Saturnin Brocard

publié dans verdon numéro 5, été 2001

Saturnin Brocard (1816-1881) :

un proscrit de Montmeyan

 

par Frédéric Négrel

Ce texte est écrit à la demande de Madame Eliane Bianchi et de sa famillle, descendants de Saturnin Brocard. Il ne prétend être ni sa biographie, ni une étude de la résistance au coup d’état du 2 décembre 1851 à Montmeyan, car il n’a été conçu qu’à partir des données recueillies pour une recherche, plus complète celle là, concernant la société secrète du village voisin d’Artignosc.

 

Saturnin André Brocard est né à Montmeyan le 30 novembre 1816. Il est l’aîné d’une famille de quatre enfants (Jean Baptiste Alphonse 1819-1821 ; Casimir Félicien 1821-1880 ; Maurice Bienvenu 1828) issus d’Antoine et de Charlotte Dauphin. Son père avait déjà deux filles d’un premier mariage avec Martine Vidal : Marie Anne (1810) et Ursule Modeste (1813).

Il est marié depuis 1841 à Marie Julie Gondran dont il aura huit enfants : Jean Baptiste Saturnin (1842-1843), Constantin Félicien (1844-1845), Marie Marcelline Philomène (1847), Joséphine Prudence (1849), Constantin (1852), César Alexandre (1855), Thérèse Clémentine (1857-1859) et Clémence Emilie (1861).

Il habite une maison qu’il possède dans le village, rue du Couvent, tout comme ses parents qui eux logent dans la rue Paradis avec leur fils Casimir, le garde forestier de la commune.

Saturnin est un cultivateur qui ne possède que quelques petites propriétés qu’il tient depuis 1845 de son beau-père André Gondran : des terres labourables au Touron, à l’Embourgué et au Collet de Notre Dame (où il a également un petit pré), une pâture et une vigne au Collet de la Tuillière. Mais le tout ne représente que 1 ha 24, ce qui est bien insuffisant pour faire vivre sa famille et doit conduire Saturnin à travailler sur les terres de son père Antoine (8 ha 67) et à s’embaucher comme journalier. Cette activité n’apportera pas la fortune à Saturnin et aux siens : sa propriété n’évolue guère jusqu’à ce qu’il hérite de son père en 1863 ; de quoi se constituer 6 ha 55.

 

On n’a trace de Saturnin dans la vie publique avant le 29 avril 1848, où il est condamné à 15 jours de prison plus une amende pour « avoir proféré des propos menaçants dans la nuit » lors de l’émeute du 1er mars de cette année. La totalité des villageois s’étaient ce jour là rendu en cortège à Camillier. Cette propriété appartenait alors au conseiller d’arrondissement du canton de Tavernes, le notaire aupsois Victor Jean-François Layet, aux revenus déjà estimés en 1846 à 10000 francs annuels. Il s’agissait pour les Montmeyannais de récupérer à l’usage de la communauté la forêt déjà partiellement transformée en verger par ce riche bourgeois peu soucieux de l’utilisation que les paysans faisaient jusque là de cette ancienne forêt seigneuriale. On avait alors abattu le mur de clôture et arraché les plantations. Le procureur général vint d’Aix en personne pour calmer ces esprits.

 

Saturnin est membre de la Couronne, une des 6 chambrées de Montmeyan. Une de ces chambrées (peut-être est-ce la Couronne ?) est fermée par le Préfet le 2 août 1851. On l’accuse d’avoir reçu le 6 juillet de la même année une réunion politique à laquelle ont participé des républicains extérieurs au village, venus en particulier des Basses-Alpes.

Mais Saturnin est également, d’après le juge de paix du canton, membre de la société secrète de la Nouvelle Montagne. Comme beaucoup d’autres résistants de Montmeyan, il niera cette appartenance. Cette société a été formée fin 1850 après l’intervention d’Artignoscais (Auguste Guion et Fortuné Martin) qui viennent procéder aux cérémonies de réception dans le parti républicain clandestin. La société est présidée par le boulanger Pierre Sicard (ancien maire qui le redeviendra durant les journées de Décembre). Elle compte, selon les dépositions lors de la répression, entre 80 et 90 membres, dont le frère de Saturnin, Casimir (également de la chambrée la Couronne), le maire Jean-Baptiste Basset et le menuisier Gabriel Denans qui deviendra maire de Montmeyan sous la Troisième République (de 1870 à 1874, puis de 1878 à 1881) et conseiller général du canton de Tavernes de 1870 à 1873.

