1849, programme et valeurs des démocrates socialistes. Documents
page mise en ligne le 1er novembre 2026
1849, programme et valeurs des démocrates socialistes
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par René Merle
Je dois sans doute ma passion pour l’histoire à la découverte, vers la fin de mon adolescence (je suis né en 1936), de la bibliothèque communiste de mon père, et notamment cette austère brochure qu’avaient publiée quelques années auparavant les Éditions sociales, pour le centenaire de la Seconde République : Karl Marx, Les luttes de classes en France, 1848-1850, dont je ne saurais trop recommander la lecture[1].
Le texte a été maintes fois réédité depuis, et tout récemment, aux Éditions sociales encore, en mai 2026, avec un avant-propos fort éclairant de l’historien Raymond Huard, que les lecteurs de ce site connaissent bien.
De cette lecture de jeunesse, j’avais d’abord naïvement gardé une certaine défiance à l’égard de ces républicains radicaux de la Monarchie de Juillet, qui, une fois la République proclamée, avaient contré durement le mouvement prolétarien qui les débordait sur la gauche.
Cette défiance s’est depuis transformée en interrogation, et je n’ai cessé d’essayer de comprendre l’horizon idéologique de ces « démocrates socialistes », et de constater comment ils avaient été amenés, « à chaud », après Février 1848, à confronter cet horizon aux réalités d’une situation extrêmement mouvante.
C’est pourquoi, en 2010, j’avais déjà publié sur ce site l’article « À propos des valeurs et du programme des Démocrates Socialistes (1849-1851[2]).
J’y reviens, avec quelques articles parus en 1849 dans le journal de la démocratie socialiste la Réforme, qui aideront les adhérents de l’Association 1851 à mieux comprendre ce que voulaient les divers courants démocrates-socialistes et socialistes, voire communistes, réunis dans l’urgence des élections précipitées de mai 1849.Réunion difficile et presque inespérée : leurs antagonismes avaient, parfois dramatiquement, marqué toute l’année 1848 !
En effet, dans le gouvernement provisoire de février 1848, s’étaient retrouvées les deux tendances des « Républicains de la veille », bientôt en conflit : les « modérés » s’en tenaient à la République, alors que les radicaux comme Ledru-Rollin la voulaient aussi sociale. D’où l’apparition du nom de « démocratie socialiste ». Mais ces radicaux « petits-bourgeois[3] » durent faire face à une agitation ouvrière soutenue par les Blanquistes (manifestations du 17 mars, 16 avril et 15 mai), qu’ils estimèrent légitime de contrecarrer pour permettre à la République de s’installer véritablement dans le calme. L’insurrection ouvrière spontanée de juin 1848 consacra la coupure entre ces radicaux « petits-bourgeois » et l’opinion ouvrière parisienne. Mais elle sera aussi utilisée aussitôt par les modérés pour écarter du pouvoir les radicaux « petits-bourgeois ».
Rejetés dans l’opposition, ils allèrent seuls à l’élection présidentielle de décembre 1848, avec la candidature de l’avocat Ledru-Rollin, haute figure du radicalisme démocratique depuis 1841, et sans le soutien des socialistes qui présentèrent leur candidat, le vieux lutteur et médecin des pauvres Raspail[4], soutenu par le journal de Blanqui, Le Peuple[5] et par le communiste icarien Cabet.
A priori, dans le déferlement bonapartiste, les résultats de l’élection présidentielle du 10 décembre 1848, n’auguraient pas d’un succès démocrate-socialiste aux élections de 1849 : malgré une active campagne menée en particulier par la Solidarité républicaine[6], et son programme de réduction des impôts et d’instauration du crédit public, le candidat des démocrates socialistes, Ledru-Rollin n’avait obtenu que 5,07 % des suffrages.
De son côté, le candidat socialiste révolutionnaire, Raspail, ne recueillait que 0,49 %.
Qu’allait-il en advenir en 1849 ?
Au-delà de notre connaissance a posteriori de l’événement, les articles que nous allons parcourir nous ramènent à la fraîcheur du citoyen engagé de 1849,retrouvant au jour le jour, dans un contexte des plus tendus, les analyses et les perspectives des dirigeants de sa mouvance politique.
Ils nous font rencontrer concrètement ces hommes de la « démocratie socialiste », largement issus des couches moyennes éduquées : avocats, notaire, médecins, publicistes, auxquels s’opposèrent, puis se rejoignirent, des prolétaires forgés dans les sociétés secrètes.
Oubliant les froids résumés de l’intelligence artificielle, qui nourrissent désormais si facilement les lecteurs, j’ai seulement ajouté des notes et quelques commentaires qui n’apprendront rien aux historiens[7], mais qui peuvent éclairer les lecteurs peu au fait de la période.
Il n’est pas question ici de fournir la biographie de ceux que nous allons rencontrer, (l’indispensable dictionnaire Maitron y aidera grandement, et je vous invite à aller y voir), mais, supposant connus les grands noms (Barbès, Ledru-Rollin, Proudhon, Raspail, etc.), j’ai seulement ajouté de brèves indications en minuscules à côté de noms moins connus donnés dans les articles.
DOCUMENT I
Le 29 janvier 1849, sommée de disparaître par le gouvernement de l’Ordre (Odilon Barrot) et par le monarchiste général Changarnier, commandant de la division de Paris et de la Garde nationale, qui prétextaient d’une soi-disant imminente insurrection, l’Assemblée nationale doit s’auto-dissoudre. Les élections législatives sont fixées aux 12 et 13 mai.
Dans le climat d’hystérie anti démocratique organisé par le gouvernement et la presse de l’Ordre (allez-donc y voir sur Gallica), et afin d’éviter toute provocation pouvant amener à un nouveau bain de sang, les diverses mouvances de l’opposition démocrate, qui jusque-là se combattaient, s’unissent pour demander à leurs sympathisants de ne pas manifester pour le premier anniversaire de la République.
La liste des signataires de cet appel Au Peuple permet aussi de voir avec quelles forces les démocrates socialistes vont pouvoir dans l’urgence, à Paris et de Paris, préparer les élections (députés, journaux, comités électoraux, clubs, associations ouvrières).
La base de cet appel est le collectif mis en place pour appeler à voter Ledru-Rollin en décembre[8], mais, grand basculement devant la menace d’un coup de force conservateur, l’appel est rejoint par les courants qui avaient appelé à voter Raspail et contestaient violemment Ledru-Rollin.
La Réforme, 24 février 1849
« Paris, 23 février.
AU PEUPLE
Citoyens,
Il y a un an, le peuple, en possession de sa souveraineté, proclamait la République.
Ce glorieux anniversaire, consacré par un décret et devenu fête nationale, ne s’effacera jamais de notre mémoire.
Nos frères sont tombés pour conquérir la République ; gardons pieusement le souvenir de leurs vertus civiques, de leur dévouement à la patrie, et renonçons, pour cette fois, à la religieuse pensée d’aller collectivement déposer sur la tombe de ces martyrs, notre tribut de gratitude et d’admiration.
Les ennemis de la République fêteront hypocritement cette journée ; ne donnons aucun prétexte à leurs implacables rancunes ; sachons résister à toutes leurs provocations, et confions-nous à la justice de notre sainte cause.
La plus digne commémoration de la Révolution de février, c’est sa victorieuse influence sur les peuples qui nous entourent. Que la démocratie française donne aux nations l’exemple de ce calme majestueux qui assure le succès des révolutions ; ne compromettons pas, en exposant le pays à de funestes collisions, l’avenir de l’humanité.
La détresse du commerce a produit une misère effrayante ; les manifestations populaires les plus légitimes et les plus pacifiques seraient une nouvelle occasion d’accuser les républicains de ce malaise universel. Notre résignation servira à prouver que le mal vient d’ailleurs, et le gouvernement ne pourra plus dissimuler l’impuissance de son système à rétablir la prospérité publique.
Ne nous rendons pas complices de ces odieux mensonges qui rejettent sur le peuple la responsabilité de la misère ; montrons enfin où sont les ennemis de l’ordre, où sont nos ennemis.
Nous adjurons tous les républicains de s’imposer le sacrifice de toute manifestation solennelle pouvant donner prise aux ennemis de la Révolution.
