LA SECONDE RÉPUBLIQUE À LATOUR DE CAROL

article publié dans Records de l’Aravó, bulletin de l’APPMC, 2, Latour-de-Carol, 2005, pp. 6-12.

LA SECONDE RÉPUBLIQUE À LATOUR-DE-CAROL

 par André Balent

    La Seconde République (1848-1851) fut une période agitée de l’histoire du XIXe siècle[1]. Sur fond de crise économique et sociale, une vie politique souvent tumultueuse se déploie dans une chronologie resserrée.

    En effet, à Paris, les événements se succèdent (1848 : 24 février, proclamation de la République ; 4 mars, liberté de la presse et d’association ; 23 avril, élections de l’Assemblée nationale constituante au suffrage universel ; 26-24 juin, insurrection des ouvriers parisiens et répression ; 31 juillet, élections municipales ; 9-11 août, restrictions à la liberté de la presse ; 27 août-3 septembre, élection des conseils généraux ; 10 décembre, élection du président de la république au suffrage universel (Louis-Napoléon Bonaparte) ; 1849 : 13 mai 1849, élections législatives ; 13 juin, insurrection de la gauche républicaine à Paris ; 19 juin, restrictions à la liberté d’association ; 27 juin, nouvelle restrictions à la liberté de la presse ; 1850 : 15 mars, loi Falloux sur l’enseignement ; 31 mai, loi restreignant le suffrage universel ; août, vote des conseils généraux concernant la réforme constitutionnelle ; 1851 : octobre, début de la campagne électorale pour les présidentielles de 1852 ; 2 décembre, coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte ; 2-7 décembre, résistance armée au coup d’État ; 21 décembre, plébiscite ; 1852 : 1er mars, élection au corps législatif ; 2 décembre, rétablissement de l’Empire).

    Pour les Pyrénées-Orientales[2], la Seconde République fut un tournant de leur histoire. Les masses rurales se mobilisèrent et investirent le champ de la “ grande ”  politique, celle de l’État. Le département se prononça en majorité et avec constance pour la gauche[3], pour la “ République démocratique et sociale ”. Ce choix provoqua rapidement, à partir du printemps de 1848, le divorce avec les options modérées ou réactionnaires majoritaires en France. Il faut tenir compte, aussi, des spécificités locales —celles des petites régions comme la Cerdagne ou celles des communes comme Latour-de-Carol — qui rendent compte de choix différents de ceux de la majorité départementale. Ces spécificités, des problèmes économiques particulier, des structures sociales singulières, le jeu des “ clans ” locaux préexistants interférèrent également dans le déroulement des événements et leur donnèrent une physionomie particulière. Parmi les singularités locales nous relevons pêle-mêle : les problèmes forestiers qui mobilisèrent l’Ouest du département — moins, toutefois, en Cerdagne qu’en Capcir et en Haut Conflent —, les rivalités entre communes — surtout lorsqu’elles étaient issues d’une division récente (1836-1838) comme Latour-de-Carol et Porta-Porté — , les interférences avec les conflits politiques espagnols — la Guerra dels Matiners ou Deuxième Guerre carliste (1846-1848) où les clivages politiques qui se manifestèrent en Catalogne Sud recoupèrent ceux qui divisèrent la Catalogne Nord —, particulièrement sensibles dans des communes frontalières où la contrebande jouait un rôle économique de premier plan. 

 

L’élection municipale du 5 avril 1848 :

 

    Dans les semaines qui suivirent de la proclamation de la République, de février à juillet, des conseils municipaux furent remaniés ou tout simplement changés après des élections qui furent organisées ponctuellement dans plusieurs communes. Dans tous les cas, ces changements furent le résultat d’une pression populaire que prirent en compte les autorités provisoires des arrondissements et du département. Dans l’arrondissement de Prades[4], seules 15 communes furent concernées par ces scrutins, parmi lesquelles des communes cerdanes. Latour-de-Carol était l’une d’entre elles. Les électeurs y furent convoqués le 5 avril pour un scrutin qui fut le premier qui eut lieu au suffrage universel masculin[5]. Le commissaire de la république (sous-préfet) de Prades, Lance, craignait sans doute que quelques troubles ne vinssent troubler le bon déroulement du scrutin : la présidence du bureau de vote fut donc confiée à Joseph Tygnères, commissaire de police de Bourg-Madame.

