Les femmes dans l’insurrection de 1851

Les femmes dans l’insurrection de 1851

 

René Merle

 

En janvier 2013, répondant aux questions de Anne-Laure Pineau, qui préparait son bel article dans Causette (février 2013) sur L’homme-semence, je lui écrivais ces quelques lignes :

« Ce fut une insurrection de petites gens, une insurrection des « humbles », des sans-grade, sans chefs, et c’est ce qui m’a passionné dans cette prise de responsabilité citoyenne (le mot est à la mode, et bien galvaudé) : une valeur dont on peut (on doit ?) toujours se réclamer aujourd’hui… Une insurrection pour la légalité, puisque le président violait la constitution, mais aussi une insurrection pour la démocratie sociale et son drapeau rouge. Là encore ça me passionne, car ceux qui levaient ce drapeau étaient des petits paysans, des petits artisans, des ouvriers de villages, bref, pas l’archétype du prolo des grandes villes…

La place des femmes ? Ce qui est frappant par rapport aux « émotions » populaires d’avant, où les femmes étaient en première ligne pour le pain, c’est que c’est une insurrection d’hommes. La République venait de donner au peuple le suffrage universel, ce qui voulait dire suffrage universel… masculin. La Constitution est violée par le Président, ce sont donc les électeurs qui vont la défendre, et les femmes resteront aux foyers. Pas de femmes dans les colonnes insurgées, sauf dans le Var où une superbe Marianne rouge mène le cortège qui ira à la défaite (Zola en a fait un morceau de bravoure)…

Et quand les hommes se retrouveront en prison ou au bagne, de fait, il y aura des villages de femmes, de vieux et d’enfants… Je ne sais qui a brodé là-dessus la belle métaphore de l’homme-semence, mais la réussite du texte et des représentations théâtrales montrent que ça touche à quelque chose (quelques choses ?) de profond chez beaucoup d’entre nous. »

René Merle, L’Insurrection varoise de décembre 1851 contre le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte…. Au début de cet ouvrage qui vient de paraître (Marseille, Éditions Gaussen, 2013, commander), je m’interroge sur la place des femmes dans cet événement majeur.

Le document de couverture pourrait aussi bien montrer la foule masculine s’engouffrant dans la mairie pour participer à une des élections de 1848, – les premières élections au suffrage universel masculin, que venait d’instituer la jeune République – ou la même foule masculine s’engouffrant dans la mairie en décembre 1851 pour proclamer que, puisque le Président violait la Constitution, le Peuple reprenait ses droits et instituait une municipalité insurrectionnelle.

Dans les deux cas, près de la porte, ou aux fenêtres, les femmes regardent…

La Constitution républicaine ayant exclu les femmes du vote, l’insurrection pour défendre la Constitution ne pouvait donc être qu’une affaire d’hommes ?

À première vue, oui.

À la différence des « émotions » populaires antérieures (protestations contre la cherté de la vie, contre la rareté du pain, contre l’accaparement forestier, etc.) où les femmes prenaient leur place, et parfois la première place, l’insurrection républicaine de décembre mobilise les citoyens, et seulement les citoyens, tant dans la prise de pouvoir municipal que dans la colonne de combat…

Mais à cet égard, le département du Var offre un visage singulier, dans la présence emblématique de Césarine Ferrier, la Déesse rouge de la Liberté, et de ses « cantinières », à la tête de la colonne insurgée…

Visage doublement singulier, parce qu’il exalte le rôle de la femme-symbole, mobilisatrice, mais aussi, dans le même temps, parce que dans sa singularité exemplaire, il témoigne de l’absence bien compréhensible des autres femmes…

On sait comment Zola s’est emparé magnifiquement du personnage de Césarine dans sa Fortune des Rougon… Son hommage contraste d’autant plus avec le silence fait ultérieurement, dans les rangs républicains de la Troisième République, sur le personnage réel de la Déesse Liberté. Son mari figure bien parmi les pensionnés de 1881, mais Césarine est absente. Avait-elle, comme il fut dit alors, suivi son homme aux États-Unis ? Son destin fut-il autre ? Nous ne le savons pas.

Les quelques femmes qui, à l’égal des hommes, prirent place dans l’insurrection et le payèrent cher, comme Suzanne Lonjon des Mayons, jouirent du respect local [1], mais ne furent pas non plus mises en avant au plan départemental et régional par les héritiers des Insurgés…

 

[1] le blason de la commune des Mayons porte une dentelure rouge en l’honneur de Suzanne Lonjon.