Un libelle de Pierrette Aillaud 1848

document mis en ligne le 8 février 2026

 

Un libelle de Pierrette Aillaud en 1848

 

Dans les Basses-Alpes, la campagne des élections à l’Assemblée constituante du 23 avril 1848 (les premières au suffrage universel masculin depuis la Convention) met aux prises des candidats républicains aux motivations diverses.

Ce libelle retrace un incident survenu le 5 avril lors de la visite à Riez de Châteauneuf, commissaire du gouvernement provisoire, présenté par le Comité républicain central des travailleurs. Originaire des Mées, il a vécu longtemps à Marseille avant Février et sa nomination dans les Basses-Alpes. Il a en face de lui la liste bourgeoise, qui comprend le notable riézois Auguste Chais et qui gagnera largement, ses quatre candidats étant élus. Les républicains radicaux auront leur revanche lors des législatives de mai 1849, obtenant deux élus sur trois, Châteauneuf étant seulement battu de 3 voix.

 

Quant à l’éditeur du document, il s’agit de Pierre Eustache Aillaud, dit Pierrette, huissier, personnage central des républicains démocrates de Valensole, socialiste convaincu. Il deviendra en Décembre membre du Comité départemental de résistance.

 

 

CALOMNIEZ, CALOMNIEZ, IL EN RESTE TOUJOURS QUELQUE CHOSE.

 

On lit dans la Presse :

« BASSES-ALPES. — Digne. — Une lettre écrite du canton de Riez, et qui nous est communiquée, annonce l’expulsion du Commissaire du Gouvernement. Le fonctionnaire dont il s’agit s’expliquera peut-être ; mais il nous semble que, sans de graves provocations de sa part ou de celle de son entourage, on n’eût jamais vu des populations aussi paisibles se soulever contre eux. La lettre est ainsi conçue :

» Le citoyen Châteauneuf, ex-courtier marron à Marseille, Commissaire du Gouvernement provisoire dans les Basses-Alpes, est venu à Riez porter l’agitation dans cette petite ville, accompagné de quelques citoyens de sa coterie qu’il présentait aux populations comme les candidats du Gouvernement aux élections prochaines. Ceux-ci recommandaient, à leur four leur patron. Des discours incendiaires ont été tenus au peuple ; on déclamait contre les personnes aisées et contre les propriétaires campagnards ; mais on s’adressait mal.

» Hué par la population entière, obligé de désavouer ses acolytes, lesquels s’étaient soustraits à la colère du peuple, le citoyen Châteauneuf a été pendant plusieurs heures interpellé, apostrophé de la manière la plus énergique et la plus décourageante pour lui. Le maire à force de haranguer la multitude, que les membres du conseil municipal, répandus parmi les groupes, s’efforçaient aussi de contenir, a fini par ramener le calme.

» Le commissaire voulait tout balayer ; le peuple a déclaré qu’il ne subirait pas une nouvelle municipalité, s’il se trouvait des hommes assez osés pour accepter cette position.

» Le soir de ce jour-même, une foule de jeunes gens sont partis pour Moustiers, afin de préparer une semblable réception aux agitateurs. Moustiers les avait déjà traités à peu près comme Riez venait de le faire. »

 

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Comme le Commissaire Châteauneuf dédaigne de répondre publiquement à tant d’absurdités, un citoyen qui l’accompagnait répondra pour lui, et il répondra au véritable auteur de cette lettre, M. Chaix.

Cette lettre contient autant de faussetés que de mots, c’est un tissu de calomnies dont nous désignerons le but, je croyais M. Chaix incapable d’une conduite aussi indigne ; c’est le citoyen Aillaud de Valensole, qui le lui dit.

Voici les faits : le Commissaire du Gouvernement ayant été invité à un banquet patriotique à Manosque, voulut, pour connaître la partie du département qu’il n’avait pas encore visitée, passer à Gréoulx, Valensole, Riez, Moustiers et Puymoisson ; il fut accompagné, de Manosque, par les citoyens Buisson, Guibert et Aillaud, présidents des Comités de Manosque, Gréoulx et Valensole. D’autres personnes accompagnaient aussi le Commissaire, lorsqu’il arriva à Riez, mais, parmi elles, il n’y avait pas de candidats a la députation, et ces trois présidents seuls accompagnaient le Commissaire d’une manière à peu près officielle.

Arrivés à Riez, nous fûmes reçus par la garde nationale en armes et allâmes loger dans l’auberge Gasquet, où le Conseil municipal fit demander au Commissaire, par l’organe de l’aubergiste, à quelle heure il pourrait se présenter ; le Commissaire les reçut presque immédiatement dans une chambre de l’auberge.

Le Commissaire, dans l’allocution qu’il lui adressa, dit que la population de Riez lui avait été dépeinte comme républicaine, mais qu’il savait également que le parti prêtre s’agitait, et qu’il y avait un parti Carliste. Sur cela, M. Chaix, membre du conseil, prit la parole, et chercha à dissuader le Commissaire du Gouvernement sur la présence de ce parti ; il dit que la candidature, lui ayant été offerte par les habitants de Riez, il pouvait assurer au Commissaire qu’il était plus Républicain qui lui.

