Flaubert, l’itinéraire de Sénécal

Flaubert, l’itinéraire de Sénécal

 

René Merle

 

Deux types de « Républicains de la veille, Dussardier, Sénécal.

 

Dans les proches connaissances du héros de L’éducation sentimentale (1869), Frédéric, voici le simple commis Dussardier, simple et bon comme le pain, qui, républicain « de nature », approfondit ses convictions idéalistes, généreuses, par la lecture des ouvrages que lui fournit Frédéric, ouvrages représentatifs de l’historiographie « fréquentable » sur la grande Révolution. Et voici l’ami de Dussardier, Sénécal, l’intellectuel, le froid sectaire, qui, malade de pauvreté et de rage, poursuit tant bien que mal ses études et se gorge, lui, dans la solitude de sa chambre, de lectures socialistes et révolutionnaires du temps. Entre le républicain humaniste, mais par là même sans prise sur le réel, et celui qui veut faire le bonheur des hommes au prix de la négation de l’humanité, Flaubert pose ainsi deux archétypes, qui se perpétueront jusqu’à nous, et qui, d’une certaine façon, justifieront le scepticisme à l’égard de tout engagement.

 

« Le commis, sur ces instances, arriva bientôt à lui [Frédéric] faire une visite tous les jours.

Frédéric lui prêtait des livres : Thiers, Dulaure [ex-conventionnel, historien de la Révolution], Barante [grand notable de la Monarchie de Juillet, historien à ses heures], les Girondins de Lamartine. Le brave garçon l’écoutait avec recueillement et acceptait ses opinions comme celle d’un maître.

Il arriva un soir tout effaré.

Le matin, sur le boulevard, un homme qui courait à perdre haleine s’était heurté contre lui ; et, l’ayant reconnu pour un ami de Sénécal, lui avait dit :

– On vient de le prendre, je me sauve !

Rien de plus vrai. Dussardier avait passé la journée aux informations. Sénécal était sous les verrous, comme prévenu d’attentat politique.

Fils d’un contremaître, né à Lyon et ayant eu pour professeur un ancien disciple de Chalier * , dès son arrivée à Paris, il s’était fait recevoir de la Société des Familles [société secrète républicaine avancée] ; ses habitudes étaient connues ; la police le surveillait. Il tenait à l’ombre, mais s’exaltant de plus en plus, fanatique d’Alibaud [condamné à mort pour un attentat contre le roi, en 1836], mêlant ses griefs contre la société à ceux du peuple contre la monarchie, et s’éveillant chaque matin avec l’espoir d’une révolution qui, en quinze jours ou un mois, changerait le monde. Enfin, écœuré par la mollesse de ses frères, furieux des retards qu’on opposait à ses rêves et désespérant de la patrie, il était entré comme chimiste dans le complot des bombes incendiaires [1836] ; et on l’avait surpris portant de la poudre qu’il allait essayer à Montmartre [alors hors Paris, avec beaucoup de terrains vagues], tentative suprême pour établir la République.

Dussardier ne la chérissait pas moins, car elle signifiait, croyait-il, affranchissement et bonheur universel. Un jour – à quinze ans – dans la rue Transnonain, devant la boutique d’un épicier, il avait vu des soldats la baïonnette rouge de sang, avec des cheveux collés à la crosse de leur fusil ; depuis ce temps-là, le Gouvernement l’exaspérait comme l’incarnation même de l’injustice. Il confondait un peu les assassins et les gendarmes ; un mouchard valait à ses yeux un parricide. Tout le mal répandu sur la terre, il l’attribuait naïvement au Pouvoir ; et il le haïssait d’une haine essentielle, permanente, qui lui tenait tout le cœur et raffinait sa sensibilité. Les déclamations de Sénécal l’avaient ébloui. Qu’il fût coupable ou non, et sa tentative odieuse, peu importait ! Du moment qu’il était la victime de l’Autorité, on devait le servir. »

 

* Marie Joseph Chalier, révolutionnaire montagnard avancé lyonnais, guillotiné dans des conditions abominables par la réaction lyonnaise en mai 1793.