    Cette élection entérina donc une “ purge ” politique dont furent victimes les notables qui dirigeaient la commune de Latour-de-Carol depuis sa formation en 1838. Quentin Yzern[6], le plus âgé des électeurs présents, figurait parmi les scrutateurs. Ce fut lui qui, avec 73 voix, recueillit le plus grand nombre de suffrages et devint le nouveau maire de la commune. Les autres élus qui obtinrent entre 73 et 69 voix étaient tous de nouveaux conseillers. Aucun conseiller élu le 28 juillet 1846 ne retrouva son siège[7]. Quentin Yzern fut réélu maire le 24 août 1848[8]

 

Quentin Yzern (1774-1854), “ homme fort ” de Latour-de-Carol pendant la Seconde République :

 

    Quentin, Étienne Yzern, fils d’un brassier, Pierre Yzern, et de Margueritte Garreta naquit à Latour-de-Carol le 12 octobre 1774 et fut baptisé le lendemain en l’église paroissiale Saint-Étienne[9]. Il se maria le 5 mai 1806 avec Rite [Rita] Puig , âgée de 21 ans, fille de Joseph Puig et de Françoise Garrette [Garreta][10]. Il mourut dans son village natal le 24 décembre 1854.

    En 1815, Quentin Yzern siégeait au conseil municipal de la Vallée de Carol et, dès janvier 1815, il faisait fonction de maire. Il fut désigné par le préfet maire de cette commune. Il assurait ces fonctions en janvier 1816 et fut installé le 11 septembre 1816. À cette date, il était qualifié de “ négociant ” et de “ propriétaire ” et payait  125 francs de contributions[11]. Il n’était pas et ne sera jamais électeur censitaire pour les élections législatives sous la Restauration et sous la Monarchie de Juillet[12] et cantonales. Par contre, sa fortune était suffisante pour qu’il fût, sous la Monarchie de Juillet, électeur censitaire municipal[13]. S’il fut désigné à ce poste, c’était sans nul doute parce qu’il était considéré comme un homme sûr par la monarchie qui avait succédé au Premier Empire. La Vallée de Carol, commune stratégique, n’avait pas un maire choisi au hasard. Quentin Yzern n’était donc pas, alors, un républicain. Mais il n’était pas une notabilité d’envergure. C’est la raison pour laquelle il dut céder la place en décembre 1819 à Bonaventure Vigo Grau (1793-1864), le plus riche propriétaire foncier de la commune[14] sur l’influence duquel le pouvoir espérait compter. Sous la Monarchie de Juillet (1830-1848), Quentin Yzern ne parvint pas à se faire élire au conseil municipal, sauf après la création de la commune de Latour-de-Carol, en 1838, et en 1840[15]. En 1838, conseiller municipal, il siégeait à la commission des pacages. Il semble s’être opposé aux riches notables de l’oligarchie carolane, grands propriétaires et/ou riches négociants qui dominèrent davantage la  nouvelle commune de Latour-de-Carol que la défunte Vallée. Aux élections municipales du 26 juillet 1846, Quentin Yzern recueillit 19 suffrages sur 42 votants au premier tour (contre 25 à François Garreta[16] et 22 à François Marty qui furent seuls élus). Au deuxième tour, il ne put obtenir que 5 voix[17]. Cette opposition l’a peut-être conduit à se rapprocher des républicains, d’autant plus qu’un militant très actif et très engagé, Joseph Carbonell (1817-1862)[18], se manifestait dans les années qui précédèrent la révolution de février 1848 dans sa commune natale, Ur, village éloigné de 5 km de Latour-de-Carol, seulement.

    La participation électorale demeurait faible. Beaucoup d’électeurs censitaires municipaux s’abstenaient (62 inscrits en 1843 pour 47 votants[19]). Il en sera de même en 1848 après l’instauration du suffrage universel masculin. Cependant, les abstentionnistes ne devaient pas être tous du même “ parti ” que sous le précédent régime.

    Il convient de rajouter à tout ce qui précède que le contentieux entre les deux nouvelles communes de Latour-de-Carol et de Porta-Porté ne cessait de s’envenimer depuis leur création. La division avait laissé en suspens le problème posé par le partage des biens communaux, en l’occurrence les pâturages de haute montagne et les forêts communales qui demeuraient indivis. Ce conflit qui s’exacerbait opposait deux communes dissemblables au plan social et politique. Latour-de-Carol fut dirigée jusqu’en 1848 par des notables cossus, modérés politiquement, en fait favorables à la monarchie constitutionnelle telle que pouvait l’incarner Louis-Philippe et ses gouvernements successifs. Or, en avril 1848, les opposants d’hier, conduits par le vieux Quentin Yzern, s’emparèrent des rênes de la commune.

