Suppression du mal par la suppression des lois
page mise en ligne le 4 septembre 2026
Henri Chabanne, Les détenus politiques de l’ile du Diable,
Décembre-Allonnier, 1870, pp. 1-39
Ce texte constitue la première partie de cette réédition d’Évasion de l’ile du Diable, qui avait été publiée en 1862. Nous le mettons en annexe à titre documentaire.
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ROUTINE
SUPPRESSION DU MAL PAR LA SUPPRESSION DES LOIS.
Je parie ma tête ! qu’on demande à un homme condamné à la prison perpétuelle si l’on pourrait se passer de prison qu’il répondrait non ; qu’elle est nécessaire.
O bêtise humaine ! tu répètes de même que les soldats sont utiles, que les impôts sont utiles, que l’impôt de location est utile, enfin tout ce qui pèse sur toi arbitrairement, utile ! Misère ! Misère !
Lisez les codes, écoutez les grands phraseurs, réformateurs, législateurs, ils ajoutent toujours une loi à une autre loi, c’est-à-dire un nouvel anneau à cette longue chaîne qui constitue tant de livres, que la vie de cent hommes ne suffirait pas à les lire. Faites donc un jour un décret unique, mais que ce soit pour l’abolition de toute loi écrite par la main de l’homme et la suppression de toutes les tortures, de tous les échafauds, de tous les bagnes et de toutes les prisons.
Ce que je dis ici, ô peuple ! va déjà te faire hausser [page 2] les épaules ! cependant réfléchis bien encore avant de prononcer une condamnation sur ces paroles.
Réfléchis, dis-je, et surtout, lis attentivement les observations suivantes.
Avant d’examiner l’esprit des lois qui nous régissent, les réformes indispensables et l’organisation simplifiée, possible, pour améliorer notre situation matérielle et morale, voyons ce qu’est l’homme. Est-il né bon ou mauvais ? l’évidence nous porte à croire qu’il est l’un et l’autre.
S’il est né bon, il n’asservira personne, il ne fera point d’esclaves ; cet homme sera dupe de sa bonne nature, et cependant il sera destiné à être relativement heureux.
Je dis relativement, attendu que l’homme, même bon, porte en lui-même une portion de mal, ce qui fait qu’il a une portion de douleur à supporter et à faire supporter à ses semblables. S’il est né méchant, il voudra être le maître partout, portera atteinte à la liberté, au bonheur des bons qui, par tolérance, le prendront en pitié.
Cet homme-là est destiné à rendre les autres hommes malheureux et à l’être lui-même. Le calme n’habite guère ces esprits mal faits, prenant toujours l’offensive ; ils sont naturellement toujours sur la défensive, de là la guerre.
Cependant comme cet homme n’est pas complètement mauvais, il éprouvera par intervalles quelques lueurs de bonheur et sera tout de même susceptible de faire quelque bien dans le bon côté de son tempérament.
L’homme n’est donc ni absolument bon, ni absolument mauvais, ainsi donc, le même homme est bon et méchant ; bon sur un point, mauvais sur l’autre ; son bonheur est donc relatif au bon qu’il possède, son [page 3] malheur relatif au mal, l’homme méchant n’a donc en réalité que peu de bonheur. Si l’homme mauvais n’a presque pas de bonheur, pourquoi lui imposer des lois de punition, puisqu’il est déjà né malheureux par tempérament, par nature ? Donc point de lois de punition.
Pourquoi des lois de punition ? ô inconséquence humaine. Pour te punir toi-même de ce qu’on nomme le mal. Le mal est en toi, et toi-même, tu vas te punir du mal dont tu n’es pas la cause.
Ainsi les Irlandais en Amérique ont fait des sociétés de tempérance, des lois, des règlements, afin de se punir eux-mêmes ; de s’imposer une amende s’ils boivent des liqueurs alcooliques. Faiblesse de l’homme ! inconséquence ! si tu sais que l’alcool est nuisible à ta santé, n’en bois pas, et quand tu en as bu, n’aggrave pas le mal en nuisant à tes intérêts par une amende.