** En 1834, lors d’une insurrection républicaine parisienne, la troupe avait massacré les habitants d’un immeuble dont serait parti un coup de feu.

 

 

1848, SÉNÉCAL AU CLUB 

 

Vingt ans après le printemps 1848, Flaubert le sceptique conservateur règle ses comptes avec le tohu-bohu des Clubs du début de la Seconde République (L’éducation sentimentale, 1869). Qui a vécu mai 68 s’y retrouvera un peu. Il s’agit ici du « Club de l’Intelligence » ( ! ), où le brave Dussardier conduit Frédéric, et où nous rencontrons à nouveau Sénécal. On prépare les élections d’avril 1848 à l’Assemblée constituante.

 

« Au bureau du président, Sénécal parut. […]

La foule témoignait à son président une grande déférence. Il était de ceux qui, le 25 février, avaient voulu l’organisation immédiate du travail ; le lendemain, au Prado, il s’était prononcé pour qu’on attaquât l’Hôtel de Ville ; et, comme chaque personnage se réglait alors sur un modèle, l’un copiant Saint-Just, l’autre Danton, l’autre Marat, lui, il tâchait de ressembler à Blanqui, lequel imitait Robespierre. Ses gants noirs et ses cheveux en brosse lui donnaient un aspect rigide, extrêmement convenable.

Il ouvrit la séance par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, acte de foi habituel. Puis une voix vigoureuse entonna les Souvenirs du Peuple, de Béranger.

D’autres voix s’élevèrent :

– Non ! non ! pas ça !

– La Casquette ! se mirent à hurler, au fond, les patriotes.

Et ils chantèrent en chœur la poésie du jour :

Chapeau bas devant ma casquette,

A genoux devant l’ouvrier !

Sur un mot du président, la foule se tut.

[…] [On en vient aux débats. Intervention d’un acteur républicain exalté :]

Puisque le théâtre était le foyer de l’instruction nationale, il votait pour la réforme du théâtre ; et, d’abord, plus de directions, plus de privilèges !

– Oui ! d’aucune sorte !

Le jeu de l’acteur échauffait la multitude, et des motions subversives se croisaient.

– Plus d’académies ! plus d’Institut !

– Plus de missions !

– Plus de baccalauréat !

– A bas les grades universitaires !

Conservons-les, dit Sénécal, mais qu’ils soient conférés par le suffrage universel, par le Peuple, seul vrai juge !

Le plus utile d’ailleurs, n’était pas cela. Il fallait d’abord passer le niveau sur la tête des riches ! Et il les représenta se gorgeant de crimes sous leurs plafonds dorés, tandis que les pauvres, se tordant de faim dans leurs galetas, cultivaient toutes les vertus. Les applaudissements devinrent si forts, qu’il s’interrompit. Pendant quelques minutes, il resta les paupières closes, la tête renversée ; et comme se berçant sur cette colère qu’il soulevait.

Puis, il se remit à parler d’une façon dogmatique, en phrases impérieuses comme des lois. L’État devait s’emparer de la Banque et des Assurances. Les héritages seraient abolis. On établirait un fonds social pour les travailleurs. Bien d’autres mesures étaient bonnes dans l’avenir. Celles-là, pour le moment, suffisaient ; et, revenant aux élections :

Il nous faut des citoyens purs, des hommes entièrement neufs »…

 

Peu après éclatait l’insurrection ouvrière de Juin.

Dussardier se rangera du côté de ce qu’il estime être la légalité républicaine 

«  Le samedi, au haut d’une barricade, dans la rue Lafayette, un gamin enveloppé d’un drapeau tricolore criait aux gardes nationaux : « Allez-vous tirer contre vos frères ! » Comme ils s’avançaient, Dussardier avait jeté bas son fusil, écarté les autres, bondi sur la barricade, et, d’un coup de savate, abattu l’insurgé en lui arrachant le drapeau. On l’avait retrouvé sous les décombres, la cuisse percée d’un lingot de cuivre. Il avait fallu débrider la plaie, extraire le projectile. Mlle Vatnaz était arrivée le soir même, et, depuis ce temps-là, ne le quittait plus. »

Flaubert a utilisé ici un épisode réel de ces journées.