 

Une municipalité de gauche à Latour-de-Carol :

 

    Quentin Yzern, un des doyens de la politique municipale, fut le maire “ rouge ” de Latour-de-Carol du 10 avril 1848 au 22 juillet 1849. Nous verrons plus loin pourquoi il fut amené à renoncer  à cette fonction. Il fut remplacé par Paul Puig.

    Le nouveau conseil prit en mains les rênes de Latour-de-Carol. Il se réunit une première fois le 18 avril 1848, peu avant l’élection à l’Assemblée constituante (le scrutin se tint au chef-lieu de canton). Les conseillers qui secondèrent désormais Quentin Yzern étaient dans l’ordre décroissant du nombre de suffrages obtenus : Paul Puig, négociant, 50 (ou 44 ?) ans ; Marty [sic pour Martin] Barrère, boucher, 48 ans ;  François Serre (ou Serra) “ Pinet ”, propriétaire de Riutés ; François Yzern “ Xite ”, 60 ans, marchand et épicier (il était aussi menuisier en 1843 et le demeurait, apparemment en 1848), cousin du maire ; Thomas Vives, cardeur, 60 (ou 55?) ans ; Paul Bouche, boulanger, 42 ans, Thomas Marty, “ Punet ”, propriétaire 28 ans ; Joseph Garreta “ Quete ”, propriétaire et cardeur de laine, 60 ans ; Bonaventure Cassy, négociant, 54 ans[20]. François Serre était alors adjoint. Aux élections municipales générales du 30 juillet 1848, la liste complétée par Michel Garreta, propriétaire de Riutés, 66 ans et Jean Llorens “ Pesol ”, boucher, 66 ans, fut reconduite par les électeurs carolans : François Yzern[21], installé le 4 septembre, remplaça François Serre au poste d’adjoint.

 

       Les problèmes des pacages et des forêts indivis :

 

       Il est symptomatique que l’une des premières décisions prises fut celle de la révocation de Pierre Olive, garde forestier et champêtre chargé de “ la conservation des forêts indivises de Latour-de-Carol et Porta ” désigné précédemment en 1844. Il nomma “ garde forestier provisoire le citoyen Jean Olive de Petit Carol  [sic, pour Carol, commune de Porta] ex soldat du 10e d’infanterie légère ”. Mais la révocation de Pierre Olive ne fut immédiatement effective. Le 9 octobre 1848, le conseil municipal délibérait à nouveau. Il constatait que le garde incriminé était “ tout dévoué à la commune de Porta (…). Un seul homme, d’ailleurs, ne pouvait pas servir les deux communes de Porta et de Latour-de-Carol. Le dénommé Olive s’est toujours montré hostile aux intérêts des habitants de Latour-de-Carol ”. Le conseil proposa alors un nouveau nom pour ces fonctions, celui du “ citoyen Joseph Vidal ”[22].  Entre temps, un attentat avait été perpétré contre la vie du garde le 23 juillet 1848 : un coup de feu fut tiré contre lui[23]. Des historiens (Peter McPhee, Robin Angelats, Jean-François Soulet) ont relié cet incident aux troubles forestiers qui ont embrasé le Capcir, une partie de Haut Conflent (en particulier les Garrotxes) et aussi quelques communes de la Cerdagne orientale (Bolquère en tout premier lieu) dans les semaines qui suivirent la révolution de février[24]. En fait, il s’agissait plutôt d’une séquelle de la partition de l’ancienne commune de la Vallée de Carol qui n’avait pas abouti à un partage des biens communaux (forêts, mais, surtout, estives de haute montagne). Ce problème, récurrent pendant toutes les dernières années de la Monarchie de Juillet, s’envenima avec le changement de régime. Il s’agit donc, ici, d’un épisode de la lutte entre haute et basse vallée, commencée dans un cadre administratif unitaire (l’ancienne commune valléenne) et qui se poursuivit après la partition de 1838 par une guérilla qui, il faut bien le dire, fut menée par les habitants de la haute vallée qui tentèrent parfois, comme en 1840, d’empêcher l’accès des troupeaux de Latour-de-Carol aux estives[25]. Le 1er octobre 1848, le conseil municipal délibéra pour protester contre “ le peu de cas , pour ne pas dire du mépris, que font de nos rapports, légalement dressés les autorités compétentes de l’arrondissement de Prades ”. En effet, les propriétaires de troupeaux de la commune envoyant les bétail sur la “ portion provisoire des montagnes indivises [entre Porta et Latour] ” réservée à Latour-de-Carol, étaient l’objet de vexations multiples (bêtes blessées ou saisies[26]). Lors de l’élection cantonale générale d’août (cf. ci-dessous) qui eut lieu à Saillagouse, les électeurs de Porté-Porta, de retour du chef-lieu de canton, traversèrent la place du village[27]en insultant les citoyens de Latour-de-Carol . Des habitants du Petit Carol [28] s’en rirent à des membres de la garde nationale de Latour-de-Carol qui allaient constater des délits forestiers commis dans les forêts de la commune[29]. Dans ce conflit, les élus de Latour-de-Carol, amis du conseiller général d’extrême gauche Joseph Carbonnell, ne bénéficiaient pas de l’écoute des autorités de Prades (sous-préfet et procureur), alors que leurs rivaux de la haute vallée, plus modérés politiquement, étaient, de ce fait, davantage crédibles. Aussi, le conseil municipal de Latour-de-Carol  envoya-t-il (27 octobre 1848) sa démission au sous-préfet[30]. Celle-ci ne semble toutefois pas avoir eu de suite, l’autorité de tutelle ayant dû convaincre les élus carolans de conserver leur fonction, en promettent de résoudre au plus tôt le litige qui opposait la commune à celle de Porta-Porté.