Et toi, dont le mal est en toi et qui fais le mal dans un moment où ton tempérament domine ta raison, ne l’aggrave pas en te punissant par l’amende, par la privation de ta liberté ou la suppression de ta vie, car tu compromets les intérêts et l’honneur de ta famille. Quand ton moment de folie est passé, si tu as volé, restitue ; si tu as calomnié, réhabilite ; si tu as tué, repens toi et fais autant de bien que tu as pu faire de mal, c’est le seul remède, car tu ne saurais ressusciter les morts.
En te détruisant après avoir tué ton semblable, tu n’atteins pas le but que tu te proposes : supprimer le mal, au contraire tu le doubles ! au lieu d’un crime par la main de l’homme, c’en est deux, l’assassin et l’assassiné.
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I
POINT DE LOIS DE PUNITION.
Puisque le mal est dans la nature humaine, il n’est donc pas possible de créer de règlements, de lois sans arbitraire, attendu que le mal se trouve à la fois dans le mouchard qui surveille, dans l’agent de police qui arrête, dans le gendarme qui conduit ; dans le juge qui condamne ; dans le geôlier qui garde ; dans le bourreau qui exécute. Si toute cette administration pouvait se dire infaillible, des lois pourraient se comprendre, mais le bien et le mal étant incarnés dans l’homme, nulle répression ne peut faire disparaître ni l’un ni l’autre ; à l’homme de bien la lutte pour le bien, à l’homme du mal la lutte pour le mal, sans pour cela qu’on ait le droit de le punir.
La loi de punition est donc une calamité de plus, car le régime administratif enlève une partie du bien être de l’homme qui travaille, ce qui contribue à développer l’esprit de haine, de jalousie, l’esprit du mal.
On comprendrait un sergent de ville avec une épée, un gendarme avec sabre, pistolets, carabine, tout cet attirail de gens armés enfin, s’il y avait à travers nos chemins, nos villes, des lions, des tigres, des loups, des bêtes féroces de toute nature. Car en voyant cet [page 5] armement effrayant, on éprouve un sentiment de profonde pitié ! On se demande si c’est réellement pour tuer des hommes ou des chiens enragés.
II
QUALITÉS DE L’HOMME.
Comme le chien est atteint de la rage, l’homme est atteint de folie, pour cette raison il doit être pris en pitié par ceux que la folie n’a pas atteints ou que la folie a quittés. Car commettre un délit, c’est être fou, et qui n’en a pas commis, qui peut se dire pur ? Alors je dirai avec un homme célèbre que celui qui n’a pas failli parle, et personne ne répondra. Si tout le monde a péché, soit au minimum, soit au maximum et que l’homme soit puni pour cela, qu’il subisse le coup de la loi, cet homme est perdu ; s’il n’est pas pris en flagrant délit, cet homme est estimé parce que sa folie est ignorée. L’homme dédaigne l’homme atteint de folie, quoique étant susceptible d’en être atteint lui-même, comme le chien dédaigne le chien atteint de la rage.
Ainsi la faute cachée, on reste honnête homme ; la faute dévoilée, c’est la prison, la dégradation, la mort morale.
Honte à la prison qui trouble à jamais la conscience, qui déshonore et tue ! que ses murailles tombent. Évitez [page 6] vingt fois l’homme que vous savez atteint de folie avant de le signaler à vos semblables. Quand vous le signalez, il faut que le délit soit grave, car s’il est méprisé, il s’irritera, sa folie s’accroîtra ; la haine s’ensuivra et il se formera deux camps dits des honnêtes et des malhonnêtes gens, et quand le noyau sera grossi de part et d’autre, ce sera la guerre en grand, quand elle n’était qu’en petit.
Si le mal emporte la victoire ! le despotisme du mal régnera sur le bien. Si c’est le bien, le despotisme du bien régnera sur le mal ; ce dernier despote sera le moins mauvais, attendu que la somme de mal est bien moins grande que celle du bien.
Il est donc prudent de ménager le fou, afin de ne pas l’irriter et le faire plus furieux qu’il ne l’était avant. Ce n’est pas dans l’ombre qu’on se cachera dans sa folie pour chercher une victime, c’est en plein jour que la guerre folle se déclarera, en détruisant la moisson et les villes, travaux des siècles et tuera des cent mille hommes en un jour, l’amour des mères. Punir pour le mal, c’est l’augmenter. Juger, punir froidement même le plus coupable, c’est calculer, le degré de douleur que vous voulez imposer ; c’est être plus cruel que l’assassin qui commet son crime dans l’exaltation de sa pensée, sans temps d’arrêt et qui n’est distrait que quand son but est atteint. L’homme n’a qu’un droit, c’est d’empêcher de commettre le délit, s’il arrive à temps ; c’est un droit et un devoir ; si le mal est consommé, il n’a plus rien à faire ; arrêter le coupable, ne restitue pas l’objet volé, ne ressuscite pas le mort et ne fait pas que le mal fait ne soit pas fait.
