Bleu charette, une pièce de théâtre sur 1851

bulletin numéro 9, avril/mai 2000

Bleu charrette, une pièce de théâtre sur 1851

par Claire Frédéric

 

«Comment et pourquoi en êtes-vous venue à écrire une pièce ayant pour sujet l’insurrection bas-alpine contre le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte ?» m’a-t-on souvent demandé, croyant peut-être que cette question allait me prendre au dépourvu. Mais il m’a toujours été aussi facile de répondre car rien des étapes du long cheminement intérieur qui me conduira à mettre en chantier l’écriture de Bleu charrette, n’est sorti de ma mémoire.

A l’origine de mon intérêt pour cette page d’histoire provençale flambe en terrain nu le roman de Luc Villette Et la montagne fleurira ce qui prouve, si besoin en est encore, que la création tient beaucoup de la réaction en chaîne et qu’au surgissement d’œuvres nouvelles est vital le terreau des oeuvres passées.

Tombé par hasard entre mes mains, il y a quelques vingt cinq ans, alors que Manosque était devenue depuis un certain temps déjà ma ville d’adoption, le livre de Luc Villette me fit découvrir l’existence même des événements qui avaient bouleversé le Midi un siècle plus tôt, événements que n’ignorent pas, bien sûr, les provençaux de souche ou les érudits Cette révélation me plongea dans l’étonnement. Si les manuels d’histoire de France que j’avais étudiés, lycéenne, avaient fait mention de cet épisode historique régional, ils n’avaient pas dû insister en tout cas sur leur importance qui est de portée nationale : je n’en avais du moins conservé aucun souvenir. Quant aux livres de Jean Giono, lus précédemment avec passion, ils n’en faisaient aucune relation ! Luc Villette donna donc tout à coup à la Provence bucolique une épaisseur historique exaltante et une dimension socio-­politique tout à fait propre à alimenter le moulin de mes préoccupations personnelles. Et le livre refermé, s’était installé dans mon esprit le sentiment d’avoir à réparer une injustice envers un pays que j’avais cantonné dans ses apparences, d’avoir à faire une publicité aussi large que possible à son passé glorieux tant d’autres, étrangers à ce pays comme moi, devaient se trouver en défaut ! Mais j’en restais là, requise par d’autres nécessités, et demeurai donc longtemps encore dans l’ignorance de tous les écrits traitant de 1851. De la pièce de théâtre Lo Cop d’Estat que Gaston Beltrame avait fait représenter !

Ce ne fut qu’en 1980, au cours des recherches qui m’ont permis de cerner la personnalité de Lazarine de Manosque[1]que la petite graine semée par l’auteur de Et la montagne fleurira fit une poussée décisive. La vie de la poétesse, née en 1848, avait eu pour toile de fond l’insurrection bas-alpine, la répression et tout le règne de Napoléon III qui s’en était suivi. Etudier cette période m’apparut alors impératif et je me mis à lire sans débrider autant d’ouvrages que possible sur le coup d’Etat, sur ce qui avait précédé et ce qui en avait découlé : l’expédition de Rome, la poursuite de la conquête de l’Algérie, la guerre de 1870, la Commune! En prenant ces notes qui par la suite me seraient si précieuses ! «Plantaren la farigoulo », me disais-je, « Arrapara ».

Persuadée que le père de Lazarine Nègre, ardent républicain, avait dû faire partie de la troupe conduite vers Digne par Joseph Buisson, maire de Manosque, j’entrepris parallèlement le dépouillement d’un certain nombre d’archives locales et départementales afin de trouver confirmation de ce que j’imaginais. Cette quête fut infructueuse mais au passage, au milieu de vieux journaux, j’avais découvert les merveilleux appels du Comité de Résistance bas-alpin et dès lors l’idée de les faire proclamer sur une scène par la bouche de comédiens se fit jour pour définitivement s’implanter.