     Le conflit ne s’apaisa que lorsque le projet de partage des territoires communaux indivis fut enfin approuvé (délibération du conseil municipal du 7 mai 1849, décret présidentiel du 29 août 1849 et publication du décret de partage le 8 janvier 1851). Mais tous les conseillers de Latour ne pensaient sans doute pas que les intérêts de la commune aient pris en compte de façon satisfaisante. Ainsi, l’adjoint, François Yzern, envoya-t-il une lettre de démission au maire où il expliquait que le conseil municipal n’avait accepté qu’à contre cœur les propositions de l’administration concernant le partage des biens communaux. Pour lui, il s’agissait d’ “ un acte trop humiliant pour notre commune ”. Le maire, envoya cette démission au préfet dès le 11 juin 1848 (voir aussi la lettre au sous-préfet  reproduite en annexe de cet article).

 cliquez sur l'image pour l'agrandir

        Quentin Yzern ne sortit pas indemne de cet affrontement qui, de façon annexe, le concerna. Il fut traduit en justice devant le tribunal de Prades et dut se démettre de ses fonctions de premier magistrat[31], bien que bénéficiant du soutien du conseil municipal. Il fut aussitôt (25 juin 1849) élu adjoint après avoir été remplacé dans ses précédentes fonctions par Paul Puig[32]. Accusé par l’Inspecteur des forêts d’avoir “ reçu diverses sommes de plusieurs délinquans (sic) forestiers ”, il rétorqua qu’ayant agi en qualité de maire, “ il ne pouvait être poursuivi que sans une autorisation expresse du Conseil d’État ”, argument qu’admit comme valable le tribunal. Toutefois, le préfet donnait raison (mars 1850)à l’Inspecteur des Eaux & Forêts et proposait que “ dans l’intérêt de la morale  (…), par un exemple sévère on mît un terme aux abus enracinés dans la commune de la Tour de Carol ”. Le préfet estimait qu’il avait perçu illégalement des sommes qu’il exigeait de certains “ délinquants ” forestiers “ pour ne pas donner suite aux procès verbaux dressés contre eux ”. Ce faisant, il avait “ compromis gravement l’intérêt du trésor public et ceux de la commune ”. Cela signifiait en clair qu’il convenait de mettre un terme aux “ coupables manœuvres ” de l’ancien maire qui ne pouvait donc “ remplir dignement la fonction d’adjoint ”. Il allait donc le suspendre et demander au ministre de l’intérieur sa révocation[33]. Celle-ci fut effective. Mais Quentin Yzern demeura conseiller municipal et présida parfois celui-ci, en l’absence du maire. Il n’en demeure pas moins vrai que l’élu “ rouge ” faisait passer ses intérêts avant ceux de la collectivité. “ Coq ” de village, il se croyait au dessus des lois…

