Témoignages sur la répression de l’insurrection ouvrière de Juin 1848 à Paris

Témoignages sur la répression de l’insurrection ouvrière

de Juin 1848 à Paris.

 

René Merle

 

LOUIS MÉNARD

 

Prologue d’une Révolution, par Louis Ménard, Février-Juin 1848, Paris, au Bureau du Peuple [le journal de Proudhon], 3, rue Coq-Héron, 1849. (Réédition, présentation : Filippo Benfante, Maurizio Gribaudi, La Fabrique 2007).

La Fabrique présente ainsi sa réédition :

« Qu’un texte aussi remarquable ait eu une fortune aussi discrète, qu’il soit resté indisponible pendant des dizaines d’années est un symptôme : les journées de Juin 1848 font partie du refoulé de l’historiographie française. »

 

On lit sous le titre cette citation :

« Une révolution qui n’a pas pour but d’améliorer profondément le sort du peuple n’est qu’un crime remplaçant un autre crime.

Maximilien Robespierre. »

 

L’ouvrage est écrit à chaud par le jeune homme de lettres, peintre… et chimiste Louis Ménard (né à Paris en 1822) (Ménard chimiste initia son ami Baudelaire à la fameuse « confiture verte »). « Républicain de la veille », Ménard salua avec enthousiasme la Révolution de février 1848, mais la terrible répression de l’insurrection ouvrière de juin le sépara à jamais du républicanisme bourgeois et petit bourgeois (Ménard sera communard). L’ouvrage qu’il publia quelques mois après l’insurrection, d’abord dans le journal de Proudhon, Le Peuple, puis en livre, lui vaudra en 1849 quinze mois de prison et d’une forte amende, qu’il évitera par l’exil : il avait présenté les premiers mois de la République, et sa dénonciation de la répression des journées de Juin fit scandale chez les bien-pensants.

Pour échapper à la prison, Ménard s’exilera à Londres, où il collaborera à la Neue Rheinische Zeitung de Karl Marx. Il reviendra à Paris après l’amnistie de 1852.

 

Je donne ici le récit de la journée du 24, consacrée aux événements de la rive gauche. Le récit des jours suivants sont encore plus épouvantables… Flaubert pourra y puiser : mais ici le coup de feu tiré par un soupirail sur l’insurgé qui demande du pain est le fait d’un officier.

 

« Chaque fois qu’ils avaient pris une barricade, les soldats et les gardes nationaux se répandaient dans les maisons voisines et y opéraient des arrestations nombreuses. La plupart de ceux qu’on arrêtait étaient des citoyens paisibles, qui n’avaient pris aucune part à la lutte. Comme ils ignoraient le sort réservé aux prisonniers, ils se rendaient sans résistance. Dès le premier jour, non seulement toutes les prisons étaient encombrées, mais on avait entassé des prisonniers dans les cours de tous les monuments publics.

L’insurrection s’était concentrée pendant la nuit dans le quartier Saint-Jacques, dans la Cité, dans les faubourgs Saint-Antoine, Saint-Denis et dans le quartier du Temple. Le tocsin sonnait dans plusieurs églises. Depuis le lever du soleil ont entendit sans interruption le bruit du canon et de la fusillade. Le Peuple s’était retranché dans le Panthéon et en avait fait son quartier général sur la rive gauche. Ce point fut le théâtre d’un combat acharné ; le général Damesme y fut blessé et mourut quelques jours après. Le canon brisa les portes du Panthéon et renversa une statue colossale qui se trouvait à l’extrémité du monument. Pendant le combat, des gardes mobiles qui avaient occupé l’école de droit, en sortirent tout à coup la crosse en l’air ; puis, au moment où les insurgés s’apprêtaient à les recevoir dans leurs rangs, ils croisèrent la baïonnette et firent feu. Une horrible mêlée s’ensuivit. Dans un autre moment, les insurgés s’étaient emparés de l’école de droit et avaient conduit au poste des pompiers de la rue Clovis un des leurs qui avait pris une robe de professeur. Ils s’emparèrent aussi du Collège Henri IV, et, manquant de vivre, refusèrent de toucher aux provisions de la maison et de manger, comme ils disaient, « le pain de ces enfants ».