Lazarine de Manosque, happée par le mouvement félibréen qui a cependant soutenu sa plume, avait abandonné en se mettant à écrire en provençal le thème républicain qui traverse ses premiers poèmes en français. Le brusque silence de mon héroïne, dû au principe fallacieux de Frédéric Mistral : «Qui tient sa langue tient les clefs de ses chaînes », aurait pu me dévoyer. Or, tout au contraire ce silence avait aiguisé ma curiosité pour l’histoire de la Provence et m’avait incitée à approfondir ma connaissance de 1851 afin de mieux appréhender les rapports existant entre littérature et histoire de ce temps. Mais l’heure d’écrire la pièce que je désirais consacrer à l’insurrection bas-alpine contre le coup d’Etat n’avait pas encore sonné. Mes travaux sur Lazarine de Manosque achevés, je m’étais lancée dans l’écriture de la pièce On piégera la sauvagine inspirée par les Glanes et souvenirs du Haut-Pays de Pierre Girardot et montée en 1987 par le théâtre de Haute-Provence. Je conservais cependant, chevillé à l’âme, le désir de faire connaître l’épopée bas-alpine et, en 1988, présentai aux services de la création audiovisuelle nationale un projet de dramatique-télé … qui ne fut pas retenu. Puis, je rédigeai un synopsis d’une pièce de théâtre pour laquelle je demandai une aide à l’écriture dans le cadre des subventions accordées pour la célébration du Bicentenaire de la Révolution : les insurgés bas-alpins qui chantaient la Marseillaise en se rendant à Digne n’étaient-ils pas en quelque sorte les héritiers de 1789 ? Nouveau refus. Ces projets qui n’aboutirent pas constituèrent toutefois l’ossature de la pièce qui existe aujourd’hui et tous deux portaient le titre de Bleu charrette ! … Bleu charrette parce que cette couleur si particulière dont étaient peintes les charrettes d’autrefois m’avait semblé symboliser tout autant le ciel d’hiver provençal que l’espérance contenue dans l’insurrection de 1851, en dépit de son échec final.

 

Comme on finit toujours par surmonter les désappointements, j’écrivis ensuite trois autres pièces avant de me décider enfin, en 1995, à développer celle que je rêvais d’écrire depuis si longtemps, en enracinant ses protagonistes dans le milieu des paysans vivants plus particulièrement de la culture de l’olivier. L’arbre tutélaire de Provence, immortel, parce qu’il resurgit de ces vieilles racines, me paraissait symbolique à son tour de cette espérance en un monde plus juste qui renaît toujours aussi avec exigence et qu’il appartient de sauvegarder à la veille du XXIe siècle. «La bôna, la sociala … » république démocratique que voulaient les insurgés de 1851 n’est-elle pas effectivement encore à construire ? Pour s’en convaincre, il n’est que de songer aux millions de chômeurs de par le monde qui se voient exclus d’une vie normale, aux 250 millions d’enfants qui travaillent sur notre planète terre quand ils devraient jouer ou étudier, aux femmes du Pakistan, de l’Inde et d’ailleurs qui souffrent sous le harnais. S’ils pouvaient revenir ceux qui se soulevèrent à l’annonce du Coup d’Etat de décembre 1851, ils nous feraient certainement remarquer que nous avons avancé à une incroyable lenteur sur la route du progrès social et que l’égalité inscrite dans la Constitution française ou la Déclaration Universelle des Droits Humains a conservé un caractère plus virtuel que réel.

 

Avancer ces réflexions, c’est éclairer plus précisément les motivations qui m’ont poussée à écrire cette pièce. Car au-delà du plaisir qu’elle espère pouvoir offrir aux spectateurs, elle vise à faire naître en chacun d’eux des réflexions du même ordre… à condition, bien évidemment, que l’écriture ne se soit pas trahie elle-même. Et que la pièce soit représentée ! On réduirait donc abusivement Bleu charrette à un simple devoir de mémoire, si l’on ne ressentait pas que c’est de présent et d’avenir qu’elle parle et pas seulement alors aux Provençaux.

 

A propos de l’actualité en somme des événements de 1851 et de l’effervescence que suscite autour d’eux l’association 1851-2001, je me demande s’il n’y aurait pas une nouvelle piste à ouvrir afin d’étudier la répression bonapartiste en direction des femmes? J’ai eu récemment l’occasion de lire, dans le n044 de «Manière de Voir » du Monde Diplomatique, dans l’article de Agnès Callamand : «Femmes, le mauvais genre ?» l’entrefilet suivant : «La loi vint leur interdire de prendre part à des activités politiques ou d’assister à des réunions abordant ces questions ». On imagine aisément le frein que cela fut sur le chemin de leur participation aux destinées du pays, la lourdeur du handicap à remonter ! A l’heure où l’on discute en France du bien-fondé d’une loi sur la parité politique, il semble qu’une telle étude pourrait être de nature à éclairer quelque peu le débat.

 

Claire Frédéric

 

 



[1] Numéro 93 de la revue Alpes de Lumière