La résistance républicaine en Lot-et-Garonne

La résistance républicaine au coup d’Etat du 2 décembre 1851 de Louis Napoléon Bonaparte en Lot-et-Garonne

par Bertrand Carbonnier

mémoire de maîtrise sous la direction de Bernard Lachaise et Christine Bouneau

Université de Bordeaux 3 – juin 2001

Partie III : Mesure et interprétation des journées de décembre 1851 en Lot-et-Garonne

Il convient dans une troisième partie d’analyser en profondeur l’insurrection car les événements de décembre 1851 se sont déroulés sur une période relativement courte. Nous avons fait une description du mouvement insurrectionnel lot-et-garonnais dans les deux premières parties, il est nécessaire maintenant de lui donner une interprétation dans une troisième partie.

L’insurrection lot-et-garonnaise est-elle un mouvement spontané ? Obéit-elle à un plan mûrement réfléchi et à une stratégie précédemment concertée par les républicains ? Y-a-t-il une véritable spécificité de cette résistance républicaine par rapport aux autres mouvements provinciaux ?

Les réponses à ces questions peuvent être étudiées sous trois plans.

 

Chapitre VII : Le rôle des sociétés secrètes

 

A) L’origine, le recrutement, les atouts

 

Selon l’avis du ministre de l’intérieur Morny, l’ampleur de la résistance républicaine en province est due à « un complot à grande échelle des sociétés secrètes ».[1]

Cette version des faits qui est également celle de l’ensemble du pouvoir en place a été relayée par la presse bonapartiste comme le montre un article du Journal du Lot-et-Garonne daté du 17 décembre 1851. L’article dit ceci :

« Nous avons la certitude que depuis quelques temps des réunions secrètes de socialistes ont eu lieu très fréquemment sur le territoire. On a ainsi remarqué la présence chez un grand nombre de personnes connues pour les opinions exaltées d’hommes étrangers à la localité et même à l’arrondissement. Il ne fait pas de doutes que les réunions de ces sociétés ont permis l’éclosion de l’insurrection »[2].

 

Comment s’explique le point de vue du pouvoir bonapartiste ?

Pour tenter de comprendre, il est nécessaire de revenir en arrière, c’est à dire dans les quelques années précédant le coup d’Etat. La naissance de véritables sociétés secrètes s’est accélérée sous la pression de trois phénomènes à savoir la répression contre le parti démocrate-socialiste, les rumeurs de coup d’Etat au fur et à mesure que les élections présidentielles de 1852 approchaient et enfin la remise en cause du suffrage universel par le moyen de la loi Baroche datant du 31 mai de l’année 1850. Cette loi, très souvent utilisée pour fustiger le gouvernement de Louis Napoléon prévoyait une refonte des listes électorales en épurant tous les citoyens susceptibles de se déplacer pour leur travail (travailleurs agricoles, ouvriers saisonniers). Objet de consolidation du pouvoir aux mains du parti de l’ordre, la loi Baroche a rejeté dans l’ombre toute une frange de population constituant le vivier du parti démocrate-socialiste. « Morts politiquement », ces hommes ont alimenté les réunions républicaines secrètes dans lesquelles ils pouvaient librement s’exprimer. C’est à partir de ce moment-là qu’a commencé le véritable essor des sociétés secrètes en Lot-et-Garonne. Celles-ci recrutaient par les moyens ordinaires de l’embauchage comme le laisse apparaître les différentes auditions des témoins après les événements, en décembre et en janvier 1852. Généralement, le prétendant allait lui-même au rendez-vous fixé pour y être initié selon les conseils d’un ami ou d’un proche. Ainsi l’entrepreneur Etienne Darnospil a recruté la plupart des cinquante ouvriers qu’il emploie comme par exemple les tailleurs de pierre Cancarel, Langoumoin[3]. La géographie du département du Lot-et-Garonne composé en majorité de petites bourgades de cinq-cents à mille habitants proches les unes des autres, se prêtait merveilleusement au recrutement. Les cabarets, les forges communales constituaient des lieux publics où les villageois tissaient des liens entre eux et où les républicains tentaient de convaincre les gens d’adhérer aux sociétés secrètes.

