La province en décembre 1851

La province en décembre 1851

Étude historique du coup d’Etat

 

par Eugène Ténot

Chapitre V

 

Départements du Midi 

Pyrénées-Orientales — Hérault — Gard

 

première partie

Les partis en présence dans le Midi. — Grave revirement d’opinion. — Les sociétés secrètes. — Serment d’affiliation. — Troubles d’Estagel (Pyrénées-Orientales). — La ville de Béziers. — Délibération chez M. Peret. — Réunion au cimetière Vieux. — Soulèvement. — Délégués du peuple. — Le sous-préfet Collet-Meygret. — Curieux colloque. — Arrivée du peuple. — Combat. — Victoire de l’autorité. — Assassinat de MM. Vernhes et Bernard Maury. — Troubles de Pezénas. — Capestang. — Insurrection de ce bourg. — Collision.

 

 

De Perpignan à Toulon, et de Marseille à Lyon, dans le Midi proprement dit, l’état des esprits et l’attitude des partis différaient sensiblement de ce qu’ils étaient dans le reste de la France.

 

En exceptant les départements dauphinois, auxquels leurs vieilles traditions révolutionnaires faisaient une situation à part, dans toute cette contrée, il n’y avait que deux ennemis en présence, deux ennemis venant de loin : le parti légitimiste-clérical et le parti révolutionnaire.

 

De 1789 à 1816, leur lutte avait été une alternative d’épouvantables réactions. Frappé le dernier, et avec quelle fureur ! — le parti révolutionnaire semblait avoir oublié ses trop excusables rancunes, dans les paisibles années qui s’écoulèrent de 1835 à 1848. Mais les haines sommeillent dans ces pays-là, elles ne s’éteignent pas. Elles s’étaient réveillées, ardentes et terribles, dès 1849.

 

L’expédition de Rome, la réaction cléricale qui suivit, le ministère Falloux, l’attitude de la majorité de l’Assemblée législative, exaltèrent au plus haut degré les espérances des royalistes. Ils se crurent à la veille de l’avénement de Henri V. Leur jactance, leurs folles menaces, jointes à des persécutions journalières, poussèrent jusqu’au paroxysme la colère du parti révolutionnaire.

 

Le Midi semblait revenu à ses plus mauvais jours. La guerre était ardente, acharnée des deux côtés, avec plus d’exaltation en Provence, plus de violence en Languedoc. Dans ces tragiques cités de Nîmes, d’Uzès, d’Avignon, d’Orange, de Béziers, etc., le fanatisme religieux envenimait les luttes de la politique.

 

Un seul changement s’était opéré depuis 1815, dans ces contrées, mais celui-là immense.

 

Ouvriers et paysans, royalistes en 1815, même en 1830, blancs, fils de blancs, comme ils disaient avec fierté, étaient passés en immense majorité au parti révolutionnaire. Malheureusement pour certains d’entre eux, si le fanatisme avait changé d’objet, c’était encore du fanatisme.

 

Plus d’un, parmi les fils des verdets de 1815, poursuivaient le bourgeois, le prêtre, l’aristocrate, d’une haine aussi aveugle que celle dont leurs pères avaient poursuivi les jacobins et les buonapartistes. Ajoutons cependant, car les faits le démontrent, que ce n’était là que l’exception. Si la masse était plus ardente, plus violente dans ses menaces, elle n’était pas, au fond, moins honnête et moins loyale que dans le reste de la France.

 

La société secrète des Montagnards couvrait toute cette partie de la France. Le complot de Lyon en avait révélé l’existence, et tout portait à croire que l’ancien constituant Gent avait été l’organisateur de cette redoutable société. On sait qu’elle avait été formée dans le but spécial de résister à un Coup d’Etat, prévu dès 1850.

 

Il serait encore difficile de pouvoir donner des détails précis sur la manière dont elle s’était formée. Une chose est positive, c’est que la condamnation de Gent et de ses coaccusés n’en arrêta nullement les progrès. Eut-elle, depuis cette époque, une direction supérieure réelle et obéie ? On ne saurait l’affirmer. Il semble que vers la fin de 1851, elle se fût décentralisée, pour ainsi dire, et devenue départementale. Les différences notables dans l’organisation, la hiérarchie, la formule du serment qu’on remarque entre divers points, confirment cette manière de voir.

 

Dans beaucoup de lieus, la société se cachait sous la forme d’association de secours mutuels. Le prétexte d’affiliation auprès des paysans ignorants était la plupart du temps celui-là. La conquête du droit au travail, formule que chacun interprétait à sa guise, a joué un grand rôle dans l’arrondissement de Béziers.

 

Les débats des procès jugés par le Conseil de guerre de Montpellier ont révélé quelques détails qui ne manquent pas d’intérêt.

 

Le groupe primitif était la décurie, composée de dix affiliés, nommant un décurion. Dix décurions nommaient un centurion et un sous-centurion. D’ordinaire, les centurions correspondaient directement avec un Comité directeur institué dans chaque petite ville.

 

Les affiliés versaient une faible cotisation mensuelle qui servait à distribuer des secours, et aussi à soutenir les publications