Rue Neuve-Sainte-Geneviève, les ouvriers s’étant emparés de la caser, partagèrent avec les mobiles malades le peu de vivres qu’ils s’étaient procurés en mettant leurs habits en gage. Quelque temps après, la caserne fut reprise par la mobile ; les ouvriers blessés qui s’y trouvaient furent dirigés sur le Val-de-Grâce et la Pitié. Dans le trajet, on les achevait à coups de sabre. Un chirurgien de la ligne, aujourd’hui en Afrique, faillit être fusillé pour s’être opposé à ces actes de férocité.

Les prisonniers faits par le Peuple étaient, au contraire, bien traités ; on cite notamment un officier d’état-major de la garde nationale, qui, ayant été pris le vendredi dans le rue Saint-Jacques, fut reconduit par un chef de barricade jusqu’au quartier général du général Dumesme ; quelque temps après, la barricade fut prise ; le chef de barricade fut fait prisonnier deux jours après, et assassiné rue Racine.

Enfin, malgré la résistance désespérée du Peuple, le Panthéon fut pris, et tout le quartier occupé par les troupes. Un grand nombre de prisonniers furent fusillés sur le théâtre même du combat. Quelques-uns s’étaient réfugiés dans une maison : on perça un étudiant de coups de baïonnettes pendant une demi-heure pour l’obliger à indiquer leur retraite, après quoi on l’acheva. Sur la place de l’Estrapade, un prisonnier fut assommé à coup de crosses de fusil. D’autres furent fusillés sur la même place, et leurs femmes, témoins de leur mort, suivirent les troupes jusqu’à la barrière de Fontainebleau, où leurs récits causèrent la mort du général Bréa. On fusilla aussi place Saint-Michel.

Un grand nombre de prisonniers furent conduits au Luxembourg, et fusillés par la garde nationale. Un de ces prisonniers s’étant renversé à terre au moment de la décharge, échappa à la mort ; et, quoiqu’il eût le bras à moitié coupé, il recueillit ses forces et s’enfuit. On le reprit rue de la Harpe : il fut conduit à la caserne de Tournon. Il est aujourd’hui transporté.

Trente-neuf furent fusillés sur l’emplacement de la prison politique qu’on venait de démolir rue de Vaugirard. Parmi ces derniers, se trouvait, dit-on, un agent légitimiste, le comte de Narbonne, qu’on avait pris au moment où il distribuait de l’argent aux insurgés. Sa famille a démenti le bruit de sa mort, mais divers journaux l’ont confirmé. On enferma un grand nombre de prisonniers à la caserne de Tournon, occupée par la garde républicaine ; de temps en temps des gardes nationaux venaient chercher quelques-uns de ces prisonniers pour les conduire au Luxembourg, et une décharge suivait régulièrement chaque départ. Les prisonniers se cachaient sous les tables de la caserne et dans les coins obscurs pour ne pas partir. Une lutte faillit s’engager dans la cour entre les gardes nationaux, qui voulaient emmener les prisonniers, et les gardes républicains, qui refusaient de les livrer. Les gardes nationaux essayèrent d’obtenir un ordre pour déplacer les gardes républicains, mais ce fut en vain.

Pendant plus de quinze jours après ces exécutions, le jardin du Luxembourg fut fermé au public ; il fallait bien attendre qu’une pluie d’orage vint laver les mares de sang : quelques arbres portent encore la trace des balles.

Le bas du Faubourg Saint-Marceau était encore occupé par le Peuple. D’énormes barricades s’élevaient dans toutes les rues avoisinant la place Maubert. A la barricade de la rue des Noyers, quinze gardes mobiles combattaient dans les rangs du Peuple ; toutes les fois qu’un soldat était blessé, les insurgés cessaient le feu jusqu’à ce qu’on l’eût relevé. Au contraire, un insurgé ayant été blessé, ceux qui voulurent le ramasser furent assaillis de balles. La barricade fut bientôt prise entre deux feux ; ceux qui la défendaient se sauvèrent de tous côtés, mais tous ceux qui furent pris furent fusillés sur l’heure. Quelques-uns furent sauvés par les habitants du quartier.

Enfin la place Maubert fut perdue après un combat de plusieurs heures. La pavé fut littéralement couvert de sang. Puis les troupes se répandirent dans les maisons, et à côté du massacre il y eut le pillage. Le marché des Carmes, dans lequel les insurgés n’avaient commis aucun dégât pendant qu’ils l’occupaient, fut pillé en un instant par les gardes mobiles ; sur la place Maubert et sur le quai où se trouve le mail, il y eut, dit-on, des femmes violées sur le cadavre de leurs maris.

