Edme Desmoineaux – annexes
page mise en ligne le 25 avril 2026
Edme Desmoineaux
Annexes
Ces articles de presse illustrent la courte étude que nous avons consacrée à Edme Desmoineaux.
Nous les présentons par ordre chronologique.
Source : Gallica/Bibliothèque nationale de France
1 La République de 1848, 14 novembre 1849
Précy, le 7 novembre 1849.
Citoyen Rédacteur,
On m’a remis hier le numéro du 31 octobre de la République de 1848, lequel renferme un article concernant les rouges de Précy, sortis de la prison de Bourges. Tant en mon nom qu’au nom de mes amis, voici ce que je prends la peine de répondre à votre correspondant de Garigny, que je méprise d’ailleurs profondément, attendu qu’il est assez misérable pour nous calomnier, et assez lâche pour ne pas signer ses calomnies, que toutefois vous vous empressez d’insérer dans votre journal.
En quittant Nérondes, nous avons déployé le drapeau national (comme vous le dites), pour prouver à tous, et surtout à nos dénonciateurs, honnêtes modérés de votre genre, qu’en sortant des cachots de Bourges, les républicains de Précy ne craignent pas de lever le front. Nous avons, d’ailleurs, le droit de porter le drapeau national et de nous abriter sous ses plis, car, je le jure sur l’honneur, si les hommes de votre caste essayaient de le renverser, chacun de nous verserait, pour le défendre, jusqu’à la dernière goutte de son sang.
Votre correspondant anonyme dit que nous avons crié : Vive Robespierre ! Cela est faux. Nous n’avons pas crié : Vive Robespierre ! car nous savons qu’il est mort. Mais aussi nous n’avons pas crié : Vivent Napoléon, et ses messages et ses ministres hétéroclites ! ni : Vivent le pape, et les trente millions et le sang qu’il a coûtés à la France ! ni : Vive l’impôt sur les boissons que vous rétablirez si Dieu vous prête vie. Ce que nous avons crié, ce que nous crierons chaque jour et que nous crierons jusqu’au dernier souffle de notre poitrine, c’est : Vive le droit ! Vive le devoir ! Vive la Justice ! Vive l’égalité ! c’est, en un mot : Vive la République démocratique !…
Citoyen rédacteur, sachez et faites savoir à vos lecteurs, que votre correspondant de Garigny est un misérable calomniateur, et que vous vous êtes rendu son complice en insérant sa lettre. Salut.
Desmoineaux, Maire de Précy (Cher).
Après avoir longtemps cherché quel châtiment exemplaire méritait une pareille épître, nous n’en n’avons pas trouvé de plus convenable que son insertion dans nos colonnes. C’est une malheureuse pensée qu’a eue M. le maire de Précy, nous ne dirons pas d’écrire (il en est incapable), mais d’approuver par sa signature ce langage insolent et dévergondé. L’ami perfide qui lui a prêté son style, son orthographe et sa main, lui a rendu un bien mauvais service. Mieux eut valu pour lui un sage ennemi.
2 L’Assemblée nationale, 24 mai 1851
Un commencement de Jacquerie.
Une partie du Centre et du Midi de la France sont tenus en ce moment sous le coup des menaces du parti socialiste qui dit hautement, qu’à un signal convenu, il commencera une jacquerie sur cent points à la fois. Les menaces de pillage, d’incendie et d’assassinat circulent partout et tiennent les populations en émoi. Le gouvernement veille, nous le savons, sur toutes ces menées ; il connaît tous les projets abominables que couve le parti socialiste, et les agents de l’autorité sont, nous l’espérons, en mesure de les réprimer avec vigueur. Mais nous conjurons tous ceux qui habitent ces malheureuses contrées, propriétaires, fermiers, simples cultivateurs, habitants des villes et des campagnes, de ne pas se fier exclusivement aux forces dont peut disposer le gouvernement. Les soldats et les gendarmes ne peuvent être partout à la fois ; ils ne peuvent pas défendre toutes les habitations isolées. Il serait même dangereux et fatal de disséminer les forces militaires. Il importe qu’elles agissent de concert et avec ensemble. Ce qu’il faut, c’est que, dans les départements menacés, les bonnes gens se réunissent par groupes ; qu’ils forment une espèce de milice de salut public, s’arment eux- mêmes et arment leurs serviteurs, et que dans les fermes comme dans les châteaux, on se prépare à soutenir l’invasion des barbares. Nous sommes honteux, pour notre pays, d’être obligés de donner de pareils conseils ! Mais qu’on nous croie, il est plus nécessaire que nous ne saurions le dire, qu’on les suive à la lettre. Tant que nous serons sous le régime républicain, nous sommes menacés d’être sans cesse en présence de la guerre sociale. Il faudra que chacun de nous se mette en mesure de défendre sa propriété, sa fortune, sa vie et celle de sa famille contre des agressions soudaines et imprévues. Malgré les renseignements qui nous parvenaient sur l’état social de plusieurs parties de la France, nous éprouvions une répugnance invincible à les publier, de peur de jeter de l’inquiétude dans les esprits. Mais en présence des faits qui se sont passés dans le département du Cher, et que nous allons raconter brièvement, il nous a été impossible de garder un plus long silence. Le département du Cher est une des contrées les plus travaillées par les sociétés secrètes. Dans l’arrondissement de Saint-Amand surtout, les progrès du socialisme deviennent de jour en jour plus inquiétants.
— A Nérondes, par exemple, petite ville qui se trouve sur la ligne du chemin de fer du Centre, à six lieues de Nevers, il existe, à ce qu’il parait, des bandes enrégimentées qui n’attendent qu’un signal pour se ruer sur les châteaux, les fermes, les habitations isolées et les mettre au pillage, comme à Buzançais, de funèbre mémoire[1]. — Heureusement les propriétaires qui habitent cette partie du Berry ont pris de sages précautions et ils sont en mesure de repousser l’invasion qui les menace de toutes parts. On verra par ce qui va suivre que leurs craintes n’étaient pas chimériques et leurs précautions inutiles !
Il y a trois ou quatre jours, deux châteaux, dans le canton de Nérondes, ont eu à soutenir de véritables sièges : le château de M. Métairie, maître de forges à Précy, et celui de M. de Rolland, à Mennetou. — Une bande d’une soixantaine de brigands armés de faulx, de fourches et de fusils ont cerné le château de Précy et l’aurait infailliblement pillé et incendié, si M. Métairie averti à temps, n’avait pas été en mesure de repousser vigoureusement l’attaque dirigée contre lui et surtout contre ses propriétés. Enfermé dans son château, avec ses serviteurs et quelques membres de sa famille, M. Métairie a eu à soutenir un siège de douze heures. Les brigands ont tenté plusieurs fois de livrer l’assaut, mais repoussés par une vive fusillade, ils ont lâché pied et se sont dirigés sur le château de M. Paul de Rolland. Là, ils ont trouvé les préparatifs de la résistance encore plus formidables ; ils n’ont pas osé tenter le siège et après une démonstration insignifiante, ils se sont dispersés. Il n’y a eu aucun malheur à déplorer, à ce qu’il parait. Mais que serait-il arrivé si, dans cette partie du Berry, les propriétaires s’étaient endormis dans une fatale sécurité ! Le préfet du Cher, accompagné d’un détachement d’artillerie, et de plusieurs brigades de gendarmerie, s’est empressé de se rendre à Nérondes, et il a, sur-lc- champ, fait procéder à de nombreuses arrestations. On espère que tous les brigands seront bientôt entre les mains de la justice. Nous demanderons maintenant au gouvernement pourquoi tous ces départements infectés de socialisme ne sont pas mis en état de siège ! —Ce n’est pas avec les formes de la justice ordinaire qu’on viendra à bout de tous ces brigandages. — Il faut une justice prompte, et surtout il importe que ses arrêts soient exécutes sans délai.
Henri de Saint-André.
3 Le National, 26 mai 1851
L’Assemblée nationale, dans un article où elle demandait l’état de siège pour les départemens du centre, racontait longuement que des bandes socialistes du département du Cher armées de fusils s’étaient rendues devant deux châteaux pour en faire le siège. La fermeté et le courage des propriétaires et de leurs domestiques avaient seuls forcé les socialistes à battre en retraite. Le journal de la fusion n’omettait aucun détail de l’entreprise qu’il attribuait « aux brigands », ce sont ses termes, qui l’avaient tentée.
Ce matin, une feuille légitimiste, l’Opinion publique, se charge de répondre aux affirmations de l’Assemblée nationale : « L’Assemblée nationale donne, sous ce titre : Un commencement de Jacquerie, un récit circonstancié de scènes de violences qui se seraient passées dans le département du Cher et dans l’arrondissement de Saint-Amand. Nous tenons d’un des honorables représentans de ce département, qui a reçu par le courrier de ce matin les détails les plus circonstanciés, que ces détails, fort exacts quant à l’organisation du parti démagogique et à l’intimidation qu’il exerce, cessent tout à fait d’être exacts lorsque le narrateur arrive aux sièges en règle soutenus par les deux châteaux de M. Métairie à Precy, et de Mme Roland à Mennetou. Les coups de fusil sont de trop. A. Nettement. »
Ainsi l’Opinion publique constate qu’il n’y a pas un mot de vrai dans les deux expéditions racontées avec tant de soin par le journal de la fusion. Nous nous adresserons à tous les hommes de cœur, aux honnêtes gens dans les partis pour qualifier comme elle le mérite la conduite du journal royaliste, conduite que nous recommandons à la reconnaissance de la vile multitude du département du Cher. Il n’y a, du reste, qu’une feuille obéissant à d’aussi funestes influences, nous le constatons pour l’honneur de la presse, qui puisse impunément se permettre un pareil excès d’audace dans la narration.