La liste des signataires commence par les noms de députés de gauche élus le 23 avril 1848 à l’Assemblée nationale constituante[9] dont beaucoup siégeaient à la Montagne, voire à l’extrême gauche, comme Greppo, du Rhône, ou Raspail, du Vaucluse, ou Pierre Leroux, de la Seine, mais certains aussi dans les rangs de la « gauche modérée » comme par exemple Arnaud, du Var, et sans oublier l’électron libre Lamennais, apôtre du catholicisme social :
ASTAIX (Puy-de-Dôme), représentant du peuple ; ARNAUD (du Var), id. ; TH.BAC (Haute-Vienne), id. ; BAUNE (Loire), id. ; BERTHOLON (Isère), id. ; BENOIT (Rhône), id. ; BRAVARD-TOUSSAINT (Puy de Dôme), id. ; BREYMAND (Haute-Loire), id. ; BRIVES (Hérault), id. ; A. BRUYS (Saône-et-Loire), id. ; BUVIGNIER (Meuse), id. ; CALÈS (Haute-Garonne), id. ; CHOLAT (Isère), id. ; A. CLÉMENT (Isère), id. ; DAVID (d’Angers), (Maine-et-Loire), id. ; CH. DAIN (Guadeloupe), id. ; DEMONTRU (Côte d’Or), id. ; DETOURS (Tarn-et-Garonne), id. ; DEVILLE (Hautes-Pyrénées)[10], id. ; DOUTRE (Rhône), id. ; DUBARRY (Hautes-Pyrénées), id. ; FARGIN-FAYOLLE (Allier), id. ; GAMBON (Nièvre)[11], id. ; GERMAIN-SARRUT (Loir-et-Cher), id. ; GREPPO (Rhône), id. ; GUIGNARD (Seine), id. ; JOIGNEAUX (Côte d’Or), id. ; JOLY (Haute-Garonne), id. ; ED.JOLY (Aude), id. ; LAGRANGE (Seine), id. ; LAMENNAIS (Seine), id. ; LASTEYRAS (Puy-de-Dôme), id. ; LAURENT (Ardèche), id. ; LEDRU-ROLLIN (Seine), id. ; P. LEFRANC (Pyrénées-Orientales), id. ; P. LEROUX (Seine), id. ; MADET (Allier), id. ; MAICHAIN (Deux-Sèvres), id. ; MARTIN BERNARD (Loire)[12], id. ; F. MATHÉ (Allier), id. ; MATHIEU (Drôme), id. ; MÉNAND (Saône-et-Loire), id. ; MICHOT (Loiret), id. ; MULÉ (Haute-Garonne), id. ; D. OLLIVIER (Bouches-du-Rhône), id. ; P. DURIEUX (Cantal), id. ; PÉGOT-OGIER (Haute-Garonne), id. ; PELLETIER (Rhône), id. ; A. PERDIGUIER (Seine), id. ; PROUDHON (Seine), id. ; F. PYAT (Cher), id. ; E. RASPAIL (Vaucluse), id. ; ROBERT (Yonne), id. ; RONJAT (Isère), id. ; SCHŒLCHER (Martinique), id. ; SIGNARD (Haute-Saône), id. ; TERRIER (Allier), id. ; VIGNERTE (Hautes-Pyrénées), id.
Vient ensuite la liste des journaux signataires. On mesurera la diversité de leurs engagements, du jacobinisme au proudhonisme, du communisme à la démocratie socialiste, du fouriérisme à la promotion des associations ouvrières.
LA RÉFORME Fondée en 1843 par Ledru-Rollin et Flocon, elle rassemble sous la Monarchie de juillet toutes les plumes du républicanisme radical. En 1849, elle est l’organe de la démocratie socialiste. Ch. Ribeyrolles, rédacteur en chef, il sera candidat en 1849 ; exilé à Jersey après le coup d’État, et proche de Victor Hugo, il y publiera le journal l’Homme. Léoutre, P. Coq, Cayla, A. Lagarde L’horloger A. Lagarde était en 1848 président du Comité central électoral des ouvriers de la Seine.
LA RÉVOLUTION DÉMOCRATIQUE ET SOCIALE journal jacobin, héritier des principes de 1793. Né en novembre 1848 en publiant les statuts de la société de solidarité républicaine : Ch. Delescluze, rédacteur en chef Journaliste. Vieux lutteur sous la Monarchie de Juillet. Il tombera sur une barricade de la Commune de Paris en 1871. ; D. Pilette, Professeur de droit, futur condamné comme responsable du complot insurrectionnel de la Bastille en 1857, H. Delescluze, frère cadet du député Charles Delescluze. Il sera condamné à la déportation en 1850 et vivra ensuite en exil américain, H. Goumain, Castille, Ch. Martin.
LE PEUPLE« journal de la République démocratique et sociale », est donc le journal de Proudhon. : P.-J Proudhon On ne le présente plus !, directeur ; J. A Langlois Enseigne de vaisseau, publiciste républicain sous la Monarchie de Juillet, candidat aux législatives de 1849, futur éditeur de Proudhon sous l’Empire, Ph. Faure, G. Duchêne, L. Vasbenter Ami de Proudhon, typographe, expulsé après le coup d’État., L. Ménard[13] Écrivain. Il publia après la répression des journées de juin Prologue d’une Révolution, paru dans le journal de Proudhon, ce qui lui valut en avril 1849 la prison et l’exil. Il fréquentera Karl Marx à Londres, A. Crétin, T. Delord, A. Frémy, A. Madier de Monjau aîné, avocat du Peuple.
LA RÉPUBLIQUE quotidien républicain « politique et littéraire », initialement modéré, puis ouvert aux idées socialistes : Eugène Bareste Journaliste saint-simonien, rédacteur en chef ; Édouard Hervé, Chatard, Chareau, Ch. Villagre, Félix Tourneux, Joseph de Filippi, Bernard.
LA DÉMOCRATIE PACIFIQUE Hebdomadaire socialiste fouriériste de Victor Considérant : V. Hennequin Publiciste fouriériste, organisa le 29 février 1849 le banquet des prêtres socialistes où il salua l’union de la démocratie et du socialisme, F. Guillon, C. Brunier, A. Bureau, E. Nut.
LE POPULAIRE[14] C’est le journal du communisme icarien de Cabet, qui sera candidat démocrate socialiste en 1849 : J. Robillard, gérant.
LE TRAVAIL AFFRANCHI Hebdomadaire socialiste et fouriériste. Sous-titré Journal des Associations ouvrières. Il défend : le droit au travail ; l’abolition de toute exploitation de l’homme par l’homme ; l’organisation du travail par l’association : F. Vidal Avocat, fouriériste, proche de Pierre Leroux, secrétaire de la Commission du Luxembourg en 1848, rédacteur en chef ; A. Toussenel, journaliste, phalanstérien, un des fondateurs de La Démocratie pacifique, mais Considerant l’en écarta à cause de son antisémitisme. Victor Meunier, Graffin, Pierre Vinçard Journaliste, proche des communistes néo-babouvistes avant 1848. Il avait lancé le 14 juin 1848 un Appel aux Travailleurs, en vue de la constitution d’une « Société des Corporations réunies » » ayant pour but « l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme, par l’association immédiate des producteurs, par la création d’ateliers d’ouvriers associés »
LA COMMUNE SOCIALE Paraissant à Paris et à Lyon, ce « Journal mensuel des Travailleurs » porte en sous-titre : « Le droit au travail, dans la société actuelle, dérive du droit à l’existence ; il est le contre-poids nécessaire du droit de propriété. »
Il est dirigé par le communiste matérialiste Charavay et le communiste révolutionnaire blanquiste Fomberteaux : Eugène Fomberteaux, rédacteur en chef.
La liste des comités électoraux montre que la propagande électorale part de Paris, et pas seulement pour Paris ; on y constate l’osmose entre des militants chevronnés d’avant 1848, et de jeunes militants nés de février, voire de juin 1848 :
CONSEIL CENTRAL ÉLECTORAL Le Comité central électoral avait été créé à Paris en novembre 1848, pour favoriser une candidature unique de la gauche radicale et socialiste à l’élection présidentielle de décembre. Devant le refus des autres leaders, il soutint la candidature socialiste révolutionnaire de Raspail :
D’Alton Shée Figure particulièrement originale, le comte d’Alton-Shee de Lignières, pair de France, défendait la démocratie socialiste et soutint la candidature de Raspail à l’élection présidentielle. On le retrouvera, en passant par la Commune de Paris, aux luttes qui suivront, Servient, Hizay Le mécanicien Hizay sera candidat démocrate socialiste aux législatives de 1849 dans la Seine, F. Pardigon[15] Étudiant en droit, participe à l’insurrection de juin, arrêté, défiguré par un coup de feu tiré lors de son transport aux Tuileries (Flaubert a repris cet épisode), Delbrouck Architecte socialiste, signataire du programme des instituteurs socialistes, (voir infra). Futur Communard, Songeon Avocat, fils républicain d’un général d’Empire, Madier de Montjau jeune Avocat, le frère de Madier de Montjau aîné. Il rédigea alors les statuts de nombreuses associations ouvrières, André, Bocquet, Geniller Professeur de mathématiques, proche des communistes, il sera candidat en 1849, Amand Lévy Avocat, plusieurs fois condamné pour délit de presse, Jules Lechevalier Propagandiste saint-simonien, puis fouriériste, Morel, Floriot Voir infra, « Blessés de Février ».
CONGRÈS NATIONAL ÉLECTORAL créé en novembre 1848, dans la mouvance de la Solidarité républicaine qui œuvrait pour la candidature Ledru-Rollin à l’élection présidentielle : Baudin[16], Duverdier, Laporte, Bianchi, Fosseyeux, P. Guichenné, F. Cournet, Dyenne, Crevat.
