Comment Napoléon le Petit, les forces populaires divisées, étrangla la République

page mise en ligne le 3 juin 2026

source : Gallica/Bibliothèque nationale de France

 

regards, 152, 10 décembre 1936, pp. 9-10 et 22

 

L’histoire vivante

COMMENT NAPOLÉON LE PETIT, les forces populaires divisées, ÉTRANGLA LA RÉPUBLIQUE

 

par ALEXANDRE ZEVAES[1]

Pen-and-ink sketch of a bearded man in a bow tie, facing left.

C’était, la semaine dernière, le quatre-vingt-cinquième anniversaire du 2 décembre — de ce que Marx a appelé « le 18 Brumaire de Louis-Bonaparte ». Nul n’a eu idée de l’évoquer. Et cependant, en cette période de tentatives, d’agressions et de manœuvres fascistes, alors que des bandes organisées de malfaiteurs réactionnaires s’efforcent de détruire nos pauvres conquêtes démocratiques, fruits de tant d’efforts et de luttes de nos aînés, peut-être ne serait-il pas mauvais, pour l’enseignement et l’édification des générations présentes, de rappeler comment, au 2 décembre 1851, une poignée de coquins, groupée autour d’un Napoléon de contrebande, put détruire totalement et brutalement ce qui subsistait encore de réalité ou d’apparence républicaine, proscrire ou assassiner les républicains et les socialistes, substituer à un régime parlementaire, d’ailleurs assez falot, le régime du sabre et du pouvoir personnel.

Les républicains d’alors, pour expliquer la défaite républicaine, ont dit : « Nous avons été surpris. » Et telle est aussi, dans son Histoire d’un crime, la thèse de Victor Hugo : il semble considérer le forfait de « Napoléon le Petit », interrompant le cours normal de l’évolution républicaine, comme un coup de tonnerre éclatant dans un ciel serein. Il n’y distingue que l’audace et le cynisme d’un individu et ne se rend pas compte que, par là même, au lieu de diminuer Bonaparte, il le grandit, puisqu’il lui attribue une puissance d’initiative personnelle assez peu fréquente dans l’Histoire.

Mais l’explication ne vaut pas. « On ne pardonne pas plus, dit Karl Marx, à une nation qu’à une femme, le moment de faiblesse qui permet au premier aventurier de la violer. Le problème ne se trouve pas résolu par de semblables détours, il n’est que formulé autrement. Il reste à expliquer comment une nation de 36 millions d’habitants peut se laisser surprendre par trois chevaliers d’industrie, et, sans résistance, se laisser réduire par eux en servitude. »

En fait, il y a eu d’autant moins de surprise que depuis plusieurs mois, notamment en septembre et en octobre, on parlait couramment de l’hypothèse d’un coup d’État. Il suffit de parcourir les journaux quotidiens des diverses nations européennes, paraissant à cette époque, pour y trouver, en propres termes, des informations comme celle ci : « Des bruits de coup d’Etat circulent à Paris. Bonaparte userait à cet effet de décrets pour l’exécution desquels il cherche à s’entourer d’hommes de confiance. »

Les informations se terminent toujours par cette phrase que l’idée d’un coup d’État n’est pas abandonné et que, seule, son exécution est remise.

 

 

LES CLASSES SOCIALES ET LA RÉPUBLIQUE

 

Quelles raisons générales ont donc rendu possible l’opération ?

Tout d’abord, c’est la désaffection de la République qui, depuis deux ans, par la faute des républicains bourgeois, avait cessé d’inspirer confiance à la plupart des catégories sociales, notamment à la classe ouvrière. Eh ! quoi ! ce sont les ouvriers qui, bien plus que nous autres, ont, à coups de barricades, institué la République de février et qui, dans leur généreux idéalisme, attendent d’elle la réalisation de leurs espérances et l’éclosion d’une ère sociale nouvelle : novus nascitur ordo. Ce sont eux qui, pour ne pas créer de difficultés à la République commençante, ont mis à son service, non pas trois, mais quatre mois de misère.