La société est bien évidemment en contact avec les autres organisations montagnardes des communes environnantes. Ainsi, est-elle représentée par Augustin Jaubert à Sorps (Fontaine l’Evêque) lors d’une réunion destinée à fédérer les sociétés secrètes des deux rives du Verdon en juillet 1851. Elle participe également à la diffusion de l’organisation montagnarde en allant présider des cérémonies d’affiliation à Fox-Amphoux. Le serment par lequel l’impétrant s’engage à défendre la République lors de ces cérémonies a d’ailleurs transité par Montmeyan. Venu de Saint-Maximin et Brignoles via Barjols, il est ainsi transmis aux républicains artignoscais : « Moi, homme libre, au nom des martyrs de la liberté, je jure d’armer mon bras contre la tyrannie tant politique que religieuse. Je jure de faire de la propagande pour la République démocratique et sociale. Je jure de poignarder les traîtres qui révéleraient les secrets de la Société. Je jure de donner assistance à mes frères quand le besoin l’exigera. Je jure de frapper les traîtres qui ne seraient pas frères comme nous. »

Mais tous les Montmeyannais ne sont pas aussi farouchement républicains. Du moins c’est ce que laissent penser les résultats des élections enregistrés dans la commune. Aux législatives de 1849, si les candidats de la liste démocratique récoltent de 55 à 73 voix, les candidats conservateurs réunissent jusqu’à 49 suffrages. Pour la partielle de mars 1850, les scores sont encore serrés : les candidats républicains n’obtiennent qu’une courte majorité avec 65 et 58 voix contre 52 et 42 à leurs adversaires du parti de l’Ordre. Mais le fait le plus marquant de ces deux scrutins à Montmeyan est encore la faiblesse de la participation puisque à chaque fois moins de la moitié des électeurs y participent alors que le bureau de vote est dans le village même d’une commune à l’habitat assez groupé (en 1851, 532 des 711 habitants de la commune vivent au village, soit un indice de dispersion de 0.33).

 

Son affiliation au parti républicain conduit donc naturellement Saturnin Brocard à participer à la résistance au coup d’état du 2 décembre 1851.

A Montmeyan, celle-ci commence le samedi 6 décembre vers 15 ou 16 heures, lorsque Gervais Jaubert et Nicolas Firmin reviennent de Barjols et annoncent l’insurrection de cette commune. Les républicains de Montmeyan y adhèrent immédiatement : vers 18 heures, soixante personnes parcourent les rues du village en farandole, arborant un drapeau tricolore dont le rouge seul paraissait et reprenant des chants républicains, dont la « séditieuse » Marseillaise.

Vers 20 heures, un groupe se présente chez le maire et lui demande les clefs de la Mairie. C’est ce qui se passe dans la plupart des communes où la résistance s’organise : il s’agit de remplacer les municipalités qui se rendraient complices du coup d’état en acceptant le coup de force césariste. Ce n’est pourtant pas le cas à Montmeyan où Jean-Baptiste Basset est un maire républicain clairement engagé. Non, il s’agit plutôt ici de mettre en place une municipalité à qui les condamnations de l’émeute de 1848 avaient ôté le droit de se faire légalement élire. Alors, à 21 heures, on bat le rappel dans les rues du village et le peuple assemblé nomme la commission municipale insurrectionnelle (dont fait partie J.B. Basset) et place à sa tête Pierre Sicard.

Cette première journée de résistance est aussi l’occasion de recruter de nouveaux membres à la société secrète. Ainsi Gabriel Denans reçoit Jean Laurent Coulomb, Gervais Jaubert reçoit Marcellin Payan, Antoine Rouvier est reçu le lendemain.

Le matin du dimanche 7, des ordres de Barjols parviennent à Montmeyan : les républicains doivent marcher sur Draguignan pour rétablir le Droit. Au sein du réseau républicain qui peine à se mettre en place en ces heures agitées, Montmeyan paraît rattaché à Barjols alors que d’autres communes du canton de Tavernes établissent des liaisons avec des bourgs qui leur sont géographiquement plus proches : Sillans avec Salernes, Moissac, Régusse et Artignosc avec Aups. Si l’organisation démocrate est clairement départementalisée, malgré la proximité des pourtant très actives Basses-Alpes, elle ne suit pas les découpages cantonaux contrairement à ce qui a pu se passer dans le Gard, l’Ardèche ou l’Hérault.