COMMISSION DES DÉLÉGUÉS DU LUXEMBOURG La Commission consultative du Luxembourg avait été nommée par le gouvernement provisoire pour faire des propositions sur l’organisation du travail. Elle défendit en vain la création d’ateliers sociaux organisés par des associations ouvrières, alors que le gouvernement prônait la création d’ateliers nationaux improductifs, substituts de l’antique charité. Elle fut dissoute en mai 1848, mais nombre de ses membres continuèrent à œuvrer avec les associations ouvrières :
Petit, Permet, Lefaure, Brasselet, Lavoye, A. Blum professeur de mathématiques. En 1848, à Paris, il participa à la fondation de l’Association fraternelle des ouvriers maçons, et fut son délégué à la Commission du Luxembourg dont il était vice-président, Briard, Dubuc, Gauthier.
ASSOCIATIONS OUVRIÈRES La fin 1848 et le début 1849 connurent à Paris une impressionnante vague de créations d’association ouvrières autogérées, dans l’esprit de la Commission du Luxembourg. Ce bilan parisien montre bien que la classe ouvrière de la capitale est encore celle de l’atelier, et de la prestation de services de la vie quotidienne, ou même des services de luxe :
Nicole et Boucal (bottiers) ; Souplet et Leinen, (chemisiers) ; Gys, Marot Jules Marot avait lancé le 1er décembre 1848 l’unique numéro du Bulletin du Comité central provisoire pour la candidature permanente des ouvriers démocrates-socialistes à l’Assemblée nationale et à toutes les fonctions électives, Levens (chapeliers) ; Jousset et Bled, (corroyeurs) ; Jules Meunier (formiers) ; Chamyot, Sainçard (arçonniers) ; Lassaux et Fabreguettes (horlogers) ; Paillard (cartonniers) ; Agnès Lyonne et Beau (coiffeurs) ; Martin (tailleurs de limes) ; Félix Lageste (boutonniers) ; Roussel (peintres en bâtiments) ; Bailly (marchands de vins) ; Dupuch (fontainiers) ; Ducatel (orfèvres) ; Aubin (boulangers) ; Pialloux (cuisiniers).
BLESSÉS DE FÉVRIER ET DÉTENUS POLITIQUES :
Court, A. Reynard, Floriot Le marchand de vin Symphorien Floriot, longuement emprisonné sous la monarchie de Juillet pour sa participation aux sociétés secrètes. Cf. Comité central électoral.
De l’extraordinaire floraison des clubs de 1848, ne subsistent ici que quelques rescapés de la répression qui suivit juin 1848[17] :
CLUBS :
T. Thoré Avocat, publiciste républicain radical avant 1848, souvent condamné. Dirige en 1849 la journal socialiste La vraie République., Teissié du Motay (Club de la Révolution) le club regroupait des disciples de Barbès, Théophile Thoré en était vice-président ; Merceron (Club de l’arbalète) du nom de la rue où il siégeait ; Delbrouck (voir supra) était un des présidents. Il accueillait des membres de l’extrême gauche d’avant 1848 et aussi des disciples de Proudhon. P. Tourneux (Club de l’Organisation des Travailleurs) regroupait des disciples de Proudhon, dont Jules Lechevalier du Club central électoral (voir supra).
COMITÉ DÉMOCRATIQUE DES ÉCOLES, Anciennement Club des jeunes-étudiants, il regroupait les étudiants démocrates : E. Lebloys Le jeune Ernest Lebloys (1824) avait notamment publié à l’automne 1848 Le Soldat loup-garou, brûlot antimilitariste qui fut ensuite publié par le journal de Proudhon, Le Peuple, et largement diffusé au printemps 1849 par la Propagande démocratique et sociale, Sabatier, Caisso On retrouvera en 1871 le jeune étudiant en mathématiques Jules Caisso, combattant de la Commune de Paris, fusillé par les Versaillais., Rabut, Hubbart On le retrouvera journaliste dans la Commune de Paris..
PROPAGANDE SOCIALISTE : Jean Macé Le futur créateur de la Ligue de l’Enseignement.
PROPAGANDE DÉMOCRATE ET SOCIALE, l’entreprise d’édition et de diffusion démocrate socialiste qui, depuis Paris, irriguait les départements : Gabriel Mortillet Archéologue, collaborateur du journal de Proudhon, Jules Ballard Libraire à Paris de l’Association, rue des Bons Enfants.
DOCUMENT II
Programme de la Démocratie socialiste.
Voici le programme que les démocrates socialistes, socialistes et communistes rassemblés proposèrent aux électeurs à la veille des élections législatives des 13 et 14 mai 1849.
Il condense pédagogiquement le très long programme électoral de Ledru-Rollin en décembre 1848[18].
Il n’est pas inutile de le consulter aujourd’hui, non seulement pour mieux comprendre quelle vraie République défendirent plus tard les insurgés de 1851, et aussi pour éviter des anachronismes, généreux certes mais regrettables, parfois présents dans la célébration de l’insurrection, sur ce qu’était la démocratie socialiste d’alors.
Ce texte, qui inspirera en partie le programme radical sous le Second Empire, nous permet aussi de réfléchir sur ce qui, au cours des trois Républiques suivantes, a été mis en pratique ou a été abandonné. Il nous permet également, sans anachronisme, de confronter l’audace originelle des propositions de la jeune démocratie socialiste à l’urgence de grands problèmes actuels.
J’ajouterai en italiques quelques explications à chaque partie du programme.
La Réforme, 5 avril 1849
« Paris, 4 avril
LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ
Programme de la Presse démocratique et sociale.
Ordre. – Unité. – Progrès
Ordre ? Dans la foulée du trauma de l’insurrection parisienne de juin 1848, les conservateurs au pouvoir sous la bannière du Parti de l’Ordre ne cessaient d’accuser les démocrates socialistes de générer une violence révolutionnaire. D’où l’insistance rassurante du programme sur l’Ordre.
Insistance d’autant plus sincère qu’en juin 1848, le chef de la démocratie socialiste Ledru-Rollin, alors membre de la Commission exécutive (le gouvernement), avait condamné l’émeute qu’on lui reprochait d’avoir générée. Ce qui n’empêchera pas son éviction du pouvoir après Juin.
Préambule
La République et la société toute entière sont en danger.
Une faction incorrigible rêve le retour de la monarchie ; elle sait qu’en peu de temps le développement régulier du régime démocratique suffirait pour renverser de fond en comble les abus et les privilèges.
En présence des calomnies odieuses par lesquelles on s’efforce d’égarer l’esprit des populations sur le passé et sur les tendances de la démocratie, les organes de la presse républicaine socialiste ont senti la nécessité de s’unir pour combattre avec plus d’efficacité les déloyaux ennemis du peuple.
Le moment a paru d’autant plus opportun pour consacrer cette alliance, que les privilégiés de tous les régimes se sont coalisés dans une pensée commune de contre-révolution, donnant ainsi la mesure de leurs criminelles espérances.
Aux prochaines élections, le suffrage universel, conquis par la République, deviendrait, entre les mains des royalistes, une arme contre la République elle-même, si les démocrates ne s’empressaient d’opposer la lumière aux ténèbres, la vérité aux mensonges, la justice à l’iniquité, la loyauté à l’hypocrisie.
On accuse les républicains socialistes de vouloir détruire la famille, la propriété.
Ceux qui veulent rendre les avantages de la propriété et les joies de la famille accessibles à tous, n’attaquent ni la famille, ni la propriété.
Ceux, au contraire, qui veulent réserver au petit nombre les jouissances du foyer domestique et les privilèges de la propriété, ceux qui veulent maintenir l’exploitation des travailleurs, ceux-là sont les véritables ennemis de la propriété et de la famille.
Fils dévoués et respectueux de la grande Révolution française, les rédacteurs des journaux démocrates socialistes accomplissent un devoir en rendant solennellement hommage à la tradition républicaine, en associant aux enseignements que nous ont légué nos pères les enseignements de la science nouvelle.
Les organes de la presse démocratique et sociale, réunis en commission, ont arrêté le programme suivant où sont exprimés les principes qui leur sont communs, les réformes dont ils veulent la réalisation immédiate, les vœux sur lesquels ils sont unanimes. Tout en conservant, chacun dans sa sphère, son indépendance et son individualité[19], ils se rallient sur ce terrain, et ils y appellent tous les citoyens qui veulent sincèrement donner satisfaction à tous les intérêts légitimes, faire place à tous les droits méconnus, et fermer ainsi l’ère des révolutions violentes[20].
La commission de la presse démocratique et sociale prêtera un concours fraternel aux comités électoraux qui vont se créer sur tous les points de la France, dans les départements comme à Paris[21], et à ceux qui existent déjà.
