Déportés aux Marquises
page mise en ligne le 7 mars 2026
Déportés aux Marquises
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Lorsque, le 5 décembre 1851, le sous-préfet de Forcalquier fut arrêté, un des chefs du mouvement de la résistance républicaine bas-alpine, l’horloger Escoffier, lui dit : « Vous êtes notre prisonnier ; à votre tour d’aller à Nouka-Hiva ! [1]».
C’est que les Bas-Alpins n’avaient pas oublié la condamnation de leur camarade Louis Langomazino à la déportation aux iles Marquises le 27 août de la même année dans le cadre du Complot de Lyon[2].
Cette première mise en œuvre de la loi de déportation politique du 8 juin 1850, qui avait suscité de vifs débats[3], provoque l’intervention dans La Presse d’Edmond de Ginoux (1811-1870), rédacteur au National jusqu’en 1843, qui avait séjourné plusieurs années dans le Pacifique[4].
Il veut ainsi alerter sur les conditions sanitaires de la déportation des trois condamnés, Alphonse Gent, Albert Ode et Louis Langomazino, mais aussi sur les difficultés rencontrées par la présence française dans l’archipel.
Arrivés, avec leurs familles en juin 1852, les déportés, installés à Taî-o-haé, furent tout d’abord enfermés dans le fort Collet, que l’on venait de réparer. Puis, dans le courant de l’année, on établit une sorte de pénitencier composé de 5 ou 6 maisonnettes au milieu d’un enclos facile à surveiller. Chaque condamné a un jardin d’un cinquième d’hectare[5].
Ils ne furent atteints d’aucune maladie, mais l’avertissement de Ginoux quant au coût élevé de cette détention s’avéra fondé : 117000 francs par an[6].
Les 3 déportés restèrent à Nuka-Hiva jusqu’en 1854, les militaires français, s’affrontant aux populations locales, abandonnant même les Marquises en 1859[7].
La Presse, 4 septembre 1851 (Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
DE LA DÉPORTATION AUX ILES MARQUISES
Paris, le 1er septembre 1851.
Depuis ma dernière rentrée en France, je m’occupe le moins possible de politique. Ce que je vois s’accomplir, ce qui se passe autour de moi m’inspire une pitié si profonde, que je m’estime heureux de posséder un tempérament assez flegmatique pour me permettre d’attendre, – car j’ai foi en l’avenir, – et de me tenir sur un terrain en quelque sorte neutre, d’où j’assiste avec calme à la guerre des Lilliputiens contre Gulliver.
Mais, en dehors de la politique quotidienne, il est des questions auxquelles je ne saurais demeurer indifférent, et au-dessus de toutes, je place les questions d’humanité.
A propos du jugement rendu contre les sept principaux accusés de l’affaire de Lyon, je lis ces deux lignes dans la Politique Nouvelle :
« C’est la première application, quant à la déportation, que va recevoir la loi de 1850, qui a assigné Nouka-Hiva[8] (1) pour séjour aux déportés. »
J’avoue mon ignorance, je croyais que le projet de loi qui désignait l’une des îles Marquises comme lieu de déportation, n’avait pas été admis sans appel, et que l’Assemblée nationale devait revenir sur cette grave discussion. S’il doit être trop tard pour soumettre à la conscience des représentans du peuple des observations que certainement on n’a pas fait valoir dans les débats, je saurai me taire, m’incliner devant la loi et déplorer en silence le sort des condamnés ; mais, s’il en est temps encore, je vous prierai, monsieur, de vouloir bien peser des considérations neuves, que je ne puis qu’indiquer dans ma lettre, mais dont je m’offre à développer et à prouver l’importance.
Vous le savez, j’ai étudié les îles Marquises à deux reprises différentes ; la première fois pendant mon séjour de 1843 et 1844, à Nouka-Hiva ; la seconde, en 1848. Or, de la connaissance que j’ai acquise de ces îles, il résulte pour moi cette double conviction :
1° Que si des hommes frappés de condamnation doivent être transportés aux Marquises pour y subir leur peine, dans un établissement bâti et fermé, il serait monts CRUEL ET PLUS PROMPT DE LES ENVOYER A L’ECHAFAUD, le résultat devant être le même.