 

Sénécal participera à l’insurrection et sera incarcéré. Ici se place le terrible et bien connu épisode du Père Roque, inspiré d’un fait réel.

 

« Sénécal, enfermé aux Tuileries sous la terrasse du bord de l’eau, n’avait rien de ces angoisses.

Ils étaient là, neuf cents hommes, entassés dans l’ordure, pêle-mêle, noirs de poudre et de sang caillé, grelottant la fièvre, criant de rage, et on ne retirait pas ceux qui venaient à mourir parmi les autres. Quelquefois, au bruit soudain d’une détonation, ils croyaient qu’on allait tous les fusiller ; alors, ils se précipitaient contre les murs, puis retombaient à leur place, tellement hébétés par la douleur, qu’il leur semblait vivre dans un cauchemar, une hallucination funèbre. La lampe suspendue à la voûte avait l’air d’une tache de sang ; et de petites flammes vertes et jaunes voltigeaient, produites par les émanations du caveau. Dans la crainte des épidémies, une commission fut nommée. Dès les premières marches, le président se rejeta en arrière, épouvanté par l’odeur des excréments et des cadavres. Quand les prisonniers s’approchaient d’un soupirail, les gardes nationaux qui étaient de faction — pour les empêcher d’ébranler les grilles, fourraient des coups de baïonnette, au hasard, dans le tas.

Ils furent, généralement, impitoyables. Ceux qui ne s’étaient pas battus voulaient se signaler. C’était un débordement de peur. On se vengeait à la fois des journaux, des clubs, des attroupements, des doctrines, de tout ce qui exaspérait depuis trois mois ; et, en dépit de la victoire, l’égalité (comme pour le châtiment de ses défenseurs et la dérision de ses ennemis) se manifestait triomphalement, une égalité de bêtes brutes, un même niveau de turpitudes sanglantes ; car le fanatisme des intérêts équilibra les délires du besoin, l’aristocratie eut les fureurs de la crapule, et le bonnet de coton ne se montra pas moins hideux que le bonnet rouge. La raison publique était troublée comme après les grands bouleversements de la nature. Des gens d’esprit en restèrent idiots pour toute leur vie.

Le père Roque était devenu très brave, presque téméraire. Arrivé le 26 à Paris avec les Nogentais, au lieu de s’en retourner en même temps qu’eux, il avait été s’adjoindre à la garde nationale qui campait aux Tuileries ; et il fut très content d’être placé en sentinelle devant la terrasse du bord de l’eau. Au moins, là, il les avait sous lui, ces brigands ! Il jouissait de leur défaite, de leur abjection, et ne pouvait se retenir de les invectiver.

Un d’eux, un adolescent à longs cheveux blonds, mit sa face aux barreaux en demandant du pain. M. Roque lui ordonna de se taire. Mais le jeune homme répétait d’une voix lamentable :

— « Du pain ! »

— « Est-ce que j’en ai, moi ? »

D’autres prisonniers apparurent dans le soupirail, avec leurs barbes hérissées, leurs prunelles flamboyantes, tous se poussant et hurlant :

— « Du pain ! »

Le père Roque fut indigné de voir son autorité méconnue. Pour leur faire peur, il les mit en joue ; et, porté jusqu’à la voûte par le flot qui l’étouffait, le jeune homme, la tête en arrière, cria encore une fois :

— « Du pain ! »

— « Tiens ! en voilà ! » dit le père Roque, en lâchant son coup de fusil.

Il y eut un énorme hurlement, puis rien. Au bord du baquet, quelque chose de blanc était resté.