PROGRAMME
Défense énergique de la FORME RÉPUBLICAINE et du SUFFRAGE UNIVERSEL DIRECT ;
Maintien et développement de la CONSTITUTION dans le sens démocratique. – UNITÉ DU POUVOIR. – Subordination formelle du pouvoir exécutif à l’Assemblée nationale.
LIBERTÉ DE LA PRESSE – Abolition des cautionnements et des privilèges d’imprimerie.
INVIOLABILITÉ DU DROIT DE RÉUNION ET D’ASSOCIATION.
Le programme est donc d’abord un cri de révolte contre la politique liberticide du gouvernement du Parti de l’Ordre.
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DROIT AU TRAVAIL.
Institutions de prévoyance pour les infirmes et les vieillards.
EDUCATION COMMUNE, GRATUITE, OBLIGATOIRE ET INTÉGRALE EN RAISON DES APTITUDES. Dès aujourd’hui, large extension de l’éducation primaire. – La noble fonction d’instituteur convenablement rétribuée et rehaussée aux yeux des populations.
Paragraphe fondamental, qui unit le droit au travail et le droit à l’instruction.
La revendication de l’éducation commune, gratuite et obligatoire satisfait une aspiration portée depuis longtemps par les éléments les plus éclairés des couches populaires. Il s’agit également d’une revendication politique, car un peuple enfin éclairé n’adhèrera plus à la domination idéologique des puissants de ce monde.
Le programme insiste particulièrement sur la considération et la rétribution dont doivent jouir les instituteurs, dont tant étaient alors diffuseurs dans les plus modestes communes de l’idéologie démocrate socialiste.
J’ai déjà sur ce site évoqué le « Programme d’éducation de l’Association fraternelle des instituteurs, institutrices et professeurs socialistes[22]». Au risque de la redondance, j’y reviens pour préciser cet aspect important. Je me cite : « Les trois auteurs du texte[23] sont la grande Pauline Rolland, future victime du coup d’État de 1851 (elle meurt à son retour de déportation en 1852), et deux jeunes démocrates socialistes, le maître d’internat proudhonien Perot, initiateur de l’Association, et l’instituteur Gustave Lefrançais, alors âgé de 23 ans, futur communard, à qui Pottier dédiera l’Internationale. Un magnifique texte empreint du généraux déisme humaniste de ces pédagogues affirmant, au péril de leur liberté, un idéal que tout niait. »
Droit au travail ? La proclamation sans autre explication de cette exigence apparue avec force dès février 1848, mais depuis longtemps débattue, risquait de laisser dans l’expectative le monde des travailleurs salariés.
Au lendemain même de la proclamation de la République, et cédant à la pression ouvrière, dans son décret du 25 février,
« Le gouvernement provisoire de la République française s’engage à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail. Il s’engage à garantir du travail à tous les citoyens. »
Le décret n’engendra finalement que la création à Paris d’Ateliers nationaux, reprise par d’innombrables ateliers communaux : on restait dans la ligne des ateliers de charité de l’ancien régime, où l’État (et la commune) rétribuaient provisoirement des chômeurs en échange de travaux d’intérêt public.
Expérience peu concluante, dont la suppression fut une des causes essentielles de l’insurrection parisienne de juin 1848, qui discrédita définitivement, chez les républicains modérés ou conservateurs, le thème du droit au travail.
En octobre 1848, dans l’élaboration de la Constitution, les députés de la Montagne se réclamèrent de la contraignante Constitution de l’an II (24 juin 1793) :
« Article 21. – Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler. ».
Mais la majorité conservatrice opta, comme précédemment, pour un charitable et bien imprécis droit à l’assistance :
« Constitution 28 octobre 1848
Article 13. – La Constitution garantit aux citoyens la liberté du travail et de l’industrie. La société favorise et encourage le développement du travail par l’enseignement primaire gratuit, l’éducation professionnelle, l’égalité de rapports, entre le patron et l’ouvrier, les institutions de prévoyance et de crédit, les institutions agricoles, les associations volontaires, et l’établissement, par l’État, les départements et les communes, de travaux publics propres à employer les bras inoccupés ; elle fournit l’assistance aux enfants abandonnés, aux infirmes et aux vieillards sans ressources, et que leurs familles ne peuvent secourir. »
Les démocrates socialistes, s’ils proclament le Droit au travail, ne s’engagent pas sur son application concrète. Prudence plus qu’indifférence. Les démocrates socialistes pensaient que, de toute façon, même échaudés par la répression républicaine de l’insurrection ouvrière de juin 1848, les travailleurs qui avaient toujours lié leur républicanisme à la démocratie sociale, ne se dédieraient pas.
RÉFORME ADMINISTRATIVE ET JUDICIAIRE.
Simplification des rouages dans l’administration et des formalités dans la justice.
Organisation démocratique des services publics. – Conditions d’admissibilité ; garantie de capacité ; indépendance du fonctionnaire en dehors de sa fonction.
Révision des codes. JUSTICE VÉRITABLEMENT GRATUITE. Abolition de la contrainte par corps. – Abolition de la peine de mort en matière criminelle.
Réorganisation démocratique de l’armée de terre et de mer.
Révision du code militaire. – Amélioration du sort des soldats et des sous-officiers. – ABOLITION DE LA CONSCRIPTION.
Que penser de « l’abolition de la conscription » ? Réforme évidemment on ne peut plus populaire en ces temps de tirage au sort et d’engagement militaire pour sept ans, mais réforme qui ne précise par le statut de l’armée, que les programmes radicaux ultérieurs imagineront comme une armée de citoyens responsables, et non comme un corps de sicaires supports du pouvoir personnel.
Cette absence d’explications s’accompagne très concrètement de propositions d’améliorations du sort matériel des soldats et de leur promotion. Une bonne partie de l’armée votait alors pour la République radicale, et le pouvoir conservateur n’avait de cesse d’envoyer ces hommes combattre en Algérie, où ils devenaient les séides de généraux ambitieux. L’armée d’Algérie, on ne le répètera jamais assez, a été le bras armé du coup d’État de 1851.
On notera dans la liste des candidats démocrates socialistes de la Seine Jean-Baptiste Boichot[24], sergent-major de carabiniers au 7° léger, Edmond Rattier[25], sergent au 48° de ligne, et Demay, lieutenant de chasseurs à pied.
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RÉFORME FINANCIÈRE.
Organisation démocratique du crédit foncier, agricole, industriel et commercial.
Centralisation et exploitation, au profit de la société tout entière, des assurances, de la banque, des chemins de fer, des canaux, de toutes les voies de communication et des mines.
Réforme du régime hypothécaire.
ABOLITION DE L’USURE.
RÉDUCTION DU BUDGET ET RÉPARTITION ÉQUITABLE DES CHARGES DE L’IMPÔT.
Abolition de l’impôt du sel, de l’impôt des boissons.
Abolition de la corvée moderne, c’est-à-dire de la prestation en nature.
Suppression de l’exercice.
Suppression des octrois.
Révision des droits de douanes.
L’audacieuse politique de nationalisation « des assurances, de la banque, des chemins de fer, des canaux, de toutes les voies de communication et des mines » était un coup porté à la dominance du capital financier.
Certes, le projet n’était certes pas encore porté par la majorité de l’opinion. Mais il avait déjà été formulé avec force dans le refus du monopole au moment des conflits sociaux dans les mines[26]. Et il nous interpelle toujours aujourd’hui.
Au-delà de cet aspect fondamental, le programme offre de vraies perspectives concrètes aux couches populaires, notamment l’abolition de l’impôt honni des 45 centimes et l’interdiction de l’usure, liée à la réforme du crédit depuis longtemps demandée notamment par les petits paysans propriétaires et par les petits artisans et commerçants.
La crise économique de 1848 avait ravivé les propositions déjà anciennes de réforme du crédit, allant du réformisme prudent à l’idéologie radicale de Proudhon, qui voyait dans le crédit un moyen d’abolir le capitalisme.
La réforme du crédit serait un rude coup porté à la dominance du capital financier, maître du jeu sous la Monarchie de Juillet.
Cet aspect du programme sera sans doute une des raisons principales du succès électoral de mai 1849, particulièrement dans la petite paysannerie échaudée par l’impôt des 45 centimes qui l’avait éloignée de la République.
Cette percée démocrate socialiste dans une partie de la France rurale inquiètera particulièrement les conservateurs, qui considéraient la paysannerie comme leur vivier naturel.
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LARGE DÉVELOPPEMENT DE L’AGRICULTURE ET DE L’INDUSTRIE ; mise en valeur des terres incultes ; vaste système d’irrigation et de reboisement.
Régularisation, moralisation du commerce encouragé dans son essor loyal, dans son développement utile, mais purgé de toutes les fraudes, de toutes les exactions qui le déshonorent.
Création d’entrepôts et de bazars nationaux.
Encouragement aux associations agricoles et industrielles.
Colonisations agricoles à l’intérieur et à l’extérieur.