Quelque temps avant la bataille, six mobiles faits prisonniers par le Peuple, avaient été parfaitement traités : on leur avait donné à dîner. Un capitaine de la garde nationale fait prisonnier place Maubert fut également renvoyé à son bataillon. Les vainqueurs agirent tout autrement à l’égard de leurs prisonniers. La plupart des ouvriers pris à la barricade de la rue des Noyers et autres barricades de la rue Saint-Jacques, furent conduits au poste de la rue des Mathurins, hôtel de Cluny, et fusillés. L’un d’eux reçut une première décharge de six coups de feu sur la petite place du cloître Saint-Benoît. Les chairs de ses bras volaient en lambeaux, mais il resta debout et attendit. Une seconde décharge suivit la première ; il roula quelques pas, puis se releva en criant : je ne suis pas mort, allez ! Un dernier coup de fusil lui fit sauter la cervelle. Parmi les autres prisonniers fusillés devant l’hôtel de Cluny, il y avait un vieillard blessé qui demandait grâce ; un sergent de ligne voulut le sauver, et fut tué avec lui. Il y a avait aussi un enfant de douze ans qui mettait ses mains devant sa figure en criant : oh ! ne me tuez pas, ne me tuez pas ! Une balle l’étendit mort avant qu’il eut achevé.

Une des salles de l’hôtel de Cluny avait été transformée en ambulance : un jeune médecin pansait des blessés appartenant au Peuple, lorsque  des gardes mobiles se précipitèrent sur eux et les réclamèrent à grands cris pour les fusiller. Les énergiques réclamations du médecin furent inutiles ; on le menaça de le fusiller lui-même, et il dut se retirer sans avoir pu sauver ces malheureux. Les cadavres furent étendus sous les arceaux de l’hôtel de Cluny. En présence de ces actes commis au grand jour et devant témoins, on frémit en pensant à ceux qui durent être ensevelis dans l’ombre des vastes caveaux des Thermes de Julien. »

 

 

FRANÇOIS PARDIGON

 

Episodes des journées de Juin 1848, par F. Pardigon, Londres, Jeffs, Libraire-Éditeur, Bruxelles, Labroue et Compagnie, 1852. (réédité, présentation d’Alix Héricord, La Fabrique, collection Utopie et libertés, 2008).

On peut lire sous le titre : « Qui vivra, verra. (Dicton populaire) »« Le temps n’est point arrivé où les hommes de bien peuvent servir impunément la patrie ; les défenseurs de la liberté ne seront que proscrits tant que la horde des fripons dominera. (Robespierre, discours du 8 thermidor.) »

Le jeune étudiant en droit François Pardigon [1826, Salon de Provence] participa à l’insurrection purement ouvrière de Juin à Paris, et c’est cette qualité tout à fait exceptionnelle de « non-ouvrier » qui lui permettra finalement d’avoir la vie sauve. Mais auparavant, après sa capture lors des combats de la rue Saint-Jacques, il avait vécu les horreurs de la répression, et notamment, après le passage par le terrible cloaque des caveaux des Tuileries (l’épisode relaté par Flaubert dans L’éducation sentimentale du Père Roque, « honnête » et trouillard garde national bourgeois, tirant sur les prisonniers par un soupirail est directement emprunté aux souvenirs de Pardigon), le massacre de la colonne des prisonniers au Carrousel.

Exilé, il publia donc à Londres cet ouvrage de dénonciation.

Arrêté le premier jour de l’insurrection, Pardigon, après différents lieux de détention, est transféré aux Tuileries.

 

« Chapitre sixième, Le caveau des Tuileries.

Aux Tuileries, pensions-nous, on trouvera assez d’espace pour nous loger. Dans cet espoir, nous nous acheminions volontiers vers l’immense édifice. C’était dans la matinée du dimanche, 25 juin ; nous comptions notre quatrième prison, et nous avions toujours été de mal en pis.

Après une courte halte dans la cour d’honneur, nous pénétrons, je crois, sous le pavillon de l’Horloge. Dans le vestibule même, au rez-de-chaussée, on ouvre une grille à gauche d’un grand escalier. A ce premier mouvement notre déception commence et nos dernières illusions s’évanouissent avec le grand air et le grand jour que nous laissons au dessus de nos têtes.

