Regards sur la grève de Rive-de-Gier (1844). Deuxième partie
page mise en ligne le 28 juillet 2026
Regards sur la grève des mineurs de Rive-de-Gier en 1844 et ses répercussions régionales et nationales
Documents
René Merle
partie II
Répercussions au plan national
Le gouvernement a refusé tout débat sur les événements. À la Chambre des députés, le 18 mai, le leader de l’opposition de la gauche radicale, Ledru-Rollin, a demandé en vain que l‘on fixe un jour pour des interpellations relatives aux évènements de Rive-de-Gier.
On le voit, le pouvoir est indifférent ou hostile à toute réflexion sur ces événements.
Pis, avant même la fin de la grève, il décore de la légion d’honneur le procureur général de Lyon, dont l’attitude provocatrice avait suscité tant de réprobation dans la presse régionale. L’aval ainsi donné par le pouvoir central aux initiatives des autorités locales est reçu avec indignation dans la Loire :
Le radical Censeurde Lyon reprend le 12 mai cet article du très sage Mercure Ségusien :
« Par ordonnance du roi, rendue sur le rapport de M. le garde-des-sceaux, M. Bouchetal-Laroche, procureur du roi auprès de notre tribunal, a été nommé chevalier de la Légion-d’Honneur.
Nous avons dû, à l’époque des derniers troubles de Rive-de-Gier, nous élever contre les mesures acerbes prises par l’autorité ; nous avons dû surtout nous occuper de certains actes imprudents qui se sont accomplis en quelque sorte sous la responsabilité de M. le procureur du roi Bouchetal-Laroche. Nous ne pensions pas que le gouvernement lui en ferait immédiatement un titre à la faveur, et qu’il serait fait chevalier de la Légion-d’Honneur quelques jours après des événements que toutes les opinions devraient déplorer.
M. le procureur du roi de Saint-Étienne a sans doute bien compris la pensée du pouvoir, puisqu’il vient d’être récompensé d’une manière aussi manifeste.
Ainsi, on lui a su gré d’avoir laissé s’organiser, contrairement aux lois, la coalition des propriétaires des mines de Rive-de-Gier, et on lui a su gré également d’avoir sévi contre de pauvres ouvriers mineurs qui, se trouvant frappés par une coalition puissante, avaient été poussés à mettre obstacle à ses entreprises par des moyens bien excusables.
Dans cette affaire de Rive-de-Gier, nous ne rencontrons que des faits entachés d’illégalité : la répression a été empreinte de colère et de violence, et devant le tribunal de Saint-Étienne, où les passions n’ont pas cessé de s’agiter, la défense n’a pas été libre.
Ainsi les avocats de Paris ont pu jusqu’à ce jour s’exprimer avec liberté en défendant des hommes accusés d’attentats contre l’État, et à Saint-Étienne des avocats n’ont pu défendre des ouvriers qui agissaient en dehors de toute pensée politique, et qui cherchaient à défendre le prix de leurs journées, déjà insuffisant. Quand de pareilles déviations à une bonne justice se produisent, on décore le procureur du roi du tribunal qui devait depuis longtemps sévir contre ceux-là même qu’il a laissés impunis et qui ont amené par la diminution du salaire de leurs ouvriers un conflit déplorable ! »
C’est dans ce contexte de fermeture absolue du pouvoir qu’il convient d’analyser les réactions de la presse nationale.
Depuis toujours opposé à toute mesure en faveur du droit au travail et des revendications ouvrières, le très gouvernemental Journal des Débats s’en tient donc au déroulement des faits, non sans manifester sa crainte devant l’utilisation qu’en font les ennemis de l’ordre social.
Du côté de l’opposition monarchique constitutionnelle (Adolphe Thiers et Odilon Barrot), on donne les informations fournies par la presse régionale,en s’abstenant le plus souvent de les commenter, si ce n’est, tout en se félicitant du maintien de l’Ordre, d’égratigner l’impéritie du gouvernement de Guizot et sa violence excessive.
Grand journal constitutionnel à sensibilité libérale dite« de gauche »,le Siècle, d’Odilon Barrot[1], s’en tient à donner à ses très nombreux lecteurs[2] les informations fournies par la presse régionale.
La sensibilité sociale du prudent Constitutionnel,dont Thiers[3] est rédacteur en chef, est nulle. Défenseur de l’Ordre et des possédants, les événements de Rive-de-Gier lui donnent l’occasion de critiquer l’administration de l’ennemi juré Guizot. Mais il se garde de mettre en cause la coalition patronale, et de proposer des solutions à la crise.
On lit dans son numéro du 11 avril, une semaine donc après le déclenchement de la grève :
« Les déplorables événements qui viennent de se passer à Rive-de-Gier ont douloureusement préoccupé l’attention publique. Depuis plusieurs années, les grands centres industriels de la France jouissaient de la tranquillité la plus complète, et nos villes n’étaient plus affligées du spectacle de ces émeutes d’ouvriers, qui portent tout à la fois des atteintes si funestes à la prospérité générale du pays et au bien-être de la classe laborieuse elle-même. Nous laissions à l’Angleterre le monopole de ces décevantes scènes, qui viennent, de temps à autre, paralyser l’industrie et plonger des milliers d’individus dans la misère. Les nouvelles que nous a apportées le Mercure ségusien sont venues altérer cette heureuse situation. Quand les détails de l’affaire seront mieux connus, il sera permis de porter un jugement sur les circonstances qui ont amené une scission entre les ouvriers et les exploitants des mines de Rive-de-Gier. Mais quand des troubles éclatent, il y a une question d’ordre dont il faut d’abord se préoccuper. Le gouvernement a sévèrement réprimé les troubles, des arrestations ont été faites, et, ce qui est plus grave, le sang a coulé. Nous détestons le désordre : soit industrielle, soit politique, que l’émeute appelle une prompte répression. Nous n’avons pas encore à exprimer une opinion sur ce qui s’est passé à Rive-de-Gier. Les faits sont trop peu connus, les versions trop contradictoires. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que l’ordre de tirer sur les ouvriers ne se justifie que par l’impossibilité d’agir autrement, où se seraient trouvés les dépositaires de la force publique. L’instruction judiciaire éclaircira sans doute cette déplorable affaire, et, pour l’honneur du gouvernement, nous espérons qu’elle établira que ses agents ne se sont pas conduits avec la légèreté que certaines correspondances leur reprochent[4]. »
À noter que l’autre journal à grand tirage, La Presse[5], qui se dit apolitique, donne sans commentaire les nouvelles fournies par la presse régionale. Mais comme on le sait, l’apolitisme penche le plus souvent du côté de l’Ordre et du pouvoir, et le diable se cache dans les détails. Ainsi de ce billet du 19 avril :
« Le Rhône[6] du 17 avril annonce que, contrairement à ce qu’on avait espéré, les choses sont toujours dans le même état à Rive-de-Gier. »
Ou de ce billet du 23 avril :
« Rive-de-Gier le 19 avril : le chômage continue. Beaucoup d’ouvriers demandent à rentrer dans les puits, mais ils en sont empêchés par les menaces des meneurs. La concession de la Gourle a repris ses travaux, mais pendant un jour seulement : le lendemain les mineurs ne sont pas revenus. Pendant toute la nuit, des coups de pistolet avaient été tirés sur la montagne et autour des exploitations. C’était un signal qui annonçait que si les ouvriers continuaient de travailler, les coalisés couperaient les cordes des machines et enlèveraient les grilles des chaudières. La réalisation de cette menace serait un arrêt de mort pour tous ceux qui se trouveraient dans les puits[7]. »
C’est du côté de la vraie opposition, de droite comme de gauche, qu’il faut trouver, en sus du récit des événements fourni par la presse régionale, une prise de position sur ce conflit social, et, souvent, des propositions de solutions de règlement.
Ainsi, le grand journal légitimiste La Quotidienne, qui reproduit abondamment les articles des journaux stéphanois et lyonnais, donne le 11 avril un éditorial significatif :
« Cette affaire de Rive-de-Gier est pour certains politiques une occasion de faire de la force, rien de plus. Pour les politiques moralistes elle est une occasion de signaler, une fois encore, ce qu’il y a de désastreux dans l’organisation actuelle du travail en France.
Voilà des ouvriers isolés, par conséquent sans défense contre l’exploitation. Lorsque l’exploitation devient trop accablante, ils résistent par le refus du travail. La loi appelle cette résistance une coalition, et, au nom de la loi, on frappe à outrance les infortunés. L’ordre extérieur le veut ainsi, qu’avons-nous à dire ?
Et, nous aussi, nous aimons l’ordre, et toute notre querelle avec les gens de ce pouvoir, c’est que l’ordre pour nous n’est pas une question d’un jour, mais une question permanente ; pour eux c’est une question accidentelle ; ils ont violé l’ordre selon leur caprice, ils le veulent selon leur intérêt.
Mais, amis de l’ordre nous le sommes de la justice ; car la justice est la loi même de l’ordre.
Est-ce de la justice que les pauvres ouvriers appartiennent à l’exploitation de telle sorte qu’ils n’aient contr’elle aucun recours, si ce n’est cette résistance même qui ouvre contr’eux un autre recours plus formidable, celui des baïonnettes ?
Non, ce n’est pas là de la justice, c’est de la force, et pas autre chose.
Et voyez combien ce sentiment du droit se trouve violemment atteint, même dans cet exercice légal de l’autorité publique ! Les ouvriers mineurs demandent une chose bien simple ; ils demandent des juges. Quoi ! dans le siècle où nous sommes, ce cri des malheureux appelant des juges serait un cri de révolte ?
