Regards sur la grève de Rive-de-Gier (1844). Première partie
page mise en ligne le 28 juillet 2026
Regards sur la grève des mineurs de Rive-de-Gier en 1844 et ses répercussions régionales et nationales
Documents
René Merle
partie I
En 1989 – 1990, dans le cadre de mes recherches sur l’utilisation politique des parlers populaires du grand Sud-Est, j’avais été amené à m’intéresser à Guillaume Roquille[1] qui, en « patois » de Rive-de-Gier, dénonça la répression de l’insurrection des Canuts lyonnais en 1834, et présenta, avec humour, des mineurs de Rive-de-Gier, dans une grève pacifique malgré des autorités provocatrices. La grève fut provoquée par la concentration de plusieurs exploitations en une Compagnie Générale qui voulait réduire les salaires[2].
Je retrouvais, en 1844, le même Roquille apportant sa solidarité active aux mineurs en grève de Rive-de-Gier, mais sans utiliser le « patois » cette fois. C’est ainsi que j’ai été amené à m’intéresser à cette grève, dont les raisons sont identiques à celle de 1840 : concentration des exploitations et aggravation corrélative de la condition ouvrière.
L’exploitation de la houille a cessé en 1912 à Rive-de-Gier, et il peut apparaître un peu vain de revenir sur cet épisode voué désormais aux célébrations patrimoniales locales.
Mais, par la concentration industrielle, par la combativité ouvrière, et par la violente réponse du pouvoir, cette grève est un véritable cas d’école pour comprendre le développement capitaliste et la condition ouvrière du temps.
Mais aussi peut-être, en filigrane, même si le monde a bien changé, cette grève peut nous rappeler que l’amélioration des conditions de vie a toujours été le résultat d’un rapport de forces.
L’histoire de Rive-de-Gier, située à l’Ouest du sillon du Gier, et à proximité du Rhône, a été bien étudiée[3]. Le but de ces lignes est essentiellement d’apporter quelques documents éclairant les réactions régionales et nationales à cet événement de 1844, qui s’inscrit dans une longue histoire de la combativité des mineurs de tout le sillon du Gier, jusqu’à Saint-Étienne et ses alentours[4].
Pionnière de la Révolution industrielle[5] lancée par l’exploitation de la houille, la petite localité de Rive-de-Gier a connu un extraordinaire essor démographique : 3000 habitants en 1790, et 11911 au recensement de 1846.
La houille, qui a permis dans cette première moitié du siècle la naissance de nombreuses entreprises, notamment forges et verreries, est exportée depuis 1781 vers la vallée du Rhône grâce à un canal reliant Rive-de-Gier (la Grand-Croix) au port de Givors, à 14 km, sur le Rhône). Mais elle l’est surtout par l’ouverture de la voie de chemin de fer Saint-Étienne-Lyon, dont le premier tronçon, Rive-de-Gier – Givors est réalisé en 1830. Ainsi la petite ville est reliée en 1833 aux deux capitales régionales : Saint-Étienne (à 24 km) et Lyon (à 39 km).
Après le « boom » minier de 1831, l’extraction de la houille est à son apogée en 1844 : 2400 mineurs, disséminés dans plus de 80 puits, représentent avec leurs familles une part importante de cette population majoritairement ouvrière (1200 verriers, 400 métallurgistes, plus les débardeurs du canal).
Les événements de 1844 ont été abondamment présentés par la presse de Saint-Étienne et de Lyon, dont les articles fournissent aussitôt matière à la presse nationale publiée à Paris.
Voyons rapidement les faits, et leur répercussion régionale.
Le 1er janvier 1844 est créée sous le nom de Société Générale une association composée de la réunion des exploitations des Flaches, de la Grand-Croix, de l’Union, de Lorette et de l’ancienne Compagnie Générale, soit les deux tiers des exploitations houillères du bassin de Rive-de-Gier. Fin mars, la Société informe les mineurs que les salaires et la durée de la journée de travail seront alignés sur ceux de l’exploitation la plus favorable au patronat. Une semaine après, le lundi 1er avril, la réduction des salaires est appliquée aux Flaches, et, bravant la loi qui interdisait les « coalitions » comme on les désignait alors, les mineurs des Flaches se mettent en grève. Le lendemain, la grève s’étend par solidarité aux autres puits et le préfet se rend sur les lieux, bientôt rejoint par le procureur général de Lyon. Le mercredi 3 avril, la grève est complète dans toutes les exploitations de la Société générale, et le soir arrive le 27e bataillon de ligne de Saint-Étienne, qui occupe la ville. Les habitants refusent de l’héberger, comme on le leur demandait. Le jeudi 4, devant les affiches préfectorale rappelant que les attroupements et la « coalition » sont interdits par la loi, les attroupement sont dispersés par la force et plusieurs mineurs sont arrêtés.
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DOCUMENT 1
Reprenant les informations données par très modéré Journal de Saint-Étienne, le journal démocrate de Lyon, Le Censeur, écrit le 7 avril :
« COALITION DES OUVRIERS MINEURS DE RIVE-DE-GIER
Depuis plusieurs jours on avait remarqué parmi les ouvriers mineurs un certain mouvement et quelque exaspération dans les esprits se traduisant en vagues inquiétudes, en plaintes contre la Société Générale, et enfin en menaces de ne plus travailler plutôt que de subir la moindre réduction dans le salaire, ainsi que la Compagnie, disait-on, avait pour projet de le faire successivement dans toutes les concessions réunies.
Cette intention, que dans la ville de Rive-de-Gier on prêtait généralement à la Compagnie générale, existe-t-elle ? c’est ce que nous ne saurions dire.
Quoi qu’il en soit, ce qui est un fait certain, c’est que les ouvriers des Flaches ont été prévenus, lundi de la semaine dernière, qu’au bout de la huitaine les piqueurs ne recevraient plus que 3 fr. 75 c. par jour au lieu de 4 fr.
Le lundi 1er avril devait commencer cette réduction aux puits des Flaches ; mais les ouvriers n’y parurent point. Trois autres puits furent également désertés par les mineurs.
Le lendemain mardi, le chômage s’est étendu sur presque tous les puits ; enfin mercredi la coalition était complète.
Les mineurs se promenaient par groupes dans les rues de Rive-de-Gier, ou bien stationnaient sur les quais du canal et sur les ponts dans une attitude passive ; quelques hommes, plus malheureusement inspirés, se répandirent dans les communes, armés de bâtons et commirent quelques déprédations sur les chantiers, menaçant les ouvriers en petit nombre qui travaillaient encore et forçant quelques-uns d’entre eux à les suivre.