Au bout d’une vingtaine de marches, nous débouchons sur un carré à ciel ouvert. En face de nous est une nouvelle grille donnant entrés dans un caveau. L’aspect en est semblable à l’embouchure grillée des vastes égouts de la ville se dégorgeant dans la Seine. La barrière s’entr’ouvre, puis se referme sur nous, limite de deux mondes.

L’un de ces mondes, le nôtre, est un enfer. Je n’arriverai jamais qu’à en donner une idée incomplète, affaiblie. Mais quoi ! n’est-ce point dans le palais des rois que des républicains, vainqueurs de Février, vaincus de Juin, vont expier leur première victoire ?

Nous sommes dans l’étroit boyau qui établit une communication souterraine entre le château des Tuileries et la terrasse du bord de l’eau.

En entrant, nous pataugeâmes dans une espèce de boue, dont je ne m’expliquai pas d’abord la nature. Au bout de quelques pas, nous allâmes dans l’obscurité. Cela veut dire que nous étions dans la partie du caveau qui passe sous l’Esplanade, non loin de la porte d’entrée. Dans ce trajet, ni air, ni lumière suffisante.

A mesure que nous avancions, une chaleur malsaine nous frappait le visage, et quelque chose d’âcre et de pénétrant nous fatiguait les paupières et nous suffoquait à la gorge.

Nous accomplîmes enfin ce rude trajet à travers une masse d’hommes à la physionomie altérée. Ces premiers moments nous furent affreux, et c’est le cœur oppressé que nous touchâmes le fond du caveau. Les nouveaux venus devaient toujours passer au fond. C’était, néanmoins, la partie la plus saine. Les urines, qui avaient détrempé cette boue dont j’ai parlé, n’y séjournaient pas. Elles suivaient la pente, et allaient former, vers le bas, des flaques infectes où piétinaient un millier d’hommes.

Le sol était recouvert en bitume, les murs cimentés, et, les eaux ne pouvant filtrer, la mare allait toujours croissant et envahissant.

La nuit vint. – Le sol sous nos pieds n’était qu’humide ; nous étions les moins entassés ; nous cherchâmes une disposition qui nous procurât un peu de repos. Rangés sur deux files contre la paroi, nous nous assîmes par terre en nous adossant au mur. Nous nous renversâmes sur le côté, tous dans le même sens, la tête de l’un sur l’épaule ou sur le flanc de l’autre, les jambes repliées et les genoux emboîtés dans les jarrets les uns des autres.

Le caveau est si étroit que si l’un de nous allongeait les jambes, il portait ses pieds dans la poitrine de l’homme qui était en face de lui. En un mot, nous étions, selon une énergique expression que j’ai recueillie, couchés en chien-fusil. Il va sans dire qu’après un court usage de ce nouveau lit de Procuste, nous fûmes forcés de reconnaître que nous nous étions infligés nous-mêmes un supplice auquel il fallait échapper en nous redressant sur nos jambes.

Quelle nuit ! Il arrivait par moment que des masses d’hommes brisés par des postures incommodes, ou succombant, debout, à la fatigue, roulaient les uns sur les autres. C’était un ébranlement général, des cris, des gémissements, qui couraient d’un bout du caveau à l’autre, et l’agitaient comme une chaîne, à ses deux extrémités.

Ces perturbations, si douloureuses par elles-mêmes, nous valaient, en outre, des menaces sauvages du haut des lucarnes. A coups de feu on imposait silence à des tourments intolérables. Chaque détonation était suivie d’une immobilité de tombeau. L’ordre régnait dans le caveau… comme dans un cimetière !

Par instants aussi, dans le calme général, quelques fous se levaient, poussant d’horribles cris, expression de la terreur qui remplissait leur âme. Mes oreilles n’avaient jamais perçu de tels accents. Il y avait quelque chose qui n’était plus d’une voix humaine, et pourtant, cela vous déchirait cruellement les entrailles. Leurs discours accouplaient des idées incohérentes ou bizarres. – « On me vole ! on m’assassine ! mon portefeuille ! eh ! donc eh !…  brigands ! brigands !! –  »

Ils se dressaient, ces malheureux, comme des fantômes, s’efforçant de fuir, culbutant les uns, foulant aux pieds les autres, trébuchant sur leurs genoux, et galopant au milieu de tous les obstacles, « comme à travers un champ de carottes.  » Ainsi s’exprimait à côté de moi un ouvrier.