« Colonisation agricole à l’extérieur » : il s’agit manifestement de la mise en valeur agricole des terres volées aux indigènes dans cette Algérie divisée depuis le 11 décembre 1848 en trois départements français.
La Montagne partage l’idée dominante que cette colonisation peut servir d’exutoire à la masse des chômeurs et des paysans pauvres.
Organisation démocratique et développement des sciences et des arts appliqués aux besoins de la société nouvelle.
ACCROISSEMENT DE LA RICHESSE PUBLIQUE PAR L’ASSOCIATION DES ÉLÉMENTS PRODUCTEURS.
Depuis longtemps prônée par le socialiste chrétien Buchez, l’Association, c’est-à-dire la propriété inaliénable des associés, supprimerait le salariat et serait concrètement le moyen d’émancipation des travailleurs, auxquels les socialistes utopiques ne proposaient qu’un avenir nébuleux.
Le droit à l’Association des producteurs, indissolublement lié à celui du Droit au Travail, apparaît ici in fine en lettres majuscules, mais, pas plus que pour le Droit au Travail (cf. supra), il n’est explicité. Le programme ne s’engage pas sur une application concrète, comme par exemple celle que Louis Blanc, reprenant le thème de son « Organisation du travail » (1839), proposa en vain à la Commission du Luxembourg : le gouvernement financerait la création de coopératives de production ouvrière, les Ateliers sociaux.
Par le décret du 25 février, cette exigence depuis longtemps débattue avait été reconnue au lendemain même de la proclamation de la République :
« Le gouvernement provisoire reconnaît que les ouvriers doivent s’associer entre eux pour jouir du bénéfice de leur travail. »
Exigence reprise dès février par les courants d’extrême gauche[27].
Faute d’explications, cette exigence demeure ici presque une formule vide, sauf pour ceux qui avaient déjà tenté l’aventure de l’Association ouvrière fin 1848, début 1849. On en trouve la liste dans le document I.
Au grand dam des conservateurs, en effet, en ce début 1849, de nombreuses associations se créaient, que Jeanne Decoin et Pauline Rolland allaient bientôt chercher à unir en fédération ouvrière.
Le thème était depuis longtemps agité dans la France des petits ateliers, particulièrement à Paris, mais personne n’aurait imaginé qu’il puisse s’appliquer aux fabriques et usines que le capitalisme moderne allait multiplier.
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RESPECT DES NATIONALITÉS.
AFFRANCHISSEMENT ET SAINTE ALLIANCE DES PEUPLES, FRATERNITÉ DES RACES.
Respect des nationalités ? Ces partisans de l’affranchissement des peuples européens n’étaient pas autrement troublés par la guerre menée en Algérie, qu’ils approuvaient. Cf. La note sur le « colonisation extérieure ».
Affranchissement ? Victor Schœlcher, initiateur du décret du 27 avril 1848 qui abolit l’esclavage en France (esclavage déjà aboli par la Révolution et honteusement rétabli par Napoléon), est alors vice-président du groupe de la Montagne à l’Assemblée nationale.
VIVE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE ET SOCIALE UNIVERSELLE !
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Ont adhéré à cette déclaration et à ce programme, les journaux[28] :
LA RÉFORME, L’organe de Ledru-Rollin et de la démocratie socialiste. Ledru-Rollin est évidemment candidat démocrate socialiste en mai 1849, comme Ribeyrolles, le rédacteur en chef.
LA RÉPUBLIQUE, Son rédacteur Hervé est candidat démocrate socialiste à l’élection de mai 1849.
LE PEUPLE, Le journal de Proudhon. Tout comme Proudhon, son rédacteur Langlois est candidat démocrate socialiste à l’élection de mai 1849.
LA RÉVOLUTION DÉMOCRATIQUE ET SOCIALE, Le rédacteur de ce journal jacobin, Delescluze, n’est pas candidat en mai 1849.
LE POPULAIRE, le journal du communisme icarien de Cabet, qui est candidat démocrate socialiste en Mai 1849.
LE TRAVAIL AFFRANCHI, son rédacteur en chef, Vidal est candidat démocrate socialiste en mai 1849.
LA DÉMOCRATIE PACIFIQUE Journal fouriériste de Victor Considérant, qui est candidat démocrate socialiste en mai 1849, sauf réserve de son opinion en ce qui touche la liberté de l’enseignement sous la surveillance du gouvernement[29].
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Tel est donc le programme que défendront dans la Seine les 28 candidats unis sous la bannière de la démocratie socialiste, et proposés par le comité démocratique et socialiste des élections.
Outre les rédacteurs des journaux signataires, de trois militaires[30] et de quatre ouvriers[31], se rencontrent sur la liste les tenants des différents courants du républicanisme socialiste, dont certains très connus :
Théodore Bac[32], avocat saint-simonien proche de Pierre Leroux,
Frédéric Charrassin, journaliste communiste néo-babouviste lyonnais,
Étienne Cabet, le fondateur du communiste icarien,
Victor Considerant[33] le disciple de Fourier, élu en Mai 1849, il sera par contumace condamné à la déportation en enceinte fortifiée pour sa participation à la journée insurrectionnelle du 13 juin 1849. Il s’enfuira.
Le professeur de mathématiques Geniller, publiciste républicain socialiste, toujours présenté comme « le citoyen Geniller », il avait soutenu la candidature Raspail.
Louis Greppo le Canut, militant mutualiste et communiste néo babouviste lyonnais[34],
Charles Lagrange, avocat, député, courageux défenseur des insurgés de juin 1848.
Félicité de Lamennais, le défenseur républicain du christianisme sans église,
Napoléon Lebon, théoricien communiste néo-babouviste, Élu en mai 1849, il sera condamné à la déportation en enceinte fortifiée pour sa participation à la journée insurrectionnelle du 13 juin 1849.
Ledru-Rollin, fondateur de « la Réforme » et dirigeant de la démocratie socialiste, élu en mai 1849, il sera condamné par contumace à la déportation en enceinte fortifiée pour sa participation à la journée insurrectionnelle du 13 juin 1849. Il s’enfuira.
Pierre Leroux, le célèbre imprimeur philosophe républicain socialiste qui fonda le néologisme de « socialisme »,
Madier de Monjau aîné, le très connu avocat républicain radical,
Agricol Perdiguier, le compagnon menuisier, rénovateur du compagnonnage,
Pierre-Joseph Proudhon, le célèbre théoricien socialiste libertaire,
Félix Pyat, le publiciste démocratique, qui avait demandé la suppression du poste de président de la République. Il avait failli se battre en duel avec Proudhon qu’il retrouve sur la liste. Élu en mai 1849, il sera condamné par contumace à la déportation en enceinte fortifiée pour sa participation à la journée insurrectionnelle du 13 juin 1849. Il s’enfuira.
Théophyle Thoré, clubiste voir supra, courageux militant républicain socialiste de longue date. Il devra s’exiler après sa participation à la journée insurrectionnelle du 13 juin 1849.
DOCUMENT III
Au lendemain de l’élection de mai 1849.
La Réforme, 26 mai 1849.
« Paris, 25 mai.
AU PEUPLE,
Le Comité démocratique-socialiste des élections.
Citoyens,
L’exaltation dans le triomphe, le découragement dans la défaite, sont des sentiments indignes d’hommes courageux et libres.
A ceux qui vous disent : dix socialistes sur vingt-huit candidats, c’est une défaite ! répondez : Deux millions neuf cent quatre-vingt-cinq mille votes socialistes, contre trois millions quarante-trois mille votes monarchiens de toutes couleurs, c’est une victoire !
La réaction elle-même, si habile à prendre tous les masques, la réaction atterrée a confessé sa détresse.
Ne sait-elle pas que la misère a exilé de nos murs trente mille ouvriers que l’ordre révolutionnaire ne pouvait plus nourrir[35] ?
Ne sait-elle pas que, par les manœuvres des ministres Faucher[36] et Falloux[37], ces artisans de la guerre civile au 23 juin[38] et au 29 janvier[39], les citoyens de l’armée n’ont pas exercé librement le plus sacré des droits ?
Ne sait-elle pas que, par la tiédeur de quelques-uns, l’urne a été abandonnée le jour du dépouillement ?
Ne sait-elle pas que 30,000 citoyens suspects de civisme ont été arbitrairement rayés des contrôles ?
Ne sait-elle pas que 80,000 électeurs inscrits ont dédaigné de faire acte de citoyen en désertant le scrutin ?
Ne sait-elle pas enfin que partout où la discussion a porté la lumière, ses tendances, sa conspiration permanente contre la République, ses trahisons et ses hontes, sa complicité avec la Sainte-Alliance des rois, ont été stigmatisées ?
Si la sincérité des élections eût été respectée, notre victoire eût été l’anéantissement de toutes les factions royalistes, et nous eussions atteint, par la seule vertu du suffrage universel, le but que nous poursuivons avec tant de persévérance depuis Février, l’avènement définitif du prolétariat[40] à l’égalité civile, politique et sociale.