 

Le conseil municipal et Joseph Carbonell, conseiller général :

 

     Ayant choisi le républicanisme de combat qui permettait aux élus d’avril 1848 de prendre leur revanche sur les notables orléanistes et de combattre efficacement les rivaux de Porta et de Porté, les élus municipaux de Latour-de-Carol apportèrent le soutien au nouvel élu du canton de Saillagouse au conseil général des Pyrénées-Orientales, l’avocat, activiste d’extrême gauche et citoyen d’Ur, Joseph Carbonell[34]. Nous avons raconté en détail dans Domitia (6, 2005) les péripéties de l’élection cantonale d’août 1852. Rappelons simplement l’engagement très actif de Quentin Yzern en faveur de l’homme fort d’Ur (il fut membre du bureau électoral et scrutateur) qui contrasta avec le parti pris hostile des électeurs de Porta et de Porté qui vinrent en nombre voter à Saillagouse (“ malgré les pressants travaux, la forte chaleur et le long espace de chemin ”) et qui, peu satisfaits du résultat rédigèrent une protestation signée par 42 d’entre eux promptement rejetée par le conseil de préfecture.[35]

    De la même façon, ce fut pour soutenir les prétentions de l’élu “ rouge ” d’Ur que le conseil municipal de Latour-de-Carol délibéra, le 8 novembre 1848, en faveur du transfert de la justice de paix de Saillagouse à Ur[36].

 

    L’arbre de la Liberté de Latour-de-Carol :

 

    Les gouvernements conservateurs d’ “ ordre moral ” mis en place après les élections présidentielles de décembre 1848 et les élections législatives de mai 1849, rejetèrent dans l’opposition les républicains de progrès et , de façon significative, l’extrême gauche “ démoc. soc. ”. Mais les “ Rouges, minoritaires en France étaient majoritaires dans le département (mais pas en Cerdagne qui, paradoxalement, avait élu le conseiller général le plus à gauche du département).

    Les arbres de la Liberté plantés un peu partout dans la ferveur unanimiste qui régna dans les semaines qui suivirent la révolution de février 1848 devinrent, après la “ grande peur ” de juin 1848 provoquée par l’insurrection ouvrière de Paris, un emblème séditieux que combattirent les tenants de l’ “ ordre moral ”, bientôt au pouvoir. Henri de Pougeard-Dulimbert, un homme à poigne fut nommé préfet des Pyrénées-Orientales par Louis Napoléon Bonaparte qui lui confia la tâche de mâter un département oppositionnel et rebelle. Il s’en acquitta avec beaucoup de zèle et de conviction et réprima avec la plus ferme vigueur l’insurrection populaire (7 décembre 1851) contre  le coup d’État (2 décembre 1851) du prince président dans la partie orientale du département.

    Le 8 novembre 1850, le conseil municipal de Latour-de-Carol, républicain de gauche donc oppositionnel aux yeux du préfet, délibéra à propos de l’arbre de la Liberté. Cette assemblée était alors présidée, en l’absence du maire, Paul Puig, excusé et sans adjoint, celui-ci ayant été suspendu (mais Quentin Yzern était présent en qualité de conseiller) par Thomas Vives remplissant, comme il le faisait à l’occasion, les fonctions de premier magistrat. Le préfet avait donné l’ordre d’abattre les arbres de la Liberté[37], plantés depuis trois ans car, prétendait-il, ils étaient dans un “ un état qui menace la sécurité des passants ” et “ qu’ils gênent et entravent la circulation ”. Dans son commentaire de l’ordre préfectoral, le CM faisait remarquer non sans humour que l’arbre était “ placé convenablement à ne pas gêner la voie publique et qu’il est assez solide ”. Considérant qu’il avait été “ planté par le conseil municipal actuel pour simbole (sic) de la liberté que nous promet la république, le conseil municipal a unanimement délibéré que cet arbre devait être conservé attendu que l’orsque (sic) fut arboré (sic) toute la population de la commune s’empressa à le planter et que pour l’abattre il ne se trouverait personne ”[38]. Nous ignorons si les gendarmes firent appliquer localement la décision préfectorale.

