Le parti républicain au coup d’Etat et sous le second empire

Le parti républicain au coup d’Etat et sous le second Empire

 

d’après des documents et des souvenirs inédits

 

par Iouda Tchernoff

 

Docteur en droit

 

Paris, A. Pedone, éditeur, Libraire de la Cour d’appel et de l’Ordre des avocats, 13, rue Soufflot

 

1906

 

Chapitre II

 

Le coup d’État[1]

première partie

 

I La véritable psychologie du coup d’État.

II. Le coup d’État conçu par Louis Bonaparte.

 

III. Le coup d’État imposé par les circonstances. La nécessité de terroriser Paris.

IV. La résistance imprévue : la lenteur des adhésions, l’insurrection dans les départements.

I     La véritable psychologie du coup d’État.

 

On a eu tort pendant longtemps d’envisager le coup d’État comme un bloc, sans en distinguer les différentes phases, sans essayer de démêler le rôle personnel de Napoléon III de celui de ses collaborateurs. S’il est évident que les mesures du 2 décembre et les commissions mixtes se tiennent logiquement, s’enchaînent, il n’est pas certain qu’elles soient sorties d’une même inspiration. Il y a à coté de Napoléon III son entourage, des hommes comme de Morny et Saint-Arnaud qui étaient les sous-dictateurs agissant au nom de leur maître, mais avec une entière liberté. Puis le coup d’Etat lui-même n’était pas dans la pensée première de ses auteurs ce qu’il fut en réalité. Plus tard, quand les mesures du 2 décembre eurent rencontré une résistance inattendue dans les départements, on chercha à les expliquer par les agissements des sociétés secrètes et à justifier le coup d’État par la nécessité urgente de prévenir une jacquerie. Avec cette explication, le coup d’État, la résistance rencontrée par lui et les commissions mixtes semblent faire partie du même programme. Cela ne nous parait pas être la vérité historique. Cette vue exagère le rôle de Napoléon III dans les mesures de répression, diminue celui de ses collaborateurs directs et indirects, et ne tient pas compte de cet état d’esprit de la société que George Sand avait caractérisé en disant que « la moitié de la France en dénonce l’autre. »

Le coup d’Etat, qu’on avait essayé de représenter comme une mesure préventive contre une jacquerie possible, apparaît à ce point de vue spécial comme une mesure de vengeance frappant dans l’ombre et exercée par ceux qui, s’étant sentis menacés dans la conservation des situations acquises, se livraient à des représailles d’autant plus violentes que leurs craintes étaient moins fondées.

Le coup d’Etat conçu par Louis Bonaparte, le coup d’Etat exécuté par la camarilla qui l’entourait, le coup d’Etat à l’ombre duquel purent s’épanouir comme sur un sol favorable mille lâchetés, des vengeances longtemps contenues, des haines sociales; tout cela ne doit pas être confondu. Les événements de 1851, analysés de plus près, ne perdent rien de leur gravité, de leur odieux ; au contraire. Ils montrent qu’un régime fondé sur l’arbitraire, issu d’un coup d’Etat donne naissance à mille injustices, mille abus, et que la dictature d’en haut entraîne avec elle, comme une suite inévitable, une série de dictatures d’en bas.

Voyons d’abord ce que devait être le coup d’État dans la pensée de Louis Bonaparte.

 

II     Le coup d’Etat conçu par Louis Bonaparte.

 

Pour s’en rendre compte, il faut préciser la physionomie intellectuelle du futur Napoléon III. C’est d’abord un admirateur de Napoléon Ier, qu’il considérait comme désigné par la Providence pour la conciliation de la démocratie et de l’autorité. La démocratie, c’était un gouvernement reposant sur le plébiscite ; l’autorité, c’était un pouvoir politique où toute la puissance était concentrée entre les mains du chef de l’Etat. Mais il y avait peut-être plus de sentiment démocratique chez Napoléon Ier, qui avait passé toute sa vie sur les champs de bataille, constamment mêlé à la vie de ses troupes, que chez son neveu qui, par sa naissance, se croyait prédestiné à un grand avenir. Sans doute, Louis Bonaparte avait rêvé l’extinction du paupérisme, il semblait avoir étudié les problèmes d’ordre social mais il obéissait en cela à la tendance générale de l’époque où les doctrines saint-simoniennes faisaient l’objet d’une propagande active dans les salons ; où les lecteurs du Journal des Débats et du Siècle apprenaient le socialisme par la lecture des romans d’Eugène Sue et de George Sand. Louis Bonaparte connaissait le « peuple » autant que Louis-Philippe qui sortait avec son parapluie, vêtu en simple bourgeois, prodiguant des poignées de mains aux ouvriers. En revanche, il avait le pressentiment du prestige irrésistible qu’exerçait le souvenir de la capote grise sur les esprits populaires, et il y conformait sa conduite. Cela donnait à son langage des allures démocratiques. Comme son oncle, il croyait à l’opportunité d’un Brumaire, d’un coup d’Etat, d’une mainmise sur le pouvoir réalisée avec la complicité de l’armée et l’assentiment d’une fraction du Corps législatif. Comme lui, il ne voulait pas régner seulement par la grâce de Dieu, mais aussi avec le consentement de la nation. Après le. 2 décembre, il s’empressa d’obtenir pour sa dictature l’approbation de la nation. Le premier plébiscite ne lui suffit pas : il provoqua les élections municipales et départementales, de nouvelles élections législatives, un nouveau plébiscite pour l’établissement de l’empire. Comme son oncle, il avait besoin de majorités écrasantes ; ses fonctionnaires s’affolaient à l’idée qu’une commune pouvait contenir un noyau plus ou moins considérable d’opposants. Toutes ces idées, il les avait trouvées dans son héritage.

