Un bourgeois rebelle

page mise en ligne le 18 octobre 2026

source : Gallica/Bibliothèque nationale de France

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Les Exploits du Deux Décembre

Récits d’histoire du XIXe siècle

 

par J-G. Prat [1]

 

Deuxième série

 

« France ingrate, France oublieuse, qui n’honores que ceux qui l’écrasent, et n’as pas un souvenir pour ceux qui moururent pour toi. »

(Michelet, Révolu. franç., t. V, ch. V.)

 

Paris

Dentu, éditeur

3, place de Valois-Palais-Royal, 3

1889

 

 

Préface

 

« On a, dans les archives du midi (et partout), détruit, tant qu’on a pu, les pièces accusatrices des trois Terreurs récentes que les conservateurs (un parti identique sous des noms différents) firent en 95, en 1815 et en 1852. »

Voilà ce que dit notre grand historien Michelet dans son Histoire du XIXe siècle (Tome I, chap. V).

Pour notre bien petite part, nous nous sommes efforcé de lever un coin du voile qui couvrait la terreur de 1852.

Dans le premier volume de ces récits[2], nous avons raconté, d’après des preuves authentiques, les horreurs commises dans le département du Var, après le coup d’État[3].

Dans ce second volume, nous exposons le fait le plus important de la prise d’armes du département de l’Hérault en 1851 ; puis les événements des Basses-Alpes, à la même époque[4] ; et, enfin, un épisode bien instructif de la terreur de 1858[5].

Chose digne de remarque ! Dans le premier volume, ce sont surtout des artisans qui ont été victimes ; dans celui-ci, ce sont particulièrement ceux qu’on appelle des bourgeois ; comme si l’horrible attentat de Décembre devait montrer que les bandits qui l’avaient commis ne reculaient devant l’écrasement d’aucune classe de la société, pour perpétrer leur crime.

Nous nous étions proposé d’étendre nos investigations, à tous les départements qui se levèrent héroïquement pour défendre les lois de leur pays, en ces jours néfastes : la Nièvre, la Drôme, l’Allier, le Gers, le Lot-et-Garonne, les Pyrénées-Orientales, le Gard, etc.

Le manque de temps, d’argent, les dures épreuves de la vie, le déclin de l’âge nous ont arrêté dans cette entreprise.

 

Que de choses neuves et intéressantes à dire, pourtant ! que de drames poignants ! que d’aventures tragiques qui ont porté le deuil et la désolation dans les plus honorables familles ; depuis les citoyens les plus riches jusqu’aux plus humbles campagnards !

Est-il rien de plus sombre et de plus lamentable, par exemple, que l’histoire de ce malheureux fermier de Batilly, près de Briare, dans le Loiret ; rien de plus capable de détacher pour toujours les paysans, s’ils voulaient réfléchir un instant, dans leur propre intérêt, du royalisme et du cléricalisme, les deux instruments séculaires de leur misère et de leur servitude !

 

Jarreau[6] est arrêté au 2 décembre, comme organisateur des plus dangereux de l’émeute et des sociétés secrètes à Batilly. Après quatre mois de détention, il est condamné, sans jugement, à la transportation, par la Commission de révision de la première division militaire ; embarqué à Brest sur la frégate la Forte, le 25 avril 1852, en compagnie de trois cent soixante-six forçats ; puis interné à Cayenne, à l’îlot la Mère.

Pendant ce temps sa femme[7], arrêtée en même temps que lui, est enlevée à ses trois petits enfants, entraînée à Paris, et enfermée à la prison de Saint-Lazare, en compagnie des voleuses et des filles perdues.

Dévorée par les fièvres, n’étant plus en quelque sorte qu’un cadavre, sur de puissantes recommandations Jarreau est affranchi de la transportation, par décret du ministre de l’intérieur du 31 octobre 1856, et autorisé à rentrer en France[8].

Il y était à peine depuis quelques mois, quand éclata, au 14 janvier 1858, l’affaire d’Orsini.

Jarreau est de nouveau désigné pour être arrêté de nouveau. Les gendarmes pénètrent dans son domicile. Ils voient, étendu dans son lit, un homme hâve, décharné, au teint jaune et terreux, incapable de parler et de se mouvoir.

Alors, à sa place, on arrête une seconde fois Mme Jarreau ; car cette femme avait commis, aux yeux des policiers de l’empire et du préfet du Loiret, M. Boselly[9], un crime irrémissible. Lors de son séjour à Saint-Lazare, en 1852, elle avait fait connaissance avec l’héroïque Pauline Roland[10], et quand celle-ci fut transportée en Afrique, elle s’était chargée de son enfant.

On arrache donc cette courageuse cette courageuse républicaine au chevet de son mari agonisant, et on la transporte en Afrique, à Djijelly[11].

Voilà ce qui se passait en France, après les révolutions de 1789, de 1830 et de 1848.

 

Et l’histoire de M. Auguste Bourzonnet, à Servian, dans l’Hérault, tué la nuit, en chemise, à la porte de sa maison, sous les yeux de sa femme et de ses quatre petits enfants, le 21 décembre 1851, pour avoir protesté contre le coup d’État[12].

 

Et celle de l’ancien maire de Mariac[13], dans le Gers, M. Soumabielle[14], abattu d’un coup de fusil, sur le toit de son habitation, guérissant de sa blessure, et transporté, dès qu’il est jugé en état de pouvoir supporter l’ignoble voiture cellulaire, et les fatigues d’une traversée dans l’entrepont[15].

 

Et celle de la belle Catalane, dans les Pyrénées-Orientales, sur le sort de laquelle plane encore un si profond mystère.

On n’en finirait pas, si l’on voulait raconter tous les épisodes de la terreur blanche, monarchiste, bonapartiste et cléricale, en 1851 et 1852.

 

Comme pour le premier volume, outre nos renseignements personnels, nous avons puisé nos récits aux sources les plus authentiques.

C’est d’abord le Moniteur officiel de 1851 ; puis le Droit et la Gazette des Tribunaux de 1852 ; les ouvrages de MM. Ténot[16] et Antoine Dubost[17] ; l’Histoire des crimes du 2 décembre[18], par M. V. Schœlcher ; l’Histoire de la terreur bonapartiste[19], par Hippolyte Magen ; des lettres de déportés que nous donnons à l’Appendice ; les Bagnes de Cayenne, de M. Pascal Lange[20] ; les Détenus politiques[21] de M. Chabane, etc.

Puisse la lecture de ces récits dégoûter à jamais la France du bonapartisme, de la royauté, du despotisme, sous quelque forme qu’il se présente !

 

Paris, 30 juin 1888

 

[pages 3 à 95]

 

Un bourgeois rebelle

 

I

 

Le 3 décembre 1851, à trois heures et demie de l’après-midi, une affiche blanche, imprimée en gros caractères, venait d’être placardée, par les soins de l’autorité administrative et municipale, sur les murs de la sous-préfecture, à Béziers[22].

L’apposition d’une affiche de l’autorité, en province, est toujours chose d’importance. L’heure tardive à laquelle celle-ci veut d’être appliquée, l’air mystérieux et troublé du colleur qui se déroba aux regards, sitôt sa besogne terminée, comme s’il eût commis un mauvais coup, piquèrent au lus haut point la curiosité des spectateurs de la chose.

Des voisins d’abord, quelques passants ensuite s’approchèrent successivement de cette affiche.

Au fur et à mesure qu’ils en prenaient connaissance, la terreur se peignait sur le visage des uns, la colère sur la physionomie des autres, la consternation chez tous.

Hâtivement, quelques uns des plus hardis prirent copie de cette affiche, et se retirèrent aussitôt, faisant place à d’autres groupes.

A ce moment arrivait sur la place de la sous-préfecture, sortant du bureau des contributions indirectes, un homme de haute taille d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un caban brun, à l’œil noir et vif, aux traits fermes et résolus, qui n’excluaient pourtant ni la douceur, ni la prudence.

Tout prévenait en faveur de cet homme, au premier aspect, sa belle prestance, sa démarche calme et assurée, son air bienveillant et ouvert, cette sérénité d’une bonne conscience qui ne compte que des actions méritoires dans sa vie ; et, surtout, ce je ne sais quoi d’indéfinissable, ce rayonnement particulier, indice de préoccupations nobles et relevées, qui suffit à illuminer même les mines les plus ingrates.

A la vue du groupe insolite stationnant devant le mur de la sous-préfecture, l’homme, assez surpris d’une telle affluence, se détourna du chemin qu’il suivait, et dirigea ses pas de ce côté.

A peine se fut-il approché, à peine eut-il parcouru des yeux l’affiche collée à la muraille, qu’une pâleur mortelle se répandit sur son visage, et ses membres furent pris d’un tremblement nerveux.

Sans proférer une parole toutefois, comme si le sol se fût effondré subitement sous ses pieds, et tel qu’un corps perdu dans un abîme de réflexions ne gouverne plus les mouvements, il quitta la place et erra quelque temps à l’aventure.

Dans un enclos, il aperçut une réunion nombreuse de gens qui jouaient à la boule. Machinalement, il poussa la porte, et pénétra au milieu des joueurs.

Quelques minutes il garda profondément le silence, suivant d’un œil distrait les péripéties diverses de la partie.

Puis, tout à coup, d’une voix étranglée par l’émotion :

« Je viens de voir, sur les murs de la sous-préfecture, dit-il, un décret du Président de la République qui dissout l’Assemblée nationale. »

— Ah bah ! firent les autres, en devenant tout pâles, à leur tour, et suspendant aussitôt leur jeu.

L’homme sortit de l’enclos. Lentement il marcha dans la direction de la rue Sainte-Aphrodise[23] ; puis il entra dans une maison.

Peu d’instant après, on le vit ressortir de cette maison, en proie à une agitation extraordinaire, reprendre, du même pas lent et automatique, le chemin qu’il venait de parcourir, et s’arrêter de nouveau, comme attiré par une force irrésistible, devant le mur de la sous-préfecture.

Le jour baissait. Tout le monde s’était dispersé. Il n’y avait plus personne sur la place.

L’homme se planta seul devant l’affiche étalée sur la muraille. Comme si elle ne lui fût pas déjà suffisamment connue, ou comme s’il eût craint de s’être mépris sur le sens qu’elle présentait, il la lut longuement et la relut encore, muet, immobile, atterré, une expression d’immense douleur peinte sur sa physionomie, et tellement absorbé dans la contemplation de ce chiffon de papier, et dans le flot tumultueux de sombres pensées qui se succédaient sans interruption en son cerveau, qu’il ne s’apercevait ni de la fraîcheur piquante qui s’était élevée dans l’atmosphère, ni de la tombée de la nuit, non plus que de l’attention soutenue dont il était l’objet, depuis quelques instants, de la part d’un nouveau personnage.

Ce nouveau venu, qui débouchait sur la place de la sous-préfecture, d’une démarche lourde et incertaine, par une petite rue voisine, à la vue du lecteur de l’affiche, s’était arrêté soudain, laissant errer sur ses lèvres pincées un sourire fauve de satisfaction ; comme le chasseur qui rencontre enfin, après l’avoir longtemps cherchée, une proie qu’il n’espérait plus tenir.

C’était un homme d’une quarantaine d’années, dont l’extérieur n’offrait véritablement rien de séduisant.

D’une corpulence énorme et malsaine, ramassé de formes, court de jambes, son teint jaunâtre, son regard louche, ses traits barbouillés, ses cheveux gras et plats collés sur ses tempes serrées, inspiraient tout d’abord une répulsion instinctive.

Dans cette démarche gauche, sur cette face basse et obtuse, on lisait, tout à la fois, la servilité habituelle et rampante d’un subalterne devant ses supérieurs, et l’insolente dureté de l’esclave, à qui son maître a départi quelques bribes de son autorité, sur ses infortunés compagnons de chaîne.

Une petite fontaine, à vasque murmurante, se trouve vers la droite, à l’entrée de la place.

Le nouveau venu, du mieux qu’il put, se dissimula derrière cette fontaine, épiant longuement l’homme qui lisait l’affiche.

Celui-ci, comme pétrifié devant la muraille, demeurait toujours immobile.

Quittant alors son poste d’observation, le nouveau venu, à pas de loup, se glissa jusque vers l’homme, sans avoir été entendu, et se tint coi derrière lui, comme s’il attendait quelque chose.

Cependant un changement visible s’opérait chez le lecteur de l’affiche. L’abattement terrible où semblait s’être anéanties, tout d’abord, ses facultés morales et physiques, faisait place à d’autres sentiments. Il reprenait possession de lui-même. Sa haute taille se redressait. Ses joues se coloraient d’une légère rougeur. Une véhémente indignation lui déliait la langue.

— Ah ! s’écria-t-il soudainement à voix haute, avec un accent de sourde colère, M. Louis Bonaparte a violé la Constitution qu’il avait juré de défendre. Eh bien ! nous, nous violerons autre chose.

— Prenez garde, murmura le gras personnage qui se tenait par derrière.

A cette voix bien connue, l’homme se retourna d’un bond, sans proférer une parole, écrasant son inter locuteur d’un regard de souverain mépris.

— Oui, prenez garde, continua l’autre, baissant malgré li les yeux sous ce regard franc et loyal, nous pourrions bien vous empêcher de faire ce que vous dites.

— Allez ! nous verrons, fit l’homme.

Et gravement, sans ajouter un mot, il reprit le chemin de la rue Sainte-Aphrodise.

Quels étaient ces deux hommes, si différents d’extérieur, d’allure, de manière de voir, que le hasard avait jetés si inopinément en face l’un de l’autre ? Qu’y avait-il entre eux de commun ? Quel rang occupaient-ils dans la ville de Béziers ?

Le lecteur obstiné de l’affiche, qui ne pouvait apprendre, sans bondir, la violation à main armée des lois de son pays, était l’ancien maire de Béziers, M. Casimir Péret[24].

Le gras personnage, qui semblait prendre si lestement son parti du plus criminel attentat qu’aucun individu puisse commettre, était le commissaire de police de Béziers, un nommé Peyre[25].

Nous retrouverons ce personnage dans le cours de ce récit.

Nous allons dire présentement ce qu’était l’ancien maire de Béziers.

 

 

II

 

M. Casimir Péret, d’une vieille famille bourgeoise du pays, était l’un des hommes les plus considérables et les plus justement considérés de la ville de Béziers. Possesseur d’une importante distillerie, qu’il exploitait lui-même, ses relations commerciales avaient toujours été marquées au coin de la plus stricte probité ; marié[26] et père de deux enfants, une fille et un garçon[27], il avait constamment donné l’exemple des plus rares vertus de famille ; enfin, membre de la grande société française, on l’avait vu, sans relâche, s’inquiéter des affaires de son pays, et, autant qu’il était en lui, s’efforcer, par ses conseils et par ses actes, d’imprimer à l’opinion sur laquelle il pouvait exercer quelque influence, une direction conforme à l’équité, au progrès des temps, ainsi qu’à l’intérêt commun.

Bien différent de la majorité bourgeoise de la fin du dernier siècle, du premier empire et de la Restauration, qui avait cru de bon goût de renier presque complètement les traditions magnanimes de ses pères, de faire litière de toutes les libertés, de courber honteusement la tête sous le talon d’un despote, de s’atteler de nouveau au char de la monarchie, de s’affubler niaisement de titres de surannés et de panaches ridicules ; et, finalement, de s’endormir, telles qu’un troupeau de porcs à l’engrais, dans une lâche indifférence de ses droits et de la prospérité commune, M. Casimir Péret portait vivants en son cœur, les flamboyants souvenirs de 1789 et de 1793.

Comme les géants de cette époque, unique dans les annales de l’humanité, il comprenait qu’un monde nouveau avait surgi à l’horizon, qu’une société nouvelle était en voie de formation, qu’une ère de justice et d’affranchissement s’ouvrait enfin pour l’espèce humaine.

Il avait vu la France, plusieurs fois, depuis des siècles, à deux doigts de sa ruine, par l’impéritie et par les crimes du clergé, des nobles et des rois ; les travailleurs des champs et des villes écrasés, pareils à des bêtes de somme, sous un faix sans cesse renaissant ; les vieillards, les femmes et les enfants mourant littéralement de faim au bord des chemins, tandis que la cour se divertissait en fastueuses orgies ; la justice se vendre au plus offrant ; la liberté de conscience, du for intérieur, la première et la plus sacrée de toutes les libertés, n’être qu’un jouet pour une soldatesque avinée ; et il s’était dit, comme ses devanciers, que la république, ou le gouvernement de tous pour tous, était seule capable de tirer la vieille terre de Gaule de ce bourbier croupissant, d’assurer l’indépendance du territoire, de couper court aux monstrueuses prodigalités des princes, de mettre un terme à la cruelle oppression des grands et des prêtres, de répartir équitablement les charges de l’impôt, de faire jouir l’artisan du fruit entier de son labeur, de lui donner accès à la propriété, d’élever, par l’instruction, toute la masse populaire, à une condition supérieure.

Aussi, au mois de juillet 1830, lors des folles et criminelles ordonnances du prince de Polignac et du roi Charles X[28], qui tentèrent de rejeter la France, d’un seul coup, sous le règne absolu du bon plaisir, M. Péret fut-il l’un des premiers à prendre les armes, pour arracher son pays à la domination abhorrée de l’ancien régime.

Aussi, au mois de février 1848, après l’insolente résistance du ministre Guizot, qui refusait, avec un orgueil étroit autant qu’implacable, lui, le parvenu de l’intelligence, l’accession du pauvre, même lettré, à la participation des affaires publiques, le vit-on se lever pour aider à jeter bas ce gouvernement corrupteur.

La puissance, la grandeur, l’honneur et la liberté de son pays avaient donc été pour M. Péret, malgré l’activité déployée dans son industrie, le culte de toute sa vie.

Que l’on juge du choc qu’il dut ressentir, quand il apprit tout à coup qu’un bandit, travaillant de nuit comme les plus vulgaires des assassins, aidé de généraux et de colonels infâmes qu’il avait acheté, de malheureux soldats qu’il avait soûlés, venait de violer, de son propre mouvement, les lois qu’il avait juré de respecter, s’emparant traîtreusement et par force des représentants de la nation, massacrant au hasard, par les rues et par les boulevards, des milliers de patriotes, de passants inoffensifs[29], de femmes et d’enfants.

Mais si la liberté, aux yeux de M. Péret, était la base la plus stable d’un État, le fondement le plus assuré de sa force et de sa richesse, le palladium, en quelque sorte, de son existence, l’ordre, pour lui, n’était pas moins indispensable et nécessaire. Il le fit bien voir, au péril de ses jours, lors d’une émeute des ateliers nationaux établis à Béziers en 1848[30], tandis qu’il occupait les fonctions de maire, auxquelles l’avaient porté les suffrages presque unanimes de ses concitoyens[31].

La réaction cléricale[32] et monarchique, menée par M. Thiers et l’odieux de Falloux, méditait déjà de noyer la jeune République, qui, pourtant, avait respecté jusqu’aux dernières limites et les privilèges et les personnes des classes dirigeantes, dans des flots de sang populaire.

En attendant que le fruit fût mûr dans la capitale, en attendant que l’explosion, si savamment préparée et si ardemment désirée, qui devait jeter l’une sur l’autre, en une lutte acharnée, la population parisienne et l’armée, se fit jour dans les rues de Paris, on inondait la province d’agent provocateurs.

Un de ces agents était arrivé à Béziers, patronné par un banquier réactionnaire de la ville. Se mêlant aux groupes d’ouvriers, flots mobiles et changeants que le moindre vent, d’aventure, soulève et chasse à son gré, par ses paroles insidieuses, par ses réticences calculées, il suscitait leur défiance et les poussait à la sédition.

M. Péret fit arrêter cet agent.

Dès le lendemain, les ouvriers, aveuglés, se ruaient dans la ville jusqu’à la mairie, pour s’emparer des armes qu’elle contenait, et pour délivrer cet agent.

La consternation se répandit dans Béziers.

Abandonné de ses collègues, de M. Lognos notamment, conseiller municipal, que nous retrouvons plus loin, M. Péret osa se présenter seul, devant la mairie, à cette foule ameutée, pour lui faire entendre raison.

Tout d’abord accueilli par des clameurs furieuses, il est menacé, renversé, foulé aux pieds.

Sans perdre courage, M. Péret se relève vivement. Il tient tête aux assaillants, se dégage par une secousse énergique des mêmes qui cherchent à le retenir, parvient à rentrer dans la mairie, et en ferme lui-même les portes de fer.

Pendant ce temps, quelques habitants de la ville, honteux de laisser ainsi leur maire seul aux prises avec cette foule révoltée, s’étaient portés, pour lui prêter secours, vers une issue de la mairie opposée à l’entrée principale. M. Péret les introduisit dans l’édifice, et les arma de fusils.

Devant cette attitude résolue, la manifestation se dispersa d’elle-même, sans qu’une goutte de sang eût été répandue.

Peu après, le danger écarté, tous les notables de l’endroit, le clergé en tête, la magistrature à la suite, jusqu’au commandement de place et aux officiers de la garnison, vinrent féliciter M. Péret de sa vaillante conduite[33].

« Grâce à vous, monsieur, lui fut-il dit, la ville de Béziers a été sauvée. »

Tel était l’homme que le commissaire de police était chargé d’épier, et contre lequel il avait déjà en poche, signé du juge d’instruction Daurel[34], un mandat d’amener, qui n’avez pas encore osé exécuter.

 

 

III

 

Cependant, la sinistre nouvelle s’était répandue par toute la ville, avec une rapidité prodigieuse. Béziers qui comme tant d’autres cités de France, s’était réveillé au matin, gaie, tranquille, heureuse, vaquant paisiblement à ses affaires, s’adonnant activement à son négoce, à son industrie, à son commerce, sous l’égide protectrice de la loi ; semblable à une ruche travailleuse qu’une bête malfaisante, introduite par surprise, vient soudain mettre en émoi, Béziers était devenu tout à coup la proie d’une agitation formidable.

Par les rues, par les places, on ne voyait que mines blêmes, que visages pâles et défaits. Les habitants, qui se rencontraient, se chuchotaient rapidement quelques mots à l’oreille, d’un air craintif et inquiet, puis se séparaient incontinent. Comme un vent de mort semblait s’être subitement abattu sur la florissante cité. Les cafés, les cercles de toutes nuances, de toutes opinions, ne désemplissaient pas. Les monarchistes, les cléricaux, tous ceux qui ne peuvent vivre sans porter au cou les marques de la servitude, très satisfaits, au fond, de l’attentat, tremblaient néanmoins, en eux-mêmes, que la réussite finale ne vint pas couronner une si belle entreprise.

Non moins consterné de ce crime, mais confiant dans l’honneur de la France et dans le vieux génie de la race, les républicains, tout en s’échappant en paroles de malédiction et de colère, ne doutaient pas un seul instant que le parjure ne reçût, à bref délai, le châtiment dû à son forfait.

En prévision des événements qui venaient de s’accomplir, encore que l’on se refusât de croire jusqu’à ce jour à la possibilité d’une tentative si exécrable, le midi tout entier, et l’arrondissement de Béziers en particulier, s’étaient fortement organisés en sociétés secrètes.

On avait résolu de se lever tous ensemble, à la première velléité de coup d’État de la part de M. Louis Bonaparte, est de défendre au besoin par les armes, la République et la Constitution.

Des milliers d’individus faisaient partie de ces sociétés, divisées par groupes de dix hommes ou décuries, qui élisaient un chef appelé décurion ; et par groupes de dix décuries, ou cent hommes, dont les dix décurions nommaient un centurion et un sous-centurion.

Les centurions correspondaient directement avec un Comité directeur, siégeant dans la ville la plus voisine.

Dans l’espoir de modérer par son influence, les exaltés parmi les républicains, et d’en imposer, en même temps, par sa présence, aux agents secrets que la police n’avait pas manqué de glisser dans leur sein, M. Péret s’était laissé affilié à la Société de Béziers.