Théod. PELLOQUET
4 L’Assemblée nationale, 7 octobre 1851
Nous avons parlé à diverses reprises des attaques contre les propriétés par lesquelles les démagogues du centre de la France préludent à ce qu’ils appellent la justice de 1852. Nous empruntons au Messager de l’Allier la lettre suivante, dans laquelle sont retracés les derniers événements dont plusieurs communes ont été le théâtre :
Précy, 30 septembre 1851.
Mon cher rédacteur,
Nier l’existence des sociétés sécrètes, c’est se refuser à l’évidence. Ces sortes d’associations se sont, depuis quelque temps, multipliées à l’infini, dans nos campagnes ; et heureusement, pour la société tout entière, qu’elles menacent d’une destruction complète, l’empressement qu’ont mis les meneurs à initier à ces désastreux mystères le plus grand nombre d’adeptes possible, a fait qu’on ne s’est pas montré trop difficile dans le choix des adhérents de sorte que l’autorité peut, dès à présent, connaître toute l’étendue du mal.
Déjà les enquêtes faites à La Guerche, Nérondes,Baugy, Jouy et Précy ont porté leurs fruits, et la justice est sur la trace du complot dont les ramifications s’étendent dans tout le centre de la France.
Parmi les gens arrêtés, tous n’ont pas eu la même foi dans l’infaillibilité de leurs chefs : tous n’ont pas gardé le serment qu’on leur avait fait jurer sur le poignard : plusieurs ont fait des révélations précieuses. On connaît maintenant les principaux meneurs, les mots d’ordre, les signes de ralliement, les fabriques de poudre et de poignards ; et ces renseignements vont amener une répression prompte et énergique. Il le faut, du reste ; hésiter dans de pareilles circonstances, ce serait compromettre la tranquillité publique, la propriété, la vie même des honnêtes gens et le salut de la société.
Vous ne pouvez, mon cher, vous faire une idée, dans les villes, de l’excès d’audace où en sont déjà arrivés les anarchistes des campagnes. Il faut les voir et les entendre ; il faut vivre au milieu d’eux pour y croire. Ainsi, il ne vous est plus permis de passer en voiture dans certaines localités, sans être injurié grossièrement. Si vous parcourez les lieux publics, vous entendez les propos les plus affreux. « En voila un, dit-on, avec la tête duquel j’espère jouer à la boule l’année prochaine. » Si vous ouvrez la bouche pour parler, on vous impose silence avec menaces. Quand la justice vient faire une enquête sur un crime, vous êtes sûr d’avoir le lendemain un nouveau malheur à déplorer. Ainsi, l’incendie d’Ausine a été suivi de celui de la tuilerie de Précy : celui-ci a contribué à faire brûler les récoltes du sieur Naudin, de Jussy ; ce dernier a, pour ainsi dire, allumé le feu dans les bâtiments de M. Métairie, et deux jours après, au moment où la justice quittait le lieu de ce sinistre, on livrait aux flammes des bois du même propriétaire, et notez que, pendant qu’on cherchait à arrêter le progrès du feu dans ces bois, les incendiaires embusqués mettaient le feu dans une autre partie de la forêt. En un mot, si je sais compter, il y a un plus de dix incendies en moins d’un mois, tous allumés par la malveillance, dans un rayon de moins d’un myriamètre. Et vous trouvez encore des gens qui attribuent tous ces sinistres répétés périodiquement à la police.
Une pareille supposition serait trop stupide et trop niaise, si elle n’était pas odieuse et pleine de mauvaise foi. Mais si chez vous on fait porter tous les torts sur la police, ici on va plus loin, et on vous distance de beaucoup, suivant nos démagogues de Précy, Nérondes, Jussy, etc… Ce sont les blancs, le propriétaires eux-mêmes qui brûlent leurs maisons et leurs récoltes, qui empoisonnent leurs bestiaux, qui coupent et mutilent leurs arbres et leurs vignes, qui se ruinent, en un mot, pour rendre la république odieuse aux populations. Voila où nous en sommes, et si les choses restent longtemps sur ce pied, bientôt nous trouverons des cadavres calcinés qui auront eu la noirceur infâme de se laisser rôtir pour déconsidérer et pour jouer pièce à cette pauvre république. Et nous avons des gens assez sots pour ajouter foi à toutes ces stupidités parce que le journal qu’ils lisent l’aura imprimé en toutes lettres. O profanum vulgus ! O peuple toujours dupe des intrigants !
En attendant, les brigandages commencent à désillusionner les hommes de bonne foi. J’ai rencontré, ces jours derniers, un républicain pur, un homme de la veille et du lendemain, un ex-commissaire du gouvernement provi soire, qui s’écriait en contemplant les murs calcinés par le feu de la sociale : « Décidément, tous ces hommes-là ne sont pas faits pour la liberté ; ils ne comprennent que la force brutale. Eh bien ! il faut la leur faire sentir et leur apprendre à la respecter. »
Quant aux journalistes de l’opposition qui, tranquillement assis dans leurs cabinets, ne peuvent pas, ou mieux ne veulent pas croire à tous ces excès, nous pouvons leur dire : Si vous êtes de bonne foi, si vous voulez vous éclairer, parcourez les campagnes, vivez un instant au milieu de ceux chez qui vos principes et vos écrits allument les passions les plus détestables, écoutez leur langage, et vous frémirez de la manière dont ils interprètent vos théories déjà si mauvaises sous vos plumes. Les choses, sachez-le bien, en sont à ce point que déjà les plus violentes de vos feuilles leur font ombrage, et sont traitées de réactionnaires : c’est ainsi qu’on a qualifié en ma présence le Proscrit et la République.
Quand vous dites maintenant à vos disciples d’attendre tout du droit ; quand vous leur prêchez le respect des personnes et des propriétés, ils vous maudissent et vous injurient avec emportement. Imprudents, vous avez creusé un abîme qui menace de vous engloutir vous-mêmes les premiers. Écoutez cette comparaison si juste d’un bon paysan, victime des incendiaires de nos cantons. Ce brave homme, disait à un représentant fort modéré, mais qui, lui aussi, s’est trompé dans les appréciations : « Vous avez voulu agiter le peuple, et vous vous en repentirez, si vous ne le faites déjà ; portez voir un panier d’abeilles au soleil, secouez-le, et essayez ensuite de faire rentrer les mouches, vous verrez si vous vous en tirerez sain et sauf. Eh bien ! voyez-vous, le peuple soulevé est comme les abeilles ; on peut facilement l’agiter, mais vous ne le calmez qu’à vos dépens. »
J. Bidault.
Le Messager de l’Allier ajoute :
La justice vient de se transporter dans plusieurs communes, accompagnée d une force armée respectable, et l’on nous annonce que quarante arrestations sont opérées.
P. Hennequin.
5 La République de 1848 (Bourges), 15 octobre 1851
BOURGES, 14 OCTOBRE.
TROUBLES DU CHER.
Depuis quelque temps déjà les cantons de Nérondes, de La Guerche, de Sancergues et de Sancoins, sont activement travaillés par les meneurs de te démagogie qui y ont organisé des sociétés secrètes. Les magistrats de Saint-Amand et de Sancerre, aussitôt que des indices certains ont pu être recueillis, ont commencé les poursuites contre les individus connus pour avoir cherché à recruter des adeptes, ou pour s’être affiliés à ces associations. A la suite d’une instruction faite à Précy dans les journées du 10 et du 11 de ce mois, trois individus furent arrêtés. Parmi eux se trouvait le nommé Desmoineaux, ancien maire révoqué de Précy et l’un des démagogues les plus fougueux de la contrée.
Les prisonniers furent conduits à Sancerre.
Dans la nuit du samedi au dimanche et sans que rien ait pu faire soupçonner une pareille détermination (ce qui prouve à quel point les hommes de désordre ont su s’entendre), un nombre considérable d’ouvriers et de paysans de Précy, Jussy, etc., se mirent en marche dans I’intention d’aller délivrer Desmoineaux et ses compagnons. Ils espéraient sans doute voir grossir leur bande par les frères et amis de La Charité et des diverses localités du val de la Loire. Rendez-vous fut donné à Héry. C’est de-là que la colonne devait s’ébranler pour se diriger sur Sancerre.
Aussitôt que la nouvelle de ce soulèvement est parvenue à Bourges, l’ordre a été donné de diriger 150 hommes sur Sancerre. Ces troupes sont parties dimanche vers 9 heures et demie avec M. de Girardot, secrétaire-général, M. le général D’Alphonse[2], M. Malhéné[3], substitut du procureur-général. Le procureur général[4] s’est mis en route quelques heures après. Le préfet du département[5], qui s’était rendu le samedi à Beffes où l’on remarquait depuis quelque temps des traces d’agitation, avait été prévenu de très bonne heure et il était arrivé à Sancerre au commencement de la journée.