Les adeptes étaient reçus en leur sein qu’après un interrogatoire et une cérémonie spéciale. Voici la forme habituelle de l’initiation telle que l’a décrite un charpentier de Bouglon, Sylvain Rigal.

« Vers le milieu du mois d’octobre dernier (1851), je me présentais pour me proposer de faire partie de la société secrète dite des « Montagnards ». Je trouvai, là, réuni plusieurs adeptes dans l’auberge de la veuve Faugères. Après un repas solide et de copieuses libations, Joyeux, remplissant les fonctions de parrain me banda les yeux et me mena en me conduisant par la main dans une chambre particulière où on me fit mettre à genoux. Là, on me fit lecture d’un serment ainsi conçu : Tu jures sur ce glaive de combattre la tyrannie, la religion et la famille. Alors, la main sur ce glaive et sur un couteau, je prêtais serment après qu’on m’eût dit que des hommes éminents tels que Vergnes et autres appartenaient aux sociétés secrètes.

Après que j’eut les yeux débandés, je vis un crucifix sur la table et on me dit que j’avais juré sur le Christ, un fusil et un poignard et que je me trouvais au milieu des autres affiliés. Le président me dit que si j’avais le malheur de divulguer le secret, ces armes serviraient pour me détruire. »[4]

La démarche est identique pour Jean Expert, cultivateur à Sénestis qui jure, lui, de « défendre à la vie à la mort la République démocratique et sociale ».[5]

Le serment des sociétés secrètes, très ritualisé, a une signification profonde pour ses membres. Il vise à créer une véritable communauté. Les adeptes se sentant comme des frères les uns avec les autres, c’est pour cela que Sylvain Rigal jure de combattre la famille. La sienne désormais est la société secrète de Bouglon. Cette solidarité entraîne la définition d’objectifs communs qui sont de combattre le parti de l’ordre et de participer à l’avènement de la République démocratique et sociale. Pour se reconnaître entre eux au quotidien, les affiliés utilisaient des signes distinctifs.

Par exemple, ils ôtaient leurs chapeaux avec la main gauche tout en portant en même temps la main droite sur la poitrine. Quelques fois aussi, ils se donnaient deux pesées avec le pouce sur le doigt du milieu en se prenant la main. Dans un café ou dans une auberge, si un adepte voulait savoir s’il y avait des membres des sociétés secrètes dans la salle, il frappait, alors, trois coups sur la table. Ces signes distinctifs ajoutés au rituel minutieusement mis en scène donnaient aux sociétés secrètes une forte cohésion. Celle-ci était renforcée par une certaine cohérence sociologique. Même si toutes les strates sociales étaient représentées en leur sein, il existait des différences dans la répartition. Ainsi généralement autour de « quelques têtes pensantes »[6] de la bourgeoisie constituées de huissiers, d’avocats (Vergnes, Lafitteau à Marmande) et de notaires, il y avait une très grande majorité d’ouvriers artisans (des charpentiers, des tailleurs) et une faible minorité de paysans.

Dans la société secrète de Casteljaloux, fondée autour de trois hommes, Frédéric Nasse, l’ancien receveur Adolphe Lugéol et le journaliste bordelais Tandonnet, il apparaît à leurs côtés le boulanger Jean Bouglon, le teinturier Louis Carrère, et le tailleur d’habits Jean Capdegelle. De même, dans la société secrète de Buzet-sur-Baïse noyautée autour du pharmacien Antoine Labarrure, cohabitent le maçon Jean Mérail et le tailleur d’habits Adolphe Darqué, tous les deux artisans. La cohésion sociale au sein des sociétés secrètes a donc constitué un solide atout pour mener à bien une résistance commune contre le parti de l’ordre. Ce sont dons aussi ces artisans que l’on a trouvés au premier rang des contestataires en décembre 1851.