De Saint-Étienne une estafette partit dès lundi pour en prévenir M. le préfet. Ce magistrat se rendit sur les lieux mardi dans la matinée.
Mercredi, à deux heures, un bataillon du 27e de ligne, en garnison à Saint-Étienne se mit en route pour la même destination, où il arriva avant sept heures du soir, précédé de M. le général commandant la subdivision militaire.
Un arrêté de M. le préfet, concernant les attroupements, avait été affiché de bonne heure dans plusieurs quartiers de la ville et dans les communes environnantes.
Les ouvriers groupés devant ces affiches en entendaient la lecture que leur faisait un des leurs à haute voix, mais ils ne s’empressaient guère d’obtempérer aux injonctions de l’autorité ; il semblait au contraire que les attroupements devenaient à chaque instant plus intenses et plus nombreux. Bientôt les ouvriers apprirent que quelques camarades mis en prévention de délit de coalition avec menace avaient été arrêtés, et qu’ils subissaient en ce moment un interrogatoire auprès de M. le juge d’instruction, dans une des salles de la mairie. Ils partirent aussitôt, ramassant tous les ouvriers qui se trouvaient sur leur chemin.
Arrivés près de la mairie, les cris et les vociférations redoublèrent. La sentinelle placée devant la porte et les hommes du poste voisin ne pouvaient déjà plus contenir ces masses ameutées. Le commissaire de police, M. Dubos, sortit de l’Hôtel-de-Ville, suivi de quelques gendarmes et s’avança vers le peuple et les ouvriers ; il les engagea avec bonté à se retirer, les prévenant que c’était dans leur intérêt qu’il parlait, et aussi dans l’intérêt de leurs camarades, dont ils pouvaient ainsi prolonger l’arrestation préventive, et que, s’ils continuaient ces manifestations, l’autorité serait obligée de sévir ; mais ces exhortations ne furent point entendues. Les cris, les menaces, les insultes continuèrent. Alors le commissaire de police saisit quatre des plus mutins, et les gendarmes les emmenèrent à l’Hôtel-de-Ville.
Cet acte de vigueur porta la foule à de nouvelles démonstrations plus inconséquentes encore et plus téméraires. M. le procureur du roi, qui était dans une des salles de l’Hôtel-de-ville avec M. le juge d’instruction, pensa que le moment était arrivé aussi de montrer à l’émeute que l’autorité sait accomplir jusqu’au bout ses devoirs, quelque pénibles qu’ils soient, et que ni le bruit ni les menaces ne leur font peur.
« Monsieur, dit-il au commissaire de police, l’Hôtel-de-Ville n’est pas une prison ; conduisez ces quatre hommes à la maison d’arrêt. Il est bon qu’on sache que force doit toujours rester à la loi. » Les quatre hommes sont emmenés au milieu d’un piquet d’infanterie et de quelques gendarmes précédés du commissaire de police et d’un agent ; mais à peine avaient-ils fait quelques pas dans la rue, que la foule se précipite sur l’escorte, l’empêchant d’avancer, et ne dissimulant pas son projet d’enlever les quatre prisonniers.
M. le procureur du roi, prévenu de ce qui se passait, sort de l’Hôtel-de-Ville accompagné de M. le lieutenant de gendarmerie, et se dirige vers l’officier municipal, qu’il rejoint, mais non sans peine. L’exaspération de la foule était à son comble. Les vociférations redoublaient, et à chaque pas l’autorité et son escorte se trouvaient arrêtés par des flots de peuple. Alors M. Bouchetal[6] invita le commissaire de police à lire tout haut la loi de 1831 sur les attroupements et à faire les sommations voulues. La première sommation ayant eu lieu sans succès, une seconde sommation fut faite. Le moment était des plus critiques. Dieu merci, la foule ameutée comprit enfin à quels dangers elle s’exposait et peu à peu elle se dissipa.
Les quatre prisonniers furent déposés à la maison d’arrêt.
Le reste de la journée a été assez tranquille. Les ouvriers continuaient bien leur station sur les ponts, mais aucun incident de caractère de celui que nous venons de citer ne s’est reproduit.
Il est arrivé de la cavalerie de Vienne. En ce moment Rive-de-Gier ne ressemblait pas mal à une ville prise d’assaut. »
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Le vendredi 5 avril, à la violence provocatrice des autorités répond la violence populaire. Le convoi impressionnant de 119 militaires, conduisant à Saint-Étienne les ouvriers arrêtés est suivi et conspué par une foule de femmes et d’enfants. À la Grand-Croix, entre Rive-de-Gier et Saint-Chamond, trois ou quatre cents ouvriers en embuscade attaquent le convoi. On juge de l’exaspération populaire ! Les militaires ripostent. On relève trois morts et six blessés graves. Un prisonnier a réussi à s’échapper. Les autres sont conduits à la prison de Saint-Étienne.
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DOCUMENT 2
Le Censeur, 7 avril :
« Nous recevons les détails suivants sur la malheureuse affaire de Rive-de-Gier qui préoccupe aujourd’hui vivement toute notre ville :
Les dispositions prises par la nouvelle compagnie générale du bassin houiller de la Loire n’ont pas tardé à porter leurs fruits, et aujourd’hui nous avons une collision sanglante à déplorer.
Dans un certain nombre d’exploitations le nombre des ouvriers avait été diminué, le salaire réduit ; les heures de travail avaient été augmentées dans trois puits ; un certain nombre d’ouvriers avaient cessé tout travail. Des poursuites furent ordonnées contre eux ; le général, le préfet de la Loire, le procureur général de Lyon étaient hier vendredi, dans la matinée, à Rive-de-Gier. Quatorze ouvriers avaient été arrêtés ; on les plaça dans des tombereaux entourés de pelotons de troupe de ligne et de la gendarmerie, et on se mit en marche à midi pour Saint-Étienne. Nous aurons peut-être, quand tous les détails nous seront parvenus, à qualifier sévèrement ce déploiement de force, qui a été la cause des malheurs qui l’ont suivi de près.
Le cortège des prisonniers fut immédiatement suivi par une foule nombreuse de femmes et d’enfants, qui faisaient entendre des cris et des lamentations. Arrivé auprès de l’exploitation de la Grand-Croix, entre Rive-de-Gier et Saint-Chamond, le convoi fut arrêté par une foule immense qui se grossissait des ouvriers de Saint Paul en-Jarret, et qui, se précipitant à la bride des chevaux, délivra les prisonniers, à l’exception de deux.