Dans cette ville, les autorités ont fait mettre immédiatement sur pied 150 hommes de la garde nationale. Une partie de la garde nationale de Saint-Satur, les brigades environnantes furent promptement réunies. La défense était donc organisée lorsque, vers deux heures, les insurgés sont arrivés à Ménétréol, à 5 kilomètres environ de Sancerre. C’est là qu’ils se sont arrêtés, prévenus par des habitants de Sancerre des dispositions prises par l’autorité. Ils en repartaient vers 2 heures et demie. Les gardes nationaux et la gendarmerie, avertis de leur retraite, les poursuivirent. Trois individus armés de pistolets chargés jusqu’à la gueule et de poignards ont été arrêtés et ramenés à Sancerre.
Pendant ce temps, M. le conseiller général délégué pour remplir les fonctions de préfet, faisait demander, de Bourges, des locomotives à Vierzon, et par elles 100 artilleurs étaient transportés à Nérondes pour aller s’établir sur les derrières des émeutiers, protéger le pays à leur retour et s’emparer de tous ceux d’entre eux qui pourraient être saisis. Le détachement avait reçu l’ordre d’occuper Sancergues et de couper la route aux fuyards de Précy, etc , et de La Charité. M. le commissaire spécial de la Guerche, nouveau venu dans ce département, mais fonctionnaire actif et résolu, a accompagné les artilleurs et n’a point quitté depuis lors les environs de Précy où il a opéré plusieurs arrestations. D’un autre côté, le préfet de la Nièvre[6], prévenu par le télégraphe, envoyait dans la même direction un escadron des chasseurs casernés à Nevers, faisait garder par l’infanterie les ponts de La Charité et de Fourchambault et passer tous les bacs sur la rive droite de la Loire.
On avait pensé que les bandes iraient jusqu’à Sancerre. On eut été en mesure alors de les arrêter à leur retour. Par suite de leur retraite précipitée, les mouvements de troupe, tels qu’ils avaient été combinés, n’ont pu amener tous les résultats qu’on en attendait. Les insurgés, d’ailleurs, se voyant pris entre deux feux se sont éparpillés dans les bois.
Toutefois, à la nuit tombante, M. le procureur de la République de Saint-Amand[7], qui avait quitté Sancoins, où il opérait, à la première nouvelle de l’insurrection, se dirigeait, en voiture, avec le brigadier Dubus[8], de La Guerche, vers Sancergues, lorsqu’à la hauteur de Jussy il aperçut un groupe de 15 ou 16 hommes armés de fusils. Le brigadier saute alors de la voiture au milieu du groupe d’émeutiers, en saisit un et I’entraîne. Celui-ci crie à ses camarades : « Ne me laissez pas prendre, faites feu ! » M. Boin, procureur de la République à Saint-Amand, accourt au secours du brigadier, et s’adressant au prisonnier, en lui montrant un pistolet : « Si tu dis un mot, je te brûle la cervelle. » Les camarades, loin de faire résistance, ont fui à toutes jambes à travers les champs. Le prisonnier fut hissé dans la voiture, qui reprit la route de Précy. Là, les troupes venues de Bourges et de Nevers, montèrent à cheval avec le brigadier et ne tardèrent pas à rencontrer une bande nombreuse d’individus armés de fusils et de gros bâtons. Il faisait nuit. Aussi, malgré l’activité des officiers et des soldats, les insurgés ont pu seulement être saisis et ramenés à Précy.
Le trait de courage que nous venons de raconter ne nous surprend pas de la part de l’énergique magistrat qui, à plusieurs reprises, a fait voir qu’il sait dans l’occasion payer de sa personne. Nous ne saurions trop louer la résolution du brave brigadier Dubus, qui a affronté un péril véritable et qui a prêté à la troupe un si utile concours.
Nous avons lieu de croire que de nouvelles arrestations ont été opérées depuis ce moment. Hier, en effet, le procureur-général, le préfet, le général, le sous-préfet de Sancerre, le procureur de la République de Saint-Amand, sont venus de Sancerre à Précy, avec des troupes, en faisant fouiller les villages et les fermes. Précy était occupé ce matin par 200 artilleurs et la justice instruit.
De son côté, M. le premier président[9] a réuni hier à midi la Cour d’appel, qui a évoqué l’affaire. M. Bazenerye[10], dont tout le monde se rappelle l’habileté dans une occasion presque semblable, est chargé de l’instruction.
Nous sommes assures, dès lors, que la justice aura son cours. Nous souhaitons non moins vivement que les habitants de nos campagnes, désabusés enfin, regardent comme un devoir de dénoncer à la justice les misérables qui les trompent et qui , sans doute, ne se sont pas montrés au jour de l’émeute, là où était le danger.
Au moment où nous écrivons ces lignes, 6 individus, enfermés d’abord à Sancerre, arrivent à Bourges. 19 insurgés, pris à Précy ou dans les environs sont déjà détenus dans la maison d’arrêt de notre ville.
Nous croyons pouvoir garantir l’exactitude des faits que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs. Nous parlerons avec plus de circonspection d’une nouvelle qui ne nous a pas encore été confirmée. On dit qu’en se mettant en marche sur Sancerre, dans la matinée du dimanche, des insurgés ont tiré sur le curé d’une commune[11] et sur un débitant de tabac.
Dans des circonstances aussi graves que celles où nous nous trouvons, quand le devoir du fonctionnaire civil et militaire est d’exposer sa vie, s’il le faut, on ne nous reprochera pas cependant de signaler au pays l’énergique et habile conduite des autorités du département. Les fonctionnaires qui ont volé au premier signal sur le lieu de l’insurrection, ceux qui sont restés à Bourges pour organiser la défense, assurer la promptitude des communications, tous ont fait leur devoir avec un zèle, une énergie, une entente dont les gens honnêtes du département et le pays tout entier doivent leur être reconnaissants.
La garde nationale de Sancerre, celle de Saint-Satur, celle de St-Bouize qui a gardé le pont de cette commune, ont donné un noble exemple : qu’on sache l’imiter partout.
Nous remercierons aussi M. le préfet de Nevers qui, avec une rare sagacité, a secondé les mouvements concertés dans le Cher.
Hommes d’ordre, dirons-nous en finissant, ouvrez enfin les yeux. Ce n est pas le temps de trembler devant la démagogie, il faut lui résister, l’abattre, la dompter au besoin. Pour cela, il n’y a qu’une chose à faire : vous unir. — Le voulez-vous ? agissez. Vous y refusez-vous ? cessez alors de vous plaindre.
H. Thibaud.
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Un article communiqué au Moniteur d’aujourd’hui, et dans lequel il est rendu un compte sommaire des évènements dont l’arrondissement de Sancerre vient d’être le théâtre, se termine ainsi :
« Les désordres ont été réprimés et l’autorité veille. Bien que les forces dont elle dispose dans le département suffisent à cette tâche, un bataillon de ligne a été dirigé sur Bourges. Ce n’est pas assez pour le gouvernement de comprimer les mauvaises passions, il veut rassurer les bons citoyens en étendant sur eux une protection toujours prompte et sûre. »
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Le 1er et le 2e escadron du 5e de hussards, sous le commandement de M. le colonel d’Allonville, sont arrivés à Vierzon le 12, vers midi. Un certain nombre d’individus, bien connus par l’exagération de leurs opinions démagogiques, se portèrent à leur rencontre, et les tentatives d’embauchement qui commencèrent immédiatement, furent repoussées avec mépris par nos braves soldats.
Hier, vers neuf heures du soir, un individu qui tenait de mauvais propos dans un café de la ville, en présence d’un brigadier, le nommé Chagny, fut arrêté par ce dernier et livré immédiatement à la gendarmerie. Le brigadier vient d’être promu au grade de maréchal-des-logis. Cette nomination a été accueillie par les sympathies du régiment et les applaudissements de la population.
H. Thibaud.
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Au moment ou les troupes envoyées dimanche à Sancerre, traversaient la commune des Aix, la plupart des habitants étaient occupés à vendanger leurs vignes. En voyant arriver les artilleurs ils se sont empressés d’accourir sur la route, et c’était à qui leur offrirait les plus belles grappes. Ces rafraîchissements de saison, offerts avec une cordialité qui fait honneur à l’excellente population des Aix[12], ont été, comme on le pense, acceptés empressement par les artilleurs. H. Thibaud.
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En se rendant à Sancerre, M. le secrétaire général a eu soin de faire préparer, sur les points où devaient faire halle les artilleurs dirigés de Bourges, des rafraîchissements et des vivres qu’il a payés d’avance. Cette prévoyance a eu pour résultat de leur rendre la marche forcée qu’ils faisaient moins pénible.
H. Thibaud.
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Aujourd’hui, vers deux heures de l’après-midi, un demi-bataillon du 41e de ligne et un escadron de hussards sont partis de Bourges, le premier pour Précy, l’autre pour Sancerre. On annonçait qu’un nouveau mouvement se préparait dans le val de la Loire.
H. Thibaud.
6 Le National, 17 octobre 1851
La fausse jaquerie
Il y a des artistes qui veulent s’imposer au public ; on les siffle, ils restent ; on les hue, ils se posent bravement ment sur le jarret. Que les spectateurs montent sur la scène pour les prendre par les épaules et les chasser, ces opiniâtres se cramponnent à tous les angles. Les planches sont faites pour eux ; c’est sur les planches qu’ils veulent mourir.