Sa vie personnelle lui avait fourni d’autres éléments : il ne faut pas l’oublier, le futur empereur était un carbonaro[2], un conspirateur de métier, un révolutionnaire international ; il avait séjourné en Italie, où les sociétés secrètes avaient joué un rôle important. Dans ces réunions, il avait appris à apprécier la valeur des hommes d’action, l’efficacité d’un complot tramé dans le mystère. Etant par sa situation toujours dans l’état-major, connaissant peu les soldats, il ne se rendait pas compte de la profondeur du mouvement qui faisait réussir les révolutions. Tous les changements politiques étaient pour lui le résultat d’une opération plus ou moins heureuse dans le genre de celle qui avait couronné de succès les journées de Brumaire et qu’il avait renouvelée à Boulogne et à Strasbourg. C’était ainsi, probablement, qu’il se représentait dans sa pensée les révolutions en France. Le suffrage universel ne devait pas le gêner beaucoup plus que le plébiscite du premier empire. Au contraire, un plébiscite devait être l’accompagnement nécessaire, le cadre naturel de l’établissement d’un gouvernement. Il faut se rappeler que Louis Bonaparte avait quitté la France depuis longtemps, et qu’il ignorait le changement qui s’était produit dans les esprits. Pour lui toute l’histoire de France s’était arrêtée depuis Napoléon 1er, et si elle avait marché c’était pour empirer et rendre de plus en plus indispensable le retour d’un autre Napoléon. Les journées de février réveillèrent ses espérances. Cette révolution, dont les causes étaient mal connues, se présentait à lui comme une révolution faite par Paris contre la branche cadette des Bourbons. La province semblait avoir aveuglément suivi la capitale, qui, elle-même paraissait avoir obéi à un mot d’ordre de quelques sociétés secrètes. Ce que pouvaient accomplir des sociétés secrètes, après les avoir brisées si l’on n’arrivait pas à s’assurer leurs services, n’y avait il pas moyen de le refaire au profit d’un Napoléon ? Une guerre civile pourrait en résulter, mais la réalisation des desseins de la Providence ne pouvait-elle pas la justifier ? Et puis, par une habile tactique, ne saurait-on limiter ses effets à la capitale qui, seule, d’après la tradition révolutionnaire, pourrait offrir une résistance. Le coup d’Etat ne devenait, dans ces conditions, qu’une affaire d’habileté. Il s’agissait de reconstituer avec de Morny et quelques autres affiliés de cette envergure, une société secrète au sommet de l’Etat. L’ancien carbonaro avait tout ce qu’il fallait pour faire réussir dans une pareille entreprise. Il sut s’entourer du mystère nécessaire, il sut choisir ses hommes d’action ; au besoin faire preuve d’une rare duplicité, proposer le rétablissement du suffrage universel après avoir pris l’initiative de la loi du 31 mai 1850. Il essaya de flatter les républicains ; et s’il avait trouvé un bon accueil auprès d’eux, il aurait fait la révolution au nom de la démocratie sociale[3] ; mais il avait rencontré plus de complaisance auprès des conservateurs, et c’est au nom des principes d’ordre qu’il fit le coup d’Etat. Toujours dans l’opposition, devinant les instincts révolutionnaires de la masse, même conservatrice, qui aime les actes d’opposition hardie, il se comporta le 2 décembre comme l’adversaire de l’Assemblée législative que Paris détestait. Il avait rétabli le suffrage universel mutilé par la majorité des monarchistes. Le premier mouvement de surprise lui avait suffi pou gagner la partie.

Mais le coup d’Etat ne se déroula pas comme l’avait prévu l’ancien membre des sociétés secrètes. Il y eut des surprises, des moments de crainte, une résistance inattendue dans les départements. Tout cela dérangea le programme prévu. Un autre coup d’État se substitua à celui qu’on avait rêvé.

 

III     Le coup d’État imposé par les circonstances. La nécessité de terroriser Paris.

Même à Paris, les choses ne se passèrent pas conformément aux prévisions. Sans doute, selon le programme établi d’avance, il y eut une saignée, les massacres de Montmartre. On aurait pu peut-être s’en passer, car, contrairement à l’attente générale, la résistance de Paris fut moins prompte à se produire qu’on ne le croyait ; mais la tradition voulait que Paris fut le premier à se soulever, que la capitale fût toujours considérée comme le nid des révolutionnaires. Des barricades et une répression énergique étaient d’autant plus indispensables que la nouvelle de la défaite d’une révolution à Paris, c’était la quasi-certitude du succès du coup d’État dans les départements. Le plan primitif était donc de laisser s’étendre le commencement de la résistance sauf à l’écraser ensuite d’un seul coup ; à transformer la lutte en bataille rangée, et à éviter les petites escarmouches. Les événements ne s’y prêtèrent pas : la grande résistance ne s’était pas produite ; mais il y eut de petites escarmouches qui, précisément parce qu’elles éclataient de plusieurs cotés, semblaient prendre plus d’importance qu’elles n’en avaient en réalité et, motivaient des mesures d’autant plus brutales qu’on ne connaissait pas exactement le danger auquel il s’agissait de parer.’

Ce n’est pas du Corps législatif que pouvait venir la résistance efficace et victorieuse. On songea aux députés comme on songe à mettre un titre sur un livre dont toutes les pages sont remplies. A la rigueur, il eût mieux valu leur permettre de pénétrer dans l’enceinte de l’Assemblée pour les y enfermer tous. C’eût été plus commode, puisqu’on serait arrivé ainsi à les isoler complètement au lieu d’avoir à les suivre dans, les différentes réunions où ils essayèrent de se grouper, à la mairie du Xe arrondissement, chez l’ancien constituant Beslay, chez Crémieux, dans une salle du quai de Jemmapes, chez le représentant Cournet, et le 3 décembre au café Roylin dans le faubourg Saint-Antoine. On aurait pu se dispenser de les conduire à Vincennes. Mais des représentants traînés en prison, cela faisait partie du décor de la Révolution, c’était le trophée du vainqueur, de celui qu’on s’était proposé d’y conduire un jour.

On se méfia avec plus de raison de certains généraux, surtout orléanistes, dont on craignait les attaches avec l’armée ; de quelques démocrates dont on redoutait l’ascendant sur la foule. On les avait arrêtés le 2 au matin par mesure préventive ; soixante-douze à soixante-dix-huit personnes furent ainsi incarcérées.

La garde nationale aurait pu causer de grands embarras. En 1830, elle avait provoqué, par sa réapparition, la défection de quatre régiments de ligne de la garnison de Paris. Elle, rendit les mêmes services à la révolution de 1848. Sans doute, aux journées de février, elle avait combattu les insurgés, mais, cette fois, il s’agissait, au nom de l’ordre, de renverser le régime établi. Par une série de mesures habiles, on s’assura le commandement de la garde nationale. Le 2 décembre, tous les colonels reçurent la consigne d’empêcher de battre le rappel et, par une réminiscence de ce qu’avait fait le général Bonaparte après Vendémiaire, de crever au besoin les caisses de leurs tambours, s’ils ne pouvaient les mettre sous clef[4].

Seule la troupe régulière devait assurer l’ordre. A l’armée allait revenir l’honneur de défendre la société.

Mais il ne suffisait pas de vouloir combattre, il fallait découvrir les combattants.