La troupe se mit en bataille, et le chef ordonna le feu. On assure que les simples soldats tirèrent en l’air, nous l’ignorons, mais des ouvriers, que l’on porte au nombre de vingt, furent blessés, et plusieurs mortellement.
Nous manquons de détails postérieurs ; un bataillon est parti de Lyon hier soir. Toutefois, nous apprenons, au moment de mettre sous presse, que la tranquillité n’a pas été de nouveau troublée depuis hier soir et que la Compagnie Générale se relâche de ses prétentions sur quelques points. »
Le Journal de Saint-Étienne publie le 7 avril une lettre de lecteur dont j’extrais quelques lignes :
« Un pauvre garçon, nommé Gros-Jean, gendre de Grégoire Marin, de Rive-de-Gier, qui se trouvait là comme simple spectateur tout-à-fait inoffensif, a reçu une balle qui lui a traversé le ventre[7] ; deux autres hommes, l’un de la Grand-Croix et l’autre de Sardon, près Saint-Genis, ont été blessés mortellement. Le docteur Lisfranc, le maire de Saint-Paul et M. le curé de Lorette, près du Reclus, sont accourus sur les lieux.
C’était un spectacle à fendre le cœur, que de voir à terre ces malheureux baignant dans leur sang, et les femmes poussant au ciel des cris de douleur et de désespoir. M. Bonjour, curé de Lorette, attendri lui-même jusqu’aux larmes, prodiguait les consolations de son pieux ministère. En moins de quelques instants, une partie de la population se trouvait réunie sur les lieux de la catastrophe. Je ne saurais vous exprimer la profonde tristesse et la consternation qui règnent à Rive-de-Gier depuis qu’on y a appris ce funeste événement. »
Le Censeur du 8 avril reprend le Journal de Saint-Étienne :
« Les choses à Rive-de-Gier sont toujours où nous les avons laissées dans notre dernier numéro. La ville est tranquille, mais les ouvriers mineurs n’ont pas repris leurs travaux.
Par malheur, un événement qu’on ne saurait trop déplorer est venu assombrir la situation. Le sang a coulé.
La troupe qui escortait les hommes arrêtés par suite de l’enquête de justice, ayant été assaillie à la Grand-Croix, a fait feu, et plusieurs es agresseurs sont restés sur la place.
Voici comment les faits se seraient passés, d’après le rapport officiel dressé par l’autorité.
Vendredi, à dix heures du matin, un convoi de dix-sept prisonniers est parti de Rive-de-Gier pour être dirigé sur la maison d’arrêt de Saint-Étienne.
L’escorte se composait de 80 fantassins commandés par un capitaine, de 25 chasseurs à cheval commandés par un lieutenant, de 25 chasseurs à cheval commandés par un lieutenant, et de 11 gendarmes tant à pied qu’à cheval commandés par M. Girard, sous les ordres duquel se trouvaient les brigades de l’arrondissement : en tout, 116 hommes et 3 officiers.
Ce détachement, appuyé par une compagnie d’infanterie cantonnée à quelque distance de Rive-de-Gier, fut accompagné par M. le préfet et M. le procureur général pendant un espace de deux kilomètres. Ces magistrats ne se retirèrent que lorsqu’ils eurent perdu de vue la troupe.
Vers midi, le convoi étant arrivé à la hauteur du hameau de la Grand Croix fut tout à coup assailli par trois ou quatre cents hommes sortant de derrière une berge assez élevée où ils s’étaient embusqués et des maisons et ruelles bordant la route où ils s’étaient cachés. Des pierres furent lancées par les assaillants et aussi des maisons occupées par des hommes et des femmes. Des enfants de douze à quinze ans se précipitèrent à la tête des chevaux, saisissant les guides. Les cavaliers cherchèrent à se dégager, ce qui leur fut impossible, tant l’attaque avait été vive. De leur côté, les fantassins n’ayant pas leurs armes chargées ne pouvaient opposer que leurs baïonnettes, et encore ils se trouvaient serrés de si près qu’il leur était impossible d’en faire usage.
Au milieu de la bagarre, les voitures ou pour mieux dire les tombereaux contenant les prisonniers ont été abandonnés par leurs conducteurs. L’un de ceux-ci a été assez grièvement blessé par une pierre.
Enfin, la cavalerie étant parvenue à ouvrir le passage, les chevaux attelés aux voitures furent lancés au galop par les soldats, qui avaient pris la conduite à la place des charretiers en fuite[8].
En ce moment, l’infanterie laissée en arrière, dégagée un peu de la foule qui tout à l’heure la serrait de si près, exposée toujours à une grêle de pierres lancées contre elle, chargea les armes et fit feu sur les assaillants ; puis elle marcha en bon ordre vers le convoi qu’elle ne tarda pas à rejoindre. Un officier frappé d’une pierre à la tête tomba sur le coup, et ne put rejoindre ses soldats qu’après avoir perdu son shako et son sabre.
L’alerte avait été donnée à la compagnie de grenadiers campée à la Grand-Croix : elle fondit au pas de course sur les agresseurs, qui se dispersaient, laissant sur le terrain sept des leurs, la plupart blessés de coups de feu, savoir : un à la tête, un à la cuisse, un aux parties génitales, deux à l’aine, un à l’épaule et deux au bas-ventre. On cite parmi les blessés un enfant de douze à quatorze ans.
Un grand nombre de soldats et tous les officiers ont été atteints par les projectiles.
Le convoi poursuivit sa marche jusqu’à Saint-Chamond sans rencontrer de nouveaux obstacles. »
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Le très modéré Journal de Saint-Étienne écrit le 7 avril :
« L’impression générale produite à Saint-Étienne par la mesure qu’a cru devoir prendre cette autorité dans cette circonstance ne lui a point été favorable. A quoi bon tout cet éclat, tout ce luxe de guerre pour conduire en prison dix-sept pauvres ouvriers, assurément plus égarés que coupables ? Était-ce donc une mesure bien nécessaire et bien prudente que de faire promener ainsi, en plein midi, dans des tombereaux, ces malheureux, peut-être sous les yeux de leurs enfants et de leurs femmes éplorées, au milieu d’une population en effervescence ? Ne s’exposait-on pas à ce qui est arrivé, et à quelque drame plus sanglant encore, si les officiers qui commandaient cette triste expédition n’eussent point su mêler la longanimité aux terribles exigences de la consigne et de l’honneur militaire ? »
Alors que les autorités appellent par affiche à la reprise du travail[9], la grève continue dans un calme relatif, malgré plusieurs nouvelles arrestations de mineurs accusés d’avoir lors des premiers jours de la grève enlevé les grilles des machines à vapeur indispensables aux travaux[10].