Il passait pour en être le chef. En réalité, son autorité était fort limitée par celle des autres chefs, tels que Redon de Narbonne[35], ancien condamné politique ; le tonnelier Jean-Jean[36], très influent dans la classe ouvrière ; Cœur-d’Acier[37], entrepreneur de travaux publics, prêt à se faire tuer pour sa cause ; les tonneliers Sallèles[38], Salvan[39], et d’autres encore qui, volontiers, l’accusaient de tiédeur, et, comme bourgeois riche, nourrissaient peut-être contre lui certains sentiments de défiance.

Au moment du danger, toutefois, comme des passagers qui, sous la menace d’un péril suprême, se pressent à l’envi autour du nautonnier[40], pour qu’il dirige sûrement vers le port, leur navire battu de la tempête, tous comprirent qu’il fallait absolument consulter M. Péret.

Sans s’être concertée d’avance, sans s’être donné le mot, mue par le même mobile d’inquiétude et de salut personnel, une partie de la population de Béziers se rendit donc à la demeure de M. Péret ; et quand il rentra chez lui de la place de la Sous-Préfecture, où nous l’avons vu, il trouva sa cour, la remise, le hangar, sa fabrique, jusqu’à son salon, envahis par une foule anxieuse, troublée, frémissante, qui venait lui demander son avis, et s’enquérir de ce qu’il y avait à faire en une si grave conjoncture.

Et non seulement les républicains de la ville et les centurions, mais encore des décurions et des paysans inconnus, que leurs affaires avaient amenés à Béziers en ce jour, étaient accourus, non moins pleins d’une saine fureur que les citadins, pour prendre des instructions.

Les chefs, les centurions et les décurions se mirent à délibérer sous la présidence de M. Péret.

En présence de cet attentat inouï, devant cette violation abominable des lois de la nation, quelle marche devait-on suivre ? Quelle attitude convenait-il de prendre ? Fallait-il se soulever sur-le-champ contre l’autorité établie, provoquer les villes et les campagnes à la résistance, déposer le sous-préfet et le maire, s’emparer de la sous-préfecture et de la mairie, déclarer M. Bonaparte déchu de ses pouvoirs ? Ou était-il mieux d’attendre les événements.

M. Péret comprit l’immense responsabilité qui pesait sur lui. Tant d’intérêts lui étaient confiés, tant d’existences précieuses étaient mises sous sa sauvegarde. Pouvait-on s’engager à la légère ? On ne savait rien encore de ce qui s’était passé à Paris, rien de ce qui avait pu survenir dans les grandes villes. Montpellier, le chef-lieu, semblait n’avoir pas bougé. Marseille, la base, le levier de la levée en masse du midi, n’avait pas donné signe de vie. Était-il sage, utile même au parti, de se lancer seuls à l’aventure, dans une ville ouverte, sans action commune avec les centres de population importants, sans point d’appui sur les départements voisins ? M. Péret ne le pensait pas.

« Ne précipitons pas les choses, disait-il, prenons le temps de nous reconnaître ; attendons des nouvelles de la capitale. Avant tout, il nous faut nouer une entente énergique avec tous les groupes républicains du midi, concerter une marche commune, arrêter un plan général de résistance, pour ne pas faire de fausses tentatives, et risquer de gaspiller, en une échauffourée malheureuse, les forces du parti. »

Telle n’était pas l’opinion des enthousiastes de l’endroit, tels que Redon, Jean-Jean, Cœur-d’Acier et de la majorité du conseil.

A les entendre, tout était prêt. La ville presque toute entière ne demandait qu’à se soulever ; les campagnes n’attendaient qu’un signal ; on avait des intelligences dans la garnison : la troupe ne tirerait pas : éternelle illusion des opprimés. Il n’y avait qu’à marcher sur la sous-préfecture ; qu’à déposer le sous-préfet ; a déclaré le président Bonaparte déchu de ses pouvoirs, et à organiser un gouvernement provisoire.

Vainement M. Péret voulut-il revenir à la charge, et obtenir quelque délai ! Des murmures significatifs accueillirent ses paroles. Les mots de traître et de trahison circulaient déjà dans la salle. M. Péret dut céder.

Un des membres présents insista alors pour que la manifestation ne se fit pas en armes.

Ici M. Péret crut devoir reprendre la parole.

Il n’avait pas perdu le souvenir de la manifestation, pacifique et sans armes, organisée par les Parisiens, au 13 juin 1849, pour protester contre l’expédition envoyée en trahison par Louis Bonaparte contre la République romaine, manifestation si cavalièrement dissipée à coups de sabre, par l’invincible Changarnier ; et il savait ce qu’il fallait attendre, en France, d’une manifestation bucolique.

« Vous voulez une manifestation immédiate, leur dit-il. Je la crois inopportune. Néanmoins, je marcherais avec vous. Mais contrairement à l’opinion que je viens d’entendre exprimer, de faire une manifestation sans armes, j’insiste, au contraire, pour que tous nous soyons armés. Dans des circonstances aussi critiques, une manifestation sans armes serait le comble du ridicule. »

Tous se rangèrent à l’avis de faire une manifestation armée.

On convint de se réunir en masse, dès le lendemain, six heures du matin, dans le cimetière Vieux, située à la porte de Béziers, sur la route de Bédarieux, aux mots d’ordre, l’heure sonnée, droit au travail. Séances tenante, on rédigea des billets de convocation pour les villages environnants ; et, à l’instant même, des exprès furent envoyés pour en faire la remise.

Restait à déterminer de quelle façon l’on devait agir.

Tous étaient bien d’accord, à vrai dire, de se rendre à la sous-préfecture, afin d’obtenir du sous-préfet, de gré ou de force, la résiliation de ses pouvoirs. Mais comment procéder ? La voie la plus simple est la plus sûre, sans contredit, c’était de marcher en masse, à la première pointe du jour, avant que l’autorité eût été mise sur ses gardes.

C’est alors que Redon émit l’avis d’envoyer au sous-préfet, trois délégués, lesquels le sommeraient ou de protester contre le coup d’État, ou de donner sa démission. Que si les délégués ne revenaient pas, la manifestation se mettrait en marche pour les délivrer.

M. Péret s’éleva avec force contre cette proposition enfantine.

« Je ne vois nullement, dit-t-il, l’utilité de ces délégués. On ne va pas avertir son ennemi, quand on veut l’attaquer. On l’attaque résolument. »

Mais cette motion s’accordait trop bien avec le caractère un peu théâtral des chefs populaires ; elle répondait trop pleinement, d’ailleurs, aux sentiments intimes de la foule, qui se plait si inconsidérément, parfois, aux actes de grandeur d’âme, pour n’être pas favorablement accueillie.

La nomination et l’envoi de délégués furent donc résolus. Redon fut choisi, et deux autres avec lui, Poujol[41] et Miquel[42]. Rendez-vous fut pris de nouveau pour le lendemain, à six heures du matin, au cimetière Vieux ; puis tous se séparèrent dans le plus grand ordre.

 

 

IV

 

La ville de Béziers avait alors pour sous-préfet, un jeune homme de trente ans, nommé Collet-Meygret ; et, pour maire, un homme d’une cinquantaine d’années, nommé Lognos.

M. Collet-Meygret[43], blond, mince, froid, appartenait à cette race d’individus, si commune malheureusement en France, qui ne se pose pas d’autre but dans la vie, que de faire son chemin à tout prix ; qui se rit des mots de devoir, de convictions, de probité, d’honneur ; dont l’argent, acquis par tous les moyens, est le seul idéal ; pour qui le droit, c’est la force victorieuse ; et qui considère finalement l’espèce humaine, comme un immense troupeau de bétail que l’on peut tondre impunément, jusqu’à faire saigner le cuir : prête à tout, d’ailleurs, pour assurer le succès de sa détestable ambition, en même temps que la satisfaction de ses basses convoitises.

M. Lognos, élève des révérends pères jésuites et maire nommé par la Présidence[44], était de cette catégorie bourgeoise peu lettrée, au cerveau et aux sentiments rétrécis, péniblement sortie du servage, toute disposée néanmoins à la servitude, que sa petite éducation rendait la dupe fatale des plus lourdes jongleries, et qui professait pour l’autorité, quelle qu’elle fût, un respect et une admiration sans bornes : amoureuse, en outre, des honneurs et du pouvoir jusqu’à la bassesse, non point pour faire le bien, pour améliorer la condition des travailleurs, pour tendre la main aux déshérités ; mais pour parader, pour dominer, pour caser ses créatures, et pour faire sentir à ses égaux et à ses supérieurs de la veille tout le poids de son crédit et de son importance de fraîche date.

Ces deux magistrats, naturellement, ainsi que le commissaire de police Peyre, le juge d’instruction Daurel[45], et le procureur de la République Mestre[46], avait donné, sans hésiter, leur pleine adhésion au forfait du coup d’État. Il ne s’agissait plus, maintenant, que d’en assurer la réussite dans la ville et dans l’arrondissement de Béziers.

La chose, au premier abord, ne semblait pas devoir présenter des difficultés fort sérieuses. On s’attendait biens, à la vérité, à un certain mouvement, dans un temps donné, de la part des démagogues de la localité, comme on les appelait alors. L’agitation fiévreuse du premier moment, si naturelle d’ailleurs à concevoir, et toute générale qu’elle fût, autorisait à cet égard tous les soupçons. Mais on avait sept cent cinquante hommes de garnison dans la citadelle, deux pièces de canon, deux cents cavaliers. Les troupes avaient été consignées ; les postes doublés ; un piquet de vingt-cinq hommes du 12e de ligne venait d’être mis de garde à la sous-préfecture. Appuyé sur ces forces, garanti par ces dispositions, on se croyait à l’abri d’un coup de main, et l’on pouvait s’écrier comme le commissaire de police Peyre, dans un beau mouvement d’enthousiasme :

« Qu’ils se montrent publiquement une bonne fois, pour en finir. »

En réalité, aucune des autorités présentes, abusée par le calme profond qui avait succédé, comme par enchantement, à la fermentation de l’après-midi, ne se doutait de la gravité de l’attaque qui les menaçait.

Les rues étaient redevenues silencieuses ; la ville avait repris son aspect monotone accoutumée ; les cafés s’étaient vidés ; les agents de police, envoyés dans la maison même de M. Péret, pour rendre compte de ce qui s’y passait, acquis en partie aux opposants, étaient revenus, assurant qu’il n’y avait été pris que des résolutions pacifiques ; des gardes champêtres, mis de faction dans certaines rues, déclaraient que tout était parfaitement tranquille. Rien n’empêchait donc les sauveurs de l’ordre de s’abandonner momentanément aux douceurs du repos.

Pendant ce temps, les villages des environs de Béziers, avertis par les exprès, se levaient en masse.

Les décurions allaient trouver leurs hommes, un à un. Discrètement, ils frappaient à la vitre ou à la porte. Les paysans quittaient silencieuse leurs chaumières. Sans tocsin, sans tambour ni trompette, ils se groupaient sur un point convenu du village. Puis, à la faveur de la nuit, tout ce monde, gravement et dans le même calme, se dirigeait vers Béziers.

Dans la ville, même tactique.

Les républicains sortaient sans bruit de leurs demeures, soit seuls, soit par petits groupes. Nul cri, nul éclat de voix, nul désordre, nul tumulte. Puis tous, dans l’ombre, se glissaient dans la direction du cimetière Vieux.

À cinq heures du matin, près de six mille hommes, armés de faulx et de faucilles montées sur de longues perches, de fourches de fer, de massue de casseurs de pierres, de bâtons noueux et ferrés, de tringles aiguisées, de haches, de sabres, de pistolets d’arçons, de fusils de chasse, de vieux fusils de munition, étaient rassemblés dans le cimetière Vieux.

Tous les chefs s’y trouvaient : Redon, Jean-Jean, Narcisse Bernard, Cœur-d’Acier, M. Péret, armé d’un fusil de chasse à deux coups, Coutelou, Marme, Salvan. La police aussi y était représentée. Il y avait là, entre autres, un douteux personnage, aux antécédents déplorables, et sur qui pesaient les imputations les plus fâcheuses.

Lorsque les troupes des défenseurs de la loi se furent rangées en ordre, les chefs leur firent former le cercle. On leur donna connaissance des résolutions qui avaient été arrêtées ; puis, on leur lut à haute voix, pour la soumettre leur approbation, la sommation au sous-préfet, qui avait été rédigée d’avance sur une feuille volante.

Cette sommation était ainsi conçue :

« Au nom du Peuple souverain,

Au nom de la Constitution violée,

D’après l’article 51 de cette Constitution qui déclare le Président déchu s’il dissout l’Assemblée, ce qui est constant d’après la dépêche affichée le 3 courant, vous, son représentant, vous êtes sommé de remettre vos pouvoirs.

Délibéré en place publique, le 4 décembre 1851.

Signé : Le peuple. »

Tous approuvèrent la sommation.

– J’ai une chose à ajouter, dit alors M. Péret. Il y a un poste à la sous-préfecture, un poste de malheureux soldats. Je défends absolument de tirer sur la troupe. Le premier qui fera feu sur les soldats sera fusillé immédiatement.

Oui ! Oui ! c’est convenu, s’écrièrent d’une voix unanime les assistants.

Les trois délégués partirent sur-le-champ pour la sous-préfecture.

Arrivés à destination, ils firent passer leur billet au sous-préfet.

Celui-ci était tellement loin de songer à un soulèvement aussi imminent ; il se doutait si peu du véritable état des choses, qu’il crut, tout d’abord, que le billet que l’on venait de lui remettre, provenait d’une saisie opérée par la police.

Pour s’en assurer, il sort aussitôt de son cabinet, afin de demander de plus amples explications à ce sujet, et se trouve face à face avec les trois délégués.

– Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? leur-dit-il.

Ceux-ci lui exposèrent nettement l’objet de leur visite.

Que se passa-t-il alors entre le représentant du coup d’État, et les mandataires du peuple ? Rien que de fort convenable, assurément, si l’on s’en rapporte simplement aux faits ; car le maire Lognos, qui était arrivé sur ces entrefaites, apercevant les délégués, avait enjoint à un agent de police de ne pas les quitter des yeux, et de faire feu de ses pistolets sur ces brigands, comme il les appelait, à la moindre démonstration.

A en croire le sous-préfet Collet-Meygret, son attitude, en cette circonstance, aurait été tout simplement héroïque.

Aux pressantes instances de Redon, qui le suppliait de ne pas soutenir le coup d’État ; à l’énumération des forces des patriotes, il aurait répondu :

 

« Je ne cèderait pas à une députation de l’émeute. N’aurais-je que deux hommes avec moi, je n’hésiterai pas à me faire tuer avec eux. »

Et Redon, ému malgré lui de tant de fermeté et de vaillance, se serait écrié, avec une sorte de courtoisie, après un instant de silence :

« Je voudrais, tout à l’heure, pouvoir mettre mon corps entre une balle et vous. »

Toujours est-il, porteurs ou non de paroles de conciliation, que les délégués purent se retirer fort tranquillement de la sous-préfecture, et retourner au cimetière Vieux, sans être inquiétés.

À peine étaient-ils partis que le sous-préfet Collet-Meygret, qui, sans la visite des délégués, laquelle lui donna l’éveil, « était pris comme un rat dans une souricière », ainsi qu’il fut dit plus tard, envoie demander d’urgence, aux commandants de place, le secours de cent hommes. Puis, il descend dans la cour de la sous-préfecture, accompagné du maire Lognos. Il appelle aux armes le poste de vingt-cinq hommes qui en gardait l’entrée, et fait charger les fusils.

Bientôt, un tambour lointain se fait entendre.

Ce sont les cent hommes de renfort qui arrivent, sous le commandement du capitaine Lehongre, du 12e de ligne.

 

La place de la sous-préfecture, à Béziers, forment une sorte de carré le long.

Au fond, en arrivant par un carrefour situé sur la droite, se dresse l’abside majestueuse de la vieille cathédrale de Saint-Nazaire. A gauche, et contigu à la cathédrale, s’étendent les grilles et les murs de la sous-préfecture.

En face de la sous-préfecture s’élèvent des maisons. À droite de la place, non loin du carrefour, se trouve la petite fontaine dont nous avons déjà parlé.

Les vingt-cinq hommes du poste s’alignent devant le mur de la sous-préfecture. Les cent hommes du capitaine Lehongre, rangés par lui en bataille contre la cathédrale, et divisés en deux sections, sont placés à sa droite, perpendiculairement au poste de la sous-préfecture.

Le juge d’instruction Daurel, le commissaire de police Peyre venaient d’arriver. Pris d’une indisposition subite, le procureur de la république Mestre se faisait remarquer par son absence.

Les fusils de la troupe n’étaient pas encore complètement chargés, les dispositions prises, quand une foule immense et compacte, presque joyeuse, pleine de confiance, précédée des trois délégués, de Jean-Jean, de Cœur-d’Acier, de Farré, de Coutelou, de Sallèles, de Salvan, de M. Péret, débouche sur la place de la sous-préfecture, par le carrefour, agitant ses armes en l’air, et criant par mille voix amies :

— Vive le 12e ! Vive la ligne ! Ne tirez pas sur nous. Nous sommes vos frères.

Aussitôt le commissaire de police Peyre, poussant devant lui un tambour, lui fait faire un roulement, suivi d’une sommation.

Sans s’inquiéter de ce roulement et de cette sommation, les défenseurs de la loi avancent toujours en colonnes serrées, les bras ouverts, comme pour embrasser les soldats.

Déjà ils n’en sont plus qu’à dix pas.

Ceux-ci, extrêmement émus (c’étaient de jeunes conscrits), incertains, hésitants, car les cris de : Vive le 12e ! Ville la ligne ! Ne tirez pas sur nous, nous sommes vos frères, redoublaient de plus belle, semblaient prêts à fraterniser avec les républicains.

À ce moment, aucun coup de fusil n’avait encore été tiré, pas plus d’un côté que de l’autre.

— Capitaine, dit vivement à M. Lehongre le commissaire de police Peyre, en voyant la tournure que prenaient les choses : faites un feu de peloton, ou nous sommes perdus.

— En joue feu ! feu ! commanda sans balancer le capitaine Lehongre.

— Feu ! feu ! hurlèrent à qui mieux mieux, abrités derrière la grille de la sous-préfecture, à deux pas des soldats, les excitant tout à la fois du geste et de la parole, blêmes de terreur, au comble de l’épouvante, se croyant à leurs dernières heures, le sous-préfet Collet-Meygret, le maire Lognos, le juge d’instruction Daurel, le commissaire de police Peyre. Feu ! feu !

Eperdus, hors d’eux-mêmes, ahuris par les cris perçants que ne cessaient de pousser à leurs oreilles les autorités, annihilés par cette terrible discipline des Etats monarchiques qui transforme si aisément de braves cœurs, en meurtriers de leurs concitoyens, les soldats obéirent.

Leurs fusils s’abaissèrent. Une décharge à bout portant éclata. Soixante-dix républicains tombèrent sur le pavé. Jean-Jean était tué. Frappé de trois balles à la cuisse, Cœur-d’Acier s’affaissait à côté de lui. Farré, atteint d’une balle dans les reins, était renversé près de Cœur-d’Acier.

À cette foudroyante décharge, et si inattendue, car, comme toujours, prenant leurs espérances pour la réalité, les républicains croyaient d’avance cause gagnée, la foule, frappée de terreur, refluait vers les rues adjacentes dans un désordre inexprimable jetant ça et là ses armes sur la place.

Vainement M. Péret tente-t-il de rallier une partie des fuyards, et de les ramener vers le cimetière Vieux. Dans la persuasion du triomphe, dans la conviction que les soldats étaient acquis d’avance à la revendication populaire, rien n’avait été prévu, aucun plan n’avait été formé, nul dessin arrêté, aucune précaution prise.

Les paysans, affolés, se dispersèrent de toutes parts, en pleine déroute.

Cependant les plus intrépides, parmi le petit nombre de ceux qui étaient armés de fusils, revenus de la première stupeur, essaient de tenir encore.

Groupés arrière la fontaine, postés aux angles des maisons du carrefour, pendant une demi-heure, ils entretiennent une vive fusillade, qui coûta deux hommes tués et cinq blessés à la troupe.

D’autres, dans le même temps, commencent à dépaver les rues dans les quartiers de Saint-Félix et de la Magdeleine, pour faire des barricades.

Mais le reste de la garnison, avertie, arrivait au pas de course, sous les ordres du lieutenant-colonel de Monfort. La cavalerie balaye au galop les rues environnantes. Pris de face et de flanc, les défenseurs de la loi se voient contraint de renoncer à la résistance. Une heure après, tout était fini. Le hideux coup d’État triomphait à Béziers, comme il avait triomphé à Paris[47].

 

 

V

 

La mort dans l’âme, M. Péret pu rentrer néanmoins dans son domicile. D’une voix entrecoupée par l’émotion, la colère et le désespoir peints sur son visage, des larmes roulant dans ses yeux, il raconta succinctement à sa femme et à sa fille, pâles de terreur, et jetant dans un coin son fusil, comme un meuble inutile, ce qui venait de se passer.

« Que faire maintenant ? S’écriait-il, dans un état de découragement indicible, sa haute taille courbée, et arpentant d’une allure fébrile la salle basse de sa maison. Où porter ses pas pour défendre la République et la Constitution ? Quel effet va produire sur les villes environnantes soulevées (car Pézenas, Servian, Florensac, Vias, Bessan, Capestang, Marseillan, Bédarieux et nombre de villages étaient en pleine insurrection) la nouvelle de la défaite de Béziers ? Ah ! Pourquoi, dans leur ardeur impétueuse, dans leurs illusions généreuses, ont-ils refusé d’écouter mes avis ? Pourquoi n’ont-ils pas voulu différer de quelques heures leur mouvement, ou, tout au moins, prendre les mesures d’attaque et de défense que la prudence la plus élémentaire conseillait ? Si l’on avait tenu quelques heures de plus (et la chose été possible avec toutes les forces dont l’on disposait), qui sait si nous n’aurions pas remporté la victoire ? Et, pour tout le pays, quelles conséquences peut-être ! »

Puis, reprenant, après un moment d’arrêt :

« Est-ce que les autorités des autres villes, disait-il, sont vendues à ce traître, comme celles de Béziers ? Est-ce que les soldats, fils d’ouvriers et de paysans, marcheront partout contre leurs frères, sans broncher ? Est-ce que l’armée toute entière trempera dans cet exécrable guet-apens ? N’y aura-t-il pas un seul général d’honneur, ne se rencontrera-t-il point un seul colonel honnête homme, pour prendre en main la défense de son pays ? La France est-elle destinée à succomber sous les coups d’un pareil bandit ? »

Ainsi parlait M. Péret, uniquement préoccupé de l’intérêt et de sa patrie, sans songer aux dangers très sérieux qu’il courait lui-même.

Mais Mme Péret et sa fille, dès les premiers mots qu’elles avaient entendus, avaient compris tout de suite, par un même élan spontané de tendresse, l’imminence du péril qui menaçait la liberté, la vie peut-être de leur père et de leur mari.

Après un instant de silence, elles échangèrent un regard, et, osant aborder le sujet qui leur tenait tant à cœur, elles conjurèrent M. Péret de pourvoir aux soins de sa sûreté.

« Incontestablement, disaient-elles, ayant été vu au premier rang de la manifestation, les autorités, remises de leur effroi et maîtresses de la ville, allaient le faire arrêter. Il serait traîné en prison, exposé aux brutalités de la soldatesque, en butte aux fureurs de la réaction, sans profit pour personne, et au désespoir de sa famille. Il était urgent de quitter non seulement Béziers, mais encore la France, pour quelque temps, jusqu’à ce que la situation politique se fut nettement dessinée. Dans une de leurs propriétés, non loin de la ville, il y avait un serviteur, natif de Perpignan, qui connaissait tous les chemins détournés pour passer en Espagne. Il fallait aller trouver cet homme, et se faire conduire par lui jusqu’à la frontière espagnole. »

Malgré la justesse de ces observations, M. Péret demeurait hésitant. Il se faisait un point d’honneur de sembler abandonner ceux qui avaient marché avec lui, pour la défense de la Constitution.

