Récit d’un transporté

page mise en ligne le 21 mars 2026

 

Récit d’un transporté

par Léonce Rouffet (1870)

 

Dans l’Allier, comme dans 28 départements, des républicains ont pris les armes pour résister au coup d’État, affrontant même les gendarmes à Lapalisse : il y eut des blessés, un gendarme fut tué et le sous-préfet de Lapalisse fut capturé[1]. La répression fut importante : 852 personnes arrêtées.

 

Léonce Rouffet n’était pas de cette prise d’armes : la ville de Montluçon était restée calme. Comme dans bien d’autres localités de France, les auteurs du coup d’État en profitèrent pour se débarrasser des militants républicains sous l’accusation d’appartenance à une société secrète.

Rouffet fut donc condamné par la commission mixte de l’Allier à la déportation en Algérie car : « Membre des sociétés secrètes. Propagandiste ardent. Meneur dangereux. »

 

Entre le 18 février et le 9 mai 1870, Le Rappel[2] publie en feuilleton Récit d’un transporté, par Léonce Rouffet.

Ce texte a été édité en 1981 par Fernand Rude[3], à partir d’un manuscrit lithographié en quelques exemplaires[4].

Nous avons transcrit ici la version publiée par Le Rappel. (Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)

 

Sauf indication contraire, les notes ont été rédigées par Frédéric Negrel, avec pour sources les bases établies par Jean-Claude Farcy et Rosine Fry, Poursuivis à la suite du coup d’État de décembre 1851, LIR3S (Université Bourgogne Europe), 2013, et Inculpés de l’insurrection de Juin 1848, LIR3S (Université Bourgogne Europe), 2012 ; ainsi que Denise Devos, La Troisième République et la mémoire du coup d’état de Louis Napoléon Bonaparte, Paris, Archives Nationales, 1992.

 

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[18 février 1870]

 

RÉCIT D’UN TRANSPORTÉ

PRÉFACE.

 

Ce récit n’est pas un roman fait à plaisir, mais une histoire racontée d’après des notes écrites et prises sur le fait : aussi peut on y voir l’histoire de la transportation en général en Afrique, car j’en ai parcouru toutes les phases.

On verra comment des hommes honnêtes, dont le seul crime avait été de défendre, au péril de leur vie, les lois violées, et le seul tort d’être vaincus, ont été traités comme des malfaiteurs et des forçats que l’on obligeait à travailler sous un soleil de plus de 50 degrés de chaleur, ce qui, pour la plupart, était une condamnation à mort, et ceux qui s’y refusaient étaient encore persécutés dans leur persécution.

Sur environ douze mille, chiffre auquel j’estime le nombre des transportés en Afrique[5], à la suite du coup d’État de 1851, je suis convaincu qu’il en est mort sur place au moins quatre mille.

Quant aux fièvres ou autres maladies, je ne crois pas qu’il y en ait plus de un sur mille qui en ait été exempt, car tous ceux que j’ai vus, et j’en ai vu beaucoup, ont été plus ou moins malades.

Si le prisonnier de Ham avait été traité de la sorte, il ne serait pas empereur aujourd’hui.

 

I

AVANT LE COUP D’ÉTAT.

Je suis né en 1825[6], à Montluçon, dans le département de l’Allier. Mon père est mort en 1830, laissant ma mère veuve avec deux enfants : mon frère âgé de douze ans, et moi âgé de cinq.

Ma mère ne voulut jamais se remarier, et elle se consacra à notre éducation. Elle fit tous les sacrifices possibles pour nous élever convenablement, et nous donner de l’instruction. Elle nous mit au collège, lorsque nous fûmes en âge, mais mon frère n’y resta que quelques années, préférant la profession d’armurier. Ma mère l’envoya alors à Saint-Étienne, apprendre son état, et il y resta plusieurs années.

Quant à moi, je restai au collège, mais arrivé en rhétorique, je me dégoûtai des études, et j’entrai dans l’administration des ponts et chaussées[7].

Comme notre mère nous chérissait beaucoup et qu’elle avait confiance en notre caractère, elle nous laissait agir à notre volonté, sans nous contrarier, sans nous faire de graves reproches sur nos actions, nous reprenait avec douceur sans jamais nous violenter. Il est vrai que nous n’avons jamais abusé de notre liberté, et nous avions tant de vénération et de tendresse pour notre mère, que nous évitions tout ce qui aurait pu lui faire de la peine.

Lorsque mon frère eut fini son apprentissage, et fait ce qu’on appelle son tour de France, il vint se fixer au pays, et se maria quelque temps après.

Comme je gagnais alors pour me suffire, ma mère se retira, en 1846, à la campagne, dans sa propriété de Vasenton, située à huit kilomètres de la ville, et je restai, pour ainsi dire, seul et livré à moi-même, car je pris une chambre et ma pension en ville.

Étant au collège, j’étudiais avec émotion l’histoire grecque et romaine, et j’admirais le courage et le dévouement de ces fiers républicains qui sacrifiaient tout à leur patrie. Je regrettais alors de n’avoir pas vécu de leur temps, pour les imiter ; mais depuis, je les voyais égalés, et même surpassés, par nos pères de 1789 et de 1793, ces géants qui ont eu à lutter contre plus de quinze siècles d’ignorance et de superstition, et qui les ont vaincus.

J’admirais la sublime devise républicaine : Liberté — Égalité — Fraternité, avec laquelle il n’y aurait plus de despotisme possible, ni de guerre, ce fléau cent fois plus terrible pour l’humanité que toutes les épidémies réunies. Les peuples, au lieu de se traiter en ennemis, se considéreraient comme des amis et des frères, au lieu de perfectionner les moyens de destruction, ils amélioreraient leur bien-être. Alors il n’y aurait plus qu’un seul peuple, le genre humain, et qu’une seule patrie, le monde entier !

A l’avènement de la République, en 1848, je sentis un feu étrange me parcourir les veines, et je respirai avec bonheur l’air de la liberté. Je crus, dans mon enthousiasme, que le règne des abus allait finir pour faire place à la justice, et qu’un nouveau monde allait surgir, mais je fus bientôt cruellement déçu, car la réaction marcha à grands pas.

Comme je manifestais hautement et publiquement mes sentiments républicains, je fus signalé comme dangereux et révoqué de mes fonctions la même année.

Je me retirai alors à la campagne, près de ma mère qui ne me fit aucun reproche sur ma disgrâce, et je restai près d’elle jusqu’en 1851.

Au commencement de mai 1851, un de mes amis politiques, le citoyen Dessagne[8], ex commissaire de la République, qui était retiré à sa campagne, me fit demander si je voulais être le précepteur de ses enfants qui étaient au nombre de six, trois garçons de 16, 13 et 11 ans et trois filles de 9, 7 et 5 ans.

Comme je n’avais alors rien à faire, j’acceptai, et je fus considéré comme étant de la famille. Je consacrai tout mon temps à l’instruction de ces charmants enfants, prenant seulement un dimanche ou deux par mois, pour aller embrasser ma mère, qui restait à environ quinze kilomètres de là.

Un jour que je revenais de la voir, avec Emmanuel, l’aîné de mes élèves, des gendarmes arrêtèrent notre voiture, et nous conduisirent chez le procureur de la République.

J’étais d’abord très étonné de notre arrestation, et je ne savais à quoi l’attribuer, lorsque le procureur nous en expliqua la cause. Il nous dit qu’en partant le matin, nous avions rencontré, sur le boulevard, des soldats qui arrivaient de Rome, et que mon élève m’avait dit : — « Voilà des soldats du pape ! » que c’était une insulte à l’armée, et qu’il le condamnait à coucher en prison.

Nous ne pûmes nous empêcher de rire de cette singulière condamnation, et les gendarmes nous escortèrent jusqu’à la prison. Je voulais entrer avec mon élève, et ne pas l’abandonner, mais je n’étais pas compris sur le mandat d’arrêt, et le geôlier ne voulût pas me recevoir. J’embrassai mon élève en le quittant et en lui manifestant mon regret de le laisser seul, mais il me dit qu’il n’avait pas peur.

Je me rendis aussitôt auprès de ses parents, et lorsque je leur racontai l’aventure, ils commencèrent aussi par en rire. Cependant le père, qui prévoyait déjà le coup d’Etat, nous dit : — Ce n’est pas le fils que l’on voudrait tenir, c’est moi ; mais ils ne m’auront pas encore.

Le lendemain matin, je fus avec le père chez le procureur de la République, pour réclamer notre captif, et, après quelques paroles aigres-douces échangées poliment, le procureur fit relâcher l’enfant. Lorsque l’on connut le fait, ce fut une risée générale dans la ville.

Quelque temps après, dans le courant d’octobre, comme nous commencions à déjeuner, toute la famille et moi, nous voyons entrer un homme couvert de sueur, qui annonce à M. Dessagne qu’il y a un mandat d’arrêt contre lui, que des gendarmes viennent pour l’arrêter, et qu’il les devance à peine de quelques minutes pour l’en prévenir.

M. Dessagne se lève de table en disant : « Ça ne m’étonne pas, mais ils ne m’auront pas. » Ils sortent tous les deux par la porte du jardin, et à peine avait-on fait disparaître son couvert, que nous voyons entrer les gendarmes dans la salle à manger.

Mme Dessagne, sans se troubler, demande aux gendarmes ce qu’ils désirent, et ceux-ci lui répondent qu’ils ont besoin de parler à M. Dessagne.

— Monsieur n’est pas ici, leur dit-elle, et si vous avez besoin de lui, vous n’avez qu’à le chercher, car j’ignore où il est.

Les gendarme, déconcertés par le sang-froid de tout le monde, et ne voyant pas d’autre couvert que les nôtres, se retirent sans même faire de perquisition.

Depuis ce jour, je suis resté près de quinze ans sans revoir le citoyen Dessagne, car, après le coup d’État, il est passé en Angleterre, où sa famille est allée le rejoindre.

 

 

II

MES PRISONS EN FRANCE.

Le 4 décembre 1851, Mme Dessagne, qui était sur le point d’accoucher, me pria d’aller prévenir un médecin à Néris-les-Bains, qui est à environ 3 kilomètres de la résidence. En arrivant à Néris, j’apprends le coup d’État ; mais j’avais peine à y croire, en voyant le calme qui régnait en ce moment. N’ayant pas trouvé le médecin, je revins à la maison, et j’étais tellement ému, qu’oubliant toute prudence et la position de cette dame, je lui dis sans réflexion : « Il se passe des choses très graves, Louis Bonaparte a fait un coup d’Etat ; il a dissous la chambre et fait arrêter les représentants pendant la nuit. Il est probable que Paris et les provinces sont en insurrection ».

A cette nouvelle, Mme Dessagne pâlit et faillit se trouver mal (ce qui avança ses couches, et la fit accoucher peu de temps après). Cependant elle eut bientôt retrouvé son sang-froid, et elle me dit : « Je voudrais bien savoir où est mon mari, et ce qu’il fait en ce moment. »

— Il est probable qu’il fait son devoir de citoyen, lui répondis-je, c’est à moi maintenant à faire le mien. Je vais partir pour la ville, et, aussitôt que j’aurai des nouvelles de monsieur, je vous le ferai savoir.

Les trois fils, qui étaient présents, voulaient me suivre pour soutenir leur père, mais je dis aux deux plus jeunes de rester près de leur mère. Quant à l’aîné, je lui dis qu’il était assez grand pour me suivre, ce qui le combla de joie, et nous partîmes tous les deux, après souper, avec chacun un fusil sur l’épaule.

Partis à sept heures du soir, nous arrivâmes à Montluçon vers neuf heures. Nous pensions trouver la ville en insurrection, mais tout était calme. Nous nous rendîmes chez un ami, pour nous assurer de la nouvelle, mais il nous la confirma, en nous disant qu’on était allé prévenir et soulever les campagnes, et que l’on se battrait probablement pendant la nuit ou le lendemain matin.

Nous restâmes toute la nuit sur pied, prêts au moindre événement, mais il n’y fut aucun mouvement, car pendant la nuit, la troupe fit des patrouilles, et la police arrêta tous ceux qu’elle croyait capables de résistance et d’appel aux armes.

Le lendemain matin, voyant que l’on ne se soulevait pas, nous rentrâmes à la maison, mon élève et moi, et je dis à Mme Dessagne, avec tristesse :

— Je ne sais ce qu’il en résultera, mais personne ne bouge, et ceux qui auraient pu le faire sont en prison. Cependant votre mari n’est pas arrêté.

Le même soir, après souper, le vent nous apporte des sons de tambour, et je crois que c’est la générale. « Enfin ! dis je, voilà qu’on se réveille, on bat la générale ! » Nous reprenons nos fusils, et nous voilà partis une seconde fois ; mais en rentrant en ville, nous n’entendons plus rien, tout est calme, et l’on nous dit que ce que nous avons entendu, c’est la retraite des soldats. Nous voilà désappointés une seconde fois, et nous retournons avec chagrin à la maison.

Enfin le 7, dans la journée, ne pouvant plus y tenir, et ne recevant que des nouvelles contradictoires, je me rends seul, et sans armes, à la ville, mais je fus bientôt arrêté dans la rue, en entrant, et conduit devant le procureur de la République.

Aussitôt deux gendarmes sortirent d’un cabinet voisin, et sans me questionner ni m’adresser la moindre parole, le procureur ordonna aux gendarmes de me conduire en prison.

Il paraît que l’on me cherchait depuis plusieurs jours, mais, au lieu de venir chez M. Dessagne, on était allé me chercher chez ma mère, où l’on avait fouillé partout, dans l’espoir de trouver quelque chose de compromettant contre moi ; mais comme il n’y avait rien, les gendarmes en avaient été pour leur peine.

En arrivant à la prison qui est cellulaire, et contient 50 cellules, on me mit au secret, mais je n’y restai pas longtemps, car on ne tarda pas à venir me chercher peur me conduire dans une salle de la prison où se trouvait le juge d’instruction qui me demanda mes nom et prénoms.

— Vous me connaissez bien, lui répondis-je, je suis un enfant du pays, je suis honnête homme, mais je ne veux pas vous dire mon nom, car je ne vous reconnais pas le droit de m’interroger : il n’y a plus ni lois, ni justice, je n’ai donc rien à vous répondre. Vous avez la force, faites de moi ce que vous voudrez, mais je proteste contre mon arrestation.

Le juge et le secrétaire, surpris de mon langage, se regardent entre eux, puis le secrétaire me dit :

— Je vais inscrire votre réponse pour vous la faire signer.

— Je n’ai rien à signer, puisque je n’ai rien à vous dire, et que je ne vous reconnais pas pour mes juges.

— C’est bien, me répond le juge d’instruction, de mauvaise humeur, vous pouvez rentrer dans votre cellule.

Pendant tout le temps que je suis resté dans cette prison, je n’ai plus été interrogé.

Comme les nombreuses arrestations n’avaient pas laissé une seule cellule vide, celle où on me mit était déjà occupée, et je me trouvai avec un de mes amis nommé Gallerand[9].

Étant deux dans la même cellule, nous pouvions nous distraire, mais j’avoue que la prison cellulaire est le plus grand supplice que l’on puisse faire éprouver à un homme. Elle ne devrait être infligée qu’aux plus grands criminels, et si l’on y renferme les condamnés ordinaires, il devrait y avoir des salles de travail et d’étude pour les distraire et les moraliser, et ne les mettre en cellule que pendant la nuit ; car, toujours seul et sans occupation, l’homme ne s’améliore pas : il devient fou, ou il prend la société en aversion, et ne songe qu’aux moyens de se venger.

Le matin, après nous être levés, car nous couchions ensemble, n’ayant qu’un lit étroit pour deux, nous faisions notre chambre, puis nous déjeunions. Le reste de la journée, nous causions ou nous lisions, mais notre plus grande distraction était une correspondance que nous avions établie avec deux dames[10] qui avaient été arrêtées pour excitation à la révolte. A défaut de cellule libre, on les avait mises dans la chambre du porte-clés, qui était contigüe à notre cellule.

Comme le mur de séparation contenait une cheminée, et avait peu d’épaisseur en cet endroit, je le perçai dans un fort joint que je rencontrai entre les pierres, puis je bouchai le trou avec un tampon en bois qui me servait à suspendre mes habits. Le trou était assez élevé dans l’intérieur de la cheminée, pour qu’on ne pût pas le remarquer. Comme ces dames savaient toutes les nouvelles du dehors par la femme du gardien qui venait causer avec elles, aussitôt qu’elles apprenaient quelque chose de nouveau, elles frappaient trois coups contre le mur, on enlevait le tampon, et nous correspondions au moyen d’une flèche faite avec une règle, à laquelle on attachait un papier et qu’on lançait par le trou.

Nous employions le même moyen pour des charades, à quoi nous nous désennuyions quelques fois, et jamais on ne s’aperçut de notre correspondance.

Le 10 décembre, après midi, nous entendons tout à coup pousser autour de la prison les cris de : Vive Napoléon ! Vive l’empereur ! Mort aux rouges ! Enfonçons les portes de la prison, et allons égorger ces brigands de républicains !

— Entends-tu ces décembraillards ? me dit mon camarade.

— Oui, lui répondis-je ; ça va bien ! Si c’est là ce qu’on appelle les honnêtes gens et les amis de l’ordre, ils sont jolis ! J’aime, mieux être assassiné par eux que d’être de ce parti-là !

Au bout de quelques Instants, les cris cessèrent, le rassemblement se dispersa, je ne fais comment, et l’on n’entendit plus rien.

 

[19 février 1870]

RÉCIT D’UN TRANSPORTÉ

Dans le commencement de janvier, je fus séparé de mon ami, qu’on envoya, avec vingt cinq ou trente autres détenus, à la prison de Moulins, chef-lieu du département ; mais un jour ou deux après, on mit son frère avec moi, et les cellules furent de nouveau remplies.

Le 14 janvier, on permit à ma mère et à mon frère de venir me voir, pour la première fois depuis mon arrestation, et peut être pour la dernière, car je devais partir à mon tour, le lendemain, pour Moulins. Ils obtinrent l’autorisation de dîner avec moi pour nous faire nos adieux, et nous pensions nous séparer pour toujours.

Après le dîner, et au moment de notre séparation, ma mère et mon frère m’embrassèrent avec effusion en présence du gardien, en me disant : « Au revoir, courage et espoir ! »

— Ne craignez rien, leur dis-je, le courage ne me manquera pas, et je ne vous ferai pas déshonneur ; vous pourrez lever la tête partout, même devant nos ennemis. Je ne vous recommande qu’une chose : point de visites ni de supplications auprès d’eux en ma faveur !

Le lendemain matin, 15, on nous réunit au nombre d’une trentaine ; on nous enchaîna deux à deux, et, comme nos persécuteurs avaient honte de nous traiter en malfaiteurs, ils nous prièrent de cacher nos chaînes et de nous donner le bras.

Mais nous ne voulûmes pas atténuer ce qu’ils nous faisaient. Nous nous sommes, au contraire, éloignés les uns des autres de toute la longueur de nos chaînes, que tous les passants purent voir, et nous traversâmes ainsi la ville, avec notre escorte plus pressée que nous d’échapper aux regards de la foule, car ce n’était pas nous qui avions à rougir.

Arrivés à l’extrémité de la ville, nous voulûmes dire adieu aux parents qui nous avaient suivis. Nous ne savions si nous ne les quittions pas pour toujours. Mais au moment de les embrasser, notre escorte, mécontente qu’on ait vu nos chaînes, s’y opposa. Ce furent, de tous côtés, des sanglots et des cris : « Au revoir ! courage ! à bientôt ! »

Comme il y avait des voitures qui nous attendaient, on s’empressa de nous y faire monter, pour ne pas prolonger cette triste scène, et le soir nous arrivâmes, toujours enchaînés, à l’étape, à Montmarault, où l’on nous mit pêle-mêle dans une prison obscure et tellement petite que le lit de camp ne pouvait pas nous contenir tous, et le plus grand nombre coucha à terre.

Pendant la nuit, mon camarade de chaîne, nommé Henri Bouchereau[11], qui était indisposé, fut obligé d’aller deux fois à la selle, et par deux fois je fus obligé de me réveiller pour le suivre et attendre qu’il eût fini.

Enfin, le 17, nous arrivâmes à la prison de Moulins, où l’on nous enleva nos fers que nous portions depuis deux jours. On nous mit d’abord tous dans une chambre sur de la vieille paille, où nous passâmes la nuit sans souper, et le lendemain, on nous sépara et on nous répartit dans diverses chambres.

Je me trouvais depuis quelques jours avec plusieurs de mes amis dans une salle située au troisième ou quatrième étage, ayant une croisée garnie de gros barreaux de fer, lorsqu’un jour, vers deux heures de l’après midi, au moment où nous causions paisiblement, nous entendons un coup de fusil, et une des vitres de la croisée voler en éclats. Stupéfaits, nous regardons vers la croisée, et nous voyons un de nos amis qui s’en écarte tout ému, et qui nous dit que le factionnaire vient de tirer sur lui.

Il avait ouvert la croisée pour laisser entrer un rayon de soleil, et pour respirer l’air extérieur : sans sommation aucune, le factionnaire, qui appartenait, je crois, au 18e de ligne, avait fait feu sur lui.

La balle était venue frapper, à hauteur de la tête, un des barreaux en fer ; elle s’y était divisée en plusieurs fragments, dont l’un avait brisé la vitre ; un autre avait traversé la casquette d’un prévenu qui était dans l’intérieur de la chambre, et un autre morceau avait blessé une troisième personne.

Un instant après, le gardien vint voir ce qu’il y avait ; nous lui racontâmes le fait en lui montrant les traces, et en protestant contre une action aussi inqualifiable, mais il nous répondit que le factionnaire avait fait son devoir et exécuté sa consigne, et que nous ne devions pas nous montrer à la croisée. Le geôlier en chef de la prison se nommait Lacassagne.

Quelques jours après, on nous changea encore de chambre et on nous mit une douzaine dans deux petites pièces, espèce de couloir, qui avaient chacune environ 4 mètres de longueur sur 2 de largeur, et qui communiquaient ensemble. La première nous servait tout à la fois de salon de réception, pour recevoir les gardiens, car personne ne pouvait nous visiter, de salle à manger et de lieux d’aisance : nous mangions à côté du « baquet ». La seconde pièce était garnie de vieille paille et nous servait de chambre à coucher.