Supposez le travail organisé en France ; alors les coalitions ne seraient pas possibles. Les ouvriers feraient des réclamations par leurs syndics ; ces réclamations seraient jugées par des prud’hommes[8] ; et si la force avait à paraître, au moins ne serait-ce que pour la répression de faits constatés, et constituant une violation positive de la loi commune.
C’est là, certes, une grave question ; nous l’indiquons aux hommes qui aiment l’ordre, non point aux sauvages politiques qui n’aiment que l’extermination. »
La presse légitimiste relate avec indignation que le célèbre Cardinal de Lyon, de Bonald, ayant proposé au curé de Lorette[9] qu’il aimerait pouvoir secourir les familles des victimes du 7 avril, le procureur général de Lyon a aussitôt protesté :
« M. le Cardinal ne soupçonne pas sans doute qu’en agissant il est beaucoup plus agréable à la classe ouvrière qui s’agite sourdement en cette ville, qu’à cette autre classe où se trouvent les hommes d’ordre, laquelle est ici plus intéressée que partout ailleurs à ce que la révolte ne reçoive pas d’involontaires encouragements[10]. »
On se doute que les journaux de l’opposition républicaine, et les organes se réclamant de la classe ouvrière, renverront les légitimistes à la politique anti-sociale de la monarchie de la Restauration.
Mais cette sensibilité sociale affichée par des légitimistes, opposés à l’égoïsme bourgeois Louis-Philippard, n’est pas que démagogique.
En témoigne l’interpellation que le très légitimiste Vicomte Dubouchage[11], pair de France depuis longtemps préoccupé par la condition ouvrière, adresse au pouvoir par son discours à la Chambre des Pairs, le 16 avril 1844, en pleine grève donc et au lendemain de l’événement sanglant de la Grand-Croix. La session portait sur l’application des fonds secrets. Mais Dubouchage dévie de ce débat. On lit dans le compte-rendu de la séance :
« Entrant ensuite dans la discussion de la loi, l’orateur demande à quoi tiennent l’ordre, la tranquillité, la paix du royaume. Selon lui, c’est au bon accord de la majorité des citoyens, et la majorité se constitue en partie des classes laborieuses. Or, ces dernières sont-elles en bon accord avec le reste de la société ? L’orateur ne le pense pas. Ces classes se détériorent et sont malheureuses ; déjà deux pétitions sur la déplorable condition des ouvriers ont été discutées ici, et la chambre a manifesté tout l’intérêt qu’elle leur portait. Un événement récent, celui de Rive-de-Gier, vient à l’appui de ces pétitions.
Il me semble, ajoute l’orateur, qu’il est utile d’examiner comment cet événement a eu lieu et d’en prévenir le retour. L’orateur s’attache à faire ressortir l’urgence d’une loi qui règle enfin le travail et rétablisse l’harmonie entre les maîtres et les ouvriers.
M. le Président : Je ferai remarquer à l’orateur qu’il n’est pas dans la question. »
Mais Dubouchage poursuit :
« Cet événement, messieurs, donne lieu à de graves réflexions. En effet, voilà des ouvriers isolés, réduits à un individualisme (ceci peut se retrouver tous les jours) qui les laisse sans défense contre l’exploitation. Lorsque cette exploitation devient trop accablante pour eux, soit à cause de la diminution du salaire, soit à cause de l’augmentation des heures de travail, ou par le concours de ces deux circonstances réunies, quelles réclamations peuvent-ils formuler ? Ils cessent leur travail et demeurent attroupés sur la grève, c’est là leur réclamation. Or, la loi appelle ce refus du travail en masse et cet attroupent une coalition, et la force armée est employée. Et cependant cette même loi leur avait-elle préalablement ouvert une voie légale pour produire leurs griefs ? Avaient-ils un organe légal pour faire leurs plaintes ? Non, Oh ! messieurs, n’est-il pas au fond de nos âmes une voix qui nous crie : Cet état de choses, c’est de la force et non de l’équité ! Eh quoi ! cette masse innombrable, ne vivant en France que d’un travail manuel et journalier, n’aurait pas un moyen paisible et légal pour produire à l’autorité ses griefs, fondés ou mal fondés ? Mais le bon sens, averti à présent par ma faible voix, en serait révolté autant que la justice !
Quoi ! dans ce siècle de progrès, de lumières, de philanthropie, toutes ces individualités, tous ces millions d’êtres n’auraient pas en France la faculté légale d’avoir des associations d’état et de métier qui se nomment des syndics pour produire leurs réclamations et des prud’hommes pour les juger ! Ces réclamations produites et jugées, on conçoit alors, mais seulement alors, l’emploi de la force pour la répression d’une mutinerie devenue sans excuse.
Pénétré de ces pensées, mû par une profonde conviction puisée et dans mon cœur et dans cette société chrétienne, principe de notre divine religion, je rappellerai à la noble chambre les paroles que j’avais l’honneur de prononcer devant elle il y a un an à cette tribune : « Ce que veulent les ouvriers de toutes sortes, disais-je, dans la société, c’est de vivre en travaillant, c’est d’avoir constamment du travail et un salaire suffisant. » J’ajoutais que le bras de l’ouvrier était toute sa propriété, et que c’est une propriété qui veut être incessamment exploitée. Je ne le dissimulerai pas, ces paroles m’attirèrent des murmures qui s’élevèrent de plusieurs bancs de la chambre. Ainsi averti, je voulus savoir si j’étais dans l’erreur. J’ai étudié de nouveau, et j’ai trouvé des autorités irrécusables.
Messieurs, il n’y a pas là de quoi rire. C’est une question brûlante. « Dieu, disait Louis XVI, dans son édit de 1776, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme ; et cette propriété est la première, la plus sacrée, la plus imprescriptible de toutes. » Je n’en avais pas tant dit ; et mes faibles paroles, expirant au pied de cette tribune n’avaient pas l’autorité d’un édit royal promulgué souverainement par toute la France.
Ce n’est pas tout. Un siècle avant, Bossuet écrivait : « La Société est tenue de rendre la vie commode à tous. » Et Mirabeau s’écriait au sein de l’Assemblée Constituante : « Le travail seul constitue une nation ».
Et Dubouchage conclut en demandant que le pouvoir « se préoccupe de ce droit au travail, de ce droit de vivre en travaillant, et de toutes les lois et institutions qui s’y rattachent, et dont la France est privée depuis cinquante-cinq ans.[12] »
Le président lui fera à nouveau remarquer qu’il est hors-sujet,et la démarche de Dubouchage ne sera pas prise en compte
Je voudrais focaliser maintenant sur les réactions de la presse de la gauche républicaine, « bourgeoise » ou radicale, car elles émanent de ceux qui, au lendemain de la naissance de la République le 24 février 1848, participeront au pouvoir. Et il est intéressant de confronter ce qu’ils ont pu dire en 1844 à ce qu’ils feront en 1848.
On trouvera ci-dessous de longs extraits de quelques journaux. La lecture peut paraître fastidieuse. Mais j’ai voulu saisir ici ce que le lecteur du temps pouvait recevoir au jour le jour. J’ai conscience que cette abondance de textes risque de fatiguer le lecteur. Mais c’est un choix.
Du côté de cette opposition démocratique, on trouve notamment l’important Le National, – plus de 4000 exemplaires – dont l’opposition était avant tout politique, et la modeste Réforme,lancée en août 1843 à Paris par Alexandre Ledru-Rollin – moins de 2000 exemplaires -, qui unissait son engagement démocratique à des préoccupations sociales.
Leurs articles permettent de mieux comprendre comment se situait une partie des hommes qui vont accéder au pouvoir avec la révolution de février 1848, et seront confrontés à la dure expérience de l’insurrection ouvrière parisienne de juin 1848, qu’ils combattront.
En fait, on le verra, ces républicains, jusqu’aux plus radicaux, préconisent les mêmes solutions que celles proposées par Dubouchage.
Le National, organe de l’opposition républicaine « bourgeoise », était alors dirigé par Ulysse Trélat, médecin proche de la misère populaire, et vieux lutteur de la Société des Amis du Peuple. Avec lui, Jules Bastide qui avait été durement frappé pour son militantisme républicain, proche du socialiste chrétien Buchez, et Charles Duclerc, responsable des questions économiques.
Le journal donne, dès le commencement, les nouvelles de la grève que communiquent les journaux régionaux. Il condamne la violence du pouvoir.Mais surtout il esquisse des solutions. Ainsi le 8 avril, en pleine première page :
« Nos lecteurs trouveront plus bas les détails des troubles qui ont eu lieu à Rive-de-Gier. Une diminution dans le prix des salaires a causé un soulèvement parmi les ouvriers mineurs. Le procureur du roi a cru devoir faire des arrestations, et, pour calmer l’irritation des groupes, il a pensé qu’il devait placer les ouvriers arrêtés au milieu des soldats et les conduire publiquement en prison. Cet étalage fastueux autant qu’inutile de la force publique a redoublé l’exaspération ; on a été obligé de faire charger les armes ; six ouvriers ont été blessés, et trois d’entre eux le sont mortellement.
C’est une nécessité toujours déplorable que de tirer l’épée contre des citoyens, mais n’est-ce-pas la plus cruelle des violences que d’en venir là quand il s’agit d’une question où s’agite l’existence même des ouvriers. Le devoir des magistrats n’est-il pas alors d’agir avec la circonspection la plus prudente, de calmer au lieu d’irriter, de faire entendre le langage de la persuasion au lieu d’invoquer l’extrême rigueur des lois ? Fallait-il absolument, pour sauver la patrie, conduire en plein jour des ouvriers à la prison, les placer comme des malfaiteurs dans un carré de soldats armés, exaspérer ainsi les femmes, les frères, les amis de ceux qu’on avait cru devoir arrêter pour rétablir l’ordre ? N’a-t-on pas compris que de pareilles mesures, ordonnées au milieu d’une grande fermentation, devait provoquer de nouveaux désordres ? et les magistrats qui ont pris cette responsabilité n’ont-ils éprouvé aucun remords quand ils ont eu rétabli la paix en frappant à mort trois ouvriers et en en blessant grièvement plusieurs autres ?