Enfin, vaincu par les pleurs de sa femme et de sa fille, il consent, non sans arrière-pensée, toutefois, à s’éloigner de Béziers pour un certain temps.

En hâte, et dans le plus grand secret, on se munit d’un passe-port portant un autre nom, ainsi que d’une lettre de recommandation pour un adjoint de Quillan, petite ville industrieuse du département de l’Aude, perdue au milieu de montagnes abruptes et boisées. Puis, le soir venu, après avoir embrassé sa femme et sa fille, M. Péret part pour sa campagne, à la recherche de son guide.

Il le trouve. Il se met aussitôt en route avec lui, et, le surlendemain, il arrive sain et sauf à Quillan.

Ce guide avait reçu de la famille de M. Péret, l’ordre formel de ne quitter son maître, qu’en Espagne même, lorsqu’il serait à l’abri de toute poursuite.

Peu de jours étaient à peine écoulés, le guide est de retour à Béziers. Aux interrogations qui lui sont adressées, il répond qu’il a rempli ponctuellement la mission dont il a été chargé.

Il n’en était rien cependant. Ne pouvant se faire à l’idée, comme tous les esprits généreux de ce temps, que la France de 1830 et de 1848 se laissa lâchement réduire en esclavage, par le héros de Boulogne et de Strasbourg ; et ayant eu vent, sans nul doute, du soulèvement de certains départements du midi ; se croyant d’ailleurs en sûreté, dans ce pays retiré, sous son nom d’emprunt, avec la protection d’une autorité de la localité, M. Péret n’avait pu se résoudre à quitter son pays.

Il avait donc congédié son guide, lui recommandant de dire à sa famille, pour la tirer d’inquiétude, qu’il était passé en Espagne ; et il demeurait là ostensiblement, attendant l’issue finale des événements.

Il poussa même l’imprudence jusqu’à assister un jour, en curieux, quelques instants, sur la place publique, à une revue de la garde nationale de Quillan. Il allait se retirer, quand deux gendarmes, s’approchant, lui intimèrent l’ordre de les suivre.

Avait-il été trahi ? Une indiscrétion avait-elle été commise à son sujet ? Le parquet de Béziers avait-il pu suivre ses traces ? Ou bien les gendarmes, par excès de zèle, avaient-ils cru bon de procéder à l’arrestation d’une figure qui leur était inconnue ? La chose est restée ignorée. Ce qu’il y a de positif, c’est que M. Péret, accompagné des deux gendarmes, fut ramené immédiatement à Béziers, remis aux mains du parquet, et écroué dans la prison de la ville.

Après avoir subi plusieurs interrogatoires du juge d’instruction Daurel, M. Péret fut transféré à la citadelle de Montpellier, comme justiciable des conseils de guerre ; le département de l’Hérault, ainsi que la moitié de la France, étant alors en état de siège.

Nous n’avons pas besoin de parler de la douleur dont fut saisie la famille de M. Péret, lorsqu’elle apprit tout à coup que son chef, qu’elle croyait hors de toute atteinte, venait d’être arrêté ; car une arrestation, à cette funèbre époque, on savait, par de nombreux exemples, quelles en étaient les conséquences. Nous ne nous étendrons pas davantage sur les réflexions que dut faire, au fond de son cachot, sur le bon droit, sur la justice, sur l’honneur, sur l’intelligence et la vaillance de la France, l’ancien maire de Béziers, si entièrement dévoué au bien de sa patrie. Nous avons hâte d’introduire nos lecteurs devant le 2e conseil de guerre de la 10e division militaire, siégeant à Montpellier.

 

 

VI

 

C’est le 28 mars 1852 seulement, après plus de trois mois d’incarcération préventive, que M. Péret comparut devant ses juges en bottes fortes, avec treize autres de ses codétenus, parmi lesquels nous retrouvons Cœur-d’Acier et Farret[48], mal guéris encore de leurs blessures, Coutelou[49], Salvan, Sallèles, Gallibert[50], Marme[51], Boyer[52], et jusqu’à l’agent de remplacement Crassous[53].

Enchainés deux à deux, par le poignet, les prévenus furent amenés dans une vaste salle de la citadelle, au milieu d’un déploiement considérable de forces militaires et policières.

Le président de ce tribunal à plumets était un colonel du génie, directeur des fortifications, M. Bauchetet[54], pas très au fait des formes protectrices de la justice, mais nullement ennemi, en revanche, d’une douce gaieté.

Le commissaire rapporteur, faisant office de ministère public, était un nommé Bourrely, major en retraite, qui avait sollicité l’honneur, fructueux d’ailleurs, de rentrer momentanément en activité, pour envoyer quelques têtes à l’échafaud.

C’est ce même chef de bataillon Bourelly, qui, commandant l’état de siège à Agen, en 1851, avait rendu un arrêté prévenant tous les individus qui donneraient asile aux insurgés fugitifs, qu’ils seraient considérés comme complices de l’insurrection, et traités comme tels[55]. Homme d’une éloquence rare, au surplus, comme on le verra plus loin.

Soixante-sept témoins à charge avaient été cités par l’accusation. Presque tous répondirent à l’appel.

Quinze témoins à décharge, seulement, avaient été convoqués par la défense.

Exemple trop fréquent, hélas ! de la lâcheté humaine, et indice bien caractéristique, en même temps, de la terreur épouvantable qui courbait alors la France, un seul de ces témoins était présent à l’audience.

Voici quels étaient les chefs d’accusation relevés particulièrement contre M. Péret.

Tout le monde sait que, dans la sinistre nuit du 2 décembre 1851, le président Louis Bonaparte, criblé de dettes, à bout de ressources, sur le point d’être conduit à Clichy, avec son frère utérin, Morny, avait volé nuitamment, par effraction et à main armée, à la Banque de France, une somme de vingt-cinq millions, pour payer les généraux et les colonels ses complices, et corrompre les soldats.

On sait encore qu’il avait dissous, toujours à main armée, l’Assemblée nationale, dont il était le subordonné, jeté à Mazas les représentants du peuple, massacré des milliers de ses concitoyens, livré Paris à la soldatesque, afin de pouvoir mener longuement joyeuse vie, étendre son impériale protection sur les femmes légères, et fonder une dynastie éternelle sur l’asservissement de son pays.

Eh bien ! c’est M. Péret, l’homme intègre, de qui la vie n’était qu’un perpétuel hommage à la probité ; c’est M. Péret qui, au nom des lois violées, de l’honnêteté foulée aux pieds, de la patrie égorgée, s’était courageusement levé contre le voleur et l’assassin ; c’est M. Péret, disons-nous, qui était accusé par la justice bonapartiste, « d’attentat ayant pour but d’exciter la guerre civile, en cherchant à armer les citoyens les uns contre les autres, à provoquer le pillage et l’incendie ; d’avoir organisé des bandes ayant pour but le meurtre et le pillage ; d’avoir été chef ou fondateur de ces bandes, » etc., etc…

— Vous étiez le chef de l’insurrection, dit à M. Péret le président Bauchetet.

— Pas absolument, répondit-il, sans vouloir entrer dans de plus amples détails, pour ne pas compromettre ses compagnons, dont l’attitude de certains d’entre eux, à son égard, n’était pourtant rien moins que chevaleresque.

— Vous étiez en tête de la manifestation avec Redon et quelques autres. Vous étiez armé d’un fusil.

— Oui, monsieur, je portais un fusil double.

— Était-il chargé ?

— Oui, monsieur.

— Vous faisiez partie des sociétés secrètes ?

— C’est vrai, je me suis laissé affilier. Mais je croyais faire plus de bien en étant avec les membres de ces sociétés, que si j’avais été contre eux. J’avais déjà réussi en 1848 ; je croyais pouvoir réussir encore.

— Vous aviez dit de faire feu sur ceux qui ne voudraient pas marcher.

— J’avais dit, tout au contraire, qu’il fallait fusiller sur-le-champ le premier qui tirerait sur les soldats.

Et, alors, redressant sa haute taille, fixant son interlocuteur, et dévoilant ouvertement toute sa pensée :

« Permettez-moi de vous dire maintenant, monsieur le président, continua-t-il, quels sont les principes qui m’ont fait agir.

… Je croyais que la question était la même qu’en 1830 et en 1848. J’avais fait mon devoir à ces deux époques. Je voulais le faire encore. Je croyais que le peuple resterait maître de la position. Je me suis trompé, c’est vrai. Mais je croyais sincèrement que le contraire arriverait, et qu’il y aurait, en France, un mouvement général pour défendre la Constitution.

Je pensais que l’Assemblée elle-même saurait se défendre. Alors, j’ai exposé ma vie comme en 1848, pour éviter des malheurs ; car, je l’affirme, je n’ai jamais été complice de l’assassinat et du pillage. Cette complicité, je la repousse. Je suis parvenu à cinquante-trois ans pur de toute tache. C’est avec une véritable émotion que je déclare ici que je n’ai jamais eu les intentions criminelles que l’on me prête[56]. »

Puis, après quelques instants de silence, reprenant la parole :

« Tout le monde sait, dit-il, les efforts que j’ai faits en 1848 pour éviter les excès qui auraient pu être commis, pour préserver la ville de Béziers de la guerre civile, pour concilier les intérêts, et éviter de donner des armes aux hommes ardents du pays.

— Alors, vous étiez maire de Béziers, interrompit avec autant de tact que de courtoisie le colonel Bauchelet, et vous aviez votre maison à défendre, tandis qu’en 1851 vous attaquiez la maison des autres[57].

Puis, plus loin, à propos de la déposition policière du limonadier Palot, joignant l’ironie à l’insulte :

— A quelle heure vous-êtes vous levé dans la matinée du 4 décembre ?

— A cinq heures et demie, répondit M. Péret.

— Vous me permettrez de vous dire, fit le président Bauchetet, que, pour un général de l’insurrection, vous étiez bien négligent. N’éprouviez-vous pas le besoin de savoir ce qui se passait au cimetière Vieux, où l’on se réunissait depuis plus de deux heures ?

 

L’interrogatoire des accusés terminé, le défilé des témoins à charge commença aussitôt.

Comme s’ils obéissaient à un mot d’ordre donné d’avance, presque tous, depuis le sous-préfet Collet-Meygret jusqu’au grotesque épicier Gabaldo[58], en passant par le procureur de la République Mestre, par le commissaire de police Peyre, par le maire Lognos, par le propriétaire Marc-Hain, par le médecin Lacroix, etc., déclarèrent, avec une imperturbable assurance, « que le but du soulèvement des insurgés était uniquement le meurtre, le pillage, le viol, l’incendie, la dévastation, le massacre des riches, l’extermination de ceux qui portaient un habit ou un paletot, qui possédaient un champ ou une maison, enfin, une vraie jacquerie. »

A ce propos, M. Péret ne put s’empêcher de s’écrier :

« Comment moi, qui suis propriétaire, moi qui compte dans ma famille, parmi des amis, des gens qui portent habits et paletots, qui possèdent terres et maisons, comment aurais-je pu donner des ordres pareils ? »

Seul le docteur Perréal sut rendre pleine et entière justice au passé de M. Péret.

Le commissaire du gouvernement, le major Bourrely, se levant de son siège, prit alors la parole.

Il commença ainsi qu’il suit :

« Le 4 décembre dernier, la ville de Béziers s’éveillait au milieu des horreurs de la guerre civile…

Six mille hommes déterminés entraient dans ses murs, tous armés de fusils, pistolets, sabres, et d’une foule d’autres armes meurtrières qu’avaient imaginées les instincts féroces des hommes de l’insurrection.

Mais si le bras de la Providence est venu arrêter le torrent déchainé, si la ville de Béziers a pu échapper à l’œuvre de destruction et de mort, que l’héroïque résistance de M. le sous-préfet, et la conduite toute de dévouement et de courage de M. le commissaire de police Peyre, reçoivent ici un éloge mérité…[59] »

Finalement, M. le commissaire rapporteur, le commandant Bourrely, concluait à la condamnation à mort des quatorze accusés.

Pendant le prononcé de ce réquisitoire, aussi empathique qu’impitoyable, comme pendant toute la durée des débats, l’attitude des prévenus, celle surtout de Salvan, ce jeune tonnelier de vingt-huit ans, fut, en général, très ferme et très digne.

Quelques-uns faiblirent pourtant, et rejetèrent sur M. Péret la responsabilité de l’affaire.

L’agent de remplacement Crassous, se faisant l’écho des calomnies du commissaire de police Peyre, osa même dire que le mobile qui avait fait agir M. Péret, c’était le désir d’avoir des places[60]. Au lendemain de la défaite, la bassesse humaine reprend le dessus.

Ajoutons que jamais terreur plus effroyable, jamais répression plus implacable, n’écrasèrent un pays, comme le fut la France après le coup d’État de décembre 1851.

Dans le département de l’Hérault, notamment, une véritable chasse à l’homme fut organisée à travers les campagnes, par ordre du général Rostolan[61], l’ancien instaurateur de la justice papale, à Rome, en 1849.

Autour de l’étang de Capestang, dans les carrières de Roujan, parmi les forêts des montagnes Noires, où s’étaient réfugiée la population ouvrière de Bédarieux, presque toute entière, les soldats du coup d’État traquaient et fusillaient les républicains, comme l’on traque et fusille une troupe de lapins.

La défense fut molle, insignifiante, effacée, comme si aucune voix mâle n’eût osé retentir devant ces sabres assis.

Le tribunal se retira pour délibérer.

Il revint bientôt avec son verdict sans appel.

Déclaré chef de l’insurrection, M. Péret n’échappa à la mort, qu’à une voix de faveur.

Avec Coutelou, Gallibert, Boyer, il fut condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée, et aux frais de la procédure.

Sallèles, Marme, Salvan furent condamnés à la déportation simple.

Farret, Cœur-d’Acier, Crassous, à dix ans de détention.

Enfin, quatre condamnations à mort étaient prononcées contre les auteurs présumés du meurtre de MM. Vernhes et Maury.

Telle fut l’issue de ce premier procès militaire qui avait tenu en émoi, pendant près de trois semaines, tout le département de l’Hérault.

 

 

VII

 

La sentence fut lue, dans la cour de la citadelle, aux condamnés rassemblés ; puis on les réintégra dans leurs cellules.

Peu de temps après, M. Péret était transféré dans la prison centrale d’Aniane. Il y resta six mois, soumis au même régime que les voleurs et les assassins. De là, on le conduisit dans les casemates du fort Lamalgue, près de Toulon, pour y attendre, avec ses compagnons de déportation, le jour de son embarquement pour Cayenne.

Tant de sympathies s’attachaient à la personne de M. Péret, tant de respect, même de la part de partisans du coup d’État, entourait sa vie, si pleine d’honneur et de dévouement, qu’une tentative d’évasion lui fut ménagée, alors qu’il se trouvait encore à la citadelle de Montpellier.

Par dignité, par fierté, et aussi, comme il le dit lui-même, pour ne pas compromettre la position du concierge de la prison, qui, durant les longs mois de détention, lui avait témoigné quelques égards, M. Péret refusa d’y donner suite.

Les malheureuses familles des condamnés, pendant ce temps, ne demeuraient pas inactives. Sous le coup d’une séparation éternelle, elles tentèrent de faire appel à la pitié de celui qui s’était arrogé sur la France, un pouvoir absolu. Ardemment sollicités par leurs proches, les condamnés se décidèrent à adresser une demande de grâce collective, au futur empereur.

Quelle que fût, tout d’abord, la répugnance de M. Péret pour cet acte de soumission, il ne pouvait pourtant pas, dans l’intérêt même de ses compagnons d’infortune, se tenir à part, et sembler désapprouver leur démarche. Il signa avec eux.

Qui pourrait lui en faire un crime ? Quand un pays tout entier s’abandonne aussi misérablement que la France de ce temps, à des parjures, à des scélérats, à des ruffians, perdus de dettes et de débauches, les mains teintes de sang innocent, quelle nécessité de laisser lentement consumer ses jours, au fond d’une geôle, loin de toutes ses affections, sans pouvoir être utile à personne ?

La demande fut portée au conseil du Président. Le ministre de la justice Abbatucci[62] fut d’avis de l’accueillir. Il proposa de commuer[63] la peine de la transportation à vie, en quinze années de travaux forcés, ajoutant « que ces gens seraient trop heureux d’en être quittes pour quelques années de bagne, au lieu de la déportation perpétuelle. »

A cette nouvelle, les condamnés, exaspérés, réclamèrent énergiquement l’application de la première peine. Finalement, leur condamnation fut commuée en quinze ans de transportation[64].

Quinze années de Cayenne !

La clémence des vainqueurs se donnait en vérité beau jeu. Avec le régime inouï qu’ils préparaient pour les condamnés politiques, ils savaient bien que nul d’entre eux, les quinze ans écoulés, ne serait à même de profiter du bénéfice que la magnanimité du prince semblait si généreusement leur accorder. Les mauvais traitements, la mauvaise nourriture, les fièvres malignes devaient avoir raison, en trois ou quatre ans au plus, des natures les plus résistantes, des tempéraments les plus énergiques et les plus solidement trempés[65].

De son côté, le jeune fils de M. Péret, à peine sorti du collège, faisait à Paris mille démarches pour obtenir, sinon la grâce entière, tout au moins un adoucissement marqué au sort horrible qui menaçait son père.

Il put enfin parvenir auprès du secrétaire de Son Excellence M. le duc de Morny.

Il lui exposa la vie toute de probité de son père, son âge avancé, le désespoir des siens, les services signalés qu’il avait rendus à la cause de l’ordre, en des circonstances critiques. Il fit appel à sa pitié, et le supplia d’intercéder en faveur de l’ancien maire de Béziers.

Le secrétaire voulut bien en référer à Son Excellence.

« Vous direz à ce jeune homme, répondit hypocritement M. le duc de Morny, en imbibant son mouchoir de batiste d’un flot d’essence parfumée, que je suis vraiment désolé qu’il ne soit pas venu me trouver, avant la condamnation de son père. Nous l’aurions gracié. Aujourd’hui, vous concevez, il a été jugé par un conseil de guerre. Nous avons les mains liées. Nous ne pouvons rien faire. Il nous est absolument impossible de revenir sur la décision rendue par ces magistrats. »

Au fond, M. le duc de Morny, comme M. Louis Bonaparte, son frère, avait en détestation profonde les hommes du caractère de M. Péret ; ces bourgeois aisés, honnêtes, intelligents, instruits, influents, qui, au lieu de travailler avec la bande, d’aider à crocheter les serrures, de faire avec eux l’escalade des lois, d’égorger impitoyablement au coin des rues et le long des chemins, avaient tenté de résister à leur coup d’État.

C’étaient, pour eux, les pires des ennemis, les plus redoutables des adversaires, bien autrement à craindre, et que les ouvriers, et que les malfaiteurs eux-mêmes. Car ceux-là ne se payaient pas de mots. Il n’était pas aisé de les abuser avec des phrases à effet, de les terrifier par des fantasmagories de spectres rouges, de les affoler par des appréhensions de partage des biens. Ils voyaient clair dans leurs affaires. Ils savaient que penser du désintéressement, de l’honneur, de la probité de la horde d’aventuriers. Ils jugeaient à son prix cette mascarade ignoble de sauveurs de la société, de restaurateurs de l’ordre, de défenseurs de la religion, jouée, avec une impudence sans égale, par les plus vils et les plus cyniques d’entre les chenapans : capables, par cela même, de dessiller peu à peu les yeux de cette foule aveugle et stupide qui se laisse mener ainsi qu’un troupeau de bêtes, et dont il était urgent de se débarrasser au plus vite.

 

 

VIII

 

Le 25 avril 1853, treize mois après le jugement de Béziers, M. Péret descendait du fort Lamalgue entre une nuée d’argousins, pour être conduit au bagne de Toulon, en compagnie de ses co-accusés, et de la foule des républicains que les conseils de guerre et les commissions mixtes, fonctionnant depuis plus d’un an dans le midi de la France, avaient condamnés à la transportation[66].

La tête et la figure rasée, coiffé d’un lourd bonnet de laine, vêtu d’une blouse et d’un pantalon de toile grise grossière, marqués de la lettre P, ce qui signifiait condamné politique, il était embarqué sur le transport l’Allier, à destination de Cayenne.

Ce n’était plus un homme, c’était un chiffre. M. Péret, l’ancien magistrat, M. Péret, l’homme intègre, le grand citoyen, ne s’appelait plus M. Péret : c’était le N° 252.

Il y avait nombreuse société sur le transport l’Allier. Outre les républicains transportés, on comptait pas mal de repris de justice, et plusieurs centaines de forçats.

Pêle-mêle, en quelque sorte, séparé seulement par un simple grillage, selon la catégorie, le pied emprisonné dans un anneau de fer rivé à une lourde barre, tout ce monde fut entassé dans un entrepont, mesurant à peine un mètre et demi de hauteur, et ne recevant d’air que par la cage d’escalier.

Des gardes-chiourme et des gendarmes, la trique et le sabre au poing, montaient sans interruption la garde dans cet entrepont ; et de petits fauconneaux, chargés à mitraille, leur gueule hideuse tendue du côté des captifs, étaient prêts à envoyer, à tort et à travers, leur salutation sanglante parmi les groupes, à la moindre apparence de tumulte.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur les souffrances qu’eurent à endurer M. Péret et ses compagnons d’infortune, au milieu de cette promiscuité infâme des voleurs et des assassins, sur l’insuffisance et la mauvaise qualité de la nourriture qui leur était jetée plutôt que distribuée, sur l’horreur de la gamelle commune et du charnier pour se désaltérer, sur l’étroit espace où ils étaient parqués, assis sur le plancher, dans un entremêlement impossible, soumis au tangage du navire, et roulant les uns sur les autres, au moindre gros temps, sans pouvoir changer de place.

Nous ne parlerons pas non plus de l’horrible état de saleté corporelle qu’il leur fallait endurer, rongés par toutes les vermines. Nous ne dirons rien encore de l’infection constante où ils étaient obligés de vivre, parmi des déjections de toutes sortes ; semblables aux plus immondes des animaux. On trouvera tous les détails relatifs à ce sujet, ainsi qu’au traitement des prisonniers au fort Lamalgue, dans le livre intitulé Paris à Cayenne, de l’héroïque Charles Delescluze.

 

 

IX

 

Après soixante-treize jours de ce supplice, le 6 juillet suivant, M. Péret et ses compagnons de captivité arrivaient devant Cayenne.

Sans délai, les forçats furent transférés à l’île que l’on appelait Royale.

Quelques jours ensuite, les repris de justice et les condamnés politiques partaient pour une autre île, de quatre cents mètres de long sur cent mètres de large, nommé l’îlot la Mère, et située à sept lieues environ, à l’est de Cayenne.

Jusqu’ici, ce n’est que par des extraits de journaux, par des fragments de correspondance publiés à l’étranger, que le public a eu connaissance des tortures sans nom infligées aux malheureux transportés politiques, par la meute bonapartiste, par le ministre de la marine Ducos, et son digne représentant, le directeur des pénitenciers à Cayenne, M. Gauthier de la Richerie[67], le Chat-tigre, comme l’appelaient les détenus.

Comme si ce n’était pas assez, pour ces infortunés, de l’éloignement à toujours du sol de la patrie, de la privation de leur liberté, de la ruine de leur fortune, des la perte de leurs affections, de la séparation éternelle de leur famille, on osait y ajouter la livrée du bagne, les travaux forcés sous un climat meurtrier[68], la domination des garde-chiourme, le quart de ration, les fers, le cachot, le carcan[69], jusqu’au knout.

Ainsi l’on sait, par le journal anglais, le Morning advertiser, que les transportés mouraient comme des mouches, dans les différents établissements pénitentiaires où ils avaient été placés[70], à tel point que l’on ne sonnait plus, faute de temps, la cloche des funérailles.