Non, je n’ai pas oublié ces exclamations, ces cris, avant-coureurs de quelque détonation, si bien prévue, qu’il était répondu, de toutes parts, dans les angoisses de l’attente :

Ce n’est pas ici ! non ! ce n’est pas ici ! ne tirez pas ! aïe ! aïe !!

Tout à coup, éclatait un bruit sourd, mais sans vibration dans ce caveau aux parois massives, bas, étroit et gorgé d’hommes. C’était un nouveau coup de fusil, au tas… Le plomb, fouillant dans l’ombre, frappait au hasard une victime… ou plusieurs.

Combien, en écrivant ces lignes, je sens que le récit est impuissant à reproduire l’horrible réalité.

Quand le lever du soleil nous envoya quelque clarté par les soupiraux, il nous sembla que nos maux étaient enlevés. Nous n’avions de moins que les ténèbres.

[…]

Vers le centre, des centaines de malheureux succombaient à une asphyxie lente. Ils étaient dans un état de marasme et d’atonie dont on ne se fait pas d’idée ; insensibles au présent, sans préoccupation de l’avenir, indifférents à leur propre sort. Ces hommes échappaient par l’inertie à toute espèce de dispositions, de combinaisons salutaires. Plusieurs étaient accroupis par terre et foulés, qu’on essayait vainement de relever. Leur bouche, plus près du sol, aspirait à longs traits l’acide carbonique que sa pesanteur y condense. Ils précipitaient leur mort.

Nous étions en outre tourmentés par une soif inextinguible. L’eau nous manquait. je fis singe aux gardes nationaux qui avaient leur poste de l’autre côté de la grille que je désirais leur parler. On me permit d’approcher, et je franchis, en m’éclaboussant jusqu’aux genoux du mélange infect que je traversais, un espace d’environ dix pas, que nous étions tenus, sous peine de mort, de laisser entre nous et la grille, fermée pourtant.

Notre position était telle qu’ils en parurent un peu touchés. Un gardien du château, qui se tint constamment à la grille et qui en gardait les clefs, fit preuve de sentiments d’humanité.

Je demandai de l’eau ; on nous en accorda. On nous donna aussi du pain, moins nécessaire que l’eau. Peu pouvaient manger. Notre ration était, pour vingt-quatre heures, une moitié de pain de munition ; pas d’autre pitance.

Le milieu du jour (lundi 26) arriva. De nouveaux prisonniers vinrent partager et accroître nos misères.

Ces derniers venus étaient, pour la plupart, dans un état que je ne saurais peindre. Des groupes entiers allaient sans chaussure, à peine vêtus d’une chemise en lambeaux et d’un pantalon en guenilles. Sans doute, on avait tiré, hors de leurs misérables retraites, bon nombre d’infortunés, coupables de pauvreté, d’indigence, d’absolu dénuement. Le pauvre hélas est suspect ; le pauvre fait peur !

[…]

De temps en temps, des bourgeois, des gardes nationaux de diverses banlieues, des curieux, venaient se repaître de l’abominable spectacle de nos souffrances. Plusieurs trépignaient de rage à notre vue. Certains donnaient naïvement des signes d’une terreur exagérée, ainsi que ferait un enfant devant un objet qu’on lui assurerait être hideux. Bien peu d’hommes surent s’élever à la hauteur de notre infortune et à la dignité de leur victoire.

Nos rangs s’emplissaient toujours. Nous nous massions en serrant les files, les bras collés le long des côtes. Les petits étaient littéralement étouffés. A tout instant, du sein de la masse profonde, on poussait en avant, de mains en mains, des prisonniers évanouis. Ce sont les épaves du naufrage que la vague couche sur la côte. Nous les exposions, aussi près que possible, à l’air de la grille, nous leur rafraîchissions les tempes et le visage avec de l’eau.

[…]

Voilà dans quelles tortures et morales et physiques s’écoulait cette journée, lorsqu’une nouvelle crise vint en rompre la monotonie.

Sans motifs, sans cause apparente, on nous jette un arrêt d’une férocité innommée. Défense expresse de toute circulation et de tout mouvement ; injonction de ne pas remuer d’un pouce, pour quelque motif que ce soit ; de faire le vide dans la projection des lucarnes, et – je n’oserais en vérité l’écrire, tant ce me semble impossible, si ce n’était empreint dans ma mémoire en souvenirs ineffaçables, – défense aussi de tourner, même de nos places, la tête vers les soupiraux d’où nous venaient l’air et la lumière, et cela, sous peine de mort !

