La répression

article paru dans Latta Claude, Les résistances au coup d’Etat du 2 décembre 1851, Montbrison, Village de Forez, 2002 (commander cet ouvrage)

La résistance des républicains au coup d’état du 2 décembre 1851 – 150e anniversaire

 

 par Claude Latta

cinquième partie

La répression

 

La répression fut à la mesure de la frayeur éprouvée par le parti de l’ordre. Les insurgés, pris les armes à la main, ont été fusillés, comme le permettait le régime de l’état de siège : c’est un aspect de la répression qui échappe en partie à l’historien et qui n’a pas fait l’objet de statistiques (les journaux de marche des régiments sont très discrets sur ce point).

A Paris, quelques témoignages confirment les exécutions. Dans une lettre publiée par La Patrie du 14 décembre 1851, le caporal Vincent N. raconte : « A la 2e barricade, nous avons trouvé trois cents insurgés. On aurait pu les passer à la baïonnette [mais] il n’y a que ceux qui n’ont pas voulu se rendre qui ont été fusillés sur le champ »[1]. Dans l’un des ses rapports, le général Magnan note que « les soldats, malgré ses ordres, ont fait des prisonniers »[2]. Le comte Rodolphe Apponyi, secrétaire à l’Ambassade d’Autriche-Hongrie à Paris qui a laissé de passionnants souvenirs sur cette période et qui s’est promené dans Paris pour constater les événements, signale à plusieurs reprises des massacres d’insurgés ou des exécutions sommaires. Le 4 décembre 1851, après avoir raconté la prise d’une barricade rue Saint-Denis, Apponyi écrit : « Ceux qui ont échappé se sont repliés sur la porte Saint-Martin, où ils se sont trouvés pris entre deux feux. Les troupes n’ont épargné aucun insurgé »[3]. Le 6 décembre : « D’une maison [boulevard des Italiens], on a tiré sur la troupe. Elle est entrée et, comme elle a trouvé beaucoup de gens armés et des fusils encore chauds, elle a passé par les armes tous les individus qu’elle suspectait »[4].

En province, les exécutions eurent souvent lieu lors de la véritable « chasse à l’homme » qui s’exerça après la fuite des insurgés vaincus. Lors de leur arrivée à Saint-Etienne-les-Orgues, les soldats du colonel Vinoy arrêtèrent trois républicains qui furent fusillés sur le champ[5]. D’autres compagnons d’André Ailhaud, arrêtés dans la montagne de Lure furent aussi fusillés sans jugement[6]. Le colonel Travers, après avoir repris Cuers et être passé à Draguignan, fit fusiller tous les traînards au cours de la poursuite menée contre les « rouges »[7]. Louis Martin, dit Martin Bidouré, un jeune peigneur de chanvre de Barjols qui servait comme estafette fut même fusillé deux fois : une fois par un coup de pistolet tiré par l’officier qui commandait les soldats qui l’avaient arrêté ; laissé pour mort, il fut fusillé une seconde fois par les soldats auxquels le livra le paysan chez qui il s’était réfugié[8]. Dans certains départements, comme le Gers, l’Allier, la Drôme les gendarmes cernèrent des villages pour arrêter les suspects[9]. A Clamecy, cerné par la troupe, les deux parlementaires envoyés par les insurgés pour négocier leur reddition furent immédiatement fusillés[10]. Des insurgés du Var et des Basses-Alpes réfugiés dans les grottes du comté de Nice – alors piémontais, furent repris par les gendarmes alors qu’ils regagnaient leurs fermes[11].