On sait que le professeur Gerbet, ex-commissaire de la République, était devenu fou à force de souffrir ; que Chaubard, du département de la Nièvre, et ses deux fils, étaient morts ; que tandis que M. Millelot[71], l’ancien président du tribunal de commerce de Clamecy, et son plus jeune fils[72], était étendus sur un lit de souffrance, prêts à rendre l’âme, l’aîné, accusé d’avoir voulu s’évader, expirait sous les coups de corde des garde-chiourme de M. Gauthier de la Richerie, et cent autres faits pareils. Mais ce ne sont là que des détails isolés.

Nous avons sous les yeux une lettre de M. Péret, la seule qu’il ait pu faire parvenir en France sans subir le contrôle de l’autorité, où cet homme de bien raconte simplement, naïvement même, dans tout son jour et dans toute son horreur, sans déclamation vaine, sans récriminations inutiles, avec la vaillance d’une grande âme qui ne se laisse point abattre par l’adversité, avec la sérénité du juste qui sait qu’il souffre pour le bon droit, la situation qui fut faite à Cayenne aux transportés politiques de décembre, aux défenseurs des lois de leur pays.

Cette lettre, qui n’était pas destinée à la publicité, nous semble être d’une telle importance, non seulement comme page historique, mais encore comme avertissement à la France, du sort réservé à l’élite de ses enfants, dans la cas d’une restauration monarchique quelconque, que nous n’hésitons pas à la publier presque dans son entier.

Voici la lettre de M. Péret :

 

 

X

Historical map showing Île Royale and Île du Diable in French Guiana with labeled harbors and structures.

Ile Saint-Joseph[73], dans la Guyane française, 27 février 1854

 

Mon cher F…,

« Je profite de l’occasion du porteur de la présente, qui se trouvait dans la même île, et qui a bien voulu se charger de la lettre, pour t’exposer la véritable situation où nous nous trouvons.

Si j’ai été réservé dans ma correspondance, tu as dû en comprendre le motif. Nous avons la certitude qu’une grande partie de nos lettres ne parviennent pas à leur destination, et que nous ne recevons pas toutes celles qui nous viennent de France.

A l’îlot la Mère, comme je te l’ai dis ans plusieurs de mes lettres, nous étions assez bien ; nous ne faisions presque rien de toute la journée ; nous pouvions nous promener dans toute l’île ; chacun pouvait cultiver un petit jardin, qui produisait assez de jardinage pour varier les vivres que l’on nous donnait. Nous faisions toutes sortes de jardinage, nous semions des haricots, des courges, des tomates, des choux, des radis, de la salade, enfin toutes les graines que nous possédions.

Nous avions en outre des poules que nous avions commencé à faire couver. Nous avions déjà des petits poulets. Nous ne leur donnions rien à manger. Ils se nourrissaient de la vermine qui se trouvait dans le bois. Comme il ne fait jamais froid, les poulets venaient dans toutes les saisons.

Nous avions aussi une cantine, où nous pouvions acheter tout ce que nous voulions ; du café tous les matins. Nous pouvions allumer des feux en plein air, pour cuire tout ce qui nous convenait.

Si tu avais vu cela, c’était comme les gitanos qui sont sous le pont de Béziers. Chacun faisait sa fricassée ; mais enfin nous vivions.

Le séjour dans cet endroit n’a pas été long. Nous n’y sommes restés que quarante-cinq jours. Pendant ce temps, un conflit s’éleva entre le commandant de l’îlot la Mère, et quelques mauvaises têtes de nos compagnons d’infortune.

Un détenu politique se trouvait malade à l’hôpital. Un de ses amis fut le voir, et lui porta une tasse de café. Un infirmier l’aperçut, et lui fit renvoyer le café, en lui disant qu’il était défendu de rien introduire dans l’hôpital, sans autorisation.

A ce propos, une discussion s’éleva entre l’infirmier et le détenu. L’infirmier porta plainte au commandant, nommé M. Barbé. Celui-ci fit mander le détenu, qui avait voulu introduire du café dans l’hôpital, sans permission. Ce dernier refusa de se présenter devant le commandant. Alors le commandant envoya des gendarmes pour le prendre. Une trentaine de détenus politiques s’opposèrent à ce que l’on emmenât leur camarade. De là, un conflit, qui aurait pu avoir des suites fâcheuses. Heureusement, il n’en fut rien.

Le lendemain, M. le gouverneur arriva avec la force armée, et emmena avec lui, à Cayenne, les trente détenus qui s’étaient opposés à l’arrestation de leur camarade. On les garda une vingtaine de jours en prison, à Cayenne ; puis on les ramena encore à l’îlot de la Mère.

On mit l’îlot de la Mère en état de siège, et l’on fit passer devant un conseil de guerre, qui se tint à l’îlot de la Mère, les trente détenus. Il y en a eu deux de condamnés, je crois, à quelques années de fers ; deux ou trois à un an d’emprisonnement, et le reste fut acquitté.

Voilà tout ce qui s’est passé au sujet de ce conflit, dont on a fait tant de bruit en France.

Quelque temps après, on trouva dans l’île, au bord de la mer, un canot à moitié construit. Sans nul doute, c’était pour s’évader ; car il est facile, pourvu qu’on puisse avoir un canot, de gagner les terres de la Guyane hollandaise, qui se trouve à cent lieues de distance environ de Cayenne, et rien qu’en suivant toujours la côte.

Peu de jours ensuite, tous les détenus politiques, au nombre de deux cents, furent embarqués pour aller à l’île Saint-Joseph[74]. Nous laissâmes à l’îlot de la Mère, deux cents repris de justice, qui y étaient avec nous.

Sur ces deux cents politiques, il y en a cent qui ont été jugés par les commissions mixtes de France, ou qui n’ont pas subi de jugement ; quatre-vingts, qui ont été condamnés par les conseils de guerre ; et trente, qui étaient avec nous au fort Lamalgue. Ce sont des condamnés de juin 1848. Ils avaient été envoyés en Afrique, à cette époque. On les a transportés de là dans la Guyane, les uns pour avoir voulu s’évader d’Afrique, les autres pour insubordination.

Le jour de notre arrivée à l’île Saint-Joseph, on nous fit tuer toutes les poules et tous les poulets que nous avions apportés avec nous de l’îlot la Mère. Il nous fut rigoureusement défendu de rien faire cuire.

Nous ne pouvons jamais nous promener dans l’île. A peine si nous avons la faculté de circuler autour des cases. Nous n’avons pas non plus l’autorisation de faire des jardins. Nous sommes logés, comme à l’îlot de la Mère, dans des baraques en bois, où nous avons pour toute place, pour nous coucher, cinquante centimètres de large. Sur ce large, il nous faut mettre nos malles sous le hamac, qui est suspendu par des crochets de fer, comme à bord des vaisseaux.

Le matin, à cinq heures, nous sommes obligés de nous lever. On nous donne un peu de bouillon de haricots ou du bouillon de riz ; et, avec ce bouillon, dans lequel on peut tremper un peu de pain, on est obligé de travailler quatre heures d’un travail dur et pénible, soit à cause de la grande ardeur du soleil qui nous tue, soit à cause de l’excessive surveillance qui règne autour de nous, sans pouvoir prendre, pendant les quatre heures un quart de travail, un seul moment pour respirer.

A onze heures et demie du matin, on nous donne encore du bouillon de haricots, et quelques haricots qu’on ne mange jamais, à cause de leur mauvais qualité, ou bien parce qu’ils sont trop durs.

Le soir, à cinq heures, on nous donne encore du bouillon de haricots ou du riz ; deux fois par semaine du lard salé qu’on ne mange presque jamais, et deux ou trois fois par semaine de la viande fraîche. Nous avons un demi-litre de vin par jour, et la moitié d’un pain ordinaire, c’est-à-dire la moitié d’un pain de trois livres.

Pendant quelque temps, l’on nous donnait trois fois par semaine du coiq. C’est le résidu de la racine d’un arbre, d’où l’on tire de la farine pour faire une espèce de galette qu’on appelle cassade[75], et le résidu coiq[76]. C’est un résidu comme celui du maïs, mais personne n’en pouvait manger. Chaque fois qu’on nous donnait ce coiq, on ne nous délivrait qu’un quart de pain par jour ; de sorte qu’une grande partie des hommes jeunes souffraient de la faim[77]. Il y avait déjà quelque temps qu’on n’en donnait plus ; mais à présent on a recommencé à nous en distribuer.

A cinq heures trois quarts du matin, on bat le tambour pour aller au travail. Il ne fait pas encore bien clair, car les jours sont égaux toute l’année. A six heures du matin, le jour commence, et il finit à six heures du soir.

Il y a des garde-chiourme pour nous surveiller, pendant tout le temps du travail. Ce sont les gardes qui gardent les forçats à l’île Royale, qui n’est séparée de nous, par la mer, que d’une portée de fusil à balle.

Chaque gardien a sous sa surveillance de vingt à vingt-cinq hommes. Les uns piochent la terre, les autres coupent du bois, les autres construisent des murailles en pierre sèche. On ne sert de chaux que pour les choses indispensables. Il n’y a pas de pierre calcaire dans toute la Guyane, de sorte que l’on est obligé de faire venir de France, dans des barriques, de la chaux éteinte, et l’on ne se sert de chaux que pour le strict nécessaire. Enfin, nous sommes tous aptes, ou à peu près, à faire toutes sortes d’états. Un notaire construit des murailles ; un médecin cultive la terre ; moi-même, dès le principe, j’étais occupé à faire des murs de soutènement, ce que nous appelons, chez nous, des relevées en pierre pour soutenir les terres.

Quant aux revenus de la terre, jusqu’à présent il n’y en a pas l’ombre, et il n’y en aura jamais. On a planté seulement des bananiers, et semer du maïs. Tous les travaux de la terre sont absolument nuisibles, selon moi, à la santé de l’homme, à cause des fortes chaleurs que l’on est obligé de supporter pendant toute la journée.

Quant aux habillements, on n’a pas encore donné d’effets, ou l’on a donné qu’en très petite quantité. Pour moi, je n’ai reçu que deux vestes en toile, un chapeau de paille et une paire de guêtres.

Il y en a qui sont obligés d’aller travailler sans souliers ; d’autres qui n’ont qu’un pantalon tout déchiré ; d’autres n’ont pas de chemise. Il y a quelque temps on distribua quelques effets vieux. C’étaient des dépouilles des forçats morts. On y avait mêlé quelques effets neufs, tels que des petites vestes en toile.

Le samedi est consacré au lavage des cases. Nous sortons toutes nos malles, et nous lavons le plancher des cases avec l’eau de la mer. A près quoi, chacun s’occupe à laver son linge sale de toute la semaine.

Le dimanche, nous passons la revue du commandant ; nous allons à la messe, et puis nous sommes libres de nous promener autour des cases le reste de la journée.

Tous les jours, à neuf heures du matin, un médecin arrive de l’île Royale, où sont les forçats, pour aller passer la visite de ceux qui sont malades. Lorsqu’un homme est reconnu bien malade, on l’envoie à l’île Royale, à l’hôpital. Il y a une salle à part des forçats.

Si le médecin ne reconnait pas qu’un homme est bien malade, il est obligé de travailler comme les autres. Si ses forces sont épuisées, et qu’il ne puisse plus travailler, on le met au cachot, avec vingt-cinq livres de fers aux pieds, au pain et à l’eau, jusqu’à ce que le médecin le reconnaisse malade.

Il y en a un, entre autres, que l’on fit sortir de l’hôpital, en disant qu’il n’était pas malade. Au bout de deux jours, on le renvoya mourant à l’hôpital, et le surlendemain il mourut.

Depuis six mois que nous sommes dans l’île Saint-Joseph, il est déjà mort une vingtaine de transportés ; et, d’après le calcul que nous avons fait, si nous restons encore quatre ans dans la Guyane, aucun de nous ne sera vivant.

Lorsqu’un homme meurt, on lui attache une corde aux pieds, avec une pierre, puis on le jette à la mer. C’est le sort réservé à tous les militaires, et à tous les forçats qui meurent dans l’île.

Il y a neuf ou dix de nos compagnons à qui l’on a mis, à chacun, une chaine en fer de deux mètres cinquante de long, et un boulet au bout de la chaine ; le tout pesant au moins trente-cinq livres. Ce poids ne les quitte ni la nuit, ni le jour. Ils sont obligés de travailler avec ces entraves.

Si un garde-chiourme vous aperçoit debout, pour respirer un peu, il vous prive de vin pour quatre ou cinq jours. Le travail le plus rude, c’est celui des transportés qui traînent des brouettes, pendant les quatre heures un quart de travail. Ils sont obligés de marcher toujours, sans pouvoir s’arrêter un seul moment.

J’oubliais de te dire que le travail commence le matin, à cinq heures trois quarts, jusqu’à dix heures ; et, le soir, depuis une heure trois quarts, jusqu’à cinq heures du soir ; ce qui fait, en tout, sept heures et demie de travail par jour, sans pouvoir même, durant le travail, prendre un morceau de pain pour manger.

On nous a retiré la cantine, qui venait vendre trois fois par semaine. Nous sommes obligés de nous suffire avec les vivres qu’on nous distribue.

On nous a seulement donné l’autorisation de tuer les rats. Aussi, si tu voyais comme ils sont recherchés avec avidité. C’est la seule chose qu’on nous permette de faire cuire.

Nous avions fait quelques petits bancs en bois pour nous asseoir. On nous les a brûlés, de sorte que nous sommes obligés de manger par terre.

Il y a quelques jours, on nous a fait délivrer des effets. Mais quels effets ? Tu auras de la peine à le croire. Dernièrement, on a retiré aux forçats tous leurs vieux vêtements ; on les a habillés à neuf ; et on nous a forcé de prendre leurs dépouilles. Ce sont des chemises en laine toutes crasseuses et toutes rapiécées, des pantalons tout sales et tout déchirés. Les seuls objets portables qu’on a donnés, ce sont des souliers neufs, quelques chemises et des chapeaux de paille.

Il y a quelque temps, l’on nous prescrivit de déposer entre les mains des autorités tout l’argent que nous possédions. J’ai été obligé de leur remettre 180 francs. J’ai caché ou prêté le restant. Tous les mandats envoyés de France, par la poste, à tous les détenus politiques, on en a gardé le montant, on ne leur remet, sur ces mandats, que trois francs par mois, pour s’acheter seulement de l’encre, du papier et du fil.

Aussi, sur deux cents politiques que nous sommes, il y en a toujours la moitié qui sont invalides. En général, on ne voit que des cadavres qui marchent.

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Si je n’avais été pressé pour faire ma lettre, je t’aurais encore donné d’autres détails qui échappent à ma mémoire.

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Adieu, mon cher F… Rassurez-vous sur ma position. Comme je te l’ai dit souvent, elle n’est pas aussi mauvaise que vous auriez pu le supposer. Jusqu’à présent, j’ai eu le bonheur de ne pas avoir été malade. Je me porte bien, et j’espère que je supporterai ma captivité jusqu’à ma délivrance, avec le même courage et la même santé que j’ai eus jusqu’à présent.

… Si le porteur de cette lettre vient la remettre lui-même, reçois-le comme un véritable ami. Il pourra te donner tous les détails sur notre position, puisqu’il est resté longtemps avec nous. Embrasse pour moi toute ma famille. N’oublie pas surtout ma fille chérie.

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XI

 

Cependant les jours, les semaines, les mois, les années s’écoulaient, et aucun changement n’était apporté dans la situation de M. Péret.

C’était toujours le n°252. Il habitait toujours l’île Saint-Joseph. Il portait toujours le vêtement des condamnés. Il était toujours astreint au régime des travaux forcés, sous la surveillance des garde-chiourme.

Nul ordre de France n’avait été transmis prescrivant quelque allègement au sort qu’il subissait. Évidemment il y avait parti pris de le laisser périr dans ce lieu maudit.

Vers la fin de 1855, pourtant, soit qu’il eût été réclamé par un habitant de la ville, soit que sa bonne conduite lui eût valu la faveur de l’autorité, M. Péret fut interné à Cayenne.

Ce n’était certes pas la liberté. On ne pouvait sortir de son habitation, le matin, qu’à une certaine heure. On devait être rentré le soir à une autre heure déterminée, après avoir passé à l’appel. Il était interdit, sous les peines les plus dures, de s’éloigner au delà d’une certaine limite. Mais, enfin, on était redevenu un homme. On ne portait plus un numéro. On n’était plus forcé de revêtir les défroques grasses des forçats. On n’était plus soumis à la vie et à la gamelle commune. On n’était plus conduit au travail, sous un soleil de feu, comme les derniers des criminels. Avec quelques ressources personnelles, malgré toutes les restrictions apportées à ses coudées franches, il était encore possible de vivre.

Dès que M. Péret eut acquis la conviction que le gouvernement tutélaire, sous lequel florissait alors la France, avait résolu de le laisser mourir en Guyane, sa pensée se tourna aussitôt, comme celle de tous les détenus au surplus, vers une tentative d’évasion.

Possesseur d’une assez forte somme, il eût pu, sans grande difficulté, vraisemblablement, débattre son passage avec l’un des caboteurs qui viennent faire du commerce dans le port de Cayenne, et assurer sa fuite. Mais, dans une pensée généreuse, M. Péret ne séparait pas son sort de celui de ses compagnons d’infortune.

Recouvrer sa liberté, échapper à la guillotine sèche de Cayenne, c’était bien, se disait-il. Faire participer à cette libération un certain nombre de déportés, auxquels l’exiguïté de leurs ressources pécuniaires interdisait toute espérance de ce genre, c’était mieux encore, ajoutait-il.

M. Péret avait retrouvé à Cayenne, Gallibert et Boyer, condamnés comme lui à la transportation à vie, par le conseil de guerre jugeant le soulèvement de Béziers ; puis, un nommé Pech[78], de Capestang, jeune cultivateur, condamné quelques mois plus tard à la même peine, par le même conseil de Montpellier. Il avait, de plus, lié connaissance avec deux autres transportés : Bret (de la Drôme)[79] et Couderc (de Paris)[80].

Il s’ouvrit à eux de son dessein. Il est superflu de dire si tous l’acceptèrent avec enthousiasme.

Une embarcation solide, gréée pour une longue traversée, fut aussitôt commandée par M. Péret à un constructeur du port.

A jour fixe, elle devait être terminée, quitter tranquillement la rade, comme pour une promenade, munie de tous les objets indispensables à un voyage d’assez long cours ; puis être conduite, sans délai, dans une petite crique solitaire et sauvage, située non loin du morne de Bourda, à deux kilomètres de la ville.

Ce jour tant désiré arriva enfin. C’était le 14 octobre 1856[81].

Pour ne pas éveiller l’attention des agents du gouvernement, les fugitifs conviennent de ne s’embarquer que le soir, vers dix heures, à la marée haute.

Au coup de canon de sept heures et demie, ils paraîtront à l’appel, comme d’habitude. Ils rentreront sur-le-champ dans leur domicile. Ils se rendront à la crique isolément. On n’arrêtera point de pilote, dans la crainte d’être dénoncés à l’autorité. L’un deux prendra la barre. On fera voile aussitôt pour la pleine mer, afin d’éviter de passer devant Cayenne. Le lendemain, au matin, on aura doublé les îles du Salut ; et, trois ou quatre jours après, on sera libre sur la terre hollandaise.

Le ciel très pur, jusqu’alors, s’était subitement couvert de sombres nuages. La mer grondait dans le lointain. De larges gouttes de pluie commençaient à tomber.

Prévoyant un ouragan formidable, le commandant du port avait donné l’ordre de ne laisser sortir aucune barque de pêcheur ; et les navires en rade avaient mouillé deux ancres.

Rien n’arrête les fugitifs. Ce mauvais temps semble seconder leur projet. Au bout de la tempête est la liberté.

A neuf heures du soir, ils quittent séparément leurs demeures, emportant seulement quelques vêtements. Ils se glissent avec précaution dans l’ombre, le long des maisons et des jardins. Ils parviennent à sortir de la ville sans avoir été remarqués. Par des sentiers infréquentés, tous les six arrivent à la crique.

La chaloupe est là qui les attend, sautant éperdument sur les flots, pourvue de vivres, de deux bouteilles de rhum, de deux petits barils d’eau douce, et munie d’une boussole.

La mer est de plus en plus mauvaise ; le ciel devient de plus en plus noir. Pas une étoile au-dessus de leurs têtes pour les guider dans leur entreprise.

N’importe ! Pleins d’ardeurs et d’espérance, ils s’élancent dans l’embarcation. La voile est tendue ; l’amarre détachée ; Couderc tient le gouvernail, et les voilà partis à la grâce de Dieu.

Mais le vent de mer est si violent, les vagues sont si grosses et si fortes, qu’ils leur est impossible, comme ils l’avaient résolu, de gagner le large.

Pendant toute la nuit, au milieu d’une obscurité compacte, ils errent à l’aventure, ballotés par les flots furieux, ayant fort à faire de se maintenir à une certaine distance du rivage.

Pour comble de disgrâce, M. Péret, pris d’un mal de mer intense, est obligé, malgré toute son énergie et tout son courage, de se laisser choir au fond du canot.

Le jour paraît enfin. Le ciel a repris sa sérénité accoutumée. Un soleil radieux se lève à l’horizon, réchauffant leurs membres glacés par l’ondée. La tempête a quitté les régions de l’air ; mais la mer est toujours irritée.

Où sont-ils ? Ils ont bien de la peine à s’y reconnaître. Ont-ils doublé les îles du Salut ? Oui, ce semble. Sont-ils dans la direction de Paramaribo, la capitale de la Guyane hollandaise ? Tout porte à le croire ; car l’on aperçoit, par échappées, à deux lieues environ, vers la gauche, une longue ligne bleuâtre, qui ne peut être que le continent. Courage ! Bon espoir ! Encore quelques heures de fatigue, encore quelques efforts, et l’on touchera au port, et l’on sera tout à fait libres, loin des geôles de M. Bonaparte.

Mais sur cette mer houleuse et démontée, comment se diriger avec quelque certitude ? Le vent souffle bien fort arrière, il est vrai, poussant les fugitifs dans la bonne voie ; mais un cercle menaçant de vagues énormes, sans cesse renouvelées, enveloppant de toutes parts la chaloupe, semblable à une coquille de noix perdue au fond d’un gouffre, empêche de voir à cent pas devant soit.

Ils en étaient là de ces propos et de ces perplexités, assez inquiets, manœuvrant au hasard, le pilote improvisé tenant toutefois la barre aussi droite et aussi ferme que possible, quand, tout à coup, une lame monstrueuse, écumante, inattendue, se dresse brusquement par derrière comme une muraille mobile, s’abat, se déroule, soulève l’embarcation à la poupe, et l’emporte avec elle, ainsi qu’un fétu de paille, dans sa course frénétique.

Au même instant, le cercle de vagues se déchire. A quelques centaines de mètres, sur la gauche, une bande blanchâtre apparaît, émergeant, sinistre, au-dessus de l’azur sombre de la mer.

Ce sont les récifs de Malmanoury ; la Roche Grise, comme l’appelaient les détenus de l’île du Diable.

En une seconde, sans qu’il soit possible d’opposer la moindre résistance, le canot est précipité sur ces rocs avec une furie irrésistible. Il est brisé en mille pièces, et tous les fugitifs disparaissent dans les flots.

 

 

XII

 

Pech, Couderc, Gallibert, Boyer savaient nager. Après avoir bu l’onde amère, ils reparaissent au-dessus de l’eau, et parviennent à se hisser sur les roches.

Bret, ramené à la surface par une lame de fond, avait pu saisir une saillie de récif. Il s’y accroche avec toute l’énergie du désespoir, et donne ainsi à ses compagnons le temps de venir lui porter secours.

Quant à M. Péret, il avait disparu.

Vainement Couderc se rejette-t-il à la mer, pour tâcher de l’arracher à la mort. Rien n’apparaît au sein des flots.