Si vous connaissez le furieux ou l’idiot, et que sa furie [page 7] soit grande, montrez-le à vos amis, afin qu’ils se tiennent en garde contre lui.
III
CONSÉQUENCE DES PRINCIPES.
L’injustice est une loi qui confirme la justice, elle est indestructible comme elle. La guerre est une conséquence de la paix, du bien et du mal qui est en nous ; c’est le positif et le négatif indestructibles aussi. L’homme de paix qui cherche à détruire la guerre n’est lui-même qu’un guerroyeur, puisque le bien et le mal sont deux voies qu’il est impossible de combler ni l’une ni l’autre ; il n’y a qu’a les éviter.
Le mal est un fait qui fait distinguer le bien comme la nuit fait distinguer le jour. Tout ce qui n’a pas son contraste n’est pas.
Toutes les lumières possibles n’ont pas plus de puissance à effacer la nuit, que le bien à effacer le mal.
C’est là l’œuvre de ce qu’on nomme la divine bonté ; on eût pu ajouter : et la divine malice, puisqu’elle a fait l’un et l’autre.
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IV
NI PUNIR NI RÉCOMPENSER.
L’inconséquence se trouve dans la punition pour les tueurs en petit qu’on guillotine, et dans la récompense des tueurs en grand que l’on récompense ; glorification pour les grands assassins lettrés ; avilissement pour les petits illettrés ; mais l’homme instruit est-il meilleur que l’ignorant ? c’est douteux. Si l’instruction rend l’homme meilleur, la prison devrait tomber à mesure que l’instruction augmente, mais l’instruction se développe, et la prison se développe aussi. Pourquoi ? c’est que la sensibilité se développe selon le degré d’instruction, et le délit reste relatif au degré de civilisation.
Plus l’homme est brutal, ignorant, plus il est insensible, et de nombreux petits délits condamnables par la civilisation passeront là inaperçus.
Plus il est instruit, plus il est sensible. Ne serait-ce pas la cause de son intolérance inconséquente qui punit, c’est-à-dire qui fait le mal pour l’empêcher ? et l’on prétend que l’instruction améliore l’homme et le rend plus tolérant. De sorte que l’homme sans instruction verra tuer, torturer, sans être profondément troublé, de là le pardon ; l’homme instruit étant profondément troublé du mal qu’il voit, de là la punition, c’est-à-dire l’augmentation du mal dans la pensée de le supprimer, ô inconséquence. Il n’y a donc qu’à laisser faire le mal et le bien sans songer à récompenser ni punir.
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L’homme ne sera donc jamais plus heureux qu’il n’est à cause des degrés de son éducation. L’homme instruit sera plus scrupuleux sur ce qu’on nomme la bonne tenue des citoyens, ce qui développe la quantité des délits, conséquemment des punitions, des prisons, du régime administratif, des charges publiques, c’est-à-dire du mal.
L’ignorant frappe plus fort pour un délit pire, mais moins souvent, ce qui laisse en permanence la même somme de punition. Ainsi le mal pourrait diminuer, mais l’homme ne sera jamais ni plus heureux ni plus malheureux dans un temps que dans l’autre, car les besoins qui se développent à cause des progrès de l’instruction réclament une plus forte somme de bien-être, et c’est exactement comme antérieurement, où ses besoins s’arrêtaient à son intelligence.
Si l’instruction rend l’homme tellement sensible qu’il faille punir pour le moindre délit, il faudra bientôt une prison qui contienne la population du globe, attendu que les gardeurs sont aussi méchants que les gardés, ainsi que nous l’avons démontré plus haut et que nous le démontrerons encore plus loin.
Il ne sera jamais ni plus mauvais ni meilleur ; dans tous les temps on a vu des actes de générosité et de barbarie ; de barbarie par l’homme instruit, de générosité par l’ignorant.