Vers 11 heures, ce sont donc 24 ou 26 Montmeyannais qui partent vers Draguignan sous les ordres du tailleur Gervais Jaubert, suivant le drapeau rouge porté par Jean-Baptiste Guigou. Tous ces marcheurs, hormis Gervais Jaubert, ont moins de 30 ans, ce qui fera plus tard baptiser cette première colonne, la colonne des Jeunes. Sur la route de Draguignan, qui passe par Sillans et Salernes, elle est précédée par le cabriolet de Jean-Baptiste Basset qui va aux nouvelles.

Lorsqu’elle arrive à Sillans, elle rencontre justement Basset qui revient de Salernes et qui leur demande d’envoyer deux hommes à Artignosc et Régusse porter l’ordre de marcher sur Salernes. Car il vient d’apprendre, certainement par son frère Gustave, pharmacien et un des meneurs républicains en cette ville, que la grande colonne qui traverse alors le département commandée par Camille Duteil doit rejoindre Salernes dans la soirée. Auguste et Casimir Denans s’en retournent donc vers Montmeyan où, arrivés vers 23 heures, ils apprennent qu’Artignosc et Régusse avaient déjà reçu l’information. Leurs jeunes camarades montmeyannais ont quant eux gagné Salernes où la colonne Duteil arrive dans la soirée. Ce premier contingent montmeyannais paraît bien mince au regard de la mobilisation d’autres communes. Aussi Jean-Baptiste Basset et Gabriel Denans repartent-ils en cabriolet pour Montmeyan et y font battre le rassemblement vers 2 heures en cette nuit du 7 au 8 décembre. On fait le tour des maisons et des campagnes en appelant la population à se retrouver à la Mairie où la mobilisation des hommes de 18 à 50 ans est déclarée. Basset dresse la liste (perdue) de ceux qui se présentent et on distribue balles et poudre à ceux qui ont un fusil.

Vers 4 ou 5 heures du matin de ce lundi 8 décembre, 70 ou 80 personnes, dont la moitié sont armées, partent pour Salernes : c’est la colonne des Vieux où se trouve notre Saturnin Brocard et son frère Casimir, commandée elle aussi d’après lui par Gervais Jaubert qui a du revenir de Salernes avec Basset et Denans. Après avoir passé la nuit et la journée du 9 à Salernes, ils rejoignent le soir Aups où se trouve déjà depuis 16 heures la colonne des Jeunes. Mais le nombre de Montmeyannais est encore jugé trop faible et Pierre Sicard envoie Napoléon Jaubert avec un ordre écrit à Montmeyan demandant le départ d’une troisième colonne, en vain. Au total ce sont donc entre 94 et 106 Montmeyannais qui participent aux marches, soit 53 à 60% des hommes de 18 à 50 ans d’après le recensement de 1851.

Il y a alors à Aups environ 6000 résistants et la ville ne peut les loger tous. Aussi demande-t-on aux Régussois de rentrer dormir chez eux et d’héberger les Jeunes et les Vieux de Mont

meyan.

Le mercredi 10 décembre au matin, Jaubert Gervais accompagne le boulanger Jules Ambrois, président de la société secrète de Régusse, qui va à Aups, avec le cabriolet du maire, chercher les ordres. Ils reviennent le midi annonçant la défaite et demandant à tous de rentrer chez soi.

 

Saturnin Brocard passera Noël en famille. Ce n’est que le 26 décembre qu’une colonne de gendarmes venue de Brignoles vient l’arrêter à Montmeyan avec 41 autres résistants. Le capitaine de gendarmerie dissout le conseil municipal élu en 1848.

Cinquante et un républicains montmeyannais seront condamnés par la Commission mixte du Var :

·        17 à la surveillance de la police dans leur commune de domicile (dont Casimir Brocard),

·        3 devront passer devant le tribunal correctionnel (Auguste Jaubert, Etienne Garoute, et Martin Jaubert)

·        8 sont condamnés à l’internement, c’est à dire en résidence surveillée dans une commune éloignée,

·        3 à l’éloignement momentané du territoire,

·        1 à l’expulsion (Jean-Baptiste Basset, dont la peine sera commuée en surveillance en avril 1852)

·        et 14 à la déportation en Algérie : deux doivent y rester 10 ans (Pierre Sicard et Gervais Jaubert), les douze autres étant condamnés pour 5 ans. Saturnin Brocard fait partie de ceux-ci.