Un autre facteur explique l’essor des sociétés secrètes. Il s’agit de la relative mansuétude dont faisaient preuve les autorités lot-et-garonnaises à leur égard. Il était pourtant formellement interdit de s’affilier en vertu de la loi du 28 juillet 1848. De plus, les recommandations envoyées par le ministère de l’intérieur au préfet du Lot-et-Garonne et aux sous-préfets sont très fermes. Une directive adressée par le ministre de l’intérieur Vaisse à Paul de Preissac datée du 4 mars 1851 (neuf mois avant le coup d’Etat) dit ceci :

« On me signale une grande surexcitation parmi les meneurs du parti socialiste dans votre département. Ces hommes cherchent à entretenir l’excitation dans les esprits et ils redoublent d’efforts pour s’organiser en vue d’un mouvement dont le signal serait donné pour 1852 ou plus tôt le cas échéant.

J’appelle votre attention sur ces manoeuvres et vous invite à observer avec un soin vigilant la conduite et les démarches des individus compromis par l’exaltation de leurs opinions. Il ne s’agit pas d’un danger immédiat, d’une prise d’armes prochaine mais bien d’une organisation plus compacte, plus forte. Tout porte à croire qu’on essaiera de faire de la propagande dans les campagnes. Les émissaires socialistes de votre département devront être l’objet d’une surveillance rigoureuse et il importera d’interdire et d’empêcher le colportage et la distribution sur la voie publique de tous les écrits destinés à pervertir l’opinion. »[7]

 

Pourtant, l’application sur le terrain des injonctions du ministre de l’intérieur était tout autre.

En fait, les autorités lot-et-garonnaises ne semblent avoir découverts l’ampleur du mouvement des sociétés secrètes qu’après le coup d’Etat du 2 décembre notamment avec l’audition des témoins. Alors, comment expliquer le manque de clairvoyance des membres du parti de l’ordre ? Des éléments de réponse se trouvent dans la clandestinité des sociétés secrètes. En effet, les réunions ayant lieu le plus souvent de nuit et dans des endroits retirés, il était donc difficile pour les autorités de les démasquer.

Le domaine de Lapaillargue près de Fieux appartenant à l’avocat agenais Louis Vivent est un des lieux des réunions secrètes des démocrates-socialistes du département[8]. Plusieurs visites domiciliaires ont été effectuées dans cette propriété par la police afin d’y trouver la trace de conciliabules nocturnes et secrets qui s’y seraient tenus. Les perquisitions n’ont rien donné.

En fait, le caractère secret des réunions explique que depuis le mois de juillet de l’année 1848 jusqu’à la veille du coup d’Etat, les preuves directes, matérielles de l’existence des sociétés manquaient aux autorités lot-et-garonnaises. Ces derniers ignoraient à peu près complètement la date précise des créations, les ressources dont elles pouvaient disposer, les statuts qui la régissent, le mode d’affiliation usitée en son sein, la liste complète des membres les locaux habituels de réunion c’est à dire tous les éléments constitutifs d’une société secrète[9].

Il s’agissait pour elles d’un gage d’efficacité certain. Cependant, les sociétés républicaines clandestines organisées au niveau local ne peuvent tirer leurs forces que si elles sont en relation les unes avec les autres. Les dirigeants républicains du département savent pertinemment qu’une action armée commune d’envergure n’est possible que si les lieux d’échange, les idées sont les mêmes et si les sociétés secrètes sont organisées en réseau.

 

B) Les lieux, les idées, les réseaux

 

Les lieux de réunion des républicains sont souvent identiques sur l’ensemble du département et même du pays. Il s’agit des auberges, des cabarets ou encore le domicile d’un des affiliés.

Ces auberges et autres cafés se trouvent dans toutes les bourgades mêmes les plus petites mais c’est principalement dans les chefs-lieux de canton que les réunions ont lieu et où les décisions les plus importantes sont prises. Il existe, parmi ceux qui ont joué un rôle majeur durant l’insurrection, les quatre cabarets situés à Nérac à savoir le café Rodolphe, place du Griffon, le café Trenque, rue Fontindelle, le café Paul, place du prieuré et le cabaret Cavalié localisé dans le Petit-Nérac. Dans l’arrondissement de Villeneuve-sur-Lot, le café de l’Europe est un lieu de réunion important des démocrates-socialistes du Villeneuvois tout comme le café de Libos où les deux frères Corne et le maître de bateau Bonnal ont, chacun, un rôle éminent. Ces lieux sont tous étroitement surveillés par la police[10].