 

Épilogue : le coup d’État du 2 décembre 1851 :

 

    Les perspectives électorales de 1852 — doubles, car il y avait des législatives que les démocrates socialistes avaient bon espoir de remporter, et des présidentielles : la constitution prévoyait que le président sortant ne pouvait se représenter et la révision constitutionnelle souhaitée par Louis Napoléon avait échoué pendant l’été 1851— expliquent pourquoi le coup d’État fut organisée par le pouvoir exécutif. La date choisie, le 2 décembre, double anniversaire symbolique[39], n’était pas fortuite. Les départements où l’opposition “ rouge ” était importante furent particulièrement surveillés. Trente-deux d’entre eux, parmi lesquels les Pyrénées-Orientales, furent soumis à l’état de siège. Le coup d’État provoqua la résistance de dizaines de milliers de personnes qui invoquèrent la violation de la constitution par celui qui en était le garant, le président de la République, pour, parfois prendre les armes[40]. Ce fut le cas dans la partie orientale du département, (villages du Roussillon, bas Conflent et bas Vallespir)[41]. La Cerdagne fut calme. La seule personne réprimée à la suite de l’échec de l’insurrection, parmi les 692 du département, fut Joseph Carbonell, maire d’Ur et conseiller général de Saillagouse.

   Le conseil municipal de Latour-de-Carol, marqué politiquement, fut dissout par le préfet. Il s’était réuni le 7 décembre 1851, sans faire allusion au coup d’État et à la résistance en cours qui se développait, ce même jour en Roussillon. Il avait été le seul conseil municipal dissout en Cerdagne, ainsi que le montre la carte dressée par Peter McPhee[42]. Dès le début de 1852, Paul Durand était maire et Marc Garreta adjoint. Le nouveau conseil, nommé, se réunit le 25 avril 1852[43]. Le maire, l’adjoint et les membres du conseil municipal prêtèrent serment au prince président le 12 mai 1852[44]. Les élections municipales générales eurent lieu, sous haute surveillance, le 22 août 1852. À leur issue, sans surprises pour le gouvernement, le préfet reconduisit, le 27 juillet 1852, Paul Duran et Marc Garreta dans leurs fonctions de maire et d’adjoint[45]. De toute évidence, ils avaient l’appui du pouvoir.

    Ce ne fut qu’à la fin des années 1860, lorsque l’Empire “ libéralisé ” reconnut quelques droits aux oppositions, que, à Latour-de-Carol, les républicains se manifestèrent à nouveau, y compris au plan municipal[46].

 

André BALENT, 7 novembre 2005.



[1] Cf. Maurice AGULHON, 1848 ou l’apprentissage de la République, 1848-1852, Le Seuil, Paris, 1973, 249 p.

[2] Cf. Peter McPHEE, Les semailles de la République dans les Pyrénées-Orientales, 1846-1852, Publications de l’Olivier, Perpignan, 1995, 507 p.

[3] Les “ Rouges ”, les “ démocrates socialistes ” ou “ démoc-socs ” pour reprendre les terminologies de l’époque.

[4] Contre 67 sur 85 dans l’arrondissement de Perpignan et 39 sur 42 dans celui de Céret.

[5] Depuis la Révolution, les élections, si l’on excepte les années 1792-1794 qui furent par ailleurs celles de la Terreur, les élections eurent lieu au suffrage censitaire. Élues de 1790 à 1799, les municipalités furent nommées (par le préfet pour les petites communes de 1800 à 1830). À partir de 1831, les conseils municipaux furent élus au suffrage censitaire, les maires et adjoints étant toutefois choisis par le préfet parmi les élus. La Seconde République établit les suffrage universel masculin. Les maires et adjoints furent aussi élus. 

[6] Dans les divers documents ses noms et prénoms sont orthographiés : “ Quentin Yzern ”, “ Quentin Izern ”, “ Canty (ou “ Canti ”) Izern ” ou “ Yzern ”, “ Quintin Yzern ” (ou “ Izern ”).