32 départements furent mis en état de siège. Une immense « rafle » décapita pour 20 ans le parti républicain. Pour l’ensemble de la France, 27 000 arrestations furent opérées, même dans des départements où il n’y avait eu aucun mouvement. Les prisons étaient pleines et les prisonniers parfois traités très durement. A Clamecy, par exemple, plus de 700 personnes furent entassées « dans des conditions innommables », dans la prison, l’école, l’asile, et même dans des caves, pendant plusieurs semaines glaciales de l’hiver 1851-1852. « 300 à 400 familles se trouvèrent concernées et sombrèrent dans la pire misère ». Les faubourgs ouvriers de Beuvron et de Bethléem « semblaient dépeuplés »[12]. La célèbre tour de Crest[13], dans la Drôme, qui avait servi de « bastille » pour les protestants persécutés après la révocation de l’édit de Nantes, accueillit en décembre 1851 jusqu’à 600 républicains « entassés dans les salles sombres et froides du vieux donjon féodal » « obligés de se coucher sur le sol pour y dormir et privés des éléments de propreté les plus indispensables »[14].

On assimila l’insurrection à un complot républicain longuement préparé : le coup d’état n’aurait fait, en somme, que prendre les devants pour sauver la société menacée. Pour juger ces milliers de républicains arrêtés, le gouvernement créa des « Commissions mixtes », formées du préfet, du procureur de la République et du général commandant les troupes : justice d’exception qui faisait fi, ouvertement, du principe de la séparation des pouvoirs. La procédure était expéditive. La commission mixte tranchait sans débats, sans entendre de défenseurs et sans possibilité d’appel. Elle ne prononçait pas de jugements, elle prenait des décisions :

Dix mille personnes environ furent condamnées à la transportation : 239 étaient envoyées au bagne de Cayenne, les autres en Algérie : « Algérie + » (10 ans en résidence forcée) ou « Algérie – » (5 ans en résidence libre). La condamnation au bagne était particulièrement redoutée car peu de condamnés survivaient au delà de cinq ans. L’exemple de Clamecy est caractéristique : 44 insurgés de la ville avaient été déportés à Cayenne. Simone Waquet a retrouvé la trace de 32 d’entre eux ; 22 sont morts, n’ayant pas « résisté aux conditions de vie effroyables du pénitencier »[15]. Les deux chefs moururent au bagne, Eugène Millelot d’épuisement après une tentative manquée d’évasion et Dominique Guerbet, miné par la dysenterie et la folie[16].

Les autres républicains condamnés par les commissions mixtes étaient expulsés du territoire (980), éloignés momentanément du territoire français (640), internés (2827), placés en maison de correction (29 enfants), placés sous la surveillance de la police (5184). Les conseils de guerre (247 personnes), les tribunaux correctionnels (645 personnes) et les mises à la disposition du Parquet (645 personnes) auraient à compléter la besogne. Quelques-uns furent jugés en cours d’assises. A Clamecy, deux condamnés à mort – pour le meurtre du gendarme Bidan – furent guillotinés sur place dans une ville « écrasée de stupeur », tous volets clos[17]. Le but recherché avait été atteint et comme l’écrivait le commissaire de Poligny en janvier 1852, « la démagogie est terrifiée, journellement on fait des arrestations, ce qui épouvante le reste des démocrates »[18]. Le pouvoir pouvait alors manifester une certaine clémence et désengorger les prisons surpeuplées. 5857 personnes étaient libérées après quelques jours ou quelques semaines de prison : on estimait sans doute que, pour elles, le coup de semonce d’un emprisonnement serait suffisant[19].

Des familles entières furent frappées par la répression : l’un des insurgés de Clamecy, François Roux, « transporté », mourut en Algérie et ses deux fils, Martin et Edme, sont décédés au bagne de Cayenne[20]. A Lambessa, où furent envoyés des condamnés à Algérie +, se trouvaient, par exemple, Henri Neveu, veuf âgé de 68 ans, et son fils Eugène Neveu, 30 ans, ébéniste rue du faubourg Saint-Antoine à Paris[21].