Dans l’arrondissement de Marmande, les assemblées clandestines étaient très contrôlées par le sous-préfet. Elles se tenaient donc plus fréquemment au domicile d’un des affiliés.

C’est le cas du domicile du coiffeur Moreau, l’un des membre du comité insurrectionnel de Marmande ou encore chez un dénommé Laurens dont la maison à Ruffiac est le point d’achoppement de tous les démocrates-socialistes des villages des alentours.

La résidence de Peyronny à Miramont-de-Guyenne servait également de rassemblement des républicains puisque les gendarmes y ont surpris dans la nuit du 8 septembre 1851, au milieu d’un repas, Peyronny, le menuisier François Séguin, le notaire Jules Colonges et le boulanger Truffel[11].

 

Comment se déroulait la réunion d’une société secrète?

Les protagonistes se fixaient un rendez-vous dans une auberge puis sur place, ils montaient à l’étage sous les yeux du propriétaire conciliant. Là, la discussion s’engageait.

Les adeptes y lisent aussi bien la presse nationale et notamment le journal démocrate-socialiste « La Réforme » que les journaux régionaux comme « La Tribune de la Gironde » ou « Le Républicain du Lot-et-Garonne »[12]. Les discours de Alexandre Ledru-Rollin à la Chambre sont lus à haute-voix. Parfois, des objets symboliques sont échangés.

Ainsi, lors d’une perquisition effectuée par le commissaire de police Carrère au domicile du coiffeur Moreau le 11 novembre 1851 afin « d’examiner s’il se trouvait des lithographies, des portraits ou emblèmes contraires à 1’ordre public », les gendarmes ont découvert des gravures représentant « Jésus le Montagnard », « La République défiant les rois », « La paix, la République, la justice faisant le tour du monde », quelques bustes de l’ancien député Charles Lesseps, de Félix Pyat et les statuettes de Ledru-Rollin et de « La République, coiffée d’un bonnet phrygien avec sur la tête une couronne d’immortelles ». Tous ces objets ont été confisqués par le commissaire de police parce qu’ils sont « de nature à inspirer au public qui fréquente cette boutique des idées démagogiques »[13].

 

La carte suivante montre la dissémination des sociétés secrètes et des loges maçonniques sur l’ensemble du Lot-et-Garonne telle qu’on a pu la reconstituer[14]. Elles sont largement répandues sur le département et plus encore, elles sont assez rapprochées les unes des autres.

 

Carte 7.1 : La dissémination des sociétés secrètes

 

 

Un simple aperçu géographique laisse à penser que les sociétés secrètes nouent des liens étroits entre elles. Etienne Damospil, Armand Delpech, Frédéric Nasse et PauI Vergnes faisaient des tournées dans les localités en essayant d’instaurer des liaisons entre elles et une certaine cohésion au niveau départemental.

Ainsi, la police découvre la présence de François Pouzet, le représentant d’une des sociétés secrètes locales de Villeneuve-sur-Lot lors d’une autre perquisition faite au domicile bruchois de Darnospil en novembre 1850[15].

Parfois des grands rassemblements avaient lieu dans le chef-lieu d’Agen. Le 11 septembre 1851, environ trois-cents démocrates-socialistes et représentants des sociétés secrètes se sont réunis au Cercle de la Fraternité. Henri Fournel a pris la parole en termes « passionnés », en « déplorant les dissidences qui divisent les démocrates-socialistes » doublé d’« un appel à la concorde »[16]. Outre les liens au niveau départemental, les affiliés lot-et-garonnais sont en contact avec les sociétés secrètes des autres départements et notamment les comités centraux de Paris et de Lyon. Elles correspondent entre elles par l’intermédiaire d’émissaires qui portent d’un lieu à un autre les instructions des chefs. Ces commis-voyageurs souvent déguisés en ouvriers parcourant la France sous le prétexte de chercher un travail.