[7] Archives départementales des Pyrénées-Orientales (A.D.P.O.), 3 M 184, élections municipales (EM), mars, avril-juillet 1848 ; Archives communales (A.C.) de Latour-de-Carol, délibération du 18 avril 1848. À cette date, Joseph Serre était adjoint. Plus tard, le 24 août 1848, après les EM générales, l’adjoint élu (A.D.P.O., 3 M 185, EM, août 1848)  fut François Yzern (“ Xite ”), âgé de 60 ans en 1848 : marchand et épicier, il était le cousin de Quentin Yzern (A.C. Latour-de-Carol, registre de l’état civil) ; il était aussi le père de Michel, Augustin, Jean Yzern, menuisier, âgé de 35 ans en 1854  (Ibidem, registre de l’état civil, acte de décès de Quentin Yzern ).

[8] A.D.P.O., 3 M 185, EM juillet-août 1848.

[9] A.D.P.O., 5 Mi 266, registre des baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse Saint-Étienne, Latour-de-Carol. Dans cet acte, le patronyme de l’intéressé est orthographié “ Isern ”.

[10] A .C Latour-de-Carol, registre de l’état civil de la commune de Carol.

[11] A.D.P.O., 2 M 42, dossiers des maires et adjoints, Restauration.

[12] Et aux conseils général et d’arrondissement sous la Monarchie de Juillet.

[13] Il acquittait 99 F de contributions à en 1831 alors qu’à cette date Bonaventure Vigo Grau et François Garreta payaient respectivement 409, 54 F et 411, 91 F. Il y avait alors dans la vallée 125 électeurs municipaux (A.D.P.O., 3 M 149, EM partielles, 1831-1834).

[14] André BALENT, La Cerdagne du XVIIIe au XIXe siècle. La famille Vigo, casa, frontières, pouvoirs, Trabucaire, Perpignan, 2003, 334 p. [p. 265].

[15] A.D.P.O, 3 M 159, 3 M 160, EM, Latour-de-Carol ; A.C Latour-de-Carol, registre des délibérations ; Jacques CHURET, La Tour(1838-1971) héritière de Quèrol, Imprimerie Sensevy, Perpignan, 1972, 119 p.

[16] André BALENT, “ Un notable carolan de la première moitié du XIXe  siècle, François Garreta (1773-1848) ”, Records de l’Aravó, 1, pp. 5-11.

[17] A.D.P.O., 3 M 184, EM de 1846.

[18] André BALENT, “ Josep Carbonell, jurista, hisendat i revolucionari (Ur, 1817- Puigcerdà, 1862) ”, Quinzè quadern d’informació municipal, Llívia, 2003, pp. 135-142 (et traduction française par René Merle en ligne sur le site de l’ “ Association 1851 ”, www.1851-2001.fr) ; “ L’exil de Joseph Carbonell (1817-1862), élu communal et cantonal, quarante-huitard, proscrit ”, Domitia, 6, Perpignan, 2005, pp. 93-102 + 4 p.

[19] À ce scrutin, Thomas Vives, François Yzern et Quentin Yzern, trois futurs élus de 1848, ne recueillirent qu’une seule voix (A.D.P.O., 3 M 163, EM de 1843, le 24 juin à Latour-de-Carol).

[20] A.D.P.O., 3 M 159, inscrits en 1840, EM de 1843 ; 3 M 160, EM de 1843, EM 1843, Latour-de-Carol ; 3 M 164, EM de 1846 ; 3 M 185, EM de mars-juillet 1848 ; 3 M 187, EM générales du 30 juillet 1848 (en particulier pour les surnoms les surnoms ; les âges peuvent diverger) ; AC Latour-de-Carol, registre des délibérations du CM.

[21] A.C. Latour-de-Carol, registre des délibérations ;  3 M 187, EM générales du 30 juillet 1848.

[22] A.C, Latour-de-Carol, registre des délibérations du CM. Cette révocation est aussi évoquée par Jean-François SOULET, Les Pyrénées au XIXe siècle. l’éveil d’une société civile, Éditions Sud-Ouest, Bordeaux, 2004, 765 p. [p. 721]. Cet auteur cite Anissa BOUAYED-COLLET, Aspects politiques de la vie paysanne dans les Pyrénées-Orientales au XIXe siècle, mémoire de maîtrise, université de Toulouse – Le Mirail, 1979, 139 p.

[23] McPHEE, op. cit., 1995, p. 196 et Robin ANGELATS, “ Violence forestière dans les montagnes des Pyrénées-Orientales ” in Aline ROUSSELLE & Marie-Claude MARANGER (dir.), Le paysage rural et ses acteurs, Presses universitaires de Perpignan, Perpignan,  1998, pp. 363-378 [p. 376].