Ce premier résultat est grave, et nous croyons qu’on aurait pu l’éviter. Mais, ce qui se passe aujourd’hui pour les ouvriers mineurs doit être un nouvel enseignement pour la chambre et pour le pouvoir. On a beau s’endormir dans une béate quiétude, on a beau dédaigner les avertissements de la presse, cette question du salaire se représente périodiquement dans tous les centres de production. Elle éclate de manière terrible dans les temps de crise ; et, malgré la paix, malgré l’activité naturelle que la paix développe, elle surgit tantôt sur un point, tantôt sur un autre ; et lorsqu’elle ne se complique pas de troubles plus graves, quand, par bonheur, le sang n’est pas versé, elle cause toujours une agitation fatale à l’industrie, plus fatale encore aux ouvriers. Les travaux sont suspendus, le pain du jour est ravi au travailleur, et une mésintelligence funeste s’établit entre les deux éléments nécessaires à la production.
Ne veut-on pas s’efforcer enfin de mettre un terme à ces luttes dont le retour incessant atteste le plus profond désordre ? Se contentera-t-on, pour toute solution, de traduire en police correctionnelle et de condamner à des peines exorbitantes les ouvriers qui se coalisent ? l’autorité sociale ne songera-t-elle pas enfin qu’elle doit une égale protection et au travail et aux capitaux ? que les lois qui doivent régler leur rapport doivent être autre chose que des lois pénales ?
Eh quoi ! nous voyons en ce moment même l’Angleterre tout entière agitée, remuée pour que l’intervention du pouvoir empêche les abus de l’exploitation dans les manufactures ; on va défendre là-bas l’excès du travail imposé à des êtres faibles, c’est un parlement aristocratique qui leur tend la main, et en France, où les sentiments d’humanité ont tant d’empire, où le bon sens public applique dans les mœurs cette égalité qu’elle appelle dans les institutions, on abandonne au hasard du temps, à l’impuissance des rêveurs, aux vagues aperçus de la discussion ce grand intérêt du travail et du salaire, auquel sont attachés la sécurité et le bon ordre de toute l’industrie ?
Des essais d’association ont été faits à Paris dans divers corps d’état : ici les ouvriers se sont constitués en société, là des maîtres se sont joint à eux et les ont admis au partage des bénéfices[13]. La plupart de ces essais ont jusqu’à présent réussi, et nous pourrions citer plusieurs exemples qui, recueillis et mis en lumière, pourraient fournir les éléments d’une nouvelle organisation industrielle. Qu’en sait-on au ministère ? qu’en sait-on à la chambre ? cela mérite-t-il de de distraire un instant les grandes pensées de M. Guizot ? Est-ce que le pays n’est pas tout entier dans les 200,000 électeurs qui envoient des députés au parlement ? Est-ce que le ministre du commerce aurait l’idée, par hasard, de faire une enquête sérieuse à ce sujet, d’encourager lui-même ces nouvelles tentatives, et de donner à quelques ouvriers laborieux le premier crédit nécessaire pour s’établir ?
Vous savez aussi que le ministre des finances est quelque peu embarrassé de ces millions de caisses d’épargne et qu’il prévoit de quel poids ils peuvent être pour le Trésor dans des moments difficiles ? Croyez-vous qu’il lui viendra à l’idée de faire servir cette épargne des travailleurs à féconder l’activité même du travail ? Pensez-vous qu’il ait songé, par exemple, à fonder avec cet argent des banques spéciales pour l’ouvrier ; qu’au lieu de le retirer de la circulation et de rendre improductifs les capitaux versés dans les caisses, il s’en serve pour faire participer au crédit les travailleurs qui ont à la fois de l’intelligence, de la moralité, des bras infatigables, un désir honnête d’améliorer leur condition, et qui sont condamnés à végéter sur un sol stérile, à rouler le même cylindre, parce que les bienfaits du crédit n’arrive pas jusqu’eux.
Et n’y a-t-il pas mille autre choses possibles, faciles au pouvoir ? Il peut traiter avec dédain les propositions de la presse ; et certes nous n’avons pas les moyens de rassembler les faits ni les éléments nécessaires pour formuler avec précision les choses praticables. Mais ces moyens qui nous manquent, le pouvoir les a. Et qu’en fait-il ? Les éléments qui sont épars pour nous, peuvent être rassemblés pour lui ; il peut résoudre, il peut préciser. Que lui demandons-nous instamment, obstinément, chaque fois qu’une occasion favorable se présente ? C’est au moins de s’occuper de ces grands intérêts ; c’est de ne pas laisser à l’abandon des questions qui touchent aux racines de la richesse nationale. Nous ne prétendons ni dépouiller, ni alarmer aucune classe : nos efforts tendent à effacer cette triste dénomination ; le pouvoir doit être équitable pour tout le monde, et la patrie n’admet point d’inégalité parmi ses enfants. C’est la justice qu’elle doit à tous, et si la balance avait à pencher d’une part, n’est-ce pas du côté de ceux qui souffrent le plus ? Or, ce sont ceux-là précisément qu’on néglige, qu’on dédaigne ; ce sont ceux-là qu’on refuse d’admettre au partage des biens qu’ils concourent à produire. Ce n’est pas assez de leur refuser des droits politiques, sous un régime de souveraineté du peuple ; les gens qui prétendent les représenter ne songent pas même à leur prouver qu’ils comptent pour quelque chose dans cette société à laquelle ils paient l’impôt du sang, l’impôt des sueurs. – Et lorsqu’enfin ils s’agitent eux-mêmes pour défendre leurs salaires, on ne prend conseil que de la force, et on les traite comme on vient de les traiter à Rive-de-Gier. Puis, le lendemain, le pouvoir s’endort et il s’indignera sans doute contre nous, si nous lui répétons qu’il se prépare peut-être le plus terrible réveil. »
Le 11 avril,en première page, toujours assez discret sur la responsabilité patronale, il condamne à nouveau l’attitude intransigeante de l’administration et son recours violent à la force, puis il poursuit :
« Il est déplorable, en vérité, que les violences du pouvoir viennent s’ajouter à ces discussions du salaire, qui sont par elles-mêmes assez sérieuses. Que si l’on veut juger, du reste, à quel sujet les ouvriers mineurs de Rive-de-Gier ont suspendu leurs travaux, nous allons résumer leurs principales demandes.
Il existe dans le bassin de Rive-de-Gier certains puits où la journée du mineur, qui dure dix heures et qui entraîne avec elle des labeurs et des périls bien grands, soit portée à douze et quatorze heures sans augmentation d’un centime dans le salaire. Et alors il arrive que des travailleurs partis le matin de chez eux avant trois heures et enfermés dans les profondeurs de la terre jusqu’à sept heures du soir, passent plus de trois mois sans voir le soleil. Les ouvriers demandent que cet abus disparaisse. »
Autres revendications : plus juste administration de la caisse de secours destinée à soulager les femmes et les enfants des ouvriers qui succombent dans la mine, prise en charge par les compagnies des lampes qui servent dans les puits, et qui sont payées par les ouvriers.
Le journal propose enfin des mesures qui pourraient être immédiatement applicables :
« Le ministre du commerce devrait-il hésiter à autoriser provisoirement l’établissement d’un tribunal de prud’hommes qui serait juge des différends ? Quelle raison pourrait-on opposer à cet acte de justice ? En attendant qu’une loi générale, sollicitée par nous depuis si longtemps, organise ces arbitres qui éviteront tant de luttes, qui préviendront tant de malheurs, ne peut-on pas essayer, enfin, d’établir sur un point ce conseil sur les bases de la plus vulgaire justice ? N’est-il pas facile de faire désigner par la population ouvrière elle-même les hommes qu’elle choisira dans son sein pour remplir les fonctions de juré ? Les maîtres ne peuvent-ils pas en faire autant de leur côté ? Et comme il faut en toute chose que l’autorité centrale soit représentée, le pouvoir nommerait lui-même le président de ce tribunal, en le prenant parmi les membres de la municipalité du lieu.