« Ils peuvent se plaindre, dira un jour le héros de Flaubert, car vous n’avez rien fait pour eux que des phrases. » Et quand ces mêmes ouvriers voudront, en juin, invoquer cette formule de « l’organisation du travail » avec laquelle on les berne depuis si longtemps, quand la faim les fait sortir désespérés de leurs taudis, la bourgeoisie républicaine gouvernementale les paye en emprisonnements, en transportations sans jugement, en fusillades, en massacres en masse. La tuerie de Rouen en avril, les hécatombes de Paris en juin sont la réponse à leurs revendications. Comment leur confiance absolue des premiers jours ne se muerait-elle point en indifférence ou en colère ?

Un député d’alors, républicain, mais antisocialiste, Pierre Lefranc[2], est obligé, dans son livre sur le Deux Décembre[3], malgré ses sévérités injustes pour le prolétariat, de reconnaître les responsabilités à son égard des dirigeants de la République : « On l’avait, écrit-il, cruellement mitraillé, décimé, déporté sans jugement après la défaite. L’Assemblée Constituante de 1848 avait été pour lui sans entrailles, et la législature de 1849 l’avait spolié en partie de ses droits politiques. A quel titre s’intéresserait-il à ces Burgraves qui n’ont pour lui qu’insultes et dédains ?»

Le peuple des campagnes n’est pas moins mécontent que le peuple des ateliers. L’impôt sur les boissons, la mévente des blés, les charges hypothécaires qui aggravent encore les charges fiscales, la défiance et la haine des ouvriers dès villes semées dans les campagnes par la propagande réactionnaire, tout cela retourne contre la République la grande majorité des ruraux :

 

Dans nos vallons et sur nos cimes

Verdit l’arbre de la Liberté.

Mais les quarante-cinq centimes

Et juin, plus tard, ont tout gâté.

 

rime Pierre Dupont dans son magnifique Chant des Paysans.

 

Pour d’autres raisons, la bourgeoisie est, elle aussi, hostile à la République. Le développement des idées démocratiques et socialistes depuis trois ans, les élections de Flotte[4] et de Vidal[5], de Raspail[6] et d’Eugène Süe[7], ont heurté ses préjugés et ses intérêts de classe. Elle est dominée par la crainte du « spectre rouge » ; l’expression même, titre d’une brochure de Romieu, date de cette époque. « Pour peu que vous la pressiez de répondre, elle (la bourgeoisie) vous dira qu’elle veut des affaires, elle fait bon marché du reste. Des opinions et des partis, elle s’en raille. Ce qu’elle veut, ce qu’elle demande, c’est le bien-être, le luxe, les jouissances : c’est gagner de l’argent. », observe Proudhon dans ses Confessions d’un Révolutionnaire, écrites en 1851.

 

 

LA PRÉPARATION

 

Profitant de cet état d’esprit des diverses catégories de la nation, Louis-Bonaparte prémédite et prépare ouvertement son attentat. Une propagande méthodique est organisée à travers toute la France. Une association bonapartiste, qui a pour titre Société du Dix Décembre, est formée par l’abbé Coquereau, le maréchal Exelmans, le prince de la Moskowa, Abbatucci, etc., et qui a pour but d’enrôler dans ses cadres tous les individus prêts à toutes les besognes : viveurs dépourvus de ressources et vivant d’expédients, forçats libérés, galériens en rupture de ban, voleurs à la tire, journalistes de police et de chantage, littérateurs sans littérature, déclassés de toute origine, bref toute cette écume, toute cette tourbe flottante et décomposée, que Marx appelle le lumpenproletariat, qu’en France nous dénommons
tantôt la bohème, et tantôt la crapule. Les journaux le Napoléonien, le Petit Caporal, l’Aigle Républicain, la Redingote Grise, etc., sont publiés. Des brochures, tantôt exaltant les gloires du Premier Empire, tantôt dénonçant les périls du communisme (1)[8] ; des lithographies, représentant Napoléon III, qui du doigt montre Louis-Bonaparte à la France ; des biographies, des médailles, des portraits, sont répandus à foison. La musique se met de la partie ; Bonaparte est célébré sur les places publiques et dans les carrefours par des centaines de ténors nomades.