Le Mercure ségusien (Saint-Étienne) écrit le 14 avril :
« L’ordre matériel n’est plus troublé à Rive-de-Gier, mais le calme n’est pas revenu dans les esprits. Les travaux sont toujours suspendus ; les ouvriers mineurs ne s’attroupent plus dans la ville ; ils restent chez eux ou ils courent les campagnes, sollicitant quelque secours ; ils partagent leur pain et leurs pommes de terre. Une double journée a été offerte à quelques-uns pour travailler au puits de la Gourle, ils ont refusé. »
Du 27 au 29 avril, les inculpés de la journée du 4 avril seront jugés à Saint-Étienne. Le tribunal, odieux envers la défense, acquitta quelques inculpés, condamna les autres à des peines de prison allant de quelques jours à deux ans !
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DOCUMENT 3
On lit dans L’Écho de la Fabrique du 15 mai :
« Les ouvriers mineurs de Rive-de-Gier arrêtés sous la prévention d’une coalition fondée sur la diminution de leur salaire, soit par une rétribution moindre, soit par une augmentation des heures de travail ou de la tâche à remplir, ont comparu le 27 avril dernier, devant le tribunal de police correctionnelle de Saint-Étienne, composé de MM. Brun de Villeret, président ; Jarre et Dubois, juges ; M. Lenormant remplissant les fonctions de ministère public.
Ils étaient défendus par MM. Sain[11], avocat du barreau de Lyon et Duché, de celui de Saint-Étienne.
Le cadre restreint de notre feuille nous empêche de reproduire les détails des audiences du dit jour 27 avril et du lundi 29 avril. Nous ne rappellerons que l’incident capital de cette dernière.
M. Sain ayant été interrompu plusieurs fois par M. le président, et notamment pour avoir dit que l’autorité n’était pas animée d’intentions bienveillantes pour les ouvriers, a déclaré renoncer à la défense ainsi restreinte, et son confrère, M. Duché, a imité son exemple, en disant que la défense étant ainsi tronquée, il ne croyait pas devoir prendre la parole.
Le lendemain, 30 avril, à l’ouverture de l’audience et après avoir demandé aux prévenus s’ils avaient quelque chose à dire pour leur défense, M. le président a donné lecture d’un jugement par lequel Desvines, Rousset, Moyerat, Durand, Prunier et Grand sont acquittés ; Luc Courtial[12], condamné à deux ans de prison[13] ; Dominique Goëpe, à six mois[14] ; Robert et Beaujolin, à trois mois ; Mathivet et Berné, à deux mois ; Rossary à un mois, Bonjour, Gouttaret, Garat et Coignet, à quinze jours ; Bouillon et l’un des frères Mathey, à vingt jours ; Liversin et l’autre Mathey, à six jours.
Nous pensons que la demande de M. le président aux prévenus, s’ils avaient quelque chose à dire pour leur défense, est une simple formalité, puisque, immédiatement après leur réponse négative, il a lu un jugement écrit, ce qui prouve que l’opinion du tribunal était déjà formée, et qu’il avait apprécié le degré de culpabilité de chacun des prévenus ; mais alors à quoi bon cette formalité ? – N’y aurait-il pas lieu de la supprimer, par respect pour les convenances ? »
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À partir du 25, une modeste tendance à la reprise du travail s’amorce[15], saluée un peu vite par la presse gouvernementale lyonnaise. Ainsi de journal monarchiste de Lyon Le Rhône :
« Les ouvriers de Rive-de-Gier ont repris leurs travaux. L’ordre, imprudemment troublé et sévèrement rétabli, n’est plus menacé sur aucun point. Le calme et l’activité ont succédé à l’oisiveté et au désordre. Il reste à la justice à poursuivre son devoir ; nous prions qu’elle y soit indulgente ; il reste aux intérêts à se concilier : nous désirons que, de part et d’autre, on y apporte du bon vouloir.[16] »
Mais aux premiers jours de mai la grève redevient générale. Le 15 mai les mineurs exténués obtiennent 25 c. et la grève s’arrête enfin.
Les faits sont donc bien connus, mais ces faits ont pu donner lieu à diverses interprétations.
« Les ouvriers ont agi avec un ensemble qui a étonné tout le monde /…/ cette coalition, à la différence des précédentes[17], a pris sur le champ le caractère d’une révolte fortement organisée » écrit le 23 avril 1844 le Procureur général de Lyon[18]
Malgré les allégations des autorités cherchant hors de Rive-de-Gier des instigateurs politiques à la grève, la presse stéphanoise et la presse lyonnaise s’accordent sur la spontanéité du mouvement.
Il n’y avait rien d’étonnant à ce que des mineurs dont les conditions de vie et de travail sont extrêmement difficiles[19] se coalisent spontanément contre l’inique décision de la Société générale réduisant les salaires et augmentant la journée de travail.
Certes, la grève a été préparée quelques jours avant par quelques « meneurs ».En témoigne ce placard saisi à l’orthographe française plus qu’incertaine :
“Messieurs les ouvriers des Carières, vous voilà réduits tous à crever de faim, à rapport à cet Imbert le cochon, soutenons nous tous, la révolte commencera lundi prochain et ceux qui iront travailler les cailloux ne m’anqueront pas signé Imbert le membre des salops” [20].
Imbert est le directeur de la Compagnie Générale qui vient d’être englobée dans la Société générale de 1844[21].
Cette détestation se manifestera encore le 22 septembre par des coups de feu tirés le à sept heures du soir sur le coupé qui fait le trajet de Lyon à Rive-de-Gier, où il se trouvait en compagnie d’autres exploitants.
Pour autant, on ne peut nier la présence d’une propagande politique, déjà ancienne, mais qui se renforce avec l’aide qu’apportent aux grévistes les communistes et les sociétés secrètes du Rhône : même s’ils ne sont en rien les initiateurs de la grève, avec le résultat des collectes de solidarité, ces militants apportent à Givors et Rive-de-Gier des brochures et ouvrages de propagande[22].
Le ferblantier colporteur Gustave Roquille avait été avant la grève signalé comme diffusant des brochures cabétistes venant de Givors. On notait en effet dans cette ville, toute proche, une grande influence des communistes cabétistes, dont l’action était menée au grand jour et qui s’opposaient aux menées insurrectionnelles.