Après quoi, M. Roque s’en retourna chez lui ; car il possédait, rue Saint-Martin, une maison où il s’était réservé un pied-à-terre ; et les dommages causés par l’émeute à la devanture de son immeuble n’avaient pas contribué médiocrement à le rendre furieux. Il lui sembla, en la revoyant, qu’il s’était exagéré le mal. Son action de tout à l’heure l’apaisait, comme une indemnité. »

 

 

SÉNÉCAL 1849

 

Parmi tous les protagonistes de L’éducation sentimentale, Sénécal, bien que « second rôle », est certainement un des plus fascinants, tant pour l’auteur que pour le lecteur. On a déjà pu le rencontrer sur ce blog :

– Sénécal « républicain de la veille », socialiste révolutionnaire, militant de choc des sociétés secrètes, partisan de « l’action directe ».

– Sénécal disciple de Blanqui et animateur d’un club « rouge » au lendemain de la Révolution de Février 1848.

– Sénécal, insurgé vaincu de juin 1848,  emprisonné dans le tristement célèbre caveau des Tuileries.

Nous sommes maintenant en janvier 1849. Après l’été 1848, Sénécal a fait partie du lot des libérés. Le mouvement ouvrier et révolutionnaire est décapité, meurtri dans sa chair, réduit au silence, mais les démocrates socialistes de la petite bourgeoisie républicaine, qui avaient condamné l’insurrection de juin, s’organisent légalement pour préparer les élections législatives du printemps. Cependant, depuis décembre 1848, la France est dirigée par un aventurier politique, au programme attrape-tout, que le suffrage universel (masculin) a plébiscité, y compris dans les rangs des anciens activistes d’extrême gauche : « L’homme providentiel » n’a pas été avare de déclarations démagogiques.

Sénécal rend donc visite à Frédéric, le personnage principal de L’éducation sentimentale. Flaubert donne ici la clé de son personnage et de sa vérité politique, qui sacrifie la démocratie à l’efficacité, fût-elle dictatoriale, vérité que romanciers comme historiens ont mise en scène du jacobinisme de 1793 au « socialisme réel » de notre temps…

 

« Vers le milieu de janvier, un matin, Sénécal entra dans son cabinet ; et à son exclamation d’étonnement, répondit qu’il était secrétaire de Deslauriers [Deslauriers, avocat, vieil ami de Frédéric]. Il lui apportait même une lettre. Elle contenait de bonnes nouvelles, et le blâmait cependant de sa négligence ; il fallait venir là-bas.

Le futur député [Frédéric a déposé sa candidature aux législatives, candidature sans principes, mais lourde d’intérêts] dit qu’il se mettrait en route le surlendemain.

Sénécal n’exprima pas d’opinion sur cette candidature. Il parla de sa personne, et des affaires du pays.

Si lamentables qu’elles fussent, elles le réjouissaient ; car on marchait au communisme. D’abord, l’Administration y menait d’elle-même, puisque, chaque jour, il y avait plus de choses régies par le Gouvernement. Quant à la Propriété, la Constitution de 48, malgré ses faiblesses, ne l’avait pas ménagée ; au nom de l’utilité publique, l’État pouvait prendre désormais ce qu’il jugeait lui convenir. Sénécal se déclara pour l’Autorité ; et Frédéric aperçut dans ses discours l’exagération de ses propres paroles à Deslauriers. Le républicain tonna même contre l’insuffisance des masses.

– « Robespierre, en défendant le droit du petit nombre, amena Louis XVI devant la Convention nationale, et sauva le peuple. La fin des choses les rend légitimes. La dictature est quelquefois indispensable. Vive la tyrannie, pourvu que le tyran fasse le bien ! »

 

LE COUP D’ÉTAT DE DÉCEMBRE 1851 ET SÉNÉCAL

 

« Le lendemain matin, son domestique (de Frédéric) lui apprit les nouvelles. L’état de siège était décrété, l’Assemblée dissoute, et une partie des représentants du peuple à Mazas. Les affaires publiques le (Frédéric) laissèrent indifférent, tant il était préoccupé des siennes.