 

Dans une liste de détenus de janvier 1852, Saturnin est noté comme « très exalté, très dangereux », épithètes alors couramment utilisés sur ce type de document. C’est que les agents bonapartistes n’ont rien de bien précis à lui reprocher, sinon d’avoir récupéré, au cours de ces journées, auprès d’Henri Dol, l’aubergiste représentant le propriétaire Layet, les 300 francs d’amende qu’il avait dû acquitter après sa condamnation de 1848. Et c’est ce fait qui vaut à Saturnin Brocard d’être condamné à une si lourde peine, bien qu’il n’ait tenu aucun rôle d’encadrement ni dans la société secrète (où il n’était pas chef de section), ni dans les événements de Décembre, et bien qu’il ait restitué la somme à Dol après la défaite républicaine. Et le même fait vaudra la même peine à Félix Fabre et à Frédéric Saint-Martin.

 

Embarqué à Toulon le 9 mars 1852 sur la corvette mixte Le Labrador, Saturnin Brocard est d’abord détenu à Birkadem, dans la proche banlieue d’Alger, puis il est interné plus au sud au camp d’Aïn Benian avec Gervais Jaubert et Gabriel Denans. D’autres Montmeyannais sont placés à Bourkika, comme Pierre Sicard et Honoré Tournel. Celui-ci n’en reviendra pas : il décède à Blida en 1854.

Durant cet exil, le maire provisoire, Raynier, demande au préfet la grâce de tous les condamnés de la commune. Pour chacun d’eux, il argue soit de la naïveté de ses concitoyens lors des journées de Décembre, soit des difficultés que leurs familles rencontrent alors du fait de leur éloignement ou de la surveillance qui gênent leur embauche comme journaliers. Seuls Gabriel Denans et Pierre Sicard ne devraient selon lui obtenir aucune grâce.

Ainsi, il réclame le retour de Saturnin Brocard eut égard à l’impotence de ses parents, mais aussi du fait qu’il a désormais 3 enfants puisque Constantin est né le 6 mars, trois jours avant le départ de son père pour l’Algérie. Finalement, comme la plupart des déportés, Saturnin est partiellement gracié. Le 4 décembre 1852, sa peine est commuée en surveillance et il débarque à Sète le 17 janvier 1853 avec Auguste Guion, l’Artignoscais qui avait recruté les premiers adeptes de la Montagne à Montmeyan.

Durant son absence, les républicains montmeyannais, bien que meurtris, ont toutefois conservé entre eux des liens étroits. Ils se réunissent souvent dans le cabaret de Jean-Baptiste Sicard malgré la surveillance de la brigade de gendarmerie nouvellement installée au village. Mais, contrairement à Artignosc, Régusse ou Moissac, il est vrai moins touchés par la répression, ils perdent les élections municipales à l’issue desquelles le préfet nomme maire l’honni Henri Dol, dont le patron, le notaire Victor Layet, est de plus élu conseiller général du canton de Tavernes la même année. Ils devront attendre 1855 pour prendre une revanche électorale.

 

Saturnin Brocard décède à Montmeyan le 25 février 1881. C’est sa famille qui percevra en 1882 l’indemnisation de 625 francs versée par la République enfin victorieuse. Cultivateur illettré, il n’a pu signer, le 9 janvier 1852, son interrogatoire à Draguignan, tout comme il n’a pu signer, le 26 août 1878, le registre d’état civil lors du mariage de son fils Constantin (le grand-père de Mme Eliane Bianchi) avec Hermance Cayol. Hermance est une Artignoscaise de 17 ans, fille de Sidoine, lui-même ancien membre de la société secrète et résistant de Décembre. Ils donneront en 1889 à un de leurs enfants pour prénom Rollin, en hommage à Alexandre Ledru-Rollin, leader montagnard de la Seconde République. Rollin aura toutefois Augustin pour deuxième prénom pour ne pas rompre complètement avec une tradition familiale paradoxalement attachée aux titulatures impériales ! Constantin, fils de proscrit, sera élu conseiller municipal d’Artignosc en 1888, réélu en 1892.

Trois autres enfants de Saturnin se sont également mariés avec des filles ou fils de Montagnards et résistants montmeyannais :

Joséphine Prudence, le 18 janvier 1875, avec Pierre Lucien Denans, fils de François Denans, condamné à l’internement,

César Alexandre, le 1er août 1878, avec Célestine Joséphine Denans, fille de Jean-Baptiste Casimir, condamné à l’internement,

Clémence Emilie, le 5 avril 1880, avec Alphonse Henri Jaubert, fils de Désiré Joseph, condamné à la surveillance.