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publié dans le Bulletin n°23, avril 2003

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Décembre 1851, l’idéologie de la répression.

Fermeture des chambrées.

Deux circulaires aux juges de paix du procureur de la République de Toulon.

 

Document 1

Département du Var

Arrêté de fermeture des chambrées

 

Nous, général de brigade, commandant l’état de siège dans le département du Var,

Vu l’arrêté de M. le Préfet du Var, en date du 6 décembre 1851, qui déclare le département du Var en état de siège,

Vu les lois des 28 juillet 1848 et 19 juin 1849.

Considérant que les chambrées ont été un foyer de désordre dans le département, et que plusieurs d’entre elles ont été le lieu de réunion de tous les anarchistes qui ont levé l’étendard de l’insurrection.

Arrêtons :

Les réunions, dites chambrées, sont interdites dans tout le département du Var.

Elles sont fermées aussitôt la réception du présent arrêté par les soins de M.M. les Maires.

Toute résistance à son exécution sera punie suivant la rigueur des lois.

Fait à Toulon, au quartier général le 12 décembre 1851

Le général de brigade, commandant l’état de siège dans le département du Var, Levaillant.

 

Document 2

Tribunal de Toulon. Parquet.

Toulon, le 4 décembre 1851

 

Monsieur le Juge de Paix,

 

Vos devoirs s’accroissent dans la mesure de la gravité des circonstances. Je compte que vous ne faillirez pas aux exigences de la situation solennelle où le pays se trouve placé.

Bien des fois déjà, je vous ai montré dans mes instructions écrites, la voie à suivre en présence de l’anarchie menaçante et du mouvement toujours ascendant des mauvaises passions ; je vous ai dit et vous répète qu’une énergie inflexible doit signaler votre attitude et vos actes. En ce moment surtout, toute transaction, tout attermoiement (sic) avec les hommes de désordre, serait un crime, et les fonctionnaires, qui s’en rendraient coupables, encourraient la responsabilité la plus sérieuse. Dépositaire de l’autorité, vous devez n’y laisser porter aucune atteinte. D’où que viennent les tentatives séditieuses, réprimez-les à l’instant même, où elles se manifesteront ; donnez un appui sans réserve au gouvernement ; d’un côté est la démagogie, dont les espérances funestes se réveillent et qu’il importe d’abattre sans délai, d’autre part, le pouvoir exécutif, notre seule ancre de salut dans la tempête. Suivez avec patriotisme les inspirations de l’autorité et concourez avec moi, avec tous les hommes de bien, à raffermir le pouvoir et à maintenir, à tout prix, l’ordre et la tranquillité publique.

Veuillez me tenir, chaque jour, jusqu’à nouvel ordre, exactement informé de la situation de votre canton, et transmettre ces instructions à chacun de MM. les maires.

Recevez, Monsieur le Juge de Paix, l’assurance de ma considération distinguée,

 

Le Procureur de la République, Roque.

 

Document 3

Tribunal de Toulon. Parquet.

Toulon, le 12 décembre 1851.

 

 

Monsieur le Juge de paix,

 

Un arrêté de M. le général commandant l’état de siège vient de prononcer la fermeture de toutes les chambrées dans le département. Cette mesure salutaire est le complément nécessaire de la victoire que la grande cause de la civilisation vient de remporter sur ce qu’il faut bien appeler la barbarie. Elle assure le présent et est la sauvegarde de l’avenir.

Les chambrées ont été, depuis quatre années, le foyer le plus actif du socialisme et de la démagogie ; c’est là que de perfides instigateurs de désordre, (grâces au ciel, bien connus et pour la plupart déjà sous la main de 1a justice, qui leur demandera un compte sévère de cette œuvre de perversité, et de ruine) ont lâchement corrompu l’esprit de nos populations rurales, formées de gens simples et ignorants et nécessairement plus accessibles à toutes les excitations de la cupidité et de l’envie. C’est là surtout qu’ont été forgées les armes pour la guerre civile.

D’autre part, les cabarets ont été un auxiliaire puissant des chambrées pour la démoralisation des masses ; dans une circulaire du 3 février dernier, je vous disais à ce sujet : “L’expérience a démontré que là où se forme, dans la classe des ouvriers ou des travailleurs surtout, un homme immoral, un débauché, là se forme un démagogue, un anarchiste ; la révolte contre les prescriptions morales et les lois divines engendre la révolte contre la société et les lois humaines et réciproquement. Ces deux termes sont corrélatifs et inséparables”.

Les événements si tristes, qui viennent de s’accomplir, sont la douloureuse sanction de ces paroles ; ces catastrophes sont le fruit amer de toutes ces funestes habitudes, formées dans les chambrées et les cabarets, qui ne sont le plus souvent que des maisons de jeux et des lieux de débauche, où l’ouvrier, l’homme des champs, vient perdre, avec sa moralité, le produit de ses labeurs et ne rapporte ensuite, au sein de la famille, qu’il déserte ainsi et dont il abandonne les pures inspirations, que la misère et le désespoir.

