HISTOIRE DES CRIMES DU 2 DÉCEMBRE

HISTOIRE DES CRIMES DU 2 DÉCEMBRE

 Victor Schoelcher

Bruxelles, chez les principaux libraires, édition considérablement augmentée, 1852

tome I

Chapitre I

II :

Résistance de l’Assemblée

La minorité

Barricade du faubourg Saint-Antoine ; proscription de quatre-vingt-trois représentants du peuple.

§ 1

 

Les membres de la Montagne ne songèrent pas, en général, à se rendre à l’Assemblée, ils jugèrent qu’elle deviendrait facilement ce qu’on appelle une souricière, en admettant qu’ils pussent y pénétrer ; ils ne crurent pas bon non plus de se rallier à la majorité au 10e arrondissement, cela soit dit sans aucune espèce de blâme, ni formel ni implicite, pour ceux de nos amis qu’on y a vus. En de pareilles surprises et lorsque l’on a si peu le temps de réfléchir, chacun puise sa résolution dans l’inspiration du moment. Plusieurs ont très-bien pu juger cette direction utile, afin de ne pas diviser l’Assemblée et de donner à la résistance parlementaire l’appui de l’unanimité de la représentation nationale. Pour le plus grand nombre d’entre nous, ils avaient une répugnance invincible à agir de concert avec les hommes auxquels ils reprochent le désarmement du peuple après juin 1848, l’infâme et lâche décret de la transportation sans jugement, l’exécrable guerre de Rome, la loi du suffrage restreint enfin, toutes les mesures législatives qui facilitèrent le coup de Jarnac présidentiel par la ruine des libertés. Ils pensèrent, en outre, que se joindre à la majorité serait fatalement se condamner à suivre ses impulsions, s’enlever tout crédit auprès du peuple ; que d’ailleurs la majorité, par sa nature, ne pouvait songer qu’à une défense régulière ou se perdrait avec elle, puisque l’armée trahissait ; qu’il fallait donc chercher tout son appui dans le peuple.

Sans aucun doute, la répugnance des Montagnards eût cédé si leur union avec la majorité eût pu sauver la république ; mais pour la sauver, pour combattre un gouvernement en insurrection, il fallait recourir à toute l’énergie révolutionnaire. Quel concours pouvions-nous trouver dans les hommes de forme, qui redoutaient le peuple autant qu’ils s’en été fait haïr ?

La Montagne et l’opposition radicale cherchèrent donc à se réunir à part pour aviser. Dès le matin, beaucoup d’entre nous étaient allés du côté des faubourgs, sur lesquels ils comptaient pour une résistance par les armes. On se rencontra et l’on se donna un premier rendez-vous chez un homme dévoué, le citoyen Coppins, rue Blanche, Chaussée-d’Antin. Trente ou quarante membres s’y trouvèrent à midi. Plusieurs dirent : « Descendons immédiatement dans la rue, avec nos écharpes, et commençons le combat. » C’était peut-être le meilleur parti à suivre, quoi qu’il en pût arriver. Cependant, d’autres objectèrent, avec une grande force de raison, que les faubourgs n’avaient pas eu le temps de saisir le sens des placards et la perfidie qui se cachait sous la restauration apparente du suffrage universel ; qu’il faut toujours, à une population comme celle de Paris, un peu de temps pour se préparer à la bataille ; que la première chose à faire, c’était d’éclairer le peuple par une proclamation de ses représentants. Cet avis prévalut. On ne voulait d’ailleurs prendre encore aucune résolution, parce qu’on ne se jugeait pas assez nombreux. —Nos habitudes démocratiques, notre respect pour la volonté commune, notre crainte toujours éveillée d’engager la majorité par une décision de la minorité, sont des sentiments respectables, mais regrettables dans ces occasions périlleuses. Par crainte du blâme des absents, on n’agit point, et chaque moment qui passe est perdu pour le salut.

Malgré l’avis d’attendre un rendez-vous général, pris, rue de la Cerisaie, pour quatre heures, on adopta l’idée d’une proclamation au peuple. Il fallait compter avec la difficulté de trouver une presse, et il était impossible que l’unanimité des républicains n’approuvât pas la Montagne de se mettre tout d’abord en relation avec le peuple, de lui signaler le danger, de l’appeler aux armes. Le citoyen Victor Hugo qui, depuis le premier jusqu’au dernier jour, n’a pas un instant manqué à la résistance, rédigea sur-le-champ la proclamation suivante :

 

AU PEUPLE ET A L’ARMEE.

 

« Louis-Napoléon Bonaparte est un traître.

Il a violé la Constitution.

Il s’est lui-même mis hors la loi.