A Paris, rien rie fut préparé pour la résistance. Cela ne surprenait guère de la part des conservateurs qui avaient gardé, même sous la République, l’habitude de ne compter que sur le gouvernement central. L’Assemblée législative dissoute, ils furent réduits à l’impuissance. Mais les républicains étaient-ils mieux organisés ? Le reproche leur fut souvent adressé de ne pas avoir préparé les cadres de la résistance. Mais, disons-le encore une fois, on oublie trop souvent qu’ils furent décimés par les poursuites antérieures, Ledru-Rollin, Louis Blanc et Caussidière étaient en exil, Blanqui, Barbès, en prison ; les procès contre le comité de résistance et la fédération des ouvriers mirent sous les verrous presque tout ce qui restait des anciens militants. Les journées de juin paralysèrent la masse ouvrière, et, ce qui était plus grave, plus d’un député républicain, influencé par le discrédit que les émeutes précédentes avaient jeté sur les démocrates, hésitait à faire appel à la résistance armée. Cela ne voulait pas dire qu’il n’y eût à Paris des hommes d’action prêts à engager la bataille. La tentative fut désordonnée et stérile, sans plan d’ensemble.

Toute la journée du 2 fut perdue. Le soir, on finit par nommer un comité de résistance dont faisaient partie Carnot, de Flotte, Victor Hugo, Jules Favre, Michel (de Bourges), Schoelcher, Madier de Montjau. Réuni à minuit chez le représentant Cournet; il décida la prise d’armes pour le lendemain.

Le 3, on essaya de construire des barricades dans le faubourg Saint Antoine. Déjà, dans la matinée, les ouvriers s’offrirent spontanément pour délivrer quelques représentants qu’on avait conduits à Vincennes. Mais ces derniers les supplièrent de rester tranquilles. Baudin et un petit nombre de Montagnards commencèrent la résistance en criant : « Aux armes ! Aux barricades ! Vive la Constitution ! » C’est là que Baudin, élève et ami du vieux Teste, un des derniers babouvistes, et un ouvrier qui combattait à ses côtés, furent tués[5].

Ouvriers et bourgeois allaient se rencontrer sur les autres barricades qui furent construites le soir du 3 dans le centre de Paris, et le 4 près des Halles. L’opinion courante tend à montrer les ouvriers indifférents, laissant aux bourgeois seuls le soin de combattre le coup d’Etat. Cela est absolument contraire à la vérité. Un témoin oculaire de ces journées, Ranc, en rendant compte du livre de Ténot « Paris en décembre 1851 »[6], nous affirme le contraire en m’écrivant : « Je prendrai texte de cette citation pour relever une erreur imprimée bien souvent et qui, si on n’y prenait garde, tendrait à s’imposer comme une vérité historique. On a dit, on a répété, que, dans les journées de décembre, les ouvriers de Paris ont en masse refusé de s’associer au mouvement de résistance et ont laissé les bourgeois combattre seuls. Rien de plus faux. La vérité est que le 3 décembre, ce jour là et encore le 4 au matin, les ouvriers comme les bourgeois étaient dans les rassemblements. C’est une grosse erreur de dire que les ouvriers ne parurent pas aux barricades. En veut-on la preuve ? Prenez la liste des morts dressée par M. Trébuchet, de la Préfecture de police, liste bien incomplète, mais que l’on peut prendre comme moyenne. Sur 158 morts dont les noms et professions sont indiqués, il y a 101 ouvriers, presque les deux tiers. Est-ce assez concluant ? »[7]

Si la résistance ouvrière n’avait pas réussi mieux que celle des bourgeois, cela tenait à l’insuffisance de leur organisation, à ce fait, aussi, que les ouvriers avaient été désarmés après les journées de juin. La résistance opposée par les centres ouvriers au coup d’Etat dans les départements, les poursuites habituelles pour sociétés secrètes auxquelles ils furent exposés, comme nous le verrons pendant tout le temps de l’Empire, enlèvent tout crédit à l’opinion qui tend à les présenter comme acquis à la cause bonapartiste.

Il y eut parmi les républicains ayant tenté la résistance un élément que Louis Bonaparte pouvait considérer comme une quantité négligeable, mais dont l’opposition irréductible a servi plus tard à ébranler l’Empire. C’était la jeunesse universitaire et scolaire. Ranc, qui en était, nous raconte encore cette phase de la résistance comme suit : « C’était le 4 décembre. Le temps était brumeux. Les régiments étaient massés place du Panthéon, place Saint-Sulpice. On entendait le canon et la fusillade du côté de la porte Saint-Denis. Des groupes de jeunes gens avaient couru au feu ; mais les ponts étaient occupés et ils n’avaient pu passer. Ils revenaient au quartier latin, et, pauvres impuissants qu’ils étaient, ils ébauchèrent, c’est bien le mot, des barricades, rue de La Harpe, d’abord, rue des Mathurins Saint-Jacques, puis rue Dauphine, puis au carrefour Buci. Dispersés, ils recommençaient vingt pas plus loin. Ils étaient deux cents, sans armes, contre dix mille hommes. Cela dura ainsi tout le jour et une partie de la nuit ; ils ne savaient rien de ce qui se passait ailleurs, sinon que le canon ne tonnait plus et que la fusillade diminuait. Vers minuit on entendit des feux de peloton auxquels répondaient quelques coups de fusil isolés. C’étaient les survivants de la barricade du Petit-Carreau qui brûlaient en l’honneur de la République leurs dernières cartouches.

Tout était fini. Un silence lugubre s’étendit sur la ville. Sur les places et dans les carrefours, jusqu’autour de leurs feux de bivouac, les soldats riaient et buvaient. »[8]

Quelle fut l’attitude des auteurs du coup d’Etat en face de ces tentatives isolées, sans cohésion et impuissantes par conséquent à contrarier sérieusement le projet de renverser la République ?

Il y eut d’abord des craintes, comme cela arrive toujours quand on se lance dans une aventure aussi périlleuse et sans être absolument sûr de l’opinion publique.

Or les dispositions de cette dernière n’étaient pas douteuses. Le préfet de police écrivait, le 3 décembre, au ministre de l’intérieur : « La vérité sur la situation. Le sentiment des masses est l’élément le plus sûr des sages et bonnes résolutions : je dois donc dire je ne crois pas que les sympathies populaires soient avec nous. Nous ne trouvons d’enthousiasme nulle part. »[9] Un écrivain militaire, le capitaine Mauduit, en faisant le récit des charges exécutées sur les boulevards par le colonel de Rochefort, nous dit encore : « A peine parvenu sur les boulevards, à la hauteur de la rue de la Paix, il se trouva en présence d’un flot de population immense manifestant l’hostilité la plus marquée sous le masque du cri de : « Vive la République »[10] La masse était hostile, on ne pouvait compter que sur l’armée, du dévouement de laquelle le préfet de Maupas nous donne un sûr témoignage dans la lettre déjà citée. Il ajoutait en effet : « Le bon côté de la médaille dont je viens de vous donner le revers est que, sur tous les points, chefs et soldats, la troupe parait décidée à agir avec intrépidité. C’est là qu’est notre force et notre salut. »

La crainte qu’inspirait l’état de l’opinion politique avait été accentuée par la froideur de l’accueil que le coup d’Etat avait reçu dans les sphères parlementaires et officielles.