Donc point de lois de punition, car si l’homme porte le mal en lui ainsi que le bien, comme nous allons le démontrer avec plus d’évidence encore, pourquoi des lois de punition ?
Si le régime administratif ou régime de surveillance d’autrui sur autrui, de pécheur sur pécheur, de criminel [page 10] sur criminel devait arrêter la main du voleur ou de l’assassin, ou la langue du calomniateur, il me semble que le nombre des sergents de ville, gendarmes, juges, etc., etc., la quantité des prisons, des bagnes, des potences et des guillotines, ainsi que les ignobles chroniques judiciaires, sont assez énormes pour arrêter et faire disparaître les malfaiteurs ; mais il n’en est rien, et je suis certain qu’il n’y aurait rien de ces choses à effrayer qu’il n’y aurait pas un malfaiteur de plus, attendu qu’on ne peut pas mettre le mal où est le bien, pas plus que le bien où est le mal. O hommes, essayez donc !
V
CRITIQUE DES LOIS.
Si les lois humaines étaient vraies, elles ne se modifieraient pas. Avez-vous vu se modifier d’une étincelle les lois divines, les seules vraies ? Les oiseaux ont-ils d’autres chants, les hommes bons sont-ils devenus méchants et les méchants devenus bons, etc. ? Et la preuve que l’homme se trompe chaque fois qu’il fait une nouvelle loi, c’est qu’un demi-siècle ou plus ou moins, on la condamne, ou la rend moins dure et l’on traite ses auteurs de barbares, et toi peuple qui les condamnes ainsi, tu seras condamné à ton tour un demi siècle plus tard. Pour être sûr d’être juste et de bien faire en matière de lois, c’est de n’en point faire, car c’est contre toi que tu agis, je te l’ai déjà dit, attendu que [page 11] tout homme est faillible, le législateur comme le plus simple citoyen.
Si toute loi est une punition, c’est donc un mal ajouté au mal. Punir, c’est faire volontairement souffrir. Celui que vous nommez malfaiteur n’est qu’un fou qui a besoin de protection, de guérison ; l’enfermer, le punir, le faire souffrir c’est augmenter sa haine, son délire, sa douleur, le mal.
Toutes fois qu’un homme en fait emprisonner un autre, c’est une charge qu’il ajoute à la société, car il n’est point tenu de le nourrir, et tous les frais de procédure, c’est-à-dire l’entretien des gendarmes, sergents de ville, juges, avocats, huissiers, geôliers, bourreaux, etc., etc., coûtent bien plus cher et enlèvent plus de sécurité à la fortune publique que si les voleurs restaient abandonnés à eux-mêmes au milieu de la société, libres, car tout homme possédant quelque fortune susceptible d’être volée prendrait double mesure pour sa sécurité personnelle.
Ne dit-on pas que le chat rend la ménagère soigneuse ? le chat n’est-il pas un voleur ? est-ce qu’on détruit pour cela l’espèce des chats et des chiens ? on est à cet égard plus tolérant que pour les hommes. Un homme volerait une livre de viande il serait bientôt devant les tribunaux et à la chaîne, au chien et au chat un coup de pied suffit, l’homme est aussi incorrigible que ces derniers et la même punition de l’offensé suffirait pour produire le même effet.
Le voleur est presque une nécessité (quoiqu’on pourrait facilement s’en passer), il rend l’homme plus soigneux encore de ce qu’il a eu peine à économiser, car s’il n’en était pas ainsi, l’homme manquerait de soin [page 12] encore plus qu’il ne le fait, et le mélange des fortunes rendrait la confusion plus grande ; n’y aurait-il point de voleurs, qu’il s’en créerait immanquablement. J’ai été volé moi et n’ai dû m’en prendre qu’à moi : mes marchandises pouvaient être mieux en sûreté, et de la manière dont elles étaient placées, pouvaient tenter le premier venu d’en prendre sa part. J’ai donc moi-même excité au vol en manquant de soin. Je ne m’en pris donc qu’à moi-même et me gardai bien de dénoncer des hommes que mon manque de soin avaient excités, et attendu aussi que ma pensée intime est que l’homme ne faillit jamais qu’en cas de folie.