En province, les militants républicains et socialistes, inculpés d’affiliation à des sociétés secrètes, sont poursuivis et emprisonnés. Les instituteurs, parmi lesquels l’on, trouve nombre de montagnards et de socialistes, sont soumis au contrôle des curés. Les maires sont traqués par l’Administration et placés sous la dépendance directe des préfets.

Au dernier moment, Louis-Bonaparte s’entoure de quelques aventuriers d’envergure, parmi lesquels : de Morny, son frère naturel, fils du général comte de Flahaut ; Fialin, qui avait pris le nom de Persigny ; le général de Saint-Arnaud, qui avait déjà offert ses services contre
les Parisiens en 1848 et qui venait de participer à l’expédition de Kabylie ; le général Magnan, le colonel Espinasse, les généraux Roguel et de Flahaut, enfin Maupas, nommé préfet de police.

Ce dernier, préfet de la Haute-Garonne, s’est récemment distingué en réclamant des mandats d’amener contre plusieurs membres du Conseil Général signalés comme « rouges ». Comme l’avocat général, connaissant mal son métier, hésitait à ordonner des arrestations sans preuves : « Des preuves ! Des preuves ! s’exclama Maupas, les preuves sont inutiles contre des ennemis notoires, les sentiments suffisent. » Et comme le procureur général réclamait à son tour des pièces : « Mes agents, répliqua Maupas, se chargeront de les introduire eux-mêmes au domicile des intéressés. » Un préfet d’une si haute conscience offre évidemment toutes les garanties.

Tout est prêt.

Il ne reste plus qu’à fixer le jour où la bande tentera le coup. Louis-Bonaparte choisit l’anniversaire d’Austerlitz et du couronnement de Napoléon Ier.

 

 

LE COUP D’ÉTAT

 

Dans la nuit du 1er au 2 décembre 1851, Morny s’empare du Ministère de l’Intérieur. Une soixantaine de représentants du peuple, surpris dans leur lit, sont arrêtés, parmi lesquels : le colonel Charras[9], le lieutenant Valentin[10], Baze[11], questeur de l’Assemblée, avec eux, les
Montagnards les plus énergiques, Baune[12], Martin-Nadaud[13] ; les socialistes Lagrange[14],
Greppo[15], Miot[16]. Le Palais-Bourbon est envahi par le colonel Espinasse. Un bataillon occupe l’Imprimerie Nationale.

Les clochers sont gardés pour qu’on ne puisse sonner le tocsin. Les imprimeries et les bureaux des journaux (à l’exception de La Patrie et du Constitutionnel, qui sont acquis à Bonaparte) sont fermés par la force armée.

En se réveillant le matin du 2 décembre, la population de Paris lit sur les murs une proclamation par laquelle le Président de la République déclare la Chambre dissoute et convoque le peuple français dans ses comices, du 14 au 22 décembre, pour accepter ou rejeter une Constitution nouvelle, aux termes de laquelle les pouvoirs du président seront prorogés pour dix ans. L’armée occupe les rues et les places.

Le premier moment de stupeur passé, il se trouve des hommes pour organiser
la résistance. Ce sont des Montagnards, des radicaux, des socialistes : de Flotte, Baudin[17], Victor Hugo, Esquiros[18], Eugène Süe, Malardier[19], Madier de Montjau[20], Brillier[21], Mathieu de la Drôme[22], etc. Ils se réunissent chez un de leurs amis, Ferdinand Cournet, 82, rue Popincourt, rédigent et affichent des proclamations, appellent le peuple aux armes.

Le 3 décembre, quelques barricades s’élèvent au faubourg Antoine. C’est là que Baudin, député de l’Ain, est tué, à dix heures du matin.