Couché à l’avant du canot, ayant subi toute la violence du premier choc, sans nul doute M. Péret avait-il été écrasé contre le rocher, puis englouti.

Tous déplorèrent sincèrement cette perte ; car M. Péret, par ses grandes qualités, par sa douceur, par sa patience, par sa bonhomie, par sa générosité, par son esprit de justice, par cette fermeté stoïque avec laquelle il supportait, depuis près de cinq ans, la mauvaise fortune, s’était fait estimer et chérir de tous les déportés ; et c’était à lui, d’ailleurs, qu’ils devaient cette tentative d’évasion qui venait de tourner d’une façon si tragique.

Qu’allaient-ils faire maintenant, perdus au milieu de l’océan, sur cette étroite surface ? Dispersées çà et là au gré des vents, les épaves de l’embarcation ne leur pouvaient plus être, à cette heure, d’aucune utilité.

Ils se trouvaient jetés sur un rocher nu, à plus d’une lieue de la côte, épuisés de fatigue, sans vivres, sans eau, menacés à chaque instant d’être enlevés par les vagues qui déferlaient jusqu’à leurs pieds, en montagnes formidables, exposés sans abri aux rayons d’un soleil des tropiques, dévorés par des nuées de moustiques et de maringouins.

En rôdant sur leur rocher, ils aperçurent quelques huîtres. C’était de quoi tromper un peu leur faim. Ils décidèrent pourtant de n’en manger chacun que six par jour.

La première journée, et la première nuit, se passèrent sans que rien ne vînt changer leur situation.

Vers le milieu du deuxième jour, ils aperçurent, non loin d’eux, une goëlette qui filait vers Cayenne.

Aussitôt, tous ensemble et à tour de rôle, poussant de grands cris, agitant longuement leurs mouchoirs, lui font tous les signaux qu’ils peuvent imaginer. Soit que la goëlette ne les eût pas aperçus, soit qu’elle ne voulût pas se détourner de sa route, ils la virent s’éloigner de plus en plus, puis disparaître à l’horizon.

Le troisième jour, il tomba un peu d’eau. Ils purent alors apaiser leur soif pendant quelques moments. Mais ensuite ils n’eurent plus pour se désaltérer que leur urine, mélangée à l’eau de mer, dont ils humectaient de temps en temps leurs lèvres.

Le quatrième jour, la mer rejeta une petite boîte contenant une bouteille de rhum. Ils eurent encore le courage de n’y pas toucher, la réservant pour soutenir leurs forces, lorsqu’ils auraient épuisé leur provision de coquillages.

Le cinquième jour, la mer s’était un peu calmée. Les flots s’étaient retirés. De distance en distance, à marée basse, on apercevait la pointe des brisants, dont la chaîne s’étend du rocher jusqu’à la terre ferme. Rien n’indiquait que personne songeât à venir à leur secours. Leurs forces s’épuisaient de plus en plus. Leurs corps décharnés avaient grand’peine à se soutenir.

— Mourir pour mourir, dit alors à ses compagnons Pech de Capestang, qui était un excellent nageur, autant vaut tenter l’aventure. Je n’ai pas pour deux liards de forces. Je vais tâcher, néanmoins, de gagner la terre à la nage, en me reposant de temps en temps sur la pointe des récifs que la mer laisse à découvert. J’ai bien la chance, je l’avoue, d’être dévoré en route par quelque requin. Mais, enfin, c’est notre seule chance de salut. »

On peut juger si les malheureux naufragés accueillirent cette proposition avec joie.

Voilà donc Pech qui, des planchettes de bois dont était formée la boîte où se trouvait la bouteille de rhum, le voilà qui se fait des espèces de nageoires qu’il s’attache sous les aisselles. La bouteille de rhum, enveloppée de mouchoirs noués ensembles, est suspendue à son cou, pour lui permettre de reprendre des forces, lorsqu’il se sentira défaillir. Il embrasse ses compagnons, et se jette à l’eau, en se dirigeant du côté de l’embouchure de la rivière Sinnamary.

Pendant trois heures de suite il nagea, tantôt disparaissant dans le creux d’une vague ; et alors ses compagnons, qui le suivaient de l’œil avec l’anxiété du désespoir, se disaient l’un à l’autre : « Il est perdu, et nous avec lui » ; tantôt reparaissant sur la crête des flots ; et alors l’espérance renaissait au cœur des naufragés.

Enfin il touche terre, presque mourant, et reste quelques instants étendu sans connaissance. Il revient à lui. Il rappelle sa pensée fugitive. Il se souvient avoir vu, tandis qu’il abordait au rivage, plusieurs pirogues amarrées tout près du bord. Nul doute. Des cases de nègres, cachées derrière des massifs de palétuviers, doivent se trouver à une courte distance.

Il rassemble toutes ses forces, et appelle à son aide. Ses cris sont entendus. Des nègres accourent auprès de lui, et le transportent dans une de leurs cases, où ils lui prodiguent les premiers soins.

Il leur explique alors ce qu’il a fait, ce qui leur est arrivé, la situation atroce où sont ses compagnons d’infortune ; et il les supplie d’aller les arracher à la mort.

Les nègres hésitent. Le vent avait fraîchi tout à coup. La mer roulait de nouveau des vagues menaçantes. Il y avait un réel danger à s’aventurer au large, sur leurs frêles nacelles.

Vaincus par les instantes prières de Pech, ils se décident pourtant. Deux pirogues sont lancées à l’eau. Quatre nègres vigoureux s’y installent. Leurs bras nerveux font voler leurs légers esquifs à la surface des flots. Ils abordent au rocher.

Une heure après, les cinq naufragés étaient réunis, et se remettaient un peu, dans la case d’un nègre, de leurs longues fatigues et de leurs cruelles souffrances.

Il n’y avait pas de temps à perdre toutefois. Il n’y avait pas à s’endormir dans les délices de Capoue. Les fugitifs étaient encore, par mer, à plus de quarante lieues de la frontière hollandaise. Sur le sol français, à tout instant, ils étaient exposés à être repris. Coûte que coûte, il fallait partir, et sur-le-champ, et sans balancer.

Ils font prix avec les nègres. On va les conduire dans deux pirogues à Paramaribo, la capitale de la Guyane Hollandaise. Les préparatifs sont terminés. Ils sortent de la case pour s’embarquer.

A ce moment paraissent des gendarmes français, faisant leur ronde sur la côte. Tout est fini. Les fugitifs sont cernés, arrêtés. Le surlendemain, ils étaient ramenés à Cayenne.

Remis aux mains de l’autorité, tous les cinq furent condamnés à un mois de cachot ; puis réintégrés dans l’île du Diable. On les avait accusés, de plus, d’avoir assassiné leur camarade.

 

 

XIII

 

Ainsi périt, à deux mille lieues de sa patrie, loin de sa ville natale, loin de sa famille, loin de ses enfants, pour n’avoir pas douté de l’honneur de la France, M. Péret, l’honnête homme, M. Péret, le grand citoyen.

Son corps ne fut pas retrouvé. Aucune pierre tumulaire, nulle croix de bois n’indique au passant que là reposent les restes d’un défenseur du droit et de la loi. De même que, pendant sa vie, il avait été la proie à des carnassiers de Décembre ; de même, après sa mort, M. Péret servit de pâture aux carnassiers de l’océan.

Pendant ce temps, la bande bonapartiste, en France, passait de bons petits moments, comme ces misérables eurent la cynique impudence de le dire, après la catastrophe finale, au milieu du deuil et des ruines sanglantes de la patrie :

 

Et l’archet frémissant fait bondir tout cela !

Bal à l’Hôtel de Ville, au Luxembourg, gala.[82]

 

Pendant ce temps aussi, le sous-préfet de Béziers, le séide du coup d’État, M. Collet-Meygret, prenait son vol vers les plus hautes destinées.

Successivement sous-préfet de Saint-Étienne, Préfet de l’empire[83], puis Directeur de la sûreté générale, Directeur des bureaux de la presse, Commandeur de la Légion d’honneur[84], M. Collet-Meygret, à la fin, s’éleva d’un vol si sublime que, le 19 juillet 1873, et le 14 juillet 1874, il comparaissait devant la juridiction criminelle du département de la Seine, sous l’inculpation de manœuvres frauduleuses, d’escroquerie et de détournement de valeurs, au préjudice d’autrui.

Convaincu de ce chef, convaincu d’escroquerie et d’abus de confiance[85], Hector Collet-Meygret, le favori de l’empire, était condamné à deux ans de prison, à 3,000 francs d’amende, à des dommages-intérêts, à tous les dépens de l’instance[86].

Et, maintenant, battez la grosse caisse, charlatans de l’appel au peuple.

Est-il besoin d’ajouter que les complices du coup d’État, à Béziers, reçurent, comme ailleurs, la récompense de leurs mérites ; que l’on vit briller sur leurs poitrines ce que l’on appelle le signe de l’honneur ; que le commissaire de police Peyre fut décoré ; et Mestre, qui n’était plus malade, décoré ; et le juge d’instruction Daurel, décoré ; et le maire Lognos, décoré[87] ; que le lieutenant-colonel de Montfort est devenu général.

Quant au capitaine Lehongre, capitaine il était, au moment qu’il commandait la fusillade, capitaine il est resté jusqu’au jour de sa retraite, paraît-il.

C’était bien la peine vraiment de faire tirer, à brûle-pourpoint, sur les défenseurs des lois de son pays, pour rester Gros-Jean comme devant.

 

 

Fin d’un bourgeois rebelle

 

[On trouvera en fin de volume un appendice comportant des documents sur la transportation en Guyane]

 

[pages 227 à 243]

 

APPENDICE

 

Lettres de déportés

 

PREMIÈRE LETTRE[88]

 

Au citoyen Louis Blanc.

 

« Saint-Joseph, île du Désespoir,

septembre 1854

 

Citoyen,

Au nom des martyrs républicains de 1848, moi, un transporté de la Guyane française, je vous demande de mettre sous les yeux du monde civilisé, l’indigne traitement auquel nous sommes soumis, à deux mille lieues de notre pays, dans une colonie qu’on appelle française.

Sans nul égard aux lois de la civilisation, en plein dix-neuvième siècle, des hommes qui n’ont commis d’autres crimes, que d’avoir été vaincus en combattant pour leurs droits, sont confinés sur un rocher de l’Amérique du Sud, et traités, dans un climat dévorant, avec plus de cruauté que ne le furent jamais les nègres, pendant la période de l’esclavage.

Accouplés aux plus vils criminels, ils sont soumis aux travaux forcés. Les règlements des galères leur sont appliqués dans tout ce que ces règlements ont de plus rigoureux. Ils portent les vieux habits de ceux des criminels qui sont morts, avec les lettres T.F. ; et le mot galérien est écrit en lettres capitales, sur l’empeigne de leurs souliers.

Comme les galériens, ils ont les cheveux coupés ; et, lorsqu’ils vont à la messe, ils sont réduits à la dégradante obligation de donner le salut militaire au geôlier devant lequel ils défilent.

Comme les galériens, ils sont courbés, huit heures par jour, sans rémunération aucune, sur les travaux les plus durs et les plus dangereux.

Comme les galériens, ils sont sous la main et sous le regard des garde-chiourme, hommes barbares qui les oppriment de toutes les façons inimaginables.

On retient l’argent que leurs familles leur envoient.

La faim s’ajoute au chagrin, et l’influence d’un climat meurtrier à celle des mauvais traitements, trente-cinq cadavres, sur deux cents hommes, ont été dans l’espace de quelques jours, jetés en pâture aux requins ; car dans l’île Saint-Joseph, les prisonniers n’ont d’autre cimetière que la mer.

Cachot, chaînes, jeûne prolongé, sont les plus doux des châtiments que, sous le moindre prétexte, on inflige à ces infortunés.

Si l’un d’eux se hasarde à réclamer contre l’insolence sans bornes de leurs tyrans subalternes, malheur à lui ! Il est aussitôt mis à la torture. Ceci est un progrès dont nous sommes redevables à M. de Bonnard, capitaine de vaisseau, gouverneur de la Guyane. Le patient est lié à un poteau, avec de grosses cordes autour des bras, des jambes, du cou, du ventre et de la poitrine. La durée de ce supplice est de quatre heures par jour, pendant quatre jours au moins, et quinze jours au plus.

Et c’est par suite des plaintes que les prisonniers avaient adressées à M. de Bonnard lui-même, qu’il a ordonné ce nouveau mode de châtiment disciplinaire.

Le même fonctionnaire a autorisé tout officier inférieur à tuer sur place, les prisonniers qui violeraient la consigne.

Pendant six mois de l’année dernière, les deux tiers des prisonniers ont été contraints de travailler en haillons, et pieds nus.

A présent, on peut dire qu’ils meurent tous de faim ; et pendant que leurs geôliers et leurs oppresseurs profitent des leurs travaux, ils sont laissés, eux, sans rémunération, et presque sans nourriture.

Quelque incomplet que soit ce tableau de l’affreuse position des Français exilés dans la Guyane, nous l’adressons à tous les honnêtes gens. »

Tassilier[89]

« Prisonnier politique, lequel a maintenant travaillé pendant quatorze mois, ainsi que plusieurs autres de ses compagnons, sous le poids d’une chaîne de quarante livres, avec un boulet de canon au bout. »

 

 

DEUXIÈME LETTRE[90]

 

Au citoyen Louis Blanc

 

………………………………………………………………………………………………………………………….

 

« Chaque vaisseau qui arrive des rivages pestilentiels de Cayenne, apporte la nouvelle de la mort d’une victime.

Le dernier qui a succombé est Péret, qui fut, pendant quelque temps, maire de Béziers ; homme généreux qui souffrait vivement, lui qui était riche, de l’idée qu’un si grand nombre de ses semblables mouraient de faim, et qui s’était toujours tenu prêt à sacrifier sa fortune et sa vie à la cause de l’humanité.

Ayant été déporté à Cayenne, sans jugement, pour avoir résisté au coup d’Etat de Décembre, il tenta, avec cinq de ses compagnons, de s’évader du tombeau où ils étaient enterrés vifs. Mais le bateau avec lequel ils s’échappèrent pendant la nuit, fut poussé par la mer contre les rochers. Péret, embarrassé dans son manteau, se noya. Les cinq autres ont survécu. Mais quelle existence ! Pendant deux jours, ils vécurent des coquillages qu’il leur fut possible de trouver sur un roc désolé, au milieu de l’océan, qui menaçait à tout moment de les engloutir. Enfin, l’un d’eux résolu de risquer sa vie pour le salut des autres.

Il s’élança dans la mer, et, après avoir nagé trois heures, il atteignit la terre. Malheureusement, la terre, c’était… la Guyane. Il ne put sauver sa vie qu’en se rendant prisonnier. Ce fut en les plongeant dans un cachot, qu’on arracha ses cinq compagnons à la mer ; tombe pour tombe. »

 

 

TROISIÈME LETTRE

 

A M. Louis Blanc, les déportés de Cayenne, avec prière instante de publier cet appel.

 

« Les déportés de Cayenne font appel aux sentiments de justice et d’humanité de tous les honnêtes gens, à quelque parti qu’ils appartiennent.

Dans un moment où il est tant question, en France, de clémence et de générosité, et pendant qu’un si grand nombre de familles se flattent de l’espoir d’embrasser des êtres aimés, dont elles ont eu si longtemps à pleurer l’absence, les victimes politiques, que renferme la Guyane, y sont traités avec une cruauté digne des plus sombres jours des âges de barbarie.

C’est certainement une pénible tâche que celle de dévoiler de tels mystères d’iniquité ; mais comment passer sous silence l’injuste et inhumaine conduite d’officiers français, à l’égard d’hommes qui sont leurs compatriotes ?

Qu’on sache donc qu’au moment même où le monde, trompé par les déclarations solennelles du gouvernement français, croit que chaque prison est ouverte, et que nous sommes en liberté, on nous inflige, sur les plus misérables prétextes, des tortures sans nom. Qu’on sache, par exemple, que, sur cinq hommes arrêtés dernièrement pour un propos qu’il avait plu à un surveillant d’inventer, deux ont été liés à un poteau, et traiter comme les derniers des criminels.

Sur leur refus de se soumettre à un châtiment ignominieux, on a fait venir des soldats, qui, se précipitant sur les victimes, les ont meurtries de coups, leur ont arraché la barbe ; et, sans être touchés par des cris qui auraient ému des bêtes fauves, les ont liés avec des cordes, serrées au point de faire jaillir le sang.

Comment peindre tout ce que nous avons souffert ? Le rouge nous monte au front, et nous avons le cœur déchiré. Qu’il nous suffise de dire que, pendant que le gouvernement français fait partout vanter sa clémence, il y a, dans la Guyane, des Français qui n’ont plus qu’un souffle de vie. Encore, si on leur permettait de séjourner dans l’île du Désespoir, tout horrible qu’elle est ! Mais non : des administrateurs barbares les traînent d’une main violente sur le continent ; et ils ont à y travailler, huit heures par jour, dans des forêts marécageuses, d’où s’exhalent continuellement des vapeurs pestilentielles.

Quand nous avons résisté à cette tentative meurtrière, quand nous avons réclamé la liberté promise, on nous a répondu : « La mort ! »

Réponse magnanime après la naissance d’un prince.

De fait, quelle autre perspective avons-nous que celle d’une mort imminente ? Insuffisamment et mal nourris, sans vêtements, sans souliers, et, depuis le mois de février, sans vin, est-il possible que nous ne succombions pas bientôt à la double influence d’un travail accablant et d’un climat assassin ?

Et maintenant, nous le demandons, où est la loi qui assimile des proscrits politiques à des galériens ? De dessous la force brutale qui pèse sur nous, entassés les uns sur les autres, pouvant à peine respirer, mais soutenus par le courage que nous puisons dans la sainteté de notre cause et dans l’espoir que la justice triomphera, nous protestons contre la violence qui nous est faite. Puisse l’opinion publique être touchée de nos malheurs ! Puisse-t-elle s’élever énergiquement contre des actes si propres à faire rougir une nation, qui passe pour la plus éclairée et la plus civilisée qui soit au monde ! »

Berbège — Alexandre[91] — Gibert[92] — Goret — Boudin[93] — Jecegaly — Dolivie[94] — Fernland — Soffroil — Pech — Guérard[95] — Bonnassiole[96] — Sallèles[97] —Pusini — Beaufour[98] — Lacour[99] — Boghenski[100][101] — Lafont[102] — Dimes — Gustave[103] — Pelletier[104] — Dessalle[105] — Bijoux[106] — Dore[107] — Raymond — Meunière[108] — Cayet[109] — Cosnac — Frison[110] — Patdouant[111] — Labrousse[112] — Ailhaud[113] — Davaux[114] — Bivors[115] — Perrimond[116] — Chaudron[117] — Priol[118] — Caudret — Caumette[119] — Hollas

 

Enfin, voici ce que publiait encore le Morning-advertiser du 7 octobre 1856, au sujet des déportés de Cayenne :

 

EXTRAIT D’UNE PREMIÈRE LETTRE

 

« Vous avez été terrifiés par un paragraphe de ma dernière lettre. Combien plus vous le seriez, si vous saviez ce qui se passe ici. Cinquante déportés environ ont été frappés de la peste, qui n’a même pas épargné Alliaud, le geôlier en chef. Dix-neuf autres exilés ont disparu, — personne ne sait où. Quatorze sont enchaînés ; parmi eux, Tassilier, Chotard[120] et Engelianne[121].

Le professeur Gerbet, ex-commissaire de la République, est devenu fou à force de souffrir. Chaubard (du département de la Nièvre) et ses deux fils sont morts. M. Millelot, ex-président du tribunal de commerce (Nièvre), et ses fils, sont étendus sur un lit de souffrances, et au moment de rendre l’âme. Un des fils de M. Millelot est au bagne pour délit politique[122]. Ceux qu’on a transportés dans l’île Saint-Joseph, sont dans la plus profonde détresse, nourris des plus vils aliments, et livrés aux travaux les plus durs. Ils travaillent sous la surveillance des garde-chiourme, par une chaleur de quarante-cinq degrés Réaumur, à l’ombre. Les rayons du soleil, dans cette saison, nous brûlent jusqu’au cerveau. Trois déportés que nous n’avons jamais vu, et dont nous ne connaissons pas les noms, sont aux fers dans le fort du Diamant, en face de l’île de la Mère. »

 

 

EXTRAIT D’UNE SECONDE LETTRE

 

« Nous avons perdu trois de nos camarades : Payan[123], propriétaire (du département des Basses-Alpes) ; Agenon[124], journaliste (de Marseille) ; Requin[125], marchand (de Maubus). »

 

 

EXTRAIT D’UNE TROISIÈME LETTRE

 

« Parmi le petit nombre de ceux qui sont en ce moment dans la ville de Cayenne, six ont été déjà frappés de mort. Langrand[126] est mort en huit heures ; Tourres[127], en deux jours ; Arguay[128] (de Clamecy), Robin[129], Bigot et le petit Tortillé n’ont pas été plutôt atteints de la peste, qu’ils ont succombé. Nous sommes tous malades. Parmi les forçats, six cents sont tombés malades en deux mois. Officiers, médecins, employés, le fléau n’épargne personne. Les sentinelles meurent à leur poste. La cloche des funérailles ne sonne plus : ce serait un glas continuel. »

 

 

EXTRAIT D’UNE QUATRIÈME LETTRE

 

« Frison jeune et les deux Laugiers[130] sont au cachot, accusés de vol, pour avoir été trouvés, lorsqu’on les a repris, cherchant à s’évader, dans un canot qui ne leur appartenait pas. »

 

 

EXTRAIT D’UNE CINQUIÈME LETTRE

 

« Péret, ex-maire de la ville de Béziers, Pech, Gallibert, Boyer, Bret et Couderc (de Paris) ont tenté une évasion. Péret étant riche, ils ont pu se procurer un canot. Malheureusement, après deux jours de mer, un orage violent les a jetés sur les rocs de Malmanoury. Il y a eu là une scène déchirante. M. Péret a été écrasé et noyé. Les autres sont restés cinq jours sur ces rocs, luttant contre la faim, la soif, les attaques d’insectes dévorants, et les rayons d’un soleil du tropique.

Leurs corps décharnés ne pouvaient qu’à grand’peine résister à la violence des vagues qui se brisaient contre les rochers. Toutefois, on pouvait apercevoir de là la terre ferme. M. Pech, quoique dans un état d’épuisement, essaya de gagner la terre à la nage, pour sauver ses compagnons. Il arriva sain et sauf et un canot leur fut envoyé. Les quatre hommes nus, affamés, tombant en défaillance, y furent recueillis, mais, hélas ! le canot venait de Guyane française. On les mit au cachot ; et, de plus, on les accusa, chose infâme ! d’avoir assassiné leur camarade. »

 

 

EXTRAIT D’UNE SIXIÈME LETTRE

 

« La fièvre jaune continue ses ravages, avec une furie qui ne peut se décrire. Quiconque arrive à Cayenne — officiers, soldats, prêtres, employés, ouvriers — tombe sous les coups du fléau. Sur vingt-six gendarmes, tous hommes jeunes, dix-neuf sont morts dans un mois. De cinq sapeurs dans le corps du génie, quatre sont morts en dix-sept jours ; cent cinquante prisonniers ont disparu. Vous pressez aujourd’hui la main d’un camarade : le jour d’après, cette main est glacée ; votre camarade n’est plus.

J’ai, dernièrement, rencontré trois imprimeurs de Paris que je connaissais. Nous nous sommes mis à causer de ce qui fait le sujet de toutes les conversations, la terrible fièvre jaune ; cherchant à écarter la douloureuse impression produite par les ravages de la mort, autour de nous. Quelques jours après, la terre de la prairie recouvrait mes trois interlocuteurs.

Les nouveaux prisonniers politiques qui arrivent d’Angers, meurent avec une rapidité effrayante. Secrétain[131], leur chef, a été emporté en quelques heures.