Ajoutons que 66 représentants (Hugo, Schoelcher, Baune, Raspail, Nadaud, Quinet et d’autres) furent frappés de proscription, par simple décret présidentiel. Cinq représentants (Marc Dufraisse, Greppo, Mahé, Richardet, Miot) devaient être déportés à Cayenne. Après l’intervention de George Sand[22] – qui obtint à deux reprises[23] une audience du prince-président mais rendit aussi visite à Dufraisse et Greppo, prisonniers à Sainte-Pélagie – et grâce aussi au prince Napoléon[24], ils furent finalement expulsés de France, sauf Miot, transporté en Algérie[25].

 

Le déchaînement répressif des commissions mixtes inquiéta le président lui-même qui, se donnant le beau rôle, envoya trois conseillers d’état en mission extraordinaire, pour réviser les décisions prises et préparer les mesures de grâce. Les généraux Espinasse et Canrobert, chargés du Sud-Ouest et du Languedoc, firent preuve de peu d’indulgence. En revanche, le conseiller d’Etat Quentin-Bauchart, envoyé dans le Sud-Est proposa 3000 grâces. Louis-Napoléon Bonaparte usa largement de son droit de grâce. Le nombre des transportations en Algérie passa de 9581 à 3006 et, finalement, le nombre des républicains remis en liberté passa de 5857 à 12632.

 

Le rétablissement de l’Empire

 

Le gouvernement fit croire à l’opinion qu’il avait sauvé le pays de « l’anarchie » et de la subversion « rouge ». Morny écrivait aux préfets :

« Monsieur le Préfet, […] Vous venez de traverser quelques jours d’épreuves ; vous venez de soutenir en 1851 la guerre sociale qui devait éclater en 1852. Vous avez dû la reconnaître à son caractère d’incendie et d’assassinat. Si vous avez triomphé des ennemis de la société, c’est qu’ils ont été pris à l’improviste et que vous avez été secondé par les honnêtes gens ».

Le gouvernement rallia les conservateurs et le clergé. Le plébiscite des 21 et 22 décembre 1851 accorda par 7,4 millions oui contre 646 000 non le droit au président d’établir une nouvelle constitution qui ressembla beaucoup à celle du Consulat. Même si le suffrage universel était maintenu, les libertés fondamentales étaient supprimées et rendaient donc difficile le libre débat qui doit précéder un vote.

En 1852, une active propagande mène vers le rétablissement de l’Empire. Les voyages présidentiels montrent l’adhésion de l’opinion. Persigny fait crier « Vive l’Empereur ! » lors du passage du prince-président et celui-ci annonce le rétablissement prochain de l’Empire à Bordeaux en ajoutant dans son discours que « l’Empire, c’est la paix », ce qui rassure à la fois les milieux d’affaires et les autres puissances européennes. Le 2 décembre 1852, l’Empire est rétabli et Louis-Napoléon Bonaparte devient Napoléon III.

 

 


[1] Cité par Luc Willette : Le coup d’état du 2 décembre 1851. La résistance républicaine au coup d’état, Paris, Aubier, coll. Floréal, 1982, p. 158.

[2] Cité par Luc Willette, op. cit., p. 159-160.

[3] Rodolphe Apponyi : De la Révolution au coup d’état 1848-1851, Introduction de Charles Samaran, Genève, La Palatine, 1948, p.201.

[4] Rodolphe Apponyi, op.cit., p. 206.

[5] Eugène Ténot : La province en décembre 1851, op. cit., p. 275.

[6] Maurice Pezet : La Provence des rebelles. Révoltes populaires du XVIIe siècle à nos jours, Paris, Seghers, coll. Mémoire vive, 1980, p. 143.

[7] Luc Willette, op. cit., p. 182.

[8] Maurice Agulhon : La République au village, op. cit., p. 442, note 13. Un article du 8 Juin 1852, paru dans le journal des proscrits L’Echo du Peuple, n° 7 et reproduit par l’Association 1851-2001 donne une version un peu différente : Martin Bidouré, arrêté sur la route d’Aups à Tourtour, interrogé par le préfet lui-même aurait d’abord été grièvement blessé et jeté au fossé puis, hospitalisé, livré à la justice, condamné à mort et fusillé dans le cimetière d’Aups. (texte intégral)

[9] Jean Garrigues : La France de 1848 à 1870, Paris, Armand Colin, coll. Cursus, 1995, p. 50.