L’après-midi, la nouvelle de la mort de Baudin se répand et émeut la population parisienne. Sur les boulevards, la foule, que chargent et sabrent les lanciers du colonel de Rochefort, manifeste en criant : « Vive la Constitution ! Vive la République ! A bas Soulonque[23] ! » dans les quartiers d’ouvriers et d’artisans, dans ces foyers classiques de l’insurrection, que sont la rue Transnonain, les rues Grenéta, Beaubourg, etc., des barricades sont élevées ; leurs défenseurs sont passés par les armes. A Belleville, Jules Bastide[24] et Madier de Montjau provoquent un embryon de résistance.

Un groupe surtout fait preuve d’activité, dans lequel se rencontrent Jules Leroux[25], député socialiste (frère de Pierre Leroux), Desmoulins[26], ouvrier typographe, Gustave Naquet[27], exilé en Angleterre et qui est venu au risque d’être reconnu à la frontière, Bocquet, Nétri[28] et quelques militants des organisations ouvrières. Au nom du Comité Central des Corporations, ils publient un appel, dénonçant l’homme qui tente d’établir une dictature militaire.

 

 

LA RÉPRESSION

 

Dans la soirée du 3 décembre, la nuit venue, la révolte grandit, monte de toutes parts, comme une tempête encore lointaine, mais qui gronde des divers points de l’horizon.

Le préfet de police écrit au ministre de l’Intérieur : « La vérité sur la situation : le sentiment des masses est l’élément le plus sûr des sages et bonnes résolutions. Je dois donc dire que je ne crois pas que les sympathies populaires soient avec nous. Nous ne trouvons d’enthousiasme nulle part. »

Le capitaine Maudhuy[29], faisant le récit des charges exécutées sur les boulevards par le colonel de Rochefort, écrit de son côté : « A peine parvenu sur les boulevards à la hauteur de la rue de la Paix, il se trouva en présence d’un flot de population immense, manifestant
l’hostilité la plus marquée sous le masque du cri de : Vive la République ! »

La masse de la population est incontestablement hostile au coup d’État ; ses fauteurs ne peuvent compter que sur l’armée, que sur la soldatesque, dont le dévouement n’est pas douteux et sur laquelle, dans le rapport déjà cité, Maupas s’exprime en ces termes : « Le bon côté de la médaille, dont je viens de vous donner le revers, est que, sur tous les points, chefs et soldats, la troupe paraît décidée à agir avec intrépidité. C’est là qu’est notre force et notre salut. »

Il s’agit donc, le 4 décembre, de frapper un coup décisif, d’en finir ce jour-là et, puisque la troupe est sûre, de la faire donner résolument. A cet effet, les soldats sont préalablement gorgés d’alcool dans leurs casernes. Les bonapartistes en ont fait l’aveu ; on lit, à cet égard, dans le Moniteur Parisien du 6 décembre : « Les vins, les mets leur ont été prodigués. »

Vers trois heures de l’après-midi, les troupes, commandées par Canrobert, commencent un feu roulant d’infanterie et d’artillerie de la Chaussée-d’Antin au faubourg Poissonnière. Peloton par peloton, elles font feu sur les groupes qui stationnent, sur les passants qui circulent, sur les spectateurs des fenêtres. La maison Sallandrouze est éventrée par
les obus. Des centaines de victimes de tout âge et de tout sexe jonchent le sol. C’est au cours de ce massacre qu’est tué le petit Boursier, âgé de sept ans, cité par Hugo dans les Châtiments : L’enfant avait reçu deux balles dans la tête.

L’épouvante gagne tout Paris. Vers neuf heures du soir, un groupe de républicains et de socialistes, réunis dans le quartier Montorgueil, dresse des barricades et tente un suprême effort. Parmi eux, le socialiste révolutionnaire Denis Dussoubs[30], qui y trouve la mort dans des conditions qui valent d’être rapportées.