Plusieurs des déportés ont été transférés à Bourda, pour y être livrés à un travail manuel ; mais, comme chacun d’eux tombait malade, il a fallu les renvoyer dans l’île du Diable. Pisthères (Léon) (de Paris), Cordier[132], Defoge, Aubare, Chabrier[133], sont tous morts. Dix-huit autres, nouveaux venus, dont nous n’avions pas eu le temps de savoir les noms, ont rendu l’âme en arrivant. Nous sommes des victimes destinées au charnier. »

 

 

LA DÉPORTATION SOUS L’EMPIRE[134]

 

QUELQUES RENSEIGNEMENT SUR LA TRANSPORTATION

A LA GUYANE FRANÇAISE

(Rapport secret et officiel à Napoléon III)

Octobre 1853

………………………………………………………………………………………………………………………….

 

PREMIERS CONVOIS

 

« Les premiers convois envoyés ont été placés sur les îles du Salut, en face l’embouchure du Kourou ; déjà, avant l’arrivée des hommes qui les montaient, quelques constructions en bois avaient été élevées. Elles étaient insuffisantes, il est vrai ; mais parmi les forçats se trouvaient des hommes d’états, et, en peu de temps, tout le monde fut abrité au moyen des cases envoyées de France.

Mais, il ne faut pas se le dissimuler, l’abri n’est pas le seul point capital à assurer sous le ciel brûlant de la Guyane : il faut que, surtout pour les grandes agglomérations d’hommes, les besoins soient prévus pour les maladies ; les magasins approvisionnés de vivres et de vêtements ; que les mesures d’ordre, de discipline, d’hygiène soient prises, suivies, appliquées.

Eh bien, surtout les approvisionnements et l’hygiène laissent beaucoup à désirer. Aussi, par suite de la négligence extrême apportée dans la propreté, du manque de vestiaire et de chaussures pour les transportés, en est-il résulté, aux îles du Salut principalement, où l’encombrement était plus grand, une épidémie typhoïde, qui a non seulement enlevé un certain nombre d’hommes, mais encore qui en a frappé d’épuisement environ 150, lesquels, d’après les déclarations des médecins, devront succomber dans un laps de temps plus ou moins long.

Déjà ces prévisions se sont réalisées en partie. La dyssenterie a sévi également avec rigueur, puisque, sur une population de 1,700 individus, il s’en trouvait 423 malades, dont 198 atteints de dyssenterie, etc. Cela en mai 1853.

Depuis cette époque, l’état sanitaire en général s’est amélioré ; mais si la population totale des îles du Salut s’est trouvée réduite, en juillet, à 1,300 individus, et le nombre de maladies à 200 environ, la mortalité, pendant les mois de mars, avril, mai et juin, n’en a pas moins suivi les chiffres ascendants de 26, 37, 41 et 45, c’est-à-dire une moyenne de 34 p. 100. Il est juste de dire qu’en juillet ce chiffre est retombé à 9.

A ces causes de découragement, frappant la masse des transportés, il faut encore ajouter l’oubli de l’engagement pris par le gouvernement, de donner à chacun d’eux des terres à cultiver ; et l’application du régime du bagne dans toute sa rigueur. Aussi les hommes en sont-ils venus à ce point que, par suite des promesses inconsidérées qui leur ont été faites par le précédent gouverneur, promesses qui ne peuvent être suivies d’effet, en sont-ils venus à ce point, dis-je, de douter de tout, et d’être complètement démoralisés. Pendant quelque temps l’espoir s’était ranimé parmi eux ; les envois à la Montagne d’Argent et à l’Oyapock leur paraissaient le commencement de la réalisation des projets conçus annoncés ; mais les nouvelles qu’ils ont reçues de leurs camarades, minés par les fièvres et la dyssenterie, les ont jetés de nouveau dans l’incertitude. Ils se regardent comme des victimes dévouées à la mort, et attendent de jour en jour le coup qui doit les frapper. »

 

 

ILOT LA MÈRE

 

« D’abord uniquement occupé par des politiques, l’îlot la Mère a vu sa population s’accroître successivement de 250 volontaires, autrement dits repris de justice, évacués des îles du Salut après l’épidémie qui y avait sévi ; et enfin de 98 politiques amenés par l’Allier, le 5 juillet dernier.

Sa population se trouve donc être, en ce moment, de 470 individus environ, dont moitié politiques, et moitié repris de justice.

Il est vivement à regretter que les nécessités du service aient obligé de placer sur la même île, ces deux catégories de la transportation.

Quoique s’évitant et se fuyant les uns les autres, (les politiques affectant un profond mépris pour les repris de justice, et ceux-ci faisant retomber sur leurs compagnons de transportation les justes rigueurs déployées), toujours est-il que, parmi les politiques, il se trouve des hommes de dénigrement, des hommes habitués à commander, à en imposer aux masses, et qui, usant de l’espèce de prestige que le mot de politique leur donne, jettent, par une critique en apparence modérée, le découragement parmi les repris de justice ; les seuls, de l’îlot la Mère, sur lesquels le gouvernement puisse compter pour coloniser.

Il est donc à désirer, dans l’intérêt de la colonisation, que ces deux catégories soient séparées dans le plus bref délai possible.

D’ailleurs les politiques se trouvent constamment en présence, en contact avec les repris de justice ; les mesures d’ordre et de discipline qui les régissent sont les mêmes, la nourriture et le vestiaire sont semblables… »

 

Le Directeur adjoint des établissements

pénitentiaires de la Guyane française

SAILLARD

 

Il est inutile de pousser plus loin la reproduction de ce rapport secret et officiel. Ce que nous venons d’en publier suffit largement à prouver la férocité et l’infamie des bandits de l’empire, ainsi que la vérité des plaintes des malheureux transportés.

 


[1] Jules-Gustave Prat (1823-1895)

[2] Les Exploits du Deux-Décembre. Récits d’histoire contemporaine, première série, Paris, E. Lachaud, 1872

[3] Le premier récit, Les deux revenants, est consacré au Luc ; le deuxième, La cité dévote, à Lorgues ; le troisième, La Tour du Jaï,  à Alexandre Besson, de Hyères ; le dernier, L’hôte du fermier, à Martin Bidouré.

[4] Par le biais de l’histoire d’Ailhaud de Volx.

[5] La répression des Mariannes dans le Cher.

[6] Pierre Jarreau, né à Cosne-sur-Loire (Nièvre) le 27 janvier 1808, fermier à Batilly-en-Puisaye (Loiret). La commission de révision de Paris le condamne à la transportation à Cayenne car : « L’un des organisateurs les plus dangereux de l’émeute et des sociétés secrètes à Batilly. Recrutait partout des nouveaux adeptes qu’il affiliait en leur faisant prononcer les plus horribles serments. Sa femme et lui étaient les grands prêtres de ces cérémonies ignobles. A contraint le maire à donner sa démission. Après s’être fait payer à boire par un témoin, il lui a dit : «  »Je tiens bien ton maître Chartinot maintenant; je veux le chat… et mettre ses testi…dans ma carnassière » ». Sa femme promenait un drapeau rouge dans les rues de Dammarie. Chef redoutable de la société secrète à Batilly. » Il obtient une pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881.

[7] Suzanne Grenon, épouse Jarreau, né le 18 juillet 1814 à Arquian (Nièvre). Condamnée à l’Algérie plus par la Commission de révision de Paris, mise en liberté le 17 mai 1852, peine commuée en surveillance le 28 août 1852. Voir l’article que lui a consacré Hugues Catin.

[8] Une première demande de grâce du 18 mars 1853 n’avait visiblement pas abouti.

[9] San Benedetto Jules Piamar Boselli, né le 20 mars 1810 à Paris, décédé en octobre 1878. Il a été également préfet de Haute-Garonne et de Seine-et-Oise.

[10] Pauline Roland, est née le 18 prairial an XIII (7 juin 1805) à Falaise, amie de George Sand et Pierre Leroux, militante socialiste et féministe, condamnée à la déportation en Algérie pour 5 ans après le coup d’État, elle décède à Lyon, le 16 décembre 1852, quelques semaines après sa commutation de peine. Pauline Roland parle de Mme Jarreau dans une lettre du 8 mars 1852, publiée par Charles Ribeyrolles, Les Bagnes d’Afrique. Histoire de la transportation de Décembre, Jersey/Londres, Jeffs, 1853, p. 185

[11] Prat emprunte là encore à Eugène Ténot et Antonin Dubost, Les suspects en 1858 : étude historique sur l’application de la loi de sûreté générale, emprisonnements, transportation, Paris, Le Chevalier, 1869, pp. 113-114

[12] Auguste Léopold Bourhonnet, né le 10 février 1810 à Servian, agriculteur, décédé le 22 décembre (ADH, 5 Mi 76/12). Eugène Ténot lui donnait le nom de Cambon (La province en décembre 1851. Étude historique sur le coup d’État, Paris, Le Chevalier, 1868, p. 202), selon l’Écho du Midi du 27 décembre 1851.

Marcel Hénaux (« Les victimes du coup d’État du 2 décembre 1851 dans l’Hérault », Études héraultaises, 1989-1990, p. 174, note 22) nous précise : « Le beau-frère d’Auguste Bourhonnet, Jean Delor, fut déporté en Afrique où il mourut, et sa femme se pendit de désespoir, laissant deux filles en bas âge de 6 et 9 ans recueillies par leur tante dont le mari, Clément Delor était lui aussi transporté. Le grand-père Delor (Jean) à 83 ans, subit lui aussi quelques jours de prison : triste exemple d’une famille fortement touchée par la répression. (ADH 39 M 203) »

[13] Lire Marciac.

[14] Alphonse Soumabielle, né le 5 avril 1819 à Marciac, hongreur. Condamné par la commission mixte à déportation en Algérie. Transporté à Pont-du-Chéliff. Gracié le 2 février 1853. Il obtient une pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881.

[15] Également rapporté par Eugène Ténot (La province…, op. cit., p. 157) selon le Mémorial des Pyrénées du 21 décembre 1851.

[16] Eugène Ténot, La province en décembre 1851. Étude historique sur le coup d’État, Paris, 1865, et Paris en décembre 1851. Etude historique sur le coup d’État, Paris, 1868

[17] Eugène Ténot et Antonin Dubost, Les suspects en 1858. Étude historique sur l’application de la loi de sûreté générale. Emprisonnements – Transportations, Paris, Le Chevalier, 1869, 272 p.

[18] Bruxelles, 1852, 2 volumes.

[19] Londres, Jeffs, 1852

[20] Pierre Pascal Lange est né le 23 novembre 1831 à Pamiers (Ariège), cordonnier à Paris. Le 7 mars 1854, le tribunal correctionnel le condamne à 1 an de prison pour « avoir fait partie de la société secrète dite de la Jeune Montagne. » En vertu du décret du 8 décembre 1851, un arrêté ministériel du 8 novembre 1855 le soumet à la transportation à Cayenne pour 10 ans car : « Il a renoué ses relations avec les hommes de désordre ; il connaissait Bellemare, l’auteur de l’attentat du 8 septembre 1855 ; il lui a facilité l’exécution de cet odieux projet en lui fournissant de la poudre et des projectiles. » Il arrive en Guyane le 7 février 1856 sur la Fortune. Le 25 janvier 1857, sa peine est commuée en transportation en Algérie. (base bagne) En 1882, il publie Lettre d’un ex-transporté politique à Cayenne, Paris, Murat, 8 p. Il obtient une pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881. (voir sa notice du Maitron)

[21] Henri Chabanne, Les détenus politiques à l’Ile du Diable, Paris, Décembre-Allonier, 1870, 296 p.

[22] Il s’agit du décret du 2 décembre 1851 qui constitue le coup d’Etat :

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS Le président de la République décrète : Article 1er L’Assemblée nationale est dissoute. Article 2 Le suffrage universel est rétabli. La loi du 31 mai est abrogée. Article 3 Le peuple français est convoqué dans ses comices, à partir du 14 décembre jusqu’au 21 décembre suivant. Article 4 L’état de siège est décrété dans l’étendue de la première division militaire. Article 5 Le conseil d’État est dissous. Article 6 Le ministre de l’intérieur est chargé de l’exécution du présent décret. Fait au palais de l’Élysée, le 2 décembre 1851. Louis-Napoléon Bonaparte. Le ministre de l’intérieur, De Morny.

[23] Lire Saint-Aphrodise, aujourd’hui rue Étienne Dolet. Aphrodise, saint patron de Béziers, est dit évêque de Béziers et aurait vécu au IIIe siècle.

[24] Aphrodise Casimir Péret, né à Béziers le 14 ventôse an IX (5 mars 1801), fils de Jean, négociant et d’Anne Cabanel. Un signalement, établi quelques temps plus tard par le ministère de la Guerre, le décrit d’une taille de 1m77, cheveux et sourcils rares et grisonnants, yeux châtains, nez épaté, bouche moyenne, menton court, visage plein, avec un léger signe au bout du nez.

[25] Jean Peyre avait débuté dans la douane, puis avait servi 9 années dans l’armée. En 1840, il devient secrétaire de division de la police municipale de Lyon, puis commissaire de police à Auch en 1842, avant d’être nommé à Béziers en décembre 1848. Il devient par la suite commissaire de police à Lyon en mai 1854 et du chemin de fer du Nord en mars 1861.

[26] A Béziers le 12 juillet 1820 à Marie-Jeanne Cullié, née à Béziers le 4 prairial an X (24 mai 1802) d’Augustin, agriculteur, et Jeanne Trol.

[27] Anne Jeanne Françoise, née le 28 juillet 1822 à Béziers (Casimir est alors dit confiseur et domicilié place aux Herbes, aujourd’hui place Trois-six) et Gustave Antoine Honoré, né le 7 février 1829 à Béziers (Casimir est alors dit sans profession et domicilié place Henri IV, maison Raoul).

[28] Les ordonnances de St Cloud, rédigées dans le château de Jules de Polignac le 25 juillet 1830, sont celles qui ont déclenché l’insurrection de Juillet. Elles suspendaient la liberté de la presse, dissolvaient la Chambre des Députés nouvellement élue et jamais réunie, écartaient la patente pour le calcul du cens électoral.

[29] Allusion à la fusillade des boulevards, à Paris, qui fit plus de 300 victimes, pour la plupart de simples curieux, l’après-midi du 4 décembre.

[30] Ces ateliers avaient été mis en place le 8 mars par la Commission municipale provisoire. Ils devaient améliorer des chemins vicinaux et démolir des remparts de la Citadelle.

[31] Casimir Péret n’avait pas été élu mais nommé. Conseiller municipal d’avant Février, il fait partie de la Commission municipale provisoire mise en place le 26 février. Le 4 mars, il en devient le vice-président. Le 15 mars, il est nommé maire par le sous-préfet. Il démissionne, avec tout le Conseil municipal, en juillet 1848, avant même la convocation des élections. (d’après Auguste Fabregat, Annales municipales de la ville de Béziers, impr. Rivière, tome 2, 1874)

[32] On a fait à ce brouillon, sans cœur et sans conscience, une réputation d’intelligence et de perspicacité absolument usurpées !

Au moment de l’élection du président de la République française, en 1849 [lire 1848], un ancien pair de la monarchie de Juillet, de qui nous tenons le fait que nous rapportons, demanda à M. Thiers, s’il devait voter et faire voter pour Louis Bonaparte.

« Je le crois bien, répondit textuellement l’autre. C’est un viveur et un imbécile. Nous le mènerons par le bout du nez. »

On sait combien cette appréciation fut exacte. [note de l’auteur]

[33] Début avril, les ouvriers employés au chantier de la Citadelle, ne pouvant travailler à cause des pluies, viennent réclamer leurs salaires à l’Hôtel de Ville. La bousculade qui s’en suivit amena l’arrestation de 3 meneurs. Le 7 avril, une centaine d’ouvriers attaquèrent à coups de pioches et de pavés l’Hôtel de Ville, défendu par la garde nationale. Ils réclament la délivrance des prisonniers. Casimir Péret parut alors au milieu de la foule, ceint de son écharpe, et tente en vain de calmer les émeutiers. Le commissaire du parquet y parvient en relâchant les prisonniers qui seront à nouveau arrêtés le lendemain. Les ateliers furent fermés le 9. Cette émeute faisait suivre à des troubles sérieux ayant agité la ville après le remplacement du sous-commissaire Masson : le 4 avril, le commissaire général régional, le commissaire adjoint de l’Hérault et l’avocat général, venus de Montpellier pour convaincre Masson de quitter son poste, avaient été pris à partie par la foule et contraints de fuir. Le 6, un arrêté du commissaire extraordinaire retirait à Béziers le chef-lieu d’arrondissement au profit de Pézenas. Cette mesure fut rapportée le 8. (Fabregat, op. cit.)

[34] Pierre Louis Hippolyte d’Aurel, né en 1807 à Vias (Hérault).

[35] Louis Redon ou Rodon, né vers 1817, homme de lettres. Condamné par contumace à la déportation par le Conseil de guerre, sa peine fut commuée le 12 mars 1853 en 15 années de transportation à Cayenne.

[36] Pierre François Jean-Jean, né vers 1799 à Béziers, ébéniste. Décédé le 25 janvier 1852 à l’hospice de Béziers des suites de ses blessures.

[37] Louis Désiré Cœur-d’Acier, né le 25 juin 1816 à Attigny (Vosges), décédé le 1er janvier 1870 à Bezonce (Gard).

[38] Jean Sallèles, dit le Sergent, est né le 2 mai 1818 à Béziers (Hérault) où il est tonnelier. La commission mixte l’a renvoyé devant le Conseil de guerre car : « Complot. Insurrection. Bandes armées. Commandement supérieur. Tentative d’assassinat sur des soldats et fonctionnaires. Société secrète. Membre de la Commission. » Condamné par le Conseil de guerre à la déportation simple, peine commuée le 12 mars 1853 en 15 ans de transportation à la Guyane française. (voir base Farcy 1851). Après son évasion du 14 septembre 1856, il se réfugie en Espagne. Décédé le 22 février 1877 à Béziers. Sa veuve obtint une pension de 800 frs par la loi de réparation nationale de 1881.

[39] Louis Salvan, est né le 3 avril 1824 à Béziers (Hérault) où il est tonnelier. La commission mixte le renvoie vers le Conseil de guerre car : « Exalté. Dangereux. Complot. Insurrection, part active. Bandes armées. Tentative et complicité d’assassinat sur la troupe et les fonctionnaires. Société secrète. Chef. » Il est condamné le 29 mars 1852 à la déportation simple pour « complot et attentat dans le but d’exciter à la guerre civile, le massacre et le pillage à Béziers. » Sa peine est commuée le 14 février 1853 en 15 ans de travaux forcés, puis le 12 mars 1853 en 15 ans de transportation à la Guyane française. Il y arrive sur l’Allier le 6 juillet 1853. Sa peine est commuée en internement en Algérie le 29 novembre 1856. Il part pour la France sur l’Adour et arrive à Brest le 3 août 1857. (base bagne et base Farcy 1851) Membre de l’Internationale, il est condamné à 4 mois de prison à Béziers le 22 février 1873. Il obtient une pension de 1200 frs au titre de la loi de réparation nationale de 1881. Décédé à Béziers le 5 août 1894. (notice du Maitron)

[40] Le nautonnier est celui qui conduit une barque.

[41] Jean-Baptiste Poujol, dit Verdale, né le 18 avril 1820 à Marseillan, cordonnier. Condamné par contumace à la déportation par le Conseil de guerre le 21 septembre 1852. Décédé le 29 octobre 1899 à Barcelone.

[42] Jean Alexis Miquel, dit Jeannet, né le 31 mars 1824 à Perpignan, potier. Condamné par contumace à la déportation par le Conseil de guerre le 21 septembre 1852. Décédé le 21 décembre 1872 à Narbonne.

[43] Pierre Henri Hector Collet-Meygret, né le 23 octobre 1816 à La Burbanche (Ain). Sous-préfet de Béziers depuis décembre 1849, il était précédemment en poste à Oloron, récompense obtenue en remerciement pour le journal bonapartiste Le Président, qu’il avait fondé à Lyon. Le dernier chapitre de ce récit nous apprend la suite de sa carrière.

[44] Hippolyte Lognos fut maire du 28 février 1849 à 1856.

[45] Pierre Louis Hippolyte d’Aurel.

[46] Jacques Étienne Auguste Achille Mestre.

[47] Nous laissons ici de côté, parce qu’il n’a qu’un rapport tout à fait indirect avec le soulèvement de Béziers, le déplorable incident du meurtre de MM. Vernhes et Bernard Maury, que les héros de Décembre, dans un but facile à concevoir, se sont empressés de rendre connexe de la prise d’armes contre le coup d’État. Nous tirerons ailleurs cette histoire au clair. [note de l’auteur]

[48] Jean Farret est né vers 1813 à Béziers où il est cordonnier.

[49] Jean André Coutelou est né le 14 juin 1820 à Béziers où il est plâtrier. Décédé le 14 décembre 1899 à Béziers.

[50] Jean Galibert, dit le Chat, est né vers 1829 à Béziers (Hérault) où il est cultivateur.

[51] Pierre Marme est né vers 1799 à Saint-Geniez-le-Bas (Hérault) où il est propriétaire.

[52] Jean Boyer est né le 28 décembre 1819 à Béziers où il est paveur.

[53] Paulin Crassous est né le 13 juin 1816 à Montpellier.

[54] Jean Bauchetet (1794-1885).

[55] Cet arrêté, comme l’on peut croire, ne demeura pas lettre morte.

Le 2 janvier suivant, les gendarmes de Lavardac arrêtèrent Bertrand Fournier, charpentier et aubergiste, habitant la commune de Nérac, qui recelait chez lui Jean Dufaure, insurgé.

Mais, déjà, le 30 décembre précédent, l’estimable colonel Ambert, du 2e dragons, président du 2e conseil de guerre de Lyon, avait condamné M. Brun, propriétaire à Grasse (Drôme), à dix ans de réclusion, et Astier, garde-champêtre à Loriol (Drôme), à vingt ans de travaux forcés, pour avoir donné asile à de malheureux proscrits.

Les dragonnades du roi Louis XIV étaient égalées, sinon dépassées. Gloire à l’estimable colonel Ambert ! [note de l’auteur]

[56] Le Droit du 22 mars 1852. [note de l’auteur]

[57] Gazette des Tribunaux du 22 mars 1852. [note de l’auteur]

[58] « C’était effrayant à voir, dit l’épicier Gabaldo. Ils chantaient des chansons plus ou moins républicaines. »

Le propriétaire Marc-Hain (avec énergie) : « Je crois que les projets des insurgés étaient le pillage, le viol, le massacre, et toutes espèces de choses, etc. » (Gazette des Tribunaux du 20 mars 1852) [note de l’auteur]

[59] Gazette des Tribunaux du 28 mars 1852 [note de l’auteur]

[60] Le Droit, audience du 18 mars 1852. [note de l’auteur]

[61] Louis de Rostolan (1791-1862), gouverneur de Rome en 1849 après l’intervention française contre la République romaine. Le Pape le fit comte.

[62] Jacques-Pierre Abbatucci (1791-1857).

[63] Le 14 février 1853.

[64] Le 12 mars 1853.

[65] Voir l’Appendice. [note de l’auteur]

[66] Parmi ces condamnés se trouvait un ancien garde général des forêts, nommé Aillaud de Volx, le chef de l’insurrection dans le département des Basses-Alpes au mois de décembre 1851, l’une des figures les plus nobles et les plus énergiques de ce temps, et dont nous racontons l’histoire plus loin. [note de l’auteur]

[67] Louis Eugène Gaultier de la Richerie (1820-1886), commandant des iles du Salut.