2° Que si on veut seulement éloigner de France les déportés, et non les faire périr, on peut les conduire dans l’archipel de Nouka-Hiva, mais alors à la condition expresse qu’ils seront LIBRES, ENTIÈREMENT LIBRES, dans celle des îles où l’on voudra créer un Botany-Bay.
Avant d’aborder l’examen de ces deux propositions, il est indispensable de nettement établir un FAIT dont personne ne soupçonne la vérité, et qui pourtant mérite qu’on s’en occupe.
Partout j’entends parler des Marquises comme si ces terres étaient des possessions françaises. L’opinion publique paraît être, à cet égard, dans une erreur-complète. Jamais nous n’avons possédé ces îles, jamais nous ne les avons occupées, et jamais, à moins d’une guerre difficile, pénible, coûteuse, devant laquelle le bon sens du pays reculera, jamais nous ne les occuperons. Si le contraire a été avancé d’une manière officielle, soit à la tribune, soit par la voix de !a presse, j’en demande pardon à l’organe officiel, on lui a fait dire une chose tout à fait inexacte.
Nous avons eu, il est vrai, deux petits établissemens dans l’archipel Noukou-Hivien, l’un, celui de Vaitau, île de Taouata, évacué depuis quatre ans ; l’autre, celui de Taïohaé, à Nouka-Hiva. Ces deux points insignifians nous ont coûté des combats, des hommes, de l’argent, sans profit aucun, sans gloire aucune ; mais enfin ils ont été à nous. Je n’ai pas à raconter aujourd’hui de quelle façon ils avaient été obtenus, cette histoire aura son tour, maintenant elle nous éloignerait de notre sujet.
Nos postes militaires de Vaïtau et de Taïohaé constituaient-ils possession des îles ? Non, car pour posséder il faut avoir acquis ou conquis ; or, nous n’avons ni acquis ni conquis, puisque les sauvages de Taouata et de Nouka-Hiva se sont toujours, avec raison, considérés comme les seuls propriétaires de leurs îles, et nous ne leur avons pas contesté ce droit. A défaut de possession, ces postes équivalaient-ils a une occupation ? Pas davantage, car à Taouata aussi bien qu’à Nouka-Hiva nous étions tout juste assez forts pour nous garder, au bord de la mer, dans nos maigres remparts.
D’ailleurs, lors même que ces deux îles nous auraient appartenu en entier, cela nous aurait-il autorisés à nous prétendre maîtres des Marquises ? – L’archipel compte ONZE îles très rapprochées les unes des autres. Nous sommes descendus sur trois, Nouka-Hiva, Taouata, Houapo, et ces deux dernières figurent parmi les plus petites du groupe ; autrement, à Hiva-Hoa, de beaucoup la plus considérable de l’archipel, à Fatou-Hiva, Motané, Fatou-Houkou, Houahouka, etc., nous n’avons jamais fait acte de présence, et c’a été sagesse.
Ainsi donc, entre les onze terres qui composent l’archipel, nous en avons visité trois, une assez grande, les autres très peu étendues ; dans deux baies, le pavillon de la France a surmonté un pauvre camp tenu sur un pied de guerre rigoureux ; et pour ces quelques ares carrés, nous nous proclamerions souverains du tout ! Autant vaudrait nous croire les maîtres de l’ensemble des Antilles, parce que nous y possédons deux îles et un îlot.
Je sais qu’en diverses occasions on a parlé de l’amitié que nous portent les sauvages de Nouka-Hiva. Ces sauvages, au contraire, nous détestent du fond de leur âme ; leur aversion est telle que toute femme qui a entretenu un commerce amical avec un Français, a été, pour ce motif seul, condamnée à mourir par le poison. Le grand chef Té-Moana, que nous qualifions roi de Nouka-Hiva, et qui n’est que chef de tribu, est, lui aussi, condamné à mort pour nous avoir accueilli sur sa terre.