Je connais aussi un honnête homme, M. de la H… de qui le concierge avait volé pour 1500 fr. de bijoux à madame de la H… ; sa femme. L’on trouva un drap à la marque de ses concierges, qui avait servi à escalader. De sorte qu’il fut bien reconnu qu’ils étaient les coupables. Croyez-vous qu’il les fit arrêter ? non, et le concierge, touché de tant de bonté, en mourut de regret. Madame de la H… dit à son mari, mais il faut renvoyer cette famille, car enfin ils étaient tous complices. Non, il ne la chassa pas ! et à cette heure elle est encore à son service. Croyez-vous que ce pardon ne fut pas un supplice assez grand sans avoir ajouté la prison, le déshonneur public ? C’est alors que cette famille est guérie du mal de voler, et l’on n’a point augmenté les charges publiques, les juges et les huissiers ne s’en sont point nourris, le public ne s’en est point distrait.
Monsieur de la H…, vous êtes un géant d’humanité, vous avez été juge, et vous avez absous, en vérité c’est bien, seul vous étiez compétent, et votre jugement ne vous a point fait défaut.
[page 13] Vous avez été grand, sensé, vous avez prouvé que vous étiez majeur et vous n’avez point fait intervenir de tiers, vous étiez le seul frappé, vous ne pouviez être que seul bon juge.
Comme on faillit, comment se fait-il qu’un homme a vécu 50 ans sans faillir et que tout à coup un désir vulgaire le pousse à faillir, n’est-ce pas là de pure folie ? Oui, l’homme en est susceptible comme le chien de la rage.
La famille a-t-elle des lois écrites ?
Le monde est une famille, pourquoi des lois ?
C’est donc par excès de bienveillance qu’il faut prévenir les cas de folie.
VI
QUI A LE DROIT DE JUGER.
Il est moins déraisonnable de se battre et de voler que de juger les combattants et les voleurs.
Tous les juges sont incompétents pour juger un coupable, seul l’offensé a droit de se venger, de la manière la plus sévère comme par le pardon le plus absolu. Du même droit qu’on prend de m’offenser, je prends le droit de frapper ou d’absoudre.
L’homme frappé a droit de tuer celui qui le frappe, attendu qu’il est lui-même exposé à mourir de la main qui le frappe ? De quel droit vient-on de me frapper ? c’est du même droit que je tue celui qui me frappe.
Seul l’offensé a droit de punir contre n’importe quelle [page 14] offense ou délit, il peut décréter même la mort, seulement il sera obligé d’être l’exécuteur.
Si c’est pour venger un mort, le plus intéressé sera appelé à juger et exécuter. Avec ce système, le pardon suit presque toujours l’offense.
II n’y a ni honnêtes ni malhonnêtes gens. Il n’y a que des gens luttant pour des passions diverses, en politique, dites-vous. Si vous l’acceptez en politique acceptez-le en toutes choses. Homme politique, vois comme tes ennemis politiques te traitent. C’est avec la même haine que tu traites ton frère le fou voleur, et quand c’est à ton tour de le devenir, attendu que l’homme sans distinction est faillible, l’homme rétabli te condamne à ton tour, exactement comme en politique. C’est qu’en effet on n’aime pas le fou, quoique étant susceptible de le devenir soi-même.
Ainsi que le chien qui fuit le chien atteint de la rage, homme, tu n’as qu’à fuir l’homme atteint de folie.
Celui qui a mérité une heure de prison pouvait mériter le bagne ou pire. C’est que sa folie a été minimum plutôt que maximum.
Je sais bien que peu de gens pensent comme moi, et l’on a dit quelque part qu’il fallait que le criminel commence par ne plus commettre de crimes et qu’ensuite on cesserait d’être criminel à son égard, mais l’on a oublié qu’un criminel était un fou, et que la folie ne donne pas des leçons de tolérance, ni de sagesse, ni de raison.
L’homme porte en lui son avilissement et sa dignité ; on ne peut pas faire qu’un être faible soit fort, qu’un être fort soit faible, qu’un tigre ne soit pas féroce et qu’un agneau ne soit pas doux ; que l’hirondelle n’émigre pas [page 15] et que le moineau émigre. Vous n’emprisonnez pas l’homme qui donne, vous emprisonnez celui qui prend, c’est que ce n’est pas en usage, car ils font du mal tous les deux, car celui qui donne à certaines gens les excite à la paresse, leur enlève l’esprit d’initiative au travail. Celui qui prend rend soigneux. Mais par grâce plus de prison ! Les lois naturelles n’ont point forgé de chaînes ni construit de bagnes.