Le Conseil municipal était parti, il arriva dans la même salle, bon nombre de citoyens de Riez, accompagnant une société de bienfaisance qui avait demandé à se présenter ; devant toutes ces personnes réunies, le Commissaire exhorta la population de Riez à ne nommer que des républicains, à se méfier de ceux qui avaient toujours été les ennemis du peuple, et il finit en jetant quelques doutes sur le républicanisme de M. Chaix ; le citoyen Aillaud prit la parole ensuite, et il avoua que la population de Riez se trompait fort sur le compte de M. Chaix, si elle le croyait républicain ; car il avait à Lyon des amis qui avaient été condamnés comme républicains, sur les réquisitoires de l’ex-procureur général Chaix ; que, du reste, les diverses populations du département ne demandaient qu’à s’éclairer, et s’il se trouvait à Riez quatre bons républicains, les communes que représentaient les trois présidents étaient prêtes à les envoyer à la chambre.

Ce langage ne fut pas goûté, à ce qu’il parait, par M. Chaix, auquel on fut le rapporter tout chaud ; ce candidat excita la population, fit un semblant d’émeute que le Commissaire apaisa facilement, et il partit le lendemain pour Moustiers, où il se serait rendu le soir-même, sans cette manifestation indécente ; voilà les faits aussi clairs que j’ai pu les raconter, sans crainte que l’on conteste leur véracité.

A vous, M. Chaix. – Le Commissaire n’a jamais été courtier marron, ce qui, du reste, ne pourrait être une tache qu’aux yeux de votre seigneurie ; le Commissaire n’a pas été expulsé de Riez ; il n’est pas venu à Riez pour y apporter l’agitation ; il n’était pas accompagné par des candidats ; c’est faux qu’il vint exciter les populations. Des discours incendiaires n’ont pas été tenus au peuple ; seulement, on a tenu des discours contre votre républicanisme !!! Si la population avait hué le Commissaire et sa suite, ce qui n’est pas, cela n’aurait pas été à cause de l’inconvenance de leurs discours, mais bien parce que ces discours pouvaient vous déplaire, à vous, M. Chaix l’agitateur. Si la population avait hué le Commissaire, ce serait tant pis pour elle et pour son précepteur M. Chaix ; elle a été insolente, qui le conteste, tant pis pour elle ; elle aurait mieux fait d’imiter la conduite du bon peuple de Digne, qui vous a laisser débiter plus tard, sans vous huer, un tas de paroles creuses, un ramassis de flagorneries et de mensonges dans une espèce de discours, où vous avez voulu nous prouver, entre autres absurdités, que vous avez toujours été républicain.

C’est absolument faux, que Moustiers ait traité le Commissaire et sa suite comme Riez, ainsi que le dit la lettre ; plus bas, nous donnerons des preuves de ce nouveau mensonge ; mais c’est exactement vrai que des agents de M. Chaix, desquels nous citerons les noms, ont été envoyés par lui à Moustiers pour exciter la population au désordre, se servant des qualifications les plus outrageantes contre le Commissaire et sa suite, disant qu’à Lyon on avait tué un Commissaire du Gouvernement, et qu’il fallait en faire de même.

C’est absolument vrai que M. Chaix est venu le même jour attendre le Commissaire à Puymoisson, avec nombre de personnes de Riez, dans un but qu’il n’oserait peut-être pas avouer. C’est surtout absolument vrai, qu’à Moustiers, comme dans tous les pays que le Commissaire a parcourus, il a été reçu aux acclamations de toutes les populations qui saluaient en lui le représentant de la République et un bon citoyen.

C’est absolument vrai que notre Commissaire, à Moustiers comme ailleurs, a su se concilier tous les cœurs, par ses allocutions franches et patriotiques.

Mais c’est absolument faux, qu’à Riez le Commissaire ait tenu un autre langage que dans les autres pays du département : d’où vient donc la différence de réception ? c’est facile à le deviner : c’est qu’il se trouve à Riez un énergumène appelé Chaix, qui insulte le Commissaire du Gouvernement en lui disant qu’il est plus républicain que lui ; plus républicain M. Chaix, ex-procureur général à Lyon ! M. Chaix des Colonnes, qui a plaidé trois ans avec son pays pour avoir un titre de noblesse ! c’est que à Riez, il se trouve une population républicaine, mais sous l’influence de M. Chaix qui, dit-on, tient en haleine depuis quelque temps la partie la plus infime de cette population par des moyens qui sentent encore la corruption du régime renversé.

C’est qu’enfin, à Riez, la population soutient M. Chaix, comme le plus sincère républicain du département, parce que M. Chaix le lui a dit, et que M. Chaix, usant de son influence locale, tient beaucoup à faire chasser de Riez les personnes qui pourraient dissuader la population sur son compte.