Pour accréditer les agents porteurs de leurs instructions, les chefs des sociétés secrètes se servaient d’un sceau dont ils apposaient l’empreinte sur les pièces colportées. Ce sceau de forme oblongue figurait des emblèmes d’égalité ou de terreur (une tête de mort) représentées généralement par une équerre, un niveau, un compas ou un bonnet phrygien. Un rapport du maire de Marmande M. Duffour adressé au préfet du Lot-et-Garonne le 30 novembre 1851, fait état de la présence d’un dénommé Martin, marchand de prunes venu depuis la Suisse, reconnu comme « ayant des relations avec le parti rouge et s’être rendu chez Paul Vergnes »[17]. Certains émissaires se rendaient, eux, directement à Paris pour y recevoir les ordres.

Le 3 novembre 1851 par exemple, les principaux meneurs de la société secrète de Miramont-de-Guyenne se sont rendus à Paris sous prétexte de se livrer au commerce de prunes. Il y avait parmi eux l’ancien adjoint au maire Sessac, le boulanger Truffel et le pharmacien Cruzel. Dans la capitale, ils se sont mis en contact avec un certain Lanna, le correspondant pour l’ensemble du Lot-et-Garonne de la propagande démocratique, située dans la rue des Bons-Enfants. Sous la direction de l’ancien gérant du journal « La Tribune des peuples », cette organisation comptait d’autres affiliés dans les bourgades lot-et-garonnaises.

Parmi eux, on trouve le médecin Rigaud à Sérignac, le chapelier Dourdan, le notaire Jean Descamps à Francescas, le boulanger Arnaud Barral à Agen et le géomètre Auguste Allègre à Sainte-Livrade. Les sociétaires nouaient également des relations avec leurs homologues des départements voisins de la Dordogne et du Lot. Ainsi, les représentants Montagnards de Périgueux, Charoix, Montagut et l’ancien préfet de la Dordogne M. Caylus se rendaient fréquemment à Agen pour y rencontrer Fournel, Delpech et Vivent.

 

Nous avons mentionné sur la carte les loges maçonniques établies dans le département.

Nos informations les concernant sont parcellaires si bien que le lien entre la franc-maçonnerie et la résistance républicaine au coup d’Etat est difficile à établir. Quelques passerelles entre les deux peuvent néanmoins être mises à jour. La franc-maçonnerie est une institution philanthropique, philosophique et progressive se présentant comme un regroupement de sociétés de pensée qui expriment et défendent un choix idéologique impliquant, à certaines occasions, un combat politique. Ce combat pouvait conduire les loges maçonniques à assumer des fonctions politiques et à tisser avec le pouvoir des rapports d’opposition ou de solidarité plus ou moins privilégiés. En 1849, l’introduction du ternaire républicain dans la constitution de la franc-maçonnerie a matérialisé son interprétation de la Révolution française. Elle a ainsi adopté la devise : « Liberté, Egalité, Fraternité »[18].

A la veille du coup d’Etat présidentiel, il existe quatre loges maçonniques en Lot-et-Garonne soit une par arrondissement. Dans l’arrondissement d’Agen, la loge maçonnique située dans la rue Garonne est sous la direction de Louis Vivent « le grand prêtre franc-maçon ». Cette loge est très surveillée depuis puisque la police suspecte les membres de « discuter de politique ».

A Marmande, la loge maçonnique « La Justice » crée en 1806 regroupe une quarantaine de sociétaires qui, tous, « appartiennent au parti socialiste »[19]. Les réunions ont lieu dans la stricte intimité dans un local situé sur la place du marché. Dans l’arrondissement de Villeneuve-sur-Lot, il existait originellement deux loges. Mais celle localisée à Fumel était en sommeil depuis l’année 1838. L’autre à Villeneuve-sur-Lot comptait environ une cinquantaine de membres. Au départ, la loge maçonnique villeneuvoise n’avait aucune finalité politique mais en avril 1849, plusieurs membres ont voulu en faire un « club politique secret ».