Gaston Dussoubs[31], député de la Haute-Vienne, cloué au lit par un rhumatisme articulaire, s’indignait de ne pouvoir participer à la résistance : « Je suis déshonoré, s’écriait-il; il y a des barricades et mon écharpe n’y sera pas. — Si, reprend son frère Denis, elle y sera ! — Comment cela ? — Prête-la-moi ! — Prends-la ! » Denis Dussoubs prend l’écharpe de député de son frère et court à la bataille.

Rue Montorgueil, Denis Dussoubs, déjà blessé le matin au faubourg Saint-Martin par une balle qui lui a labouré la poitrine, est au premier rang des défenseurs d’une barricade. Il porte en sautoir l’écharpe de son frère. Il gravit lentement les pavés, s’y dresse debout, tête nue, et harangue les soldats. « Il parle d’une voix forte, dit un témoin ; toute la rue l’entend. » Une fusillade éclate ; les soldats ont tiré sur Denis Dussoubs à bout portant ; il tombe, il se soulève et trouve la force de crier : « Vive la République ! » Une nouvelle balle le frappe. Il réussit encore à dire : « Je meurs avec la République. »

Le lendemain, la Patrie, le Constitutionnel, le Moniteur Parisien, etc., annoncent que « l’ex-représentant Gaston Dussoubs a été tué sur une barricade de la rue Neuve-Saint-Eustache et qu’il portait un drapeau rouge à la main. »

A combien s’élève le nombre des victimes de cette journée ? Il n’y a pas seulement les assassinés sur le boulevard et les tués sur les barricades : il y a aussi les victimes des fusillades sommaires, des exécutions immédiates. Une statistique dressée par un fonctionnaire, M. Trébuchet, chef du Bureau de la Salubrité, indique 191 morts[32] — chiffre monstrueusement au-dessous de la vérité.

Huit mois après l’événement, la feuille bonapartiste, le Moniteur Universel, dans son numéro du 30 août 1852, écrit : « Tout le monde le sait, le relevé officiel porte le nombre des personnes tuées pendant l’insurrection à 380. »

Un témoin, cité par Hugo dans Napoléon le Petit, ayant demandé à un chef de bataillon de la garde mobile, laquelle s’est distinguée dans l’égorgement : « Eh bien ! le chiffre des morts est-il de quatre cents ? », l’homme hausse les épaules : « Est-ce six cents ? ». L’homme hoche la tête. « Est-ce huit cents ? » — Mettez douze cents, répond l’officier, et vous n’y serez pas encore. »

Le mouvement de résistance est brisé, hélas ! « Les insurgés, dit dans son rapport officiel le général Magnan, atterrés par le résultat de la journée du 4, n’osent plus défendre leurs retranchements. »

Bombardée, mitraillée, assassinée, la population parisienne est vaincue.

 

 

EN PROVINCE

 

En province, que se passe-t-il ?[33]

Dans maints départements, le coup d’État rencontre une résistance acharnée. Si le Nord, l’Ouest et l’Est ne bougent à peu près pas, le Centre et le Midi, par contre, présentent des foyers de résistance ardente.

A Montargis, à Clamecy, à Cosne, à Neuvy-sur-Loire, dans la petite commune de Bonny (proche de Gien), de véritables émeutes éclatent. Il y a des morts et des blessés. A Clamecy, notamment où le mouvement est dirigé par le « Comité révolutionnaire social », les insurgés deviennent maîtres de la ville pendant plusieurs jours, en dépit des troupes nombreuses envoyées contre eux. Les organisateurs sont trois imprimeurs : le père Millelot, âgé de soixante ans, et ses deux fils, Eugène et Numa, âgés respectivement de vingt-huit et de dix-neuf ans. Traduit le 1er février 1852 devant le 2e Conseil de Guerre de la 19e division militaire, Eugène Millelot est condamné à mort. La peine est peu après commuée et Millelot est dirigé sur Cayenne où il meurt.