A Taouata, après la retraite de nos troupes, le roi Mahéono a voulu manger notre évêque ; Mgr François de Paule n’a échappé qu’en se sauvant à bord d’un bâtiment américain heureusement de passage en vue de l’île. Ces faits, j’imagine, sont plus significatifs que des discours prononcés à six mille lieues de distance ; on pourra les nier par un communiqué ; ce moyen est facile ; mais je n’ai pas les mains vides de preuves, et en attendant j’affirme que ce que je dis est vrai.
Je le répète, les Marquises ne sont pas plus à nous que Madagascar, et il est ridicule de nourrir l’opinion publique dans une erreur qui n’a aucune excuse avouable. Sans doute, si la France voulait sérieusement s’emparer de ces îles, elle y réussirait en sacrifiant beaucoup d’hommes et beaucoup d’argent ; mais comme ce serait une folie coupable, elle ne le voudra pas et voilà pourquoi je soutiens qu’elles ne nous appartiendront jamais.
Une loi de 1850, – j’étais alors en Amérique, et n’en ai pas eu connaissance, – dispose cependant que les déportés devront subir leur peine aux Marquises. J’arrive à l’examen des deux propositions posées plus haut.
D’abord, dans quelle île débarquera-t-on les déportés ? Cela ne peut être qu’à Taouata ou à Nouka-Hiva. D’un côté comme de l’autre, nos vieilles constructions en bois sont insuffisantes ; il faudra en élever de nouvelles, en pierre, et tes asseoir sur un terrain meilleur que le rocher Duquesne, à Waïtau, et le plateau affreusement aride d’Akapéï, à Nouka-Hiva. En premier lieu, ces bâtimens absorberont des capitaux énormes, ensuite il n’y a pas de mérite à le prédire le nouveau terrain sera disputé par les sauvages, et deviendra la cause de combats fâcheux dont les défenseurs du projet de loi de 1850 n’ont assurément point prévu les conséquences probables. Mais passons sur ces difficultés.
Taouata, désigné mal à propos en France par le nom de sa baie, Vaïtau, a été principalement indiquée comme le point le plus favorable pour établir un Botany-Bay. Voyons quelle est sa situation.
Taouata est une des moindres îles Marquises ; un simple canal, qui n’a pas en longueur une portée de canon, la sépare de Hiva-Hoa, la reine de l’archipel. La-baie de Vaïtau regarde au nord la baie populeuse de Anatitape, d’où une nuit, en moins d’une heure, les 12,000 guerriers de Hiva-Hoa pourront fondre à l’improviste sur votre établissement, enlever la garnison si elle est faible, et massacrer notre personnel. Pour parer à ce péril, rien que pour préserver vos prisonniers d’une attaque nocturne, il faudra maintenir Vaïtau une forte garnison et des navires de guerre. En outre de la question d’argent, ce sera en fin de compte condamner à ta déportation les innocens soldats qui auront charge de garder les prisonniers. Est-ce juste, logique raisonnable ?
Nouka-Hiva ne présente pas tout à fait le même inconvénient. Cette île est un peu distante des autres ; on n’a rien à y craindre du dehors mais sa population est nombreuse, guerrière et hostile à la France. N’importe où l’on s’établira, nos troupes devront vivre toujours comme en face de l’ennemi, et endurer une captivité peu différente de celle des prisonniers. Plus que cela encore, elles seront placées entre deux ennemis, les sauvages et les déportés. Les déportés ! Oui, car naturellement ceux-ci chercheront leur salut partout un jour ou l’autre ; ils finiront par s’entendre avec les sauvages, et si vous n’avez pas une garnison très importante, elle sera culbutée et les prisonniers vous échapperont.
Ainsi, à Nouka-Hiva, comme à Taouata, pour garder quelques déportés, il vous faudra au moins un millier de soldats et des navires de guerre ! Loin d’exagérer, je suis au dessous de la vérité.