Selon le commissaire de police de la ville M. Lacaze, elle ne fut plus composée ensuite que de « socialistes très ardents »[20].

Plusieurs des francs-maçons de cette loge ont été des agitateurs lors de l’insurrection villeneuvoise, notamment Léopold Deytier et Philips. C’est sans conteste à Nérac que le lien le plus étroit avec la franc-maçonnerie peut être relevé. En effet, le 21 mars 1849, le commissaire de police de Nérac M.Galup a fait une perquisition dans la loge maçonnique de la ville. Le commissaire découvre debout, derrière une table, alignés sous un tableau représentant « Dieu créant la lumière » revêtus de l’habit et des insignes maçonniques l’avoué Jean Durban, le tapissier Jean Capuron, le tailleur d’habits Trézéguet, le boucher Joseph Soubiran. On s’aperçoit que les trois francs-maçons Durban, Capuron et Soubiran ont été parmi les principaux meneurs du mouvement opposé au coup d’Etat du 2 décembre.

Il existait donc certaines preuves indirectes sur le lien unissant la franc-maçonnerie et la résistance républicaine au coup de force présidentiel. Ces preuves restent fragiles. La franc-maçonnerie n’est pas évoquée lors des auditions des témoins après l’insurrection, ni dans les dossiers personnels des condamnés ni même dans les décisions cas par cas des commissions mixtes.

 

Sûrs de leurs forces et de leur cohésion au niveau départemental et nationale , les démocrates-socialistes s’enhardissent de plus en plus à l’approche de l’année 1852 qui doit assurer leurs succès Les incidents les opposants aux représentants du parti de l’ordre se multiplient tout au long du mois de novembre et durant les tous premiers jours de décembre.

Sur la place publique de Fongrave (arrondissement de Villeneuve-sur-Lot), un placard a été affiché le 15 novembre 1851; il porte le slogan suivant : « Le vote universel ou la guerre civile »[21]. A Réaup (arrondissement de Nérac), une trentaine de personnes dont la plupart sont affiliées aux sociétés secrètes ont monté une embuscade aux gendarmes dans le but d’enlever trois des leurs qui sont prisonniers. Dans les cafés de Layrac, de Sainte-Livrade et à Aiguillon, les commissaires de police de ces localités signalent que des chants défendus comme « La Marseillaise », « Chanclotte », « Les Vignerons » et encore « Le chant du départ » retentissent de plus en plus fréquemment et bruyamment dans ces lieux publics.

Le jour même du coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte alors qu’il n’a pas encore reçu la nouvelle, le sous-préfet de Marmande M. Pellenc adresse au préfet Paul de Preissac le message suivant révélateur non seulement du climat politique pesant de son arrondissement mais aussi de la crainte suscitée par les événements récents :

« Il existe dans mon arrondissement des symptômes précurseurs des agitations populaires. Des mouvements inusités et des démarches actives parmi les rouges se sont succédé. Les chants, les promenades nocturnes préludes aux plus grands désordres se manifestent dans beaucoup de localités. De fréquentes menaces sont adressées aux personnes aisées et les mots de 1852 la justice des peuples reviennent à tout propos dans la bande des démagogues.

Derrière cette brusque montée des tensions se cachent les associations secrètes qui n’attendent qu ‘une occasion pour passer à 1’action »[22].

 

Divers indices laissent donc penser à une action prochaine des sociétés secrètes.

Examinons maintenant leur action au sein de la résistance républicaine lot-et-garonnaise.

 

C) L’action des sociétés secrètes au moment du coup d’Etat

 

L’ancien propriétaire devenu géomètre, Auguste Allègre, prévenu d’insurrection à Sainte-Livrade a déclaré lors de son audition en s’adressant à Antoine Faucon et M. Moullié venu l’interroger: « Vous savez que tout avait été prévu pour une levée générale de boucliers pour le 10 de ce mois. Vous comprenez que nous avons dû croire au succès ».