Encore une fois, qu’on institue ces juges réclamés par les travailleurs ; qu’on expérimente enfin ce jury où les deux éléments seront équitablement représentés ; qu’on ait confiance dans ces instincts de justice qui vivent si profondément au cœur des masses ; qu’on cesse de traiter les populations laborieuses comme une race exclue de toute discussion, éternellement tenue en tutelle, et qui aura le droit de se croire indignement exploitée et maltraitée tant qu’elle ne pourra rien faire elle-même pour protéger ses intérêts les plus chers. Faites surtout que les arbitres ne soient pas accusés d’être inféodés exclusivement aux intérêts des maîtres ; prouvez, en un mot, que les classes les plus intéressants par leur misère, leur travail, leur rude et périlleuse existence comptent pour quelque chose aux yeux de ceux qui tiennent en main le pouvoir. Prouvez si vous le voulez, que le bienfait de la justice sociale doit s’étendre à tous les citoyens, et que dans l’état actuel des choses, celui qui travaille et souffre a droit à une protection spéciale ; car, dénué de toute action politique, si cette protection lui manque, il est poussé au désespoir, et le désespoir mène à la violence. Il est temps d’y songer : les questions qui se posent de temps en temps au sein des classes industrielles sont grosses d’orages. Quiconque ne saura les conjurer ne sera pas assez robuste pour les subir. »
Il ajoute le 18 avril, en solidarité avec les ouvriers, qu’il reprend une initiative du journal des ouvriers disciples de Buchez :
« Le journal l’Atelier[14] vient d’ouvrir dans ses bureaux une souscription pour venir en aide aux familles des malheureuses victimes des événements de Rive-de-Gier. Il appartenait à un journal aussi énergique et aussi pur des intérêts de la classe ouvrière d’appeler les sympathies publiques sur le sort des ouvriers que l’imprévoyance et la brutalité du pouvoir viennent de plonger dans la misère. Nous nous associons avec bonheur à la bonne pensée de l’Atelier, et nous recevrons comme lui les souscriptions que l’on voudra bien verser entre nos mains. »
Et le 4 mai, au lendemain du procès des mineurs, il condamne à nouveau la politique du pouvoir :
« Nous aurons surtout à rechercher si le gouvernement a usé avec intelligence et avec fermeté de tous les moyens qui lui sont confiés par la législation sur les mines, pour prévenir ces fatales collisions et protéger le sort des populations ouvrières. »
Plus à gauche que le National, La Réforme de Ledru- Rollin et Flocon, née en 1843, est un journal d’opposition démocratique à sensibilité sociale : il fait de la publicité pour L’organisation du travail, de Louis Blanc, qui est membre de son comité de rédaction et dont on retrouve le point de vue dans bien des articles. Ses colonnes sont aussi largement ouvertes au théoricien socialiste Constantin Pecqueur.
Pour autant, malgré ses idées avancées, le journal est encore bien loin de toucher les classes populaires avec ses 2000 exemplaires.
Dès le 9 avril, nous l’avons vu, le journal rendait compte des événements, à partir d’informations puisées dans le sage Mercure Ségusien de Saint-Étienne, et le radical Censeur de Lyon, mais il ne les commentait pas.
Il en va autrement dès le lendemain.
La Réforme, 10 avril.
La première page est entièrement consacrée aux événements de Rive-de-Gier. Elle donne déjà le ton des réflexions qui suivront dans les numéros suivants :
« Tous les hommes éclairés et prévoyants verront dans les troubles qui ont éclaté dans le plus riche bassin houiller de France, un des symptômes du mal profond qui ronge incessamment les entrailles de la société. Le gouvernement saura-t-il comprendre ces terribles avertissements ?Nous ne le pensons pas. Il ne verra là qu’une occasion de faire de la force, et quand il aura rétabli le calme à la surface, quand il aura comprimé l’agitation par les bayonnettes (sic), il viendra se féliciter à la tribune de la prospérité toujours croissante et de l’ordre maintenu sans efforts. »
La Réforme, 13 avril 1844, prolonge sa relation des événements par une réflexion d’ordre général sur la question sociale.
« Les troubles qui viennent d’éclater à Rive-de-Gier sont visiblement le résultat de la législation qui régit le travail ; cette législation manque d’équité, et conséquemment elle manque de prudence, en ce qu’elle ne garantit point également des intérêts également légitimes, ceux des ouvriers comme ceux des maîtres. Résumons en quelques mots la question. Quelle est la cause permanente de ces conflits, toujours fâcheux, alors même qu’ils n’ont pas de conséquences tragiques ? La réduction des salaires ou l’augmentation du travail. La population grandit, la concurrence s’accroît, les salaires diminuent et les denrées alimentaires renchérissent. La condition du pauvre ouvrier devient à la fin intolérable : de là, coalition, répression et le reste. Voilà le triste spectacle que nous présente l’Europe, surtout dans les contrées les plus riches et les plus civilisées, dans celles où le travail humain engendre le plus de merveilles ; là où les capitaux abondent, là devrait régner l’aisance générale, c’est le contraire qui se manifeste ; l’extrême opulence s’y étale à côté de l’extrême pauvreté. Revenons à ce qui se passe chez nous.
Supposons que les rapports du maître à l’ouvrier fussent abandonnés, de fait et de droit, à une libre concurrence ; cette situation, agissant sur tous également, rétablirait entre eux, quoique imparfaitement, un équilibre conforme à la justice : les maîtres se coaliseraient pour abaisser les salaires, les ouvriers se ligueraient pour les relever. Ce conflit amènerait une suspension du travail, nuisible à tous, nous le savons, comme toutes les luttes de l’homme contre lui-même ; mais de désordre passager serait comme un remède nécessaire au rétablissement d’une harmonie grossière, fondée sur une apparence d’équité.
Voici pourquoi, en l’état actuel des choses, la concurrence, libre de fait et de droit, n’aurait point le même résultat pour les ouvriers et pour les maîtres ; les maîtres possédant tous les capitaux pourraient attendre beaucoup plus longtemps que les ouvriers l’effet de leur résistance passive ; on capitulerait tôt ou tard, mais la transaction tournerait toujours au profit des plus riches et au détriment des plus pauvres.
Pour empêcher ces chômages préjudiciables à l’industrie nationale, le législateur a pris le parti d’intervenir dans les rapports des travailleurs, leur défendant de se coaliser, soit pour réduire, soit pour augmenter les salaires : le droit commun a été remplacé par une législation restrictive, la libre concurrence n’existe plus. Mais les effets de cette législation ne sont point les mêmes pour tout le monde. Quand les maîtres se coalisent, il n’y a pas de répression ; quand les ouvriers se liguent, l’autorité, immédiatement avertie, paralyse leurs efforts, disperse les coalisés, quelquefois tue ceux qui résistent et emprisonne les autres. Que deviennent les familles de ces malheureux, pendant des mois entiers de détention préventive, pendant la durée de leur punition ? Dieu le sait, et le législateur ne s’en inquiète guère professant à cet égard les doctrines de M. Sauzet[15]. Ce qui vient d’arriver à Rive-de-Gier, c’est ce qui arrive continuellement dans tous les pays manufacturiers. Une réduction de salaire a lieu, et cette fois à la suite d’un changement dans le mode d’administration de l’usine ; plusieurs compagnies houillères s’étant réunies sous une direction commune, la direction unique a établi un tarif unique également, qui abaisse le prix des journées de 4 fr. à 3 fr. 75 cent. D’autres changements ont encore eu lieu, ou du moins les réclamations des ouvriers portent sur plusieurs points à la fois. Ils demandent, par exemple, que l’on ne mette pas à leur charge, l’huile des lampes dont ils se servent, c’est une dépense journalière de 20 ou 25 centimes ; ils réclament contre la durée du travail, portée à douze et quatorze heures par jour ; ils se plaignent de la manière dont la caisse des secours est administrée ; ils demandent, enfin, la création d’un conseil de prud’hommes auquel seraient soumis à l’avance les projets de réduction des salaires.
Nous ne voulons pas nous faire juges de la validité de ces réclamations diverses, ne possédant pas tous les éléments du débat ; il nous paraît du moins que les présomptions sont en faveur des ouvriers, qui ont pour eux l’existence d’un état de choses antérieur. Ils ne réclament pas une augmentation de leurs salaires : ils demandent qu’on ne les réduise pas ; et pourtant il semble que les salaires, en bonne justice, devraient suivre la progression du prix des denrées.
Encore un coup, nous n’entrons point dans l’examen de ces intérêts contradictoires ; nous nous arrêtons d’abord à la demande d’un conseil de prud’hommes, chargés de régler les différends des maîtres et des ouvriers. Comment une institution si nécessaire n’existe-t-elle pas encore dans tous les grands centres de manufactures ? Comment le pouvoir, inquiété depuis tant d’années par les coalitions d’ouvriers, n’a- t-il pas sollicité des chambres la révision de l’institution actuelle des prud’hommes, et l’application générale d’une mesure sans laquelle la législation qui régit la classe laborieuse sera toujours une cause de troubles ?
Et qu’on ne réponde pas que les ouvriers de Paris repoussent généralement l’institution des prud’hommes ; ils ne repoussent que celle qu’ils voient fonctionner ailleurs, et qui ne répond nullement à ce que demande l’équité. Ils accepteraient avec reconnaissance, eux et tous ceux des départements, l’arbitrage d’un jury dans lequel ils se croiraient représentés par des ouvriers comme eux ; on ne peut pas exiger, en conscience, qu’ils se fient à l’impartialité d’un tribunal où ils n’aperçoivent que les maîtres avec lesquels ils sont en litige. Ce que nous demandons ici, toute la presse le demande comme nous ; ceci est pour ainsi dire une question administrative, une question extérieure à tous les systèmes d’économie sociale ; c’est un acheminement, si l’on veut, à l’organisation ultérieure du travail. Ce n’est pas l’organisation même du travail ; il ne s’agit ici directement ni du droit primitif de tous à l’existence, par le légitime emploi de leurs facultés, ni des privilèges des capitalistes : toutes ces choses sont réservées. Il ne s’agit uniquement que de prévenir des conflits sanglants, par un mode d’arbitrage équitable et conséquemment pacifique.