Le représentant Arnaud (de l’Ariège) ayant consulté l’archevêque de Paris sur la légitimité de la lutte à engager contre le coup d’Etat, fut vivement conseillé par Son Eminence dans le sens de la résistance.

Dans ces conditions, l’esprit des auteurs du drame de décembre devait voir des émeutes partout. Le 2 décembre, e préfet de police écrivait au général Magnan une lettre qui n’avait pas l’ombre d’un fondement. Il annonçait que les sections socialistes allaient commencer l’action immédiatement ; que les insurgés étaient munis de bombes portatives à la main ; que le 44e faisait cause commune avec les révolutionnaires ; qu’on avait formé le projet de se porter sur la préfecture de police[11].

Comme, malgré tout cela, il n’y eut nulle-part de véritable, concentration de républicains, que de petites escarmouches éclataient pourtant de divers côtés de Morny, qui voulait à, tout prix avoir affaire à une résistance organisée dont il n’admettait pas l’absence, croyait que l’éparpillement de la résistance était lui-même l’effet d’un plan arrêté. Le 3 décembre 1851, il écrivait au général Magnan : « Je vous répète que le plan des émeutiers est de fatiguer les troupes pour en avoir bon marché le troisième jour. C’est ainsi qu’on a eu les 27, 28, 29 juillet, 22, 23, 24 février. N’ayons pas les 2, 3 et 4 décembre avec la même fin. » A cette tactique, il en opposait une autre qu’il formulait ainsi : « Il n’y a qu’avec une abstention entière, en cernant un quartier et le prenant par la famine ou en l’envahissant par la terreur, qu’on fera la guerre de ville. »[12]

Cette tactique suivie impliquait pourtant un danger. Elle permettait à la résistance improvisée, qu’il aurait été facile d’enrayer tout de suite, de prendre de l’extension. Aussi, dès le 3 décembre, M. de Saint-Arnaud fit afficher une proclamation qui se terminait par cette menace : « Le Ministre de la Guerre, vu la loi sur l’état de siège, arrête : tout individu pris construisant ou défendant une barricade avec les armes à la main sera fusillé. » Maupas, qui n’avait pas l’optimisme de son ministre, fit afficher de son côté une nouvelle proclamation, le 4 décembre, qui comprenait un article ainsi formulé : « Le stationnement des piétons sur la voie publique et la formation de groupes seront, sans sommation, dispersés par la force. Que les citoyens paisibles restent à leur logis. Il y aurait péril sérieux à contrevenir aux dispositions arrêtées. »

Malgré toutes ces rigueurs, Paris se réveillait après le premier moment de stupeur. L’imprévu du coup d’Etat l’avait surpris, mais non démoralisé. Cette fois le danger était réel, et les dépêches du 4 décembre du préfet de police relatent les progrès certains de la résistance : « Les barricades, annonce-t-il au ministre de l’intérieur, prennent de grosses proportions dans le quartier Saint-Denis. Des maisons sont déjà occupées par l’émeute. On tire des fenêtres. Des barricades vont jusqu’au deuxième étage. Nous n’avons encore rien eu d’aussi sérieux. » Dans une autre dépêche, il signale la V° mairie occupée par les insurgés, les boutiquiers leur livrant des armes. Et il ajoutait : « Laisser grossir maintenant serait un acte de haute imprudence. Voilà le moment de frapper un coup décisif. Il faut le bruit et l’effet du canon, et il le faut tout de suite. » C’était écrit à une heure quinze du matin. J. Favre, frappé des progrès rapides de l’excitation populaire, disait : « Maintenant, qu’un régiment hésite ou qu’une légion sorte et Louis Napoléon est perdu[13]. »

Malgré les apparences, le nombre des combattants ne dépassait pas 1.200. Rien n’était plus facile que de les cerner pour les écraser. Le plan de Morny aurait pu recevoir ainsi une réalisation immédiate. Mais il y eut dans la réalisation de son plan quelque chose d’imprévu qui le déroutait. L’insurrection ne se déroulait pas conformément à la tradition, suivant les règles classiques d’une émeute tentée par une société secrète. Nulle part de chef reconnu, de vétérans de la lutte ; la résistance s’improvisait à l’aide d’hommes nouveaux pris dans toutes les classes de la société. Cela fut tellement vrai qu’on n’eut pas le courage de mettre la résistance à Paris sur le compte des sociétés secrètes. C’était une explosion spontanée, l’effet d’une indignation qui allait toujours en augmentant. Pour discréditer les combattants des journées de décembre, le défenseur officiel du coup d’Etat, G. de Cassagnac, ne trouvait rien de mieux que de dire ceci : « Quand on a relevé les cadavres des émeutiers, qu’a-t-on trouvé en majorité ? des malfaiteurs et des gants jaunes. » On désignait ainsi, à juger d’après la liste des 153 victimes, des hommes dont beaucoup appartenaient à la classe moyenne, négociants, avocats, rentiers, propriétaires, dont la majorité fut composée d’ouvriers. On ne daignait même pas leur accorder la qualification de communistes. Il y eut parmi les barricadiers beaucoup de jeunes gens qui, aux yeux des militaires, ne méritaient pas l’honneur d’un coup de fusil. Le général Herbillon faisait donner « le fouet aux insurgés âgés de moins de 20 ans qu’on lui amenait, et les livrait aux sergents de ville.[14] » Tous ces éléments étaient inoffensifs au point de vue de la lutte, mais redoutables parce qu’ils montraient que le coup d’Etat comptait des adversaires partout et que la bataille ne se bornerait pas à une bataille classique entre l’état-major des sociétés secrètes entouré de quelques partisans déterminés et la force publique. D’autres indices aussi graves, que nous verrons tout à l’heure, annonçaient la froideur et l’hostilité de la population de Paris et de la France entière. Il ne suffisait pas dès lors d’écraser ce que l’on appelait l’émeute, il fallait terroriser l’opinion publique.

C’était là la cause des événements du 4 décembre. G. de Cassagnac les raconte dans les termes suivants : « Au moment où la brigade Reybell venait d’atteindre, sans coup férir, le boulevard Montmartre, des coups de fusil tirés par des mains gantées partirent de diverses maisons. Elle s’arrêta un instant, et, aidée des tirailleurs d’infanterie de la brigade Canrobert qui tirent un feu terrible sur les fenêtres, elle ouvrit des portes de maisons à coups de canon. La leçon fut dure, mais sévère ; et dès ce moment, le boulevard élégant se le tint pour dit[15]. » Pour donner un semblant de justification à cet attentat contre les citoyens, l’écrivain officiel reprend la thèse que les historiens républicains répètent parfois que les coups provocateurs furent tirés par les mains gantées. Il avait fallu à tout prix faire accréditer le bruit que la masse approuvait le coup d’Etat. Seulement les coups de canon qui visaient les élégants fauchaient surtout les ouvriers, comme le montré la liste des victimes à laquelle il a déjà été fait allusion[16].

