L’évasion de François Barthès en 1854
page mise en ligne le 1er août 2026
L’évasion de François Barthès en 1854
Cette page participe de notre série sur les résistants républicains transportés en Guyane et évadés du bagne.
On pourra trouver par ailleurs :
· Des évadés de Guyane. Le groupe Davaux
· Le Conseil de guerre de Marcel Casimir Bockensky et son évasion tragique
· D’autres évadés de Guyane. Le groupe Riboulet
Documents rassemblés par Frédéric Negrel
Il s’agit ici de l’évasion, début septembre 1854, de François Barthès, qu’il relate dans son ouvrage posthume Les victimes du coup d’État du 2 décembre. Histoire de la déportation de Cayenne, publié en 1887 (pp. 14-17), avec trois de ses camarades de transportation (et une autre personne non identifiée), arrivés comme lui en Guyane le 27 juin 1852 sur l’Erigone avec 399 déportés, dont 144 politiques (y compris les 12 du groupe Riboulet).
Source Gallica/Bibliothèque nationale de France
« Arrivés donc à Cayenne nous nous mîmes au travail avec ardeur afin de gagner quelqu’argent pour nous évader dès que nous le pourrions, car nous y pensions aussi bien que les camarades.
Il y avait environ 6 mois que nous étions à Cayenne, nous avions déjà fait quelques connaissances ; entr’autres celle d’un français.
Notre compatriote à qui nous communiquâmes notre projet, était un de nos amis politique et nous promit de faire tout ce qu’il pourrait pour nous aider. Il mit donc la main à l’œuvre et nous procura un canot, formé d’un tronc d’arbre en acajou, qui nous coûtait quatre cents francs. Il nous dit tenez-vous prêts à partir des que l’embarcation sera mise à flot et qu’elle renfermera les provisions nécessaires au voyage.
Notre compatriote était ami avec les gens de la police de l’île, et cela lui facilita sa tâche.
Nous touchâmes donc la somme qui représentait le prix du canot, c’était tout le fruit de notre travail et de nos privations et nous le payâmes à son propriétaire.
Nous quittâmes notre demeure, mon camarade Sévola [Scoevola] et moi, puis Rio [Rigaux] menuisier, du département de la Côte-d’Or ; Denis Bruno, colporteur, de Carpentras et un nègre du pays. Nous étions donc 5 à nous embarquer sur ce faible tronc d’arbre que nous baptisâmes le Nageur, mais ni les uns ni les autres nous ne connaissions rien à la navigation.
Toutefois nous n’hésitâmes pas à nous embarquer sur notre petit navire afin de revoir notre chère patrie. Nous nous orientâmes de notre mieux, prenant la direction du couchant et nous basant sur la lune notre seul guide, car nous n’avions ni boussole, ni lunette, ni compas, ni carte, en un mot rien qui pût nous aider à tracer notre route. Nous n’avions pas d’ailleurs besoin de ces instruments ne sachant pas nous en servir, ils eussent été inutiles entre nos mains, aussi étions-nous partis sans en demander à nos généreux bienfaiteurs.
Nous passâmes donc près de l’île du Salut et comme nous avions le vent très faible, nous faisions très peu de chemin. Nous craignîmes beaucoup d’être arrêtés par les gens de l’île, car nous en passâmes fort près et si l’on nous avait aperçus on nous aurait eu vite rejoints.
Par bonheur il n’en fut pas ainsi, et le soir le vent s’étant levé, enfla nos voiles et notre navire fila bon train, laissant au loin cette île maudite, tombeau des malheureuses victimes des bouchers du sieur Badinguet.
Comme on peut le supposer notre Nageur était petit et pouvait tout au plus contenir les 5 hommes qui composions l’équipage ; ce fut un grand bonheur pour nous. En effet, à un moment donné nous aperçumes qu’une goëlette nous donnait la chasse ; mais grâce à la légèreté de notre canot qui filait comme le vent nous laissâmes bientôt loin de nous l’oiseau de proie qui nous pourchassait et fûmes sauvés d’une mort presque certaine. La destinée voulait notre salut bon gré mal gré, tous les inconvénients qui surgissaient de toute part.
Le 4 nous étions en pleine mer ; elle était agitée et nous perdîmes notre direction ; le nègre en qui nous avions espoir pour nous guider perdit courage et pendant 10 heures nous voguâmes au gré des vents et des flots, prêts à être engloutis par les vagues en furie. Cependant la tempête se calma, la mer redevint plus docile et nous pûmes nous diriger vers la côte. Mais la bourrasque avait brisé notre gouvernail et inondé nos provisions de bouche. Nous restâmes bien au mouillage pendant 24 heures, mais comme je l’ai dit précédemment les vivres manquaient et le proverbe dit que la faim fait sortir le loup du bois.