Honte à ces hommes indignes du titre de citoyens, qui nous ont refusé leur concours et ont pu demeurer indifférents à l’heure où la patrie est en danger[41].
Ils ont bien mérité de la royauté, et ses séides les en récompensent déjà en les rangeant parmi les serviteurs les plus dévoués.
Espérons qu’ils sauront se réhabiliter aux élections prochaines, et imiter ceux qui leur ont donné un si éclatant exemple de discipline et de patriotisme.
Pour le Comité, les membres de la Commission,
GRANDMESNIL, Le vieux lutteur Silas Grandmesnil, médecin, ancien rédacteur de la Réforme, accusé d’avoir été un des instigateurs de l’insurrection de juin. Phillipe FAURE Journaliste socialiste, proche de Pierre Leroux. Exilé après le coup d’État, MOREL, Journaliste socialiste, proche de Pierre Leroux. Exilé après le coup d’État. TESSIER-DUMONTAY, DUFÉLIX L’employé de commerce Éléonor Dufélix, républicain socialiste, paiera de dix ans de déportation sa participation à la journée du 13 juin 1849, MAILLARD Négociant. Secrétaire de la Société fraternelle centrale en mars 1848, CARON, DELBROUCK Architecte socialiste, signataire du programme des instituteurs socialistes, (voir infra). Futur Communard, ROUVEAU, CŒURDEROY L’interne des hôpitaux Ernest Cœurderoy, compromis dans l’insurrection de juin, et républicain radical sera condamné à la déportation après la journée du 13 juin 1849, et pourra s’exiler. Voir sur ce site les deux articles éclairants sur Cœurderoy proposés par R. Merle[42], FLORIOT Nous l’avons déjà rencontré, Cf. document I, « blessés de Février et détenus politiques » et Comité central électoral, CHIPRON Victor Chipron, mécanicien, publiciste, fouriériste. Élu en Mai 1849, il sera condamné à la déportation en enceinte fortifiée pour sa participation à la journée insurrectionnelle du 13 juin 1849. LARGER, FRIBOURG, DUBOIS, BERTRAND, ESPOUY Communiste icarien, MAGNAN, CHARDON, SERVIENT Polytechnicien, combattant de février, fugitivement directeur du Musée du Louvre, destitué par le Parti de l’Ordre, SONGEON, PARDIGON Voir supra, document I : Comité central électoral, ANDRÉ, MADIER DE MONTJAU jeune Voir supra, document I : Comité central électoral, BAUNE Ex-commissaire du gouvernement dans la Loire en mars 1848. [43], DUVERDIER Secrétaire du Comité électoral..
On le voit, par rapport aux deux comités électoraux de février, le comité s’est enrichi d’activistes anciens et nouveaux.
Le 13 juin 1849, ulcéré par l’engagement militaire français contre la République romaine, le fougueux Comité des élections, désormais Comité des Vingt-cinq, lance sans préparation une proclamation à la résistance, à laquelle se joignent les délégués des journaux signataires[44], des anciens de la Commission du Luxembourg et les clubs déjà rencontrés. Las, sur la masse des électeurs démocrates, quelque 6000 à peine répondirent à l’appel à manifester. Manifestation vite dispersée, mais qui tourna à l’émeute alors que Ledru-Rollin et quelques députés proclamaient un gouvernement provisoire. On est d’ailleurs surpris de cette improvisation de Ledru-Rollin qui s’inscrit vraiment en contradiction avec la prudence prônée dans le Document I.
La répression immédiate sera terrible, la Montagne est bâillonnée. Une partie de ses dirigeants et députés, dont les leaders Ledru-Rollin, Pyat, Boichot, Considerant, s’exilent aussitôt. Dix-neuf députés seront présents au jugement : 16 condamnés à la déportation, 3 à la détention. L’Assemblée vote la suspension de la liberté de la presse. Les locaux de la Réforme sont occupés militairement et le journal ne reparaîtra qu’en août.
Les membres du comité électoral sont inculpés, Cœurderoy, Madier de Monjau jeune, Pardigon, Servient, Songeon sont en fuite, ainsi que le clubiste Thoré, Delescluse, de la Révolution démocratique et sociale, Ribeyrolles rédacteur en chef de la Réforme, le collaborateur de Proudhon Jules Lechevalier, l’ouvrier passementier néo babouviste Villain, président de la Société des droits de l’homme et du citoyen, le vieil activiste révolutionnaire Kersausie, sans oublier Étienne Arago, etc. D’autres, présents au jugement, comme Chipron, seront condamnés à la déportation en enceinte fortifiée pour leur participation à la journée insurrectionnelle du 13 juin 1849.
Autant de militants parisiens aguerris et décidés qui vont manquer aux actions futures.
DOCUMENT IV
À la veille de la disparition définitive de la Réforme :
Voici maintenant le dernier texte, du 31 décembre 1849, dans lequel vous retrouverez les valeurs des démocrates socialistes, exaltées de façon émouvante la veille même de la disparition forcée du journal (il agonisera avec quelques numéros épars jusqu’au 12 janvier, lendemain de la saisie définitive).
Ce texte s’inscrit dans la perspective des élections législatives et présidentielle du début 1852, dernier espoir des démocrates socialistes persécutés depuis la répression de leur manifestation du 13 juin 1848, qui avait envoyé en prison une partie de ses cadres, et en exil le dirigeant principal, Ledru-Rollin.
« La Réforme, 31 décembre 1849
Paris, 30 décembre
Nous voici en 1850. Deux années seulement nous séparent des élections générales, de cette grande lutte où se décidera le sort de la République européenne, de la vieille société et de la société nouvelle. Où en sont-ils ? où en est la démocratie ? Que peut-on présager pour l’avenir ? Nous mettrons de côté les événements imprévus, toujours indépendants de la marche régulière des idées.
À côté des tendances générales et du progrès de l’esprit humain, il y a l’action libre et les passions des individus. Cette action peut bien entraver le développement naturel de l’humanité, mais l’arrêter, jamais. Ce double mouvement, dont l’un nécessaire, providentiel, se poursuit d’une manière continue, dont l’autre, accidentel, transitoire, prend sa source dans la volonté passionnée ou arbitraire de l’individu, compose ce drame qu’on appelle l’histoire. Toutes les péripéties de ce drame sont dues à l’action de ce libre arbitre des hommes qui, par ignorance ou par égoïsme, ou par tous les deux à la fois, se met en travers du mouvement providentiel.
Depuis soixante ans l’humanité a acquis la conscience claire et nette de cette marche providentielle des sociétés. Elle en a la formule et elle lui a donné le nom de révolution. Elle sait d’où elle vient, où elle va : de là cette foi immense qui anime tous les hommes du progrès durant cette période qui nous sépare de 89. Jamais cette foi ne les a abandonnés. Car, malgré les efforts des castes vaincues, la révolution a fait son chemin, renversant tous les obstacles qu’on voulait lui opposer. Elle a traversé le despotisme de l’empire, le jésuitisme de la restauration et la corruption des 18 ans du règne de Louis-Philippe, sans cesser un instant de se développer, manifestant par intervalles sa vie puissante et immortelle.
Le mouvement de février a été la dernière manifestation de cette longue et laborieuse suite d’efforts de la révolution. Ce mouvement a eu cela de remarquable sur tous les autres que le problème de la société nouvelle a été posé d’une manière catégorique et qu’il n’est plus permis d’en différer la solution. La révolution est plus profonde dans les intelligences que dans les faits. Chacun a conscience qu’un abîme nous sépare des époques qui précédèrent le 24 février. Si le matériel et les mœurs de la société sont à peu près les mêmes, les idées ont suivi une transformation radicale. Ces idées doivent avoir leur réalisation tôt ou tard. De là ce trouble et cette inquiétude qui se manifestent, à mesure que le temps s’écoule parmi les castes privilégiées. Le pouvoir qu’ils ont ressaisi pour un moment à la faveur des frayeurs de la bourgeoisie, ils le sentent s’échapper de leurs mains. Il y a six mois, ils étaient encore pleins d’espérance.
Il leur semblait pouvoir aisément en finir avec ce qu’ils continuaient à appeler une surprise. La petite bourgeoisie, sous le coup des événements antérieurs, formait leur phalange la plus compacte et la plus serrée ; ils ont cru que le moment était venu de faire disparaître les derniers vestiges de cette République qui, tant qu’elle sera debout, menaçante pour leurs privilèges, ne leur laissera aucun repos. Dès ce moment, l’accord qui jusque-là avait régné dans le camp de la réaction s’est rompu, et elle a donné à la France le plus honteux des spectacles ; sous ce drapeau de l’ordre, on n’a plus aperçu qu’une bande d’ambitieux ; sous cette invocation à la morale, à la religion, à la famille, à la propriété, qu’un moyen de cacher leurs misérables intrigues et de duper le pays. La lumière s’est faite. Toutes les âmes honnêtes, tous les cœurs droits, dont pendant longtemps ils avaient entretenu la peur, à l’aide de toutes sortes de mensonges et de calomnies, se sont détournés avec dégoût de ces turpitudes, et la réaction a perdu peu à peu ce qui faisait sa principale force. La révolution a gagné du terrain et la République a vu s’accroître le nombre de ses défenseurs. La garde nationale de Paris a fini par être mise en suspicion. Ce mouvement ascendant de la révolution, joint à leurs divisions intestines, a jeté parmi eux la confusion et le découragement. À l’heure qu’il est, les habiles tâchent de revenir sur le terrain où ils étaient auparavant ; ils s’efforcent de rallier le troupeau, qui se disperse, mais leur voix est méconnue, la dissolution va son train, sans que rien puisse l’arrêter.