Les représentants républicains rappellent au peuple et à l’armée les articles 68 et 110 de la Constitution ainsi conçus :

Article 68. Toute mesure par laquelle le président de la république dissout l’Assemblée, la proroge, ou met obstacle à l’exercice de son mandat, est un crime de haute trahison. Par ce seul fait, le président est déchu de ses fonctions, les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance.

Article 110. L’Assemblée constituante confie la défense de la présente Constitution et les droits qu’elle consacre, à la garde nationale et au patriotisme de tous les Français.

Le peuple désormais est à jamais en possession du suffrage universel, le peuple qui n’a besoin d’aucun prince pour le lui rendre, saura châtier le rebelle.

Que le peuple fasse son devoir, les représentants républicains marchent à sa tête.

Vive la république, vive la Constitution, vive le suffrage universel ! »

 

Chacun s’empressa de donner son nom, et un manuscrit fut remis à deux jeunes gens non représentants qui assistaient à la réunion ; ils savaient où trouver une presse, et promirent d’apporter trois ou quatre mille exemplaires au rendez-vous pris pour quatre heures.

Inutile de donner les noms de ceux qui signèrent. Les absents pour une cause involontaire seraient jaloux à juste titre.

La réunion de la rue de la Cerisaie, chez notre ancien collègue de la Constituante, le citoyen Beslay, a été la plus nombreuse de toutes. On y ouvrit l’avis de s’ériger en convention, mais cette idée fut repoussée. La très-grande majorité ne voulait de dictature d’aucun genre. L’opinion générale fut que les représentants républicains avaient un devoir à remplir, celui de se répandre dans la ville pour se mettre à la tête de la résistance et la provoquer s’il était nécessaire.

La délibération était à peine ouverte depuis une demi-heure, qu’on fut averti de l’approche d’un corps de troupes et de sergents de ville. Les Montagnards tenaient à n’être pas pris. Dans cet espoir que l’apparition de leurs écharpes sur les barricades pourrait enlever le peuple, ils voulaient rester libres ; afin de tenter cette chance des armes, ils ne voulaient pas trouver sous les verrous un refuge qui les enlevât au devoir de la lutte. Ils furent donc obligés de se disperser après avoir eu soin de prendre un nouveau rendez-vous pour le soir, à neuf heures, chez un de leurs collègues, quai Jemmapes.

D’autres réunions restreintes, plus ou moins nombreuses, se tinrent dans la journée sur différents points, mais elles furent dissoutes de la même manière.

Jamais les représentants ne purent se rassembler seuls : il y avait toujours des étrangers au milieu d’eux. C’est encore un des inconvénients et tout à la fois des avantages de nos moeurs démocratiques, que personne ne se reconnaisse le droit de parler et d’agir pour les autres, que les soldats veuillent avoir part aux délibérations des capitaines. Les Montagnards ne se crurent jamais permis de s’isoler ; parmi les citoyens qui se joignirent à eux, il se glissa nécessairement des mouchards. La police ne manquait jamais d’être instruite immédiatement de nos résolutions.

Il fut aisé pour chacun de remarquer, en arrivant quai Jemmapes, que la maison était surveillée et pouvait être cernée en un clin d’oeil par la brigade Marulaz, campée tout à côté, place de la Bastille, au pied même de la colonne de Juillet, ce triomphal mausolée des héros de la liberté !

Les premiers arrivés quai Jemmapes jugèrent sagement que l’on ne pourrait jamais ainsi obtenir une action centrale, une direction indispensable ; ils nommèrent un comité de résistance chargé d’aviser aux meilleurs moyens de défendre la république menacée, et se retirèrent. Ce comité, choisi parmi les membres présents, était composé des citoyens Carnot, Deflotte, J. Favre, V. Hugo, Madier-Montjau et Michel (de Bourges). Ils s’adjoignirent le citoyen Schoelcher dans une nouvelle réunion qui eu lieu à minuit, rue Popincourt, chez le citoyen Cournet. Nous ne craignons pas de donner ces divers noms ; ils ont été trop en évidence pour qu’une dernière publicité puisse les compromettre.

Rue Popincourt, on fut unanimement d’avis qu’il fallait en venir aux mains. Les ouvriers avaient été toute la journée froids, silencieux, réservés. Nous avons expliqué déjà les motifs de l’état d’expectative dans lequel ils se tenaient.

Quelques-uns, néanmoins, avaient dit que les faubourgs donneraient si les représentants se montraient. Les représentants résolurent de se transporter au milieu même du peuple, afin de se mettre à sa disposition. En conséquence, ils prirent rendez-vous pour le lendemain matin, huit heures, à la salle Roysin, café socialiste du faubourg Saint-Antoine. Ils n’avaient aucun plan déterminé, mais le dessein bien arrêté de prêter l’influence des écharpes parlementaires au soulèvement de la population, de se mettre à la tête du peuple et de livrer bataille.