Pour dormir, nous étions étendus tout habillés, nous ne pouvions pas nous mettre sur le dos faute d’espace, et nous étions obligés de coucher tous sur le même côté, soit le droit, soit le gauche, pour ne pas se souffler dans la figure, et si l’un de nous voulait changer de position, nous étions obligés de nous tourner tous ensemble.

Si quelqu’un voulait aller à la selle, comme la lumière nous était prohibée, il marchait sur les jambes de ses camarades, et il lui était ensuite impossible de reprendre sa place sans réveiller tout le monde.

Un jour, un prévenu, qui avait une longue et superbe barbe, est appelé pour être mis en liberté. On lui dit :

— Vous êtes libre, mais avant de sortir on va vous couper la barbe.

— Je vous défends d’y toucher, répondit-il, et je ne subirai pas cette humiliation.

— Alors, lui dit-on, puisque vous refusez, vous allez rester en prison.

Et (chose incroyable) on le remit dans sa chambre. Je ne me rappelle plus le nom de ce citoyen. J’ignore combien il est resté de temps en prison, et ce qu’il est devenu, car quelques jours après je suis parti pour le fort d’Ivry, à Paris.

Le 15 mars on fit un second ou troisième convoi d’environ 200 citoyens du département de l’Allier, dont je fis partie, et on nous envoya au fort d’Ivry, où nous arrivâmes le 17, par le chemin de fer d’Orléans qu’on nous fit prendre à Nevers.

Comme on nous fit partir subitement, et sans nous prévenir, je n’avais pas eu le temps de faire venir de l’argent de ma famille, et je me trouvai sans un sou. Je fus obligé d’emprunter 10 francs à un ami pour faire ma route.

Aussitôt arrivés en gare à Paris, on nous mit entre deux rangées de soldats, et on nous dirigea sur le fort. En route, un prévenu eut besoin de sortir des rangs, mais on ne le lui permit pas, et je n’ose pas dire ce qui en résulta.

En arrivant au fort, on nous mit pêle-mêle environ trente par casemate, espèce de souterrain voûté sous les fortifications, ayant à peu près quinze mètres de long sur sept de large. Cependant, nous nous trouvions heureux, en comparaison de la prison que nous venions de quitter, car nous pouvions respirer l’air pendant une heure ou deux par jour, dans la cour, et nous avions deux repas au lieu d’un.

De plus, nous pouvions acheter un supplément de nourriture et du vin que l’on appelait du petit bleu, parce qu’au fond de nos tasses en fer-blanc, il laissait un reflet bleu de prusse très luisant, tandis que si on en conservait jusqu’au lendemain, il devenait noir comme de l’encre. On nous vendait cette drogue 30 centimes le litre.

Quelques jours après notre arrivée, on nous fit comparaître, dans un des bâtiments du fort, devant un monsieur dont j’ignore le nom et les fonctions, et qui se contentait de faire l’appel nominal, pour reconnaître notre identité.

Cependant, arrivé à mon nom, il me dit :

— Vous n’avez pas voulu dire votre nom au juge d’instruction de votre localité ?

— Non, Monsieur.

— Pourquoi !

— Parce qu’alors il n’y avait plus de lois, et je ne reconnaissais à personne le droit de m’interroger !

— Et aujourd’hui ?

— Aujourd’hui, je cède à la force.

— Vous reconnaissez vous nommer Gaspard Rouffet ?

— Oui, monsieur.

— C’est bien, vous pouvez vous-retirer.

Tel est mon second et dernier interrogatoire, pendant tout le temps de ma captivité.

Pendant que nous étions au fort, on racontait qu’il y avait à l’infirmerie, un citoyen qui avait été fusillé pendant les événements de décembre, puis jeté à la Seine. Mal tué, et faisant effort pour ne pas mourir, ce citoyen énergique avait pu sortir du fleuve, mais il avait été repris, transporté à l’hôpital, et sans égard pour ses souffrances, on l’avait ensuite envoyé au fort. J’ignore s’il est mort et ce qu’il est devenu, et je regrette de ne pas savoir son nom pour le désigner.

Nous sommes restés au fort d’Ivry jusqu’au 13 avril. Alors nous fûmes transférés au fort de Bicêtre.

 

[22 février 1870]

RÉCIT D’UN TRANSPORTÉ

Le régime était le même qu’à Ivry, et comme le vin était trop mauvais et que j’étais malade, j’achetai deux bouteilles de Bourgogne à 2 francs pièce, mais je n’eus le temps d’en boire qu’une, car le 19, on nous prévint de nous tenir prêts à partir le soir, sans nous dire pour quelle destination, mais nous pensions que c’était pour l’Afrique. Je conservai précieusement l’autre bouteille dans mon sac de voyage, pour le cas où je serais indisposé et pourrais en avoir besoin en route.

En effet, le soir, à neuf heures, on nous fit sortir, environ deux cents, dans la cour du fort, entre deux haies de soldats et d’agents de police. L’officier qui commandait le détachement fit charger les armes de la troupe en notre présence, et nous menaça de faire fusiller ceux qui tenteraient de s’évader ou qui feraient seulement du bruit. On mit à côté de chacun de nous un agent de police, la troupe formant la haie de chaque côté, et nous partîmes, ainsi escortés, en suivant les boulevards extérieurs.

Une des impressions les plus pénibles que j’eusse ressenties depuis mon arrestation, ce fut d’entendre, en traversant un faubourg, la musique d’un bal, et de voir les danseurs et les danseuses se mettre aux croisées et aux balcons pour nous voir passer. Ça me rappela un autre temps, et je dis à mon voisin : Quelle drôle de chose que la vie humaine ! En voici qui dansent et qui s’amusent, tandis que nous allons peut être à la mort, en ce moment, pour avoir soutenu le droit et la justice ! Car nous ne savions pas au juste ce qu’on allait faire de nous, et plusieurs croyaient qu’on allait nous fusiller.

Enfin, vers minuit, nous arrivons à la gare du chemin de fer du Havre ; on nous fait monter en wagons, avec plusieurs gendarmes dans chaque compartiment, et à une heure le train part pour le Havre, où nous arrivons à dix heures du matin. On nous dirige aussitôt vers le port, et on nous embarque rapidement sur le Bertholet, capitaine Potier.

On nous entasse tous sous le pont, dans une salle obscure qui avait environ 10 mètres de long sur 8 de large, et 1 m. 50 de hauteur, ce qui faisait que nous ne pouvions nous tenir debout, et que nous étions obligés de nous courber pour marcher.

Dans cet espace si restreint pour deux cents personnes, qui donnait une surface totale de 80 mètres carrés et un cube d’air de 120 mètres, nous avions en moyenne 0 m. 40 de surface et un cube d’air de 0 m. 60 par personne. Aussi, ne pouvant nous tenir debout, nous étions assis entre les jambes les uns des autres et entassés comme des moutons dans une bergerie trop étroite. Nous ne recevions d’air que par l’ouverture d’une porte qui communiquait avec l’escalier du pont et qui était gardée par des gendarmes.

C’est dans cette affreuse position, avec le mal de mer par surcroît, qui faisait que chacun vomissait sur son voisin, que nous arrivâmes à moitié asphyxiés, à Brest, le 21, après vingt-quatre heures de traversée, c’est-à-dire de torture.

Aussitôt arrivés, on nous transborda sur le vaisseau le Duguesclin, capitaine Mallet. Au fur et à mesure que nous montions sur le vaisseau, on visitait nos sacs et nos malles. Un brigadier de gendarmerie, ayant trouvé ma bouteille de vin que j’avais emportée de Bicêtre, la déboucha et en jeta le contenu dans la mer, en me disant d’un ton ironique :

— Voyez donc comme la mer devient rouge !

— Oui, lui répondis-je, elle rougit de honte !

Et je lançai à l’eau la bouteille vide qu’il venait de me rendre. Le brigadier rougit à son tour, se mordit la moustache, mais ne répondit rien.

Au fur et à mesure de l’inspection, on nous délivrait un hamac avec une vieille couverture en laine qui avait servi à je ne sais qui ni à quoi, et on nous faisait descendre sous l’entrepont où il y avait déjà tant de prévenus que beaucoup d’entre nous ne purent trouver de place pour accrocher leur hamac, et furent obligés de coucher sur le plancher ; car chaque crochet contenait deux hamacs suspendus l’un au-dessus de l’autre, et il était matériellement impossible d’en accrocher un troisième.

Nous nous trouvâmes ainsi plus de cinq cents, dans un espace d’environ 35 mètres de long, 10 mètres de large, et 1 mètre 85 centimètres de hauteur, ce qui donnait pour chacun de nous 70 centimètres de surface et 1 mètre 30 centimètres cubes d’air. Quelques jours après, on en appela environ la moitié pour les transporter en Afrique ou à Cayenne, ce qui nous donna un peu plus d’espace.

Notre nourriture se composait de bœuf salé seulement deux fois par semaine. Les autres jours, nous recevions alternativement de la morue rance, de vieux pois chiches, ou des fèves sèches, nommées gourganes, le tout cuit à l’eau avec un peu de sel.

On nous donnait matin et soir de l’un de ces mets (si l’on peut appeler ainsi ce dont les cochons n’auraient pas voulu), au moyen d’une gamelle en bois pour six personnes. On coupait des tranches de pain, ou on cassait du biscuit de mer dans le bouillon, en guise de soupe, et quelquefois l’on mangeait ensuite les espèces de légumes qui restaient au fond, mais le plus souvent on les jetait à la mer, tant ils dégoûtaient.

Pour montrer le cas que nous faisions de cette horrible nourriture, nous faisions de longs chapelets avec les pois et les fèves, et l’on s’en parait, pour aller sur le pont, respirer l’air pendant une demi-heure, les montrant ainsi aux officiers et aux marins qui ne pouvaient s’empêcher d’en rire.

Pendant que nous étions parqués sur le pont, dans un espace si restreint que nous ne pouvions pas bouger, nous étions entourés de canons dirigés contre nous, et prêts à nous mitrailler au moindre signal.

Quant à la boisson, nous étions obligés d’aller boire de l’eau à un tonneau, au sommet duquel se trouvaient des téterelles en étain placées tout autour, et nous y venions l’un après l’autre aspirer notre boisson, comme les enfants aspirent leur biberon.

Quelque temps avant notre arrivée, le tonneau ne possédait pas de téterelles ;  le fond supérieur n’existait pas, et chacun venait y puiser avec sa tasse en fer blanc, ce qui permettait à la poussière d’y pénétrer facilement. Cependant on le ferma à la suite d’un accident que nos amis nous racontèrent.

Un jour, un matelot, en tombant du haut des vergues, s’était brisé le crâne, et quelques morceaux de la cervelle de ce malheureux étaient venus rejaillir dans le tonneau qui se trouvait près de l’escalier. Les détenus en ayant trouvé des fragments, se plaignirent, et alors on boucha le tonneau.

Quant au malheureux matelot, dont la mort avait été instantanée, lorsqu’on l’avait relevé, un officier en le voyant, s’était écrié : Enlevez-moi çà ! Ce fut son oraison funèbre.

Un soir, on nous amena du bagne une dizaine de forçats qui devaient partir le lendemain pour Cayenne. Il est vrai que l’on eut la délicatesse de mettre ces messieurs dans un coin de notre salle, et de les séparer de nous par une corde tendue en travers, ce qui n’empêcha pas que le lendemain matin, après leur départ, leurs voisins n’eussent à se plaindre d’avoir perdu, l’un son couteau, l’autre un mouchoir ou son porte-monnaie; enfin plusieurs avaient été volés pendant la nuit par ces messieurs, mais plaintes et recherches furent vaines, on ne retrouva rien.

Comme la nourriture était détestable, l’air vicié par la trop grande quantité de détenus, et que nous étions rongés par la vermine, puces, poux et punaises, dont il était impossible de se défaire, même en changeant de linge, nous avions adressé une demande pour être transférés au bagne de la ville, plutôt que de rester sur cet horrible vaisseau, mais on ne daigna pas seulement nous répondre.

Enfin, le 22 mai, après un mois d’affreuses souffrances, on nous transborda, environ deux cents sur la frégate le Mogador, capitaine Fortunewton, pour nous conduire en Afrique.

Nous sortîmes de la rade de Brest à huit heures du soir, et nous arrivâmes le 28 mai, à midi, dans le port d’Alger, après une traversée de 136 heures, par un temps magnifique et une mer très calme, ce qui ne m’avait pas empêché d’avoir le mal de mer et de rester couché presque tout le temps dans mon hamac, n’ayant pas la force d’aller chercher la ration de vin qu’on nous distribuait matin et soir, seulement pendant la traversée, et dont je fus absolument privé, car on ne voulut pas me l’envoyer par un camarade.

Aussitôt que je fus débarqué, le mal disparut, mais pendant deux ou trois jours, je sentais comme le mouvement du vaisseau, et j’étais semblable à un homme ivre qui chancelle un peu.

En traversant le détroit de Gibraltar, nous avions passé, à la tombée de la nuit, tellement près de la côte d’Espagne, que, me figurant que je pourrais y aborder à la nage, j’avais eu un moment l’idée de me jeter à l’eau. Ce qui m’avait retenu, c’est que nous nous trouvions près des roues à aubes de la machine, et que j’aurais été presque infailliblement broyé.

Sans cette crainte, je crois que je me serais précipité dans la mer, par un des sabords, pour tâcher d’aborder en Espagne, au risque de me noyer.

 

 

[1er mars 1870]

RÉCIT D’UN TRANSPORTÉ

III

MES PRISONS EN AFRIQUE

BIRKADEM

A notre arrivée à Alger, le 28 mai 1852, on nous conduisit au Lazaret, où nous restâmes quelques jours et où l’on nous distribua des chemises et des habillements en toile avec des souliers, ce qui nous fut très utile, car beaucoup étaient en sabots ou en mauvais souliers, et avaient leurs habits déchirés par leur long séjour en prison.

Depuis longtemps nous n’avions pas changé de linge, et nous étions couverts de la vermine ramassée dans le Duguesclin ; on comprend quel bien être ce fut pour nous de quitter nos hardes, de nous laver et de nous changer des pieds à la tête.

Le 3 juin, on nous dirigea sur le camp de Birkadem, qui est à environ 15 kilomètres d’Alger. Ce camp se compose de plusieurs longs bâtiments sans étages, qui servent de caserne, avec une vaste cour au milieu, le tout entouré d’un mur. Il est situé sur une colline qui domine, à gauche, le village de Birkadem.

Voici quel était notre régime : nous avions pour coucher un lit composé de planches avec tréteaux, une paillasse garnie de paille, un sac de toile, en guise de draps, et une vieille couverture de laine.

Notre nourriture se composait d’un pain de munition, surnommé la boule de son, pour deux jours ; deux cent cinquante grammes de pain blanc pour la soupe, et trois cents grammes de viande, par jour et pour deux repas. Lorsque nous n’avions pas de soupe le soir, on nous donnait la même valeur en riz ou en légumes secs.

Nous avions en outre douze grammes de café en poudre et vingt grammes de sucre, par personne, pour faire en commun du café noir, ce qui faisait pour chacun un quart de litre que l’on prenait le matin ou que l’on conservait pour faire de la boisson, car nous n’avions pas de vin. Notre nourriture revenait ainsi à trente-cinq centimes par jour, sans le pain. Chaque gamelle de soupe ou de légumes était pour six personnes, et chacun y puisait à son tour.

Nous nous trouvions en ce moment 1,000 à 1,200 détenus, et le commandant du camp était le lieutenant Muller, du 22e léger.

Le ciel d Afrique est magnifique ; il est presque toujours pur et rarement chargé de nuages. Dans la journée, la chaleur, qui serait insupportable, est tempérée par le vent de la mer qui souffle presque chaque jour, depuis dix heures du matin jusqu’à quatre ou cinq heures du soir. Cependant, avant de s’acclimater, il faut payer tribut à la maladie, et je ne connais personne qui en ait été préservé.

Aussitôt à mon arrivée à Birkadem, il me vint sur la poitrine une éruption de petits boutons rouges, surnommée gale bédouine qui me causait une démangeaison intolérable, et, plusieurs fois par jour, je faisais à la selle du sang pur, à peu près un demi-verre. Cela m’inquiéta, et je me rendis à la visite du médecin pour lui exposer ma position ; il me rassura en me disant :

— Vous êtes bien heureux, votre sang se renouvelle, vous serez bientôt acclimaté, et ça vous évitera de graves maladies.

Il m’ordonna simplement de l’eau de riz ; j’en bus pendant deux ou trois jours, et je fus guéri.

Depuis, j’ai été rarement malade ; j’ai eu, il est vrai, quelques fièvres, mais peu intenses, tandis que le plus grand nombre de mes compagnons d’infortune, qui n’avaient pas éprouvé le même inconvénient que moi, sont morts de fièvres violentes ou de la dyssenterie.

Quelques jours après notre arrivée, on forma un convoi d’environ 200 personnes, pour les envoyer travailler dans une colonie, et je fus désigné pour y aller. Je refusai, espérant que mes camarades en feraient autant, mais je fus mis pendant huit jours en prison, avec ceux qui, comme moi, refusèrent le travail.

Le 16 juin, on forma un nouveau convoi de 200 personnes, pour la colonie de Bouffarik, et je fus encore désigné. Je dis au commandant, que je n’étais pas condamné aux travaux forcés, et que, s’il m’envoyait pour travailler la terre, il n’obtiendrait rien de moi. On ne me mit pas en prison, mais on me contraignit de rester dans les rangs, et de partir pour Bouffarik, où on nous logea au caravansérail.

Bouffarik est une petite ville de sept à huit cents âmes, très propre, de construction neuve, située dans la plaine de la Mitidja, à environ trente kilomètres au sud-est d’Alger, sur la rouie qui conduit à Blidah. Le pays était très malsain, à cause des marais qui l’avoisinent, mais on l’a un peu assaini depuis.

 

HYDRA

Nous étions là, comme des esclaves, à la disposition des colons qui venaient chercher des ouvriers pour cultiver leurs propriétés, car ils manquent de bras, ou bien on nous faisait construire des routes.

Les colons qui occupaient des transportés en étaient responsables ; ils les nourrissaient et en outre payaient à l’administration un franc par jour et par homme. Cette somme était inscrite sur le livret de l’ouvrier.

Environ un mois après, un de mes amis, qui venait de se faire interner près d’Alger, vint me voir, et me dit que, si je voulais entrer comme géomètre et teneur de livres, chez un M. Lebnothel, ce monsieur se chargerait de me faire sortir.

— J’accepterai l’emploi, lui dis-je, mais à une condition, c’est que je n’aurai aucune demande, ni aucune soumission à faire au gouvernement ; sinon, je refuse.

Le 23 juillet, en effet, ce monsieur m’envoya chercher en voiture, ainsi que mes effets, avec ordre du commandant de Birkadem de me laisser partir sans condition.

J’arrivai le même soir à Hydra, qui est une villa située à trois ou quatre kilomètres d’Alger. Ce devait être autrefois la résidence de quelque chef arabe, car c’est une belle construction mauresque, avec dôme, et à l’intérieur une cour pavée en marbre noir et blanc, entourée d’arcades.

Je restai d’abord plusieurs jours à la maison, entouré de soins et de prévenances ; puis M. Lebnothel me pria d’aller surveiller une construction qu’il faisait faire dans la plaine de la Mitidja. Au bout de quelque temps, je revins à la maison, et il m’engagea plusieurs fois à faire une soumission au gouvernement pour obtenir ma liberté, me disant que ça n’engageait à rien, et que je pourrais toujours rester chez lui, si ça me faisait plaisir. Je lui répondais à chaque fois que je ne ferais jamais de soumission, et que, du jour où l’on en exigerait une de moi, je reprendrais ma captivité.

Dans le courant de septembre, M. Lebnothel me pria d’aller relever le plan général d’une vaste propriété, située près du cap Matifou, sur le bord de la mer.

J’y étais depuis quelques jours à peine, lorsque je reçus une lettre dans laquelle il me disait que, pour rester chez lui, on exigeait de moi une demande en grâce au gouvernement, et ma présentation à la gendarmerie, une ou deux fois par semaine.

C’est vers cette époque que le général Espinasse parcourait les camps et les colonies, mendiant des adhésions au gouvernement, et promettant la liberté à tous ceux qui feraient leur soumission. Un grand nombre, malheureusement, croyant à la parole d’honneur du général, donnèrent dans le piège et signèrent ce qu’on voulut, espérant rentrer dans leur famille, mais ils ne tardèrent pas à être déçus dans leur espérance, car, au lieu de les renvoyer en France, on les envoya dans les colonies, où la mort, pour le plus grand nombre, mit fin à leur captivité et à leurs souffrances.

Comme je me trouvais alors seul et isolé de toute habitation, il m’eût été facile de profiter de cette liberté pour chercher à m’évader, et à passer à l’étranger, car les contrebandiers affluaient dans cet endroit désert, mais je n’y songeai même pas, tant j’étais persuadé que notre captivité ne pouvait pas durer longtemps. Aussi, à la réception de la lettre de M. Lebnothel, au lieu de fuir, je revins à Hydra, et je dis à M. Lebnothel que je regrettais de le quitter, mais que j’étais décidé à reprendre ma captivité plutôt que de faire une demande en grâce. Le lendemain matin, 21 septembre, je fus reconduit avec ma malle, et je rentrai au camp de Birkadem.

Comme j’étais parti de chez lui sans régler, parce que le matin de mon départ il était allé en voyage, et comme je n’avais rien reçu pour les deux mois que j’étais resté chez lui, je lui écrivis quelques jours après pour le prier de m’envoyer la somme qu’il jugerait convenable, ne voulant pas le taxer, car nous n’avions pas fait de prix, et je m’en rapportais à sa générosité.

Deux jours après, je reçus une lettre dans laquelle il me disait que je devais lui être reconnaissant de m’avoir fait sortir du camp, et de m’avoir admis à sa table, et qu’il ne comprenait pas que je lui réclamasse un salaire. Je ne reçus rien de ce monsieur, qui était membre du conseil général d’Alger, et je me trouvai presque sans le sou, car j’avais dépensé à son service l’argent que j’avais reçu de mes parents.