[10] Simone Waquet : « Clamecy et la résistance au coup d’État du 2 décembre 1851 », Bulletin de l’Association 1851-2001, n° 8, février – mars 2000. (texte intégral) Sur la répression dont furent victimes les insurgés de Clamecy, lire aussi, du même auteur : « Tristes destins, Le sort des victimes de 1851 dans l’arrondissement de Clamecy » dans Société d’histoire de la Révolution de 1848 : Répression et prison politiques en France et en Europe au XIX° siècle, Paris, Editions Créaphis, 1990 et « Un voyage sans retour, la traversée des déportés de 1851 vers Cayenne d’après Numa Millelot » dans Bulletin de la Société scientifique et artistique de Clamecy, n° 14, 1991, pp. 56-76. Simone Waquet est l’arrière-arrière-petite-fille de Jacques-Bayle Parent, l’un des chefs républicains de Clamecy : il ne participa pas à l’insurrection mais laissa d’importants Mémoires (inédits). L’une de ses filles, Mathilde Parent avait épousé Dominique Guerbet, l’un des chefs de l’insurrection, mort à Cayenne.

[11] Jean Garrigues, op. cit., p. 50.

[12] Simone Waquet : « Clamecy et la résistance au coup d’état du 2 décembre 1851 », art. cit. (texte intégral)

[13] Claire Reverchon et Pierre Gaudin : « Une prison de longue durée : la tour de Crest, symbole de la répression anti-huguenote et anti-républicaine dans le légendaire historique drômois » dans Société d’Histoire de la révolution de 1848 et des révolutions du XIXe siècle : Maintien de l’ordre et polices en France et en Europe au XIXe siècle, Paris, Créaphis, 1987.

[14] Maurice Faure : « La Tour de Crest » dans Almanach républicain du Dauphiné et du Vivarais, 1877, cité par Claire Reverchon et Pierre Gaudin, art. cit., p. 224. Maurice Faure, député de la Drôme, était le fils d’Ernest Faure qui avait été enfermé dans la tour de Crest en 1851.

[15] Simone Waquet : « Tristes destins, Le sort des victimes de 1851 dans l’arrondissement de Clamecy », art. cit., p. 100-101.

[16] Ibid., p. 100.

[17] Ibid., p. 100.

[18] Pierre Merlin : « Le coup d’Etat du 2 décembre 1851 dans le Jura… », art. cit.

[19] Nous utilisons ici les statistiques données en appendice par Maurice Agulhon : 1848 ou l’apprentissage de la République, op. cit., rééd., p. 257-258.

[20] Simone Waquet : « Tristes destins, Le sort des victimes de 1851 dans l’arrondissement de Clamecy », art. cit., p. 111, note 14.

[21] Déclaration d’Amable Lemaître publiée dans Victor Hugo: Œuvres complètes, édition chronologique de Jean Massin, Paris, Club français du livre, 18 vol., 1967-1970. tome VIII, p. 381.

[22] George Sand, disciple du socialiste Pierre Leroux, avait été en 1848 la collaboratrice de Ledru-Rollin.

[23] Les 29 janvier et 6 février 1852 : la chronologie et la publication des textes ont été établies par Georges Lubin. Cf. George Sand : Correspondance, tome X : janvier 1851 – mars 1852, édition de Georges Lubin, Paris, Classiques Garnier, 1973, p. 625 et sq. George Sand obtint d’autres mesures individuelles de clémence.

[24] Le prince Napoléon était un cousin germain de Louis Napoléon Bonaparte, fils de Jérôme Bonaparte, ancien roi de Westphalie, et de Catherine de Wurtemberg. Il venait, après avoir été député de la Montagne, de se rallier à son cousin.

[25] Ce qui portait à 70 le nombre des représentants expulsés.