A la mémoire des martyrs du 2 décembre

page mise en ligne le 18 février 2026

A la mémoire des martyrs

du 2 décembre

 

A M. Mossy, maire d’Aups, où a été élevé

le monument en l’honneur des victimes de 51

 

 

L’âpre hiver avançait, déjà des têtes sombres

Sillonnaient le ciel gris ; l’oiseau restait sans voix ;

Les prés verts, sans parfum ; dans les fouillis des bois

Le serpent se glissait à la faveur des ombres !

 

Décembre grelottait sous le vent froid du nord ;

La douce Philomène avait fui le bocage ;

L’écho ne rendait plus son superbe langage ;

Sur la France passait comme un souffle de mort !

 

Le mot de trahison volait de bouche en bouche,

Lugubre avant-coureur d’un grondement lointain ;

Esclave du devoir, tout bon républicain

Préparait son fusil et mâchait la cartouche !

 

Quand, soudain, la nouvelle un jour se répandit

Que Paris, ce géant, comme autrefois stoïque,

Luttait, vaillant et fier. Hélas ! la République

Râlait sous le talon d’un infâme bandit !

 

Fourbe, il avait choisi l’heure où la bergerie

Voit le timide agneau s’endormir dans la nuit ;

L’heure où les laboureurs n’entendent plus le bruit

Du ruisseau qui murmure au sein de la prairie !

 

L’heure où les ateliers sont vides d’artisans,

Où la mère sourit, la paupière mi-close,

Déposant un baiser sur l’ange frais et rose

Qui fait naître en son cœur des charmes enivrants !

 

Alors, l’œil courroucé, sans mesurer l’abîme,

Sans crainte du danger, apôtres du progrès

Qui, depuis, reposez sous les sombres cyprès,

Vous armâtes vos bras pour combattre le crime !

 

Puis, vous sûtes mourir, sublimes, dédaigneux

Sans peur, comme Bayard, braves, comme nos pères,

Ah ! tressaillez d’orgueil dans vos sanglants suaires :

Pour vous, l’air retentit de vivats chaleureux !

 

Au pilori, déjà, l’histoire vengeresse

A cloué sans pitié le nom de vos bourreaux,

Ces traîtres qui plus tard livrèrent nos drapeaux,

Pour ajouter la honte à leur scélératesse !

 

Mais, si leurs tristes noms révoltent tous nos cœurs,

Les vôtres, glorieux, sont gravés sur la pierre.

Peuple, en te rappelant tes devoirs sur la terre,

Ils préparent au droit de nouveaux défenseurs !

 

Citoyens, ennemis des criminelles races,

Lorsque vous passerez devant le monument

Dressé pour nos martyrs, jurez, faites serment

D’imiter leurs vertus et de suivre leur trace !

 

Pour l’homme de décembre il n’est point de pardon.

Ah ! qu’il me soit permis, dans ma douleur secrète,

De dire, frémissant, comme un jour le poète :

« La France te maudit, lâche Napoléon ! »

 

 

Ferdinand Bérenguier

 

Vidauban (Var), 28 février 1881

 

Draguignan – Typ. Gimbert fils, Giraud et Co

 

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Transcrit des Archives départementales du Var. Archives communales d’Aups. E dépôt 74-220 1M7

 

Ferdinand Bérenguier a diffusé ce poème le 31 juillet 1881 à Aups, où il avait été délégué par le cercle l’Union républicaine de Vidauban, afin de déposer une couronne d’immortelles lors de l’inauguration du monument aux victimes du coup d’État.

 

Il avait publié en 1879 Un assassinat politique ou enfant et martyr (chez l’auteur), récit de la fin tragique du jeune Célestin Gayol, fusillé à Lorgues le 11 décembre.

Il se présentait comme menuisier, membre de l’Académie poétique de France et de l’Académie des muses santones.