 

 

[3 mars 1870]

RÉCIT D’UN TRANSPORTÉ

III

MES PRISONS EN AFRIQUE

(Suite.)

Le 6 octobre, je fus renvoyé à Bouffarik avec un nouveau convoi de deux cents personnes, car, pendant mon absence de deux mois, presque tous mes compagnons du premier convoi étaient entrés à l’hôpital, ou au camp, avec la fièvre ou la dyssenterie, et on envoyait d’autres détenus pour les remplacer.

Cependant, quelque temps après, comme les fièvres et les maladies sévissaient avec rigueur, on fut obligé de licencier la colonie, faute de travailleurs : le 12 décembre nous ne restions plus que dix, parmi lesquels quatre avaient la fièvre : en nous reversa dans le camp de Douéra qui était semblable à celui de Birkadem, mais plus rapproché de Bouffarik.

Ainsi, sur quatre cents travailleurs, dans l’espace de six mois, nous sommes restés dix, dont six valides, et encore pendant cet intervalle de temps, avons-nous tous eu des fièvres plus ou moins fortes, mais qui n’avaient pas exigé notre transfèrement à l’hôpital.

En arrivant au camp de Douéra, qui était commandé par le lieutenant Monnier du 8e léger, je constatai 45 degrés centigrades de chaleur, à l’ombre, le 12 décembre, à quatre heures du soir, au moyen d’un thermomètre qui était dans la cour. Il est vrai que la chaleur était concentrée, à cause des bâtiments.

Je me trouvai tout de suite en nombreuse compagnie : il y avait environ mille à douze cents transportés, et j’y rencontrai de mes compatriotes que je n’avais pas encore vus, et que j’ignorais avoir été transportés.

Cependant, je ne restai pas longtemps dans ce camp, car le 2 janvier 1853, on organisa un convoi de deux cents personnes dont je fis partie, et on nous envoya dans la colonie d’Aïn-Bénian, surnommée plus tard Vesoul-Bénian, située à environ vingt kilomètres en deçà de Milianah, et à deux fortes étapes de Douéra.

Ce village, construit par le génie militaire, se composait d’une vingtaine de maisons, sans étage, divisées chacune en deux compartiments contenant deux chambres.

Chaque compartiment était destiné pour une famille de colons, mais il n’y en avait plus, car ils étaient morts où s’étaient retirés, et on nous logea par escouade de vingt personnes par maison. Le commandant de la colonie était le lieutenant Durand, du 11e léger.

Quelques jours après notre arrivée, on nous conduisit sur un chantier de la route que la troupe construisait pour aller à Milianah, mais je m’assis sur ma brouette, me refusant à la conduire. Quelques-uns firent comme moi, mais d’autres travaillèrent.

Si tous, dès le commencement, avaient refusé de travailler, le gouvernement aurait été très embarrassé de nous, et aurait été obligé de nous rendre à la liberté ; mais le travail des premiers fit le malheur de tous.

J’étais depuis quelques jours dans le village, sans rien faire, lorsqu’un garde du génie vint me demander, de la part de son capitaine, si je voulais travailler à son bureau. Je me rendis chez le capitaine Duvernois, qui me demanda si je voulais faire le tracé de la route et le métrage des travaux exécutés par les ouvriers, puisque je sortais des ponts et chaussées. Je lui répondis :

— Si c’est pour faire travailler les soldats ou les indigènes, j’accepterai, mais si c’est pour tailler de la besogne à mes amis, je refuse, car je ne veux ni les commander ni les faire travailler.

Le capitaine me dit que je n’aurais affaire qu’aux soldats et aux indigènes. Alors j’acceptai.

On me donna une tente de campement avec les accessoires ; on me laissa choisir quatre de mes camarades de chambrée, un porte-mire, deux chaîneurs et un autre pour faire notre cuisine et venir chercher nos vivres, et nous allâmes camper près des travaux exécutés par la troupe.

Nous n’avions à répondre à aucun appel, et nous jouissions de la faculté de circuler, sans chercher à nous évader, ce qui, du reste, eût été difficile, n’ayant aucune relation, ayant la mer à traverser, et environ soixante kilomètres à faire pour y arriver.

La nourriture dans les colonies était la même que dans les camps, mais nous avions en plus un quart de litre de vin rouge par repas. Ceux qui ne travaillaient pas ou qui étaient malades en étaient privés.

Les travailleurs gagnaient un franc par jour de travail, mais ils ne touchaient à la fin de la semaine que vingt centimes, appelés sous de poche, par journée de travail ; les autres quatre-vingts centimes étaient versés à la masse qui devait se monter à cent francs pour être complète.

Sur la masse, on nous faisait payer les vêtements que l’administration nous fournissait, et ce n’était que lorsqu’elle était complète, et que l’on ne devait pas d’effet, que l’on pouvait toucher le total de son travail.

Très peu sont arrivés à compléter leur masse, et la réalité est que la plupart n’ont eu que vingt centimes par jour.

Chaque travailleur avait un livret sur lequel étaient inscrites ses recettes et ses dépenses, et il était défendu de vendre des effets, sous peine de conseil de guerre.

Nous étions pourtant assez tranquilles sous notre tente, sans beaucoup de maladies, lorsqu’un soir, un sergent de la colonie vint nous prévenir de plier bagages et de rentrer immédiatement, sans nous en expliquer le motif.

Comme on avait affiché depuis quelque temps une longue liste contenant, disait-on, les noms de 4,500 amnistiés, nous pensions que c’était pour nous mettre en liberté, et que nous allions rentrer en France.

Cependant j’avais remarqué que tous ceux de mon département et de mes connaissances qui étaient portés sur cette liste, étaient morts en Afrique ou avaient été internés en France sans avoir été transportés, mais que très peu de vivants y étaient inscrits.

Je compris que l’on voulait faire de la réclame et de la générosité envers les morts, mais que l’on conservait les vivants dans la captivité. En effet, il y en eut bien peu de notre colonie (à peine dix sur plus de deux cents) qui obtinrent leur liberté.

Aussi, j’ai la conviction que, sur environ douze mille transportés en Afrique (en estimant leur nombre à ce chiffre je ne crois pas m’écarter de la vérité), il n’en est pas rentré en France, à la suite de cette amnistie, plus de deux ou trois cents.

Le lendemain de notre retour au camp, 22 août, on divisa notre colonie en deux parties, et l’on en dirigea une sur la colonie d’Ain Sultan, près de Milianah, dans la plaine du Chélif, et l’autre dont je faisais partie, sur la colonie de Bourkika, dans la plaine de la Mitidja.

Comme cette dernière colonie était très malsaine et que ceux qui l’avaient habitée, soit colon, soit transportés ou soldats, étaient presque tous morts ou étaient tous morts, on l’avait renouvelée plusieurs fois, mais personne n’avait pu échapper à la mort ou à la maladie.

Presque tous les quinze jours, on renouvelait la troupe, et c’était le troisième ou le quatrième officier qui commandait ce corps ; tous ses prédécesseurs étaient partis pour cause de maladie, et lui-même était malade. Quant aux colons, il n’y en avait plus.

En apprenant que nous allions à Bourkika, que l’on avait surnommé le tombeau, nous nous promîmes tous de ne pas y rester. En effet, à notre arrivée, nous allâmes, plusieurs, trouver le lieutenant Fabre, qui commandait la colonie, et nous lui signifiâmes que, si dans huit jours nous n’étions pas changés de résidence, nous partirions. Il nous prit par douceur, nous promit de demander notre changement, et de ne pas être exigeant pour le travail.

Nous restâmes en effet plusieurs jours sans qu’on nous parlât de travailler ; mais le 26 août, vers une heure après midi, nous voyons arriver une estafette arabe, et nous allons chez le lieutenant, demander les nouvelles ; il nous dit qu’il n’avait pas reçu d’ordre, et il nous engagea à patienter.

Comme nous soupçonnions un piège, (et nous avons appris plus tard qu’il attendait de la troupe pour nous garder, et qu’on venait de la lui annoncer), nous lui dîmes que nous étions décidés à nous en aller, et que nous allions partir. Aussitôt dit, aussitôt fait ; nous prévenons nos amis de ce qui venait de se passer, chacun prend ce qui lui restait de pain, en laissant les malles et les effets, et à deux heures nous partions, au nombre de trente-deux, pour nous rendre auprès du gouverneur et protester. Nos autres camarades, espérant qu’on les changerait, préférèrent rester, et j’ignore ce qu’ils sont devenus.

Le lieutenant fut stupéfait en nous voyant partir, mais, comme il n’avait pas de soldats, en ce moment, à sa disposition, car ils étaient sur les travaux, il ne put s’opposer à notre départ.

A une lieue de là, nous fûmes rejoints et dépassés par l’estafette arabe qui retournait, à toutes brides, à Blidah, prévenir le général de notre fuite.

 

 

[4 mars 1870]

RÉCIT D’UN TRANSPORTÉ

III

MES PRISONS EN AFRIQUE

(Suite.)

Nous apprîmes depuis qu’on avait envoyé de la troupe contre nous dans toutes les directions, qu’on avait prévenu tous les caïds arabes de nous faire arrêter, qu’on avait battu la générale à Blidah et mis tout le monde sur pied, en faisant courir le bruit que les transportés s’étaient révoltés, et qu’ils arrivaient pour prendre la ville et tout saccager ; tant la peur et la calomnie grossissent et multiplient les objets. Nous étions trente-deux, il est vrai, mais nous avions pour toute arme à peine un morceau de pain dans nos poches,

Après avoir suivi la route pendant une heure ou deux, nous nous dîmes que nous serions infailliblement arrêtés en traversant Blidah et ramenés à la colonie, et que le plus prudent était d’abandonner la route, et de prendre à travers la plaine.

Nous nous rejetâmes alors à gauche, du côté de la mer, pour tourner Blidah, et nous marchâmes ainsi à travers les broussailles, jusqu’à minuit, sans discontinuer.

Après avoir traversé une rivière, que je crois être la Chiffa, nous nous arrêtâmes pour nous reposer et manger notre pain que nous trempions dans l’eau.

Après trois ou quatre heures de repos, nous reprîmes notre route, et nous arrivâmes, vers onze heures du matin, dans une auberge aux quatre Blockaus, où nous déjeunâmes confortablement, car nous en avions besoin. Comme tout le monde n’avait pas d’argent, nous réunîmes nos bourses pour payer la dépense. Après le repas, nous nous couchâmes dans la grange de l’auberge où nous dormîmes jusqu’à quatre ou cinq heures du soir, puis nous nous remîmes en route.

Arrivés à l’Oued Kerma, près de Birkadem, comme il faisait nuit, et que nous étions très fatigués, nous nous couchâmes dans les broussailles pour attendre jusqu’au lendemain.

Vers minuit, je me sens tirer par les jambes, et, en m’éveillant, j’aperçois autour de nous plusieurs Arabes, armés de bâtons, qui nous menacent de nous frapper, si nous ne les suivons pas. Nous les envoyons promener, en leur disant de nous laisser dormir s’ils ne veulent pas que ce soit nous qui les frappions.

Pendant que nous discutions, nous voyons arriver une brigade de gendarmes, puis un capitaine avec de la troupe. L’officier, en nous voyant harassés de fatigue (car nous venions de faire plus de soixante kilomètres), nous engage à venir dans une maison, à quelque distance de là, nous promettant de nous conduire, le lendemain, au camp voisin.

Nous suivons le capitaine jusqu’à la maison ; mais, comme la chambre était trop petite pour nous contenir tous, il demande six otages pour répondre que personne ne s’évaderait pendant la nuit. Je m’offre avec cinq autres, et nous restons avec le capitaine, à dormir sur des chaises en bois, nos autres camarades campant près de la route avec les soldats.

Nous passons ainsi le reste de la nuit. Le matin, en nous éveillant, vers six ou sept heures, nous voyons venir de tous les côtés de la plaine des Arabes avec des chevaux. On nous donne à chacun un cheval, et, au lieu de nous mener au camp, on nous conduit à Blidah, où nous arrivons ainsi escortés et tout couverts de poussière, vers deux heures de l’après-midi.

En traversant la ville, pour nous rendre à la prison, les habitants nous demandaient qui nous étions et d’où nous venions.

— Nous sommes des transportés politiques, disions-nous, et nous venons de ‘la Bourkika d’où nous sommes partis pour ne pas mourir.

Plusieurs nous serraient la main, et ne pouvaient s’empêcher de rire en voyant devant eux ces gens terribles qui, la veille, devaient les dévorer. Le lendemain, ils nous firent parvenir à la prison le produit d’une collecte qui s’élevait à environ quatre-vingts francs.

Ce qui paraîtra incroyable, c’est que nous avions avec nous le fils Brucker[12], qui était estropié, et ne pouvait se soutenir qu’à l’aide d’un bâton, et, malgré son infirmité, il avait fait le voyage avec nous, c’est à dire plus de soixante kilomètres à pied en vingt-quatre heures, sans se plaindre.

Un autre, le citoyen Bourgey[13], ex géomètre, tremblait la fièvre tout le long du chemin, et quand on lui proposait de nous arrêter pour le reposer un peu, c’était lui qui ne voulait pas, aimant mieux aggraver son mal et sa souffrance que d’exposer ses camarades à être repris.

Ce n’était pas une évasion que nous tentions, car elle eût été absurde dans de telles conditions, mais c’était une protestation contre le régime des colonies et la manière dont on nous traitait.

En arrivant, le 28 août, à la prison de Blidah, on nous laissa quelque temps dans la cour pour nous laver, car nous étions poussiéreux à en être méconnaissables. Puis on nous mit, au premier étage, dans deux chambres contiguës, qui communiquaient entre elles.

Nous n’avions pour toute nourriture que la soupe une fois par jour et de l’eau ; mais nous pouvions acheter un supplément de vivres et du vin chez le geôlier, nommé Beaujoin, qui fut assassiné, quelque temps après notre départ, par un prisonnier arabe.

Quelques jours après, le 6 septembre, on nous prit six : les citoyens d’Auvergne[14], homme de lettres ; Belin[15], étudiant en médecine ; Bourgey[16], ex-géomètre ; Maury[17], menuisier ; Ozeré[18], cultivateur, et moi. Au moment de sortir de la chambre, nous serrâmes la main à nos amis, en leur disant adieu, car nous pensions aller à Cayenne et ne plus les revoir. Ils nous répondirent :

— Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir ; nous ne tarderons pas à aller vous rejoindre.

En sortant de la prison, nous trouvâmes à la porte des gendarmes à cheval, qui nous attendaient pour nous emmener à Alger. Nous demandâmes au brigadier s’il avait des chevaux ou des voitures pour nous conduire, lui disant que nous étions décidés à ne pas faire le voyage à pied.

Il nous répondit que non, mais que, si nous ne voulions pas marcher, les gendarmes nous attacheraient à la queue de leurs chevaux.

Nous lui dîmes : — Faîtes le ! et nous nous assîmes sur l’escalier de la prison.

Voyant notre résolution bien arrêtée de ne pas marcher, le brigadier envoya un gendarme chez le commandant de place, pour faire son rapport et demander des ordres, et après environ une heure d’attente, nous vîmes arriver plusieurs cacolets. Ce sont des mulets dont le bât porte une chaise de chaque côté, et qui servent à transporter les malades et les blessés.

On nous fit monter deux par mulet et nous arrivâmes le soir à.la prison militaire d’Alger, dont le geôlier en chef se nommait Laffitte.

Quelques jours après, nous vîmes arriver deux de nos amis que nous avions laissés à la prison de Blidah, et qui nous racontèrent qu’après notre départ on les avait dirigés sur la Bourkika, escortés par la troupe ; qu’à l’étape ils s’étaient évadés pendant la nuit, avaient fait le voyage à pied, et étaient venus frapper à la porte de notre prison pour être avec nous. — Et, ajoutèrent il, les autres ne tarderont pas à arriver.

En effet, deux ou trois jours après, on introduisit près de nous nos autres amis. On les avait fait reconduire à la Bourkika, par la troupe, mais aussitôt la troupe repartie, ils avaient repris la clé des champs, et étaient revenus à la prison de Blidah, où ils étaient arrivés avant les soldats qui les avaient emmenés. — Voyant qu’il n’y avait rien à faire avec eux, on les avait envoyés près de nous.

Dans la prison d’Alger, comme dans toutes les prisons militaires, nous couchions tout habillés, sur la planche d’un lit de camp, et nous n’avions pour toute nourriture que la soupe une seule fois par jour, et une ration de pain. Cependant nous pouvions acheter quelques provisions chez le geôlier, et un quart de litre de vin par personne.

Le matin, nous nous contentions de notre soupe, n’ayant guère d’argent, et ceux qui en avaient un peu partageaient avec tout le monde. Le soir, nous achetions du vin, du fromage et des figues : nous étendions une couverture, en guise de nappe, au milieu de la cour, et nous collationnions tous ensemble, assis sur nos couvertures, à la mode arabe.

Quelque temps après, on amena plusieurs transportés politiques de juin 1848, qui arrivaient de Lambessa et que l’on dirigeait sur Cayenne, pour cause d’évasion.

Ils nous donnèrent des renseignements sur le pénitencier de Lambessa et sur la manière dont on y était traité. Ils nous racontèrent leur évasion et nous dirent qu’ils avaient été trahis par leur guide, qui les fit arrêter par des Arabes, au moment où ils allaient arriver près de Tunis, c’est à-dire près de leur liberté.

On les avait ramenés à Lambessa, puis envoyés à Alger, pour être conduits de là à Cayenne.

Comme ils avaient été dépouillés par les Arabes qui les avaient arrêtés, et qu’ils se trouvaient sans argent, ils partagèrent chaque jour notre frugal repas du soir.

Ils ne restèrent avec nous que quelques jours. On les embarqua pour la France. Arrivés à Toulon, ils parvinrent à s’évader du fort La Malgue. Leur évasion incroyable eut un grand retentissement en France, et je crois que c’est ce qui nous évita d’aller à Cayenne.

Le 15 octobre 1853, on nous fit quitter la prison militaire d’Alger et on nous embarqua pour le fort Saint Grégoire, près d’Oran. En arrivant sur le bâtiment, un officier, dont malheureusement je ne sais pas le nom, ordonna de nous mettre tous aux fers sur le pont.

Comme c’était la première fois qu’on exerçait une telle rigueur contre nous, quelques-uns de mes amis demandèrent pourquoi, et firent remarquer qu’il nous était impossible de fuir en pleine mer.

L’officier maintenant son ordre, je priai mes amis de ne pas insister, et je dis à l’officier :

— Nous n’avons pas de grâce à vous demander et vous n’avez pas à nous en faire. Ça vous plaît d’être geôlier et bourreau ? faites votre métier.

On nous serra le pied dans un anneau en fer qui s’ouvre comme une charnière et se ferme à clé, et qui est retenu par une tringle également en fer, fixée à ses deux bouts au plancher du pont, de sorte que l’on est forcé de rester assis ou couché, et la jambe étendue.

Nous étions ainsi attachés, dix ou douze à chaque barre de fer, et nous ressemblions à des alouettes à la broche, avec cette différence qu’au lieu d’être percés d’outre en outre par le milieu du corps, nous étions retenus par les pieds. Nous fîmes, dans cette horrible position, toute la traversée, qui dura vingt-quatre heures.

Les passagers, en voyant comme nous étions traités, nous prenaient d’abord pour des malfaiteurs et des forçats, et fuyaient notre présence ; mais, lorsqu’ils apprirent que nous étions des transportés politiques, ils venaient causer avec nous, malgré défense faite de nous parler, et ils nous témoignaient tout l’intérêt possible et leur indignation des rigueurs que l’on exerçait contre nous.

En arrivant au port de Merz-el-Kébir, on nous détacha, et on nous conduisit dans la forteresse du port. On nous entassa dans un cachot étroit et infect, qui ne recevait le jour que par une meurtrière pratiquée dans un mur d’au moins trois mètres d’épaisseur, et donnant sur la mer. Heureusement que nous n’y restâmes que quelques heures, puis on nous dirigea sur le fort Saint-Grégoire, où nous arrivâmes le 28 dans l’après-midi.

Ce fort est construit sur un mamelon qui a la forme d’un pain de sucre, et dont le sommet est à environ cent mètres au-dessus du niveau de la mer. Il domine la ville d’Oran, dont il est distant à peu près d’un kilomètre.

Le plateau supérieur, sur lequel est établi le fort, est très restreint, et il y a très peu de constructions. Il n’y a qu’un logement pour un poste et quelques soldats, et la salle dans laquelle nous étions renfermés.

Le tout est entouré d’un mur qui a de deux à trois mètres de hauteur à l’intérieur, mais qui, à l’extérieur, peut avoir jusqu’à dix ou quinze mètres, car il est construit sur un rocher escarpé.

La salle que nous occupions était une construction neuve, qui pouvait avoir quinze mètres de long sur sept de large. Il y avait quatre croisées qui donnaient sur la mer et sur la ville, mais elles étaient garnies de barreaux en fer, et, gardées par plusieurs factionnaires. La vue, qui aurait pu être très belle, était masquée par le mur d’enceinte, de sorte que l’on ne voyait que le ciel. Il nous était défendu d’ouvrir les croisées et de causer avec les factionnaires ; mais nous ne terrions pas compte-de la consigne.

Avant d’arriver à notre salle, on traversait une petite cour qui avait à peu près les mêmes dimensions, et qui nous servait de préau. On nous permettait d’y respirer l’air pendant une heure par jour. Le reste du temps, nous étions constamment renfermés.

C’est dans cette salle qu’avaient été détenues, avant nous, madame Pauline Roland et huit ou dix autres dames qui avaient été transportées en Afrique. Je crois que c’est pour elles qu’on l’avait construite.