Tel est M. Léon Faucher, artiste et comédien d’une espèce particulière. Il occupait le ministère de l’intérieur ; il prétend s’y maintenir contre tous, malgré tout. L’opinion publique soulevée, l’Elysée même veulent le mettre dehors : il refuse de sortir ; il paraît à la fin se décider : prenez garde, ce n’est qu’une ruse ; il revient, et alors, pour ressaisir son portefeuille, il tentera les grands coups. Disons mieux, il les a tentés, et même avec un commencement de succès, car aujourd’hui les Débats expriment leur admiration et leur sympathie pour ce beau talent, que l’on croyait rentré dans la coulisse.
La retraite de M. Léon Faucher n’était qu’une fausse sortie : nous le voyons reparaître avec fracas, une note du Moniteur à la main. Cette note, c’est la grande relation des événemens de Précy.
Qui sait ? Trois départemens, l’Allier, le Cher et la Nièvre seront peut-être mis demain en état de siège. L’état de siège faisant suite à la note, M. Léon Faucher resterait forcément ministre. Quel autre que M. Faucher possède l’art d’appliquer l’état de siège ? Cet homme serait indispensable.
Or, il existe dans un coin du département du Cher une commune du nom de Précy. Le maire de l’endroit avait été récemment impliqué dans une de ces affaires de prétendues sociétés secrètes, que le zèle investigateur des parquets sait aujourd’hui découvrir aisément.
Au lieu d’enlever ce maire sans façon et sans bruit, comme en mille autres occasions nous avons vu procéder la justice, on a voulu faire de l’éclat, on a développé un appareil irritant.
Les gens de Précy regrettaient leur maire. Tant de tapage les a émus pour lui ; ils ont refusé de le croire un criminel, un scélérat si déterminé, qu’on dût le prendre comme un meurtrier. A peine était-il parti qu’ils ont résolu d’aller à Sancerre, le lendemain 12, obtenir sa mise en liberté, redemander aux magistrats l’homme qu’ils croient innocent. Quelle forme se proposaient-ils de donner à leur réclamation ? Les détails nous manquent à ce sujet, mais il semble difficile qu’une colonne de soixante personnes ait eu la prétention, comme le disent les journaux réactionnaires, d’enlever par la force la maison d’arrêt, les magistrats et les gendarmes au milieu d’une ville montueuse, accidentée, où chaque rue pourrait soutenir un siège en règle. M. leur curé, dont nous ne voulons pas d’ailleurs médire, puisqu’il paraît avoir agi sous une bonne inspiration, sermonne ses paroissiens et les engage à demeurer : on ne l’écoute pas, on le repousse. Un journal légitimiste dit même qu’on lui tira un coup de fusil, mais une autre feuille, trouvant que ce n’est pas assez, nous parle de trois coups de feu dirigés sur la poitrine de M. le curé. Jusqu’à plus ample information, et puisque, Dieu merci, la victime n’est pas atteinte, on peut révoquer en doute les intentions homicides de son village ; les fusils même ne sont pas très authentiques.
Voilà donc ces hommes en route. Sur leur chemin on les regarde ; quelques paysans, les voyant passer, se mettent avec eux.
Ils étaient tous si résolus à meurtrir et à ravager Sancerre que sur la route ils n’ont offensé personne, et leur attaque était si impétueuse, si vive, si brusque, que tout le monde à Sancerre en était instruit cinq ou six heures à l’avance.
Ils arrivent à deux kilomètres de la ville, au bourg de Ménétréol : ces scélérats entrent alors en pourparlers avec un honnête habitant du lieu, qui, plus habile que leur curé, les dissuade de poursuivre : ils reprennent le chemin de Précy.
Chose bizarre ! le préfet du département, averti sans doute de la marche des paysans avant qu’eux-mêmes l’eussent résolue, avait pu déjà se transporter à 48 kilomètres de sa résidence, à Sancerre : il y était venu avec le général commandant le département, le procureur- général et 150 hommes de troupes. Un peu après que les habitans de Précy eurent quitté leur village, il était occupé militairement par un escadron de cavalerie. Le Moniteur appelle cela l’heureux effet d’une combinaison rapide.
Le Moniteur a dit le vrai mot : cela semble une combinaison étonnante.
Les gendarmes réunis à Sancerre ont été lancés au galop sur les habitans qui rétrogradaient ; ils les ont joints, ils en ont arrêté 26. Le Moniteur ajoute : « De ces individus, plusieurs ont été pris les armes à la main. » N’oublions pas de dire que la plupart avaient pour armes des bâtons. Cela résulte de toutes les relations imprimées.
Cependant, le ministre de l’intérieur est averti sans délai de cette redoutable insurrection. « Point de retard, dit-il, que l’on détache en hâte un bataillon de la garnison de Paris, qu’il parte par un train express du chemin de fer. Je risque énormément à dégarnir la capitale, mais avant tout il faut vaincre Précy. »
Quand la troupe est arrivée dans l’arrondissement de Sancerre, le pays n’était pas en feu. Il y a plus, au moment où les troupes traversaient les diverses communes, les habitans occupés à vendanger leurs vignes, s’empressaient d’accourir sur la route, et c’était à qui offrirait aux soldats les plus belles grappes. Personne (exceptons-en les fonctionnaires) n’aurait montré la moindre émotion, sans la vue des nombreux prisonniers que l’autorité traînait partout avec elle.
Vainement on grossit les faits, et, pour activer l’inquiétude publique, on répète aujourd’hui la manœuvre d’hier. On a beau dire que dans la nuit du 13 au 14, trois villages viennent encore de se soulever en masse. Puisqu’il a suffi de l’éloquence de MM. de Montalivet et de Tascher pour apaiser cette insurrection nouvelle, apparemment les Jacques ne sont pas bien terribles.
Voyez-vous d’ici ces partageux sanguinaires qui rentrent sous leur toit de chaume et se dispersent sans murmure à la voix des seigneurs châtelains ? Quels cœurs empoisonnés ! Quels frénétiques ! M. Léon Faucher a eu beau s’agiter : son volcan fait long feu.
A. MOREL.
7 La République de 1848, 19 octobre 1851
BOURGES, 18 OCTOBRE.
TROUBLES DU CHER.
Le département jouit aujourd’hui de la plus grande tranquillité. En peu de jours deux mouvements insurrectionnels ont donc été réprimés et la démagogie a été deux fois vaincue. Ce n’est pas, ainsi que le prétendent certains journaux de Paris, que les soulèvements du 12 et du 14 n’aient eu aucune gravité et n’aient été que le fait de quelques hommes exaltés. Rien de plus sérieux au contraire que celle révolte dirigée contre l’ordre social plus encore que contre l’ordre politique. On a déjà recueilli des preuves certaines des mauvaises intentions des insurgés, on sait que quelques-uns disaient par exemple : « Il faut en finir et mettre les riches à contribution. — Nous saurons bien enfoncer les portes des riches et prendre ce qui nous est nécessaire. »
Dans la journée du 16, une colonne de 60 hommes a parcouru les villages qui avoisinent Précy, et la justice s’est livrée partout à de minutieuses perquisitions qui ont amené la découverte d’armes et de munitions. Quant aux révoltés, ils ne restent pas chez eux durant le jour, ou même n’y rentrent point du tout. Bon nombre vivent dans les trous de mines, dans les bois et sont traqués par les troupes. On en a saisi plusieurs tout armés. On se figure aisément la terreur salutaire qu’inspirent aux habitants de ces campagnes la présence de troupes nombreuses et les sévères investigations des magistrats.
Les artilleurs doivent rentrer demain à Bourges des divers points du département. Ceux de Précy, etc., seront remplacés par deux cents hommes d’infanterie et 40 hussards environ. A Sancerre, on laissera un même nombre de hussards et 100 fantassins ; 100 fantassins enfin s’établiront provisoirement à Saint-Amand.
On nous assure que demain, le général de division, qui est arrivé aujourd’hui à Bourges, le préfet, le général d’Alphonse et le général qui commande l’Allier et la Nièvre suivront, à la tête d’une colonne de troupes, tout le littoral de la Loire et se montreront au sein des populations de cette contrée pour leur adresser d’utiles et sévères conseils.
Nous ne reviendrons plus probablement sur les tristes détails dont, depuis 8 jours, nous entretenons nos lecteurs, avant le moment où les prévenus qu’on a saisis paraîtront devant la justice. Nous éprouvons le besoin de nous rendre le témoignage que nous n’avons, en aucun cas, exagéré les faits. Nous avons dit et nous le répétons. Les troubles du Cher ont eu de la gravité, ils ont montré à quel point des hommes pervers peuvent pousser la témérité, et quels progrès désolants ont fait les mauvaises doctrines parmi les populations jadis si paisibles de notre département. Mais, comme la Providence, en ce monde, sait toujours faire sortir le bien du mal, nous espérons que l’organisation de la ligue antisociale donnera aux hommes d’ordre l’idée de former enfin la ligue du bien public.
H. Thibaud.
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Dans la journée du 16 octobre, le 2e servant à cheval de la 1ère batterie, le sieur Rouillot, rencontra près d’un bois un individu armé d’un fusil à deux coups. Sommé de se rendre, celui-ci fit mine de se défendre, Rouillot le saisi à la gorge, tandis qu’un artilleur, qui l’accompagnait, menaça l’insurgé de le tuer s’il faisait usage de son arme. Il se rendit. On le fouilla et l’on trouva des balles dans ses poches ; le fusil était chargé et armé.
— On rapporte aussi que, dans une circonstance à peu près semblable, le 1er servant de la 1ère batterie, le sieur Klein, fit usage de son sabre, et qu’un autre canonnier tira deux coups de feu. Personne ne fut atteint cette fois, mais les prisonniers restèrent au pouvoir des troupes.
