Conférence de Draguignan

Texte de la  conférence de Draguignan le 2 décembre 2000.

 

Draguignan centre républicain

 

par Frédéric Négrel

Préfecture : un des centres de confrontation politique de la 2° république.

 

Présence de la cours d’assises où se jugent de nombreux procès politiques met sur le devant de la scène des avocats républicains comme Rebuffel, Pellicot, Pascal d’Aix (ancien représentant des Bouches du Rhône à la constituante) et Honoré Pastoret.

 

Pastoret anime un club. D’autant plus influent qu’il y en a peu dans cette partie du département, alors qu’ils sont nombreux dans les bourgs du Vaucluse ou des BA, par ex.

Ce club c’est le club du jeu de paume ou club des allées d’Azémar. Un club qui reste dynamique malgré les lois de juillet 1848 et de juillet 49 qui restreignent leurs activités. Il réunit jusqu’à 450 présents lors d’une réunion de novembre 48. La préfecture pense qu’il rassemble 800 personnes. C’est un club au républicanisme prononcé : pour l’élection présidentielle, il appelle à voter Ledru-Rollin.

Cette activité va faire du jeu de paume et d’Honoré Pastoret les cibles privilégiées des préfets, et notamment d’Haussman qui les poursuit plusieurs fois, sans grand succès.

 

Outre le jeu de paume, la ville abrite également d’autres lieux républicains actifs. Ainsi la société de secours mutuels St Hermentaire, alors totalement laïcisée ; ou encore le café de Charles Bertrand où le 25 février 49 un banquet réunit 350 à 400 personnes chantant des refrains patriotiques dont La Marseillaise alors considérée comme chant séditieux. Cette foule se rendit après le repas devant l’arbre de Liberté planté un an plus tôt sur l’Esplanade devant la préfecture.

Ces manifestations jusqu’à l’arbre de la Liberté étaient relativement fréquentes. Elles partaient généralement d’un autre café, le Café Alter, véritable quartier général des républicains de la ville mais aussi lieu de rencontre des émissaires politiques du département.

D’autres manifestations émaillent la vie dracénoise sous la deuxième république : en septembre 1848, on manifeste contre l’impôt sur les boissons ; un mois plus tard, ce sont 4 chanteurs de Marseillaise qui sont arrêtés au théâtre.

 

L’activisme des dracénois ne se limite pas à leur ville :

Le tailleur Joseph Hauteville, un des fondateurs du jeu de paume, parcourt le département en diffusant les journaux républicains et la nouvelle forme d’organisation du parti à laquelle les lois répressives ont conduit les démocrates : les sociétés secrètes de la jeune montagne. Car les dracénois avaient voulu participer à la mise en place d’un parti légal, la Solidarité républicaine, lancée en novembre 1848 par Delescluzes, Ledru-Rollin et Mathieu de la Drôme. C’est son interdiction et les lois sur les clubs qui les contraignent à adopter une forme clandestine.

Pastoret anime de nombreux banquets dans les cantons alentours, en particulier ceux de Callas et Fayence.

Ses activités professionnelles ont conduit l’avocat Honoré Pastoret à avoir quelque influence sur certains villages. Le cas le mieux connu, grâce à Maurice Agulhon, est celui de Baudinard, où la communauté villageoise est en procès depuis plusieurs années contre son ancien seigneur, le duc de Sabran, au sujet des droits d’usage dans la forêt. Ainsi, sous l’influence de leur avocat, les Baudinardais sont-ils devenus des électeurs rouges votant quasi-unanimement pour Ledru-Rollin en 1848 et pour la liste démocrate-socialiste aux législatives de 1849.

Tous les villages en contact avec des dracénois n’ont pas eu une réaction aussi unanime. J’ai pu démontrer qu’à Artignosc, où le taillandier de Draguignan Vassal vient en 1850 appeler au vote démocrate, l’organisation républicaine existait déjà sous sa forme clandestine, grâce aux interventions des voisins bas-alpins très actifs en ce domaine. Elle y avait pris une forme d’engagement plus individuelle, marquant ainsi une entrée plus évidente dans la politique moderne.

 

Dans les villages, les émissaires venus de Draguignan ou d’autres centres entraient en contact avec les chambrées très répandues. Ces lieux constituent une importante originalité de la basse-provence. Les travaux de Maurice Agulhon ont montré que cette forme de sociabilité, alliée au caractère urbain de nos villages, a permis une diffusion plus précoce de l’idée républicaine en milieu rural. Dans la France des villages, différente de la France des campagnes, les hommes se retrouvent chaque soir à la chambrée et peuvent ainsi lire (ou se faire lire) les journaux, discuter politique et entretenir une vie sociale où la Fraternité occupe une place prépondérante.

Ceci est vite saisi par le pouvoir : de nombreuses chambrées sont fermées par les préfets pour avoir abrité des réunions politiques. Plusieurs se reconstitueront clandestinement en adoptant la forme des sociétés secrètes montagnardes.