En arrivant, nous y trouvâmes un ex-officier de marine, qui y était enfermé avec quelques transportés de juin 1848, entre autres, le citoyen Jacquinet, qui nous raconta ceci : il était parvenu à s’évader d’Afrique et à se réfugier en Espagne. Il était en Espagne à l’époque où les agents du gouvernement parcouraient les camps et les colonies d’Afrique, pour solliciter des soumissions, en promettant la liberté à ceux qui en feraient. Il s’était rendu chez le consul français, en Espagne, et lui avait demandé si, en faisant une adhésion au gouvernement, il pourrait rentrer en France avec sécurité.

Le consul lui avait répondu que oui, et lui avait même donné un passe-port. Le citoyen Jacquinet était alors rentré en France. A peine y avait-il eu mis le pied, qu’il avait été arrêté, rembarqué pour l’Afrique et traîné au fort Saint Grégoire. Cette tromperie et cette violence le jetaient dans un tel état d’exaspération, que pendant longtemps j’ai cru qu’il en deviendrait fou.

Voici quel était notre régime :

Nous avions, pour coucher, deux tréteaux avec des planches, une petite paillasse garnie de paille, un sac de campement en toile en guise de draps et une vieille couverture en laine. Nous recevions un pain de munition pour deux jours et la soupe une seule fois par jour.

Dans un coin de la chambre se trouvait un tonneau d’eau d’environ cent litres, dont l’eau nous était apportée d’Oran tous les jours, et dans le coin opposé était le « baquet » que nous avions baptisé Thomas, du nom du geôlier.

On nous ouvrait la porte depuis onze heures jusqu’à midi, soit pour respirer l’air dans la petite cour, soit pour faire la corvée, qui consistait à balayer la chambre, à aller chercher le pain et la soupe, à laver les gamelles et à vider le baquet.

Quand, au moment de cette dernière opération, le geôlier était présent, et qu’on avait à se plaindre de lui, ce qui arrivait souvent, on ne se gênait pas pour dire tout haut à ceux qui étaient de corvée ce jour-là : « Prenez-moi Thomas par les oreilles, et jetez-le à l’égout ». Dans les commencements, il voulut se fâcher, mais on lui riait au nez. Il finit par se contenter de grommeler entre ses dents des injures que nous méprisions.

 

[15 mars 1870]

RÉCIT D’UN TRANSPORTÉ

III

MES PRISONS EN AFRIQUE

(Suite)

Il faut dire que ce Thomas, qui avait été geôlier de la prison militaire d’Oran, et qu’on avait puni de je ne sais quoi en le réduisant au fort Saint Grégoire, voulant rentrer en faveur par son excès de zèle, le lendemain de notre arrivée, nous avait fait tous sortir dans la cour, avait installé des factionnaires à la porte, avait pénétré, avec son porte-clés, dans notre chambre et enlevé, de son autorité, tout ce que nous avions de livres, papiers, etc.

Nous avions protesté énergiquement contre ce pillage de nos effets, et nous avions voulu l’empêcher ; mais les factionnaires avaient croisé la baïonnette contre nous, et nous n’avions pu entrer. Depuis le jour où ce Thomas nous avait ainsi dépouillés, nous étions en guerre avec lui, et nous ne manquions pas une occasion de lui exprimer les sentiments qu’il nous inspirait.

De son côté, il nous faisait toutes les misères qu’il pouvait. Mais nous étions vengés par la rage qu’il ressentait de ne pouvoir nous intimider et par les larmes de honte que nous voyions quelquefois dans ses yeux.

Il n’osait pas nous fouiller, craignant de nous pousser à bout ; nous pûmes conserver les quelques sous qui nous restaient, et je pus sauver mon carnet de notes, que je portais toujours sur moi.

Il nous priva de lumière, de livres, d’encre, de papier, etc. Pour écrire une lettre à nos parents, nous étions obligés de lui demander une feuille de papier, que nous devions lui rendre écrite. Il lisait dans toutes nos lettres, et nous ne pouvions envoyer ni recevoir un mot dont il n’eût connaissance.

Aucune effusion n’était donc possible ; et nous n’avions pas même la consolation de causer à cœur ouvert avec nos familles. Il faut avoir passé par cette souffrance pour s’en rendre compte.

Une fois, un factionnaire se laissa toucher par notre position ; il m’apporta, quelques jours après, quelques cahiers de papier à lettres, avec plumes et encre, et il ne voulut pas accepter de récompense.

Notre geôlier le sut, j’ignore comment, et le factionnaire fut puni de son bon cœur par huit jours de salle de police.

Nous en fûmes affligés pour lui d’abord, et ensuite pour nous, parce que, depuis ce moment, aucun factionnaire ne voulut plus nous rendre le même service.

Notre tourmenteur eut l’idée de recommencer une nouvelle perquisition, mais tout le monde se refusa à sortir de la chambre. La garde vint avec la baïonnette au bout du fusil ; il s’ensuivit une collision, et je vis le moment où nous allions être massacrés. Nous en fûmes quittes pour une bousculade d’un quart d’heure, dont la conclusion fut qu’on me traina au cachot, avec le citoyen Belin[19], étudiant en médecine.

Comme nous étions au cachot ensemble, nous pûmes y passer notre temps sans trop nous ennuyer. Nous demandâmes de l’encre sous prétexte d’une lettre à écrire, et nous nous en servîmes pour dessiner un échiquier sur le lit de camp. Nous fîmes les pièces avec de la mie de pain, et nous en noircîmes la moitié à l’encre. Lorsque nous entendions venir le gardien, nous cachions notre jeu sous nos couvertures, et il ne s’aperçut de rien pendant les huit jours que nous restâmes au cachot.

On nous remit avec nos camarades, et nous reprîmes notre vie commune.

Notre nourriture était insuffisante ; une seule soupe pour toute la journée, et il nous était interdit de dépenser plus de trente centimes chacun, de sorte que, même avec de l’argent, on pouvait mourir de faim.

Lorsqu’on recevait de l’argent de ses parents, on ne le touchait pas. Le directeur le gardait chez lui, et l’inscrivait à l’avoir du détenu. Chacun avait un compte ouvert pour les recettes et les dépenses.

Comme il y en avait parmi nous qui ne recevaient pas d’argent, on faisait porter à leur compte cinq ou six francs, et par ce moyen on avait un peu plus à dépenser, et on pouvait arriver à acheter assez de pain pour ne pas souffrir de la faim.

Dans les commencements, nous recevions, une fois par semaine, la visite d’un officier de la place d’Oran qui venait demander si nous avions des réclamations à faire. Nous crûmes d’abord que c’était sérieux, et nous lui exposions nos griefs ; mais comme nous ne fûmes pas longtemps sans remarquer qu’au lieu de tenir compte de nos plaintes et d’y faire droit, on augmentait de rigueur contre nous, nous ne tardâmes pas à ne plus répondre aux demandes de l’officier, et à ne plus faire attention à lui, ce qui le vexait beaucoup.

Comme le geôlier avait sans doute du lard rance dont il ne pouvait se défaire, ainsi que des haricots trop secs pour qu’il pût les manger, ou était-ce une entente, ce qui est probable, entre lui et des fournisseurs qui avaient de mauvaises marchandises à écouler, toujours est-il qu’un jour il nous supprima la soupe, qui était notre seule nourriture, et la remplaça par des haricots secs et du lard rance qu’il était impossible de manger.

Nous eûmes beau demander la soupe à la place de cette affreuse nourriture, il ne nous écouta pas, et s’entêta à écouler sa mauvaise marchandise.

Quelques jours après, nous jetions, en sa présence, les haricots et le lard dans le baquet, préférant nous condamner nous-mêmes au pain sec et à l’eau.

Ceux qui, ne pouvant résister à la faim, continuèrent à manger ce qu’on leur servait, attrapèrent le scorbut, et on fut obligé d’en transporter presque la moitié à l’hôpital d’Oran. Enfin le médecin de l’hospice, ému du grand nombre de détenus que l’on amenait chaque jour, fit sans doute un rapport au commandant de place, car, au bout d’un mois environ, on supprima le lard et les haricots, et on restitua la soupe.

Ce mois de pain sec et d’eau, quand auparavant déjà je n’avais pas été trop nourri, ne fut pas bon pour ma santé ; je dépéris sensiblement; la fièvre me prit, et le médecin me fit transporter à l’hôpital.

En entrant dans la salle qui était destinée aux malades civils et militaires condamnés, et qui était gardée par des factionnaire, la première chose qui s’offrit à ma vue fut un jeune soldat qui mourait.

Quand je passai près de son lit, il ouvrit les yeux et me regarda comme pour dire adieu à l’existence, puis il les referma pour toujours. Cinq minutes après mon entrée, on enleva son cadavre. J’aurais cru que ce spectacle, que je voyais pour la première fois, m’aurait effrayé, mais je tenais si peu à la vie, que je n’en fus que légèrement ému, en pensant que ce serait peut-être bientôt à mon tour.

Lorsque, le lendemain, à la visite, je racontai au docteur la provenance de ma maladie et la manière dont nous étions traités, il ne put retenir un mouvement d’indignation ; il me mit aussitôt au vin de quinquina et à la demi-ration. Quelques jours après, il me demanda si je désirais la ration entière, mais, comme la demi-ration était meilleure et suffisante, je préférai ne pas changer. Deux jours après mon entrée, on amena le citoyen d’Auvergne[20], homme de lettres, qui comme moi avait refusé les haricots, et qui comme- moi mourait d’inanition.

Nous restâmes environ un mois à l’hôpital, et pendant tout ce temps nous n’avons eu qu’à nous louer des soins du docteur.

Pendant cet intervalle, j’avais écrit à ma mère pour lui demander cent francs, car j’avais intention, à ma sortie de l’hôpital, de tâcher de m’évader, quoique nous fussions accompagnés par des soldats ; mais j’étais embarrassé pour lui dire que j’étais malade à l’hôpital, ne voulant pas l’effrayer, et je ne pouvais pas lui dire pour quel motif j’avais besoin de cette somme. Cependant, je ne pouvais pas m’évader sans argent.

Je les demandai sans dire pourquoi, et par le retour du courrier, je reçus une lettre avec un bon de poste. Je voulus faire toucher mon argent à l’hôpital, pour le conserver, mais on remit mon mandat au geôlier du fort, qui toucha la somme à ma place et ne me remit pas un centime.

Il porta cette somme à mon avoir, mais je ne reçus rien, ce qui me vexa beaucoup.

Après un mois de séjour à l’hôpital, le docteur me dit qu’il avait reçu l’ordre de me renvoyer au fort. Je le remerciai de ses soins et de sa bienveillance, et le lendemain matin, on nous reconduisit au fort, le citoyen d’Auvergne et moi.

A notre retour, nos amis nous racontèrent une singulière évasion que quatre détenus avaient opérée en notre absence ; en plein jour, pendant la récréation.

Un jour que tout le monde était dans la cour, dont le mur avait de 3 à 4 mètres de hauteur à l’intérieur, et au moins 10 à 12 mètres à l’extérieur, quelques uns proposèrent de s’évader, en escaladant le mur.

Aussitôt dit, aussitôt fait : ceux qui ne voulurent pas tenter l’évasion rentrèrent dans la salle, et allèrent causer avec les factionnaires qui gardaient les croisées, pour les amuser, afin qu’ils ne s’aperçussent pas de ce qui se passait dans la cour. Avec des couvertures et les courroies qui garnissaient les sacs de voyage, et en se grimpant sur les épaules l’un de l’autre, quatre détenus franchirent le mur. D’autres allaient les suivre, si un bruit inusité ne les avait inquiétés. — Ceux qui étaient dehors prirent leurs jambes à leur cou, et gagnèrent Oran.

Un quart d’heure après, le geôlier et le gardien renfermèrent les détenus dans la salle, sans se douter de rien. Le soir, avant la retraite, ils vinrent faire leur ronde ordinaire, comptèrent et recomptèrent les prisonniers, et s’aperçurent enfin qu’il en manquait quatre. Ils cherchèrent dans tous les coins de la salle, dedans et dessous les lits, et jusque derrière les tonneaux d’eau et de vidange : naturellement, ils ne trouvèrent personne. Alors ce fut un immense éclat de rire des détenus et les cris : Ils les trouveront ! ils ne les trouveront pas !

— Que sont devenus un tel, un tel, etc., demandèrent-ils.

— Parbleu ! cherchez-les ; ce n’est pas à nous à les garder !

Le geôlier, plus mort que vif, répandit l’alarme au poste ; on fit des recherches de tous les côtés, mais on ne trouva personne, et nos amis, ayant trouvé aide et protection parmi les habitants d’Oran, purent gagner l’étranger.

Je regrettai vivement de ne m’être pas trouvé au fort à ce moment, car je les aurais certainement suivis. Je me dis que c’était sans doute à cause de cette évasion qu’on nous avait rappelés brusquement de l’hôpital, d’où nous aurions pu nous échapper plus aisément que des forts.

 

[17 mars 1870]

RÉCIT D’ON TRANSPORTÉ

III

MES PRISONS EN AFRIQUE

(Suite.)

Quelque temps après, on demanda ceux qui voulaient aller travailler à la colonie de Sidi-Ibrahim, et on dit que ce serait une faveur d’y être envoyé. Je crois qu’il y en eut deux ou trois qui acceptèrent, mais en général on refusa.

Enfin, le 28 avril 1854, après un supplice de six mois et demi, où la torture était physique et morale, on nous fit quitter le fort Saint Grégoire, pour nous envoyer à Lambessa comme notés d’insubordination et refus de travail.

Il n’y eut que les citoyens Vasselle, Jacquinet et quelques autres de 1848, qui restèrent. J’ai revu plus tard Jacquinet à Lambessa, mais je ne sais pas ce que sont devenus les autres.

On nous rendit alors nos malles et notre argent, mais on conserva nos papiers qui avaient été envoyés à la place d’Oran. On nous embarqua le même jour, et nous arrivâmes à Alger le lendemain, vers trois heures du matin.

Comme je me trouvais sur le pont au moment où les passagers quittaient le bâtiment, l’idée me vint de les suivre et de m’évader. En effet, je descendis l’escalier avec les voyageurs, pour gagner la barque qui devait les déposer à terre, et j’allais y entrer, lorsque le quartier-maitre qui était au bas de l’escalier, et examinait les passagers avec une lanterne, m’arrête, en me disant :

  1. Qui êtes-vous ? et où allez-vous ?
  2. Vous le voyez bien, je suis voyageur et je vais à terre.
  3. Où sont vos papiers ?
  4. Ils sont chez le capitaine.
  5. Il me semble vous reconnaître pour un prisonnier ; mais attendez un instant, nous irons chez le capitaine constater votre identité.
  6. Quand vous voudrez, lui répondis-je.

Alors, voyant que j’étais découvert, je remonte sur le pont, mais, au lieu d’attendre le quartier maître, je descends sous l’entrepont près de mes amis, et je me mets à ronfler.

Quelques minutes après, on vient faire une ronde, on nous compte, et, comme il ne manquait personne, on sort sans me reconnaître. Autrement, il est probable que l’on m’aurait mis à fond de cale et aux fers, pendant toute la traversée.

Vers dix heures du matin, on nous transborda sur un autre bâtiment, et nous partîmes le même jour pour Philippeville, ou plutôt Stora, qui est le port de débarquement, où nous arrivâmes le 30 au matin.

Philippeville est une ville neuve, sur le bord de la mer ; ses rues sont larges et bien alignées, et les maisons sont belles et hautes. Elle peut avoir cinq ou six mille habitants. C’est dommage que son port ne soit pas assez sûr, ni assez profond pour recevoir les vaisseaux, car elle prendrait beaucoup plus d’importance. On est obligé de débarquer à Stora, qui en est à six kilomètres.

Aussitôt débarqués, on nous conduisit à la prison de Philippeville où nous ne restâmes qu’un jour et une nuit ; le lendemain, on nous dirigea sur la prison de Constantine, où nous arrivâmes le 1er mai, après deux jours de marche.

La ville de Constantine est construite au sommet d’une montagne, et entourée en partie d’une gorge très étroite et très profonde, au creux de laquelle le Roumel roule ses eaux torrentielles sur les rochers : cette gorge est traversée par un pont en bois d’environ soixante mètres de longueur qui relie l’extrémité de la ville, bâtie sur ce rocher à pic, avec l’autre plateau de la montagne. Le pont a au moins quarante mètres d’élévation au dessus de la rivière.

C’est dans cette gorge, dit-on, qu’un grand nombre d’Arabes, lors de la prise de la ville[21], ont trouvé la mort, en cherchant à fuir au moyen de cordes qui ont cassé sous leur poids.

Pour arriver à Constantine, après avoir traversé le Roumel qui débouche dans la vallée, on monte une route tracée par l’armée française, et qui serpente dans la montagne. Cette route est très rapide sur plusieurs kilomètres de longueur. Enfin, arrivé au sommet, on pénètre par une porte qui est, je crois, la seule, dans le quartier neuf ; mais on retrouve bientôt l’ancienne ville, avec ses maisons basses et ses rues étroites. La population est de vingt à vingt-cinq mille habitants et ne peut guère augmenter, car le plateau de la ville est restreint.

Quelques jours après notre arrivée, les habitants de Constantine nous firent parvenir le produit d’une collecte qui s’élevait à près de cent francs, ce qui nous aida beaucoup pour continuer notre route.

Nous restâmes douze jours dans la prison de Constantine, avec les condamnés militaires, et on nous dirigea ensuite sur Lambessa, où nous arrivâmes le 16 mai, après trois jours de marche et de fatigue, au nombre de vingt huit.

Lambessa est un petit village situé à environ cent kilomètres au S.-E. de Constantine et à dix kilomètres de Batna. Il y a environ trois ou quatre cents habitants, tant français que maltais, italiens, allemands, juifs ou arabes.

Ce village est à l’extrémité d’une plaine qui commence à Batna, et qui peut avoir deux kilomètres de largeur. Dans le milieu de la plaine, devait se trouver une ancienne ville romaine assez importante, car on en trouve de nombreux vestiges, sur plusieurs kilomètres d’étendue. On voit encore des portiques, des traces de maisons, des alignements de rues, et une grande quantité de pierres de taille disséminées çà et là, portant des inscriptions latines. Si l’on creuse à quarante ou cinquante centimètres de profondeur, on découvre souvent des salles contenant des mosaïques superbes et parfaitement conservées.

Avant d’arriver au village, se trouve un vaste établissement cellulaire, que l’on distingue depuis Batna, et qui est à cheval sur la route qui est en ligne droite. Ce nouveau Mazas, construit en forme de croix, contient quatre cent cinquante cellules, sans compter les logements pour l’administration et les gardiens.

On entre d’abord dans une vaste cour qui est devant la façade principale du bâtiment qui regarde Batna. A droite et à gauche se trouvent deux autres grandes cours, dans lesquelles sont de longs bâtiments destinés pour des écuries ou des casernes. Chacune de ces constructions peut avoir quarante mètres de long sur dix de large. L’intérieur est carrelé avec des pavés carrés qui forment, comme dans les écuries, deux rigoles pour écouler les liquides. Il n’y a pas d’autre plafond que la couverture en tuile.

Il existe en outre, dans chaque cour, des baraques provisoires en bois, dans lesquelles logeaient les gendarmes et nos gardiens.

Toutes ces constructions sont entourées d’un mur d’enceinte, d’environ quatre mètres de hauteur, avec des meurtrières et des redoutes pour se défendre en cas d’attaque, et formant un rectangle dont le plus grand côté peut avoir deux cent cinquante mètres de longueur, et le plus petit, cent soixante mètres, ce qui donne une surface de quatre hectares. La route qui conduit de Batna au village de Lambessa entoure l’établissement et passe de chaque côté. Les préaux pour les prisonniers sont derrière l’établissement.

Nos gardiens étaient, pour la plupart, des agents de police de Paris, auxquels on avait fait endosser une tunique avec des galons de sergent, et ils surveillaient non seulement les détenus, mais tout le personnel administratif.

Le commandant de l’établissement était le capitaine Rolland, du 11e léger.

Dans les écuries de la cour, à gauche, se trouvaient depuis longtemps environ cent cinquante transportés de juin 1848 ; parmi eux, un ancien zouave qui avait une jambe de bois, et un vieillard de plus de soixante-dix ans ; c’étaient tous des hommes énergiques et convaincus.

A notre arrivée, le 16 mai 1854, on devait nous mettre dans la prison cellulaire, mais comme elle n’était pas terminée, on nous logea dans les écuries de la cour, à droite. Il nous était défendu, dans le commencement, de communiquer avec les détenus de 1848, mais plus tard, on ne s’y opposait plus.

Voici quel était notre régime :

Notre nourriture était la même que dans les colonies de travailleurs. Pour coucher, nous avions un hamac d’environ soixante centimètres de largeur sur deux mètres de longueur, fait avec de la toile à voile, et que l’on fixait, au moyen de cordes, sur des traverses en bois, qui régnaient tout le long de la chambre ; nous avions en outre un petit matelas, un sac en toile, en guise de draps, et dans lequel on entrait comme un parapluie dans son fourreau, et une couverture en laine.

Notre plus grand inconvénient, c’est que nous étions dévorés par les punaises, qui étaient en quantité innombrable ; aussi, en été, préférions-nous coucher dans la cour, à la belle étoile, car on ne nous enfermait pas dans notre chambre.

Nous avions aussi un costume réglementaire, qui se composait d’un pantalon et d’une blouse en toile grise à raies bleues, de guêtres blanches, et un képi en drap bleu, sans galons. Voilà pour la tenue ordinaire.

La grande tenue se composait d’un pantalon, d’une veste collante, et d’un caban avec capuchon, le tout en drap bleu.

Tous nos vêtements, ainsi que les chemises en coton que l’on nous donnait, et jusqu’aux souliers, tout portait notre numéro matricule de l’établissement. Nous n’étions plus des hommes, mais des numéros. On passait de temps à autre la revue de nos effets, et s’il en manquait, on était passible du conseil de guerre. Un jour, le nommé Dumont[22], n° 15, ayant reçu un vêtement trop étroit, le déchira en plusieurs morceaux, et, pour ce seul fait fut envoyé à Cayenne.

Nous avions à répondre à l’appel deux fois par jour, et, pendant la nuit, les gardiens et les gendarmes faisaient des rondes pourvoir s’il ne manquait personne.