De même, dans son récit de la charge de cavalerie du 3 décembre, Mauduit nous raconte que le colonel Rochefort ayant reçu l’ordre « de charger tous les groupes qu’il rencontrerait sur la chaussée, il se servit d’une ruse de guerre, dont le résultat fut de châtier un certain nombre des… vociférateurs en paletot. » Ayant relaté les horreurs de cette démonstration, après laquelle il resta sur le carreau plusieurs cadavres, l’auteur ajoute : « Dans ces groupes ne se trouvaient que peu d’individus en blouse[17]. » Ainsi apparaît encore une fois la prétention des historiens officiels du coup d’Etat de montrer que, pendant les journées de décembre, la lutte se poursuivait entre l’administration forte de l’assentiment de la masse ouvrière et les mains gantées et les hommes en paletot.

On devine facilement la raison de la légende officielle qui n’était pas la même à Paris et dans les départements. Dans la capitale, dont on connaissait le tempérament révolutionnaire, il avait fallu à tout prix accréditer le bruit que la résistance avait un caractère quasi-aristocratique et bourgeois, et les ouvrages cités reflètent, dans leurs récits, l’état d’âme des auteurs du coup d’Etat. Dans les départements, au contraire, où l’on supposait l’élément conservateur en majorité, la résistance, d’après l’administration, était l’oeuvre des communistes et anarchistes. Aussi, est-ce dans les départements qu’il faut chercher le véritable caractère du coup d’Etat.

 

IV    La résistance imprévue : la lenteur des adhésions, l’insurrection dans les départements.

L’accueil fait par la province aux mesures du 2 décembre, constituait une surprise pour le gouvernement de Louis Bonaparte. Jusqu’à cette époque, une révolution triomphante à Paris s’imposait aux départements qui n’avaient guère tenté une résistance pour leur propre compte, en attendant toujours l’initiative de la part de la capitale. Le calme qui avait régné dans toute la France jusqu’au 5 décembre paraissait légitimer ces espérances. Mais, depuis cette date, des nouvelles alarmantes commencèrent à arriver, d’autant plus graves que le gouvernement issu du coup d’Etat n’avait pas reçu de l’opinion publique l’accueil et les adhésions qu’il attendait.

C’était encore une déception d’autant plus amère que tout le monde avait présentes à d’esprit les adhésions quasi unanimes qui avaient salué l’avènement de la République. Louis Bonaparte escomptait cet effet d’une révolution triomphante à Paris.

Nous arrivons ici à un ordre de faits peu connus mais qui est de nature à éclairer la physionomie du coup d’Etat. Nous n’hésitons pas à dire que jamais un nouveau gouvernement n’a rencontré une résistance aussi vive, un accueil aussi hostile de la part de l’opinion publique. Jamais un régime n’a eu besoin de mesures aussi brutales, d’un système de répression aussi rigoureux que le second Empire pour se consolider. Les plébiscites de décembre 1851 et 1852 furent arrachés à la France par une terreur qui rappelait et dépassait les pires excès de l’ancien régime. Ces mesures de rigueur n’étaient pas peut-être voulues par le gouvernement du coup l’Etat, mais l’énergie de la résistance fut telle qu’on les croyait seules capables d’en venir à bout. Louis Bonaparte ne s’y attendait pas : son attitude le prouve.

En effet, un décret portant la date du 2 décembre et publié le lendemain disposait :

« Au nom du Peuple français, le Président de la République, considérant que la souveraineté réside dans l’universalité des citoyens français et qu’aucune fraction du peuple ne peut s’en attribuer l’exercice ;

Article premier. — Le peuple français est solennellement convoqué dans ses comices, le 14 décembre, pour accepter ou rejeter le plébiscite suivant : Le peuple français veut le maintien de l’autorité de Louis Napoléon Bonaparte et lui délègue les pouvoirs nécessaires pour établir une constitution sur les bases proposées dans la proclamation du 2 décembre.

Art. 2. — Sont appelés à voter tous les Français âgés de. 21 ans jouissant de leurs droits civils et politiques.

Art. 3. — Les maires de chaque commune ouvriront les registres sur papier libre : l’un d’acceptation, l’autre de non acceptation du plébiscite, etc.

Art. 4. —Ces registres resteront ouverts du 14 au 21 décembre, etc., etc. »

 

Mais, le 4 décembre, un nouveau décret décida que le suffrage aurait lieu au scrutin secret par « oui » et par « non » au moyen d’un bulletin écrit ou imprimé. Nous verrons bientôt la cause de ce brusque changement. En même temps, de Morny, ministre de l’intérieur, fit demander par les préfets à tous les fonctionnaires militaires et civils « leur adhésion à la grande mesure que le gouvernement vient d’adopter le 2 décembre. » Le 12 décembre 1851, le ministre de la justice, dans une circulaire adressée aux procureurs généraux, leur écrivait : « Je vous renouvelle les instructions que je vous ai adressées le 6 de ce mois par la voie télégraphique et par laquelle je vous informais que le gouvernement avait décidé qu’il n’y avait point lieu de demander aux fonctionnaires de l’ordre judiciaire ou autres un vote d’adhésion aux mesures politiques qui viennent de s’accomplir[18]. » (1) C’était un double échec. Le coup d’Etat apparaissait comme un acte de folie répondant si peu au voeu du pays que personne n’osait lui donner son adhésion. Quant aux paysans, ils se souciaient peu de voter sur des registres. Leur enthousiasme pour le prince n’allait pas jusqu’à s’exposer à des représailles politiques si la tentative du président échouait. En donnant aux événements le sens qui leur convenait, procureur et substituts déclaraient « qu’un grand nombre de paysans disposés à voter pour le président de la République se fussent abstenus s’ils avaient été dans la nécessité de voter sous l’oeil des démagogues[19]. »

Le 5 décembre 1851, le préfet du Nord écrivait de Lille que le général de division, tout en ne croyant pas devoir prendre sur lui de faire voter par bulletin secret, trouvait de très graves inconvénients au vote sur registre[20].