Passons encore sur ces considérations ; de plus graves réclament la sollicitude du pays. J’ai dit au commencement de ma lettre :
« 1° Que si des hommes frappés de condamnation doivent être transportés aux Marquises pour y subir leur peine, dans un établissement bâti et fermé, il serait monts CRUEL ET PLUS PROMPT DE LES ENVOYER A L’ECHAFAUD, le résultat devant être le même. »
Je m’explique.
Toutes les Marquises sont également pittoresques ; ce sont de hautes masses de roches pyroïdes coupées de vallées profondes, richement vertes. Un poète serait heureux d’y rêver ; mais il ne s’agit pas à présent de faire de la poésie ; il faut voir le côté réel, sérieux, et j’ai l’intime persuasion, moi qui aime les Marquises, que si j’y étais prisonnier, je trouverais ce séjour physiquement, matériellement horrible. Sainte-Hélène, dont on fait tant de bruit au sujet d’un déporté aussi, est de beaucoup moins affreuse qu’elles à habiter.
Dans les discussions de l’Assemblée nationale sur Nouka-Hiva des orateurs ont soutenu que cette terre est insalubre, d’autres orateurs ont répondu par la thèse diamétralement contraire. Lesquels avaient raison ? – Tous et personne.
Oui, ces îles sont très saines, en ce sens qu’il n’y règne ni fièvres, ni typhus, que l’air y est pur, l’eau bonne ; mais les optimistes savent-ils que, sous ce climat, il n’y a point de blessure guérissable, et que le tétanos y enlève tous les blessés ? Savent-ils que ce qu’on appelle vulgairement un coup de soleil engendre la folie ou tue ? Savent-ils qu’un simple rhume négligé dégénère rapidement en phtisie incurable, même chez l’homme aux poumons les plus robustes ? Savent-ils que là dysenterie emporte en deux ou trois jours celui qui mange des fruits aqueux, qui boit imprudemment de l’eau fraîche, ou qui, en dormant, s’expose à l’action de l’humidité de la nuit ? En 1843, nous bivouaquions sous des tentes ; j’avais un thermomètre pendu au-dessus de mon lit, et il marquait en moyenne à six heures du matin, 40 degrés centigrades ; au milieu du jour, il s’élevait à 48 degrés ! Nous étions obligés de sortir au grand soleil de midi pour sécher la sueur qui nous inondait. Avant la fin du premier mois, j’avais perdu mes cheveux.
Ces îles ne sont tenables qu’à la condition d’y avoir une demeure vaste, ouverte de toute part et élevée au-dessus du sol. Une maison en bois est une étuve, une maison en pierre une tombe ; il n’y a de supportable que les cases en bambous des sauvages. Donnera-t-on des cases en bambous aux déportés ? Non, n’est-il pas vrai, on les parquera entre d’épaisses murailles. Eh bien ! voici ce qui arrivera.
Avant l’expiration de la première année, ceux qui durant les cinq ou six mois de traversée accomplie probablement les fers aux pieds, auront résisté à la nostalgie, ceux-là seront tués par la chaleur, la dysenterie, la phtisie, le tétanos ou le désespoir. Quels que soient les soins que vous leur prodiguiez dans leur prison de pierre, ils mourront en moins d’un an, et leur longue agonie s’accroîtra d’une foule de tortures dont on n’a pas parlé en France, et que je connais pour les avoir endurées.
Aux Marquises, les moustiques sont communs comme la poussière sur une grande route ; l’espèce particulière à ces îles est microscopique, elle vole sans bruit, et sa piqûre est cruellement venimeuse. S’en défendre est impossible. Les sauvages se garantissent un peu en s’enduisant le corps d’huile de coco ; malgré cette précaution, ils ont les jambes couvertes de plaies. Nos soldats ont été maltraités par ces insectes, au point que plusieurs ont succombé ; d’autres ont dû être renvoyés en France, d’autres à Tahiti. Pour moi, qui m’entourais de tout le bien-être praticable, qui avais la liberté, l’air, de bons vêtemens, une moustiquière bien close la nuit, deux mois après chacune de mes sorties de Nouka-Hiva, je souffrais encore de leurs piqûres. Figurez-vous le supplice de malheureux prisonniers livrés, dans un milieu brûlant, à des myriades de ces mouches presque imperceptibles, dont le dard empoisonné ouvre des plaies à la gangrène !