Dans les commencements, comme nous étions peu nombreux, on nous conduisait à la promenade une ou deux fois par semaine, la moitié une fois et l’autre moitié un autre jour. Nous visitâmes ainsi les environs avec leurs ruines ; mais plus tard, lorsque notre nombre s’accrut, on supprima les promenades. Nous allions aussi de temps à autre dans une forêt voisine, faire des provisions de bois pour l’hiver, et nous rentrions avec chacun une bûche ou un fagot sur l’épaule.

Nous avions également, tous les deux jours, une corvée à faire au jardin pour cultiver les légumes de l’établissement. Nous y allions par moitié et à tour de rôle. Nous étions accompagnés par des gendarmes et par nos gardiens, et nous y allions trois ou quatre heures le matin et autant le soir. On nous mettait d’un côté, et les détenus de 1848 de l’autre. Il fallait être reconnu malade par le médecin de l’établissement pour en être exempté.

Un jour que je piochais des haricots, et que je faisais sans doute mal le travail, car j’en déracinais quelques-uns, un gardien me dit :

— Vous ne savez pas travailler la terre, monsieur ; faites voir, que je vous montre.

Je lui donnai mon instrument, et je le regardai faire, paisiblement. Au bout d’un instant, il me le remit, en me disant :

— Vous ne me réclameriez pas votre pioche, n’est ce pas, et vous me laisseriez bien travailler à votre place ?

— Vous vous en acquittez trop bien pour que je vous dérange, lui dis-je, et l’on voit bien que ce serait plutôt votre besogne que la mienne.

Il se mit à rire sans comprendre ce que j’entendais par là.

Deux fois par an, les transportés de 1848 et nous, nous avions une grande revue collective qui était passée, soit par le général Mac-Mahon[23], soit par le colonel Desvaux[24], de Batna. Mais cette revue ne durait pas longtemps, car nous y apportions tant d’insouciance, que l’officier, après avoir paradé pendant quelques minutes, nous renvoyait dans nos chambres respectives, quelquefois sans nous adresser une parole, et l’on voyait qu’il n’était pas content.

Un jour l’archevêque d’Alger[25], grand et solide gaillard, portant une longue barbe grisonnante, vint aussi nous visiter. Mais nous le reçûmes si froidement et nous lui témoignâmes si peu de reconnaissance d’être visités comme une ménagerie, qu’il se contenta de faire le tour de la chambre, sans rien dire à personne. Comme il ne s’était pas découvert, nous avions conservé nos képis, malgré la recommandation de les ôter. Je crois qu’il n’est jamais venu que cette fois.

Nous recevions de temps en temps de nouveaux camarades ; tous ceux qui s’évadaient des colonies ou qui refusaient le travail, les internés qui ne se présentaient pas à la gendarmerie aux jours indiqués, étaient mis avec nous ; c’était également avec nous, et non avec leurs camarades qu’on mettait les transportés de 1848 qui s’évadaient et qui étaient ramenés à Lambessa ; enfin nous étions le refugium peccatorum de la transportation.

Malgré cela, lorsque j’ai quitté Lambessa, le 16 mai 1856, après deux ans d’habitation, jour pour jour, nous n’étions en tout que quatre-vingt-huit détenus de la section de 1852, dont on trouvera les noms plus tard, en y comprenant neuf transportés de 1848 ; mais je ne comprends pas la section des transportés de 1848 qui se trouvait être, en ce moment, d’environ cent vingt à cent trente détenus.

Quelque temps après notre arrivée, le capitaine du génie, qui demeurait dans le village, et en dehors de l’établissement, me fit demander si je voulais aller travailler à son bureau, et il m’offrit quatre-vingts francs par mois.

Je lui fis dire que j’accepterais si l’on ne m’imposait aucune adhésion au gouvernement pour sortir de l’établissement, mais que, dans le cas contraire, je refuserais.

Le lendemain, le commandant me fit dire que je pourrais sortir, et aller travailler chez le capitaine du génie, à la condition de répondre aux appels réglementaires, et de venir vivre et coucher à l’établissement.

Comme nous n’avions plus à payer nos effets, ainsi qu’aux colonies (il est vrai que l’on ne gagnait rien), et comme on nous laissait tout l’argent que nous recevions de nos familles, avec faculté de le dépenser à notre volonté, j’entrevis ma délivrance, et j’acceptai cet emploi pour recouvrer un jour ma liberté.

Un de mes amis politiques nommé Tresgot[26], ex-géomètre, travaillait chez le capitaine depuis quelques jours.

Prévoyant qu’il me fallait beaucoup d’argent pour me procurer les moyens d’évasion, et ne voulant pas en faire venir de chez moi, ce qui aurait éveillé des soupçons depuis que je gagnais 80 francs par mois, ne voulant pas non plus avoir l’air de trop économiser, je faisais semblant de dépenser tout ce que je gagnais, et j’affectais des apparences de prodigalité ; mais d’un autre côté, je m’imposais des privations pour épargner à peu près la moitié de mon traitement.

Je travaillai ainsi, pendant près de deux ans, au bureau du capitaine du génie, sans m’attirer la moindre réprimande, ni subir la moindre punition. Plusieurs de mes amis s’évadèrent, mais ils furent tous repris, à l’exception du nommé Clément, dont je parlerai plus tard ; d’autres me proposèrent de fuir avec eux, mais je leur répondais non, car je craignais les indiscrétions, et le moment favorable n’était pas encore venu pour moi.

Dans le courant de 1855, vers octobre, je crois, on amena une cinquantaine de prisonniers non politiques, qui étaient presque tous des repris de justice, en rupture de ban, ou qui venaient de subir leur détention, et que l’on envoyait ici par punition, mais on eut soin de les mettre dans l’établissement cellulaire, et ils n’eurent aucun rapport avec nous.

Cependant, afin que l’on ne dit pas en France que Lambessa ne contenait que des voleurs et des malfaiteurs, et pour que ce voisinage ne jetât pas sur nous un soupçon qui aurait pu nuire à nos familles, nous rédigeâmes une protestation contre le séjour de ces prisonniers près de nous ; mais on ne tint aucun compte de notre réclamation.

 

IV

ÉVASION[27]

Lorsque, vers la fin de mars 1856, on apprit la naissance du prince impérial, tout le monde crut à une amnistie générale, l’administration aussi bien que les détenus. On se relâcha de rigueur à notre égard, et on accordait même des sorties jusqu’à Batna, pour faire des emplettes, en se faisant accompagner par un gardien.

Comme j’étais du petit nombre de ceux qui ne croyaient pas à l’amnistie, je nouai des relations avec un transporté de 1848 qui était interné à Batna, et un autre qui était interné à Constantine. Je les avais connus, les deux, à Lambessa, et ils m’aidèrent dans mon entreprise.

Tous ceux qui avaient cherché à s’évader avaient pris le chemin de Tunis qui est à environ 80 kilomètres à l’est de Lambessa, mais tous avaient été arrêtés et dépouillés par les Arabes, lesquels les avaient ramenés, car ils avaient une prime pour chaque détenu qu’ils livraient. Aussi, ne voulant pas prendre ce chemin, qui était long, pénible et dangereux, et où il fallait marcher la nuit et se cacher le jour, je préférai payer d’audace, et prendre la voiture publique, qui faisait tous les deux jours le service de Batna à Constantine.

A cet effet, je m’informai du jour exact du départ de la voiture, je transportai mes habits civils au bureau du génie, où je les cachai sous des paperasses dans un placard, et, la veille de mon départ, je demandai, pour le lendemain, l’autorisation d’aller à Batna, passer la journée pour y faire des emplettes, et à partir à trois heures du matin, afin de profiter de la fraîcheur.

Le lendemain matin, en effet, le sergent de ma chambre me réveilla, en faisant sa ronde entre deux et trois heures, me fit ouvrir la porte extérieure par le factionnaire, et me laissa partir seul, en me souhaitant un bon voyage. Il ne pensait pas que son souhait se réaliserait aussi bien.

Aussitôt après ma sortie, je me rends au bureau du génie, dont j’avais la clé, j’endosse mes habits civils, sous mon costume d’ordonnance, car il me fallait repasser devant l’établissement, et je me dirige à la hâte sur Batna, où j’arrive à cinq heures du matin.

A l’entrée de la ville, je rencontre mon ami qui m’attendait ; mais, en même temps, je vois la voiture qui partait. J’enlève aussitôt mes habits de détenu, je me transforme en civil, puis, par un chemin plus court, je gagne les devants de la voiture, qui, heureusement, s’était arrêtée en ville pour prendre des voyageurs ; sans cela je l’aurais manquée. Lorsque la voiture m’eut rejoint, j’y montai, et, le conducteur m’ayant demandé jusqu’où j’allais, je lui répondis : A Constantine !

Le soir, nous fûmes obligés, tous les voyageurs et moi, de coucher à moitié chemin, à la grande halte, car il n’y avait pas de relai, et les mêmes chevaux faisaient tout le trajet. Je fus d’autant plus contrarié de cela qu’il me fallut souper avec des officiers, et je craignais qu’en s’apercevant de mon absence on ne m’eût déjà signalé dans toutes les directions.

Cependant je repartis, le lendemain matin, sans accident, et je me trouvai dans le coupé de la voiture avec un jeune couple qui faisait son voyage de noces, et avec qui j’avais soupé la veille. J’étais heureux du bonheur de ces jeunes gens, et je passai cette journée le plus agréablement du monde.

Enfin, vers trois heures de l’après-midi, à quelques kilomètres avant Constantine, je vois mon ami qui m’attendait avec sa femme et sa famille. Je descends aussitôt de voiture, je paye vingt francs pour ma place, et je rentre en ville en donnant le bras à une dame.

Je restai caché à Constantine, pendant un mois, pour laisser apaiser les recherches, ne sortant que le soir et rarement, mais logeant tantôt dans une maison, tantôt dans une autre.

Un jour, mon ami me dit :

— Je crains que l’on ne vous découvre, et je crois que l’on se doute que vous êtes ici ; car j’ai rencontré le commissaire de police qui m’a demandé si je vous connaissais. Je lui ai dit que oui ; mais, afin de détourner les soupçons, je lui ai dit bien du mal de vous, pour lui faire croire que nous étions ennemis.

— Vous avez bien fait, lui dis-je, et, afin que l’on ne me cherche pas où je serai, je vais aller habiter près de lui.

 

[24 avril 1870]

En effet, j’allai chez un interné qui habitait la même maison que le commissaire, et il n’y avait qu’un mur qui nous séparait. J’étais bien persuadé qu’on ne me chercherait pas aussi près de chez lui.

Pendant ce temps, je pressais mes amis de me procurer un passe-port pour l’étranger, et enfin, au bout d’un mois d’attente et d’anxiété, on me remit, le 18 juin, le passe-port d’un négociant en liquides, pour aller en France. Malheureusement, le signalement portait : taille 1m80 ; cheveux, barbe et yeux noirs ; et pour signe particulier, une petite cicatrice à la joue gauche.

En voyant ce passe-port, je dis : Je ne pourrai jamais m’en servir, car il y a trop de dissemblance. En effet, j’ai 1m60, je suis blond avec les yeux bleus, et je n’ai pas de cicatrice à la joue.

Enfin, comme il n’y avait pas à choisir, j’accepte le passe-port. Je vais chez un perruquier où je me fais teindre les cheveux et la barbe en noir, et je me fais à la joue gauche une cicatrice avec un canif.

Pendant ce temps là, on me retenait une place pour Philippeville, au bureau des messageries, et on prévint le conducteur que le voyageur attendrait la voiture au pied de la côte de Constantine, dans une auberge qui y était établie.

Après m’être transformé de blond en brun, je vais dire adieu à l’ami que je venais de quitter, mais je ne trouve que sa femme, qui a de la peine à me reconnaître ; puis le mari arrive et me demande ce que je désire. Alors je me mets à rire en lui disant : « Puisque vous ne me reconnaissez pas, j’ai grande chance de ne pas être reconnu par d’autres ». Alors nous sortons avec la personne qui avait arrêté ma place à la voiture, et nous nous rendons à l’auberge indiquée.

Nous étions à peine arrivés, que nous entendons venir la diligence. Nous sortons, mais au moment de monter en voiture, j’aperçois sur l’impériale trois gendarmes de Philippeville qui venaient de témoigner, dans un conseil de guerre, contre un autre gendarme, qui avait, je crois, tué son brigadier.

En les voyant, je me dis : me voilà pris, car l’un d’eux était resté à Lambessa et pouvait me reconnaître. Cependant il n’y avait pas à reculer, sans éveiller des soupçons ; je réclame ma place d’intérieur, mais le conducteur me dit que tout est pris, et qu’il ne reste qu’une place sur l’impériale.

J’étais très contrarié ; cependant je ne me trouble pas, je fais aussitôt le commis voyageur, en disant à mes amis que je leur enverrai sous peu leurs marchandises, et qu’ils n’auront pas à se plaindre de la qualité. En disant cela, je grimpe sur l’impériale, un des gendarmes a la politesse de m’offrir sa place et de se mettre près du cocher, et me voilà parti pour Philippeville, au milieu de trois gendarmes, un de chaque côté de moi, et l’autre par devant.

Mes bons gendarmes, qui m’avaient peut-être cherché quelque temps auparavant pour m’arrêter, ne firent pas attention à moi, tant ils étaient occupés de leur affaire du conseil de guerre, dont ils s’entretinrent tout le long de la route. Comme la nuit arrivait, je fis semblant de dormir pour ne pas participer à leur conversation.

Arrivé au premier relai, je me plaignis de la fraîcheur de la nuit, et le conducteur me donna, dans l’intérieur, une place qui devenait vacante, et je parvins ainsi, plus tranquille, à Philippeville, où nous arrivâmes vers cinq heures du matin. En descendant de voiture, je revis mes bons gendarmes qui me saluèrent poliment ; je leur rendis le salut, et nous nous séparâmes.

Je fus aussitôt trouver un citoyen de Philippeville, pour lequel j’avais une lettre de recommandation. Il me fit bon accueil ; nous passâmes la journée-ensemble, et le soir il me conduisit dans un hôtel, où il me recommanda à l’hôte, qui ne me demanda aucun papier.

Le lendemain, je fis arrêter une place sur le paquebot qui devait partir pour la France, en envoyant mon passe-port et le prix du trajet ; mais, comme il survint une tempête, le départ fut retardé de quelques jours.

Enfin, le 25 juin 1856, à midi, je levai mon chapeau pour dire adieu à l’Afrique, au moment où le navire se mit en marche pour la France, et il m’est impossible de dépeindre la douce émotion que j’éprouvai alors.

Nous eûmes une mer très calme et un temps superbe, mais, malgré cela, j’eus le mal de mer pendant toute la traversée, car je ne puis pas monter sur un navire, sans que son roulis ne me rende malade.

Comme j’avais pris une place de troisième classe, par économie, je n’avais pas de cabine et je n’étais pas nourri. Aussi fus-je obligé de coucher sur le pont, à la belle étoile, et d’acheter mes vivres à la cantine. Enfin, nous arrivâmes à Marseille le 28, à six heures du soir, après soixante-dix-huit heures de traversée.

Le lendemain matin, j’allai retirer mon passe-port au bureau maritime, et, comme j’avais une lettre de recommandation pour un photographe, je fus le trouver, et il me reçut amicalement.

Ne pouvant pas rester en France sans courir le risque d’être arrêta je résolus d’aller en Italie près d’un vieil oncle qui était riche et qui habitait Milan. Cependant, pour sortir de France, il fallait un passe-port pour l’extérieur, et il n’était pas facile de s’en procurer, à cette époque, surtout à un étranger qui ne connaissait personne ; il fallait un certificat du commissaire de police du quartier que l’on habitait, et l’attestation de deux personnes patentées du quartier.

Je me rendis une première fois, seul, chez le commissaire. J’ignorais complètement les formalités à remplir, et ce fut lui qui me les apprit, en me refusant son certificat.

Je revins chez lui une seconde fois avec mon ami qui se faisait mon garant, mais le commissaire exigea deux témoins. Mon ami connaissait quelqu’un auquel il demanda d’être mon second témoin, et qui y consentit. Mais le commissaire s’avisa de dire :

— Faites attention que, si monsieur n’était pas en règle avec la justice, chacun de ses témoins encourrait deux ans de prison !

A cette parole, mon second témoin se retira, et nous fûmes obligés d’aller dans le quartier prier un maître serrurier de venir à mon aide, en lui offrant de lui payer sa journée, pour le temps perdu. Il accepta et m’accompagna chez le commissaire, qui se décida enfin à me signer le papier sans lequel je ne pouvais demander à la préfecture un passe-port pour l’étranger.

De là je me rends à la préfecture, et je remets le certificat du commissaire, ainsi que mon passe-port. L’employé le lit, et me demande tout à coup :

— Comment vous appelez-vous ?

Voilà que j’avais oublié le nom du passe-port et que je ne puis répondre.

Mais sans me troubler, je fais celui qui n’a pas compris la demande pour la faire répéter.

Vous vous appelez Ur… Ur…, dit l’employé en cherchant à lire le nom. Cette première syllabe me met sur la voie, et je lui dis : Je me nomme X…, (je n’écris pas le nom, ne voulant pas faire connaître le citoyen qui m’a prêté son passe-port).

— Vous avez une petite cicatrice à la joue gauche, reprend l’employé ; veuillez me la montrer ?

Je lui montre alors la cicatrice que je m’étais faite avec un canif.

Elle est sur la pommette de la joue, et non sur la joue, dit-il.

— Oui, lui dis-je, il y a une petite erreur sur le passe-port.

S’il avait examiné mes cheveux et ma barbe, il aurait vu qu’ils étaient teints, et que mes yeux, au lieu d’être noirs, étaient bleus ; mais heureusement, il ne fit pas attention à cela, quoique je fusse très près de lui.

— Enfin, me dit-il, vous reviendrez demain à deux heures, chercher votre passeport.

En sortant, j’étais couvert de sueur.

Le lendemain, je retourne à l’heure indiquée, mais l’employé me dit : « Votre passe-port n’est pas prêt, revenez dans une heure ». Je reviens une seconde fois, et il me dit : « Je ne l’ai pas encore, revenez à quatre heures ». Enfin, à ma troisième visite, il me remet mon passe-port, en me disant de le faire viser par le consul sarde et le consul autrichien qui habitaient Marseille. Ce passeport m’a coûté plus de trente francs en y comprenant les frais de visa.

Lorsque j’eus mon passe-port en règle, je commençai à respirer, car j’avais cru que je n’en sortirais jamais avec toutes ces tracasseries. Et quand je pense au danger que j’ai couru alors, et où le moindre trouble eût pu me trahir et me faire arrêter au moment où je touchais à ma liberté, j’en éprouve plus d’émotion que je n’en ai ressenti alors.

En sortant de la préfecture, je me rendis chez mon ami le photographe, et je lui racontai toutes les difficultés que j’avais eues pour obtenir mon passe-port. Il me fit retenir une place sur un paquebot qui devait partir le surlendemain pour Gênes, et enfin, le 2 juillet, à onze heures du matin, je quittai Marseille, et j’arrivai le lendemain, à dix heures du matin à Gênes.

J’avais pris une place de troisième classe. Ayant faim, je voulus acheter des vivres à la cantine. On me répondit qu’on n’en avait que pour les voyageurs de première et de deuxième classe, et que ceux de troisième classe mangeaient ce qu’ils apportaient. N’ayant rien apporté, je fus obligé d’aller trouver le capitaine qui, sur mes instances, permit que l’on me donnât à manger, sans cela j’aurais jeuné pendant toute la traversée. Je mangeai, mais je n’en fus pas beaucoup plus heureux. Il plut toute la nuit et j’étais couché sur le pont, sans abri, avec le mal de mer par-dessus le marché.

En arrivant à Gênes, je me rendis chez un docteur qui était proscrit[28], et pour lequel j’avais une lettre de recommandation ; il me reçut assez froidement, soit qu’il ne crut pas à mon évasion, soit pour tout autre motif, mais je ne lui en ai gardé aucun ressentiment, car dans une telle position, on ne fait pas toujours ce que l’on voudrait. — Voyant qu’il n’y avait rien à faire à Gênes, je résolus d’aller à Milan près de mon oncle.

Comme Milan était alors sous la domination autrichienne, on me prit mon passe-port en arrivant à l’entrée de la ville, et l’on me remit un petit papier, dans lequel il était dit, en plusieurs langues, que tout voyageur ne pouvait séjourner plus de trois jours dans la ville, sous peine d’être emprisonné, s’il n’avait pas une caution pour répondre de lui ; et que l’on devait, dans le délai indiqué, retirer son passe-port en échange de cet écrit.

J’aurais autant aimé être ailleurs, mais je ne voulus cependant pas m’en retourner sans avoir fait la connaissance de mon oncle, que je n’avais jamais vu, mais auquel j’avais écrit, étant en Afrique, et qui m’avait répondu.

Je me rendis chez lui, et je lui expliquai ma position. Il me reçut très bien, mais il me dit qu’il ne pourrait pas me garder près de lui, car, si l’on venait à connaître ma situation, le gouvernement autrichien lui ferait un mauvais parti. Je lui dis que je serais désolé de lui causer le moindre désagrément (il avait quatre-vingts ans), que j’étais heureux d’avoir fait sa connaissance et que je partirais avant le délai des trois jours.

En effet, le second jour, j’allai retirer mon passe-port, et je pris congé de mon oncle avec l’intention de passer en Suisse. Mon oncle me donna cent francs. Je partis le même soir pour Turin, sans avoir eu le temps de visiter Milan.

Le lendemain matin, j’arrivai à Turin, où je passai la journée. Je parcourus la ville, qui est très belle. Les rues sont larges et en ligne droite, et les maisons ont toutes la même élévation et la même forme pour chaque rue. On pourrait peut-être reprocher trop d’uniformité. Je visitai également la résidence royale, qui est belle, mais simple et sans beaucoup de luxe, et le lendemain je pris le chemin de fer jusqu’à Suze.

Arrivé là, je dus prendre la voiture publique pour franchir le mont Cenis. Il nous fallut toute la nuit pour arriver au sommet, quoique nous eussions une dizaine de mulets pour traîner notre voiture. Enfin nous arrivâmes le lendemain soir à Chambéry.