Et quand nous discuterions en face de nos concitoyens les questions d’organisation sociale, qui pourrait nous en faire un crime ? N’est-ce pas de la pensée publique, mûrie par la libre discussion, que partent les grandes et salutaires réformes ? Eh bien ! nous avons tort de nous fier à la droiture de nos intentions, nous avons tort de compter sur la tolérance du pouvoir : le pouvoir a des amis qui ne demanderaient pas mieux que de faire mettre en cause les écrivains socialistes sous une accusation de complicité avec les ouvriers qui se coalisent. Nous lisons ces mots dans la feuille du Château : « L’idée jetée dans les classes ouvrières d’un droit au travail, c’est-à-dire d’une part dans les bénéfices, est une des causes des malheurs inouïs dont nous sommes menacés. » Et plus loin : « Avec vos systèmes et vos excitations, non seulement il n’y aurait bientôt plus de gouvernement, mais de société possible.[16] »
Ainsi, ce sont les écrivains socialistes qui excitent à la guerre civile, parce qu’ils examinent la constitution du travail et recherchent le meilleur moyen de l’organiser. Quant aux écrivains conservateurs, ils ont la permission de tout dire, car ils ne prêchent que la paix, et leurs paroles sont tout à fait propres à calmer les cœurs. Voici un échantillon de cette éloquence persuasive et adoucissante : « Il fallait, disent-ils ironiquement, il fallait user de douceur, de modération, de patience, il fallait laisser faire enfin. – Vous savez bien que c’est ainsi qu’on a fait d’abord. Mais le pouvoir révolutionnaire sait mieux que personne que ces tempéraments « ne font qu’augmenter la fureur des masses qui les prennent pour de la faiblesse et de la peur. » Cela est accompagné d’injures contre les ouvriers qui se livrent à la débauche, au lieu de mettre leur argent aux caisses d’épargne. « L’amélioration du sort de la classe ouvrière, nous dit-on en finissant, est tout entière dans l’ordre de sa conduite et dans ses mœurs. Voilà ce que ses flatteurs se gardent bien de lui dire. « Qu’on mette aux caisses d’épargne ce qu’on va dépenser au cabaret ou au bal, et il n’y aura plus de misère. » »
Voilà les belles choses que le ministère fait dire à la classe ouvrière, pour la consoler des misères de sa condition, et des sanglants effets de la répression qu’on inflige à ses plaintes. »
La Réforme, 18 avril 1844.
« Ce qui s’est passé à Rive-de-Gier est un symptôme tellement grave, qu’il faut y ramener encore l’attention publique, entraînée en ce moment par la juste indignation que soulève la honteuse conduite du gouvernement envers l’étranger[17] Lâchetés au dehors, excès et violence au dedans, voilà le résumé de la politique de nos hommes d’état.
Les événements de Rive-de-Gier doivent être envisagés sous deux points de vue. La grande question des salaires s’y produit avec toute sa force, avec son impérieuse nécessité. Le ministère et la majorité n’y verront qu’une crise passagère ; ils attendront que les ouvriers aient repris leurs travaux, soit que la faim les force à céder aux conditions des maîtres, soit que les maîtres consentent à faire quelques-unes des concessions que réclament les ouvriers. Et puis tout sera dit. Le danger passé, on ajournera la question générale comme trop difficile, et l’on attendra que la solution tombe du ciel, ou qu’elle sorte des entrailles de la terre.
Mais dans le fait particulier qui nous occupe, il y a autre chose que la question générale. Il y a eu collision entre la population et l’autorité. Le sang a coulé. Des hommes, des citoyens ont été fusillés. Il faut une enquête : il faut que l’on sache si cette mesure extrême était nécessaire, indispensable : s’il n’y avait pas d’autres moyens de calmer l’agitation : si les agents du pouvoir ont fait tout ce qu’il était de leur devoir de faire pour la prévenir.
On ne met pas ainsi impunément l’armée aux prises avec la population. On n’en est pas quitte ensuite pour laisser aux uns le soin d’enterrer leurs fils ou leurs pères, et aux autres de réclamer un avancement ou la croix d’honneur. Quand le fossoyeur a terminé sa besogne, quand on a lavé le sang qui souillait la place publique, tout n’est pas fini. Il serait trop facile, nous nous trompons, il serait impossible de gouverner ainsi une société civilisée. Encore une fois, où est l’enquête. Il la faut prompte, sévère, publique surtout, car la société entière est intéressée à savoir à quelles mains le pouvoir confie ce terrible droit de vie et de mort sur chacun de ses membres.
On annonce que la tranquillité publique n’est plus troublée ; mais que le chômage continue. Les travaux sont suspendus, les ouvriers ne s’attroupent plus dans la ville ; ils restent chez eux ; ils partagent leur pain et leurs pommes de terre. Ils luttent, avec leurs misérables ressources, contre les capitalistes et les exploitants. Ils entrent dans ce déplorable conflit, où chacun essaie de savoir qui l’emportera le premier, chez les uns, du besoin de manger, chez les autres, de l’amour du gain. Et la société assiste froidement à ce duel inégal[18].
Le préfet a convoqué tous les maires des cantons, tous les exploitants et les gouverneurs des mines. A-t-on pris quelque résolution ? On ne le dit pas. Le maire de Rive-de- Gier[19] est arrivé à Paris. On assure que c’est un homme aussi humain qu’intelligent. On ajoute que si ses avis avaient été suivis, on aurait pu épargner l’effusion du sang. S’il en est ainsi, la responsabilité de ces affreux malheurs doit retomber tout entière sur ceux qui auraient manqué de résolution, de fermeté et d’intelligence. Nous parlons de résolution et de fermeté, parce que nous savons que l’hésitation et le manque de courage conduisent toujours, en pareils cas, aux excès et à la violence. »
La Réforme, 19 avril 1844 :
« C’est quelque chose d’affligeant, de scandaleux, et croyez- le, messieurs des classes privilégiées, c’est aussi quelque chose de périlleux que l’indifférence de vos journaux, le dédain, de vos représentants, pour les souffrances des travailleurs. Quoi ! pas un écho dans les chambres pour ces cris de douleur qui arrivent de Saint-Étienne ! Pas un écho dans la presse dynastique et bourgeoise, pour les réclamations de M. Dubouchage[20]un ancien noble, un légitimiste, qui se trouve être aujourd’hui le représentant des prolétaires ! Sans son intervention miséricordieuse, le monde officiel eût ignoré les récents désordres qui ont troublé l’une de nos villes, la répression sanglante qui a suivi ; personne, ne se fût occupé d’un si mince incident et n’eût songé qu’il pouvait bien être un symptôme fort grave d’une situation qui a ses dangers.
Eh bien ! M. Dubouchage a parlé en vain : journaux dynastiques, ministériels et conservateurs sont en quelque façon d’accord pour étouffer la parole du pair de France malavisé, qui s’occupe étourdiment du peuple, quand il s’agit d’une intrigue montée contre le ministère. A l’ouverture de la session, c’est ce même orateur malencontreux qui s’avisa de commenter sérieusement un passage du discours royal, sur la prospérité croissante de la France. Quelques voix rares dans la presse demandèrent une enquête devant les chambres, pour constater l’état vrai du pays ; mais l’opposition parlementaire était absorbée par d’autres soins. Une enquête sur les ouvriers ! fi donc ! Est-ce que des hommes positifs devaient perdre leur temps, comme des écoliers, dans les rêveries du socialisme ? Le monde officiel était-il suffisamment préparé, serait-il convenablement ému par un grief si nouveau, si peu parlementaire, et pourrait-on faire sortir une question de cabinet d’une demande d’enquête sur la classe ouvrière ?
On connaît l’ignorance des chefs du centre gauche[21] à l’égard des sciences sociales, leur indifférence pour les questions de politique intérieure, ou du moins leur prédilection affectée pour les matières diplomatiques ; on connaît surtout leur mépris et leur haine pour toute idée nouvelle qui n’est pas classée dans leur étroit formulaire, ou qui contrarie leur vieux catéchisme : or, comme les chefs du centre gauche, placés sur les degrés du trône, gouvernent en définitive toute l’opposition parlementaire, la pensée d’une enquête sur la situation des travailleurs dût être écartée du débat public, comme une utopie oiseuse.
C’est toujours la même direction qui semble présider aujourd’hui à la stratégie parlementaire ; direction fausse, dangereuse, perfide peut-être, qui détourne avec le plus grand soin l’opposition des questions vitales, vers les lieux communs de la politique. Voyez depuis quelques jours ce qui préoccupe nos assemblées, voyez ce qui remplit exclusivement les journaux dynastiques, ministériels et conservateurs. »
La Réforme, 9 juin 1844
« Paris, 8 juin
A peine les troubles de Rive-de-Gier sont-ils apaisés au moyen de la force, que de nouvelles rixes, à propos de salaires, viennent éclater dans une autre de nos cités ; les portefaix de Châlon-sur-Saône se sont pris de querelle avec les employés des bateaux à vapeur de cette ville, qu’ils accusaient de leur faire concurrence. Or, la valeur du salaire disputé s’élève à dix sous par jour[22], si l’on s’en rapporte au journal local. Dix sous par jour, entendez-vous, messieurs les conservateurs, qui vous récriez sans cesse sur les exigences de la classe ouvrière, qui lui recommandez l’économie, seule voie que vous lui laissez ouverte pour arriver à l’activité politique, en devenant propriétaire ! Avant d’être électeurs, éligibles et députés, au moyen de ces cinquante centimes réduits par la concurrence, il faut que les portefaix de Châlon commencent par vivre, eux et leur famille, ce qui est beaucoup moins facile que ne le pensent certains publicistes qui rejettent la misère des travailleurs sur la paresse, la dissipation et la débauche.
Nous savons bien que les raisons ne manqueraient pas pour justifier un pareil état de choses. Les économistes de l’école anglaise, tels que M. Duchâtel, par exemple, nous répondraient avec leur maître Malthus, que les ouvriers n’ont pas besoin d’avoir une famille, quand ils ne peuvent pas la nourrir ; les politiques atrabilaires nous diraient, avec M. Guizot, que l’ordre social se trouve bien de l’assujettissement des prolétaires à un travail incessant ; les fondateurs des caisses d’épargne nous répéteraient que les bonnes mœurs et l’économie sont la vraie richesse du pauvre ; et tous en chœur, pour en finir avec une controverse qui les importune, nous montreraient, dans le lointain, leurs cellules pensylvaniennes[23] et leurs bastilles, cette admirable clé de voûte du système doctrinaire et conservateur des prisons.
