, Tournaire et Silhol. Il s’agit du beau-frère de ce dernier, René Magloire Dalay, né le 12 août 1820 à Patay (Loiret), charron carrossier à Vallon (Ardèche). Outre qu’il ne figure ni sur la liste établie par Riboulet, ni sur celle de Barthès, on ne le trouve pas dans la base bagne, ni à Dalay, à Dalais ou Dallais (ainsi que son nom est orthographié sur les demandes de pensions de 1881) et toutes les variantes possibles, ni même en cherchant des Magloire. La base Farcy indique bien sa condamnation à Cayenne (mais sans date d’embarquement contrairement aux autres) et l’inventaire de Denise Devos[18] sa qualité de transporté. D’après le même document de 1881 cité par Eric Darrieux, il serait « parait-il » décédé à la Nouvelle-Orléans en 1853.
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Nous aurons remarqué que les 12 évadés du groupe Riboulet sont partis ensemble de Brest sur l’Erigone le 29 mai 1852, qui avait embarqué 399 déportés, dont 144 politiques (où se trouvaient également les 4 du groupe Barthès. Ils avaient été précédés le 25 avril par la Forte où il s’en trouvait seulement 13, dont les 3 du groupe Gourieux. Le premier convoi vers le nouveau bagne de Guyane était parti sur l’Allier le 31 mars avec uniquement 311 forçats[19].
documents rassemblés par Frédéric Negrel
[1] Article reproduit dans Le Courrier de la Drôme et de l’Ardèche du 24 octobre.
[2] Charles Ribeyrolles, Les bagnes d’Afrique, histoire de la transportation de décembre, Londres, Jeffs, 1853, p. 222-225.
[3] François Barthès, Les victimes du coup d’État du 2 décembre. Histoire de la déportation de Cayenne, 1887, pp. 8-9.
[4] https://fr.findagrave.com/memorial/128590577/gilbert-billard et une courte biographie de sa vie aux États-Unis.
[5] Sur son action en Décembre, voir Eric Darrieux, Résister en Décembre 1851 en Ardèche. Essai d’histoire sociale d’une insurrection, thèse, sous la direction de Jean-Luc Mayaud, Université Lumière Lyon 2, 2007, p. 292
[6] Eric Darrieux, op. cit., p. 79.
[7] Sur son action en Décembre, voir Eric Darrieux, op. cit., p. 101 et p. 384.
[8] Le 21 décembre 1850, la cour d’assises l’avait acquitté, alors qu’il était accusé d’avoir chanté le 14 juillet : “la paille au cul les corbeaux à calottes”, “Que l’on mette au bout de nos fusils, Changarnier, Bonaparte, le pape”, dans l’auberge Jallet : “Assemblons nous pauvre paysan, nous sommes dévorés par le bleu et le blanc, si nous n’y prenons garde, ils nous feront manger de la paille”. Eric Darrieux, op. cit., p. 287, note 593.
[9] Eric Darrieux, op. cit., p. 388, note 1012. Voir aussi sa notice de Michel Cordillot dans le Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis.
[10] Riboulet le désigne comme tuilier du Gard (et le prénomme Joseph) et Barthès comme cultivateur de l’Ardèche.
[11] Jean-Baptiste Ravold, Les Transportés de la Meurthe en 1852, Paris, 1872, pp. 41-42
[12] Fernand Rude, « Mourir à Douera », Le Mouvement social, 161, 1992, p. 22, note 21.
[13] Charles Clerc, « Les Républicains modérés de langue française en exil aux États-Unis sous le Second Empire : le cas de deux journaux new-yorkais. », Revue Française d’Études Américaines, 78, 1998, p. 107, note 24
[14] Jean-Baptiste Ravold, op. cit.
[15] « Quesne ne mérite par lui-même aucun intérêt, mais les condamnations encourues par lui pour délit de presse ne constituent pas l’état de repris de justice qui pouvait seul motiver la transportation à Cayenne. » (décret de grâce du 8 septembre 1852) (base Farcy)
[16] Fernand Rude, art. cit.. A propos de ce journal, voir Charles Clerc, « Les Républicains modérés de langue française en exil aux États-Unis sous le Second Empire : le cas de deux journaux new-yorkais. », Revue Française d’Études Américaines, 78, 1998, pp. 84-111.
[18] Denise Devos, La Troisième République et la mémoire du coup d’état de Louis Napoléon Bonaparte, Paris, Archives Nationales, 1992, p. 61-62.
[19] Rapport du ministre de la Marine et des Colonies au prince-président, 3 juillet 1852.