On lit dans le mensuel de Cabet, Le Populaire, journal de réorganisation sociale et politique, Association communautaire icarienne, du 5 juin 1844 :
« La population de Givors, près Lyon, est une des plus remarquables par sa sympathie pour la doctrine du Communisme Icarien, par son intelligence et son instruction, par son ardeur pour l’étude (on nous a cité un ouvrier qui sait par cœur le Voyage en Icarie), par son esprit d’union et de fraternité, par son zèle et son dévouement. Des ouvriers établis, des propriétaires, des pères de famille, un membre du conseil municipal, y composent une masse de Communistes. Beaucoup sont abonnés au Populaire et achètent tous ses écrits sur la Communauté. Ils ont placé 400 Almanachs Icariens. Ils ont même ouvert, avec l’autorisation du maire, une souscription pour secourir les malheureux ouvriers de Rive-de-Gier. Tout cela est bien légitime, bien innocent, bien louable même. »
Nous sommes loin ici de la condition et de la conscientisation politique apparemment très limitée des ouvriers mineurs de Rive-de-Gier.
Mais le journal poursuit, en publiant une lettre signée de Canard et Faure, conseiller municipal, qui signale que le 11 mai, trois des abonnés du Populaire ont été brutalement perquisitionnés. Ont été saisis l’Almanach Icarien, l’Almanach populaire de M. Pagnerre[23], Le Passé et l’Avenir du Peuple, par l’Abbé de Lamennais, et naturellement le Populaire.
Plus grave encore,
« Un lettre signée par les mêmes et par Villard[24] nous annonce que ce dernier, amené dans la prison de Lyon, a subi un interrogatoire dans lequel on l’accusait d’avoir ouvert une souscription (autorisée par le maire), en faveur des ouvriers de Rive-de-Gier ; qu’on lui a demandé s’il ne faisait pas partie d’une Société de Communistes ; que le mandat lancé collectivement contre eux trois les désignait comme suspects d’être membres de Sociétés secrètes illicites, que Villard, après treize jours de détention préventive ; qu’on a fait, soit à Givors soit à Lyon, quelques autres visites domiciliaires qui n’ont eu aucun résultat. »
Et le Populaire, naturellement, proteste en niant toute connivence des cabétistes avec une action subversive :
« Les Communistes Icariens forment, si l’on veut, une école, une secte, une religion, un parti social, comme les Économistes, comme les Saint-Simoniens, comme les Buchéziens, comme les Fourriéristes, comme les Catholiques, comme les Protestants, comme les Démocrates ; mais ils ne forment pas une Société secrète illicite ; ils sont même, par conviction et par principe, les adversaires les plus prononcés de la Société secrète illicite. »
Fin avril, des collectes lyonnaises furent acheminées vers Rive-de-Gier via Givors où des perquisitions, notamment chez Villard, permirent aux autorités de saisir en partie cet argent.
Mais la solidarité active des radicaux, des sociétés secrètes et des communistes lyonnais[25], est aussi attestée par les autorités.
Le Procureur général écrit le 23 avril 1844[26] :
“Il paraît certain que, dès l’origine de la coalition, des émissaires sont venus à Lyon pour solliciter des secours. Une collecte, dont je connaîtrais bientôt le montant, a dû être faite dans les sociétés secrètes et le produit en a été porté à Rive-de-Gier, dit-on, par le Sr Murat, gérant du Censeur, journal radical qui paraît à Lyon”.
Il ajoute le 25 avril :
“trois commissaires qui appartiennent à la Société de la Jeune Europe, Murat, (gérant du journal radical le Censeur), Bernard chef d’atelier et Milliet, autre chef d’atelier, ont quêté à domicile. Ils ont recueilli 50 ou 60 francs. C’est Milliet qui a été chargé de porter le produit de cette quête à Rive-de-Gier, mais n’étant en rapport avec personne de cette ville, il n’a pu y déposer l’argent. Milliet l’a remis à Givors, au nommé Villard, limonadier affilié aux sociétés républicaines ; il a dû faire parvenir cette somme à sa destination. Kauffman[27] était à Rive de Gier le 22 avril. Il y a fait plusieurs voyages depuis le commencement des troubles”.
On le voit, ce sont des personnalités et non des moindres du monde de la Fabrique lyonnaise, qui soutiennent la grève.
Blaise Murat, ouvrier tisseur et fabriquant d’étoffes, fut blessé lors de l’insurrection des canuts en 1831 ; il participa à la création d’une importante coopérative de consommation, il militait dans la société secrète des Droits de l’Homme, tout en assurant la gérance du journal républicain radical bourgeois le Censeur.
Bernard était chef d’atelier de la soierie à la Croix-Rousse. Il avait activement milité pour un juste tarif entre fabricants et chefs d’atelier. Il sera un des fondateurs en 1846 de la célèbre société secrète des canuts, les Voraces, qui deviendra une véritable milice ouvrière en 1848.
Et le procureur précise encore :
“Les sociétés secrètes de Lyon viennent d’envoyer aux ouvriers de Rive-de-Gier le montant d’une seconde quête qui a été faite en leur faveur. Une somme de 98 f. 10 c. a été portée à Rive-de-Gier par deux membres de ces sociétés.
Le nommé Roquille, républicain, poëte patois, demeurant à Rive-de-Gier, fait encore beaucoup de démarches dans l’intérêt des ouvriers. Il s’est rendu à Grenoble et probablement à Valence, la semaine dernière, pour y recevoir le montant des quêtes qui ont été faites dans ces villes. Hier, en passant à Lyon, il s’est exprimé en ces termes : – Tous les ouvriers ont repris leurs travaux mais tout n’est pas fini ; si on ne les augmente pas, lorsqu’on les paiera à l’expiration de la quinzaine, ils abandonneront encore les mines, et, cette fois, la coalition sera de longue durée -. On ne peut donc plus contester l’action des Communistes sur les ouvriers-mineurs”.
Roquille, on l’a vu, avait dénoncé en patois la répression de l’insurrection lyonnaise de 1834, et il avait consacré un long texte patois à la grève des mineurs de 1840. En tout cas, il ne mettra pas cette fois sa plume dialectale au service de la cause ouvrière, ce qui lui aurait valu sans doute la prison.
Le mot de « patois » n’a rien alors de péjoratif pour ceux qui l’emploient, comme Roquille, et pour ceux qui l’étudient, comme le magistrat lyonnais Onofrio qui publiera en 1861 un Essai de glossaire des patois de Lyonnais, Forez et Beaujolais où il présente pour la première fois une bibliographie de Roquille.