 

Outre les villages, les républicains dracénois sont aussi en contact avec d’autres villes.

Nous savons que Pastoret participe à une réunion électorale à Toulon en mars 1849 ; que Pierre Arambide, qui diffuse le journal toulonnais le Démocrate du Var, est arrêté au café Alter en novembre 1850 ; qu’Etienne Achard est un toulonnais arrêté avec Augustin Daumas en 1850 à l’occasion de l’affaire du complot de Lyon et qui après 6 mois de prison s’installe à Draguignan ; nous savons que Cartier, un formier dracénois (fabricant de formes pour chaussures), un autre fondateur du jeu de paume, est à la fin de 1851 représentant de commerce pour l’association ouvrière de la Garde-Freinet ; nous savons aussi que Camille Duteil, rédacteur de la Voix du Peuple de Marseille, et surtout futur général de la colonne républicaine, est venu à Draguignan en septembre 1851.

 

Draguignan est donc un maillon du réseau que les républicains, malgré les tracasseries policières, ont mis en place dans le département. Ce réseau, on le sait, n’a pas pleinement fonctionné au moment où survient le coup de force césariste.

 

Les événements de Draguignan n’ont pas encore été étudiés. Je me contenterai de vous livrer le récit qu’en a fait Noël Blache dans son ouvrage de 1869.

 

Le 3 décembre à 5h du matin, la dépêche de Paris annonçant le coup d’état arrive à Draguignan et est affichée en ville. Pascal d’Aix, en tant qu’ancien constituant, demande l’arrestation du préfet qui, en faisant afficher, se fait complice du coup d’état. On se réunit au café Alter. On forme un comité de 9 membres qui désigne 3 délégués chargés de contacter Pastoret.

Pastoret veut attendre des nouvelles de Paris et Marseille et hésite à s’engager. Des émissaires viennent chercher le mot d’ordre chez lui : on vient de Grasse, de la Garde-Freinet. Malgré les pressions des délégations et de Pascal d’Aix, Pastoret refuse d’appeler aux armes. Pellicot part à Grasse pour appeler au soulèvement, mais finalement, seul le canton de Fayence se leva.

 

Face aux 2 à 400 républicains armés, la préfecture dispose de 80 gendarmes et 700 soldats.

Le 4 décembre, les républicains se portent en masse sur l’Esplanade et demandent à la préfecture communication des dépêches.

Dans la journée, le préfet de Romand voulut marcher sur le Luc pour reprendre cette ville ardemment républicaine. On l’en dissuada pour ne pas dégarnir la préfecture.

Le 5, nouveau rassemblement sur l’Esplanade aux cris de Aux Armes. C’est Brunet, un clerc d’avoué, qui harangue la foule.

Ce vendredi 5 décembre, le conseiller général de Salernes, Ignace Renoux, vient au Café Alter à la rencontre du comité démocratique. Il y a là Honoré Pastoret qui continue à prêcher le calme. Mais les arguments en faveur du soulèvement doivent alors être les plus forts et la lettre que Renoux fait porter à Salernes appelle aux armes et à la marche sur Draguignan. Ce message contribuera à renforcer la mobilisation salernoise déjà importante depuis la veille. Pourtant, le lendemain 6 décembre, lorsque Renoux rentre à Salernes, il a changé d’avis et se range aux idées de Pastoret. C’est qu’entre temps, on a reçu des nouvelles de Paris, de Marseille et du Vaucluse apportées par un marchand d’huile salernois.

A Draguignan, le samedi 6 décembre, on apprend qu’une colonne de résistants marche sur la ville. Le préfet fait alors afficher un arrêté selon lequel tout individu saisi les armes à la main sera immédiatement fusillé.

Il trouve des volontaires à la société St Martin qu’il installe dans la salle du conseil général et la troupe se dispose autour de la préfecture. Après une fausse alerte, l’armée érige des barricades aux abords de la préfecture et de la caserne. On matelasse les fenêtres et on amasse des vivres pour tenir un siège. La cavalerie se masse derrière les grilles, prête à balayer les avenues. Des groupes de soldats stationnent sur les places et les carrefours.

Le dimanche 7 décembre, on procède à quelques arrestations.

Et c’est le mardi 9 que le nouveau préfet Pastoureau entre dans la ville avec le 50° de ligne chargé de mater l’insurrection.

 

Entre temps, les démocrates dracénois ne sont pas restés inactifs. Le charron Imbert et Etienne Achard vont rejoindre la colonne à Vidauban dès le 6 décembre. Imbert dit que c’était folie que de tenter un siège de la préfecture, alors qu’au contraire Achard prône la marche sur Draguignan. Selon lui, les démocrates dracénois donneraient infailliblement la main à la colonne, en faisant à l’intérieur de la ville une puissante diversion aux efforts de la troupe. Les communes alentours viendraient certainement au secours des patriotes. Camille Duteil, récemment nommé général républicain, déclare partager l’opinion d’Imbert. On connaissait d’ailleurs les préparatifs de l’autorité grâce à une lettre  du maire de Draguignan (Théüs) saisie sur un gendarme. Mais Achard réussit à convaincre la foule d’aller sur Draguignan.