Il avait raison ; on savait à Paris qu’il y avait eu des votes hostiles au coup d’Etat. Les 4 officiers d’artillerie attachés à la garde du Palais Bourbon votèrent contre sur des registres[21]. Quant aux adhésions, elles aboutirent à des refus qu’on chercha à étouffer pour ne pas augmenter les chances de la résistance. Déjà, le 4 décembre 1851, le ministre de l’intérieur écrivait : « Exigez des fonctionnaires administratifs leur adhésion écrite ; quant aux fonctionnaires de l’ordre judiciaire, bornez-vous à la demander aux juges de paix[22]. » C’était un recul. A la même date, le procureur de la Cour d’appel de Nîmes écrivait de son côté : « Je vous ai demandé par télégraphe de ne pas demander l’adhésion des magistrats que pour les procureurs généraux. Les mesures de ce genre, de même que les remplacements des juges de paix, choquent les sentiments et les habitudes de la population. Louis Napoléon est intéressé à ce qu’il n’y ait parmi les magistrats qu’un petit nombre de non adhérents. Les populations sont… disposées à se modeler sur les hommes qu’elles estiment et qu’elles respectent. L’exemple d’une opposition au Président, s’il était donné par un grand nombre de magistrats, pourrait devenir contagieux[23]. » Le magistrat acceptait le changement accompli, à condition que le nouveau règne ne modifiât en rien les habitudes du corps et de la population dont il défendait les intérêts.

Le 5 décembre 1851, le préfet du Nord annonçait qu’il avait suspendu les demandes d’adhésion écrites qui avaient rencontré un accueil des plus réservés[24]. L’attitude de la magistrature n’était pas sans inquiéter le gouvernement. « Les membres des tribunaux, les juges, écrivait le préfet des Deux Sèvres, sans faire une opposition ouverte, à l’exception du Vice-président Clerc-Lasalle qui ne parle que d’illégalité et de résistance, sont restés dans une réserve blâmable. Presque tous sont d’un caractère très faible. Ils prennent leur opposition, qui, à cause de leur inamovibilité, ne compromet pas leur position, pour une manifestation qui est aux yeux de la population la preuve de leur indépendance[25]. »

Le tribunal de commerce d’Evreux, requis de donner son adhésion, donna cette fière réponse : « Attendu que les dites pièces n’émanent d’aucune autorité judiciaire ou administrative ; attendu que le Tribunal est avant tout gardien des lois, et qu’un tribunal. électif ne peut avoir avec l’autorité administrative de relations autres que celles établies par une loi et des dispositions spéciales ; par ces motifs, le Tribunal déclare refuser l’adhésion qui lui est demandée, maintenir le respect de son indépendance et se placer sous la protection des magistrats dont il relève[26]. »

En communiquant au gouvernement cette protestation, le Procureur général exprimait l’espoir que de pareilles résistances ne pourraient plus se reproduire, car les adhésions ne seraient plus demandées, et il ajoutait : « Je vais me concerter avec le commandant de l’état de siège à Evreux pour qu’il soit interdit aux journaux de la localité de rendre compte de ce fait. »

Malgré tous les efforts de l’administration, ses tentatives d’avoir pour soi un semblant d’approbation populaire aboutissaient à un échec. A Paris, en dépit de la panique qu’avait causée la répression sanglante de la résistance, le flottement de l’opinion était grand. L’accueil fait à la Commission dite consultative, que le Président avait instituée le 2 décembre, par les candidats désignés pour y siéger, en était la preuve. C’est au milieu du désarroi moral causé par l’hostilité évidente que rencontrait le coup d’Etat qu’étaient arrivées les nouvelles de la résistance dans les départements.

 

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 Sans entrer dans l’étude détaillée de la résistance au coup d’Etat dans les départements, ce qui dépasserait les cadres de notre travail, nous croyons indispensable de rétablir la physionomie véritable des journées de décembre en province. Le spectre des sociétés secrètes empêcha même les hommes comme E. Ténot de distinguer la vérité, car il attribue, au moins dans certaines régions, l’intensité du mouvement à l’action des sociétés à affiliation, et cela notamment dans le Midi.

Mettre la résistance sur le compte des sociétés secrètes, dire qu’elle avait le caractère d’une jacquerie, refaire à l’égard des républicains défenseurs de la Constitution la légende des gardes nationaux sciés vivants ou des insurgés se promenant avec des tickets portant « bon pour le viol d’une femme du faubourg St-Germain », c’était tout naturellement le plan et l’intérêt du gouvernement. Mais, disons-le tout de suite, et cette observation est importante, le gouvernement issu du coup d’Etat ne s’était pas démasqué immédiatement pour affirmer que le mouvement s’était fait contre les anarchistes. Il attendait encore l’effet de l’abolition de la loi du 31 mai 1850. Ce sont les fonctionnaires locaux qui, reprenant le style et le langage des rapports précédents, jugeant à bon droit que les mesures du deux-décembre n’étaient que l’aboutissant logique du système de répression poursuivi contre les républicains depuis juin 1849, continuaient à dénoncer les mêmes ennemis.

Le coup d’Etat qui avait effrayé, et parce qu’il avait effrayé et surpris tout le monde, ne pouvait réussir que s’il avait l’adhésion d’une fraction importante de la population. Les procureurs généraux qui n’avaient pas pratiqué le machiavélisme comme le futur empereur, et peut-être se rendant mieux compte de la réalité, lui signalèrent immédiatement l’élément conservateur comme celui avec qui l’alliance pouvait être le plus facilement conclue. Cette tactique était d’ailleurs la plus conforme à leurs goûts et à leurs habitudes antérieures. Les alliés furent ainsi trouvés. La politique de l’Empereur pendant les premières années du règne devait leur fournir d’amples récompenses. Mais il fallut des satisfactions plus immédiates. Une série de petits coups d’Etat allaient s’accomplir dans les villes, villages et hameaux. Presque partout le suffrage universel et les idées démocratiques avaient appelé au pouvoir des hommes nouveaux, ceux qui avaient osé, suivant le langage des fiches des commissions mixtes, porter atteinte aux « influences acquises. » Les commissions mixtes, les conseils de guerre firent vite rétablir l’équilibre. Là où la lutte entre les différents éléments de la population était vive, le coup d’Etat fournissait l’occasion de vider la conflit. A Clamecy, dès le 3 décembre, le procureur de la République, non seulement décida de faire arrêter et d’incarcérer les chefs les plus influents du parti républicain, mais la liste fut dressée des personnes suspectes à livrer à la justice militaire, liste constituée à l’aide de dénonciations des voisins[27].

C’était également sans attendre des ordres formels du ministère que le procureur général, le préfet et le commandant de troupes s’étaient réunis dans certains départements pour dresser ensemble la liste de proscription[28]. Cette pratique consacrée donna lieu au système des commissions mixtes.