Je visitai la ville qui n’est pas belle et m’a paru pauvre, et, comme je vis que je ne trouverais pas à m’occuper, je partis le lendemain pour Genève.

En arrivant à Genève, j’allai me promener sur les quais et dans les jardins publics, où j’admirai cette simple et superbe inscription : Ce jardin est confié au patriotisme des citoyens ; tandis qu’en France on aurait écrit : Par ordre de la police, défense de rien toucher. Dans les moindres détails, on reconnaît un peuple libre.

En me promenant, la première personne qui frappa mes regards fut le nommé Clément, qui s’était évadé quelque temps avant moi de Lambessa.

— Tiens, vous voilà ici !

Il me regarde avec étonnement :

— Il me semble vous avoir vu quelque part, me dit-il, mais je ne vous remets pas.

Lorsque je lui eus dit mon nom, il me sauta au cou pour m’embrasser, en me disant :

— Comme vous êtes changé ! Je ne vous aurais pas reconnu !

Je lui expliquai alors pourquoi, m’ayant quitté blond, il me retrouvait brun.

Il me raconta son évasion par Tunis, comment il avait failli être livré par son guide et dépouillé par des Arabes qui voulaient l’arrêter ; mais enfin, il était parvenu à Tunis avec beaucoup de peine, en ne voyageant que la nuit et en se cachant le jour. Arrivé là, il avait donné tout ce qu’il avait d’argent à un contrebandier tunisien qui l’avait débarqué dans un port d’Italie, et, enfin, il était arrivé depuis peu de temps à Genève.

 

[9 mai 1870]

Depuis son arrivée, il avait connu de mes compatriotes qui étaient exilés, et avec lesquels il me mit en relation. Ceux-ci, de leur côté, me firent faire connaissance avec le citoyen Étienne Arago[29], et tous s’occupèrent à me trouver un emploi.

Quelques jours après, le citoyen Arago me dit qu’il venait de recevoir une lettre du citoyen Versigny[30], ex-représentant du peuple, proscrit et retiré à Neuchâtel, où il était secrétaire général de la compagnie du chemin de fer franco-suisse, et que, si je voulais aller le trouver, il me placerait. J’acceptai avec empressement et reconnaissance, et le 15 juillet j’arrivai à Neuchâtel, où le citoyen Versigny me reçut cordialement et me fit entrer aussitôt dans la Compagnie, pour la construction du chemin de fer de Pontarlier à Neuchâtel.

Il était temps pour moi de trouver du travail et un lieu de repos, car, depuis deux mois, je n’avais fait que voyager, et, malgré beaucoup d’économie, j’avais dépensé environ six cents francs que j’avais mis deux ans à ramasser en Afrique. Aussi, en arrivant à Neuchâtel, j’étais réduit à ma dernière pièce de cinq francs.

Aussitôt que je fus installé, j’écrivis à ma mère pour lui annoncer ma délivrance et ma nouvelle position, en lui demandant de l’argent dont j’avais besoin, et j’en reçus par le retour du courrier.

Quelque temps après, j’appris avec le plus grand plaisir que quatre de mes amis, que j’avais laissés à Lambessa, étaient parvenus à s’évader par Tunis, avec beaucoup de peine et de difficultés. C’étaient les citoyens Ranc[31] et Magny[32], sans profession, Sourd[33], instituteur, et Balland[34], peintre.

Je crois que ce furent les derniers qui s’évadèrent, et que les autres restèrent jusqu’à l’amnistie, en 1859, car il est probable qu’on les aura mis dans les cellules, dont nous étions menacés depuis longtemps.

L’ingénieur sous les ordres duquel je me trouvais en arrivant, me reçut amicalement, quoiqu’il fût Suisse et royaliste, et qu’il connût ma position. Je le perdis peu de temps après, car, au mois de septembre 1856, les royalistes de Neuchâtel s’emparèrent de la ville, pendant la nuit, pour la livrer, disait-on, au roi de Prusse. Ils échouèrent dans leur entreprise, tout le peuple des environs s’étant soulevé et ayant repris la ville, et les royalistes furent obligés de s’exiler.

Mon ingénieur se trouva compromis et dut quitter le pays ; le surlendemain, en venant de faire des opérations sur le terrain, je rencontrai son domestique, qui venait d’accompagner son maître : il était exténué de fatigue ; il avait marché quarante-huit heures, et il craignait d’être arrêté en entrant en ville.

— Ne craignez rien, lui dis je, prenez ce jalon sur l’épaule et suivez moi ; on croira que nous venons de travailler ensemble.

En effet, nous rentrâmes en ville sans être inquiétés, et il put ainsi gagner son domicile sans danger.

J’étais heureux de pouvoir rendre service à un vaincu, quoiqu’il fût mon ennemi politique ; mais, comme il était malheureux et désarmé, je lui devais aide et protection ; et je fis pour lui ce que d’autres avaient fait pour moi quelque temps auparavant.

Enfin, après quatre années de captivité et de souffrances continuelles, je puis respirer l’air de la liberté et rencontrer des sympathies chez un peuple libre, et qui jouissait des droits pour lesquels j’avais été persécuté !

Je trouvai dans ce petit pays le suffrage universel exercé par des électeurs intelligents, et qui comprenaient leurs votes, car, l’instruction étant gratuite et obligatoire, tout le monde y sait lire et écrire, les femmes aussi bien que les hommes, et la dernière des balayeuses écrit quelquefois mieux que beaucoup de nos grandes dames. L’impôt n’est pas écrasant comme en France ; il est unique et se paye en proportion de la fortune. Il est vrai qu’il n’y a pas une armée nombreuse et permanente, pour dévorer le budget, mais tous les citoyens sont soldats, et chacun prend les armes lorsque le salut public l’exige.

Il n’y a pas non plus de gros traitements ; les plus hauts magistrats sont moins rétribués qu’un sous-préfet en France : il est vrai qu’ils ne sont pas chamarrés d’or ni d’argent, ils sont habillés comme tout le monde ; et souvent on ne se doute pas qu’on passe dans la rue ou qu’on s’assied dans un café à côté du préfet ou du président du conseil. En France, où c’est l’habit qui fait l’homme, on ne comprendrait pas des choses aussi simples.

On peut parler et s’assembler, écrire tout ce que l’on veut, critiquer les actes du gouvernement, personne ne vous dit rien, et cependant le monde n’en meurt pas, et les affaires se font comme à l’ordinaire. C’est qu’il y a des hommes qui pensent et raisonnent, tandis qu’ailleurs ce qu’on appelle un peuple n’est souvent qu’un troupeau.

Je me serais volontiers fixé dans ce pays libre, mais, les travaux du chemin de fer étant terminés, et l’amnistie étant survenue pour me permettre de rentrer en France, où m’appelaient de nouveaux travaux, je revins, à la sollicitation de ma vieille mère, que je n’avais pas vue depuis neuf ans, et nous eûmes la joie de nous embrasser, après une aussi longue absence, et après avoir pensé souvent que nous ne nous reverrions plus.

Je manquerais à tous les devoirs de la reconnaissance si je terminais ce récit sans témoigner mes sincères remerciements à toutes les personnes qui m’ont prêté aide et protection dans mon malheur. Si je n’ai pu le leur exprimer plus tôt, qu’elles ne prennent pas mon silence pour de l’oubli ou de l’ingratitude : elles peuvent croire qu’il y a eu peu de jours dans ma vie où je n’aie pensé avec un attendrissement profond à tout ce que je leur dois.

J’ai aussi bien de la reconnaissance pour MM. les ingénieurs de la Compagnie, qui, au lieu de repousser le proscrit, lui ont tendu une main secourable, et lui ont procuré le moyen de gagner honorablement sa vie par le travail, tant en Suisse qu’en France. Comme ils ont récompensé mes francs et loyaux services par de l’avancement, je ferai tous mes efforts pour continuer à mériter l’estime qu’ils m’ont témoignée, depuis 1856 jusqu’à ce jour.

L. ROUFFET.

 

Je crois intéressant de compléter ce récit par la liste des transportés, des généraux, des officiers et des geôliers.

Voici les noms des transportés politiques qui ont été détenus à Lambessa, depuis 1854 jusqu’en 1856.

Tous ceux qui n’ont pas de date après leur nom sont des transportés du coup d’Etat.

N° matricule de l’établissement.

[afin d’éviter une surcharge de notes biographiques, nous les plaçons après les noms des transportés]

1 Foulquier. [Adrien Foulquier est né à Lodève (Hérault) le 3 mars 1829. Boueur à Béziers, il est condamné à l’Algérie plus car : « Mauvaise moralité. Très exalté. Insurrection. Bandes armées. Société secrète. » Transporté à Aïn Bénian, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. En 1881, sa demande de pension est rejetée.]

2 Béringue. [Joseph Birenque est né le 5 décembre 1828 à Vias (Hérault) où il est cultivateur. Il est condamné à l’Algérie plus car : « Exalté. Condamné simple police. Insurrection. Sévices sur un citoyen. Société secrète. Chef. » Transporté à Alger, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. La loi de 1881 lui octroie une pension de 1100 francs.]

3 Gouat. [Claude Gounot est né à Neuville-lès-Décize (Nièvre) le 21 août 1828. Maréchal-ferrant à Azy-le-Vif (Nièvre), il est condamné à l’Algérie moins car : « Affilié à la société secrète d’Azy-le-Vif. A affilié plusieurs personnes. Il a assisté à un grand nombre d’affiliations. Mauvais sujet. Capable de tout. » Transporté à Alger, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire.]

4 Roudier. [Pierre Roudier, dit Pétasse, est né le 13 février 1829 à Villeneuve (Hérault) où il est jardinier. Condamné à l’Algérie plus car : « Très mauvais sujet. Condamné. Insurrection. Bandes armées. Société secrète. » Transporté à Aïn Bénian, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Décédé le 9 septembre 1905 à Bessan (Hérault).]

5 Allingry. [Célestin Alingri, dit Garbas, est né le 9 octobre 1828 à Villeneuve (Hérault) où il est cultivateur. Condamné à l’Algérie plus car : « Mauvaise moralité. Mauvais sujet. Très exalté. Insurrection. Société secrète. » Décédé le 25 février 1878 à Sérignan (Hérault) où il était cafetier.]

6 Michou. [Jean Baptiste Pascal Michoux est né le 6 décembre 1823 à Vias (Hérault) où il est cultivateur. Il est condamné à l’Algérie plus car : « Exalté au plus haut degré. Moralité assez bonne. Désordres politiques. Coups et blessures sur un citoyen. Société secrète. Mouvement insurrectionnel. » Transporté à la Maison Carrée, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. La loi de 1881 lui octroie une pension de 1000 francs.]

7 Clément (évadé). [ ?]

8 Bouffard (André). [Le seul André Bouffard présent dans la base de Jean-Claude Farcy est le maire de Chavagné (Deux-Sèvres) qui fut condamné à l’internement à Cambrai.]

9 Marme. [Deux personnes dénommées ainsi ont été déportées en Algérie, sans que nous ayons trace de leur passage à Lambessa : Jacques Marme, dit Col de Fer, est né le 29 janvier 1815 à Saint-Geniès-le-Bas (Hérault). Portefaix à Béziers. Il est condamné à l’Algérie plus car : « Très mauvaise moralité, très dangereux et très exalté. Insurrection, part active. Bandes armées. Soupçonné d’avoir pris part à l’assassinat de M. Bernard. Société secrète. Contumax. » Il est tout de même transporté à Douéra. Sa demande de pension a été déposée trop tardivement en 1881. Le second est Joseph Marme, né également à Saint-Geniès-le-Bas, vers 1809. Il y est cultivateur. Il est condamné à l’Algérie plus car : « Très exalté. Fort dangereux. Initiateur. Insurrection. Bandes armées. Chef. Société secrète. » Transporté à Alger. Sa demande de pension a été rejetée en 1881. Mais il est également possible qu’il s’agisse de Pierre Marme, propriétaire à Béziers, condamné à la déportation par le conseil de guerre de Montpellier statuant sur les « troubles de Béziers ».]

10 Dureau. [Guillaume Simon, dit Dureau, né le 4 octobre 1831 à Villeneuve (Hérault) où il est cultivateur. Il est condamné à l’Algérie plus car : « Mauvaise moralité. Exalté. Insurrection. Bandes armées. Société secrète. » Transporté à Bône, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Décédé le 14 février 1855 à Villeneuve alors que sa peine avait été commuée en surveillance le 14 janvier. Son fils Emilien obtient une pension de 600 francs en 1881.]

11 Belin. [voir note 15]

12 Brucker. [voir note 12]

13 Chavernac. [Charles Chavernac né le 6 novembre 1828 à Bédarieux (Hérault) où il est fileur. Condamné à l’Algérie plus car : « Dossier n° 1513. Renvoi devant le conseil de guerre. Mauvaise moralité. Exalté. Insurrection. Assassinat des gendarmes. Société secrète. Dossier n° 2437. Algérie Plus. Assassinat des gendarmes. Preuves insuffisantes pour être traduit devant le conseil de guerre. Bandes armées. Était déjà porté au n° 1513. » Transporté à Alger, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire.]

14 D’Auvergne (évadé et repris). [voir note 14]

15 Dumont (transporté à Cayenne). [voir note 22]

16 Lafont. [Etienne Lafon est né vers 1823 à Béziers où il est employé. Condamné à l’Algérie plus car : « Très mauvais sujet. A subi plusieurs condamnations en police correctionnelle. Affilié. Très exalté. » Transporté à Aïn Bénian, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Il est autorisé le 2 août 1856 à rentrer à Béziers.]

17 Levaillant. [Jean Justin Levaillant est né le 11 janvier 1822 à Octeville (Manche). Il est mécanicien à Orthez (Basses-Pyrénées). Condamné à l’Algérie plus car : « Il est résulté de l’examen de la procédure et des documents produits, Que dans un cabaret de la commune de Castetis, arrondissement d’Orthez, le 26 décembre, Levaillant, après s’être enquis du vote des habitants sur le plébiscite, s’est livré publiquement aux propos les plus outrageants pour le chef de l’État ; Que l’adjoint au maire, appelé par le propriétaire, a été de sa part l’objet des plus grossières injures ; Que conduit à la maison d’arrêt d’Orthez, Levaillant s’y est montré insubordonné et violent ; Que le 15 janvier, les désordres qu’il y occasionne nécessitent l’appel par le gardien-chef de la force armée ; Que ce n’est qu’après une lutte des plus vives avec les gendarmes qu’il injurie et qu’il frappe, qu’il devient possible de le conduire au cachot ; Que Levaillant est signalé comme ayant les plus mauvais antécédents ; Qu’il a été condamné : 1° le 16 novembre 1849 par le tribunal correctionnel d’Agen à cinq jours de prison pour injures envers un agent de la force publique ; 2° le 27 novembre 1849, par le même tribunal, à dix jours de prison pour injures envers un témoin à l’audience ; 3° le 8 avril 1850, par le tribunal correctionnel de Cherbourg à un an de prison et cinq ans de surveillance pour vol ; 4° le 20 janvier 1852 par le tribunal correctionnel d’Orthez, à un an et un jour de prison et 100 francs d’amende pour outrage au Président de la République et pour outrages à un agent de l’autorité dans l’exercice de ses fonctions ; Que Levaillant est sans domicile fixe ; Que sa violence habituelle, ses habitudes de vagabondage, les nombreuses condamnations dont il a été l’objet le signalent comme dangereux pour la tranquillité publique. » Transporté à Birkadem, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire, transporté à la Guyane sur sa demande le 5/5/1852 selon le registre des transportés en Algérie. Condamné à Cayenne en 1855. Décédé aux îles du Salut le 16 avril 1858.]

18 Monin (évadé et repris). [Louis Monnin est né vers 1825 à Montbéliard (Doubs) où il est manœuvre. Condamné à l’Algérie plus car : « Attendu que les quatorze individus dont les noms précèdent sont connus par les plus fâcheux antécédents. Qu’il n’y a chez eux aucune conviction politique; que le désordre, le pillage, les excès les plus honteux étaient annoncés par eux comme devant inaugurer en mai 1852 le régime de la démagogie. Que tous, et notamment Pettmann (n° 12) et Courtois (n° 1) sont capables des plus grands excès. Attendu d’ailleurs que tous à l’exception de Courtois (n° 1) sont repris de justice. La Commission décide qu’il faut purger le pays de la présence de ces hommes qui menacent la société et de les transporter en Afrique, dans la catégorie plus. » Transporté à Sidi Brahim, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Décédé le 31 mars 1864 à Montbéliard.]

19 Maury. [voir note 17]

20 Ozeré. [voir note 18]

21 Reis. [Pierre Reis, né le 24 juin 1832 à Haraucourt (Ardennes), polisseur d’acier à Paris. Condamné à l’Algérie moins car : « Arrêté le 4 décembre à la mairie du 5e arrondissement après la prise de la barricade élevée en cet endroit. A passé la journée sur le théâtre de l’insurrection. A donné un faux emploi de son temps. » Transporté à la Maison Carrée, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Décédé à Haraucourt le 15 novembre 1865.]

22 Leray (de 1848, évadé et repris). [Charles Leray, né vers 1824 à Paris où il est tailleur de limes. Condamné à la transportation pour avoir crié « Vive la République démocratique et sociale. » On le trouva en possession d’une circulaire invitant les communistes unitaires à se rendre, le 23 juin au soir, à un rendez-vous, d’une carte de la Société Républicaine Centrale et d’un bulletin de souscription au Banquet du Peuple. Détenu à Belle-Isle, puis à Brest, il arrive à Lambessa en mai 1854. Gracié le 20 mars 1856.]

23 Boyer. [Jacques Grégoire Boyer, dit le Borgne, alias Lagravade, est né le 9 mai 1826 à Auriol (Bouches-du-Rhône). Ouvrier boulanger à Marseille. Condamné à l’Algérie 5 ans car : « Société secrète. Prise d’armes. Complot contre la sûreté de l’État. Montagnard très dangereux. » Transporté à Birkadem, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire.]

24 Rouffet (évadé). [L’auteur de ce récit]

25 Tresgot. [voir note 26]

26 Nouguier. [Domnion Marcellin Nouguier est né le 5 juillet 1814 à Montblanc (Hérault) où il est propriétaire. Condamné à l’Algérie moins car : « Très mauvais sujet. A subi plusieurs condamnations en police correctionnelle. Affilié. Très exalté. » Transporté à Aïn Bénian, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. La loi d’indemnisation de 1881 lui attribua une pension de 1000 fr. Décédé à Montblanc le 13 mars 1892.]

27 Duclos. [Victor Sylvain Duclos est né à Rouen (Seine-Inférieure) le 17 février 1830. Ouvrier armurier à Passy (Seine). Condamné à l’Algérie plus car : « Société secrète de La Solidarité. Propagande socialiste. Propos injurieux contre le Président. Ecrits anarchiques. » Les propos injurieux sont ceux qui lui valurent 6 mois de prison à Clermont, alors qu’il était ouvrier bonnetier dans l’Oise. Les écrits anarchiques sont ceux de Cabétistes trouvés chez lui. Transporté à la Maison Carrée, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire en 1854 et condamné en octobre de la même année à un an de prison par le Conseil de Guerre de Constantine pour évasion, peine purgée à Oran. Il ne pourra résider dans le ressort de la Préfecture de police sans une autorisation expresse du Préfet. Amnistié le 16 décembre 1856. Décédé le 5 novembre 1903 à Paris.]

28 Sagnier. [Eugène Narcisse Sagnier est né le 12 mars 1825 à Franvillers (Somme). Marchand des quatre saisons à Paris. Blessé le 4 décembre. Condamné à l’Algérie plus car : « Paresseux. N’exerce aucune industrie. Paraît exister du produit de la prostitution d’une malheureuse fille avec laquelle il vit. A fait partie d’une bande d’insurgés qui s’introduisaient dans les maisons pour y piller des armes. Était au nombre des individus qui ont attaqué la Mairie de Montmartre. A été blessé à cet endroit. » Transporté à Douéra, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire.]

29 Georges. [Antoine George est né le 8 mai 1826 à Eymet (Dordogne) où il est cordonnier. Condamné à l’Algérie plus car : « Était à Marmande [Lot-et-Garonne] pendant les évènements. S’est mêlé aux troubles. Très mauvais sujet, battait son père. S’est très mal conduit dans la prison. » Transporté à Pont-du-Chéliff, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire.]

30 Leault (évadé et repris). [Eugène Lault est né le 4 février 1836 à Clamecy (Nièvre) où il est tailleur de pierres. Condamné à l’Algérie moins car : « Le dimanche, armé d’un fusil, et accompagné de deux autres individus armés, il poursuivait à travers les prés le gendarme Maillet. Deux coups de fusil lui furent tirés à courte distance et comme l’un de ses acolytes n’était armé que d’un sabre, il n’est pas douteux qu’il ait fait feu. D’ailleurs en rentrant à la barricade, il disait : «  »Il faut suivre ma consigne, sans quoi on me fusillerait » ». C’est un petit misérable, ce n’est que sa grande jeunesse qui lui fait éviter le conseil de guerre. » Transporté à Alger, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire.]

31 Caux (évadé). [Jean Caux, dit Verdier, est né vers 1823 à Saint-Arnac (Pyrénées-Orientales). Cordonnier à Perpignan. Condamné à l’Algérie moins car : « Compromis dans le complot du 4 mai[35]. Homme d’un caractère inquiet et remuant. Vagabond sans domicile fixe. » Transporté à Bône, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire.]

32 Sarret. [Jean Baptiste Sarret est né le 24 juin 1825 au Luc (Var) où il est charron. Condamné à l’Algérie plus car : « A pris un part très active à l’insurrection. Très exalté. Repoussait les enfants des prisonniers qui voulaient voir leurs pères. » Transporté à Birkadem. Sa peine est commuée en surveillance le 16 août 1855.]

33 Vandelle. [Auguste Jean Baptiste Wandel, dit Mitron, est né le 4 septembre 1826 à Luzy (Nièvre). Boulanger à Germigny (Cher). Condamné à l’Algérie moins car : « Très engagé dans la société secrète. S’est montré très actif. Mal noté. » Transporté à Alger, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. En 1881, sa demande de pension a été rejetée.]