Oh ! Monsieur Chaix, si jamais vous étiez encore procureur général, ce que je ne désire pas beaucoup, je vous signalerai les manœuvres d’un certain Chaix, de Riez, qui se porte candidat, comme républicain, sa conduite offrirait à votre faconde, un bien long réquisitoire.

P.E. AILLAUD.

 

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Moustiers, le 8 avril 1848.

Nous soussignés, citoyens de la ville de Moustiers, membres de Clubs et Comités républicains, certifions que dans la nuit du 4 au 5 avril, les sieurs Isnard, entrepreneur de maçonnerie, Chailan aîné, propriétaire, et deux autres habitants de Riez dont les noms nous échappent, se sont présentés chez le citoyen Berbegier, maire de Moustiers, où nous nous trouvions réunis au nombre de quarante environ, dans le but de nous donner, au nom du citoyen Chaix, candidat à la députation, les nouvelles les plus alarmantes sur tout ce qui s’était passé à Riez, et surtout les qualifications les plus outrageantes contre la personne du Commissaire du Gouvernement provisoire et les honorables citoyens qui l’avaient accompagné à Riez.

Le lendemain, six autres personnes venues dans le même but et toujours au même nom, et avant l’arrivée du Commissaire du Gouvernement à Moustiers, se sont répandues dans les cafés et les chambrées pour soulever le peuple. De manière que nous nous sommes trouvés tous en arme et en émoi à l’arrivée du citoyen Châteauneuf.

Sa présence a bientôt fait cesser toutes les craintes, et le peu de paroles franches et patriotiques qu’il a prononcées lui ont concilié tous les cœurs.

A 9 heures et demie il arrivait, à 10 heures, il recevait le corps municipal et toute la population en adressant à chacun des paroles de bienveillance, et nous expliquait, avec cette persuasion qui lui est familière et dans la langue du pays, les sollicitudes du Gouvernement républicain pour les classes pauvres, l’agriculture, etc.

A 11 heures, toute la garde nationale, ayant les tambours et drapeaux, maire et adjoints en tête, venaient prendre le citoyen Commissaire pour le conduire sur la place du Marché où, en présence de toute la population, il a fait nommer par acclamation le Comité républicain.

De suite après, la foule s’est écoulée en silence ; à 2 heures, le Commissaire, après avoir visité, en compagnie du maire et de l’adjoint et quelques citoyens, la cascade et plusieurs fabriques de papiers et de poterie, est parti pour Puymoisson. Tout Moustiers l’a accompagné jusqu’aux quatre chemins aux acclamations générales de vive le Commissaire Châteauneuf ! vive la République.

Le digne citoyen nous a quitté en embrassant le maire pour toute la population et laissant dans tous les cœurs la conviction que la République savait choisir ses représentants.

Signés : Bernard. — Espitalier.

Hugues. — Roux.

 

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Moustiers, le 12 avril 1848.

Citoyen Commissaire,

Vous m’avez fait l’honneur de m’adresser le double d’une déclaration, contenant le récit de votre visite au milieu de nous, et des circonstances qui l’ont précédée, afin de la faire signer par les membres du Comité et autres témoins.

Cette pièce se revêt de signatures, et j’aurais l’honneur de vous la remettre le jour que vous m’appelez à Digne, à l’occasion du conseil de recrutement, 18 avril mardi.

La petite collision qui eut lieu le soir du 4 au 5 avril, n’a eu aucune suite, j’ai rallié les citoyens qui avaient été égarés ; tous, hormis deux ou trois mauvais conseils, ont fraternisé publiquement un jour entier, pour le bon exemple, et la tranquillité et assurée.

La population tient à honneur à ne pas gâter la position d’ensemble et d’union, qu’elle s’est faite, et donc vous avez été l’objet et l’occasion ; vous pouvez compter sur elle, sans exception, les communes voisines adoptent franchement l’impulsion du chef-lieu du canton ; c’est sûr.

Recevez l’assurance personnelle, Citoyen

 Commissaire, de mon entier dévouement.

LÉON BERBEGIER.

 

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Riez, le 22 avril 1848.

Citoyen Commissaire,

L’article que vous me faites l’honneur de m’adresser, n’est, je crois, qu’une reproduction ; il me semble l’avoir lu dans la Gazette du Midi. C’est avec douleur que j’ai vu la Presse dénaturer les faits qui se sont passés à Riez, au moment de votre passage. S’il est vrai que d’imprudentes paroles ont alors amené une manifestation énergique en faveur d’une candidature chère au pays, il est complètement faux que vous ayez été outragé, ni dans votre personne, ni dans votre caractère ; il est faux qu’aucune autorité ait été forcée de s’interposer, pour éloigner des dangers qui n’ont jamais existé, ni même pour comprimer une émotion qui n’a pas cessé d’être contenue. Je proteste donc contre ces fausses interprétations des sentiments du peuple de Riez, dont je garantis le dévouement à la République et au Gouvernement provisoire.

Salut et Fraternité.

Le Maire de Riez, A. ARNOUX.

 

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Digne, REPOS, Imprimeur du Gouvernement.