Nous essayâmes donc de suppléer de notre mieux au manque de gouvernail et nous réussimes à aborder à terre au lieu appelé Matapiqua dans la Guyane Hollandaise. Il y avait 48 heures que nous n’avions rien mangé. A notre arrivée à terre nous mîmes le Nageur sur le flanc, car l’ayant mi-plein d’eau nous craignions qu’il ne fut avarié, mais nous fûmes très heureux quand nous vîmes qu’il était intact et que l’eau qu’il contenait y avait été jetée par les vagues en courroux. Il fallut ensuite réparer le gouvernail et refaire notre provision de vivres. Ce ne fut pas chose commode, car les habitants de la côte étaient des nègres naturels du pays, avec qui il nous était très difficile de nous faire comprendre. Enfin nous leur fimes voir que nous avions faim. Ils nous apportèrent deux poulets bouillis dans de l’eau avec du sel, des bananes en place de pain, et un quart de litre d’eau de vie. Le tout y compris le gouvernail estimé à 5 francs, nous coûta 40 francs.
Pendant ce temps le bruit de notre arrivée s’étant répandu, un indigène du pays, qui se faisait un peu comprendre en français, arrive sur la côte et nous dit que nous sommes prisonniers. Nous fûmes donc conduits chez le Maire qui nous reçut bien, nous fit boire un peu de vin et nous fit placer dans un appartement en qualité de prisonniers. Malgré cela nous étions libres de sortir quand nous voulions pour nous promener.
Au bout de 8 jours le gouverneur de Surenan ou Paramaribo, la capitale de la Guyane hollandaise, à qui l’on avait écrit, envoya une petite embarcation montée par 8 nègres du pays, qui nous conduisirent chez le gouverneur. Le soir de notre arrivée comme il était presque nuit et qu’on ne pouvait nous conduire à cette heure chez le gouverneur, les nègres nous prirent chez eux, et nous comblèrent d’égards. Ils nous témoignèrent beaucoup d’amitié, si bien que toute la nuit ne fut qu’une sorte de fête. On chanta, on dansa, on but, malgré que le vin valut 5 francs la bouteille.
Le lendemain le gouverneur nous reçut avec courtoisie et nous demanda si nous étions des déportés politiques ou des forçats. Bien que nous lui eûmes affirmé que nous n’étions pas des forçats, il nous fit conduire en prison, puis il nous interrogea et après avoir examiné les papiers que nous possédions, il donna ordre au concierge de nous laisser sortir tous les jours. Puis s’adressant à nous, il nous dit de rentrer tous les soirs dans notre chambre, qu’il allait écrire au gouverneur de Cayenne afin de s’assurer si nous étions des déportés politiques ou des forçats évadés. Il nous dit que si nous appartenions à cette dernière catégorie, il nous renverrait à Cayenne, dans le cas contraire il nous donna sa parole d’honneur que nous aurions liberté pleine et entière. Il tint en effet parole, au bout de quarante jours quand il vit que la réponse du gouverneur de Cayenne n’arrivait pas, il nous rendit la liberté. Le fameux La Richerie n’avait pas daigné lui répondre.
Pendant notre séjour à Paramaribo, nous fûmes atteints de la fièvre jaune, maladie très mauvaise. Par bonheur nous avions fait connaissance avec un compatriote évadé comme nous de Cayenne, le nommé Russe[1], un parisien. Il nous soigna comme des frères et à force de nous faire prendre de l’aloès et du rhum, nous sauva la vie. Denis Bruno ne voulut pas suivre ses indications et il paya de sa vie son entêtement.
Comme nous étions libres de rester ou de nous en aller, nous trouvâmes une gëollette anglaise qui en payant nous transporta à Déméraré dans la Guyane anglaise. Après 24 heures de voyage nous arrivâmes dans cette ville où nous séjournâmes 8 jours. Notre voyage jusque-là nous avait coûté près de vingt francs à chacun et mon camarade Sévola et moi nous avions tout fourni ; il ne nous restait plus qu’une petite somme d’argent et pour surcroît de malheurs on nous la vola. Dans cette misère, nous nous rendîmes chez le gouverneur pour implorer son assistance. Il écouta nos plaintes et nous promit de nous faire embarquer aux frais de l’État anglais, sur le premier bâtiment faisant voile pour l’Angleterre.
Au bout de 8 jours il y en eut un, nous parlâmes au capitaine et il nous demanda 300 francs chacun, ce qui en tout nous faisait 900 francs. Nous lui dîmes que le gouvernement anglais en payerait une partie et nous autres le reste en arrivant à Londres, où nous nous en ferions envoyer de chez nous, car pour le moment nous n’avions pas un sou.