L’ironie de l’histoire veut que ces deux protagonistes du mouvement dialectal, Roquille et Onofrio, soient présents lors de la grève de 1844. Mais si Roquille s’emploie activement à aider les mineurs, Onofrio est Substitut du procureur !
On voit donc que, quelles que puissent être leurs divergences idéologiques, les radicaux et les communistes de Lyon ont recours à l’actif foyer cabétiste de Givors, dont les contacts avec Rive-de-Gier étaient un relais indispensable.
Dès le début de la grève, les autorités avaient fait état d’une propagande « vraiment » communiste :
« On distribuait aux ouvriers un imprimé ayant pour titre : le bourgeois et le prolétaire /…/ il contient de détestables conseils dont les ouvriers ont trop bien profité, en s’associant et en se coalisant. Les Communistes de Lyon sentent qu’ils n’ont aucune chance de tenir l’autorité en échec, dans cette ville : ils tâchent de nous susciter des troubles sur d’autres points.[28]”
Il s’agit de l’opuscule de Jules Leroux, Le Prolétaire et le bourgeois, dialogue sur la question des salaires, où l’on démontre que la baisse des salaires ne profite à personne, Paris, Perrotin, 1840, 32 p.
Nous sommes ici loin de Cabet. L’ouvrier typographe Jules Leroux, frère du célèbre journaliste et imprimeur Pierre Leroux, était en 1840, (date de la publication de la brochure), l’ami du communiste néo-babouviste Lahautière[29], avec lequel il envisagea en 1841 la publication d’un journal intitulé le Communiste. Ils préconisaient la prise du pouvoir d’État par une minorité agissante, qui instaurerait la communauté des biens sous l’égide de l’État.
Mais de toute façon, même si certains mineurs savent bien lire le français, on peut douter de l’appétit de lecture chez des ouvriers accablés de travail et dont le rare temps libre se consacre à la rencontre festive du cabaret.
D’autant que ces mineurs, s’ils peuvent comprendre le français, ont pour langue quotidienne le « patois » local.
On lit dans le Journal de Saint-Étienne, 5 avril :
« Un arrêté de M. le préfet contre les attroupements avait été affiché de bonne heure dans plusieurs quartiers de la ville et dans les communes environnantes.
Les ouvriers groupés devant ces affiches en entendaient la lecture, que faisait un des leurs à haute-voix ; mais ils ne se pressaient guère d’obtempérer aux injonctions de l’autorité. Il semblait, au contraire, que les attroupements devenaient à chaque instant plus intenses et plus nombreux. Un ouvrier, après avoir entendu la lecture de l’arrêté, s’écria en patois : « Il ferait bien mieux monsieur le préfet, de nous promettre que la Compagnie générale ne veut pas réduire notre pain dans un mois ou dans deux mois. Qu’on nous promette ça, et moi je vais tout de suite travailler. » – Et nous aussi ! et nous aussi ! criait-on de tous les côtés. »
Et bien entendu, beaucoup de mineurs ne maitrisaient guère l’écriture du français.
En témoignent, parmi les documents saisis, ces deux placards à l’orthographe plus tout aussi approximative que le premier. Nous avons donné le premier supra, voici le second, qui menace ironiquement quelques mineurs qui ont repris le travail[30] :
“Mes très chers consitoien nous vous prions dassister au gugement des coups de savates rendus contre des premier révolté qui ont été travaillés sans leurs confrères et que nous avons été aubligez de les allez cherchés de dans. nous vous prions dapliqué le maximome de la peine”.
On constatera un peu plus tard que dont la combativité des mineurs ne se prolonge pas spontanément en conscience politique : à la fin de 1844, à la différence des verriers de Rive-de-Gier, ils ne signent pas la pétition du Censeur pour l’organisation du travail.
Le Censeur, 12 décembre 1844 :
« Voici le texte de la pétition que nous proposons à l’adhésion de ceux de nos concitoyens qui veulent l’amélioration du sort des travailleurs
Pétition des Travailleurs A MM. les membres de la Chambre des députés.
Messieurs,
Le malaise des classes ouvrières n’est que trop établi par les troubles qui éclatent périodiquement sur tous les points de la France.
Maîtres et ouvriers, tous voient leurs intérêts compromis par une concurrence aveugle, autant que par le défaut de débouchés suffisants.
Cet état ne serait se prolonger plus longtemps sans ruine pour le pays.
Nous invoquons votre initiative. Nous attendons de vous que vous mettiez le gouvernement en demeure de s’occuper du sort des travailleurs, après avoir constaté, PAR UNE ENQUÊTE, les causes et l’étendue de leurs souffrances. »
Et le journal s’ajouter, en commentaire : « À Lyon, à Rive-de-Gier, à Saint-Étienne, des milliers de travailleurs demandent avec insistance qu’on s’occupe de leur sort et que des règlements les garantissent contre des envahissements cupides ; ils demandent enfin une meilleure organisation industrielle. »
Dès la fin de la grève, les communistes icariens de Givors poursuivront activement leur propagande à Rive-de-Gier, en rencontrant un succès attesté par la dénonciation par les autorités d’un certain Brissac. Dans les papiers saisis lors de l’arrestation de Cabet en janvier 1848, on trouve dans la liste de ses principaux correspondants et agents de propagande « Michel Brissac, à Rive-de-Gier », seul mentionné pour la Loire avec Chapelon, passementier, à Saint-Étienne
Et pour Givors tout proche, Larbalestrier, ouvrier cordonnier, et Boussart Hippolyte, peintre[31].
Quant à l’action revendicative des mineurs, elle se poursuivra bientôt avec la grève de 1848, suivie de celle de 1852, et bien au-delà…
Répercussions régionales
Les journaux de Saint-Étienne et de Lyon sont globalement compréhensifs vis-à-vis de la réaction des mineurs à la coalition patronale, et ils regrettent, ou pour certains condamnent, la conduite provocatrice des autorités qui a amené au drame du 5 juin. Mais en ce qui concerne les responsabilités sociales, bien peu ont la clarté offensive du Censeur, le journal bourgeois libéral, voire radical, de Lyon, dont la fibre sociale est évidente.
Le Censeur, 8 avril 1844
« Affaires de Rive-de-Gier.