Dans l’Allier, les socialistes du Donjon (arrondissement de La Palisse), s’organisent militairement, marchent sur la préfecture de Moulins : un combat sanglant a lieu. Le 4 décembre, le département est mis en état de siège par décret provisoire du préfet de Charnailles, confirmé par décret présidentiel. Le 18 décembre, le général Aynard, qui reçoit le commandement de l’état de siège, prend un arrêté mettant sous séquestre les biens des insurgés[34]. Nous croyons que cet arrêté, qui rétablit en fait la confiscation, est le premier de ce genre rendu en France depuis 1815[35].

 

 

COMMENT NAPOLÉON LE PETIT ÉTRANGLA LA LIBERTÉ

 

Dans le Sud-Est, le bourg des Mées (arrondissement de Digne) est le théâtre d’une bataille rangée et sanglante entre les paysans bas-alpins et les troupes expédiées de Marseille. On se soulève encore à Cavaillon (Vaucluse), à Crest et à Saint-Marcel (Drôme), à Privas (Ardèche), aux environs de Nîmes et dans la région de la Gardonnenque (Gard), à Béziers, à Capestang, à Bédarieux, à Pézenas (Hérault). Dans la Fortune des Rougon, Emile Zola a admirablement décrit ces soulèvements des paysans des Bouches-du-Rhône et du Var, s’unissant sous les plis du drapeau rouge pour la défense de la liberté.

Au lendemain de l’écrasement, trente-deux départements sont soumis à l’état de siège. Environ 100.000 arrestations sont opérées, dont 26.000 à Paris. Quatre commissions militaires sont chargées de statuer sur le sort des prisonniers. Il y a plus de 10.000 condamnations. Parmi les déportés, les uns sont dirigés sur Cayenne, les autres sur Lambessa. Ceux qui réussissent à s’échapper gagnent la Suisse, la Belgique, l’Angleterre et l’Amérique. Quatre-vingts représentants[36] sont bannis ; parmi eux : Victor Hugo, Martin Nadaud, Flotte, Eugène Süe, Lagrange, Schœlcher[37], Esquiros, Agricol Perdiguier[38], Edgar Quinet[39], Madier de Montjau, Malardier, le colonel Charras, Bancel[40], Mathieu de la Drôme.

La classe ouvrière est brimée. Tous ses groupements corporatifs sont brutalement dissous. A Paris, la Fraternelle des Fondeurs, les Associations des peintres sur porcelaine, des potiers, etc., sont frappées. Dans la région lyonnaise, le général de Castelane, qui va devenir bientôt maréchal de France et sénateur, détruit la coopérative de consommation, les Travailleurs unis, qui date de 1848, et réunit 2.500 adhérents ; il disperse de même l’Association des ouvriers rubaniers de Saint-Étienne, qui remonte également à 1848 et ne compte pas moins de 5.000 membres.

Certaines communes sont dépeuplées par les arrestations et les proscriptions. On écrit de Marseille, le 24 janvier 1852, au Messager du Midi : « Il y a maintenant des communes du Var et des Basses-Alpes où le nombre des insurgés et, par conséquent des incarcérés, est si considérable, que les bras manquent pour les travaux des champs. »

 

 

L’ORDRE RÈGNE

 

Vraiment, l’ordre règne. L’archevêque Sibour peut entonner à Notre-Dame un Te Deum triomphant. Les faubourgs peuvent murmurer le refrain populaire dû à Gustave Leroy :

Républicains, voici la guillotine ;

A l’Élysée, on dansera ce soir.

 

Certains républicains bourgeois ont amèrement reproché aux travailleurs et aux socialistes leur prétendue abstention au 2 décembre. Ce seraient eux qui, en ne répondant pas en assez grand nombre et avec assez d’empressement à l’appel des députés montagnards, auraient laissé faire et laissé passer le coup d’État de Bonaparte.

C’est calomnier les blouses ; c’est aller contre les faits.