Nous nous embarquâmes donc sur le Guide, c’était le nom du vaisseau, et nous fimes voile pour l’Angleterre ; le temps fut favorable, et après 58 jours de traversée nous étions rendus tous trois à Londres en bonne santé.
Nous fûmes très bien reçus par nos compatriotes français comme nous. C’était le 22 Décembre 1854 que nous rentrions en Europe sinon dans la patrie au moins près d’elle. »
*************
François BARTHES, dit France ou Renard, est né le 6 janvier 1809 à La Bastide-Rouairoux (Tarn) où il est scieur de long. La commission mixte le condamne à la transportation en Algérie car : « Homme très dangereux et occupé activement de propagande socialiste. Barthès est repris de justice. Il fut condamné à un mois de prison le 9 juin 1825 pour coups et blessures. Membre de la société secrète et travaillant activement à recruter pour elle, il a cherché à affilier Joseph Crozes et Étienne Barthès. Pour entraîner ce dernier, il lui promettait de lui faire donner une partie des prairies appartenant à son maître. Il a tenu les propos les plus sanguinaires en ajournant ses exécutions à 1852. Il a notamment menacé de mort Joseph Cros, Pierre et Étienne Barthès. Il annonce qu’après avoir fait tomber, en 1852, les têtes qu’il a dévouées à la mort, il se taillera un jardin dans les meilleures terres de Labastide. Il est arrêté. » Embarqué pour la Guyane sur l’Erigone le 29 mai 1852. Sa peine est commuée en internement dans la Manche le 12 août 1854, deux semaines avant son évasion ! Il se réfugia en Angleterre, puis en Espagne. (notice du Maitron) Décédé le 17 janvier 1871 à La Bastide-Rouairoux. Son fils obtient une pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881.
Ambroise SCOEVOLA est né enfant naturel le 14 décembre 1813 à Brassac (Tarn), scieur de long à La Bastide-Rouairoux (Tarn). La commission mixte le condamne à la transportation à Cayenne car : « Vie privée très immorale. Tapageur. Mauvais mari du vivant de sa femme. Scoevola a déjà été poursuivi deux fois par la cour d’assises du Tarn pour coups et blessures et acquitté, et plus tard, il a été condamné à un mois de prison par jugement d’appel du tribunal d’Albi en juin 1849 pour menaces de mort sous condition en matière politique. Scoevola était membre très ardent de la société secrète. Il a assisté à diverses initiations. Il était à la réunion du 6 décembre, placé en vedette sur la route. C’est un homme très redouté. Il a proféré les menaces de mort les plus graves avec les détails les plus sanguinaires contre Joseph Cros, Pierre Barthez, Malafosse et Vidal. Il est arrêté. » Embarqué pour la Guyane sur l’Erigone le 29 mai 1852. Tout comme Barthès, sa peine est commuée en expulsion du territoire français le 12 août 1854, deux semaines avant son évasion ! Il obtient une pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881.
Denis BRUNO est né le 7 octobre 1809 à Carpentras (Vaucluse) où il est cordonnier. La commission mixte l’a condamné à la transportation à Cayenne car : « Fondateur de société secrète. Le chef et l’âme du parti socialiste dans l’arrondissement de Carpentras. Par son activité et son audace, il est regardé comme excessivement dangereux. Plusieurs fois repris de justice. Condamné à 7 ans de détention pour attentat à la sûreté de l’Etat. » Ces 7 années de prison lui ont été infligées en 1841[2]. Il a également été condamné en 1849 à 20 jours de prison pour outrages à une commissaire. Embarqué pour la Guyane sur l’Erigone le 29 mai 1852. Décédé le 5 octobre 1854 en Guyane hollandaise[3]. En 1881, la demande de pension de son gendre au titre de la loi de réparation nationale de 1881 a été rejetée.