Qui y a-t-il d’étonnant à cela ? Leurs intérêts ne sont plus que des intérêts de caste. Le pouvoir, dans leurs mains, n’a pas pour but de donner satisfaction aux besoins nouveaux de la société ; il n’est qu’un moyen de maintenir des privilèges définitivement jugés et condamnés. Si, par des circonstances tout à fait exceptionnelles, ils sont maîtres du gouvernement, ils ne sont pas moins une minorité dans la nation. Ils le sentent ; quelque chose leur dit que les tentatives qu’ils font sont les dernières, et un doute profond commence à s’emparer de leur esprit. Cela se conçoit : est-ce, dites-nous, une situation normale que la situation où nous sommes, et qui ne peut que se continuer tant qu’ils seront au pouvoir ? Il leur faudrait bientôt la moitié de la France pour maintenir l’autre, dans ce qu’ils appellent l’ordre, c’est-à-dire dans la servitude. Aussi, dans leur impuissance, et voyant combien l’esprit de la révolution se développe, ils vont faire une dernière tentative, c’est de s’en emparer et de tâcher d’étouffer le mouvement sous prétexte de le régulariser ; ils essaient de faire peur à la bourgeoisie des associations qui se multiplient sur tous les points ; mais nous les avertissons, ils n’y parviendront pas : le peuple et la bourgeoisie elle-même savent ce qu’ils veulent, et ils ne se laisseront pas prendre à ce nouveau piège. Du reste, ces derniers efforts sont la preuve que leur règne touche à sa fin. Ce sont les efforts d’un mourant.
Ainsi, d’un côté, confiance, conscience de sa force, certitude du succès, marche assurée vers un but nettement défini, en harmonie avec l’état présent de la société, approprié aux idées et aux choses existantes ; de l’autre découragement profond par le sentiment de leur désharmonie avec les idées nouvelles et de leur opposition inutile, funeste même au développement de la vie de l’humanité. La France est et restera républicaine. »
Ce texte est déchirant quand on pense à ce qui adviendra. Ces démocrates socialistes de décembre 1849 anticipaient la vague de répression de 1850, mais maintenaient leur espoir de remporter les élections partielles de 1850, et surtout de triompher du Parti de l’Ordre aux élections décisives du printemps 1852.
La menace bonapartiste n’est pas pointée, alors qu’elle peut alors agréer à une partie de l’opinion populaire, et principalement ouvrière, dans son opposition au Parti de l’Ordre.
Document V
On lit dans le dernier numéro de La Réforme, 12 janvier 1850 :
« Saisie de la Réforme.
Une nouvelle rigueur vient d’être exercée à notre égard. Une nouvelle aménité du parquet vient de se manifester. Encore une SAISIE ! Aujourd’hui nous avons reçu la visite d’un commissaire de police qui nous en a signalé le procès-verbal. Rien de mieux ; nous nous attendons à toute chose : ne sommes-nous pas habitués à la persécution ! Que voyons-nous d’ailleurs dans le passé de la Réforme ? Une lutte incessante entre le pouvoir et nous : lutte suprême, qui nous laisse meurtris et qui nous retrouve sans cesse sur la brèche. »
Suit ce billet mobilisateur :
« On nous assure positivement que le gouvernement a fixé au 3 février les élections des représentants qui devront remplacer nos amis condamnés par la haute-cour de Versailles[45]. On ne convoquera les collèges électoraux qu’au dernier moment ; chacun comprendra le motif honnête et modéré de cette façon d’agir.
Nous ne doutons pas que, dans les départements, les républicains ne se soient pas déjà entendus sur la liste des candidats, et qu’à Paris on sera également prêt à soutenir la lutte électorale. Nous devons cependant mettre nos amis en garde contre un calcul sur lequel nos adversaires comptent beaucoup : c’est de faire voter l’armée promptement, afin qu’elle n’ait pas le temps de recevoir la liste démocratique. Que les démocrates des départements dans lesquels il y aura des élections, et résidants à Paris, se fassent donc envoyer immédiatement, sinon la liste définitive, du moins celle probable, afin de pouvoir la distribuer à nos frères de l’armée dès qu’on saura qu’elle sera appelée à voter. »
À l’effarement du Parti de l’Ordre, et malgré le climat de répression, ces élections partielles de 1850[46], étudiées par l’historien Raymond Huard[47], seront à nouveau un franc succès pour les démocrates socialistes.
Certes la victoire n’a pas été totale. Par exemple dans le Var, étudié par l’historien Frédéric Negrel[48], si le démocrate maire de Toulon, Suchet, en détention, est remplacé par le démocrate maire de Brignoles, mais le proscrit Ledru-Rollin est remplacé par Henri (Comte) Siméon, ex-préfet, monarchiste !
Mais enfin, la victoire est éclatante.
Parmi les nouveaux élus, nous retrouvons à Paris l’économiste socialiste et rédacteur en chef du Travail affranchi, François Vidal, mais aussi des figures tout-à-fait nouvelles, « l’aristocrate rouge » Paul de Flotte, et le dandy romancier à succès Eugène Sue.
Notons aussi, en Saône-et-Loire, l’élection de l’écrivain Esquiros, ardent publiciste de 1848, auteur du célèbre Évangile du peuple, 1840, et de l’Histoire des Montagnards, 1846-1847.
Le gouvernement réagira aussitôt avec la loi du 31 mai 1850, qui privait du suffrage universel plus de trois millions d’électeurs pauvres ou itinérants.
Après l’étranglement légal de la Démocratie socialiste en 1850, ce sont les groupes plus ou moins secrets, et plus radicaux, notamment ceux de la Nouvelle Montagne, qui se prépareront en vue d’un coup d’État initié par les forces conservatrices, mais cette fois aussi par le Président de la République. Le complot dit de Lyon de 1850[49], unissant treize départements du grand Sud-Est, montrera clairement que l’épicentre de la résistance n’est plus à Paris, même si les consignes en émanent.
En revenant grâce à Gallica sur cette année 1849, j’ai pu mesurer, en lisant dans sa diversité la presse démocratique, combien cette démocratie socialiste et ses alliés franchement socialistes, voire communistes, étaient l’aboutissement de l’extraordinaire bouillonnement idéologique que la France avait connu sous la Monarchie de Juillet.
J’ai été ému par l’abnégation de ces hommes, et parfois de ces femmes, dont les convictions républicaines, avant 1848, avaient été si souvent été payées d’emprisonnement, et qui, sous la domination du Parti de l’Ordre, connaissaient à nouveau une répression allant de la surveillance tatillonne quotidienne à l’amende et à l’emprisonnement, quand ce n’était pas la terrible déportation. Répression accrue après 1849, où beaucoup de ceux qui avaient échappé à l’exil en cette année le connaîtront avec le coup d’État de décembre 1851.
Pour parfois réapparaître dans le radicalisme de la fin de l’Empire, voire pour certains dans la Commune de Paris, et pour fournir aussi ensuite des élus à la gauche et à l’extrême gauche hostiles à la République des Thiers et McMahon.
À considérer ces parcours, on mesure ce qu’être vraiment républicain veut dire. Puissions-nous nous en inspirer.
René Merle
[1] L’ouvrage regroupe quatre articles parus en 1850 dans la revue mensuelle Neue Rheinische Zeitung que Marx publia dans son exil londonien. Elle reprenait le titre du quotidien de Cologne, auquel Marx avait collaboré, et qui fut interdit après l’échec de la Révolution allemande de 1848.
[2]Bulletin-lettre de l’Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines, 50, avril/mai/juin 2010
[3] Marx utilise cette expression pour désigner ces radicaux porteurs d’une idéologie propre à satisfaire les couches moyennes, mais non le prolétariat. Je ne la confonds pas ici avec sa signification sociologique.
[4] Dès le 27 février 1848, Raspail avait lancé l’Ami du Peuple, « an Ier de la République reconquise. Dieu et patrie, liberté pleine et entière de la pensée, tolérance religieuse illimitée, suffrage universel. »
[5]Jonathan Barbier, Ludovic Frobert, Une imagination républicaine, François-Vincent Raspail (1794-1878), Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2017.