De tous temps il y a eu des fous ; depuis que la civilisation s’accroît (et elle s’accroît sans temps d’arrêt, dit-on), la folie humaine a-t-elle cessé ? est-on obligé de démolir les maisons de santé ou de les consacrer à un autre usage à mesure que cette civilisation s’accroît ? Non, hélas ! la maladie est incurable, il est même étonnant que l’homme atteint d’une autre maladie que de celle du cerveau ne soit pas reconnu nuisible à la société, attendu que les hospices lui coûtent énormément cher.
Car enfin la maladie du cerveau est une maladie comme celle du cœur, du foie ou du poumon, seulement celle du cerveau pousse l’homme à quelque action dont il n’est pas maître, et ce fiévreux-là est déshonoré, et les autres ne le sont pas.
Car un malade, en somme, est un fripon naturel, et n’en est pas plus cause (quelquefois il en est bien cause), que celui qui a la maladie du cerveau, qui le pousse au vol ou au meurtre, et s’il est pas condamné à la dé gradation, c’est qu’il n’est pas en usage de condamner à la-punition le malade, ou du cœur ou du poumon, ou de quelques maladies secrètes, dont il est cependant toujours cause, et qui coûtent fort cher à soigner, quand ils ne sont pas tués le plus promptement possible par [page 16] les apprentis des hospices qui ont droit d’expérimenter. Et l’on a bien raison de ne pas condamner tous ces êtres malades : n’ont-ils pas tous également besoin de soins et d’affections ?
Enfin pourquoi celui-ci est-il honnête et celui-ci voleur ? Est-ce la faute du voleur s’il n’est pas honnête ? est-ce la faute de l’honnête homme s’il n’est pas voleur ? Moi je soutiens qu’on n’est pas maître de son tempérament, ses besoins lui commandent impérieusement.
Non, on n’a pas droit de punir si les causes sont engendrées par la nature et par nos juges mêmes ; non, je ne flétrirai plus l’homme, et je lui tiendrai compte de la fatalité qui le fit susceptible d’envie ou de faiblesse, et aussi mauvais que bon.
L’exemple de ce luxe extravagant de ce qu’on nomme les grands du monde qui ne marchent que sur deux pieds et ne pensent comme nous que par le cerveau, et non-seulement l’exemple du luxe, mais l’exemple d’un confortable excentrique que le chien de la basse-cour et le chat de la maison en sont mieux nourris que n’importe quel rude travailleur, et cet exemple inouï de la paresse que donnent naturellement ces luxes, ces abus démesurés de toutes les actions de leur vie de privilèges. Ne serait-ce pas là un mobile puissant pour le mal ou le flegmatique, nature involontairement molle ? Avoir en perspective un pareil confortable, c’est tentant ; l’idée du vol, même du crime, ne vient-elle pas se proposer comme auxiliaire à votre envie ? Le travail est dur et n’est-ce pas aussi pendant que l’on manque de travail que ces mauvaises idées vous passent au cerveau ? et si dans toutes les écoles on enseignait le travail, un métier, c’est-à-dire l’enseignement professionnel [page 17], ne serait-ce pas un moyen d’occuper les cerveaux inactifs, mal faits, et ne serait-ce point un moyen de détruire l’esprit du mal sinon tout à fait, mais en partie ?
Causons encore.
Celui-ci se dévoue, expose sa vie, pour sauver son semblable d’un péril, souvent un inconnu, souvent un ennemi. Celui-là expose la sienne pour le détruire et parfois son frère ou son ami, d’où vient cette opposition de caractères, et n’y a-t-il pas folie de part et d’autre de s’exposer soi-même soit pour arracher son semblable du précipice, ou pour l’y plonger ? Est-ce l’éducation qui met ces lois en l’homme ? Non, attendu que c’est souvent l’ignorant qui se dévoue à sauver, quand c’est l’homme instruit lui qui se dévoue à tuer.