Un autre insecte ailé, moins redoutable que le moustique, mais repoussant, fourmille aux Marquises. C’est te cancrelat. Celui-ci, long de trois à cinq centimètres, dévore tout, la nourriture de l’homme, ses vêtemens, ses meubles, et il infecte l’air. Le jour, il se cache sous terre, dans les murs, dans votre linge, auquel il communique son odeur ; la nuit, il envahit par nuées les habitations, et, tandis que l’on dort, il vous ronge les pieds et les extrémités des doigts. On a beau lui faire la guerre, on ne peut pas le détruire. Le plus véritable ennemi du cancrelat est une énorme et dégoûtante araignée voyageuse ; aussi, grâce au service qu’elle rend, on la laisse en paix tapisser l’intérieur des cases et promener sa hideuse masse noire jusque sur les lits.
J’aurais matière à fournir longtemps des détails de cette nature, mais je m’arrête, et je demande aux défenseurs du projet de déportation aux Marquises, si, après avoir réfléchi sur ce que je viens de signaler, et la main sur la conscience, ils n’ont pas la conviction que des hommes jetés dans une île sauvage, presque sous l’Equateur, à six mille lieues de leur pays, pour y être retenus entre des murailles, au milieu des circonstances que j’indique, seront envoyés à une mort affreuse et prochaine ? Mort pour mort, celle par l’échafaud est préférable.
J’ai dit enfin :
« 2° Que si on veut seulement éloigner de France les déportés, et non les faire périr, on peut les conduire dans l’archipel de Nouka-Hiva, mais alors à la condition expresse qu’ils seront LIBRES, ENTIÈREMENT LIBRES, dans celle des îles où l’on voudra créer un Botany-Bay. »
Autant j’ai la certitude que je ne pourrais pas vivre aux Marquises ce que Dieu me réserve de jours, si j’y étais tenu dans une prison fermée, autant je me sentirais le courage d’y passer une longue existence, si j’y étais à l’état libre. Ce n’est pas faire une part trop belle à un condamné, on peut en être convaincu ; c’est la seule part au moyen de laquelle on ne le tuerait pas.
Mais c’est inadmissible ! m’objectera-t-on.
Pourquoi cela, rien au contraire n’est plus faisable, plus sage, plus prudent. Il faut ne pas juger de tout avec les idées étroites de notre propre atmosphère, et admettre qu’en dehors de nos sentimens personnels il y a quelque chose encore. A cet axiome : « Autre temps, autre loi », il est naturel d’ajouter : « Autre lieu, autre système. »
Le système dont j’ébauche à grands traits les points essentiels, est l’unique à suivre, si l’on veut tenir compte de la question d’humanité. Il assure une existence possible aux prisonniers, amoindrit les chances de lutte avec les sauvages, diminue le nombre des soldats gardiens, et offre une économie notable dans les dépenses.
Je suppose les condamnés descendus à Nouka-Hiva, non à Taouata, la pire des îles. Les sauvages de la baie de Taïohaé ont l’habitude de nous voir ; dès l’instant qu’on ne leur enlèvera pas un nouveau pouce de terre, ils ne diront rien, et tout en nous détestant, ils continueront à supporter notre voisinage. Le fort de Tou-Hiva et le petit camp d’Akapéi recevront les soldats de garde. Jusqu’ici, rien n’est changé à notre ancien établissement, et il n’y a point de dépense à faire.