La population républicaine de quelques villes savait bien à quoi elle s’exposait. La résistance fut pour elle une nécessité. Les haines locales les menaçaient des pires rigueurs. Mais malgré cet état d’esprit, la résistance, même dans ces villes, n’était que rarement l’effet d’une combinaison prévue et encore moins le résultat d’un signal donné par les sociétés secrètes. Les organisations existantes fonctionnaient en vue des élections de 1852 : elles purent naturellement fournir des cadres à la résistance, comme tout autre groupement, mais c’était tout. Les rapports des procureurs généraux, dépouillés de leur style conventionnel, fournissent des arguments irréfutables à cette manière de voir.

De l’ensemble de la lecture de ces documents se dégage d’abord et incontestablement cette impression que le gouvernement avait été surpris par le mouvement qui se produisit en province. Le procureur de la Cour d’appel de Nîmes s’attendait si peu à la nouvelle du coup d’État que le 2 décembre il se proposait de partir en vertu d’un congé régulier, tandis que le préfet titulaire du département du Gard, était également absent[29].

Dans le département des Basses-Alpes, l’imprévoyance était également telle que l’insurrection avait pu s’y développer librement jusqu’au 7 décembre et que la journée du dimanche suivant, elle avait gagné tout le département. Les mesures n’avaient été prises que dans certains centres qui s’étaient déjà signalés antérieurement par leur tempérament révolutionnaire et pouvaient servir éventuellement de point de ralliement aux républicains de la région. Ainsi des mesures spéciales furent prises pour Marseille, Lyon, Bordeaux, Limoges et d’autres points qui, par leur proximité avec la frontière, pouvaient être envahis par les républicains exilés se trouvant en Suisse ou en Belgique. « L’autorité, dont l’attention était éveillée d’une manière toute spéciale, écrivait le procureur de la République de St-Flour, depuis quelques jours avait pris ses mesures pour recevoir des dépêches à l’arrivée même du courrier, au milieu de la nuit, à 4 heures du matin[30]. »

Les premières nouvelles, sauf pour les départements voisins de Paris, étaient rassurantes. « Les démagogues manifestent une surprise », voilà comment on caractérisa tout d’abord l’attitude des républicains ; ou encore : « la population, bien qu’un peu émue des nouvelles, se montre fort calme, on pourrait presque dire indifférente[31]. » Mais le mouvement de surprise passé, l’émotion commence à gagner l’opinion publique[32]. Les républicains, et particulièrement les ouvriers, se prononcent ouvertement contre le coup d’Etat, les conservateurs éprouvent un moment d’hésitation ; le rétablissement du suffrage universel qu’ils ne désiraient nullement leur inspire de vives inquiétudes. C’est alors qu’un marché intervient entre les représentants de l’autorité et le parti de l’ordre. Le 4 décembre, le procureur de la Cour d’appel de Nîmes écrit à Paris : « un langage trop élogieux à l’égard du président eût provoqué une explosion, tant chez les blancs que chez les rouges. Le peuple commence déjà à comprendre que son intérêt est de soutenir Louis Napoléon… Je dis tout haut et partout que la France n’a à choisir aujourd’hui qu’entre Louis Napoléon et la dictature d’une Convention dominée par la Montagne. La chose est si évidente qu’elle a touché les esprits les plus prévenus ; les plus hostiles finissent, tout en blâmant le Président, par dire que nous sommes perdus s’il échoue dans son entreprise[33]. » Dans d’autres villes, les conservateurs demandent à l’administration des gages positifs qui se traduisent sous la forme que nous signale le procureur général de la Cour d’appel de Riom. Après avoir constaté qu’à Riom règne la tranquillité la plus parfaite, il poursuit dans les termes suivants : « Un certain nombre de citoyens honorables se sont rendus chez moi et m’ont demandé si j’approuve qu’une réunion d’hommes d’ordre ait lieu pour s’entendre sur les moyens de résistance en cas d’attaque de la part de la démagogie. Non seulement j’ai répondu que j’approuvais la mesure, mais j’ai envoyé à la réunion mes deux substituts en les priant de déclarer que mon premier avocat général… tenait à être inscrit sur la liste et que, moi-même, je serais très empressé le cas échéant, de me mettre à leur tête, le fusil à la main[34]. »
 


[1] En dehors des ouvrages imprimés que nous citons, dont ceux surtout de Ténot et les correspondances du Journal•de Genève, nous avons utilisé particulièrement les documents inédits tirés des Archives nationales et des Archives du ministère de la Justice dont les cotes seront indiquées dans la suite.

[2] Louis Bonaparte fut également mêlé — le fait est presque ignoré — à la vie des sociétés républicaines en France.

Il suivit avec intérêt les événements résultant de l’application de la loi de 1834 sur les sociétés sécrètes. D’après une note trouvée par H. Fazy dans les documents de James Fazy, en apprenant la nouvelle de l’insurrection lyonnaise, le futur auteur du coup d’Etat de 1851 se rendit à Genève avec l’intention de se jeter dans la mêlée. Il demanda à Fazy de le tenir au courant des événements de Lyon. Au cours de la conversation qu’il avait eue à ce propos avec ce dernier, il l’assura qu’il n’avait nullement l’intention de se présenter comme prétendant, mais que son seul but était, disait-il, de fournir au peuple français l’occasion de se prononcer sur son gouvernement. Fazy garda scrupuleusement le secret sur cet entretien et en emporta l’impression que Napoléon se ralliait définitivement à la forme du gouvernement républicain. En 1836, il l’aida dans la préparation de l’affaire de Strasbeurg (V. H. Fazy, James Fazy, 1887, Genève, p. 92).

[3] V. sur ce point l’ouvrage de Fazy, déjà cité, p. 242, où se trouvent relatées quelques démarches faites, d’ailleurs sans succès, par J. Fazy, de passage à Paris, en vue de rapprocher les républicains de Louis Bonaparte. Constatant l’échec de l’une d’elles, le Président la souligna dans ces termes : « Les républicains me plantent là, il faut pourtant que je gouverne avec quelqu’un. »

[4] V. J. Richard, op. cit., p. 221.

[5] M. Barbier, dans un livre intitulé Trois passions, donne des détails sur ce dernier qu’il avait connu et qu’il a caractérisé dans les termes suivants : « Ce qu’il est rare de rencontrer, c’était le caractère moral du héros du drame, c’était ce profond sentiment de justice qui en faisait le fond, cet ardent désir du bien, de l’humanité qui occupait sans cesse le coeur et l’âme d’un pauvre ouvrier et le portait, sans croyance religieuse, sans espoir de récompense, à sacrifier son temps, son bonheur et son existence elle-même au triomphe de l’idée. »

[6] Bilan de l’année 1868, p. 143.