François RIGAUX est né le 30 mai 1835 à Nuits (Côte-d’Or) où il est menuisier. Condamné par la commission mixte à la transportation à Cayenne car : « Longtemps paresseux, flâneur, entraîné dans des sociétés d’hommes ruinés, ivrogne, il semblait depuis quelque temps vouloir se retremper dans le travail qu’il quittait moins souvent. Il est en état de déconfiture et n’a aucun espoir de fortune. Il n’a jamais cessé de participer à toutes les entreprises les plus extravagantes de l’esprit de parti. Sa maison et son cabaret ont toujours été au centre de toutes les réunions démagogiques du plus bas étage. Léger, généreux, sans discernement, ayant le cœur sur la main, donnant tout par élan, sans réflexion, tête violente, irascible, susceptible d’être monté aux dernières limites de l’exaltation et de la colère, alors capable des plus grandes crises, des actions les plus violentes, Rigaud est un homme que la justice doit frapper mais qui cependant n’est pas profondément perverti. Rigaud enrôlé par les agitateurs tient à Nuits un cabaret fréquenté par eux et leurs affiliés. C’est dans sa maison et avec son concours qu’ont eu lieu les principaux conciliabules ayant pour objet d’organiser le soulèvement. Le 3 décembre, on se réunit chez lui on y discute des projets de résistance. Depuis lors jusqu’au 7 où tous ce projets furent abandonnés on le voit constamment au mouvement et en rapport avec les meneurs les plus exaltés que parfois lui-même il excite. Dans la nuit du 4 au 5, il se trouve chez Lavocat parmi ceux qui y ont fabriqué de la poudre, il ne concourt cependant pas à cette fabrication. Le 6, après le premier conciliabule tenu chez lui, vers 1 heure, il part pour Beaune mais rencontrant en chemin les émissaires de Dijon, Coquet et Tisserandot dont le premier lui était connu, il revient avec eux chez lui. Là le projet d’insurrection est provoqué par eux et accepté par les autres, il doit s’accomplir dans la nuit. Avant d’agir, Rigaud repart pour Beaune dans la voiture qui avait amené Coquet, il s’abouche avec Guiot Buis, l’un des chefs les plus ardents de cette ville, lequel venait d’échouer dans la tentative qu’il voulait organiser contre la Mairie. Rigaud le ramène à Nuits où ils arrivent à 10 h 1/2 du soir. Là un nouveau conciliabule a lieu chez Rigaud pour y arrêter les dernières mesures et Rigaud prend soin de faire appeler Lavocat pour le mettre en rapport avec Guiot Buis. Celui-ci provoqua une prise d’armes immédiate et il est vivement appuyé par Rigaud. A minuit tous les conjurés se répandent par la ville afin d’y recruter des renforts. Rigaud est porteur d’un pistolet qu’il avait emprunté la veille à Lavocat. Il cheminait avec Sage et Guiot Buis et tous trois sont rencontrés par M. Arthur Marey. Rigaud s’adresse à celui-ci « »qui êtes-vous ? que faites vous ? » » lui dit-il, un coup de pistolet retentit et M. Marey tombe foudroyé. Lorsqu’on releva son cadavre, on trouve sous sa main gauche étendue le pistolet qu’il avait tiré, mais qu’il n’avait pas eu le temps d’armer. Rigaud en se reconnaissant l’auteur du meurtre en témoigne de vifs regrets, il déclare que l’obscurité ne lui avait pas permis de reconnaître sa victime et proteste contre l’existence de toute préméditation. Suivant lui, et contre toute probabilité, ce serait M. Marey qui se serait approché de lui, quoiqu’il fut accompagné de deux autres personnes, et qui l’aurait regardé sous le nez en sortant de sa poche un pistolet qu’il vit briller dans l’ombre : effrayé alors du danger qu’il croyait courir, Rigaud se serait armé précipitamment du sien, aurait pris les devants et fait feu sous l’influence instinctive du sentiment de sa conservation personnelle. Cette version peut être mêlée de mensonges et de vérités, n’est pas sans vraisemblance sur tous les points et devant un jury soumis à l’influence de la peur et de la sympathie politique, elle présenterait à l’accusé des chances de succès qui en aboutissant, tout au moins peut-être, à un amoindrissement exagéré de la répression, donnerait lieu à un déplorable scandale. Tel est l’avis unanime de tous les magistrats expérimentés qui connaissent les détails de la procédure et qui sont à même d’émettre des prédictions bien raisonnées de son issue. » Auparavant, « membre de la société de secours mutuels de Nuits, il avait été inculpé d’avoir, en juin 1849, parcouru les campagnes pour préparer un mouvement insurrectionnel, mais relaxé. » (notice du Maitron par Pierre Levêque) Embarqué pour la Guyane sur l’Erigone le 29 mai 1852. Décédé le 9 décembre 1875 à Paris. Sa veuve obtient une pension de 400 frs au titre de la loi de réparation nationale de 1881.
Nous n’avons pas pu identifier le « nègre ». Il ne semble pas qu’il s’agisse d’un forçat évadé.
[1] Jules Louis Reusse, évadé le 14 septembre 1852, avec le groupe Riboulet. Voir l’article sur son évasion.
[2] Dans « l’affaire de la Villette » (sur ce sujet, on lira Jean-Noël Tardy, « Les mystères de Marseille : secret et sociétés secrètes à Marseille et dans le Vaucluse en 1841 », Revue d’histoire du XIXe siècle, 2007-35, pp. 91-105)
[3] Son acte de décès au Surinam est parvenu à Cayenne le 7 septembre 1855.