— 17 prisonniers doivent arriver demain à Bourges, escortés par une force imposante.
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On lit dans l’Ordre[13] :
Chaque lettre que nous recevons du Cher ajoute à la gravité des événements dont ce département vient d’être le théâtre. Il est évident qu’une jaquette était préparée et que l’arrestation de l’ancien maire de Précy, le sieur Desmoineaux, a fait éclater le mouvement plus tôt qu’on ne s’y attendait. Il résulte de là que ni dans la Nièvre ni dans les mines métallurgiques des bords de la Loire, on ne s’est trouvé prêt. Mais les communes insurgées ont poussé le fanatisme au-delà de toute expression. On a pris des amas de fusils, de pistolets, de faulx retournées, de fourches, de piques et des provisions considérables de poudre. En ce moment, le pays est occupé militairement, et dans certains villages on ne rencontre que des femmes. Les hommes se sont réfugiés dans les bois où ils sont poursuivis par les soldats. Du reste, comme nous le disions hier, grâce à la promptitude et à l’énergie des mesures de répression, l’ordre est aujourd’hui entièrement rétabli dans le Cher.
L. Chauvet Charolais.
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Le Journal de l’Indre qui, mardi dernier, niait hardiment les troubles du Cher, est obligé aujourd’hui de se donner un démenti à lui-même. Mais n’attendez pas qu’il proclame la vérité, toute la vérité. La lumière lui crève les yeux ; il les ferme pour ne pas voir. Voici ce que, jeudi au soir, quand tous les faits que nous avons racontés étaient connus à Châteauroux, racontés par le Représentant de l’Indre, par le Journal de la Nièvre, par le Moniteur, par toutes les feuilles de Paris, voici ce qu’osait imprimer le Journal de l’Indre :
NOUVELLES DU DÉPARTEMENT DU CHER. Les journaux de Bourges et des lettres particulières nous apprennent que toute agitation a cessé dans l’arrondissement de Sancerre.
Du bruit énorme qu’on a fait il ne restera probablement que ceci : une vingtaine d’individus quittant leur commune pour aller réclamer l’élargissement de trois citoyens mis préventivement en prison. Ces individus ont eu tort, grand tort, non-seulement par ce que leur démarche est une atteinte à l’autorité de la justice, mais parce que la réaction aux abois va exploiter l’agitation de Précy comme elle a fait de celle de Commentry[14], dont on connaît le caractère.
Au nom de la paix commune, au nom de la démocratie, nous blâmons les actes de la nature de ceux commis à Précy et aux environs. Tout ce qui sert la réaction nuit à la République ; voilà ce qu’on ne saurait dire trop haut ni trop souvent, ce que, pour notre compte, nous ne cesserons de répéter. Or, l’agitation de Précy est une bonne fortune pour les ennemis de la démocratie, leur langage à ce sujet l’atteste aux plus aveugles.
Il y a eu une vingtaine d’arrestations opérées dans le canton de Sancerre. A Vierzon, un citoyen, qui tenait de mauvais propos dans un café, dit un journal de Bourges, a été arrêté par un brigadier sans autre forme de procès. Nous doutons que de pareils faits se tolèrent en Turquie.
Nous croyons inutile de relever les rumeurs stupides ou odieuses que certaines gens font courir sur de prétendues collisions qui auraient eu lieu dans le Sancerrois et où auraient succombé plusieurs soldats ou gendarmes. Les insurgés de Précy, comme les qualifient honnêtement les journaux réacteurs du Cher, sont sans doute un quarteron de paysans très peu féroces, qui ne songeaient à tuer ni à piller personne. On les transforme en sicaires de jaquerie. C’est commode; est-ce loyal ?
On a arrêté à Saint-Amand MM. Foultier et Latte[15], sous prévention, à ce qu’on nous écrit, d’affiliation à une société secrète. C’est pour ce motif également qu’ont été incarcérés l’ancien maire et deux citoyens de Précy.
J.-A. Amouroux.
Quand on consent à dénaturer à ce point la vérité, dans un intérêt de parti, et quel parti ! On ne mérite pas d’être réfuté. Il n’y a qu’une manière de répondre à de tels articles, c’est d’en agrandir la publicité, c’est d’appeler sur eux la juste vindicte de l’opinion publique. Il n’y a pas un lecteur impartial, à quelque opinion avouable qu’il appartienne, qui ne condamne un tel abus de l’art d’amoindrir les faits et de leur faire dire le contraire de ce qu’ils disent.
H. Thibaud.
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Le Journal de la Nièvre contient, sous la date du 17, les nouvelles suivantes :
M. le préfet de la Nièvre et M. le général Pellion[16] sont partis ce matin de Nevers à la tête d’une compagnie mobile composée de trois cents hommes d’infanterie et de deux cents hommes de cavalerie ; ils doivent parcourir, en plusieurs étapes, toutes les localités du département situées sur le littoral de la Loire. Cette colonne mobile doit effectuer son retour en passant sur la rive gauche du fleuve et en traversant les localités du Cher qui ont été le théâtre de l’insurrection. Celle démonstration aura, nous n’en doutons pas, le double résultat de rassurer les honnêtes gens, et d’apprendre aux fauteurs de désordre et aux populations qui se sont laissé abuser, que l’autorité veille sans cesse et qu’elle sera toujours prête à protéger les uns et à sévir contre les autres.
— De nouvelles arrestations ont été faites dans les journées de mercredi et de jeudi, sur l’ordre de M. Bazenerye, conseiller instructeur, parmi lesquelles il s’en trouve de fort importantes. Les révélations qu’on obtient d’un grand nombre permettent d’espérer que les vrais coupables seront atteints. L’instruction se poursuit avec une grande activité. Une force militaire imposante occupe toujours les communes insurgées.
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Le Journal du Cher de ce jour contient les lignes suivantes qu’il emprunte à une correspondance parisienne :
« M. Duvergier de Hauranne[17], qui se trouve à Berlin avec la mission d’étudier certaines questions d’économie politique, a été reçu déjà plusieurs fois par M. de Manteuffel[18], président du conseil des ministres.
Guérard. »
En lisant cet article, les lecteurs du Cher pourront croire qu’il s’agit de M. Duvergier de Hauranne, représentant du Cher. Il n’en est rien : M. Duvergier de Hauranne, représentant du Cher, n’a pas quitté Herry depuis l’ouverture des vacances parlementaires, et une lettre de lui, datée d’avant-hier et que nous avons sous les yeux, annonce qu’il ne le quittera pas avant la fin du mois.
H. Thibaud.
8 Le National, 21 octobre 1851
Nous avons sous les yeux une lettre que nous voudrions et que nous ne pouvons imprimer. C’est un habitant du Cher qui l’a écrite en date du 18 octobre, et nous en recevons communication par une main tierce. Si cette pièce, qui porte à chaque ligne les preuves de la sincérité et de la vérité, était rendue publique, elle deviendrait un témoignage accablant contre l’ineptie, pour ne rien dire de plus à leur charge, des fonctionnaires qui ont fait peser sur de malheureux paysans une injustifiable rigueur. Trois habitans de Précy, uniques soutiens de leur famille, avaient été tout à coup enlevés par trente gendarmes. Les femmes et les enfans ont parcouru le village en pleurant ; tout le monde s’est ému et l’on s’est mis en marche pour aller à Sancerre obtenir, par des supplications, et non assurément par violence, la mise en liberté des prisonniers. Un détail inconnu jusqu’à présent, c’est que cette troupe, si l’auteur de la lettre ne se trompe pas, serait arrivée dans la ville, et ne pouvant rien obtenir, se serait remise en route douloureusement, mais sans bruit, pour revenir à Précy. Les gendarmes auraient couru après elle, lui auraient enlevé vingt personnes pour les conduire à Bourges. Des brigades de gendarmerie et 400 soldats occupent maintenant Précy, deux pièces de canon braquées défendent la place du village, — un village qui compte 10 maisons ! — contre un ennemi qui n’existe pas. Nous lisons que les paysans de cinq communes sont poursuivis et traqués dans les bois, les maisons fouillées à toute heure, que l’on emmène des charrettes pleines de prisonniers. Un homme aurait été blessé à mort d’un coup de sabre. La terreur règne partout.
La lettre qui nous a été remise n’est écrite pour les besoins d’aucune cause ; elle porte, nous le répétons, tous les caractères de la sincérité. Il est donc nécessaire que l’autorité se disculpe elle-même et sur-le-champ : les inductions que l’on tirerait, maintenant, de son silence, paraîtraient légitimes à trop de titres.
A. Morel
9 Le Constitutionnel, 22 octobre 1851
« Des paroles on en vint aux mains, et l’ouvrier menuisier [qui avait refusé d’être reçu dans la Marianne, à Jouet, commune de St Germain sur l’Aubois], après s’être défendu pendant un certain temps au dehors du cabaret [quelques jours plus tard à Patinges], dut succomber sous le nombre ; il fut, dit-on, assommé et transporté chez lui dans un état alarmant. La famille du blessé porta plainte à M. Bujon[19], maire de la commune de Saint-Germain-sur-l’Aubois.