Un insurgé du département de la Nièvre a quant à lui parlé de la date du 9 décembre comme le jour de l’action concertée des sociétés secrètes contre le pouvoir en place.

« La résistance des 3, 4, 5, 6 et 7 décembre n’était donc ni fortuite ni spontanée puisque le travail était avancé » comme le suggère le substitut du procureur de la République à Villeneuve-sur-Lot, Nicolas Bère[23].

Ces témoignages suivants sont-ils une vision objective des faits ou une simple exagération visant à amplifier le rôle des sociétés secrètes pendant l’insurrection ?

Leur importance durant les événements de décembre 1851 a été l’objet d’un large débat entre les historiens. Selon Adrien Dansette « certains en contestent 1’importance tandis que d’autres, au contraire, 1’amplifient »[24]. Nous allons essayer de mesurer leur réel impact dans le mouvement de résistance républicaine lot-et-garonnaise.

 

Dès que le coup d’Etat de Louis Napoléon a été connu, les affiliés des sociétés secrètes se sont massés dans les cafés et les auberges des chefs-lieux de canton. Les commissaires de police insistent fortement sur le remplissage progressif de ces lieux dans leurs rapports quotidiens au préfet. La scène se répète dans l’arrondissement d’Agen, à Puymirol, Laroque-Timbaut et dans le chef-lieu bien entendu ainsi que dans l’arrondissement de Marmande, à Miramont-de-Guyenne, Lauzun, le Mas d’Agenais, Tonneins et Aiguillon. Les cafés sont combles également dans l’arrondissement de Nérac, à Lavardac, Sos, Buzet-sur-Baïse, Damazan, Mézin et Casteljaloux et à Villeneuve-sur-Lot.

A Aiguillon, une réunion a eu lieu dans l’auberge dite « La Provençale » tenue par Madame Bourdet dans une chambre cachée au deuxième étage. Georges Pommeau, le ferblantier Paul Batz, le cordonnier Bach, le marchand Dutour aîné et Louis Deyres s’y sont rassemblés. A l’issue des discussions, les membres ont décidé d’envoyer Louis Deyres pour recevoir les ordres à Agen. La situation est identique à Puymirol, Nérac et Villeneuve-sur-Lot.

En fait, presque tous les émissaires chargés d’exécuter le plan insurrectionnel d’Agen faisaient partie des sociétés secrètes. Ainsi, Darnospil appartenait à celle de Bruch et son acolyte Frédéric Nasse à celle de Casteljaloux. Jean-Baptiste Soubrié et Louis Barthe faisaient partie respectivement des sociétés secrètes de Puymirol et de Saint-Jean-de-Thurac. Arnaud Barrai l’émissaire parti à Villeneuve-sur-Lot est membre de celle d’Agen. Petit-Lafitte, le propagateur principal des décisions du comité insurrectionnel marmandais est, lui, le chef avéré de la société secrète du Mas d’Agenais[25] tandis que Séré-Lanauze est l’un des sociétaires des réunions clandestines à Tonneins.

Tous ces hommes ont organisé la résistance républicaine au coup d’Etat. D’une part, ils ont poussé les populations à la rébellion et ils ont d’autre part participé eux-mêmes à ces mouvements en les dirigeant. Ainsi, Darnospil a fait le tour de toutes les sociétés secrètes des localités de l’arrondissement de Nérac puis s’est mis en tête de la colonne. Il a bénéficié de l’appui d’autres affiliés, Pierre Capuron de Réaup et les trois frères Soubiran, respectivement de Mézin. Ce sont donc les hommes des sociétés secrètes qui ont réussi à mobiliser les Lot-et-garonnais contre le coup de force présidentiel. L’analyse des dossiers personnels et du registre des décisions des commissions mixtes révèle que cent douze insurgés sont aussi membres d’associations secrètes. Cela représente 13,2 % du total des insurgés.

Les insurgés que nous avons mentionné plus haut agissent tous dans un rayon d’environ dix à vingt kilomètres autour de leurs chefs-lieux d’arrondissement ce qui laisse à penser que l’action des sociétés secrètes a eu lieu sur un plan assez local, isolée et sans véritable ligne directrice.