La tranquillité publique vient d’être gravement troublée à Rive-de-Gier ; pendant plusieurs jours cette ville, si paisible, si laborieuse, si active, a été en proie aux plus ardentes passions, aux émotions les plus vives. L’émeute s’y est donnée carrière ; elle a sillonné en tous sens les rues et les places, et elle y a rencontré la force publique ; puis, quand elle a voulu arracher des rangs des soldats les prisonniers qu’ils emmenaient, ceux-ci se sont servis de leurs armes, le sang a coulé, et Rive-de-Gier a eu de nouvelles victimes à enregistrer.
Voilà des faits déplorables ; mais ces faits, à qui les imputer, et quelles sont leurs causes ? Nous ne craignons pas de le dire, elles proviennent de l’absence de toute organisation du travail, de toute règle en matière de salaires. Ce n’est pas d’hier que des agitations sérieuses se sont produites à Rive-de-Gier ; ce n’est pas d’hier que les questions de salaires se sont produites, et qu’elles ont causé les plus vives émotions dans ce pays.
Les industriels qui exploitent le bassin houiller de Rive-de-Gier poursuivent sans cesse la réalisation de bénéfices considérables ; ils veulent aussi couvrir des marchés onéreux faits à d’autres époques. Pour y parvenir, ils avisent à tous les moyens les plus hasardeux. Tantôt ils se coalisent pour être maîtres des puits et pouvoir faire payer aux consommateurs les fautes du passé ; tantôt ils s’unissent avec les directeurs des chemins de fer pour donner à la coalition un nouveau moyen de monopole ; tantôt ils réduisent le salaire des ouvriers, qui est déjà fort modique. Les ouvriers, atteints dans leurs conditions d’existence, s’agitent, et on les frappe tous ensemble : quoi de surprenant qu’ils se concertent pour cesser de travailler tous ensemble ? Comment peuvent-ils résister aux entreprises des directeurs de mines, s’ils n’opposent pas à des résolutions combinées et systématiques des résolutions collectives ? Mais, dit-on, la loi défend les coalitions d’ouvriers. Elle défend aussi les coalitions des maîtres, et nous avons vu dans ces derniers temps, dans le département de la Loire, ces coalitions se produire sous tous les aspects sans qu’on ait songé le moins du monde à y mettre obstacle.
La cause des troubles de Rive-de-Gier provient donc d’une intention formelle et arrêtée de diminuer le prix des journées des mineurs. C’est cette intention, manifestée du reste par des actes positifs, qui a amené la cessation du travail et les rassemblements. Or, cette cause connue, que devrait faire l’autorité ? C’est ce que nous allons succinctement examiner.
On se rappelle qu’en 1840 il y eut déjà pour la même cause une suspension de travail dans le bassin houiller de Rive-de-Gier. Cette suspension cessa par le retrait qui fut fait de tout projet de diminution des salaires. L’autorité, dans cette circonstance, se montra favorable aux réclamations des ouvriers, et son intervention plus ou moins avouée amena une solution pacifique.
Ce précédent devait, ce nous semble, être exactement suivi dans cette nouvelle crise. Que devait faire l’autorité ? engager l’administration générale des mines à ne pas changer les prix, et, certes, on aurait d’autant plus accédé à ses réclamations qu’elles auraient été fondées en droit et en raison, car les propriétaires des mines ne peuvent pas se considérer comme les propriétaires uniques et absolus des concessions qu’ils exploitent ; ils ne sont en quelque sorte que détenteurs pour l’état, et dans les querelles de salaires ils ne peuvent pas exciper d’un droit sans contrôle et sans examen. Ce que nous disons, nous l’avons déjà répété dans d’autres occasions.
L’autorité avait donc un moyen légal d’intervenir pour régler le litige qui se produisait, ou du moins pour réclamer des ajournements. Il paraît qu’elle ne l’a pas fait. Elle s’est bornée à un rôle de répression ; elle a voulu faire régner l’ordre par la force, au lieu de se donner la mission de l’amener par la conciliation ; elle a fait surgir de l’arsenal de nos lois la loi sur les attroupements, au lieu de faire appel aux sentiments de justice qui, nous le pensons bien, ne sont pas étouffés dans le cœur des extracteurs des mines de Rive-de-Gier ; enfin elle a mis les baïonnettes au service d’une administration égoïste et envahissante. »
À noter la position du journal corporatiste bimensuel de la Fabrique lyonnaise[32], l’Écho de la Fabrique, vivre en travaillant, 15 avril 1844 :
« Les ouvriers mineurs de Rive-de-Gier
Tous les travailleurs sont frères ; nous ne manquerions donc à notre devoir, si nous passions sous silence les graves événements qui viennent d’ensanglanter une ville voisine ; il s’agit encore d’une diminution des salaires projetée par les compagnies houillères, sous prétexte de perte dans leur exploitation, diminution contre laquelle les ouvriers se sont coalisés en refusant le travail, ce qui a amené une lutte à laquelle la force des baïonnettes a mis fin ; les grands journaux contiennent ces affligeants détails, nous y renvoyons les lecteurs. Quant à nous qui ne pouvons aborder le champ de la politique, nous attendrons que l’effervescence soit calmée et que les choses aient repris leur cours naturel pour dire ce que nous pensons. Si nous cédions à un mouvement généreux mais irréfléchi, et quoique ne traitant que de la question d’organisation du travail qui est de notre compétence, on nous accuserait peut-être de chercher à monter les passions, à envenimer le débat entre les maîtres et les ouvriers, et d’apporter des souvenirs irritants au milieu d’une population soulevée ; les ouvriers de toutes les professions, de tous les lieux savent bien que la sympathie des ouvriers de la fabrique de Lyon ne leur fera jamais défaut, qu’une fraternité fondée sur des bases anciennes et cimentées par une communauté de souffrances, les lie d’une manière indissoluble ; mais ils savent aussi que la prudence les force à se taire, et peut-être que pour ceux qui sont dans une autre classe réfléchissent et sentent, notre silence dans cette circonstance sera plus éloquent que le discours le plus véhément. »
Sous la direction du vieux lutteur républicain avancé Marius Chastaing, ex-chef d’atelier, le journal mutuelliste défend les intérêts des travailleurs mais ne peut s’engager que très prudemment, en matière politique, à la différence du Censeur, qui, par exemple écrit le 8 mai 1844, à propos du débat à la Chambre sur l’abolition de l’esclavage :
« M. Guizot disant que le gouvernement voulait l’abolition de l’esclavage s’est montré à peu près aussi libéral que M. Ledru-Rollin disant : « Il ne suffit pas de dire depuis un demi-siècle que la question est délicate, grave ; il faut qu’elle ait une solution. »
Croit-on que cette entente presque cordiale entre M. Guizot et M. Ledru-Rollin se serait rencontrée, si M. Ledru-Rollin l’avait interpellé sur les troubles de Rive-de-Gier, s’il avait demandé au ministère des explications sur l’état de cette localité et sur le sang versé dans le conflit suscité par les prétentions de la Compagnie Générale ? Quant à nous qui voulons aussi fermement que personne l’émancipation des nègres, mais qui voulons plus fortement encore l’émancipation de nos travailleurs, nous aurions bien désiré que quelque pétition provoquée par les députés radicaux eût enfin amené des explications sur des faits aussi graves, si dignes de l’attention de la chambre des députés, et notamment de l’opposition. Ceci revient à dire que nous convions les députés radicaux à ne pas perdre de vue des questions brûlantes pour des questions moralement jugées depuis soixante ans. »
L’Écho de la Fabrique ne reviendra sur l’événement que dans son numéro du 15 mai, à propos du procès des mineurs de Rive-de-Gier : voir supra.