D’abord, où sont, à l’heure du coup d’État, les représentants qualifiés, valorisés, du socialisme ? Blanqui, Raspail, condamnés par la Haute-Cour de Bourges pour l’affaire du 15 mai 1848, sont détenus, l’un au pénitencier de Belle-Ile, l’autre à la citadelle de Doullens. Proudhon est à Sainte-Pélagie. Louis Blanc, Caussidière, Boichot, Victor Considerant, Félix Pyat, sont en exil depuis la journée du 13 juin 1849. De nombreux militants, moins connus, sont, depuis les journées de juin, déportés en Algérie.

Et puis, ceux qui sont encore libres, ont, de toutes leurs forces, dans toute la mesure possible, lutté contre le coup d’État. A côté de quelques radicaux, ou, comme on disait alors, de Montagnards, qui, comme Brillier, Schœlcher, Maigne [41]et Madier de Montjau, font preuve du plus grand courage, ce sont les socialistes qui, sur les barricades, sont au premier rang. Il ne faut pas oublier que Denis Dussoubs était un socialiste militant, que Baudin se proclamait communiste et se réclamait de la tradition de Babeuf.

Enfin, si nous nous reportons à la statistique — infiniment incomplète, nous l’avons dit plus haut — établie par M. Trébuchet et qui donne, avec leurs adresses et leurs professions, les noms des victimes officiellement enregistrées, nous observons que sur 191 personnes citées, à l’exception d’un pharmacien, d’un propriétaire, d’un avocat, d’un rentier, d’un architecte et de deux ou trois négociants, toutes sont, soit des commis et employés, soit des travailleurs appartenant aux divers corps de métiers (menuisiers, ébénistes, cordonniers, scieurs de pierres, peintres, etc.).

Quant aux paysans qui ont pris les armes, le fait qu’ils s’intitulent ici démocrates-socialistes, là républicains socialistes, ailleurs révolutionnaires sociaux et qu’ils arborent le drapeau rouge, indique suffisamment leurs tendances et leurs opinions.

Mais pour que le prolétariat parisien, au lieu de mettre en ligne quelques centaines des siens, puisse mobiliser les cent mille travailleurs qui auraient mis en déroute Badinguet et ses complices, il n’aurait pas fallu le mitrailler et le déporter en juin.

 

Alexandre ZEVAES


[1] Alexandre Bourson, dit Zévaès (1873-1953). Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[2] Pierre Lefranc (1815-1877), représentant montagnard des Pyrénées-Orientales. Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[3] Pierre Lefranc, Le deux décembre. Ses causes et ses suites, Paris, Le Chevalier, 1870. [note de l’éditeur du site]

[4] Paul de Flotte (1817-1860), élu représentant montagnard de la Seine en mars 1850. Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[5] François Vidal (1812-1872), élu représentant montagnard du Bas-Rhin en mars 1850. Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[6] L’auteur veut certainement parler de François-Vincent Raspail (1794-1878), élu de la Seine à la Constituante en septembre 1848. Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[7] Eugène Sue (1804-1857), élu représentant montagnard de la Seine en avril 1850. Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[8] (1) Par exemple : Dieu le voudra ; A bas la folie révolutionnaire et sociale ! Les Partageux ; Le Petit manuel du paysan électeur ; Lettre d’un maire de village à ses administrés, etc. [note de l’auteur]

[9] Jean-Baptiste Adolphe Charras (1810-1865), représentant républicain du Puy-de-Dôme. [note de l’éditeur du site]

[10] Marie Edmond Valentin (1822-1879), représentant montagnard du Bas-Rhin. [note de l’éditeur du site]

[11] Jean Didier Baze (1800-1881), représentant indépendant du Lot-et-Garonne. [note de l’éditeur du site]

[12] Eugène Baune (1799-1880), représentant montagnard de la Loire. On pourra lire son portrait dans Claude Latta, Les résistances au coup d’État du 2 décembre 1851, Montbrison, Village de Forez, 2002. [note de l’éditeur du site]

[13] Martin Nadaud (1815-1898), représentant montagnard de la Creuse. Voir sa notice dans le Maitron. [note de l’éditeur du site]

[14] Charles Lagrange (1804-1857), représentant montagnard de la Seine. Voir sa notice dans le Maitron. [note de l’éditeur du site]