34 Maizou. [Jean Jacques Noël Maizou est né le 1er avril 1818 à Lodève (Hérault) où il est tisserand. Condamné à l’Algérie moins car : « Condamné pour ouverture illicite d’une école primaire. Adjoint de Lodève après 1848, membre de la Commission des Cinq de Camplong. Dangereux. » Transporté à Birkadem. Sa peine est commuée en surveillance le 16 août 1855. Décédé le 9 octobre 1878 à Lodève.]

35 Bourgey. [voir note 13]

36 Prégermain. [Philippe Prégermain est né vers 1822 à Pougues (Nièvre). Tailleur de pierres à Brassy (Nièvre). Arrêté à Paris en juin 1848, il est remis en liberté en août. Condamné à l’Algérie plus car : « Homme des plus dangereux, ancien insurgé de juin 1848. Condamné en 1851 par la cour d’assises à 2 ans de prison pour menaces contre les personnes et les propriétés. Détestable sujet, a continué ses menées démagogiques dans la prison de Château-Chinon. Il a pris part aux sociétés secrètes, cela est prouvé par des lettres de lui l’une donnée à Delavaud, l’autre adressée à Bouché. Il mérite la plus grande sévérité. » Transporté à Alger, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Gracié le 29 octobre 1856. Disparu durant le siège de Paris en 1870. La demande de pension de son fils en 1881 a été rejetée.]

37 Cabane. [Bazile Antoine Cabanes est né le 21 juin 1818 à Servian (Hérault). Cultivateur à Sauvian (Hérault). Condamné à l’Algérie plus car : « Très exalté. Mauvaise moralité. Initiateur. Insurrection. Bandes armées. Chef de la société secrète. Décurion. » Transporté à Aïn Bénian, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Gracié le 2 février 1853.]

38 Dumontier. [Sénateur Prosper Marie Dumontier est né le 18 juillet 1809 à Recouvrance (Brest) (Finistère). Menuisier sans domicile fixe en Charente. Condamné à l’Algérie moins car : « Le 12 janvier dernier, Dumontier-Sénateur, qui paraissait en état d’ivresse, criait dans les rues de Chateauneuf que «  »le Président de la République était un polisson, que lui seul lui ferait son affaire » ». Mis en état d’arrestation par la gendarmerie, il n’en continua pas moins ses invectives contre le chef de l’État disant : «  » Je suis Républicain rouge, je couperai la tête à Louis Napoléon ou je ne pourrai pas réussir, c’est un grand gueux et un scélérat » ». il s’emporta de plusieurs injures grossières contre la police et la gendarmerie. La Commission a pensé qu’en raison du caractère violent et indisciplinable de l’inculpé, de ses déplorables antécédents, de la vie vagabonde et oisive qu’il mène depuis plusieurs années et de l’exaltation de ses haines politiques, une nouvelle condamnation judiciaire n’aurait sur lui aucune efficacité et ne le ramènerait pas à des habitudes plus morales. La transportation paraît la seule mesure capable de dompter cette nature brutale et pervertie par le vice. La Commission croit devoir l’appliquer à cet individu en le classant dans la catégorie exprimée par le mot Moins. » Transporté à Pont-du-Chéliff, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire.]

39 Gois. [Pierre François Gois, dit Emile, est né le 16 juillet 1829 à Chablis (Yonne). Agent d’affaires à Mâcon (Saône-et-Loire). Condamné à l’Algérie plus car : « Agent actif de propagande socialiste. A été trouvé détenteur de munitions de guerre. Antécédents des plus déplorables. » Transporté à Oued el Hamman, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire jusqu’en 1856. Compromis, en 1866, dans l’affaire dite de la Renaissance, et en 1870, dans l’affaire Victor Noir, il fut condamné, à Blois, aux travaux forcés à perpétuité. Il se réfugia en Belgique. Colonel d’état-major et président le la Cour martiale sous la Commune de Paris, il fut condamné à mort par contumace et s’exila à Jersey, puis à Londres. Il obtint une pension de 1200 frs par la loi d’indemnisation de 1881. Décédé à Paris le 12 octobre 1888.]

40 Magny (évadé). [voir note 32]

41 Cagnat. [Lucien Philibert Cagnat est né le 8 janvier 1827 à Clamecy (Nièvre) où il est menuisier. Condamné à l’Algérie plus car : « Il a pris une part très active à l’insurrection. Il s’est montré en armes sur la place du marché. Plusieurs fois à la tête des troupes insurgées, il a envahi les maisons pour s’emparer des armes et faire marcher les habitants. C’est un affilié des sociétés secrètes où il occupe un certain rang. Démagogue dangereux. » Transporté à Alger, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Il aurait été à nouveau transporté en 1858. Décédé le 24 octobre 1902 à Clamecy.]

42 Jotras. [Jean Baptiste Auguste Jotras est né le 26 novembre 1825 à Auxerre (Yonne) où il est ouvrier taillandier. Condamné à l’Algérie moins car : « Excitation à l’insurrection. Agent actif des hommes de désordre. Habitué des cabarets. » Transporté à Alger. Sa peine est commuée en internement hors de l’Yonne le 12 août 1854. Décédé le 20 janvier 1866 à Paris.]

43 Bolle. [Pierre Bolle est né le 24 mai 1817 à Aubusson (Creuse) où il est aubergiste. Condamné à l’Algérie moins car : « Moins intelligent que le précédent [Delarebeyrette], c’est un agent secondaire du parti socialiste, mais un agent actif et résolu, un propagandiste effronté, un homme de coup de main. Il est d’une force herculéenne. On lui attribue des propos qui dénotent sa férocité. Son cabaret, qu’il tient avec sa mère, est le refuge des vagabonds. Il a été condamné en 1850 par le tribunal correctionnel supérieur de Guéret à 4 mois d’emprisonnement pour colportage d’écrits socialistes. Il a été frappé de deux autres condamnations correctionnelles pour coups et blessures. » Transporté à Alger. Sa peine est commuée en surveillance le 16 août 1855. Décédé le 20 mars 1862 à Aubusson.]

44 Lemaître (évadé et repris). [Louis Alexandre Lemaitre est né vers 1833 à Paris où il est charron. Condamné à l’Algérie plus car : « Était revêtu, au moment de son arrestation, d’une tunique de garde national qu’il a prétendu lui avoir été donnée à la Porte Saint-Denis par un homme qu’il ne connaît pas. Fort mauvais sujet, maltraitant ses parents. » Transporté à Bouffarick. Décédé le 6 décembre 1853 en Algérie.]

45 Gagnier. [Jacques Gagnier est né le 23 juin 1799 à Clamecy (Nièvre) où il est vigneron. Condamné à l’Algérie plus car : « Il a pris une part atroce à l’insurrection. S’étant rendu à Sombert pour recruter des hommes et des armes, il a dit que sieur Mathé que lui et son fils avaient tiré chacun deux coups de fusil sur les gendarmes et qu’il croyait en avoir abattu un. Le sieur Renault Jean Baptiste lui a entendu tenir les mêmes propos chez lui. Affilié aux sociétés secrètes. Démagogue des plus dangereux. Il avait été désigné pour le conseil de guerre. Il était décurion et membre de la Commission des 25. » Transporté à Alger. Gracié le 4 mars 1857. Décédé le 28 janvier 1879 à Clamecy. En 1881, la demande de pension de son fils a été trop tardive.]

46 Bouché. [Etienne Bouché est né le 18 avril 1826 à Clamecy (Nièvre) où il est boulanger. Condamné à l’Algérie plus car : « Il faisait flotter le drapeau rouge sur la barricade du pont de Beuvron, disant nous n’en voulons pas d’autre. Il s’est introduit chez un habitant pour s’emparer de ses armes sous peine de le fusiller et conduire à la prison sa femme et sa mère. Il était armé d’un fusil et a commandé un peloton d’insurgés. C’est un homme ignoble, profondément perverti. Il est arrivé d’Auxerre pour prendre part à l’insurrection. » Transporté à Alger, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire.]

47 Thé. [Antoine Thé, dit Dauphin, est né le 1er août 1825 à Tournon (Ardèche). Il est ouvrier boulanger à Marseille. Condamné à l’Algérie pour 10 ans car : « Détention d’armes de guerre. Société secrète. Complot contre la sûreté de l’État. » Transporté à Aïn Bénian, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Décédé le 3 février 1902 à Marseille.]

48 Barbier. [Il est possible qu’il s’agisse d’Alexandre Barbier, dit Pourri, né le 26 décembre 1833 à Neuvy (Nièvre) où il est journalier. Condamné à l’Algérie moins car : « Faits insurrectionnels, armé à la gendarmerie, à la barricade. A fait des recrues. Disait que pour vaincre les résistances, les arrêtés ne sauraient pas ce qu’ils gagnent à la révolution qui se fait. » Transporté à Alger. Gracié le 2 février 1853. Décédé le 8 mars 1866 à Sury-près-Léré (Cher).]

49 Sourd (évadé). [voir note 33]

50 Lagoutte (évadé). [François Lagoutte est né le 4 novembre 1824 à Varennes-sur-Allier (Allier). Tisserand à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). Condamné à l’Algérie plus car : « Propagandiste exalté et actif. Communiste. Influent et excessivement dangereux. A pris part aux insurrections du département [Allier]. Ancien président du club de Varennes. Recommandé à la sévérité du gouvernement. » Transporté à Alger. Il devait être embarqué pour la Nouvelle-Calédonie. Évadé de Lambessa, il est repris en France et devait en juillet 1857 être à nouveau transporté en Algérie.]

51 Barthélémy. [Il est possible qu’il s’agisse de Jean Barthélémy, né le 9 février 1819 à Valberg (Piémont), serrurier à Sigonce (Basses-Alpes). Condamné à l’Algérie plus car : « Affilié. Serrurier, a ouvert la porte de la Mairie avec de fausses clés. A pris un fusil, est allé à Forcalquier. Très dangereux. » Transporté à Bou Tlélis. Gracié le 9 avril 1856. En 1881, sa demande de pension est rejetée.]

52 Jacquinet (de 1848, évadé et repris). [Nicolas Jacquinet est né vers 1815 à Paris où il est peintre en bâtiment. Condamné à la transportation en septembre 1848, il est détenu à Belle-Isle, puis transporté en Algérie où il est condamné à 3 ans de prison le 9 mai 1851 pour coups et blessures par le 2e Conseil de guerre de Bône. Réintégré le 11 juillet 1854 à Lambessa (section disciplinaire). Condamné à 3 mois de prison pour évasion, jugement du Conseil de guerre de Constantine du 22 décembre 1855. Rentré à Lambessa le 22 avril 1856. Gracié suivant la décision impériale du 4 juin 1857.]

53 Boussard. [ ?]

54 Luquet. [Joseph Luquet est né le 4 juillet 1809 à Riez (Basses-Alpes). Militaire en congé limité. Condamné à l’Algérie plus car : « S’est rendu armes à Digne et aux Mées. Est rentré avec le peloton qui rapportait le drapeau et poussait des cris séditieux. Libertin. Ivrogne. Sortait des compagnies de discipline. Très dangereux. » Transporté à Mascara, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire.]

55 Cartiny (de 1848, évadé et repris). [Joseph Charles Cartigny est né vers 1818 à Paris où il est tourneur en cuivre. Transporté en Algérie. Condamné le 31 juillet 1852 à un an de prison pour évasion par le 1er Conseil général de Constantine. Réintégré le 25 juillet 1854 à la section disciplinaire de Lambessa.]

56 Guegnot. [Claude Désiré Guegnau est né le 2 mai 1819 à Bourbon-Lancy (Saône-et-Loire) où il est teinturier. Condamné à l’Algérie moins car : « Violent, emporté, condamné pour avoir frappé sa mère. Socialiste exalté et très dangereux. Congédié du corps sans certificat de bonne conduite. Injures envers le Président de la République. » Transporté à Alger, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire.]

57 Viannet. [Charles Augustin Vianne est né le 13 avril 1812 à Libourne (Gironde) où il est cafetier. Condamné à Cayenne car : « Homme d’une exaltation extrême et capable de tout, professant les opinions les plus subversives. Il s’est rendu l’effroi des hommes d’ordre par les menaces atroces qu’il professait contre eux et par l’influence qu’il avait prise sur la classe ouvrière. » Sa peine est commuée en Algérie plus le 1er avril 1852. Transporté à Tlemcen.]

58 Ducotet. [Claude Ducotté est né le 29 janvier 1806 à Tournus (Saône-et-Loire). Il est serrurier-forgeur à Lyon. Transporté en Algérie. Décédé le 23 septembre 1872 à Caluire (Rhône).]

59 Roque. [ ?]

60 Leclère (évadé et repris). [Charles Rémy Leclère est né le 16 septembre 1818 à Lagny (Oise). Vannier à Paris. Condamné à l’Algérie moins car : « Vagabond. Signalé comme ayant proféré des cris séditieux. Passe pour être un rouge cramoisi. S’occupe beaucoup de mauvaise politique. Triste sujet. » Transporté à Alger, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Il s’évade et rejoint Londres. Décédé le 8 octobre 1871 à Compiègne (Oise).]

61 Gagnière. [Etienne Gannière est né le 17 avril 1828 à Paris où il est tourneur en chaises. Condamné à l’Algérie plus car : « Paroles injurieuses pour le Prince. Il disait qu’on devrait le mettre à Vincennes. A travaillé à la construction d’une barricade où il semblait donner des ordres. Opinions très exaltées. » Transporté à la Maison Carrée, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Gracié le 2 août 1856, il est autorisé à résider à Paris.]

62 Guille. [Eugène Guille est né vers 1828 à Paris. Ouvrier cordonnier à Ligny-le-Châtel (Yonne). Condamné à l’Algérie moins car : « Homme dangereux. Antécédents peu favorables. Agitateur actif. Instigateur de l’insurrection. Propos séditieux. Fausses nouvelles dans le but de soulever les habitants. Opinions démagogiques fort exaltées. » Transporté à Alger.]

63 Soliman (de 1848, évadé et repris). [François Victor Soliman est né à Nantes (Loire-Inférieure) vers 1817. Journalier à Paris. Détenu à Belle-Isle, il est transporté en Algérie. Condamné en 1854 à 6 mois de prison par le tribunal correctionnel de Toulon pour délit d’évasion.]

64 Beauvallet (de 1848, évadé et repris). [René Nicolas Beauvallet est né vers 1821 à Paris où il est marinier. Détenu à Belle-Isle, il est transporté en Algérie. Condamné le 27 juillet 1855 par le 1er conseil de guerre de Constantine à 5 ans de fers pour menaces par gestes envers un sous officier de l’établissement. Gracié le 6 février 1857.]

65 Chapuis. [Léonard Chapuis, dit Miriau, est né le 9 août 1819 à Montreuillon (Nièvre) où il est marchand de bestiaux. Condamné à l’Algérie plus car : « Homme violent, redouté et qui a fait le plus grand mal dans son arrondissement. Il était en rapport avec les meneurs de Clamecy. Portait les mots d’ordre et était un des agents les plus actifs. S’il n’a pas pris plus de part aux menées des sociétés secrètes, c’est qu’il est arrêté depuis 18 mois, cependant il a fait plusieurs affiliations, il y a déjà des preuves positives à cet égard. Il mérite la plus grande sévérité. » Transporté à Douéra.]

66 Trouillon (de 1848, évadé et repris). [Jean Baptiste Trouillon, dit Waterloo, est né le 27 mars 1818 à Pantin (Seine). Il est couvreur à Belleville (Seine). Détenu à Belle-Isle, il est transporté en Algérie. Condamné le 18 mai 1854 à 6 mois de prison pour délit d’évasion par le Tribunal correctionnel de Toulon.]

67 Balland (évadé). [voir note 34]

68 Germain. [ ?]

69 Cresson (de 1848, évadé et repris). [Adrien Cresson est né vers 1815 à Melun (Seine-et-Marne). Maçon à Paris. Détenu à Belle-Isle, il est transporté en Algérie. Condamné en 1854 à 6 mois de prison par le tribunal correctionnel de Toulon pour délit d’évasion. Amnistié le 13 mars 1857, il ne pourra résider dans le ressort de la Préfecture de police sans autorisation du Préfet.

70 Lemoine (de 1848, évadé et repris). [Charles Lemoine est né vers 1819 à Paris. Peintre sur porcelaine à Belleville (Seine). Détenu à Belle-Isle, il est transporté en Algérie. Condamné en 1854 à 6 mois de prison par le tribunal correctionnel de Toulon pour délit d’évasion. Gracié suivant le décret impérial du 20 mars 1856. Autorisé à résider à Alger.

71 Ségaut. [Jean Baptiste Ségaud est né vers 1823 à Arnay-le-Duc (Côte d’Or). Bourrelier à Clamecy (Nièvre). Condamné à l’Algérie plus car : « Il faisait partie de la bande armée qui a pénétré par effraction chez le M. Félix Rousseau pour s’emparer par force de ses armes. Le samedi il est entré chez un armurier ne pouvant retirer sa bayonnette qu’il avait enfoncée dans le canon ; avec son patron Coquard il a assisté à une des réunions du comité révolutionnaire ; avec quatre hommes armés il s’est porté chez le commissaire de police dont il a brisé les portes. C’est un garnement très dangereux. Membre de la société secrète. » Transporté à Alger.]

72 Laprune (évadé et repris) [Bélonie Donatien Laprune est né le 16 janvier 1832 à Saint-Geniès-le-Bas (Hérault) (aujourd’hui Saint-Geniès-de-Fontedit) où il est cultivateur. Condamné à l’Algérie moins car : « Peu exalté. Embaucheur. Initiateur. Insurrection. Bandes armées. Société secrète. » Transporté à Bourkika.]

73 Trouyet. [Joseph César Trouyet est né le 20 décembre 1818 à Cavaillon (Vaucluse). Il est tanneur à Cheval-Blanc (Vaucluse). Condamné à l’Algérie moins car : « Il était venu à Avignon le 8 décembre 1851 pour y prendre des instructions. De retour à Cavaillon avec le Gros, il y fut arrêté bientôt nanti d’un carnier contenant 127 cartouches à balles et d’une grande quantité de balles. Il était armé d’un poignard. Signalé comme démagogue très exalté et dangereux. » Transporté à Alger, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire.]

74 Marcou. [Pierre Marcou est né le 21 avril 1814 à Cruzy (Hérault) où il est cordonnier. Condamné à Cayenne car : « Contumax. Repris de justice. A pris part avec armes au mouvement insurrectionnel de Cruzy. Mal famé, dangereux. » Transporté en Algérie. Interné à St-Eugène. La loi de 1881 lui octroie une pension de 100 frs.]

75 Demesmay. [Jean Pierre Demesmay est né le 30 septembre 1816 à Corcondray (Doubs) où il est poêlier. Condamné à l’Algérie plus car : « Attendu que les quatorze individus dont les noms précèdent sont connus par les plus fâcheux antécédents. Qu’il n’y a chez eux aucune conviction politique; que le désordre, le pillage, les excès les plus honteux étaient annoncés par eux comme devant inaugurer en mai 1852 le régime de la démagogie. Que tous, et notamment Pettmann (n° 12) et Courtois (n° 1) sont capables des plus grands excès. Attendu d’ailleurs que tous à l’exception de Courtois (n° 1) sont repris de justice. La Commission décide qu’il faut purger le pays de la présence de ces hommes qui menacent la société et de les transporter en Afrique, dans la catégorie plus. » Transporté à Sidi-Brahim, puis envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire, venant de la prison militaire d’Oran.]

76 Vermorel. [Claude Vermorel est né le 27 décembre 1827 à Tarare (Rhône). Il est journalier à Vaise (Rhône). Condamné à l’Algérie plus car : « Fugitif. Vermorel appartenait aux sociétés secrètes dont il était un des membres les plus zélés. Il a été arrêté le 29 août dernier pour vol et escroquerie. Il a été saisi chez lui un fusil de munition. Enfin, c’est un homme très exalté et très dangereux. » Embarqué pour l’Algérie le 5 février 1855, il est condamné le 20 octobre 1856 à 2 ans de prison pour insultes par propos et par gestes à une sentinelle par le 1er Conseil de guerre de Constantine.]

77 Roux (évadé et repris). [Jean Baptiste Roux est né le 27 décembre 1828 à Apt (Vaucluse). Il est cultivateur à Villars (Vaucluse). Condamné à l’Algérie plus car : « A pris une part active à l’insurrection de l’arrondissement d’Apt. Avait arboré un drapeau rouge. Cris séditieux tel que celui de Vive la guillotine. Très dangereux. » Transporté à Aïn Bénian. Gracié le 2 février 1853. Décédé à Villars le 17 octobre 1905.]

78 Gaston. [Edouard Jean Léopold Gaston est né le 7 mars 1817 à Alleins (Bouches-du-Rhône), courtier. Condamné à l’Algérie plus car : « Propagandiste exalté. Société secrète. Excitation à l’insurrection. Prise d’armes. » Transporté à Nemours.]

79 Gutier. [Jean Baptiste Gauthier est né le 16 avril 1817 à La Selle (Saône-et-Loire) où il est carrier. Condamné à l’Algérie moins car : « A recueilli des souscriptions pour l’Avant-garde démocratique, journal démagogique. Il achète de la poudre, prend les armes pour marcher sur Autun, soulève en passant les populations de Roussillon et d’Anost. » Transporté à Alger. Décédé le 6 août 1898 à La Petite-Verrière (Saône-et-Loire).]

80 Léculier (évadé et repris). [Pierre Léculier est né le 23 avril 1832 à Lyon. Il est ouvrier mécanicien à Vénissieux (Rhône). Condamné pour avoir attaqué la malle-poste de Lyon. Transporté. Gracié le 7 juillet 1856. Décédé le 29 juin 1878 à Lyon.]

81 Gruat. [Charles Gruat est né le 6 septembre 1827 à Sens (Yonne). Il est coutelier à Toucy (Yonne). Condamné à l’Algérie plus car : « Mauvais sujet. Ne possédant rien. Homme d’action et très dangereux. Faisait partie de la bande insurrectionnelle qui se forma dans un bois près de Toucy et qui plus tard fit feu sur les gendarmes. Il était porteur d’un fusil de munition au moment de son arrestation. » Transporté à Marengo.]