Il écrivit à des fournisseurs pour décommander plusieurs emplettes relatives à son mariage, qui lui apparaissait, maintenant, comme une spéculation un peu ignoble ; et il exécrait Mme Dambreuse parce qu’il avait manqué, à cause d’elle, commettre une bassesse. Il en oubliait la Maréchale, ne s’inquiétait même pas de Mme Arnoux – ne songeant qu’à lui, à lui seul, – perdu dans les décombres de ses rêves, malade, plein de douleur et de découragement ; et, en haine du milieu factice où il avait tant souffert, il souhaita la fraîcheur de l’herbe, le repos de la province, une vie somnolente passée à l’ombre du toit natal, avec des cœurs ingénus. Le mercredi soir enfin, il sortit.

Des groupes nombreux stationnaient sur le boulevard. De temps à autre, une patrouille les dissipait ; ils se reformaient derrière elle. On parlait librement, on vociférait contre la troupe des plaisanteries et des injures, sans rien de plus.

– Comment ! est-ce qu’on ne va pas se battre ? dit Frédéric à un ouvrier.

L’homme en blouse lui répondit :

– Pas si bêtes de nous faire tuer pour les bourgeois ! Qu’ils s’arrangent !

Et un monsieur grommela, tout en regardant de travers le faubourien :

– Canailles de socialistes ! Si on pouvait, cette fois, les exterminer !

Frédéric ne comprenait rien à tant de rancune et de sottise. Son dégoût de Paris en augmenta, et, le surlendemain matin, il partit pour Nogent par le premier convoi.

Les maisons bientôt disparurent, la campagne s’élargit. Seul dans son wagon et les pieds sur la banquette, il ruminait les événements de ces derniers jours, tout son passé. Le souvenir de Louise lui revint. […] [Mais en arrivant à Nogent, il tombe sur le cortège de noces de son  ancienne amoureuse…]

Frédéric se cacha dans l’angle d’une maison, pour laisser passer le cortège.

Honteux, vaincu, écrasé, il retourna vers le chemin de fer, et s’en revint à Paris.

Son cocher de fiacre assura que les barricades étaient dressées depuis le Château d’Eau jusqu’au Gymnase, et prit le Faubourg Saint-Martin. Au coin de la rue de Provence, Frédéric mit pied à terre pour gagner les boulevards.

Il était cinq heures, une pluie fine tombait. Des bourgeois occupaient le trottoir du côté de l’Opéra. Les maisons d’en face étaient closes. Personne aux fenêtres. Dans toute la largeur du boulevard, des dragons galopaient, à fond de train, penchés sur leurs chevaux, le sabre nu ; et les crinières de leurs casques, et leurs grands manteaux blancs soulevés derrière eux passaient sur la lumière des becs de gaz, qui se tordaient au vent dans la brume. La foule les regardait, muette, terrifiée.

Entre les charges de cavalerie, des escouades de sergents de ville survenaient, pour faire refluer le monde dans les rues.

Mais, sur les marches de Tortoni, un homme – Dussardier – remarquable de loin à sa haute taille, restait sans plus bouger qu’une cariatide.

Un des agents qui marchaient en tête, le tricorne sur les yeux, le menaça de son épée.

L’autre alors, s’avançant d’un pas, se mit à crier :

« Vive la République ! »

Il tomba sur le dos, les bras en croix.

Un hurlement d’horreur s’éleva de la foule. L’agent fit un cercle autour de lui avec son regard ; et Frédéric, béant, reconnut Sénécal. »

 

Ainsi Flaubert règle ses comptes. En 1869, le sceptique conservateur oppose à la profonde humanité, aux convictions sincères de Dussardier, le républicain probe, la figure du fanatique, attaché aux idées, indifférent aux êtres humains, qui finit par se mettre au service de la dictature, dans une logique qui poussera souvent encore bien des purs et durs de l’extrême gauche. On conçoit que, de tous les personnages de cette fascinante Comédie humaine qu’est L’éducation sentimentale, le personnage de Sénécal soit peut-être celui qui ait le plus fasciné.