Ce dernier argument résume les autres, et ils sont tous, au fond, de la même famille : c’est l’inexorable fatalité, c’est l’ultima ratio de la providence gouvernementale, se prélassant majestueusement dans sa routine, son immobilité et son impuissance. Cela est bien, cela est beau, mais la société ne s’en contente pas. La société sent autrement et voit plus loin que ses gouvernements d’un jour ; c’est en vain qu’à toutes les époques ses maîtres lui ont dit : Voilà le terme, voilà la limite, il ne faut pas résister à Dieu, l’humanité ne va pas plus loin. L’humanité, à son tour, interrogeant l’auteur des choses, en a toujours reçu ces bonnes paroles d’encouragement qui l’empêchaient de tomber dans le désespoir, et de mettre en doute la justice divine. L’anthropophagie, l’esclavage, le servage, ont successivement battu en retraite devant la perfectibilité de l’espèce humaine ; si bien que des philosophes ont entrevu le jour où le salaire, cette dernière transformation de l’esclavage primitif, ce dernier lien qui enchaîne les masses au petit nombre, disparaîtrait comme les autres misères de l’inégalité sociale, et serait remplacé par une équitable répartition des fruits du travail de l’homme.
C’est contre cette loi invariable du progrès que les docteurs officiels ont toujours été en révolte ; et les véritables impies, les ennemis de ce Dieu qu’ils feignent d’adorer dans leurs temples, et qu’ils blasphèment dans leurs discours et dans leurs décrets, ce sont ces conservateurs endurcis qui tuent Socrate, qui tuent Jésus, pour sauver, disent-ils, l’ordre social. L’ordre social a été sauvé, il est vrai, par ces divers sacrifices, en ce sens qu’il a été transformé ; il en sera de même de nos jours ; et les cellules pensylvaniennes[24], les bastilles, fussent-elles corroborées par l’hypocrisie religieuse et les jésuites, ne maintiendraient pas une situation condamnée dans la pensée de ceux-là mêmes qui proclamaient, en 1831, que l’économie politique était changée dans ses bases. Cet aveu, arraché au pouvoir dans un moment de détresse, au milieu de l’insurrection lyonnaise, a été rétracté depuis par l’ensemble de sa conduite. A cette incertitude officielle, à cette hésitation bien inspirée qui nous promettaient des tentatives de réforme sociale, a succédé la déclaration désespérante de M. Guizot, confirmée par la réponse non moins affligeante de M. Sauzet. Le pouvoir déserte donc la question. Après avoir dit : « il y a quelque chose à faire », il ferme irrévocablement le débat, et courbe la société sous une fatalité inexorable, ne laissant à ceux qui souffrent d’autre consolation que la résignation et l’humilité ; c’est encore M. Guizot qui l’a dit, en faisant appel au concours de l’Église.
Mais parce que le pouvoir clôt la discussion, dans sa paresse et son insuffisance, parce que le pouvoir se déclare incompétent, faut-il que la raison publique se taise, et que la charité demeure inactive ? Sera-t-on séditieux, parce qu’on essaiera de reprendre en sous-œuvre la tâche gouvernementale ? Sera- t-on révolutionnaire et subversif, parce que l’on tendra aux malheureux une main fraternelle et secourable ?
On se rappelle l’affaire des ouvriers rubaniers de Saint-Étienne. Ils avaient entrepris de s’associer pour faire rendre à leur travail tout ce que le travail peut rapporter au travailleur immédiat, quand il n’est plus grevé par la dîme que prélèvent sur lui les agents intermédiaires. Le pouvoir a traité cette association comme un délit politique. Plus récemment nous avons appris ce qui s’est passé, après la répression sanglante des mineurs de Rive-de-Gier. Nous avons dit, avec l’espoir d’être démentis par les journaux ministériels, que la compassion était interdite aux habitants qui venaient au secours des familles dont les chefs sont détenus ou blessés. Il y a cinq jours que nous avons donné des détails puisés dans nos correspondances, sur un fait aussi affligeant, aussi peu croyable. Le ministère a passé condamnation par son silence. Encore un coup, cette situation de la classe ouvrière, cet antagonisme permanent des capitalistes et des prolétaires, si féconde en désordres matériels, attestent certainement l’impéritie du pouvoir et son impuissance. Nous que l’on accuse sans cesse de vouloir affaiblir le gouvernement, de chercher à le dépouiller de ses attributions légitimes, pour agrandir le domaine d’un être fantastique que l’on appelle l’anarchie, c’est nous précisément qui le conjurons d’intervenir, avec un sentiment vraiment religieux, dans les conflits sans cesse renaissants, entre les différentes classes de la société.
Eh bien ! le gouvernement décline cette mission. M. Guizot, M. Sauzet nous le signifient, chacun dans son langage, ou s’il intervient, c’est pour protéger les forts contre les faibles. Impuissante contre les coalitions des maîtres, la loi ne veut être efficace qu’à l’égard des coalitions d’ouvriers.
Le pouvoir comprendra-t-il jamais qu’une loi semblable, exécutée comme l’on sait, n’est ni juste, ni politique ? Ne comprendra-t-il pas que s’il ne fait rien, s’il annonce hautement qu’il ne veut rien faire pour modifier les rapports actuels du capital et du travail, il laisse le champ libre aux utopies les plus excentriques ?
La société, malgré les efforts de ce pouvoir stationnaire, marche souterrainement au but vers lequel l’entraîne sa destinée. Rappelez-vous bien, conservateurs sans entrailles et sans lumières, que vous avez disgracié Turgot jadis, et que vous avez confié l’ordre social à Maurepas[25], pour le raffermir. Vous savez ce qui est arrivé… »
La Réforme, 15 juin 1844
« À l’époque des troubles de Rive-de-Gier, nous avons demandé à l’autorité d’intervenir dans l’intérêt des ouvriers mineurs, de leur donner appui et secours ; nous avons en même temps démontré la légitimité de leurs griefs. On a répondu de la part de l’autorité qu’il fallait d’abord que force reste à la loi, qu’on s’occuperait ensuite de faire droit aux ouvriers si véritablement leurs réclamations étaient fondées ; la Compagnie Générale se déclara alors disposée de son côté à se montrer équitable. Aujourd’hui, l’ordre règne à Rive-de-Gier, les ouvriers mineurs ont repris leurs travaux vaincus. Que fait l’autorité ? Rien. Que fait la Compagnie Générale ? Rien. Donc les choses sont au même point qu’avant l’agitation ; seulement il y a de plus quelques malheureux qui gémissent dans les prisons et dont les familles sont réduites à la plus complète misère. Le Mercure Ségusien, dont l’attachement au régime actuel est connu, mais qui, dans la question de Rive-de-Gier, ne s’est pas rangé du côté du monopole, fait sur ce point les observations suivantes :
« Ce n’est pas à la force brutale que le gouvernement peut réduire son action. Le gouvernement est quelque chose de plus qu’un agent de police et qu’un exécuteur des hautes-œuvres ; il est plus encore que le magistrat qui garde la loi, car lui-même il la fait, non seulement comme directeur des majorités parlementaires, comme partie du pouvoir législatif. Quand donc la force publique a réprimé le désordre matériel, il reste à voir si ce désordre n’est point, au lieu d’un simple et passager accident, le trop énergique symptôme d’un mal profond et permanent ; si le trouble de la rue n’accuse pas une anarchie intérieure dont il n’est que l’effet, et si ce n’est pas à une organisation nouvelle qu’il faut demander un remède à ce mal que l’ancienne organisation n’a su ni prévenir ni guérir. Or, sur ce point, les soulèvements de Rive-de-Gier ne permettent pas deux interprétations. Il n’y a qu’une voix pour reconnaître qu’il les faut imputer, non pas à tels ou tels hasards, non pas à tels ou tels hommes, mais à une situation qui s’est faite à la longue, mais à un ordre de choses dont le principe est dans la législation même, et qui ne fait aujourd’hui que se développer dans ses dernières conséquences. C’est donc la plus petite partie de sa tâche que le gouvernement a remplie à Rive-de-Gier. La plus grande, celle qui regarde l’avenir, reste à faire, et pour en préparer l’accomplissement, ce n’est pas trop des efforts de tous les hommes qui connaissent la situation. »
Le Mercure Ségusien a raison, ce n’est pas tout de réprimer le désordre matériel, il reste à voir, quand on a été amené à la répression, « si le désordre n’est point, au lieu d’un simple et passager accident, le trop énergique symptôme d’un mal profond et permanent. » C’est là ce que nous répétons sans cesse depuis des années. Toutes les fois que des symptômes de désordre industriel se sont produits, nous avons engagé le pouvoir à faire des enquêtes, à s’occuper des moyens de régulariser les rapports des travailleurs ; nous l’avons adjuré de se montrer conciliant ; nous l’avons toujours trouvé sourd à nos réclamations ainsi qu’aux griefs des ouvriers. Dans l’affaire de Rive-de-Gier, il s’est montré fidèle à ses précédents, et nous pouvons assurer que rien ne sera changé à l’état de choses que le Mercure voit avec anxiété. »
La Réforme poursuit en reproduisant le point de vue du journal radical de Lyon, le Censeur :
« Pour arriver à modifier le sort des ouvriers, il faudrait leur laisser quelque liberté d’action, il faudrait qu’ils puissent s’associer, se concerter ; mais le gouvernement ne veut pas entendre parler d’association, et celles qu’il paraît tolérer sont telles qu’elles ne peuvent rien changer à leur sort. Si elles ne sont pas entre ses mains un moyen de plus de gouverner, il les poursuit sans pitié. Nous en avons vu dans notre cité de trop nombreux exemples pour ne pas savoir sur ce point à quoi nous en tenir.