Ce magistrat, qui connaissait, dit-on, les faits ‘ antérieurs aux mauvais traitemens, mais qui, soit par faiblesse, soit par tout autre sentiment, avait gardé le silence, transmit la plainte au procureur de la République de Saint-Amand-Mont-Rond. Le procureur de la République se transporta immédiatement sur les lieux et lança des mandats d’amener contre les frères de l’Association du Serment. Ils furent mis à exécution par la gendarmerie, et les individus furent conduits dans la prison du chef-lieu de l’arrondissement [Sancerre]. C’est par suite des révélations des premiers individus arrêtés que divers mandats d’amener furent délivrés contre plusieurs habitans des communes de Bengy-sur-Craon, la Guerche, Givardon, Nérondes, Sanconis et Précy.
Un ancien maire de cette dernière commune, le sieur Desmoineaux, homme audacieux et entreprenant, compris au nombre des individus signalés comme participant aux associations anarchiques, fut arrêté le samedi 11 de ce mois, avec deux autres individus de la même commune. Le sous- préfet, le procureur de la République de Sancerre, prévoyant une lutte possible dans l’exécution de ces trois mandats d’amener, présidèrent à leur exécution. Desmoineaux et ses deux amis furent conduits à la prison de Sancerre par les gendarmes de Sancergues et de Sancerre, sans aucune résistance.
Dans la soirée du 11 au 12, les ouvriers de la ‘ forge de Précy ayant appris l’arrestation de Desmoineaux et des deux autres, se réunirent et s’armèrent de fusils, de pistolets, de poignards et de gourdins ferrés. Cette commune, composée d’environ 700 habitans, presque tous ouvriers de forges, fournit la fine fleur de l’insurrection.
Cette bande, ainsi résolue et équipée, se rendit à la commune la plus voisine, Jussy-le-Chandrier. Elle frappa à toutes les portes, s’efforçant de faire des recrues dans chaque maison.
Le tocsin sonna à l’église de la paroisse.
A minuit, deux coups de fusil furent tirés en l’air sur la place publique, et les balles mortes vinrent tomber aux pieds du curé, qui s’entretenait avec une de ses ouailles, dans son jardin, de ce qui se passait. C’est sans doute ce qui a fait dire à plusieurs journaux, qui ont reproduit les récits du Cher et de la Nièvre, que M. le curé de Précy avait été l’objet d’agression et de violences de la part des insurgés. Cet ecclésiastique dément formellement cette assertion du journal la République (de Bourges).
La confusion et l’effroi étaient dans toute la contrée. La troupe insurrectionnelle s’accrut de quelques hommes, et se mit en marche au nombre de 250, bien armés, mais pas tous également résolus à aller jusqu’au bout, pour Sancerre, en passant par Sancergues, Herry, Saint-Bouise et Ménétréol. Il était alors deux heures du matin. La colonne passa à Sancergues vers trois heures et demie du matin, par une nuit profonde et obscure. Le bruit de son passage réveilla quelques personnes qui crurent d’abord que c’était un régiment qui arrivait. Vers quatre heures, les autorités administratives et judiciaires qui avaient présidé la veille à la mise à exécution des mandats d’amener contre Desmoineaux et consorts, et qui étaient couchées à Sancergues , furent informées de cet incident. Elles se levèrent et suivirent les traces de la colonne insurrectionnelle qui était déjà à deux lieues, à Herry.
Elles n’avaient à leur disposition que les cinq gendarmes de la brigade de Sancergues. La brigade de la Charité reçut l’ordre de se rendre au galop à leur suite, à Herry. Dans cette commune, les autorités apprirent que les insurgés étaient au nombre de cinq cents. Accompagnées de dix gendarmes, elles suivirent et arrivèrent à Saint-Bouise, où venaient de passer les insurgés. Il était six heures et demie du matin. On leur dit qu’ils étaient deux cent cinquante. Il parait que plusieurs de ces malheureux, entraînés ou égarés, avaient déserté dans le cours du trajet. A partir de Saint-Bouise, la bande se divisa en trois parties. D’abord cent qui ouvraient la marche, cinquante qui suivaient à quelque distance, une centaine qui fermait la marche.
Dans le trajet de Saint-Bouise à Ménétréol, M. de Tascher, ancien pair de France[20], qui habite la terre de Tehauvenay, s’avança à la rencontre de l’avant-garde de la bande et se mit à la haranguer. On m’assure que l’un des insurgés le coucha en joue. D’autres relevèrent l’arme en lui disant: Ne tue pas ce bourgeois.
Les autorités joignirent bientôt la dernière colonne composée de cent individus armés, qui n’opposèrent aucune résistance à leur passage, ni à celui des gendarmes qui servaient d’escorte. A deux kilomètres plus loin, les magistrats rencontrèrent une seconde colonne de cinquante insurgés, mieux armée que la précédente, et qui firent mine de barrer le passage ; mais leur résistance cessa bientôt sur quelques paroles échangées. A dater de ce moment, les rangs de la bande s’éclaircirent singulièrement ; on voyait ses recrues fuir à toutes jambes dans diverses directions.
A Ménétréol, les autorités trouvèrent la bande des cent qui ouvraient la marche, à la tête de laquelle étaient, dit-on les principaux meneurs et par conséquent les plus coupables. C’est dans cette bande qu’était l’individu qui avait mis en joue l’honorable comte de Tascher. Les magistrats passèrent sans la moindre résistance.
Les propriétaires du parcours qui avaient tous vus passer les insurgés s’étaient armés et se disposaient à défendre leurs familles et leurs propriétés contre les adeptes de la secte communiste.
Au pied de la montagne de Sancerre, les autorités rencontrèrent une calèche ; c’était le vénérable M. Hyde de Neuville[21], ancien ministre de la Restauration, qui se rendait tranquillement à la messe. — Le sous-préfet l’aborda en lui demandant ce qui se passait à Sancerre. Sur sa réponse très rassurante que tout était calme dans la ville et aux environs, les autorités entrèrent à Sancerre. Le rappel de la garde nationale se fit entendre et surprit tout le monde ; personne ne savait la levée de boucliers de cette poignée d’ouvriers. Cent quarante gardes nationaux se réunirent et se rendirent au pied de la montagne sous Sancerre par où devait entrer la première colonne insurrectionnelle. On attendit vainement ; la colonne n’arriva pas. Les plus résolus de la bande avaient pris la fuite dans les champs en apprenant que Sancerre jouissait de la plus parfaite tranquillité.
Il parait que ces individus s’étaient mis en campagne avec l’assurance qu’ils seraient devancés ou secondés dans leur plan de destruction et de pillage, par d’autres frères et amis qui, plus prudens qu’eux, avaient fait défaut.
L’histoire de toutes les conjurations est la même. Il y a dans chacune des Bertrand et des Raton[22], des voleurs et des volés, des dupeurs et des dupes.
Les misérables que l’appât du bien d’autrui a armés ont encouru une punition sévère, qui servira d’exemple à ceux qui seraient tentés de les imiter. Nous faisons des vœux pour qu’on découvre les instigateurs de ces scènes déplorables, à la suite desquelles des femmes et des enfans errent dans le dénument et la misère.
La garde nationale de Sancerre, ayant poussé sa marche jusqu’au château de Lagrange, rencontra dans les champs trois individus qu’elle arrêta.
Des troupes ont été dirigées depuis sur le territoire des communes de Précy, Jussy Le Chandelier, Sancergues et autres, sous les ordres du général d’Alphonse, pour appuyer et rendre efficace l’action de la justice, qui poursuit ses investigations avec activité et impartialité.
Un grand nombre de prévenus ont été interrogés par M. le conseiller Bazenerye, assisté de M. le procureur-général Corbin, et d’un avocat-général. »
— F. Laurent.
10 Le National, 23 octobre 1851
Nous demandions au gouvernement de prouver que ses agens eussent été mis en péril dans le Cher, de faire voir s’il y avait eu dans ce département d’autre émotion que l’inquiétude et la stupeur excitées par un déploiement inattendu de troupes, par les paroles provocantes, les menaces des personnages officiels. Le gouvernement répond par de nouvelles rigueurs et non par des preuves à nos doutes légitimes. Il n’établit pas l’existence de mouvemens séditieux, il l’affirme. Est-ce donc suffisant ? Sa parole fortifiée d’un décret ne vaut pas un témoignage sérieux. Un acte brutal n’est pas un argument.
Serons-nous convaincus d’erreur sur son compte, parce qu’il a inséré dans le Moniteur de ce matin les deux pièces suivantes ?
Rapport à M. le Président de la République
Monsieur le président,
La situation des départemens du Cher et de la Nièvre préoccupe vivement l’opinion publique, et devait éveiller toute la sollicitude du gouvernement.
Sous l’impression du mouvement insurrectionnel dont le Cher a été plus particulièrement le théâtre, on a demandé de toutes parts des mesures qui permissent non-seulement de rétablir l’ordre, mais encore de faire régner sur les deux rives de la Loire la sécurité à laquelle ont droit les citoyens qui observent les lois.
Le gouvernement a tenu compte de ces vœux. Mais avant d’y déférer, et tout en assurant la répression des troubles qui avalent éclaté, il devait en reconnaître d’abord l’étendue et en rechercher l’origine.
Cette recherche a été faite pendant que des colonnes de troupes sillonnaient et fouillaient les communes insurgées. Il en résulte que l’on ne peut pas considérer les deux révoltes du 13 et du 14 octobre comme les conséquences d’un égarement accidentel ou d’une effervescence purement locale. A chaque pas que l’on fait dans cet examen, se révèle plus clairement l’action des sociétés secrètes qui enlacent une grande partie des départemens du Cher et de la Nièvre, qui pénètrent jusque dans les campagnes, qui ont une organisation toute militaire, qui fabriquent de la poudre, se fournissent d’armes et tiennent les affidés en haleine, tantôt par des démonstrations, tantôt par des échauffourées, en attendant le jour du combat.