[15] Louis Greppo (1810-1888), représentant montagnard du Rhône. Voir sa notice dans le Maitron. [note de l’éditeur du site]

[16] Jules Miot (1809-1883), représentant montagnard de la Nièvre. Voir sa notice dans le Maitron. [note de l’éditeur du site]

[17] Alphonse Baudin (1801-1851), représentant montagnard de l’Ain. Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[18] Alphonse Esquiros (1812-1876), représentant montagnard de Saône-et-Loire. Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[19] Pierre Malardier (1818-1878), représentant montagnard de la Nièvre. Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[20] Noël François Alfred Madier de Montjau (1814-1892), représentant montagnard de la Saône-et-Loire. Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[21] Marc Antoine Brillier (1809-1888), représentant montagnard de l’Isère. Voir sa notice du Maitron. On lira Claude Berthet, Étude biographique de Marc-Antoine Briller, ancien représentant du peuple (1809-1888), Lyon, 1908. [note de l’éditeur du site]

[22] Antoine Philippe Mathieu, dit Mathieu de la Drôme (1808-1865), représentant montagnard du Rhône. Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[23] Allusion à Faustin Soulouque, élu président de la République d’Haïti à vie en 1847 et qui se proclame empereur en 1849. [note de l’éditeur du site]

[24] Jules Bastide (1800-1879), ancien représentant républicain modéré de Seine-et-Marne à la Constituante et ministre des Affaires étrangères en 1848. Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[25] Charles Jules Leroux (1805-1883). Représentant montagnard de la Creuse. Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[26] Auguste Desmoulins (1823-1892). Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[27] Gustave Naquet (1819-1889). Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[28] Louis Gabriel Nétré (1817-1903). Voir sa notice dans le Maitron. [note de l’éditeur du site]

[29] Hippolyte de Mauduit a publié : Révolution militaire du 2 décembre 1851 ; précédée de la vérité quand même à tous les partis, et de curieux entretiens de l’auteur avec le prince Louis-Napoléon, Paris, A. Delahays, 1852. [note de l’éditeur du site]

[30] Denis Dussoubs-Gaston (1818-1851). Voir sa notice du Maitron. On lira également l’article de Paul Cresp, « Un autre Baudin : Denis Dussoubs, un obscur républicain », Bulletin de l’Association 1851, 20, 2002. [note de l’éditeur du site]

[31] Martial Dussoubs-Gaston, dit Marcellin (1815-1856), représentant montagnard de la Haute-Vienne. Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[32] La liste a été publiée par Joseph Décembre et Edmond Allonier, Le coup d’État du 2 décembre 1851, Paris, Décembre-Allonier, 1868. [note de l’éditeur du site]

[33] On trouvera sur notre site une bibliographie complète des événements dans les régions. [note de l’éditeur du site]

[34] L’arrêté a été transcrit par Eugène Ténot, La province en 1851, Paris, Le Chevalier, 1868. [note de l’éditeur du site]

[35] Le 5 janvier 1852, le commandant de l’état de siège dans les Basses-Alpes en prendra un similaire. [note de l’éditeur du site]

[36] Les décrets qui en établissent la liste sont disponibles sur notre site. [note de l’éditeur du site]

[37] Victor Schœlcher (1804-1893), représentant montagnard de la Guadeloupe. Voir sa notice du Maitron. Il a notamment écrit Histoire des crimes du 2 décembre, Bruxelles, 1852 [note de l’éditeur du site]

[38] Agricol Perdiguier (1805-1875), représentant montagnard de la Seine. Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[39] Edgard Quinet (1803-1875), représentant de l’Ain. Lire l’article de Gisèle Roche-Galopini, « Edgard Quinet », Bulletin de l’Association 1851, 24, 2003. [note de l’éditeur du site]

[40] Désiré Bancel (1822-1871), représentant montagnard de l’Ardèche. Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]

[41] François Maigne (1814-1895), représentant montagnard de la Haute-Loire. Voir sa notice du Maitron. [note de l’éditeur du site]