D’ailleurs, il n’y a pas d’association industrielle ni d’union possible tant que la législation n’aura pas été modifiée. Quand parfois le pouvoir paraît montrer moins de surveillance, c’est assurément qu’il veut, par des manœuvres qu’il considère comme fort habiles, bien constater l’état des esprits, savoir quels sont les ouvriers qui songent encore au droit d’association ; mais pareille tolérance ressemble à un piège, et en tout cas, si une association se constituait en présentant des garanties pour les classes ouvrières, elle serait promptement détruite. L’association régulière n’est donc pas réalisable en ce temps-ci ; pour qu’elle le devienne, il faut une législation moins agressive et des hommes d’État plus conciliants. Eh bien ! sans l’association, les classes ouvrières ne peuvent pas se mouvoir ; dès qu’elles agissent, on les accuse de se livrer à des coalitions ou à des sociétés illégales. Dans l’un ou dans l’autre cas, on arrive à les frapper durement. Nous disons que le gouvernement ne changera pas la position des ouvriers mineurs de Rive-de-Gier, par la raison surtout qu’en s’en occupant il serait bientôt contraint d’intervenir pour des ouvriers d’autres professions, car tout se lie dans l’ordre industriel, et la réglementation des salaires, des heures de travail, des rapports des chefs d’industrie avec les travailleurs, ne peut pas s’établir pour une spécialité industrielle sans qu’aussitôt il y ait lieu à prendre des mesures de réglementation générale.
Voilà ce que le gouvernement ne veut pas faire, parce qu’il s’aliènerait les classes supérieures de la société, sur lesquelles il tend à s’appuyer de plus en plus, et il ébranlerait le dévouement du corps électoral, qui sert de base à sa déplorable politique. C’est ainsi que tout se lie et que tous les monopoles s’enchaînent ; or, si vous les sapez sur un point, vous courez le risque de les saper sur d’autres, et ceux qui les exploitent et qui veulent leur maintien sont toujours disposés à les conserver tout systématiquement. Cela explique pourquoi on a donné un appui constant à la Compagnie Générale de Rive-de-Gier, qui a pour but unique d’étendre un monopole, et pourquoi on ne fera rien en faveur des ouvriers mineurs qui tendent à le détruire ; les avertissements du Mercure Ségusien n’auront donc aucun effet. »
Voyons maintenant comment les journaux proches de la réalité populaire, voire s’en réclamant, proposent des solutions à la question sociale.
Le 8 avril 1844,le journal fouriériste de Victor Considérant, La Démocratie pacifique,rend compte très brièvement des événements dans un court billet qui se termine ainsi :
« Toujours est-il que ce qui soulève ces masses d’hommes et qui apporte la perturbation dans le pays, c’est encore et toujours l’immense question de l’époque résumée en trois mots, la concurrence, le salaire, le travail, tout le problème de l’organisation industrielle, cette question de salut social, pour laquelle certains esprits n’ont que des risées et un aveugle dédain ! »
Il y revient le 10 avec un article fort éclairant sur sa vision de la question sociale, et sur les solutions qu’il estime indispensables.
« Paris, 9 avril,
Événement de Rive-de-Gier.
Nous retracions, il y a quelques jours, le cercle vicieux dans lequel se débat, en Angleterre, le sort des ouvriers manufacturiers. Nous avons exposé l’impuissance où se trouve la philanthropie des nobles lords d’apporter le moindre soulagement aux labeurs des enfants ou des femmes, sans compromettre d’un autre côté la fortune industrielle, commerciale et politique de leur pays. Les faits sanglants dont la petite ville de Rive-de-Gier vient d’être le théâtre en France, sont de nature à nous rappeler le même cercle vicieux, la même fatalité.
On sait de quoi il s’agit. Les directeurs des cinq compagnies houillères voyant plusieurs débouchés manquer à leur industrie, se sont trouvés dans la dure nécessité de concerter entre eux une réduction des salaires des ouvriers mineurs et de fermer quelques-uns de leurs puits[26]. Cette coalition entre chefs manufacturiers que la loi autorise ou tolère, a entrainé une autre coalition d’ouvriers que la loi frappe et réprime de toute son autorité. Cent quarante mineurs se trouvant affamés par le retrait du labeur qui les faisait vivre eux et leurs familles, ont cru devoir en appeler au lien de solidarité qui les unit à leurs confrères et les embaucher à leur cause pour soutenir en commun leur droit au travail et au pain. Les conséquences de ce conflit entre les ouvriers et les maîtres étaient faciles à prévoir. Des arrestations ayant été opérées dans les rassemblements sur la place publique, une collision avec la force armée en est naturellement résulté. Six ouvriers mineurs ont été tués ou blessés.
Telle est la solution en France, de toutes les difficultés sociales de ce genre. Le caractère ardent et expéditif de l’esprit français, n’admet pas de discussion et d’élaboration plus lentes du problème. L’autorité n’intervient en pareille matière, que pour trancher le nœud gordien à la façon d’Alexandre. Elle constate la rigoureuse nécessité où se trouvent les chefs manufacturiers de réduite la production et la subsistance de leurs ouvriers ; elle convient au besoin de la légitimité ; mais elle se déclare incapable de mettre d’autres termes à la pénurie des maîtres et à la détresse des prolétaires, que la prison et la fusillade en faveur des plus misérables. En France comme en Angleterre, on se garde de toucher à cette arche sainte de la concurrence qui ruine les maîtres et affame les ouvriers.
Cependant nos gouvernants n’ont pas la même excuse que ceux de l’Angleterre. Grâce à Dieu, le développement de notre richesse manufacturière n’est pas tellement monstrueux[27] qu’on ne puisse tenter d’en régulariser l’essor sans faire trembler le sol national, et risquer les destinées de la France. Les chambres pourraient voter demain le droit au travail, fixer la durée du labeur quotidien, établir certaines conditions d’équilibre entre la production et la consommation, écouter enfin la voix de l’humanité et de la charité chrétienne, sans que la politique intérieure et extérieure du pays eût à souffrir le moindre dommage. Les progrès que l’Angleterre ne peut accomplir qu’au prix d’une révolution sociale, nous pouvons les réaliser sans luttes ni violences.
L’indifférence que nos hommes d’État affectent pour les abus et les malheurs de l’industrie, est donc plus coupable que l’incurie et l’aveuglement de l’aristocratie anglaise. S’ils attendent pour se raviser que les escarmouches sanglantes comme celles de Rive-de-Gier se multiplient et prennent les proportions d’une guerre sociale, ils auront un terrible compte alors à rendre au pays. Le sang qu’on répand pour retarder de quelques jours la reconnaissance du droit au travail, fera surgir plus de haines contre le pouvoir que celui qui a été versé pour la conquête des droits politiques. Qu’on le sache bien ! dix coalitions d’ouvriers étouffées de cette manière, prouvent cent autres coalitions futures. Force ne reste jamais à la loi que lorsque la loi a déjà pour elle la raison, l’humanité et la justice. »
Le mensuel L’Atelier, organe des intérêts moraux et matériels des ouvriers, était, nous l’avons vu, entièrement rédigé par des ouvriers parisiens disciples du socialiste chrétien Philippe Buchez.
Il rend évidemment abondamment compte des événements tels que la presse régionale a pu les lui faire connaître,dénonce la logique rapace de la concentration capitaliste des sociétés minières, et la violence répressive du pouvoir d’État.
Il écrit dans son numéro de mai :
« Que l’on y prenne garde, si ce système continue, on aura la guerre du salaire, guerre civile plus terrible encore que toutes celles enfantées par les querelles politiques ou religieuses ; et qui peut prévoir les dernières conséquences d’une aussi terrible lutte ? »
Et d’adjurer ceux qui nous gouvernent ne se place plus du côté des maîtres, et « Que l’organisation du travail ne soit plus pour eux un fantôme qui les effraie ».
En attendant, il demande la satisfaction des revendications des mineurs, et d’abord que « sous le nom de conseil de prud’hommes, une commission, composée en nombre égal d’administrateurs des compagnies et d’ouvriers mineurs, soit chargée de fixer à l’avenir les tarifs des journées. »
Mais, précise-t-il dans son numéro de juin, « Que les mineurs de Rive-de-Gier n’oublient pas non plus que la cause de leur malaise remonte plus haut que les compagnies, et qu’en résistant de toutes leurs forces aux diminutions de salaire, ils travaillent aussi, dans les voies légales, à la réforme des mauvaises lois, dont ils ressentent les funestes effets. Qu’ils usent du droit de pétition, le seul qui nous soit resté, pour en appeler à l’opinion publique de l’indifférence coupable de nos législateurs ; qu’ils réclament haut et ferme une organisation du travail dans laquelle les ouvriers ne soient pas sacrifiés à la cupidité des capitalistes ; qu’ils se joignent à nous pour demander que les tribunaux de prud’hommes soient composés à part égale portion de maîtres et d’ouvriers. Et lorsque ces demandes seront bien formulées par les hommes de notre classe, la révolution sera faite : qui oserait alors ne pas faire droit à ces justes réclamations ? »
Le journal lance une souscription, afin d’aider les familles des ouvriers victimes de la répression et « d’établir de plus en plus une solidarité fraternelle ». Dans la longue liste des souscripteurs, à côté de noms connus comme Dubouchage et Agricol Perdiguier, on trouve massivement ceux des ouvriers de l’imprimerie parisienne, ainsi que ceux des ateliers de tailleurs, chapeliers, bijoutiers, etc.