[68] « Les individus, transportés en vertu du présent décret, seront assujettis au travail sur l’établissement pénitentiaire. Les lois militaires leur seront applicables. » (Décret présidentiel de Louis Bonaparte du 8 décembre 1851.) [note de l’auteur]

[69] Voici en quoi consistait la peine du carcan, inventée au XIXe siècle, dans les possessions françaises, par un capitaine de la marine impériale, M. de Bonnard. (V. l’Appendice, p. 229)

Le patient, debout, en plein soleil, le visage tourné contre un poteau, était attaché par les coudes à ce poteau, les bras dressés en l’air, les deux pouces croisés l’un sur l’autre, et fortement serrés par une ficelle.

Au bout de quelques temps de cette pression, généralement le sang jaillissait à l’extrémité des pouces, et le patient, sous le coup d’une douleur aiguë, presque toujours perdait connaissance. On le déliait alors. Mais dès qu’il avait repris ses sens, on le rattachait proprement au poteau, jusqu’à ce qu’il eût terminé ses deux heures réglementaires. [note de l’auteur]

[70] Pénitencier de la Montagne-d’Argent… « Il était facile de s’assurer, en jetant un coup d’œil sur ces plaines, que la Montagne-d’Argent était un des lieux les plus insalubres de la Guyane.

En octobre 1852, la direction des pénitenciers y plaçait de condamnés ; presque aussitôt, ils étaient atteints de fièvres intermittentes. En 1853, sur un effectif de trois cent vingt individus, il y avait cent cinq décès. L’empoisonnement paludique a continué ses ravages, jusqu’à l’évacuation complète de ce pénitencier en 1864. »

(La Guyane française, par M. Mourié, ancien magistrat, à Cayenne, pages 294 et suivantes.)

Montagne-d’Argent

« … Les maladies y sont nombreuses, les décès fréquents, et cependant là on n’est pas, à proprement parler, obligé de défricher.

La dyssenterie et les fièvres de la Montagne-d’Argent, qui prennent le cachet des fièvres d’Oyapock, lorsqu’elles n’enlèvent pas les hommes en deux ou trois jours, comme j’en ai vu plusieurs exemples, les épuisent, les énervent tellement, qu’ils peuvent être considérés comme perdus.

Des soldats, eux-mêmes, non astreints au travail, comme les condamnés, avaient succombé ; et d’autres, que nous avons ramenés, faisaient pitié, presque peur à voir… »

(Rapport secret à Napoléon III, par le directeur adjoint des établissements pénitentiaires de la Guyane. — Pièces de Tuileries.)

Pénitencier de Saint-Georges… « On prit possession de Saint-Georges en avril 1853. Un an à peine était écoulé que, sur un effectif de deux cent cinquante transportés, on comptait cent deux décès. Ceux qui ne périrent pas, furent atteints de fièvres si rebelles, qu’ils ne purent se livrer à aucun travail… Abandon complet de ce pénitencier en 1863. «  (Mourié, Ibid.)

Saint-Georges d’Oyapock

« Le choix du personnel (pour défricher) ne laissa rien à désirer… L’on choisit, parmi les transportés, les premiers arrivés, les plus robustes, les plus tranquilles ; et enfin, condition sine qua non, ceux qui n’avaient pas un seul jour d’hôpital.

Et bien ! au bout d’un mois de tentatives de défrichement, suivies avec le plus vif intérêt, la dyssenterie et la fièvre régnaient sur Saint-Georges.

L’agent de colonisation, les commandant des troupes, les troupes, les surveillants, les gendarmes, les transportés, tout le monde était atteint.

Mais aussi, et je suis encore à me le demander, pourquoi avoir choisi un semblable emplacement ?

Pénitencier de la Comté… « En peu de temps, l’intoxication paludéenne et la fièvre jaune firent des ravages si rapides, qu’une véritable destruction frappa les pénitenciers, etc., etc… La Comté a été évacuée en 1860. » (Voyez la Déportation sous l’empire (Papiers de la famille impériale), t. II, p. 65.) [note de l’auteur]

[71] Nicolas François MILLELOT est né le 10 juillet 1798 à Clamecy (Nièvre) où il est marchand de nouveautés. Père d’Edme et de Numa. Condamné le 13 février 1852 par le Conseil de guerre de Clamecy à la déportation dans une enceinte fortifiée pour : « complot ayant pour but de changer le gouvernement ou d’exciter à la guerre civile. » Le 14 février 1853, sa peine est commuée en 15 ans de travaux forcés, puis le 12 mars de la même année en 15 ans de transportation à la Guyane française. Il y arrive le 6 juillet 1853 sur l’Allier. L’amnistie du 16 août 1859 l’autorise à résider librement en Guyane. (base bagne) Décédé le 24 décembre 1878 à Saint-Maur-des-Fossés (Seine). (notice du Maitron)

[72] Edme Nicolas Eugène MILLELOT est né le 6 décembre 1823 à Clamecy (Nièvre) où il est compositeur d’imprimerie. Fils de Nicolas et frère de Numa. Condamné par le Conseil de guerre de Clamecy le 1er février 1852 à la peine de mort pour : « 1° homicide volontaire sur la personne du Sr Munier, instituteur privé ; 2° attentat ayant pour but de changer le gouvernement ou d’exciter à la guerre civile. » Dans la nuit du 20 au 21 avril, il s’évade de la prison de Clamecy, mais se constitue prisonnier le 24. (notice du Maitron) Le 18 juin 1852, par décision de Louis-Napoléon Bonaparte, sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité. Envoyé au bagne de Toulon, il est transféré en Guyane où il arrive sur la Fortune le 19 juillet 1855. Décédé le 9 octobre 1856 à Cayenne. (base bagne)

[73] L’île Saint-Joseph est l’une des trois îles formant le groupe triangulaire, connu sous le nom d’îles du Salut. Ces îles sont à huit lieues en mer de la côte, et à douze lieues de Cayenne. [note de l’auteur]

[74] Le 25 août 1853.

[75] Certainement cassave, racine de manioc et galette fabriquée à partir de la fécule extraite de cette racine.

[76] Ce terme est soit une déformation de manioc ou de son équivalent sud-américain tuca, soit la déformation de tapioca, littéralement « résidu pressé » en langue tupi.

[77] Pendant que les déportés politiques crevaient de faim, pour avoir voulu défendre le droit et la loi de leur pays, l’Indépendante Belge, dans un numéro du 3 juillet, nous apprenait ceci :

« Louis Bonaparte emmène avec lui, à Saint-Cloud, un service de cuisine qui ne compte pas moins de vingt-quatre personnes. » [note de l’auteur]

[78] Jean Pech, dit Grimal, est né le 1er avril 1826 à Capestang où il est cultivateur. Condamné par le Conseil de guerre à la déportation dans une enceinte fortifiée, peine commuée en 15 ans de transportation. Embarqué pour la Guyane le 25 avril 1853. Il obtient une pension de 1200 frs au titre de la loi de réparation nationale de 1881. Robert Ferras lui a consacré un article : « Un déporté du deux décembre, Jean Puech de Capestang, 1852-1859 », Société archéologique de Montpellier, tome 14, 1971.

[79] Frédéric Bret est né le 9 avril 1825 à Chavannes.

[80] Emile Sylvain Couder est né le 1er décembre 1807 à Paris où il est monteur en bronze. La commission de révision de la 1ère division militaire le condamne à la déportation en Algérie, puis à la transportation à la Guyane française car : « N’a pu justifier de l’emploi de son temps pendant la journée du 4 décembre. Il a découché cette nuit là. Sa conduite paraît quelque peu équivoque. Il est placé sous la surveillance de la police. » Il avait auparavant été arrêté en 1827 et 1829 pour vol, en 1829, condamné à 5 ans de travaux forcés pour vol, et en 1850, à 4 mois de prison, pour coups et attroupements. Il embarque pour la Guyane sur l’Allier le 31 mars 1852. Evadé de Cayenne le 18 octobre 1855 avec Pech et Péret, il est repris le 26. Il est affranchi de la transportation le 25 octobre 1856.

[81] Prat se trompe d’année : l’évasion eut lieu en octobre 1855.

[82] Victor Hugo, Les Châtiments.

[83] Dans l’Aube.

[84] Le 14 juin 1856. Il fut également Grand croix de l’ordre d’Isabelle la Catholique, commandeur de l’Ordre de Léopold, commandeur de l’Ordre de François 1er, commandeur de l’Ordre de Charles III, commandeur de l’Ordre de la Conception, commandeur de l’Ordre des Saints Maurice et Lazare. Il meurt en 1876.

[85] Il était directeur de la Compagnie Financière et Industrielle des ports, débarcadère maritime et terrains de Cadix.

[86] Il est exclu de l’ordre de la Légion d’honneur le 10 octobre 1874.

[87] de la Légion d’honneur, dès décembre 1851.

[88] Morning-Chronicle du 15 février 1856. [note de l’auteur]

[89] Théodore Louis Tassilier est né vers 1818 à Paris, où il est typographe. Arrêté le 26 juin 1848, condamné à la transportation le 26 août et transporté en Algérie. (Jean-Claude Farcy, Rosine Fry, Inculpés de l’insurrection de Juin 1848, base en ligne) Le 29 juin 1852, il est condamné à 2 ans de prison par le Conseil de guerre de Constantine pour évasion. Envoyé à la Guyane par application du décret du 31 mai 1852 (Trente condamnés de 1848 sont transférés de l’Algérie en Guyane, selon ce décret qui prévoit ce transfert lorsque les condamnés se sont livrés à des actes de rébellion. (Louis-José Barbançon, « Les transportés de 1848 », Criminocorpus, 148, 2008, en ligne). Conduite au fort Lamalgue de Toulon : 15 jours de cachot pour insultes envers le chef de l’Etat ; 20 jours de cellule pour refus continuel d’obéissance ; homme sans raisonnement à craindre sous le rapport des mauvaises intentions qu’il a toujours eues à l’égard de ses surveillants. Très dangereux et une surveillance exceptionnelle à son égard préviendrait une évasion préméditée depuis fort long-temps. Embarqué pour la Guyane le 25 avril 1853 sur l’Allier. Condamné le 22 juillet 1853 à 5 ans de fers par le Conseil de guerre de la Guyane rendu sous l’état de siège par suite d’une insurrection à l’ilet la Mère. « Tassilier est un meneur dangereux, doué d’une facilité d’élocution remarquable, il s’en sert pour exercer une influence funeste sur ses co-détenus ; une force d’inertie froidement opposée, jointe à ses mauvaises intentions, en font un perturbateur très à craindre ; sa participation dans la rébellion du 22 juillet a été celle d’un provocateur ; son impolitesse envers Mr le Commandant particulier de l’ilet la Mère, sa désobéissance formelle, et ses menaces envers les agents de l’autorité de cet établissement, le rendent indigne de la clémence souveraine. » Evadé de Cayenne le 21 juillet 1857. (base bagne) Il se réfugie à New-York où il participe à la fondation du Revendicateur. (notice du Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux Etats-Unis – Maitron, par Michel Cordillot)

[90] Voyez le Times du 25 août 1856. [note de l’auteur]

[91] Les deux noms désignent la même personne : Jean Alexandre Berbigé est né le 16 novembre 1825 à Villemagne (Hérault). Fileur à Bédarieux (Hérault). Frère de Martin, également transporté en Guyane, d’Antoine et d’Etienne, tous deux déportés en Algérie. La commission mixte le renvoie devant le Conseil de guerre car : « Mauvaise moralité. Très exalté. Insurrection. Bandes armées. Assassinat de gendarmes. Société secrète. » Le 1er juillet 1852, le Conseil de guerre le condamne à la transportation dans une enceinte fortifiée, peine commuée le 13 mars 1853 à 15 ans de transportation à la Guyane française. Il embarque le 25 avril 1853 sur l’Allier. (base Farcy 1851) On ne le trouve pas dans la base bagne. Il est gracié le 4 décembre 1864 après deux tentatives d’évasion. (Jean-Claude Richard-Ralite, « Les frères Alexandre et Martin Berbigé, de Villemagne et Bédarieux, condamnés en 1852 à la déportation en Guyane », Bulletin de la Société Archéologique et Historique des Hauts Cantons de l’Hérault, 47, 2024, pp. 51-54 »)

[92] Victor Joseph Gibert est né le 6 avril 1808 à Vergons (Basses-Alpes) où il est négociant. La commission mixte le condamne à la transportation à Cayenne car : « A favorisé l’évasion d’insurgés fugitifs. Repris de justice, 3 condamnations. » Il avait auparavant été condamné en 1840 à un mois prison pour banqueroute simple ; en 1843 à 3 mois prison pour diffamation et en 1850 à 10 mois de prison pour diffamation par écrit en forme de placard. Il embarque pour la Guyane le 29 mai 1852. (base Farcy 1851) En 1881, la loi de réparation nationale lui attribue une pension. On ne le trouve pas dans la base bagne.

[93] Louis Marie Boudin est né le 19 novembre 1832 à Clamecy (Nièvre) où il est apprenti cordonnier. Condamné le 15 février 1852 par le Conseil de guerre à la déportation dans une enceinte fortifiée pour « attentat dont le but était de changer le gouvernement et d’exciter à la guerre civile. » Sa peine est commuée le 14 février 1853 en 15 ans de travaux forcés. Le 12 mars de la même année, elle est commuée en 15 ans de transportation à la Guyane française. Il arrive en Guyane le 6 juillet 1853 sur l’Allier. Il s’évade le 14 septembre 1856 avec Gustave Dime. (voir base bagne)

[94] Jean François Dolivier est né le 15 juin 1824 à Saint-Crépin-Ibouvilliers (Oise) où il est tabletier. La commission de révision de Paris le condamne à la déportation en Algérie car : « Homme sans moralité. Paresseux. Se livrait à la propagande la plus active. A cherché à soulever les habitants de sa commune et à les entraîner à Paris. Se glorifiait de s’être battu en juin et disait à ce propos que c’était la plus belle page de sa vie. Outrages envers le maire. » Il embarque finalement pour Cayenne le 25 avril 1852. (base Farcy 1851) En juin 1848, il avait été arrêté avant d’être relâché le 4 octobre. (base Farcy 1848) Il obtient une pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881. On ne le trouve pas dans la base bagne.

[95] Alexandre Alphonse Guérard est né le 1er janvier 1826 au Havre (Seine-Inférieure), chanteur ambulant dans la Vienne. La commission mixte de ce département le condamne à la déportation en Algérie car : « Le 7 février 1852, dans une auberge de Coulombiers (Vienne), l’inculpé s’est vanté publiquement d’avoir combattu derrière les barricades de 1848 et en décembre 1851. Il critiquait vivement les actes du 2 décembre, annonçait la chute prochaine du Prince Président, ajoutait qu’il suffirait d’une balle pour anéantir ses pouvoirs ; qu’il serait toujours prêt à s’insurger et à donner une de ses balles, que s’il ne trouvait personne pour la faire parvenir, il s’en chargerait volontiers. Dans son interrogatoire, sans manifester de repentir, il chercha à atténuer, par des équivoques, la portée de ses propos. Sans profession sérieuse, sans domicile, suspect et dangereux. » Transporté à Alger, il embarque pour Cayenne le 5 septembre 1852. Il s’évade de l’ile du Diable le 15 août 1856. En 1881, la loi de réparation nationale lui attribue une pension.

[96] Jean Bonnasssiolle est né le 3 juin 1816 à Mifaget (Basses-Pyrénées), tenancier d’une maison de tolérance à Toulouse (Haute-Garonne). La commission mixte le condamne à la transportation à Cayenne car : « Le sieur Bonassiol est d’une immoralité scandaleuse. Il tient une maison de prostitution dans cette ville ; son exaltation politique ne connaît point de bornes et il est constamment excité par l’abus des liqueurs alcooliques. Il est représenté comme devant se livrer, le cas échéant, à tous les excès, le meurtre, le pillage et l’incendie. » Il embarque pour la Guyane le 29 mai 1852. (base Farcy 1851) On ne le trouve pas dans la base bagne.

[97] Jean Antoine Sallèles, dit le Sergent, est né le 2 mai 1818 à Béziers (Hérault) où il est tonnelier. La commission mixte l’a renvoyé devant le Conseil de guerre car : « Complot. Insurrection. Bandes armées. Commandement supérieur. Tentative d’assassinat sur des soldats et fonctionnaires. Société secrète. Membre de la Commission. » Condamné par le Conseil de guerre à la déportation simple, peine commuée le 12 mars 1853 en 15 ans de transportation à la Guyane française. (voir base Farcy 1851). Après son évasion du 14 septembre 1856, il se réfugie en Espagne. Décédé le 22 février 1877 à Béziers. Sa veuve obtint une pension de 800 frs par la loi de réparation nationale de 1881.

[98] Eustache Beaufour est né le 18 décembre 1804 à Rouen (Seine-inférieure) où il est employé d’épicerie. Condamné par la commission mixte à la transportation à Cayenne car : « Le 3 décembre dernier, le comité de résistance de Rouen chargea Beaufour de se rendre à Paris et d’y prendre les derniers ordres du comité central. Le 4, Beaufour revint à Rouen. Si Beaufour n’a pas répandu parmi les affiliés de Rouen les ordres qu’il apportait de Paris, c’est qu’il fut mis dans l’impuissance de le faire. Il fut arrêté au débarcadère même du chemin de fer. Beaufour est l’un des hommes les plus dangereux de la Seine-Inférieure. Il a été condamné, le 23 octobre 1836, par la cour de Paris, à 2 ans d’emprisonnement et 3 ans de surveillance pour fabrication de poudre de guerre. Amnistié en 1837, il était au mois d’août de la même année, condamné à 5 jours d’emprisonnement pour rupture de ban. Le 29 février 1848, Beaufour a été nommé membre du conseil municipal de Rouen par le commissaire général du gouvernement provisoire. En 1849, il a été poursuivi devant la cour d’assises de la Seine-Inférieure sous la prévention d’avoir cherché à établir à Rouen un comité correspondant de la Solidarité républicaine. Il a été acquitté. Dans la même année, il est membre assesseur du comité central électoral démocratique de la Seine-Inférieure et proposé par ce comité comme candidat à l’assemblée législative. Beaufour est un agent dévoué et persévérant du parti socialiste ; il a fait à Rouen la propagande la plus active et la plus dangereuse. » (base Farcy 1851) Le registre de la base bagne contient d’autres éléments de son engagement politique. Il arrive en Guyane le 20 mai 1852 sur la Forte. Il est affranchi de la transportation le 25 octobre 1856. Il est de nouveau arrêté en février 1858 et transporté en Algérie en vertu de la loi de sûreté générale de 1858 à 1859. Rentré après l’amnistie de 1859, il est une dernière fois arrêté en 1862 pour correspondance avec les sociétés secrètes de Paris. Il était alors considéré par la police comme un « démagogue particulièrement dangereux ». (voir sa riche notice du Maitron par Jean Risacher) Décédé à Rouen le 3 avril 1876.

[99] François Lacour est né le 8 février 1813 à Autun (Saône-et-Loire), ouvrier relieur à Sisteron (Basses-Alpes). La commission mixte le condamne à la transportation à Cayenne car : « A crié aux armes dans les moments les plus critiques. A tenu des propos menaçants. Misérable ouvrier. Débauché. Habitudes ignobles. Repris de justice. » Il embarque le 29 mai 1852. (base Farcy 1851) On ne le trouve pas dans la base bagne.

[100] Ce malheureux Boghenski, arrêté le 4 décembre 1851, rue Montorgueil, après la prise de la barricade du Petit-Carreau, avait été transporté à Cayenne, sans jugement. Il laissait à Paris, une jeune femme qu’il adorait.

Après une évasion de l’île du Diable, jeté à la côte hollandaise, il fut trouvé mort, enlisé dans la vase, les yeux et les mains rongés par les crabes, en compagnie d’un Italien, nommé Pianori, qui avait subi le même sort.

Cet autre infortuné, arrêté à la frontière italienne par le gouvernement impérial, uniquement parce qu’il était le frère de Pianori qui avait tiré sur l’empereur, avait été transporté aussi sans jugement à Cayenne. Afin d’éviter toute réclamation diplomatique à s on sujet, on l’avait tout simplement inscrit sous le nom de Zenone. [note de l’auteur]

[101] Marcel-Casimir Bockensky est né vers 1819 à Viclicka (Pologne autrichienne), tailleur à Paris. Le 6 avril 1852, il est condamné par le Conseil de guerre à la déportation simple pour « excitation à la guerre civile, en portant les citoyens à s’armer les uns contre les autres. » Sa peine est commuée le 14 février 1853 en 15 ans de travaux forcés, puis en 15 ans de transportation à la Guyane française le 15 mars de la même année. Il figurait pourtant sur le décret de grâces du 2 février 1853 ! Il arrive à Cayenne le 6 juillet 1853 à bord de l’Allier, pour être interné le même jour à l’ilet la Mère. Il est transféré à l’ile Saint-Joseph le 25 août 1853. Il s’évade de l’ile du Diable le 15 août 1856 et trouve la mort. (voir Le conseil de guerre de Marcel Casimir Bockensky et sa tragique évasion)

[102] Joseph Lafond est né le 15 mars 1813 à Albi (Tarn). Tailleur d’habit à Paris. La commission de révision l’a condamné à la déportation en Algérie, puis à la transportation à Cayenne car : « Signalé comme ayant pris une part très active à l’insurrection. Homme d’action. Energique. Propagandiste ardent. On a saisi à son domicile plusieurs journaux et écrits anarchiques. Très dangereux. » Il embarque le 22 mars 1853. (base Farcy 1851) Une tentative d’évasion lui valut quinze jours de cachot. Il rentre à Paris après l’amnistie de 1859. Il participa à la Commune de Paris comme garde national et fut condamné à 20 ans de détention, peine commuée en bannissement à Bruxelles. (notice du Maitron) Il obtient une pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881. On ne le trouve pas dans la base bagne.

[103] Les deux noms désignent la même personne : Gustave Dime est né le 8 février 1832 à Neuvy-sur-Loire (Nièvre) où il est couvreur. La commission mixte de la Nièvre l’a renvoyé devant le Conseil de guerre car : « Chef de bande. A été aux avants postes un des plus ardents à l’envahissement de la caserne. A couché en joue le gendarme Champenois avec l’intention de lui donner la mort, empêché par Polignon qui a relevé 3 fois son fusil. » (voir base Farcy 1851) Le Conseil de guerre de Clamecy l’a condamné le 26 mars 1852 à la déportation simple pour « attentat ayant pour but de changer le gouvernement ou d’exciter à la guerre civile. » Sa peine est commuée le 12 mars 1853 en 15 ans de transportation à la Guyane où il arrive sur la Fortune le 1er septembre 1853. (voir registre Guyane) Après son évasion, il s’installe à New-York et rejoint l’Internationale et sa fraction libertaire. En 1861, dans une lettre adressée à Pierre Vésinier, il décrit les conditions de détention en Guyane (Arthur Lehning, « Une lettre de Joseph Dejacque », Bulletin of the International Institute of Social History, vol. 6, 1, 1951, pp. 16-32) Gustave Dime rentre en France en 1878. Il habite Paris en 1883. Il obtint une pension par la loi de réparation nationale du 30 juillet 1881. Le 21 septembre 1884, il lit un poème lors de l’inauguration du monument de Clamecy. (voir sa notice du DBMSFE Maitron)

[104] Pierre Pelletier est né le 27 février 1813 à Pierrefitte-sur-Loire (Allier), journalier et serrurier à Moulins (Allier). La commission mixte le condamne à la transportation à Cayenne car : « Forçat libéré, immoral. Membre dangereux des sociétés secrètes. » En 1842, il avait été condamné à 5 ans de travaux forcés et exposition pour vol avec fausses clefs. Il embarque pour la Guyane le 29 mai 1852. (base Farcy 1851) En 1881, sa demande de pension au titre de la loi de réparation nationale a été rejetée. On ne le trouve pas dans la base bagne.