On connaît le fossé qui sépare le parterre des Tuileries du reste du jardin toujours accessible au public. Les soupiraux qui ouvrent sur ce fossé sont à hauteur de poitrine. Il faut avoir vu par ces soupiraux nos sentinelles, le cou tendu, le fusil abattu, armé et amorcé, les jambes fendues, la main gauche à la capucine et à la droite à la gachette, toujours prêts à faire feu, pour un geste, un froncement de sourcil. Il y en a qui ont eu la force et le triste courage de rester, une heure entière, dans cette attitude.

La situation était tendue au dernier point. Des bruits sinistres couraient dans la foule : nous allions être fusillés. La terreur envahissait toutes les âmes. Les esprits faibles ne s’appartenaient plus. Cette heure fit perdre la raison à plus de deux cents personnes. Au même moment, par une coïncidence formidable, un coup de fusil gronda dans le caveau. L’émotion fut indicible, le silence en devint plus profond. On se crut au commencement de la fin.

Le moment, en effet, paraissait  approcher où douze cent hommes allaient s’affaisser misérablement sous la poids de la terreur, ou bien, dans un effort désespéré, assaillir la grille et braver la mort.

[un prisonnier en état de démence se précipite sur le soupirail, et est abattu à bout portant]

Deux minutes après, deux hommes parurent, tenant, l’un par les deux pieds, l’autre par les épaules, un homme mort dont la tête presque entière semblait avoir été dévorée par un monstre. Il ne restait qu’une partie de l’occiput, le menton et la mâchoire supérieure. Plus de nez, plus d’yeux, plus de front, plus de crâne ! On l’étendit roide dans l’espace qui nous séparait de la grille. Les gardes nationaux ne purent, sans frémir, garder ce spectacle sous les yeux. Aucun d’eux n’osait encore porter la main, pour l’enlever, sur ce tas d’ordures et de lambeaux sanglants qui fut un homme. »

 

Dans ce terrible épisode, Pardigon aura, hélas, peu de gestes d’humanité à signaler de la part de ceux qui surveillent les prisonniers.

Finalement sortis de leur caveau, les détenus des Tuileries sont acheminés en colonne vers un autre lieu de détention. Place du Carrousel, des coups de feu vraisemblablement tirés par des gardes nationaux entraînent un massacre : les gardes nationaux et militaires qui encadraient la colonne ouvrent le feu sur les prisonniers. Pardigon reçoit une balle auvisage, et il restera défiguré par cette blessure. Transporté à l’hôpital, il y séjournera jusqu’au 29 août 1848, date à laquelle il sera libéré.

 

 

THÉOPHILE THORÉ

 

Il se trouva donc, en ce début 1849, un journal assez courageux pour publier le terrible témoignage de Pardigon. Courageux vis à vis du pourvoir, courageux aussi vis à vis de ses amis montagnards qui avaient accepté de combattre l’insurrection du juin. Ce journal, La Vraie République, était dirigé par Théophile Thoré.

Voici le portrait que dresse de Thoré Pascal Rhaye dans son ouvrage courageux, Les condamnés de Versailles, Paris, chez l’éditeur, imp. Napoléon Chaix, 1850 – (Il s’agit du jugement à Versailles, en octobre 1849, des responsables de la manifestation du 13 juin 1849, « ces énergiques défenseurs des idées républicaines », accusés de complot et d’insurrection par le pouvoir).

 

« THORÉ – Encore un démocrate, et des plus courageux, qui a puisé dans sa famille les vrais principes républicains. Le père de Thoré était un vieux soldat de 1793, qui avait participé aux grandes guerres de la révolution. C’est près de lui que cette constante victime de la royauté a conçu l’ardent amour du peuple et la haine profonde des tyrannies.

Théophile Thoré est né à La Flèche (Sarthe) en 1809. Quoiqu’il n’ait aujourd’hui que quarante ans, on trouve déjà son nom mêlé aux vives luttes que la démocratie soutint contre la Restauration. Il fit partie du carbonarisme, qui jurait sur le poignard haine implacable aux royautés, et lorsqu’en 1830 il contribua de sa personne à renverser la branche aînée des Bourbons, ce ne fut pas, comme tant d’autres, avec l’arrière-pensée de lui substituer la branche cadette ; c’est-à-dire qu’avant, comme après les journées de juillet, Thoré fut républicain.