René Merle
[1]René Merle, Luttes ouvrières et dialecte. Guillaume Roquille, Rive-de-Gier, 1840, Toulon, Société d’études historiques du texte dialectal, 1989, 58 p.
René Merle, “L’écriture dialectale forézienne et lyonnaise de la pré-Révolution à la révolte des Canuts”. G. Roquille, Breyou, 1834, Édition critique, (en collaboration avec F. Rude), Toulon, Société d’études historiques du texte dialectal, 1989, 60 p.
René Merle, “À propos de Guillaume Roquille, de Rive-de-Gier, 1804-1860”, Bulletin d’informations municipales de Rive-de-Gier, 74 – 1990, pp. 12-13.
René Merle, “Breyou, Rive-de-Gier et l’insurrection des Canuts, 1834”, Bulletin d’information municipale de Rive-de-Gier, 77 – 1991, p.15.
[2]Cf. sur ce site : René Merle, « Guillaume Roquille, Rive-de-Gier et la grève des mineurs, 1840 »
[3]Cf. notamment C. Chomienne, Histoire de la ville de Rive-de-Gier, Saint-Étienne, 1912.
Robert Lacombe, “Le choc de la Révolution industrielle sur une petite ville du Lyonnais, Rive-de-Gier”, Ethnographie, 1970. n° 64.
Robert Lacombe, Recherches historiques sur la ville de Rive-de-Gier, Rive-de-Gier, 1985.
[4]Cf. P. Guillaume. “Grèves et organisations ouvrières chez les Mineurs de la Loire au milieu du XIXe siècle”. Le Mouvement social, avril-juin 1963
[5]Félix Lardon, Rive-de-Gier, une ville précoce de la première révolution industrielle, Imp. Économique du Gier, Saint-Chamond, 1979.
[6]Le procureur général de Lyon.
[7]Gros-Jean ne survivra pas à sa blessure.
[8]Mais un des prisonniers, le mineur Luc Courtial, put profiter du tumulte pour prendre la fuite.
[9]Le 9 avril, le préfet fait afficher cet appel : « Qu’espérez-vous en prolongeant l’état de souffrance dans lequel la suspension du travail a plongé le pays ? Vous avez redouté sans raison une réduction générale des salaires. On vous l’a dit, et je vous le répète, chacun de vous retrouvera, en rentrant dans son atelier, le salaire auquel il est habitué, et qui donne du pain à la famille. »
[10]Ainsi le jeune Jean Poulet, âgé de 14 ans, fut arrêté le 24 avril 1844 pour tentative d’arrêt de travail forcé dans une exploitation.
[11] L’avocat lyonnais (domicilié à Anse), Pierre, Antoine, Maries Sain, « propriétaire-rentier » né en 1814, intéressé par le fouriérisme, professait des opinions démocratiques qui le firent nommer au lendemain du 24 février 1848, commissaire du gouvernement, préfet du 2 mai au 9 août 1848, et, ironie de l’histoire, c’est lui qui dut intervenir contre l’agitation politique et sociale que connut alors Rive-de-Gier. Il fut élu à l’Assemblée législative en mai 1849, siégea dans la minorité démocratique, et se retira après le coup d’état de 1851.
[12]Le mineur Luc Courtial fut considéré comme « réputé chef de la coalition. ». Il était jugé par contumace car il avait réussi à s’échapper lors de l’attaque du convoi des prisonniers à la Grand-Croix.
[13]Fin mai, en appel, la peine de Courtial fut réduite à six mois.
[14]Le mineur Goëpe fut aussi considéré comme principal moteur de la coalition.
[15]Une moitié environ des mineurs des Grandes-Flaches ont repris le travail quelques jours, pour se remettre très vite en grève.
[16]L’article est repris avec satisfaction par le Constitutionnel du 29 avril.
[17] Grèves de 1831 et surtout de 1840.
[18] A.N.BB 18 1437
[19] Histoire des mineurs des pays du Gier.
[20] A.N. BB 18 1437
[21]Imbert est originaire de Rive-de-Gier et de sa sociabilité populaire. Évoquant deux notables de 1859 dans son poème Rive-de-Gier, 1859, Roquille écrit d’Imbert, directeur de la Compagnie Générale des Mines : “Avec l’un d’eux, jadis, j’ai passé mm printemps ; / Mais mieux que moi tous deux ont employé le temps”.
[22]Sur la diffusion de ces brochures, cf. : François Fourn, « Les brochures socialistes et communistes en France entre 1840 et 1844 », Cahiers d’histoire, Revue d’histoire critique, 90-91, 2003.
[23]Pagnerre est l’éditeur parisien de cet almanach où intervient notamment Lamennais.
[24]Le procureur général le présente comme « limonadier affilié aux sociétés républicaines. »
[25]On dispose d’une très abondante et intéressante documentation sur les communistes lyonnais.
[26] A.N. BD 18 1437
[27]Antoine Sébastien Kauffmann était journaliste au Censeur
[28]Lettre du procureur général de Lyon du 5 avril 1844, A.N. BB 181437
[29]Sur le néo-babouvisme, on consultera Alain Maillard, La communauté des Égaux. Le communisme néo-babouviste dans la France des années 1840, Paris, Éditions Kimé, 1999.
[30] A.N. BB 18 1437
[31]P. Caron, “Cabet et l’Icarie à la fin de 1847. Document inédit », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1906, 8-8
[32]« La Fabrique » désigne l’ensemble du secteur soyeux lyonnais.