[24] Dans toute ces communes, il y avait (et il y a toujours) d’importantes forêts domaniales, ce qui impliqua directement un affrontement avec l’État. Dans les communes où les forêts communales étaient la majorité (ou la totalité, comme à Latour-de-Carol et Porta et la majorité des communes cerdanes), les conflits forestiers n’eurent pas cette ampleur et cette gravité et revêtirent d’autres caractéristiques.

[25] On trouvera un récit de cette “ guérilla ” in CHURET, 1972, op. cit.

[26] La saisie (penyora) était chose courante lors de conflits entre communautés montagnardes pour l’utilisation d’estives.

[27] Le courrier envoyé par la CM de Latour  désigne la place sous le nom de “ Ranglette ” (A.D .P .O ., 3 M 187).

[28] On trouve , ces années là, sous la plume d’habitants de Latour-de-Carol, le nom de Petit Carol pour désigner Carol, (commune de Porta), ancien chef-lieu de la vallée.

[29] A.D.P.O., 3 M 187, lettre du CM de Latour-de-Carol reprenant une délibération du 1er octobre 1848.

[30] A.D.P.O., 3 M 187, lettre de démission du CM, 27 octobre 1848.

[31] A.D.P.O., 3 M 187, lettre de Quentin Yzern au préfet, 11 juin 1849, annonçant sa démission, en date du 21 mars 1849 et dont il avait déjà donné une copie au préfet lorsque ce dernier était à Saillagouse. Il s’étonnait de ne pas avoir reçu de réponse à cette démission (forcée).

[32] A.D.P.O., 3 M 187, P.V. de l’élection du maire et de l’adjoint, 25 juin 1849 (Paul Puig, élu maire, 7 voix ; Quentin Yzern, élu adjoint, 6 voix). P.V. de l’installation du maire et de l’adjoint : 8 juillet 1849. Le sous-préfet n’émit aucune objection au résultat de l’élection du 25 juin 1849 (lettre au préfet, Prades, 28 juillet 1849).

[33] A.D.P.O., 3 M 185, EM générales de 1848 et modifications postérieures au sein des conseils municipaux. Lettre du préfet des Pyrénées-Orientales au sous-préfet de Prades à propos des agissements des maires des Angles, Latour-de-Carol de Le Vivier. ; 3 M 187, suspension de l’adjoint, Quentin Yzern, arrêté préfectoral, 30 avril 1850 ; 4 juin 1850, révocation de Quentin Yzern, décret du président de la République.

[34] BALENT, op. cit., 2003, 2005.

[35] A.D.P.O., 3 M 177, EC, août 1848

[36] A.C, Latour-de-Carol, registre des délibérations du CM.

[37] L’arrêté préfectoral a été pris en octobre 1848. Il provoqua de nombreux incidents dans plusieurs communes (Peter McPHEE, The seed-time of the republic : society and politics in the Pyrénées-Orientales, 1846-4852, Thèse polycopiée, Université de Melbourne, 1977, 690 p. [pp. 451-452]

[38] A.C. Latour-de-Carol, délibérations du CM.

[39] 2 décembre 1804 : couronnement de Napoléon Ier ; 2 décembre 1805 : victoire d’Austerlitz.

[40] Claude LATTA, “ La résistance des républicains au coup d’État du 2 décembre 1851 ”,  1851 une insurrection pour la République. Événements, mémoire, littérature, Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines, Les Mées, 2004, pp. 9-57.

[41] Sur l’insurrection et la résistance au coup d’État dans les Pyrénées-Orientales, cf. McPHEE, op. cit., 1995, pp. 365-406.

[42] McPHEE, op. cit., 1977, p. 236, Map 11 – Repression  of local government after “ coup dÉtat ”.

[43] A.C. Latour-de-Carol, registre des délibérations.

[44] A.D.P.O., 2 M 58, prestations de serment de maires, adjoints et conseillers municipaux, 1852.

[45] A.D.P.O., 3 M 225, registre matricule des fonctionnaires de l’arrondissement de Prades [Second Empire],  Latour-de-Carol.

[46] Cf. André BALENT, op. cit., 2003, pp. 287-288  et  “ ‘Nobes de la Tor’, retrat d’un poble cerdà (La Tor de Querol) a principis dels anys 1880 ”, Ceretania, 3, Puigcerdà – Bourg-Madame, 2001, pp. 53-84.