Cette situation me paraît constituer l’état de péril imminent dont l’existence, aux termes de la loi du 9 août 1849, autorise la mise en état de siège d’une partie du territoire. J’ai donc l’honneur de vous proposer, M. le président, de décider que l’état de siège sera appliqué aux départemens du Cher et de la Nièvre. J’espère que cette mesure, que les circonstances commandent, ne sera pas de longue durée. Nous avons à effacer les traces de la révolte et à prévenir une nouvelle prise d’armes. Ce résultat obtenu, il deviendra sans doute possible au gouvernement de rétablir le cours ordinaire des lois dans les deux départemens, qui vont être placés temporairement sous le régime prévu par l’article 106 de la Constitution[23].
Veuillez agréer, M. le président, l’hommage de mon profond respect. Le ministre de l’intérieur, Léon Faucher.
AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS.
Le président de la République, vu l’article 106 de la Constitution ; vu les articles 1 et 3[24] de la loi du 9 août 1849 ; considérant que les départermens du Cher et de la Nièvre sont troublés par des manœuvres coupables tendant à compromettre la sécurité publique ; considérant que des attentats nombreux ont menacé, dans ces départemens, les propriétés et les lois ; considérant que des agens de désordre y fomentent des séditions et que des attaques à main armée ont été dirigées contre la force publique ; considérant que cet état de choses constitue le cas de péril imminent prévu par la loi du 9 août 1849, sur la proposition du ministre de l’intérieur, le conseil des ministres entendu,
Décrète : Art. 1er. Les départemens du Cher et de la Nièvre sont mis en état de siège.
Art. 2. La commission instituée en vertu de l’article 32 de la Constitution sera informée de cette mesure.
Art. 3. Le ministre de l’intérieur et le ministre de la guerre sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent décret.
Fait au palais de Saint-Cloud, le 21 octobre 1851.
Le président de la République, Louis Napoléon Bonaparte,
Le ministre de l’intérieur, Léon Faucher.
L’article 106 de la Constitution porte « qu’une loi déterminera les cas dans lesquels l’état de siège pourra être déclaré, et réglera les formes et les effets de cette mesure. »
Cette loi est intervenue le 9 août 1849.
L’article 1er est ainsi conçu : « L’état de siège ne peut être déclaré qu’en cas de péril imminent pour la sécurité intérieure ou extérieure. »
Que signifient ces mots de « péril imminent » ? La loi, suivant l’usage, n’a pas défini les termes qui, en réalité, formaient le point capital. Suivant l’usage aussi, c’est dans la discussion qu’il faut chercher et saisir la pensée des législateurs.
Deux phrases significatives furent seules prononcées à la tribune. Les voici :
Aux termes du rapport, le péril doit être reconnu pour imminent « dès qu’il se produit avec ce caractère de gravité qui jette de solennelles alarmes dans les cœurs les plus droits et les plus fermes, dès que des signes extérieurs non équivoques annoncent les préparatifs du combat. »
Le ministre de M. Bonaparte disait à la tribune « que l’état de siège est un moyen de salut, le dernier peut-être qui reste, dans le cas de suprême nécessité, quand la société est en péril. »
Trouvons-nous dans les événemens du Cher, non seulement tels que la presse démocratique les apprécie, mais encore tels que les communications du gouvernement les ont montrés jusqu’à ce jour, un fait, un seul, qui réponde aux prévisions ou du rapporteur de la loi ou du ministre qui la demandait ?
Mettons les choses au pire ; mettons-les comme nous les donnent les considérans du décret présidentiel ; est-il selon l’esprit de la loi que l’autorité ait pu, sans excès, prononcer l’état de siège dans deux départemens ? La France semblerait-elle à toute extrémité, parce que des paysans se seraient compromis dans une démonstration ou dans une échauffourée ? Si cela était exact, si la société menaçait de tomber pour une pareille attaque, isolée, accidentelle, il faut convenir que nos sauveurs seraient d’un triste secours et d’une bien médiocre fermeté. Quoi ! des mesures exceptionnelles, dictatoriales, pour si peu ! En vérité, un gouvernement maladroit à ce point, si facile à troubler, si peureux, n’aurait qu’à quitter la place : sa couardise l’aurait rendu indigne d’être l’agent d’une grande nation.
Mais non, si faible que nous le supposions devant l’étranger, le gouvernement de M. Bonaparte n’a pas conçu devant les habitans de Précy des alarmes trop vives. Ce qu’il redoute et ce qu’il veut empêcher à tout prix, c’est que le public ne découvre la vanité, le néant des imputations usuelles contre la démocratie ; il a besoin d’évoquer la peur, pour ressaisir un peu d’influence, pour se faire croire nécessaire.
S’il y avait eu de nombreux attentats contre les propriétés et les lois, on les aurait relatés. Qui les précise ? Où se sont produites les attaques à main armée contre la force publique ? Qui donc a entendu solliciter de toutes parts la mise en état de siège du Cher et de la Nièvre. Accordons que les préfets de ces départemens et les gendarmes l’aient demandée par ordre supérieur : on la leur donne, parce qu’on la leur avait offerte.
Les grands troubles du centre ne sont rien. Soumis aux conseils de guerre, les horribles attentats des habitans du Cher et de la Nièvre contre les propriétés et les lois, leurs séditions, leurs attaques à main armée, deviendront quelque chose par l’appareil dont les juges sont entourés. En lui-même, ce complot restera ce qu’il doit être : une impossibilité, une imagination.
Mais il fallait un prétexte pour sauver l’ordre ; ce prétexte, on ne l’a pas trouvé dans les faits, on l’invente. Cette manœuvre est si facile à percer, cette intention est si claire, que l’on a craint, en différant de l’employer, les regards même si complaisans de l’Assemblée. C’est en son absence qu’elle agit. On sait ce que pèsent sur elle les faits accomplis : elle aurait refusé son approbation à la mesure qu’on n’aurait pu au préalable justifier devant elle ; on espère qu’elle sanctionnera plus aisément ce qu’elle trouvera tout fait.
A. Morel.
11 Journal du Cher, 25 octobre 1851
Les journaux de l’ordre ont publié, ces jours derniers, sur les troubles qui viennent d’avoir lieu dans le département du Cher, plusieurs lettres signées de M. F. Laurent, l’un des anciens rédacteurs de la Gazette du Berry, aujourd’hui le Droit Commun. Nous avons reproduit une de ces missives, et nous ne croyons pas nécessaire de les faire défiler toutes sous les yeux de nos lecteurs. Celle que nous trouvons, dans le n°. 294 du Constitutionnel contient cependant certaines parties qui pourront jeter, sur les faits dont il s’agit, un peu de lumière et en faciliter l’appréciation. Il ne faut pas oublier que ce récit émane d’une plume peu suspecte de sympathie pour les révolutionnaires, et qu’il a été publié et répété par les journaux les plus connus par leur horreur pour le socialisme. On verra si nous avions tort de nous défier de l’exagération de certaines versions.
L’auteur de la lettre, entreprenant de révéler l’origine des troubles du Sancerrois, prétend la trouver dans une querelle survenue entre des membres d’une société secrète et un jeune ouvrier qui aurait refusé de prêter un horrible serment réclamé de lui. « Des paroles on en vint aux mains, dit la lettre, et l’ouvrier menuisier, après s’être défendu pendant un certain temps en dehors du cabaret, dut succomber sous le nombre ; il fut, dit-on, assommé et transporté chez lui dans un état alarmant. » Plainte fut portée, des arrestations suivirent et entr’autres celle de M. Desmoineaux, ancien maire de Précy, avec deux autres individus de la même commune. « Desmoineaux, et ses deux amis, continue le narrateur, furent conduits à la prison de Sancerre par les gendarmes de Sancergues et de Sancerre, sans aucune résistance. »
Cependant les ouvriers de la forge de Précy, en apprenant l’arrestation de Desmoineaux, s’étaient levés et armés.
« Le tocsin, reprend la lettre, sonna à l’église de la paroisse ; à minuit deux coups de fusil furent tirés en l’air sur la place publique, et les balles mortes vinrent tomber aux pieds du curé qui s’entretenait avec une de ses ouailles, dans son jardin, de ce qui se passait. C’est sans doute ce qui a fait dire à plusieurs journaux, qui ont reproduit les récits du Cher et de la Nièvre, que M. le curé de Précy avait été l’objet d’agression et de violences de la part des insurgés. Cet ecclésiastique dément formellement cette assertion du journal La République (de Bourges).
La troupe insurrectionnelle se met en marche au nombre de deux cent cinquante, pas tous également résolus à aller jusqu’au bout ; elle passe, à deux heures du matin, à Sancergues, où l’on croit que c’est un régiment qui arrive. A quatre heures, les autorités administratives et judiciaires, qui, la veille, avaient présidé aux arrestations, sont informées de l’incident et se mettent à la poursuite de la colonne qui avait déjà deux lieues d’avance. Les autorités ont avec elles les cinq gendarmes de la brigade de Sancergues et la brigade de La Charité, qui les rejoint à Herry ; là elles apprennent que les insurgés sont au nombre de cinq cents. Arrivées à St.-Bouize, on leur dit qu’ils étaient deux cent cinquante. Il parait que plusieurs de ces malheureux, entraînés ou égarés, avaient déserté dans le cours du trajet.