L’instruction, à mon avis, ne saurait améliorer l’homme ; elle ne lui donne qu’une satisfaction personnelle ; elle lui donne mieux le moyen de pousser son esprit de recherche, son amour de la contemplation qui est dans son tempérament comme toute autre loi.
N’est-ce pas le faîte de la société qui a le plus d’instruction qui donne l’exemple du crime ? Rois, empereurs, princes, généraux, etc., ne sont-ce pas là des gens lettrés et ne sont-ce pas les auteurs de ces massacres impies de centaines de mille hommes ?
Si l’instruction améliore l’homme que ces grands massacreurs instruits cessent leurs massacres, que les guillotines soient brûlées ; faites des rails et des outils de vos canons et gardez vos chassepots pour les bêtes féroces et les chiens enragés, et vous verrez les crimes vulgaires diminuer, car ne voyez-vous pas que l’exemple fait pour beaucoup que l’homme soit ce qu’il est. [page 18] S’il vous voit, vous, hommes instruits, qui devez être si bons, à cause de cette instruction, s’il vous voit, dis-je, bons, tolérants, vous l’attendrirez, et il vous imitera, lui la brute, l’homme sans instruction. Mais oui vous deviendrez meilleurs, vous abolirez bientôt la peine de mort, donc l’abolition de la peine de mort, c’est l’abolition du bagne, de la prison, de l’amende, c’est l’abolition de la loi pour tous les délits.
C’est bien, car ce serait mal de détruire l’impôt qui pèse sur le riche et de ne le point détruire pour le pauvre, c’est-à-dire la lourde charge du criminel et de ne point détruire celle du petit pécheur.
Mais ce n’est pas assez, il faut que tout ce qui déshonore ton espèce disparaisse, tombe pour jamais ; pourquoi tant de rigueur pour soi-même, car ce n’est que pour toi que tu maintiens cet ordre de choses, ce n’est point fait pour les autres espèces, et tu ne rougis pas de ton erreur et de ta malice pour toi-même, puisque chaque espèce est solidaire, à moins toutefois que les réflexions que nous faisons plus loin se trouvent une autre vérité, comme je le suppose. Tu punis pour un délit qu’on vient de commettre et tu ne le répares pas, car on ne restitue pas un objet volé, méchant, tu ne devrais pas arrêter le voleur pour le punir, mais pour exiger qu’il restitue.
Quand un homme à volé 20 francs, exiger qu’il rende 20 francs, s’il les rend de suite, laissez-le aller de suite ; s’il ne les rend pas mettez-le dans un atelier de la mai son de santé, prélevez sur son travail sa nourriture, le reste serrez-le jusqu’à ce qu’il ait gagné juste ce qu’il faut pour restituer. Aussitôt qu’il ne doit plus rien, rendez-le à la liberté, prélever sur lui en plus serait de [page 19] l’exploitation, exploiter un malheureux fou serait un vol, presque un crime.
Qu’un pauvre fou vole 100 francs il est condamne à 2 ans de prison, de quel côté est la gravité du préjudice ?
l° Deux ans privé de liberté, esclavage horrible ! vous ne savez donc pas ce que c’est que la prison.
2° Deux années de travail perdu c’est la somme énorme de 3,000 francs et puis le déshonneur, non-seulement de sa famille, mais son fils, sa fille, ne se marieront pas, ou mal, voilà pour 100 francs qu’on vous a volé ce que vous exigez de lui (et encore le volé n’est pas restitué) il sort et il doit encore et pendant l’absence du père, qui vous dit que toute la famille ne s’est pas perdue, attendu que l’opinion publique flétrit généralement tous les membres de la famille, lesquels sont les pires des juges ou des jugés ?
O misère ! si vous condamnez un homme à la prison ne fixez pas de délai, faites le travailler jusqu’à ce qu’il ait restitué, et je le répète, alors qu’il a restitué vous devez le rendre à la liberté.
Autre inconséquence du faux jugement des hommes. Le plus grave délit n’est pas de voler l’homme, c’est de le frapper, car on peut le tuer, et c’est grave ! eh bien ! pour avoir volé, 2 ans de prison pour avoir frappé ce qui peut tuer, une petite amende à peine et quelques jours de prison.
Malgré ce raisonnement, je proteste toujours contre le droit de punir.
Examinons de plus près encore le tempérament de l’homme, ne porte-t-il pas en lui toutes les qualités, tous les vices, les passions des autres animaux ?