[6]La solidarité républicaine est animée notamment par Charles Delescluze, Martin Bernard, Mathieu de la Drôme, Félix Pyat, dont nous retrouverons les noms au fil de cet article.
[7]Le lecteur intéressé puisera dans l’immense champ des travaux historiques sur la Seconde République. En ce qui concerne plus directement les élections de 1849, il lira toujours avec profit : Jacques Bouillon, « Les démocrates-socialistes aux élections de 1849 », Revue française de science politique, 1956, 6-1.
[8]« Aux démocrates socialistes de la France
Citoyens,
Le congrès électoral national, formé des délégués de Paris, de la banlieue, des corporations ouvrières, du compagnonnage, de l’armée et des départements, au nombre d’environ trois cents,
A décidé, à l’unanimité moins trois voix, dans sa séance du 1er décembre, que le seul candidat à la présidence, sur lequel il appelle les suffrages des démocrates-socialistes, est
LE CITOYEN LEDRU-ROLLIN. »
La Réforme, 4 décembre 1848.
[9]On consultera la liste des députés donnée sur la base sycomore. En cliquant sur les noms, on obtient la couleur politique du député.
[10]Le notaire Jean-Marie Deville, réélu en mai 1849, sera condamné pour sa participation à la journée insurrectionnelle du 12 juin 1849 à la déportation en enceinte fortifiée à Belle-Île-en-Mer.
[11]L’avocat Charles Ferdinand Gambon, réélu en mai 1849, sera condamné pour sa participation à la journée insurrectionnelle du 12 juin 1849 à la déportation en enceinte fortifiée à Belle-Île-en-Mer.
[12] Comment ne pas saluer la haute figure de l’ouvrier typographe Martin-Bernard, militant de la société des droits de l’homme, puis responsable de la société des saison avec Barbès et Blanqui, insurgé de 1839 et emprisonné en forteresse jusqu’à 1848, où il devint dans la région rhodanienne un de ces commissaires envoyés par le gouvernement provisoire, avant de devenir responsable de la société de propagande la Solidarité républicains œuvrant pour la candidature de Ledru-Rollin à l’élection présidentielle de 1848, puis de s’exiler en 1849 pour échapper à sa condamnation après la journée insurrectionnelle de Juin 1849.
[13]Cf. sur ce site, René Merle : « Témoignages sur la répression de l’insurrection ouvrière de Juin 1848 à Paris ».
[14]Ce mensuel porte alors en titre Le Populaire de 1841, journal de réorganisation. Manchette en dessous du titre : « Fraternité, – Égalité, association, unité, – Communauté.
Le communisme est l’opposé de l’individualisme, l’antipode de la loi agraire et du partage des terres. C’est l’association, la plus étendue et la plus complète, basée sur la fraternité, l’égalité, la liberté, l’unité, fondée aussi sur l’éducation, le travail, le mariage et la famille. C’est une assurance mutuelle et universelle. C’est la réalisation de la Démocratie et du Christianisme dans sa pureté primitive.
Ses principales formules sont : – Chacun pour tous, tous pour chacun ; – De chacun suivant ses forces et ses capacités, à chacun suivant ses besoins ; – Toute fonction est un travail, tout travail est une fonction ; – Propriété sociale, collective, indivise ; – Établissement de la communauté par la propagande légale et pacifique, par la persuasion, par le volonté individuelle et nationale ; – Régime transitoire et progressif. »
[15]Voir sur ce site R. Merle, « Après la défaite, le point de vue d’un révolutionnaire, François Pardigon 1852 »
[16]Cf. sur ce site : René Merle, « Baudin communiste ».
[17]On lira sur Gallica l’ignoble mais bien documentée recension de ces clubs par le très droitier Alphonse Lucas, Les clubs et les clubistes : histoire complète, critique et anecdotique des clubs et des comités électoraux fondés à Paris depuis la révolution de 1848, Paris, 1850.
[18]En bons adeptes du copier–coller, nombre d’articles et d’études, repris par l’IA, évoquent un Manifeste de la Montagne, détaillant le programme accepté par Ledru-Rollin, qui aurait été publié par la Réforme le 8 novembre 1848. Il s’agit en fait de la très longue Déclaration au Peuple, élaborée par le groupe de députés montagnards qui se réunissaient rue Taitbout, et publiée dans la Réforme le 9 novembre. Allez-y voir sur Gallica.
[19]La liste des journaux signataires est à cet égard très parlante. Voir Document I.
[20]Sans remonter à la grande Révolution, les contemporains avaient le souvenir des Trois Glorieuses de 1830, des insurrections lyonnaises de 1831 et 1834, de l’insurrection parisienne de 1839, et naturellement de la Révolution de février 1848, puis de l’insurrection parisienne de juin.
[21]Les listes de candidats étaient départementales, et le comité parisien a effectivement contribué à leur élaboration, parfois difficile à cause de la diversité des chapelles démocratiques.
[22] Voir le texte dans ce site : René Merle, « Instituteurs socialistes, 1849 »
[23] Ils s’étaient regroupés dans le club des Instituteurs, Institutrices et professeurs socialistes, président Lefrançois, présidente, Pauline Rolland, et Pérot.
[24]Voir sur ce site la note proposée par R. Merle, « Le sergent Boichot ».
[25]Il servira en 1871 la Commune de Paris
[26]Cf. sur ce site, René Merle, « Regards sur la grève des mineurs de Rive-de-Gier en 1844 et ses répercussions régionales et nationales »
[27]Cf. : Samuel Hayat « Les journaux rouges du « printemps 1848 ». Le Journal des travailleurs et Le Tocsin des travailleurs », publié dans l’ouvrage collectif Quand les socialistes inventaient l’avenir. Presse, théories et expériences, 1825-1860, Éditions La Découverte, 2015.
[28]Sur l’orientation politique et le personnel rédactionnel de ces journaux, on consultera les indications sur la presse données dans le Document I.
[29]Considerant et les fouriéristes se méfiaient autant de l’enseignement public abrutissant que de l’enseignement religieux dogmatique. Ils préconisaient un enseignement au contact de la réalité concrète et respectant la vitalité de l’enfant.
[30]Le sergent-major Boichot, le lieutenant Demay, le sergent Rattier. Boichot, élu en mai 1849, sera condamné à la déportation en enceinte fortifiée pour sa participation à la journée insurrectionnelle du 13 juin 1849. Il s’exilera.
[31]Le mécanicien Hizay, le monteur en bronze Mallarmet, le tailleur de limes Montagne, l’employé au gaz, ancien cordonnier Stévenot.
[32]Cf. René Merle, « Le laboratoire de la Seconde République », chapitre Limoges.
[33]Élu en Mai 1849, il sera par contumace condamné à la déportation en enceinte fortifiée pour sa participation à la journée insurrectionnelle du 13 juin 1849. Il s’enfuira.
[34]Cf. sur ce site : René Merle, « Prolétaires et instruction publique. Aux origines de la laïcité ».
[35]Ouvriers des Ateliers nationaux parisiens envoyés en Algérie ou à l’Armée après la dissolution.
[36]Ministre de l’Intérieur.
[37]Il avait obtenu la dissolution des ateliers nationaux en juin 1848
[38]Début de l’insurrection ouvrière de juin 1848.
[39]Le 29 janvier 1849, on l’a vu, obéissant aux ordres du gouvernement réactionnaire d’Odilon Barrot et du général Changarnier, l’Assemblée nationale constituante s’auto-dissout et annonce des élections pour une Assemblée législative.
[40]Le mot prolétariat désigne alors la masse des paysans pauvres et des salariés.
[41]Il s’agit des « Républicains de la veille », groupés avant Février 1848 sous la bannière du journal Le National, et présents en 1848-1849 sous l’appellation de « Républicains modérés », absolument hostiles à l’avènement d’une république démocratique ET sociale. Parmi eux Lamartine, Garnier-Pagès, Eugène Cavaignac, Marrast. Ils avaient subi une défaite cuisante aux élections de 1849.
[42] « Cœurderoy et le chauvinisme français » et « Cœurderoy et Juin 1848 »
[43] Voir sur ce site « Rive-de-Gier (Loire) : de l’enthousiasme révolutionnaire des débuts de la République à l’impuissance devant le coup d’État de 1851 »
[44] Ce Comité de la presse siégeait à la Démocratie pacifique, le journal de Considérant.
[45] Condamnés pour leur participation à la journée insurrectionnelle du 13 juin 1849.
[46]Les 10 mars et 28 avril 1850.
[47]Raymond Huard, « Aspects de l’opinion et de la pratique du suffrage universel entre mai 1849 et décembre 1851 : le témoignage des élections partielles à l’Assemblée législative », Revue d’histoire du XIXe siècle, 22, 2001.
[48]Cf. par exemple Frédéric Negrel, Clandestinité et réseau républicain dans le Haut-Var. La société secrète montagnarde d’Artignosc (1849-1851), Association 1851, 2010.
[49]Il a inspiré mon roman historique Gentil n’a qu’un œil.