A St.-Bouize, les insurgés se divisent en trois détachements : un de cent individus qui ouvraient la marche, un de cinquante suivant à quelque distance, le troisième d’une centaine qui fermaient la marche.
A Thauvenay, M. de Tascher[25] veut faire entendre de sages conseils. « On m’assure, dit M. Laurent, que l’un des insurgés le coucha en joue. D’autres relevèrent l’arme en lui disant : Ne tue pas ce bourgeois. »
« Les autorités, c’est toujours la lettre qui parle, joignirent bientôt la dernière colonne composée de cent individus armés, qui n’opposèrent aucune résistance à leur passage, ni à celui des gendarmes qui servaient d’escorte. A deux kilomètres plus loin, les magistrats rencontrèrent une seconde colonne de cinquante insurgés, mieux armée que la précédente et qui firent mine de barrer le passage ; mais leur résistance cessa bientôt sur quelques paroles échangées. A dater de ce moment, les rangs de la bande s’éclaircirent singulièrement ; on voyait ses recrues fuir à toutes jambes dans diverses directions.
A Ménétréol, les autorités trouvèrent la bande des cent qui ouvraient la marche, à la tête de laquelle étaient, dit-on, les principaux meneurs et par conséquent les plus coupables. C’est dans cette bande qu’était l’individu qui avait mis en joue l’honorable comte de Tascher. Les magistrats passèrent sans la moindre résistance. »
On arrive à Sancerre ; on rencontre M. Hyde de Neuville[26], qui se rendait tranquillement à la messe ; le sous-préfet l’aborde et lui demande ce qui se passait en ville. Personne ne savait la levée de boucliers de cette poignée d’ouvriers. Cependant, le rappel est battu, cent quarante gardes nationaux se réunissent et s’avancent à la rencontre des insurgés. Ici, nous citons encore textuellement : On attendit vainement ; la colonne n’arriva pas. Les plus résolus de la bande avaient pris la fuite dans les champs, en apprenant que Sancerre jouissait de la plus parfaite tranquillité.
Voici en substance la reproduction fidèle du récit publié par la plupart des journaux de l’ordre. On ne dira pas que ceux-là sympathisent avec l’émeute et cherchent à l’excuser. Encore une fois n’avions-nous pas raison de nous tenir en garde contre l’exagération, et d’attendre que le temps permît à la lumière de se faire ?
V. Ratier.
12 Le National, 27 novembre 1851
Le commandant de l’état de siège dans le département du Cher, M. le général d’Alphonse, continue d’obéir aux suggestions de ses conseillers civils. L’extrait suivant d’un arrêté par lui rendu le 18 fait connaître une savante manœuvre pour organiser et armer les fidèles :
« Art. 1er. Toutes les communes des cantons de Sancoins, Nérondes et La Guerche, et les communes de Jussy, Précy, Argenvières, Saint-Léger, Beffes, Marseille-les-Aubigny, du canton de Sancergues, seront immédiatement désarmées.
Les armes à feu quelconques, appartenant soit à l’État soit à des particuliers, seront retirées. Art. 3. Par un arrêté du maire de la commune, les habitans seront invités à apporter eux-mêmes leurs armes à la mairie, dans un délai qui ne pourra excéder quarante huit heures.
Art. 4. Passé ce délai, des perquisitions seront faites d’office par la gendarmerie au domicile des citoyens qui n’auraient pas effectué volontairement la remise de leurs armes ou qui seraient désignés par la clameur publique comme en ayant caché. Les armes ainsi trouvées seront saisies, sans préjudice des poursuites dont les contrevenans pourront être l’objet conformément à la loi.
Art. 5. Dans celles de ces communes où il serait possible de réunir un certain nombre d’hommes appartenant à la garde nationale, et ayant l’énergie nécessaire pour prêter main forte à l’autorité dans le cas où les maires voudraient fermer des compagnies de pompiers, les armes retirées, en exécution du présent arrêté, aux individus appelés à faire partie de ces compagnies, pourront leur être immédiatement rendues.
Art. 6. Le surplus des armes, après la restitution mentionnée à l’article 3 ci-dessus, sera remis à la mairie. Il en sera fait un inventaire.
Art. 8. Les armes définitivement retirées seront immédiatement dirigées sur Bourges, pour y être tenues en dépôt jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné. »
Heureusement, les populations rurales du Cher ne sont pas de celles qu’on organise en compagnie de chevaliers du soleil pour l’assassinat des républicains. Ceux à qui l’on aura laissé des armes ne les feront jamais servir à l’usage que l’on pense.
A. Morel.
[1] Allusion à l’émeute frumentaire qui, le 14 janvier 1847, conduisit à l’arrestation de 26 habitants de Buzançais (Indre) dont 3 furent guillotinés.
[2] Jean Baptiste Simon Paul Arsène d’Alphonse (1792-1875), originaire de Bonny (Loiret).
[3] Jules Joseph Malhéné (1811-1880).
[4] Eugène Corbin.
[5] Pierre Jacques Meunier (1795-1856), originaire de Sancerre.
[6] Alphonse Petit de la Fosse (1804-1870).
[7] Ferdinand François Boin (1811-après 1881). Il reçut la Légion d’Honneur le 17 octobre 1851.
[8] Onésime Césaire Dubus (1814-1893). Il reçut la Légion d’Honneur le 31 octobre 1851
[9] Claude Denis Mater (1780-1862).
[10] Antoine Armand Bazenerye (1834-), conseiller à la Cour d’appel, originaire de Bourges.
[11] Le curé de Précy a démenti cette assertion. (Journal du Cher, 25 octobre 1851)
[12] Dont 7 habitants ont tout de même été condamnés par la commission mixte, dont 6 à la déportation en Algérie.
[13] Du 18 octobre.
[14] A la suite d’un banquet des républicains de Commentry (Allier), en présence du représentant montagnard Michel Sartin, et interdit par le préfet comme réunion politique, le 7 octobre, cinq à six cents personnes s’opposent à l’arrestation d’un des convives et l’arrachent aux gendarmes. La brigade de gendarmerie de Montluçon vient en renfort, tire et charge la foule. Il faut l’intervention, le 9, de 200 chasseurs venant de Moulins pour ramener le calme.
[15] Gilbert Foultier, maréchal à Meillant, sera condamné à l’Algérie pour 10 ans car : « Socialiste ardent et fanatique. Violent, adonné à l’ivrognerie, assez intelligent, considéré cependant comme assez honnête homme. Conspirateur de tous les temps, poursuivi en 1834 pour l’affaire de Saint-Mery et relâché, en 1848 pour port d’emblèmes séditieux, acquitté. » Transporté à Douéra. Il obtient une remise de peine le 2 février 1853, mais est à nouveau déporté le 13 octobre 1855. Voir sa notice du Maitron.
Nicolas Latte, propriétaire à Meillant, sera condamné à l’Algérie pour 10 ans car : « Ancien adjoint de Meillant en 1848. Très populaire et aimé dans cette commune, s’est fait remarquer dans le conseil municipal par l’exaltation de ses opinions. Assez intelligent, mais foncièrement méchant, traître, hypocrite. A tenu contre Monsieur de Mortemart, le bienfaiteur de sa famille, d’odieux propos. Très dangereux. » Transporté à Douéra. Gracié le 17 février 1857.
[16] Jean Pierre Pellion (1793-1864), commandant le département de la Nièvre, chevalier de la Légion d’Honneur depuis 1814, officier en 1828, commandeur en 1847, il finit Grand Officier en 1857.
[17] Prosper Duvergier de Hauranne (1798-1881), représentant légitimiste du Cher, élu en novembre 1850 dans une législative partielle.
[18] Otto Theodor Von Manteuffel (1805-1882), ministre-président de la Prusse.
[19] Alexis Bujon.
[20] Benjamin Marie de Tascher (1797-1858). Il n’a pas été pair de France.
[21] Jean-Guillaume Hyde de Neuville (1776-1857), ancien député de la Nièvre sous la Restauration, ministre la marine en 1828, et qui vit alors à Ménétréol.
[22] Allusion à la fable de La Fontaine, Le Singe et le Chat.
[23] Article 106. – Une loi déterminera les cas dans lesquels l’état de siège pourra être déclaré, et réglera les formes et les effets de cette mesure.
[24] Art. 1er. L’état de siège ne peut être déclaré qu’on cas de péril imminent pour la sécurité intérieure ou extérieure.
Art. 3. Dans le cas de prorogation de l’Assemblée nationale, le président de la République peut déclarer l’état de siège, de l’avis du conseil des ministres.
Le président, lorsqu’il a déclaré l’état de siège, doit immédiatement en informer la commission instituée en vertu de l’art. 32 de la Constitution, et, selon la gravité des circonstances, convoquer l’Assemblée nationale.
La prorogation de l’Assemblée cesse de plein droit, lorsque Paris est déclaré en état de siège.
L’Assemblée nationale, dès qu’elle est réunie, maintient ou lève l’état de siège.
[25] Certainement Benjamin Marie de Tascher (1797-1858).
[26] Certainement Jean-Guillaume Hyde de Neuville (1776-1857), ancien député de la Nièvre sous la Restauration, et qui vit alors à Ménétréol.