[7] Les correspondances parisiennes du Journal de Genève confirment cette appréciation des événements de décembre. Sur la journée du 1er décembre, nous y lisons : « Le premier effet du coup d’Etat a été la stupeur et l’inquiétude. Le peuple se groupait autour des affiches mais ne les déchirait pas. Ce n’est que plus tard dans la journée que l’on a commencé à les arracher dans plusieurs endroits et surtout dans les faubourgs…

Beaucoup d’ouvriers achètent le numéro de la Patrie qui a paru à deux heures et ils y cherchent avec avidité les noms des généraux et représentants arrêtes. Les ouvriers paraissent surpris de voir dans la liste des personnages envoyés à Vincennes MM. Greppo, Miot, Nadaud, Valentin. » (Supplément du Journal de Genève du 4 décembre 1851.)

Sur la journée du 2 décembre : « L’agitation commence à se répandre parmi les ouvriers des faubourgs. Depuis 10 heures tous les ateliers sont fermés, et l’irritation, la menace, l’inquiétude respirent dans les conversations. Quatre heures : Je viens de parcourir le faubourg Saint-Antoine, l’agitation grandit en même temps que la masse du peuple s’y accumule, mais les mesures me paraissent si bien prises qu’il me semble infiniment probable que personne ne bougera. » 3 décembre, 1 heure : « Depuis ce matin, l’agitation était intense dans le faubourg Saint-Antoine où 60 représentants montagnards s’étaient réunis. Des masses considérables de troupes ont été dirigées sur ce point. Partout sur leur passage elles étaient accueillies aux cris de Vive la République, auxquels les soldats répondaient par celui de Vive l’Empereur !… »

V.. Journal de Genève du 5 décembre 1851.

[8] Bilan de l’année 1868, compte-rendu du livre de Ténot, Paris en décembre 1851, p. 140. V. aussi M. Berthelot, Préface aux Etudes politiques de J.-J. Clamageran, 1904 — V. Levasseur, dans la Révolution Française, février 1905, dirigée par M.Aulard. sur l’Ecole normale au coup d’Etat.

[9] Ténot, Paris en décembre 1851, 1868, 4e éd., p. 73.

[10] V. Ténot, op. cit., p. 78

[11] Ténot, op. cit., p.69

[12] Ténot, op. cit., p. 69-70.

[13] Ténot, op. cit., p. 84

[14] Ténot, qui cite M. Mayer très favorable au coup d’Etat, p. 92.

[15] Ténot, op. cit., p. 93.

[16] Les massacres de Montmartre furent précédés de charges de cavalerie analogues racontées par le capitaine Mauduit et confirmées par Ranc qui en fut le témoin. Bilan de l’année 1868, p. 141. — Ténot, op. cit., p. 80 et suiv. Eugène Pelletan les rappelle également dans ses souvenirs sur les journées de décembre (V. la Tribune, septembre 1868, passim.) Henri Lefort, qui avec Benjamin Raspail avait essayé de grouper autour de lui quelques ouvriers le 3 décembre, m’a rapporté ce détail curieux que les soldats avaient reçu l’ordre de coucher en joue et de tirer en courant, pour ne pas être exposés à entrer en colloque avec les défenseurs des barricades…

[17] Ténot, op, cit., p. 79.

[18] A. M. J., Paris, 442 p.

[19] A. M. J., dossier déjà cité, Paris, procureur de la Cour d’appel de Paris, 6 décembre 1851.

[20] A. N. F. III, Nord, 6. Rapport du Préfet du 5 décembre 1851.

[21] Renseignements fournis par M. Deroisin, ancien maire de Versailles. Les votes des militaires sont indiqués dans un très petit nombre de rapports se trouvant aux Archives nationales ; V. p. e. le rapport du préfet du 6 décembre, A. N. F. III. Haute-Vienne, 4. Dans l’armée, qui avait voté dans les 48 heures après le 2 décembre, le résultat avait été, malgré le régime de terreur, 303.290 « oui » et 37.359 « non » ; 3.626 électeurs militaires s’étaient abstenus. Pour l’armée de mer, le relevé fournissait 15.974 « oui » et 5.128 « non » ; 186 marins s’étaient abstenus.

[22] A. N., id., Haute-Vienne, 4.

[23] A. M. J. Cour d’appel de Nîmes, 4 décembre 1851, p. 440.

[24] A. N., id. ; Nord. 6, Rapport du Préfet du 5 décembre 1851.

[25] A. M. J., Parquet de la Cour d’appel de Paris, dossier cité, rapport du 14 décembre 1851.

[26] A. M. Cour d’appel de Rouen, du 7 décembre 1851. La protestation est datée du 5 décembre 1851. Elle porte les signatures suivantes : Verney, président ; Aline, juge suppléant ; Flaux juge ; Papon, juge suppléant.

[27] Dans son réquisitoire du 13 février 1852, le commissaire du gouvernement reconnaît le bruit des arrestations et des exécutions projetées comme la cause de l’insurrection.

[28] On verra dans la Revue du 15 décembre 1904, p. 1 et suiv., le modèle des projets de décision rédigés par des procureurs généraux seuls.

[29] A. M. J.; Rapport du procureur général de la Cour d’appel de Nîmes, déjà cité.

[30] A. .M. J. ; Parquet de la Cour d’appel de Riom du 4 décembre 1851.

[31] A. M. J. ; Cour d’appel de Nîmes, le 3 décembre 1851.

[32] Charles Seignobos, ancien représentant à l’Assemblée nationale notait ainsi ses impressions après le coup d’État (département de l’Ardèche) :

« 3 déc. Dépêche télégraphique annonçant un coup d’Etat à Paris… Emotion, inquiétude…

4 déc… Nuit très agitée… Arrestation des généraux…

5 décembre… Nuit excessivement agitée : hallucinations politiques absence de journaux sauf les Débats…

6 déc… Commencement de résistance à Paris.

7 décembre. Les Débats… insurrection à Paris… Excitation générale. On s’est battu à Paris… Demande d’adhésion écrite aux fonctionnaires… 8 déc… Toujours nuit agitée… Les courriers n’arrivent pas… Espérance mêlée d’inquiétude… Arrivée des courriers de Paris… 2 heures… La poste envahie… L’insurrection comprimée… 9 déc. Bruit de troubles à Nîmes et dans le Midi… 11 déc. Nuit excessivement agitée ; rêve d’arrestation une partie de la nuit… Point de lettre de Paris. Inquiétude extrême… 12 déc… Nuit horriblement agitée…        Inquiétude affreuse… 17 déc… Nuit affreuse… Tous les républicains arrêtés partout… Projet de fuite… 21 décembre: Quelque temps au bureau ,électoral… indifférence des électeurs… abstentions nombreuses… Sur 710 électeurs, 211 votants, 184 oui et 27 non.

(d’après, un agenda inédit qui m’a été communiqué par M. Charles Seignobos; son fils, professeur à la Sorbonne.)

[33] V. A.. M., ibid.

[34] A. M. J., Cour d’appel de Riom, du 4 décembre 1851, 410 p.