82 Malatère. [Jacques Malaterre est né le 12 mars 1823 à Quarante (Hérault) où il est cultivateur. Condamné à l’Algérie moins car : « Moralité passable. Insurrection. Société secrète. Usurpation de fonctions. » Transporté à Bône. Peine commuée en surveillance le 28 janvier 1854. La loi de 1881 lui octroie une pension de 800 frs. Décédé le 29 janvier 1895 à Quarante.]

83 Noiret. [Charles Louis Joseph Noiret est né le 27 vendémiaire an XI à Rouen (Seine-Inférieure) où il est tisserand. Condamné à l’Algérie plus car : « Noiret a été condamné le 17 juillet 1841 à 2 mois d’emprisonnement comme coupable de rébellion et d’outrages envers un ministre du culte catholique. Il s’agissait d’une émeute à la porte de l’archevêché. Il a été condamné le 31 juillet de la même année par la cour d’assises de la Seine-Inférieure à un an d’emprisonnement comme coupable, par la voie de la presse, d’attaque à la propriété et d’excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres. Cet homme est de l’école de Louis Blanc. En 1848, il s’est présenté aux électeurs de la Seine-Inférieure comme candidat à l’Assemble constituante. Noiret n’est pas un homme de barricades, mais c’est un homme de propagande. Intelligent, il exerce une grande influence sur les masses ouvrières. Il a écrit plusieurs brochures, a été rédacteur de plusieurs journaux, il doit être réputé comme un agent socialiste des plus dangereux. Lors du vote du 20 décembre, il se présenta dans un bureau et troubla les opérations. » Transporté à la Maison Carrée. Décédé le 18 mars 1877 au Havre (Seine-Inférieure). Jean-Pierre Chaline lui a consacré un article[36].]

84 Ranc (évadé). [voir note 31]

85 Cavouat. [Il s’agit peut-être de Jean-Marie Antoine Cavoit, né le 7 janvier 1829 à Courcelles (Nièvre), maçon à Corvol-l’Orgueilleux (Nièvre). Condamné à l’Algérie plus car : « Au moment de l’insurrection, il était détenu dans la prison de Clamecy. Il est revenu à Corvol en armes avec la bande d’insurgés. Il annonçait que la troupe avait rendu les armes et qu’on avait 200 fusils de plus. Le dimanche, il a été à Chevier avec son frère aîné et plusieurs autres insurgés pour exciter les habitants de ce hameau à rejoindre l’insurrection. Il était affilié aux sociétés secrètes. Très mal famé. » Transporté à Alger. Gracié le 15 août 1856. Il est à nouveau déporté en 1858, à Mostaganem, car il était accusé de complicité dans l’attentat d’Orsini. Il parvint à s’enfuir et gagna les États-Unis. Il s’installa à Chicago (Illinois)[37].]

86 Sibert. [Louis Sibert est né le 16 octobre 1823 à Pange (Moselle). Garçon de magasin à Paris. Condamné à l’Algérie moins car : « A contribué puissamment à l’érection des barricades, notamment en renversant un omnibus le jeudi 4 décembre. Il s’est emparé dans une maison d’un fusil de chasse. » Transporté à la Maison-Carrée. Autorisé à rentrer à Pange le 5 août 1856.]

87 Pétry. [Théophile Pétry est né le 20 août 1818 à Neuvy-sur-Loire où il est débitant de tabac. Condamné à l’Algérie moins car : « A pris une part active aux faits insurrectionnels du soir. A été aux avants postes, s’y posait comme chef, y a été reconnu par un gendarme. A dit à un insurgé qui se sauvait qu’il méritait d’être fusillé parce qu’il désertait le poste. » Transporté à Alger.]

88 Cuisinier (de 1848, évadé et repris). [Joseph Napoléon Cuisinier est né vers 1814 à Paris où il est gardien de Paris. Transporté en Algérie. Peine commuée en celle de l’internement à Constantine le 13 août 1853. Gracié le 20 mars 1856.]

 

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Noms des généraux qui commandaient les provinces d’Afrique pendant la transportation :

Randon, gouverneur général à Alger. [général Jacques Louis Randon (1795-1871), longtemps en Algérie, fut ministre de la Guerre du 24 janvier au 26 octobre 1851, avant la nomination de Saint-Arnaud. Il deviendra sous le Second Empire sénateur et maréchal.]

Pâté, général à Alger. [Charles Paté (1794-1879), second du gouverneur général.]

Camou, général à Blidah. [Jacques Camou (1792-1868) a participé à la conquête de l’Algérie et devient commandant la division d’Alger le 6 février 1852. Il devient sénateur en 1863.]

Cassagnole, général à Milianah.

Pélissier, général à Oran. [Aimable Pélissier (1794-1864). Il devient maréchal de France après Sébastopol.]

Gastu, général à Oran. [Gaudérique Gastu (1802-1859) avait été chef de corps de la garde de Paris de juillet 1849 à décembre 1852[38].]

Bazaine, général à Sidi-bel-Abbès. [François Achille Bazaine (1811-1888) participera aux principales guerres du Second Empire et deviendra maréchal de France et sénateur.]

Mac Mahon, général à Constantine. [Patrice de Mac Mahon (1808-1893), futur président de la République.]

Messias, général à Constantine.

Desvaux, général à Batna. [Nicolas Desvaux (1810-1884) qui refusera le ministère de la guerre que li propose Mac Mahon[39].]

 

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Noms des officiers qui commandaient les camps et les colonies pendant la transportation :

Rolland, capitaine, commandant à Lambessa.

Muller, lieutenant, commandant à Birkadem. [Son activité est largement commentée dans Victor Conrad, Journal d’un déporté en Algérie après le 2 décembre 1851. (8 juin 1852 – 26 juillet 1853), Association 1851, 2024]

Monier, lieut., comm. à Douéra.

Durand, lieut., comm. à Aïn Bénian.

Dupin, lieut., comm. à Aïn-Sultan.

Olivier, lieut., comm. à l’Oued-Boutan. [Voir également Victor Conrad, op. cit..]

Fabre, lieut., com., à Bourkika. [idem]

Dufrène, lieut., comm. à Bourkika.

Drouart, lieut., comm. à Bourkika.

Demailly, lieut., comm. à Sidi Ibrahim.

Schelling, lieut., comm., à Aïn-Chouga.

 

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Noms des geôliers des prisons d’Afrique :

Lafitte, gardien en chef de la prison militaire à Alger ;

Beaujoin, gardien en chef, à Blidah ;

Alvino, gardien en chef, à Oran ;

Thomas, gardien en chef, au fort Saint-Grégoire ;

Martin, gardien en chef, à Constantine ;

 

Nota. Il y avait beaucoup d’autres colonies dont j’ignore les noms et ceux qui les commandaient.

Les personnes qui voudront me donner des renseignements authentiques sur la transportation de 1852, ainsi que sur les noms que je n’ai pu désigner par oubli, ou faute de les connaître, me feront plaisir.

Adresser les renseignements franco à M. Rouffet, à Marnay (Haute-Saône). L. R.

 

 


[1] Sur la résistance dans l‘Allier, on lira : Georges Rougeron, « La résistance au Coup d’Etat dans le département de l’Allier », La Révolution de 1848 et les révolutions du XIXe siècle, tome 32, numéro 153, juin-juillet-août 1935, pp. 341-352.

[2] Son directeur-gérant Albert Barbieux, lui-même déporté quelques mois à Douéra, est un proche de Victor Hugo. Il avait fondé Le Rappel en 1869. (notice du Maitron par Gauthier Langlois)

[3] Bagnes d’Afrique : trois transportés en Algérie après le coup d’État du 2 décembre 1851, textes établis, annotés et présentés par Fernand Rude, Paris, Maspero, 1981, 224 p.

[4] ibidem, p.16.

[5] Les commissions mixtes ont en réalité prononcé 9581 condamnations à la déportation en Algérie. Mais du fait des contumaces, des grâces et des décès en détention, seulement 5 à 6000 furent effectivement transportés.

[6] Le 2 avril, de François, ébéniste, et de Catherine Vernay. Son acte de naissance porte le seul prénom de Gaspard et non celui de Léonce.

[7] Comme agent voyer.

[8] Jean François Silvain Meusnier-Dessaignes, né le 4 octobre 1807 à Montluçon. Condamné à l’Algérie plus car : « Conspirateur émérite. Condamné dans l’insurrection de Commentry [7 et 8 octobre 1851]. Principal chef de Montluçon. Suffit à lui seul pour pervertir et soulever un arrondissement. » Il part en exil à Guernesey. Décédé le 20 février 1868 à Monaco. (notice du Maitron, par Gauthier Langlois)

[9] Jean-Baptiste Gallerand, né le 12 janvier 1811 à Viersat (Creuse), chaudronnier à Montluçon. Il sera condamné à l’Algérie plus car : « Vétéran des sociétés secrètes. Capable de toutes les violences et de tous les crimes. » Transporté à Douéra. Sa peine est commuée en internement le 16 août 1855.

[10] Quatre femmes furent poursuivies dans l’Allier pour avoir tenu des propos poussant à la résistance :

Claudine Adhémart, épouse Basset, née vers 1806 à Saligny, cabaretière à Neuilly-en-Donjon. Condamnée à l’Algérie plus car : « Allait de maison en maison pour engager les hommes à marcher sur Le Donjon. Tenait des propos atroces. Mégère infâme, promettait à boire à ceux qui prendraient part à l’insurrection et traitait de lâches ceux qui s’y refusaient. » Elle est remise en liberté le 17 mai 1852.

Marie Jayat, épouse Decoret, née le 22 septembre 1814 à Besson, journalière à Montoldre. Condamnée à l’internement car : « Propos infâmes excitant à l’insurrection et au massacre. » Elle est internée à Riom (Puy-de-Dôme). Graciée le 23 mars 1853.

Lise Pannetier, épouse Passignat, née vers 1810 à Biozat, marchande à Châtel-de-Neuvre. Condamnée à l’Algérie moins car : « Mégère violente. Tient les propos les plus menaçants, insulte la troupe. Très dangereuse. » Elle est mise en liberté le 17 mai 1852. Graciée le 2 février 1853.

Magdeleine Soalat, épouse Blétry, née vers 1819 à Randan (Put-de-Dôme), cabaretière au Donjon. Condamnée à l’Algérie plus car : « Conduite détestable. A excité à la guerre civile. Type de l’hôtesse du tapis-franc. Très dangereuse. » Sa peine est commuée en internement (à Besançon, Doubs) le 13 avril 1852, puis en surveillance le 19 janvier1853. Graciée le 12 août 1854.

[11] Henri Bouchereau, né le 1er septembre 1822 à Montluçon, sans profession, maçon, clerc d’avoué ou marchand épicier suivant les documents ( !), condamné à l’Algérie plus car : « Un des chefs les ardents du parti socialiste. Crapuleux. Ennemi des riches. Recrutait sans cesse pour le parti démagogique. Capable de tout. Membre des sociétés secrètes. » Transporté à la Maison carrée. Il est objet d’une remise de peine le 2 février 1853. Décédé le 30 mai 1879 à Montluçon (il est alors marchand droguiste).

[12] Auguste Ernest Brucker, né le 7 juillet 1819 à Paris, journalier à Monthion (Seine-et-Marne). Condamné à l’Algérie moins car : « Socialiste exalté. Propagandiste très actif. Affilié aux sociétés secrètes. Fausses nouvelles. On a saisi chez lui un grand nombre de journaux et d’écrits socialistes. » Transporté à Douéra (où il rencontre Victor Conrard) et envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire.

[13] Pierre Bourgey est né vers 1819 à Lyon. Géomètre à Grenay (Isère). Condamné à l’expulsion car : « Dans la soirée du 4 décembre, il a fait partie à Heyrieux d’un rassemblement tumultueux dont il paraissait être un des principaux meneurs. Il est signalé comme dangereux, non par son importance, mais par l’activité de ses menées politiques et par ses opinions exaltées. » Il est finalement transporté à Birkadem et envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire.

[14] Alfred Pascal Dauvergne, né le 19 avril 1829 à Alençon (Orne). Arrêté pour sa participation aux barricades en juin 1848 à Paris, il est mis en liberté le 31 juillet. En décembre 1851, il est journaliste à Paris. Condamné à l’Algérie plus car : « Chef de barricade à la porte Saint-Denis. Lisait des proclamations anarchiques. A fait feu sur la troupe. Très dangereux. » Transporté à Alger et envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Décédé le 6 décembre 1899.

[15] Louis Isidore Bellin, né vers 1830 à Morêtel-de-Maille (Isère), étudiant à Montpellier. Condamné à l’Algérie plus car : « Démagogue très ardent. Journaliste de la pire espèce [rédacteur du Suffrage Universel à Montpellier]. Très dangereux. Excitant à la guerre civile. Très dangereux. » Transporté à Aïn Benian et envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Gracié le 9 avril 1856.

[16] Voir note 13.

[17] Charles Alphonse Maury, né à Chartres (Eure-et-Loir) le 7 mars 1815, menuisier à Maintenon (Eure-et-Loir). Condamné à l’Algérie moins car : « Excessivement dangereux. Menaces de mort. Opinions démagogiques furieuses. N’ayant à la bouche que 93 et la guillotine, même devant ceux qui l’employaient. Homme très mal famé et très redouté. » Transporté à Douéra et envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Sa demande de pension a été rejetée en 1881.

[18] Théodore Alexandre Ozeré, né le 27 novembre 1827 à Provins (Seine-et-Marne) où il est cultivateur. Condamné à l’Algérie moins car : « Affilié aux sociétés secrètes dont il était un des membres les plus ardents. S’est livré depuis longtemps à une propagande active. On a saisi à son domicile de nombreux écrits anarchiques. » Transporté à Douéra. Sa peine est commuée en surveillance le 13 janvier 1855. Il devient ensuite marchand de vins à Paris. Condamné en 1872 à la déportation simple pour sa participation à la Commune de Paris. Décédé à l’Ile-des-Pins (Nouvelle-Calédonie) le 4 mai 1879. (notice du Maitron, par Jean Maitron). Son « Almanach d’un déporté de 1852 », présenté par B. Brou et M. Amiot, a été publié dans le Bulletin de la Société d’études historiques de Nouvelle-Calédonie, 1994, 101, pp. 81-86.

[19] Voir note 15.

[20] Voir note 14.

[21] Le 13 octobre 1837.

[22] Pierre François Dumont est né le 30 mai 1824 à Poligny (Jura), où il est rentier. Condamné à l’Algérie moins car : « A monté sur le cheval du maréchal des logis de gendarmerie, le jour de l’insurrection, pour venir à Pupillin savoir si des troupes arrivaient. Il sort d’une compagnie de discipline. » Transporté à Oued el Hamman, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Démagogue actif et dangereux. Condamné à Cayenne en 1853.

[23] Patrice de Mac Mahon, commandant de la division de Constantine, futur président de la République (1873-1879).

[24] Nicolas Desvaux, commandant la subdivision de Batna.

[25] Louis Antoine Augustin Pavy.

[26] Louis Tresgot, né à Dijon vers 1817, dessinateur à Saint-Geniès-des-Mourgues (Hérault). Condamné à l’Algérie plus car : « Organisateur des sociétés secrètes du canton de Lunel. Homme d’action et de désordre. Meneur ardent. Très dangereux. » Transporté à la Maison Carrée, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Sa peine est commuée en internement dans l’Hérault le 16 août 1855. Décédé le 11 janvier 1877 à Béziers (d’un accident d’après le registre d’état-civil).

[27] Rouffet s’évade le 16 mai 1856.

[28] Il est possible que ce soit Claude Mainjollet, né le 24 août 1814 à Charolles (Saône-et-Loire), médecin à Martigny-le-Comte (Saône-et-Loire). Condamné à l’expulsion du territoire car : « Démocrate ardent. Propagandiste actif. Chef des socialistes du canton. A voulu faire battre la générale. A fait sonner le tocsin et enlever les armes déposées à la Mairie, les distribua aux insurgés et marcha à leur tête. Très influent et très dangereux. A corrompu la population de plusieurs communes. Son retour à Charolles produirait très mauvais effet. » Il s’exile d’abord à Genève, puis à Gênes en 1853.

[29] Etienne Arago est né le 9 février 1802 à Estagel (Pyrénées-Orientales). Il est le frère de l’astronome et physicien François, ministre du Gouvernement provisoire de 1848. Etienne fut député à la Constituante de 1848 et participa à la journée du 13 juin 1849 ce qui lui valut d’être condamné par contumace à la déportation. Il se réfugia en Angleterre, puis en Belgique, à Genève, Turin, Gênes, Nice. Il rentra en France après l’amnistie de 1859. Maire de Paris le 4 septembre 1870, député des Pyrénées-Orientales en 1871. Décédé le 6 mars 1892 à Paris.

[30] Jean-Baptiste Versigny est né le 2 octobre 1819 à Gray (Haute-Saône). Il avait été élu représentant de la Haute-Saône en 1849. Le décret du 9 janvier 1852 le condamne à l’éloignement momentané du territoire et il s’exile à Neuchâtel. Décédé à Paris le 28 novembre 1872.

[31] Arthur Ranc est né le 20 décembre 1831 à Poitiers. Il participe à la résistance à Paris en décembre 1851. Il se lie avec Blanqui, alors emprisonné, et il écope en 1854 d’un an de prison pour appartenance à une société secrète. En 1855, il est compromis dans la tentative d’attentat contre l’Empereur d’Edmond Bellemare, ce qui lui vaut la déportation à Lambessa. Il s’en évade en juin 1856 pour gagner Gênes puis Montreux, en Suisse. Rentré en France après l’amnistie de 1859, il connut encore diverses arrestations et devint maire du IXe arrondissement de Paris après le 4 septembre 1870. Il fut nommé par Gambetta directeur de la sûreté générale sous le gouvernement de la défense nationale. Il est élu député de la Seine en 1871 puis membre de la Commune de Paris, participation pour laquelle il ne fut pas immédiatement inquiété. Elu député du Rhône en 1873, on redécouvre son engagement communard et le Conseil de guerre le condamne à mort par contumace. Il se réfugie alors à Bruxelles. Amnistié en 1879, il se rallie aux opportunistes, conseiller de Gambetta et élu député de Paris en 1881. Décédé à Paris le 10 août 1908. Il a publié en 1872 : Sous l’Empire, roman de mœurs politiques et sociales. (Une évasion de Lambèse, fragment des mémoires d’un transporté), Paris, F. Polo. C’est ce texte que Fernand Rude présente dans son recueil Bagnes d’Afrique où se trouve également le récit de Gaspard Rouffet.

[32] Paul Magny est né le 19 février 1827 à Sougères-en-Puisaye (Yonne) où il est clerc d’huissier. Condamné à l’Algérie plus car : « Socialiste exalté. Paresseux. Chef de l’insurrection dans sa localité. Très dangereux. S’est réfugié dans les bois, après l’insurrection avec d’autres individus gravement compromis. Il était la terreur des habitants par les menaces qu’il faisait, à tel point que par mesure de précaution, on envoya à Sougères une compagnie d’infanterie. » Transporté à Milianah, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire.

[33] Joseph Sourd est né le 14 décembre 1828 à Montreuillon (Nièvre). Instituteur à Pazy (Nièvre), il est révoqué en 1850. Condamné à l’Algérie plus car : « Détestable sujet, instituteur révoqué pour ses menées démagogiques, habitant une mauvaise commune, il y a, quoique très jeune, fait le plus grand mal. Il a pris la part la plus active à l’organisation des sociétés secrètes et il a affilié plusieurs individus. Il y a des preuves positives, c’est un homme dangereux. » Transporté à Douéra, il est envoyé à Lambessa par mesure disciplinaire. Il s’en évade le 24 juin 1856, avec Arthur Ranc (A. Ranc, Souvenirs, correspondance, Paris, Cornély, 1913, pp. 105-107). Il s’installera plus tard à Paris où il collabore à la République française avec Léon Gambetta, puis retourne à Montreuillon dont il sera maire de 1878 à 1888, puis de 1892 à sa mort. Décédé le 5 janvier 1895 à Nevers (Nièvre). A Douéra, il avait fait la connaissance de Victor Conrard, dont le manuscrit Mourir à Douéra, a été publié par l’Association 1851 en 2024 (voir pp. 170-171).

[34] Jean Balland, dit Lambin, est né le 5 septembre 1826 à Sancerre (Cher) où il est peintre en bâtiment. Condamné à l’Algérie plus car : « Mauvais sujet. S’adonne à l’ivrognerie et à la débauche la plus crapuleuse. Très exalté. Signalé par ses propos atroces. L’opinion publique le signale comme un des hommes très dangereux, ne parlant que de piller et d’assassiner. Disait qu’on devait poignarder un des affiliés suspect et faire défiler son cadavre devant toute la société pour donner l’exemple. » Il est transporté à Douéra, puis condamné à Cayenne, conduit à Toulon, il s’évade.

[35] Mouvement ayant agité 27 communes des Pyrénées-Orientales en 1850 à l’occasion de l’anniversaire des élections à l’Assemblée constituante de 1848. (André Balent, « Jean Chaubet (1815-1871) maire démocrate-socialiste de Laroque-des-Albères et l’insurrection du 7 décembre 1851 dans l’Albera contre le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte », dans Martine Camiade (dir.), L’Albera terre de passage, de mémoires et d’dentités. Terra de pas, de memòries i d’identitats, Perpinyà, Presses universitaires de Perpignan, 2006, pp. 141-165.)

[36] Jean-Pierre Chaline, « Un ouvrier rouennais du XIXe siècle, Charles Noiret »,  Études Normandes, 55e année, 3, 2006, pp. 17-26.

[37] Notice du Dictionnaire biographique du mouvement social francophone au Etats-Unis, par Michel Cordillot.

[38] Fabien Cardoni, La Garde républicaine, Presses universitaires de Rennes, Service historique de la défense, 2009

[39] Marcel Émerit, « Une source pour l’histoire du Second Empire : les souvenirs du général Desvaux », Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 21 n°1, janvier-mars 1974, pp. 27-32.