Le 7, alors que la colonne est arrivée aux Arcs, nouvelle réunion des chefs qui décident de se diviser en 2 colonnes : une devant aller sur le Muy, l’autre sur Salernes, afin de rallier la masse. Les 2 colonnes devaient ensuite marcher sur Draguignan et la prendre en tenaille. Imbert et Achard partirent vers la ville prévenir de l’arrivée des colonnes. Mais on apprit alors que l’armée venait de quitter le Luc avec Pastoureau pour se rendre à Draguignan. Ce qui fait que le plan des 2 colonnes marchant sur Draguignan est abandonné et qu’on choisit la direction de Salernes.

Les Dracénois en sont alors réduits à rejoindre cette colonne individuellement.

C’est le cas de Jean-David Alter, propriétaire du café dont j’ai parlé tout l’heure et qui a fait l’objet ce matin de la pose d’une plaque commémorative.

 

Jean-David Alter est né en 1806 en Bavière de parents français. Père de 5 enfants il est veuf depuis l’été 48. Négociant en antiquités avant 1848, il se déclare ensuite peintre et cafetier. Il déjà sur les tablettes préfectorales lorsqu’il refuse en novembre 1848 de payer les droits sur les boissons. Des tablettes sur lesquelles il prend d’ailleurs rapidement du galon. Non seulement à cause des réunions et des manifestations qui ont lieu dans son café, mais aussi pour un voyage qu’il effectue à Londres en juillet 1851, pour y vendre des tableaux dira-t-il, mais plutôt pour y rencontrer Ledru-Rollin pensera la police. D’ailleurs en octobre 51, on le soupçonne d’être un des correspondants pour le Var du comité central de résistance, l’organisation montagnarde dirigée par Michel de Bourges.

Comme Pellicot était parti mobiliser vers Grasse, Alter se rend lui vers Aups soulever les villages. Il y arrive le 6 décembre vers 14h et il rencontre Jean-Baptiste Isoard, président de la société secrète locale. Il part ensuite pour Moissac où à la chambrée des Camps, celle qui abrite la société secrète, il exhorte au départ sur Draguignan. Une exhortation entendue. En quittant Moissac, il rencontre une colonne formée par les républicains d’Artignosc et Baudinard qui marchent vers Aups. Il s’étonne que les Artignoscais soient partis sans armes et les renvoie chez eux en chercher. Visiblement soucieux d’établir un lien avec les Basses-Alpes, il dépêche une estafette baudinardaise vers Riez, avertir que le Var est soulevé. Son message sera transmis.

C’est donc à la tête d’une colonne composée des résistants de Moissac, Baudinard, Artignosc et Régusse, qu’Alter se présente à l’entrée d’Aups. En dehors de la ville, autour d’un feu de camp, ils sont attendus par la colonne venue de Bauduen, Aiguines et Les Salles. Se sont en tout 300 hommes qui s’apprêtent à marcher sur Draguignan. Mais arrive un contrordre de Salernes, l’effet du revirement de Renoux, disant que l’heure du départ n’était pas encore venue et qu’il fallait rentrer chez soi. Malgré ses protestations, Alter ne parvint pas à convaincre ces villageois qui refirent aussitôt leur chemin en sens inverse. (ils revinrent tous le lundi) D’après le maire d’Aups, Alter rentre alors à Draguignan. C’est pourtant à Aups qu’on le voit réapparaître au début de l’après-midi du lundi 8, à la tête de l’avant-garde de la colonne Duteil constituée des détachements des Arcs et d’Entrecasteaux, avec son collègue dracénois le clerc d’avoué Joseph Brunet. Tous deux font d’ailleurs partie de l’état-major de Duteil avec un troisième dracénois, Imbert.

Jean-David Alter parvint à s’enfuir après le désastre. Condamné par contumace à 10 ans de déportation en Algérie, il se réfugia, comme tant de proscrits, à Nice, où il devint propriétaire du Café-Concert.

 

Si les événements de Draguignan n’eurent aucun caractère exceptionnel, les forces républicaines et du coup d’état se neutralisant, les Dracénois ont tout de même joué un rôle actif dans la résistance varoise. Par leur engagement individuel dans la colonne résistante (on aurait par exemple pu également citer le tailleur Maurel qui fit confectionner des blouses uniformes à Aups), mais aussi, auparavant, par leur constant effort de propagande qui fut un des éléments qui permirent aux ruraux varois d’acquérir suffisamment de conscience républicaine pour résister en Décembre.

 

 

Frédéric Négrel