[105] Michel Dessale est né le 20 mai 1814 à Domérat (Allier). Dentiste à Montluçon (Allier). Il a été condamné à la transportation à Cayenne par la commission mixte car : « Repris de justice en rupture de ban. Homme très dangereux. » (voir la base de Jean-Claude Farcy, Poursuivis à la suite du coup d’État du 2 décembre 1851) Transporté sur l’Erigone, il arrive en Guyane le 27 juin 1852. Il a signé la même lettre que Bivors (cf. supra). Il s’évade le 14 septembre 1856. Par décision du ministre de l’Intérieur, il est affranchi de sa transportation et est autorisé à rentrer en France le 25 octobre 1856, soit un mois et demi après son évasion ! (voir registre Guyane) Selon Pierre Seroude, il était encore au Surinam en février 1857. Il obtint une pension par la loi de réparation nationale du 30 juillet 1881.

[106] Louis Jean Bijoux est né le 5 février 1822 à Neuvy-sur-Loire (Nièvre) où il est marinier. La commission mixte l’a renvoyé devant le Conseil de guerre car : « A pris part à l’insurrection en battant la générale. Se trouvant aux avants postes, demandait la mort du gendarme Champenois lors de l’envahissement de la caserne de gendarmerie. Complicité de tentative de meurtre par excitations verbales. » (voir base Farcy 1851) Le 26 mars 1852, le Conseil de guerre de Clamecy l’a condamné à la déportation simple comme « coupable d’attentat ayant pour but de changer le gouvernement ou d’exciter à la guerre civile. Avec circonstances atténuantes. » Sa peine est commuée le 14 février 1853 en 15 ans de travaux forcés, puis, le 12 mars 1853, en 15 ans de transportation à la Guyane. Il y arrive sur l’Allier le 6 juillet 1853. Evadé le 14 septembre 1856. (voir registre Guyane) C’est certainement lui l’ancien batelier de la Loire dont parle Attibert et qui gouverne le radeau lors de leur évasion.

[107] Pierre Doré est né le 21 septembre 1820 à Blaye (Gironde) où il est coiffeur. La commission mixte le condamne à la transportation à Cayenne car : « Repris de justice pour coups et blessures à un agent de la force publique. Homme brutal et grossier que sa force physique rend la terreur du pays. Il attendait avec impatience les massacres prévus pour 1852 et désignait déjà des victimes. Depuis le 2 décembre il n’a pas craint de témoigner son approbation des atrocités commises dans quelques départements. » Il avait été condamné le 5 juin 1839 à un an de prison pour coups et blessures. Il embarque le 29 mai 1852. (base Farcy 1851) On ne le trouve pas dans la base bagne.

[108] Pierre Meunier, dit Pitois, est né le 31 octobre 1827 à Chevroches (Nièvre). Manœuvre. Condamné le 18 février 1852 par le Conseil de guerre de Clamecy à la déportation dans une enceinte fortifiée pour « attentat dont le but était de changer le gouvernement ou d’exciter à la guerre civile ». Le 14 février 1853, sa peine est commuée en 15 ans de travaux forcés, à nouveau commuée le 15 mars 1853 en 15 ans de transportation à la Guyane française. Il arrive en Guyane le 6 juillet 1853 sur l’Allier. Il s’évade de l’ile du Diable le 14 septembre 1856.

[109] Louis Cayet est né le 20 mars 1815 à Bourbon-Vendée (Vendée). Tisserand à Moulins (Allier). Condamné par la commission mixte à la transportation à Cayenne car : « Forçat libéré, en rupture de ban. Prend part à l’insurrection. » Arrivé en Guyane le 20 mai 1852 à bord de la Forte. L’administrateur de la Guyane le propose pour une grâce entière le 10 juin 1856, proposition transmise au ministère le 6 septembre. Affranchi de la transportation et autorisé à rentrer en France par décret du ministre de l’Intérieur du 25 octobre 1856, soit un mois et demi après son évasion du 14 septembre 1856 ! (voir registre Guyane)

[110] Adolphe Frison est né le 30 mai 1831 à Oraison (Basses-Alpes) où il est cultivateur. Condamné à la transportation par la commission mixte car : « Affilié. S’est rendu en armes à Digne et aux Mées. Était présent au pillage des caisses du 25e de ligne. Mauvais sujet, l’effroi des honnêtes gens. Condamné à 5 jours de prison [le 28 juin 1850 pour outrage envers un maire et] tapage politique. » (voir base Farcy 1851) Arrivé en Guyane sur l’Erigone le 27 juin 1852. Évadé des iles du Salut le 13 septembre 1856 (il faisait partie de la deuxième embarcation du groupe Davaux) et réintégré le 24. Nouvelle évasion des iles du Salut le 27 juillet 1857 et réintégré le 1er août. Il avait été pourtant affranchi de la transportation le 23 août 1856 ! et une nouvelle grâce avait été signée le 31 mars 1857 ! Il repart pour la France le 16 septembre. (voir base bagne) Décédé le 29 mars 1876 à Porto Maurizio (aujourd’hui Imperia, Italie). Sa veuve a déposé sa demande de pension trop tardivement.

[111] François Padoani est né vers 1811 en Corse, habite Saint-Raphaël (Var). La commission mixte le condamne à la transportation à Cayenne car : « Un des plus grands excitateurs. Forçat libéré. » (base Farcy 1851). On ne le trouve pas dans la base bagne.

[112] Emile Labrousse est né le 22 mai 1819 à Comiac (Lot), employé, ex-huissier à Cahors (Lot). Condamné par la commission mixte à la transportation à Cayenne car : « Considérant que le sieur Labrousse, ex huissier, employé dans les bureaux du Réformateur, réduit à la misère par ses habitudes de dissipation, est l’un des agents les plus actifs et les plus intelligents du parti socialiste, est un homme très dangereux pour la société. Considérant que Labrousse se trouve mêlé à toutes les démonstrations auxquelles s’est livré la démagogie de Cahors depuis la Révolution de février. Considérant qu’à l’occasion des événements de décembre 1851, Labrousse s’est montré un des plus exaltés, soit au poste de l’hôtel de ville, où il n’avait pas le droit d’entrer parce qu’il était étranger à la compagnie de garde et où il a tenu des propos très graves, soit à la réunion Lavergne. Considérant que Labrousse s’est chargé de porter des lettres pour exciter les campagnes à marcher sur Cahors et qu’il a remis à Delsol, maître de poste à Crayssac, à Jordanet de Labastide du Vert et à Sarlat du Puy-l’Evêque. Considérant que Labrousse a été condamné le 31 mai 1850 à 10 jours de prison par le tribunal de Cahors, et sur appel, à 2 mois de la même peine par la cour d’Agen, pour rébellion envers des agents de la force publique. Considérant enfin que, sous tous les rapports, le sieur Labrousse est un homme des plus dangereux. La Commission départementale décide qu’il y a lieu de transporter le sieur Labrousse à Cayenne. » (base Farcy 1851) Il arrive en Guyane sur l’Erigone le 27 juin 1852. Gracié le 9 avril 1856. (base bagne) Décédé le 9 novembre 1859 à Philippeville (Algérie). Son fils obtient une pension par la loi de réparation nationale de 1881. A ne pas confondre avec Emile Labrousse (1799-1867), député montagnard du Lot, condamné à l’éloignement momentané du territoire.

[113] André Ailhaud, dit Ailhaud de Volx, est né le 11 novembre 1799 à Volx (Basses-Alpes), garde général des eaux-et-forêts révoqué, résidant à Château-Arnoux (Basses-Alpes). Le 11 mars 1852, le Conseil de guerre le condamne à la déportation pour : « Tentative de meurtre, avoir levé ou fait lever des troupes armées et leur avoir procuré des armes et des munitions sans ordre ou autorisation du pouvoir légitime. » Le 14 février 1853, sa peine est commuée en 15 ans de travaux forcés, puis, le 12 mars de la même année, en 15 ans de transportation à la Guyane française. Il y arrive le 6 juillet 1853 sur l’Allier. Décédé aux iles du Salut le 12 avril 1854. (base bagne) Ailhaud est la figure centrale de la résistance bas-alpine. On lira Christian Maurel, « André Ailhaud dit de Volx (1799-1854), héros de l’insurrection républicaine bas-alpine de 1851 », dans Provence 1851. Une insurrection pour la République, Actes des journées d’étude de 1997 à Château-Arnoux et de 1998 à Toulon, Association pour 150ème anniversaire de la résistance au coup d’État du 2 décembre 1851, Les Mées, 2000, et sa notice du Maitron.

[114] Alphonse Davaux est né le 2 janvier 1817 à Auxerre (Yonne). Il est charpentier en bateaux à Clamecy (Nièvre). La commission mixte l’avait condamné à la déportation en Algérie pour 10 ans car : « Pendant l’insurrection à laquelle il prenait une part très active, il était en armes à la barricade du Marché. Il s’est fait remarquer par son extrême exaltation. » (voir base Farcy 1851) Mais, il est finalement traduit devant le Conseil de guerre qui, le 15 février 1852, le condamne à la déportation simple pour « attentat dont le but était de changer le gouvernement et d’exciter à la guerre civile. » Sa peine est commuée le 14 février 1853 en 15 ans de travaux forcés, puis, le 12 mars de la même année, en 15 ans de transportation à la Guyane française. Il y arrive le 6 juillet 1853 à bord de l’Allier. (voir registre Guyane). Il s’évade le 14 septembre 1856 avec 19 autres transportés politiques, évasion dont il a fait le récit tout comme plusieurs autres participants. (voir Des évadés de Guyane. Le groupe Davaux) En 1881, il bénéficie d’une pension au titre de la loi de réparation nationale.

[115] Charles Bivors est né vers 1821 à Valenciennes (Nord). Journalier à Paris, il est arrêté en juin 1848. Transporté en Algérie, il est condamné à 5 ans de prison le 9 mai 1851 pour coups et blessures par le 2e Conseil de guerre de Bône. « Meneur très exalté. Un mois de cellule pour coups à ses co-détenus. » Au Fort-Lamalgue, à Toulon, il avait écopé de « 15 jours de cellule pour insolences continuelles envers ses supérieurs ; 30 jours de cachot pour s’être battu avec ses co-détenus ; 4 jours de cachot par le commandant du fort pour réponse grossière. Cet homme laisse beaucoup à désirer sur sa conduite ; il n’y a qu’avec la rigidité qu’on peut le dompter. » Selon de décret du 31 mai 1852, il est transféré sur l’Allier à Cayenne où il arrive le 6 juillet 1853 (voir registre Guyane). (voir la base Farcy 1848). Il s’évade le 14 septembre 1856. En septembre 1857, il arrive à Salem (Massachusetts) en compagnie de Paon et d’un autre déporté de 1848 en Algérie, comme lui transféré en Guyane, Léon Chautard, qui s’est évadé le 14 juillet 1857.

[116] Louis Peyrimond est né vers 1820 à Brignoles (Var) où il est jardinier. La commission mixte le condamné à la déportation en Algérie car : « Homme très dangereux et très exalté. » Il avait été condamné en 1841 à 20 jours de prison pour coups et blessures. Mais il est finalement transporté à Cayenne. Il embarque le 29 mai 1852. (base Farcy 1851) On ne le trouve pas dans la base bagne.

[117] Michel Chaudron est né le 16 septembre 1823 à Moussey (Meurthe), cordonnier à Réchicourt-le-Château (Meurthe). La commission mixte le condamne à la déportation en Algérie car : « A les plus mauvais antécédents sous les rapports privés et politiques. Est d’un caractère violent. Dans un moment de trouble, il se mettrait à la tête d’une émeute et commettrait des crimes. On lui impute de s’être rendu coupable, il y a quelques années, d’une rébellion envers les préposés de l’administration des contributions indirectes. Le 18 et le 28 décembre dernier, à Réchicourt et à Moussey, Chaudron s’écria au cabaret : «  »A bas Napoléon ! vive la guillotine ! vive le sang ! vive la tête de Napoléon à la guillotine ! » » puis, passant la main sur son cou et simulant l’action d’un fer tranchant, il dit : «  »Raser » ». Le 28 décembre il répéta ce propos dans le bureau de tabac d’un sieur Vannier et il ajouta, en faisant le même geste «  »et puis raser, que le sang coule ! à bas la tête de Napoléon ! » ». Ces faits ont été judiciairement établis. Le prévenu dit ne se souvenir de rien. Il n’était pas ivre comme il le prétend. » (base Farcy 1851) Transporté à Douéra, il est transféré à la Guyane française par décision du ministre de la Guerre du 8 novembre 1852. Il y arrive le 6 juillet 1853 sur l’Allier. Il s’évade des iles du Salut le 27 novembre 1856 et est réintégré le 29. Il s’évade à nouveau des iles du Salut le 13 août 1859 et est repris le 18. Après l’amnistie, il va en Guadeloupe le 20 novembre 1859 et rentre en France en juin 1868. (base bagne) Il obtient une pension par la loi de réparation nationale de 1881. On pourra lire Jean-Baptiste Ravold, Les transportés de la Meurthe en 1852, Paris, A. Degorce Cadot, 1872

[118] Jean Marie Priol est né vers 1811 à Pontivy (Morbihan). Terrassier, il est sans domicile en Charente-inférieure. La commission mixte le condamne à la transportation à Cayenne car : « Priol, sans domicile, a été arrêté sous inculpation d’outrages envers le Président de la République, cet individu déjà condamné le 19 janvier 1836 à un an de prison pour vol par le tribunal correctionnel de Pontivy, et le 19 avril 1849 à 6 mois de prison et 5 ans de surveillance pour vagabondage et mendicité par le tribunal correctionnel de Coutances est en état de rupture de ban, indépendamment des outrages qu’il a proférés contre le chef de l’Etat. L’instruction établit que Priol s’est vanté d’avoir été au nombre des insurgés de Paris au mois de juin 1848 et d’avoir pris une part active à l’assassinat du général de Bréa et à celui du capitaine Mangin; bien qu’il n’ait probablement pas participé à ces crimes, son état prouve tout au moins que son esprit se repaît volontiers des idées de meurtre et de pillage… » Il embarque le 29 mai 1852. (base Farcy 1851) On ne le trouve pas dans la base bagne.

[119] François Caumette, dit Chounèles, est né vers 1818 à Capestang (Hérault) où il est cultivateur. La commission mixte le renvoie devant le Conseil de guerre car : « Très mauvaise moralité. Insurrection (part active). Bandes armées. Affilié. Assassinat de gendarmes. Société secrète. » Il est condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée, peine commuée le 12 mars 1853 en 15 ans de transportation à la Guyane. Il est embarqué le 25 avril 1853 (base Farcy 1851) Il obtient une pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881. On ne le trouve pas dans la base bagne.

[120] Lire Chautard.

[121] Lire Angeliaume.

[122] Ce fils de M. Millelot, l’un des plus nobles cœurs que l’on pût rencontrer, condamné, après une tentative d’évasion, par le sieur Gauthier de la Richerie, directeur des pénitenciers à Cayenne, à recevoir vingt-cinq coups de corde, expira sous les coups de knout des garde-chiourme. [note de l’auteur]

[123] Marius Payan est né le 30 mai 1817 à Dauphin (Basses-Alpes) où il est cultivateur. La commission mixte le condamne à la transportation à Cayenne car : « S’est rendu en armes à Forcalquier et à Banon. Condamné pour vol étant sous les drapeaux et soumis à la surveillance de haute police. » (base Farcy 1851) Il arrive en Guyane le 27 juin 1852 sur l’Erigone. Décédé à l’ilet la Mère le 11 novembre 1852. (base bagne)

[124] Antoine Agenon est né le 8 ventôse an VIII à Maringues (Puy-de-Dôme), journaliste au Progrès Social à Marseille. Condamné par la commission mixte à la transportation à Cayenne car : « Société secrète. Complot contre la sûreté de l’Etat. A la tête du mouvement insurrectionnel depuis la révolution de Février. » Il avait été condamné en 1847 à 1 mois de prison pour écrit politique et la même année à 2 mois pour la même raison ; en 1848 à 2 mois de prison pour délit de presse et en 1850 à 1 mois pour la même raison ; en 1851 à 6 mois par défaut pour délit politique. (base Farcy 1851) Il arrive en Guyane le 27 juin 1852 sur l’Erigone. Décédé à Cayenne le 22 juillet 1853. (base bagne) (voir sa notice du Maitron)

[125] Antoine Laurent Raquin est né le 5 septembre 1807 à Montaiguët (Allier) où il est épicier. La commission mixte le renvoie devant le Conseil de guerre car : « Prend part à l’insurrection et fait feu sur les gendarmes. Très dangereux d’ailleurs sous tous les rapports. » (base Farcy 1851) Le 20 mai 1852, le Conseil de guerre le condamne à la déportation dans une enceinte fortifiée pour : « attentat dont le but était d’exciter la guerre civile en portant les citoyens à s’armer les uns contre les autres, et de porter la dévastation, le massacre et le pillage dans les communes du Donjon et de Lapalisse, et d’avoir exercer un commandement dans les bandes qui ont envahi les villes du Donjon et de Lapalisse et attaqué la force publique agissant contre les auteurs de ces crimes. » Sa peine est commuée le 14 février 1853 en 15 ans de travaux forcés, puis, le 12 mars de la même année, en 15 ans de transportation à la Guyane française. Il y arrive le 6 juillet 1853 sur l’Allier. Décédé à l’ilet la Mère le 28 août 1853. (base bagne) Son fils obtient une pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881.

[126] Jean François Victor Laugrand est né le 9 mars 1814 à Charolles (Saône-et-Loire), professeur de langues à Paris. La commission de révision de Paris le condamne à la déportation en Algérie car : « A fait partie des anciens comités socialistes qui ont fonctionné pour les élections de 1850. Il a été membre de l’association fraternelle des instituteurs, institutrices et professeurs démocrates socialistes, association qui a été déférée aux tribunaux. Fondateur de la Presse du Travail. » (base Farcy 1851) Frère de Prosper, l’ancien gérant de la Voix du Peuple. Transporté à Alger, il est transféré en Guyane où il arrive le 27 juin 1852 sur l’Erigone. Décédé aux iles du Salut le 11 août 1855. (base bagne)

[127] Jean Tourrès est né vers 1800 à Lyon où il est quincailler. La commission mixte le condamne à la transportation à Cayenne car : « Tourrès a été arrêté cinq fois sous prévention de vol et condamné trois fois. En avril 1834, il fut accusé d’avoir tué le colonel Mounier du 28e de ligne en faisant feu sur lui d’une barricade et condamné par la Cour des Pairs à 20 ans de détention et surveillance à vie. En février 1848, il entra des premiers dans l’hôtel de ville et se nomma adjudant de place. Il fréquentait assidument les clubs. Il faisait partie d’une société secrète qu’organisait Joseph Rey. Il n’a pu se faire recevoir Carbonaro à cause de ses condamnations pour vol. C’est un homme d’une violence et d’une exaltation extrêmes, exclusivement terroriste. » (base Farcy 1851) Il arrive en Guyane sur l’Erigone le 29 juin 1852. Décédé à Cayenne le 31 août 1855. (base bagne) (voir sa notice du Maitron)

[128] Il n’est pas de Clamecy, mais de Gironde : Raymond Arquey est né le 6 juin 1812 à Bazas (Gironde) Ancien cantonnier, il est fabricant d’allumettes à Pondaurat (Gironde). La commission mixte le condamne à la transportation à Cayenne car : « Révoqué pour de propos séditieux tenus à des prestataires en 1849. Il n’a vécu depuis cette époque que de subventions comme agent de propagande. Il a tenu des réunions secrètes dans plusieurs communes de l’arrondissement de Bazas. Il est inculpé de plusieurs faux à l’aide desquels il s’est procuré de l’argent. Un mandat d’amener décerné contre lui n’a pu être amené à exécution. » (base Farcy 1851) Arrêté à Bazas le 28 septembre 1852, il est conduit à Toulon. Il arrive en Guyane le 6 juillet 1853 sur l’Allier. Décédé à Cayenne le 8 juin 1855. (base bagne) Sa veuve obtient une pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881.

[129] Charles François Robin est né le 1er juillet 1813 à Saintes (Charente-inférieure). Sans domicile fixe, il est ouvrier teinturier. La commission mixte de la Vienne le condamne à la transportation à Cayenne car : « Arrêté à la suite de propos séditieux, porteur d’un buste de Barbès, parcourant depuis plusieurs années les départements de l’Ouest sous la recommandation des chefs du parti démagogique. Marié, père de famille, ayant abandonné sa femme et son enfant pour vivre en concubinage. 7 fois repris de justice, condamné pour vol, pour vagabondage, soumis à la surveillance de la haute police, nature perverse sans espoir de retour. » Il avait été condamné en 1839 à 24 heures de prison pour outrages à un fonctionnaire ; en 1840 à 8 jours de prison pour rébellion ; en 1843 à 20 jours de prison pour outrages et cris séditieux ; en 1849 à 3 mois de prison pour mendicité avec menaces ; en 1851 à 6 mois de prison, 2 ans de surveillance, pour mendicité avec menaces. (base Farcy 1851) Il arrive en Guyane le 27 juin 1852 sur l’Erigone. Décédé le 23 juin 1855 à l’ile Royale. (base bagne)

[130] Eugène Ferran Laugier est né le 29 mars 1815 à Oraison (Basses-Alpes) où il est cultivateur. La commission mixte le condamne à la transportation à Cayenne car : « Affilié. S’est rendu en armes à Digne et aux Mées. Etait présent à l’arrestation du courrier. Mauvais sujet. Dangereux. Condamné à 2 mois de prison pour outrages envers le Maire. » Il embarque pour la Guyane le 29 mai 1852. (base Farcy 1851) Sa veuve obtient une pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881. On ne le trouve pas dans la base bagne.

Louis Jean Laugier est né le 13 janvier 1829 à Oraison (Basses-Alpes) où il est cultivateur. La commission mixte le condamne à la transportation à Cayenne car : « Affilié. S’est rendu en armes à Digne et aux Mées. Mauvaise conduite. 2 fois condamné. » Il avait été condamné pour blessures et outrages envers le maire. Il embarque pour la Guyane le 29 mai 1852. (base Farcy 1851) Il obtient une pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881. On ne le trouve pas dans la base bagne.

[131] Jean Marie Secrétain est né le 15 avril 1823 à Angers (Maine-et-Loire) où il est ouvrier carrier. La Cour d’assises le condamne le 16 octobre 1855 à la déportation dans une enceinte fortifiée hors du territoire continental de l’Empire pour : « attentat ayant pour objet de porter la dévastation et le pillage dans la commune d’Angers. » Il arrive en Guyane le 7 février 1856 sur la Fortune. Décédé à Cayenne le 7 août 1856. (base bagne) (voir sa notice du Maitron)

[132] Joseph Cordier, dit Daudier, est né le 14 février 1812 à Clamecy (Nièvre) où il est portefaix. Le 15 février 1852, le Conseil de guerre l’a condamné à la déportation simple pour « attentat dont le but était de changer le gouvernement ou d’exciter à la guerre civile. » (Il avait sonné le tocsin à Armes). Le 14 février 1853, sa peine est commuée en 15 ans de travaux forcés, puis le 12 mars de la même année, en 15 ans de transportation à la Guyane française, où il arrive le 6 juillet 1853 sur l’Allier. Décédé le 9 août 1856 à Cayenne. Par décret du 28 novembre 1856, soit trois mois plus tard, sa peine est commuée en internement en Algérie. (base bagne) Sa fille percevra la pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881.

[133] Pierre Chabrier est né le 7 floréal an IV à Peyruis (Basses-Alpes), ouvrier à Marseille. La commission mixte le condamne à la transportation à Cayenne car : « Séquestration d’un agent de police. Menaces de mort. Détention d’armes de guerre. Société secrète. Complot contre la sûreté de l’Etat. » (base Farcy 1851) Il arrive en Guyane le 27 juin 1852 sur l’Erigone. Le 26 juillet 1856, il est affranchi de la transportation et autorisé à rentrer en France, sous réserve de ne pas résider dans les Bouches-du-Rhône. Décédé à Cayenne le 12 août 1856. (base bagne)

[134] Papiers des Tuileries, t. II, p. 65 (suite) [note de l’auteur]