Thoré, si connu aujourd’hui comme journaliste, n’a commencé à écrire qu’assez tard. Les premiers travaux qu’il signa datent de 1839. Mais il sut choisir si bien ses collaborateurs, qu’il ne tarda pas à se faire un nom remarqué. Il concourut successivement à la rédaction de la Revue encyclopédique, avec Pierre Leroux, à la Revue républicaine, avec Dupont (de Bussac). Il fut, avec Raspail, un des écrivains les plus actifs du Réformateur, et rédigea plus tard le Journal du Peuple, en compagnie de Godefroy Cavaignac et Dupoty. Enfin le Dictionnaire politique édité sous la direction de Garnier-Pagès l’aîné, publia de ses articles, et Louis Blanc l’associa plusieurs fois à ses travaux, quand il faisait paraître la Revue du Progrès.

On comprend l’influence que durent avoir sur les destinées de Thoré, des hommes aussi éminents par l’intelligence et le patriotisme. Le jeune citoyen de la Sarthe fut en peu d’années ce que sont rarement, après toute une vie de labeurs, des hommes que la nature a dotés aussi heureusement que lui.

Il est rare qu’un journaliste fasse des livres. Deux raisons s’y opposent : la première c’est que le temps lui manque ; la seconde, c’est qu’il dépense toutes ses idées au jour le jour. Cependant, Thoré, qui a une grande exubérance de pensées, trouva le moyen de publier, en 1839, une brochure dans laquelle il envisageait d’un œil sûr l’avenir des partis au point de vue socialiste. Effrayé par la hardiesse de ses théories politiques, le royalisme le condamna à un an de prison.

Depuis cette époque, Thoré manque d’organes pour y déposer les travaux qu’il eût faits de prédilection. Mais, comme il est en même temps artiste, littérateur et homme politique, il publia dans le Constitutionnel, sur la peinture, la sculpture et les théâtres, des feuilletons qu’on peut comparer aux productions des meilleurs écrivains du genre.

Néanmoins, quand la Révolution de Février eut rendu à la presse toute sa liberté, Thoré rentra avec bonheur dans l’arène politique. De concert avec Barbès, Pierre Leroux et George Sand, il fonda la Vraie République, qui, dès les premiers jours où elle parut, conquit une place à part dans le journalisme. Malgré le grand nombre de feuilles quotidiennes qui paraissaient en même temps, celle de Thoré obtint un tel succès dans le peuple, que le pouvoir s’en émut sérieusement.

Aussi, un des premiers actes de Cavaignac, après les funestes journées de juin, fut-il de supprimer la Vraie République et de forcer Thoré à s’enfuir. Ce courageux organe de la démocratie resta suspendu tant que dura l’état de siège ; plus longtemps même, car son rédacteur en chef ne put d’abord rentrer à Paris ; et quand il y revint, il existait une loi monarchique qui exigeait que tout journal, avant de paraître, déposât un cautionnement.

On dit généralement : journal suspendu, journal perdu. Il n’en fut pas ainsi de la Vraie République. Non seulement Thoré trouva le cautionnement nécessaire ; mais, dès les premiers jours, et malgré une querelle qu’on lui cherchait sur son titre, la Vraie République reprit autant d’influence que pouvait le permettre la nouvelle législation sur les pouvoirs publics.

Le peuple, livré à lui-même, n’est pas ingrat pour ses défenseurs. Il porta trois fois le républicain socialiste de la Sarthe sur le liste des candidats de la Seine ; quoique ç’ait toujours été sans succès, le nombre de suffrages que Thoré a réunis n’en est pas moins un témoignage éclatant de la justice qu’on sait lui rendre. Thoré a obtenu, en juin 1848, 73.000 voix ; en septembre de la même année, malgré une division dans le parti, 64.000 ; enfin aux dernières élections générales, le chiffre des bulletins qui l’ont porté a dépassé 100.000.

Malheureusement la Vraie République a disparu de nouveau dans le grand naufrage du 13 juin, et nous ne sommes pas près de la voir reparaître, car Thoré, qui était inculpé de complot, et qui a refusé de se constituer, se trouve condamné à la déportation. »