Les documents consultés ne laisse pas apparaître une direction ferme ni une concertation d’ensemble au niveau départemental de leur part. De plus, aucun mot d’ordre n’a été reçu depuis Paris Si ce n’est la déclaration d’Odilon Barrot[26].

Les liens avec les mouvements insurrectionnels des départements environnants ont été également diffus.

Pourtant, dans le Gers, cinq mille républicains ont occupé les villes de Lectoure et de Mirande dès le 3 décembre au soir. Ils ont fait dresser des barricades dans les cités de Condom et de Fleurance. Pourtant, il n’y a eu aucun lien entre les mouvements républicains lot-et-garonnais et gersois et donc par extension entre les sociétés secrètes des deux départements. Un événement est significatif de cette absence de lien.

 

Le 4 décembre, une estafette provenant de Lectoure a été intercepté à Astaffort (situé à cinq kilomètres du Gers) au sud d’Agen. Le messager était en possession d’une lettre dans laquelle le sous-préfet de Lectoure M. Lacoste informait le préfet Paul de Preissac du déroulement de l’insurrection dans sa ville. Le voiturier Laroche aîné et Caillaoux ont apporté la lettre à l’un des chefs des la société secrète d’Astaffort le médecin Hippolyte Gaurand mais ils n’ont finalement rien décidé en conséquence[27]. Les Lot-et-garonnais n’ont pas tissé plus de lien avec les associations secrètes du département de la Dordogne. Trois hommes venus de Bergerac (la résistance républicaine s’y est dispersée le 5 décembre) ont été signalés à Castillonnès comme se dirigeant précipitamment en calèche en direction d’Agen le 7 décembre mais on perd leurs traces peu après[28]. Seuls deux individus originaires d’Eymet ont participé à l’insurrection marmandaise, l’armurier Abraham Berbineau et le cordonnier Antoine Georges mais ils ne semblent pas faire partie des sociétés secrètes.

Les relations du mouvement républicain lot-et-garonnais avec les mouvements contestataires des autres départements ont été totalement absentes.

Les membres des sociétés secrètes n’ont donc pas prévu le coup d’Etat ni même anticipé. Elles n’ont donc pas pu préparer l’insurrection et donc organisé une action concertée.

Il reste qu’elles sont tout de même parvenues à encadrer la population et à guider celle-ci vers un objectif tel que la prise d’une mairie ou la marche en colonne. Les sociétés secrètes ont donc, sans conteste, donné l’impulsion au mouvement insurrectionnel lot-et-garonnais.

 

                                        



[1] ADLG, 4Mi51

[2] ADLG, 4M51

[3] Cf. Hubert Delpont, Pierre Robin, op. cit.

[4] ADLG, 19U1

[5] ADLG 19U1

[6] Cf. Jean Maitron, op. cit.

[7] ADLG, 4M2132

[8] Cf. Hubert Delpont, Pierre Robin, op. cit.

[9] ADLG, 4Mi51

[10] ADLG, 4M358

[11] ADLG, 4M24

[12] ADLG,4M132

[13] ADLG, 4M24

[14] Cette carte a pu être dressée à partir des rapports des commissaires de police des séries 4M24 et 4M 132 surveillant les sociétés secrètes ainsi que les rapports des sous-préfets ayant le même objet.

[15] ADLG, 4M24

[16] ADLG, 4M132

[17] ADLG, 4M132

[18] Pierre Chevallier, Histoire de la franc-maçonnerie, t. II, La maçonnerie, Missionnaire du libéralisme (1800-1877), Fayard, 1974, p. 357

[19] ADLG, 4M358

[20] ADLG, 4M358

[21] ADLG, 4M24

[22] ADLG, 4M24

[23] ADLG, 4M24

[24] Adrien Dansette, Louis Napoléon Bonaparte à la conquête du pouvoir, éd. Hachette, 1961

[25] Jean Maitron, op. cit.

[26] Voir document en annexe

[27] ADLG, 4M24

[28] ADLG, 4M24