Mais le journal précise amèrement dans son numéro suivant, en juillet :
« On se ferait difficilement une idée des difficultés qui se sont présentées quand il s’est agi de la répartition des fonds qui nous ont été versés pour les ouvriers de Rive-de-Gier. La plupart des personnes qu’on pouvait croire en position de faire convenablement cette répartition, tant à cause de leurs relations que de leurs sentiments, ont dû reculer devant l’espèce de terreur organisée dans tout le canton par les autorités de la compagnie houillère qui, par le monopole qu’elle exerce, a la haute main sur presque toute la population » et devant « les ridicules menaces de l’autorité ».
Mais enfin, les secours ont été distribués, « une goutte d’eau jetée sur un brasier ardent. »
Quid dans tout cela des communistes icariens ?
Le mensuel de Cabet, Le Populaire, journal de réorganisation sociale et politique, Association communautaire icarienne, est daté du 3 avril, la veille du début de la grève. Il faudra donc attendre un mois pour qu’il prenne position.
Le 2 mai, en effet, il consacre au récit des événements de Rive-de-Gier toute sa première page et une grande partie de la seconde. Il reprend les informations données par la presse nationale, et condamne évidemment la rapacité de la coalition patronale et le brutal soutien que lui ont apporté les autorités. Nous y lisons notamment :
« L’événement du mois qui nous paraît le plus grave à la Chambre des Pairs, sur le droit au travail et la nécessité de l’organiser, à l’occasion d’une déplorable collision, à Rive-de-Gier, entre des ouvriers, des maîtres et la force armée.
Nous ne cesserons de le répéter, les deux faits capitaux de l’époque, ce sont les bastilles et la MISÈRE ; les malheureux eux-mêmes s’efforcent de la cacher : mais rien n’est plus réel que cette MISÈRE qui fait d’effrayants progrès, et qui, bientôt désespèrera la bourgeoise comme la masse des prolétaires. Diminution du travail dans beaucoup de branches d’industrie, renvoi d’ouvriers, surcroît de fatigues pour ceux que l’on conserve, diminution de salaire, augmentation du prix des aliments et des loyers, aucune garantie, aucun droit, aucun moyen légal et pacifique de réclamation et de défense, voilà le mouvement du jour. De là des souffrances, des inquiétudes, une détresse, un désespoir, qui peuvent et doivent amener des catastrophes dont toutes les classes de la société peuvent être victimes. Animés d’une philanthropie sincère, inspirés par une fraternité universelle, nous cherchons, avec tous les autres socialistes, les moyens d’éviter ces catastrophes. Puissent nos communs efforts n’être pas stériles ! Puisse le douloureux événement de Rive-de-Gier n’être pas encore une leçon perdue ! »
Suit la relation des événements, qui se termine ainsi :
« Eh bien, nous le demandons, est-ce là une Société bien organisée ? Est-ce là surtout une société vraiment chrétienne ? Cependant la presse dynastique et ministérielle, la chambre des députés, n’ont pas de voix en faveur des malheureux travailleurs ! Il faut que ce soit un Pair de France, un Vicomte, qui fasse entendre le cri de la justice et même de l’intérêt public, à la tribune de la pairie, sur la déplorable catastrophe de Rive-de-Gier ! Écoutons le discours de M. Dubouchage. »
Discours que le journal donne intégralement.
Mais, plutôt que de s’appesantir sur des réformes concrètes immédiates, le journal va droit à sa raison d’être, le communisme, le projet de Communauté nationale.
« Vous voyez combien le sort des Mineurs est malheureux sous le régime de l’individualisme : voyez combien il est différent et heureux sous le régime de la Communauté !
Dans la Communauté, les mines n’appartiendront pas à des individus ou à des compagnies, mais à l’État, à la Société, à la Nation, au Peuple, à la Communauté. »
Communauté qui ne cherchera pas à s’enrichir aux dépens des travailleurs, mais les considèrera comme ses enfants.
On le voit, la vision du communisme pacifique des Cabétistes dépasse radicalement celle des journaux républicains avancés, et des fouriéristes. C’est bien de la prise de l’appareil d’État qu’il s’agit.
Mais dans l’évidence que cette solution n’est en fait pas réalisable dans un proche avenir, les militants impatients vont bientôt s’investir dans la préparation de la colonie icarienne d’Amérique.
Ainsi, les événements d’une petite localité ouvrière ont-ils pu contribuer largement à la maturation de la prise de conscience d’une nécessaire et rapide solution à « la question sociale ».
Maturation qui s’épanouira dans les premiers mois de la jeune République de 1848, mais que briseront les événements parisiens de Juin.
René Merle
[1]L’avocat et député Odilon Barrot est un des chefs de cette « gauche » dynastique.
[2]Lancé en même temps que La Presse de Girardin, le journal utilise les mêmes techniques pour s’assurer un confortable lectorat. De 11138 exemplaires en 1837, il passe à 33 366 en 1840.
[3]Thiers, plusieurs fois président du Conseil, a rompu avec Guizot au nom des libertés parlementaires, mais il demeure ferme partisan de la monarchie constitutionnelle.
[4]Il s’agit évidemment des critiques de la presse régionale devant la violence provocatrice des autorités. Voir supra.
[5]En 1836, la parution du journal à grand tirage et grand public (ah, les feuilletons !) d’Émile de Girardin, la Presse, (appuyé par une forte publicité qui lui permettait un faible prix au numéro), avait marqué un tournant dans la conception du journalisme. De 13480 exemplaires en 1836, il passe à 63 000 en 1848.
[6]Le Rhône est un journal monarchiste lyonnais.
[7]Il y eut certes quelques pressions physiques sur les rares hésitants, mais la presse régionale insiste sur la détermination et la solidarité des mineurs. Mais ici le journal reprend la vieille antienne des braves ouvriers empêchés de travailler par des meneurs.
[8]C’est la principale solution adoptée par l’ensemble des journaux que nous allons présenter. Légitimistes et républicains se rejoignent sur l’exigence de l’institution des prud’hommes.
[9]Lorette et la Grand-Croix, tout proches de Rive-de-Gier, ont été le théâtre des affrontements lors du transfert des prisonniers à Saint-Étienne.
[10]P. Droulers, « Le cardinal de Bonald et la grève des mineurs de Rive-de-Gier en 1844 », dans Cahiers d’histoire (Lyon), t. VI, 1961, p. 265-285.
[11]Le Vicomte Gabriel Gratet du Bouchage, né à Grenoble en 1777, est pair de France depuis les débuts la Restauration. Il demeure légitimiste sous la Monarchie de Juillet.
[12]Soit depuis 1789, et sa conséquence, la loi Le Chapelier de 1791 interdisant toute association de citoyens « du même état ou profession » et donc les « coalitions » syndicales et les grèves.
[13]Le National, on l’a vu, était proche du socialiste chrétien Philippe Buchez qui participait activement à la création de ces associations.
[14]L’Atelier, né en 1840, est un mensuel entièrement rédigé par des ouvriers disciples de Buchez. Il a changé plusieurs fois de titre. En avril 1844, il s’intitule L’Atelier, organe des intérêts moraux et matériels des ouvriers.
On verra à la fin de cet article comment l’Atelier a réagi aux événements de Rive-de-Gier.
[15]L’avocat Paul-Jean Sauzet fut ministre de la justice. Il présidait la chambre des députés en 1844.
[16]La « feuille du château » désigne évidemment un journal gouvernemental. Je n’ai pas réussi à retrouver cette citation.
[17] L’opinion « éclairée » est alors secouée par l’affrontement de la France et de l’Angleterre pour la mainmise sur Tahiti. Nos républicains avancés sont fermes partisans de la colonisation et de l’affrontement guerrier avec l’Angleterre, que refuse Guizot. On ne s’étonnera pas que la conquête de l’Algérie qui se poursuivait leur apparaisse plus que bienvenue.
[18]Les journaux stéphanois constatent que, à la différence des précédentes coalitions, où des ouvriers de la proche campagne se proposaient pour remplacer les grévistes, aucun cette fois ne s’est proposé. Et ce sont les grévistes qui trouvent provisoirement du travail et de la nourriture à la campagne
[19]Joseph-Michel Robichon, maire de Rive-de-Gier est le directeur de la verrerie.
[20]Cf. plus haut son discours à la chambre des Pairs.
[21]Il s’agit de Thiers, et surtout de la gauche monarchique opposée à Guizot, dont l’organe est Le Siècle de l’avocat et député Odilon, et dont le tirage impressionnant (pour l’époque) de 33366 exemplaires en 1840 dépasse celui du grand journal populaire d’Émile de Girardin, la Presse.
[22]10 sous : 50 centimes.
[23] Suite au rapport d’Alexis Tocqueville et Gustave de Beaumont, Du système pénitentiaire aux États-Unis et son application en France, 1833, la Monarchie de Juillet avait initié en 1836 une réforme des prisons avec application du système cellulaire. À la différence du système Auburnien, qui préconisait la vie en commun et la cellule individuelle la nuit, le système Pennsylvanien était fondé sur l’isolement en cellule de jour et de nuit.
[24]Voir note supra
[25]Maurepas, ministre d’État de Louis XVI, 1774-1781, crut pouvoir régler la crise financière en disgraciant Turgot.
[26]On le voit est pointée ici, mais sans dénonciation, la logique de la société capitaliste. L’idéal fouriériste n’est pas fondé sur une opposition des classes sociales, il envisage une cohabitation harmonieuse des intérêts des capitalistes et des prolétaires.
[27]N’est pas aussi développé qu’en Angleterre.