Quant aux déportés, on leur assignerait pour résidence les six belles vallées des Téüs, comprises dans la haute ceinture rocheuse qui encadre la baie de Taïohaé. Ils seraient libres d’aller et de venir dans l’île ; mais astreints à un appel de chaque jour ou de chaque semaine, et à avoir leur domicile dans la baie. Les demeures seraient en bambous, groupées en un village ou disséminées, peu importe. Le terrain pris par des hommes qui veulent l’occuper en reconnaissant le chef de tribu pour propriétaire, ne coûte rien et ne fait pas contestation.
De cette manière, les déportés se trouvant dans les conditions les plus favorables, croiront à la vie et l’accepteront. Loin de chercher à exciter les sauvages contre les soldats d’Akapéi, ils se rapprocheront de ceux-ci pour les aider, au besoin, contre les sauvages.
Mais ils s’échapperont !
C’est une erreur. L’homme étouffé par les murs d’une prison joue volontiers sa tête pour conquérir la liberté ; l’homme qui est en position de satisfaire les besoins impérieux de sa nature, qui a de l’espace, de l’air, de la lumière, qui voit le ciel, la mer, la verdure, celui-là, prisonnier ou gardien, se soumet à son sort, volontaire ou forcé.
Au risque d’être fusillé, de mourir de faim, de se perdre sur l’Océan, le malheureux qu’écrase une prison cherche à fuir ; mais celui qu’on ne tue pas à la vie de ce monde, n’abdique point la sagesse.
Où irait d’ailleurs le déporté libre en sortant de Taïohaé ? – J’ai dit qu’il faIlait une garnison militaire à Akapéi ; mais ce n’est point en vue des prisonniers que cette garnison est nécessaire, c’est pour-contenir dans le respect les sauvages. Sans la crainte de ceux-ci, je dirais : Supprimez les soldats à terre, et je réponds, avec un navire de guerre – qui sera indispensable dans tous les cas-et deux petites goëlettes en croisière, je réponds de rendre aux déportés toute fuite impossible.
L’île la plus proche de Nouka-Hiva est Huapo ; dix lieues marines, treize lieues terrestres les séparent. Un homme fera-t-il le trajet à la nage ? Non. Il peut le réussir en bateau, c’est vrai mais que deviendrait-il lorsqu’il serait à Huapo ?… Il regretterait Nouka-Hiva.
Oui, un bâtiment de guerre à Taïohaé, deux bateaux pontés en croisière autour de l’île pour en défendre l’approche aux Américains, sont plus que suffisans pour que les déportés ne puissent pas s’échapper.
Désir de la société, vœu de la loi, humanité, économie ; ce système bien simple donne satisfaction à toutes les exigences, à tous les besoins, à tous les sentimens.
En vous adressant cette lettre, je voudrais pouvoir me flatter de l’espérance qu’elle n’est pas écrite trop tard !
EDMOND DE GINOUX.
[1] Marcel Dessal, « Le Complot de Lyon et la résistance au coup d’État dans les départements du Sud-Est », Revue d’histoire du XIXe siècle, 22, 2001, p. 9
[2] Lire Marcel Dessal, art. cit.
[3] José-Luis Barbançon, « La loi de déportation politique du 8 juin 1850 : des débats parlementaires aux Marquises », Criminocorpus, 2006
[4] Il avait obtenu en 1847 une mission du ministre des affaires étrangères pour y observer le commerce et la navigation.
[5] Dominique Lecœur, Louis Langomazino (1820-1885). Un missionnaire républicain de la Provence aux îles Marquises, Mane, Les Cahiers de Salagon 6, Association 1851 et Alpes de Lumière, 2002, p. 98
[6] J.-L. Barbançon, art. cit.
[7] Alfred Testard de Marans, Souvenirs des Îles Marquises, 1887-1888, Société des Océanistes, 2004
[8] Nous rétablissons ici, d’après l’orthographe adoptée dans le projet de loi du 8 juin 1850, les noms de Nouka-Hiva et de Vaïtavou, ainsi qu’ils étaient exactement écrits dans la lettre de M. Edmond de Ginoux. [note imprimée]