M. le général, dans sa vigilante sollicitude, a pris aussi, en ce qui touche les cabarets une ferme et salutaire décision. Les lieux, de cette sorte, qui ne seraient que le rendez-vous de démagogues et une cause de dépravation, devront être fermés, d’après les ordres de l’autorité militaire, dont je vous invite à observer, nettement, toutes les instructions.

À des maux suprêmes, de suprêmes remèdes. Il fallait tarir ces désordres dans leur source, car la société ne peut être condamnée à périr et elle périssait !

J’ai assisté, ces jours derniers, à des scènes de désolation sans nom, triste et funèbre témoignage de la plus effroyable désorganisation morale ; vous savez les évènements, si douloureux, dont la commune de Cuers a été le théâtre, vous savez avec quelle cruauté barbare a été accompli le meurtre du malheureux brigadier Lambert ; vous savez que ces hommes, après l’avoir lâchement assassiné, ont battu son cadavre et se sont livrés autour de lui aux mouvements d’une joie hideuse et féroce ; vous savez qu’ils ont traîné dans la rue, meurtri de coups et jeté au fond d’une prison l’honorable et digne maire de cette localité, M. Barralier, et qu’ils se sont ensuite abandonnés au pillage ; vous savez encore quels deuils a semés sur son passage, à travers notre malheureux département, cette bande d’insurgés, vaste jacquerie, organisée pour le vol et l’assassinat, dont les cruautés sont sans précédents dans l’histoire.

Comprenez à quel point oblige une pareille situation ! concourons tous, concourez avec moi à reconstruire l’édifice. Des difficultés s’élèveront sur notre route ; lorsque tant de ruines ont été amoncelées, la réédification ne peut être l’œuvre d’un jour et ne peut se faire sans efforts et sans peine. Mais en y apportant, chacun de nous, ce que nous avons de forces vives, en mettant à l’accomplissement de cette grande œuvre la persévérance de tous les jours, nos efforts, avec l’aide de la providence, dont la main puissante est si visible dans la marche de ces événements et dans la force qu’elle a donnée au gouvernement du Président de la République, seront couronnés de succès. Dieu n’abandonne pas ceux, qui ne s’abandonnent pas eux-mêmes, lorsqu’ils ont une si juste cause à défendre.

Notre carrière sera longue à parcourir ! Armons-nous de constance et de courage. Je marcherai avec vous, devant vous ; pas de ces défaillances de l’âme, honteuses en tout temps, et qui seraient criminelles aujourd’hui.

Une horrible croisade a été faite contre la société, faites une croisade pour le rétablissement de l’ordre et l’affermissement de l’autorité, par la moralisation des cœurs ; portez la lumière dans ces esprits, qui n’ont, jusqu’à ce jour, recueilli que les ténèbres et la semence du mal ; soyez des apôtres de vérité, comme les autres ont été des apôtres de mensonge ; soyez pleins de zèle et d’ardeur, car la cause est belle à servir et le péril immense à détourner ; multipliez votre parole et votre activité. Par la nature de vos fonctions, vous vous trouvez placé à côté des populations ; veillez non seulement à bien diriger les intérêts civils ; ce n’est là, à cette heure, qu’une faible portion de votre tâche, veillez surtout à la garde des intérêts moraux ; joignez votre voix à celle de ces vénérables pasteurs, qui portent la parole de vie et parlent aux hommes, en tournant leurs regards vers le ciel. Propagez les saines doctrines, puisez dans la solennité des circonstances des inspirations puissantes pour le bien ; je vous disais un jour : “Les flatteurs du peuple parlent toujours de ses droits, il convient aussi de lui parler de ses devoirs”. Oui, agissez ainsi que je vous le disais ; détruisez de funestes erreurs, qui trop longtemps, parmi les hommes d’ordre, parmi certains fonctionnaires même, n’ont pas trouvé d’assez vigilants adversaires ; faites comprendre à ces esprits, que leur ignorance a rendu faciles à entraîner par l’appât du gain et la perspective de richesses, qu’on leur montrait dans l’avenir, sans la sanction morale du travail, que ces doctrines impies du socialisme et du communisme, œuvre et émanation impure de la démagogie, ne renferment en elles que d’amères déceptions. Dites bien que le travail, seul, porte des fruits féconds. Il est une loi de la Providence, l’humanité ne peut s’y soustraire sans périr ; il est le lien et la dignité de la famille. Dites-leur que les biens matériels, acquis, ainsi qu’on les leur offrait, par la violence, en abaissant d’avantage encore le niveau de leurs sentiments, et en effaçant jusqu’aux derniers vestiges du sens moral dans leur cœur, seraient pour eux, comme pour le pays, la source de suprêmes infortunes.

Veuillez transmettre une copie de cette circulaire à chacun de MM. les maires et continuer à me tenir, chaque jour, informé de la situation des esprits dans votre canton.

Recevez, Monsieur le Juge de Paix, l’assurance de ma considération distinguée.

 

Le Procureur de la République, Roque.

Toulon. – Imprimerie d’E. Aurel.

 

(Ce texte est d’autant plus odieux qu’il déforme sciemment les événements de Cuers et ment totalement sur le comportement des Insurgés varois).