Il est carnivore, herbivore, granivore, frugivore. Déjà [page 20] par la nourriture il est à lui seul l’ensemble des autres espèces.
Ses désirs sont éveillés par l’amour de la brute, comme le lapin, le chat, etc., il détruit ses petits ; malgré son instinct de conservation de lui-même et de son espèce, il détruit son semblable et lui-même ; comme le coucou, il fait élever ses petits par des soins étrangers.
Comme le chien, le cheval, etc., il est inconstant ; comme le coq, il a son sérail ; comme le chien, il aboie ; il hennit comme le cheval ; il hurle comme le loup ; il chante comme l’oiseau ; il peut à lui seul imiter le chant, le cri, la voix des autres espèces ; il cherche sa nourriture le jour, comme le moineau, et de même la nuit comme le loup et le hibou ; comme l’oiseau, il parcourt l’immensité des airs.
Comme le poisson, il nage ; comme tant d’autres bêtes, il ne sait pas nager ; il est doux comme l’agneau ; comme lui, il est troupeau, il a des pasteurs ; il est féroce comme le tigre ; comme lui il est indomptable.
Comme la pie, il est voleur ; comme le perroquet, il est imitateur.
Nous sommes prévoyance et imprévoyance. Comme l’écureuil, la fourmi, le rat, etc., nous nous approvisionnons ; comme le moineau, le chevreuil, etc., nous vivons sans approvisionnement au gré des temps ; comme l’hirondelle, la caille, etc., nous émigrons ; comme le loup, le chien, nous n’émigrons pas ; ainsi que le mouton, le bœuf, le cheval, l’âne, on nous asservit, on nous tond, nous exploite ; ainsi que le lion, le tigre, le lièvre, il faut une cage, une prison solide pour nous contenir, grillages, chaînes et cordes ; comme le serpent, nous nous [page 21] chauffons au soleil ; comme le rossignol, nous cherchons l’ombrage.
Comme le paon et le dindon enfin, l’homme est orgueilleux et se croit bien plus qu’il n’est en réalité.
N’est-ce pas étonnant de voir cette variété de désirs, de passions, de tempéraments, d’appétits différents dans l’espèce humaine, lorsqu’elle est si parfaitement invariable, régulière dans les autres espèces ? Il a donc en lui l’incarnation de toutes les espèces, puisqu’il possède ses qualités, ses défauts, ses passions et ses habitudes, et que chaque espèce ayant son ennemi naturel de qui il vit, ne s’ensuivrait-il pas cette conséquence que l’homme est l’ennemi de lui-même ; de là l’homicide, le parricide, l’infanticide, le suicide, n’en découlent-ils pas aussi, l’esprit de guerre entre nous, attendu que pour détruire le loup qui nous est nuisible, le lièvre, l’oiseau que nous mangeons, nous déclarons la guerre et nous donnons la mort ; de là la guerre et la mort sur nous-mêmes, toujours par le même motif que les espèces en général sont incarnées en nous. Seulement nous avons en plus des autres espèces l’art de torturer, car nous ne voyons pas qu’elles s’enchaînent et s’emprisonnent. Ne serait ce pas plus simple, puisqu’on se sert mutuellement de nourriture, de venir se faire manger en temps et heure sans lutte, sans trouble, sans secousse ? Voilà ce qui m’étonne. Qui sait ? peut-être que cela arrivera, puisque l’on prétend que la guerre finira parmi les hommes.
Ainsi donc si le mal est dans la nature humaine, rien ne peut le faire disparaître, ni l’instruction, ni la prison, ni les supplices de toute nature. On n’a donc pas le droit de punir un homme qui est mauvais, sans qu’il sache lui-même pourquoi. Si lorsqu’il faillit, [page 22] il est atteint de folie, vous n’ayez pas non plus le droit de punir un fou, vous n’avez à son égard qu’un devoir à remplir, le soigner, tout en lui imposant le travail, si c’est un délit qu’il puisse réparer. Sinon rendez-le à la liberté après un peu de soins affectueux. Si c’est un fou furieux qui a tué son frère, gardez-le jusqu’à ce que vous le croyiez guéri, toujours si vous le croyez nécessaire, mais que ce ne soit pas pour le faire souffrir, que ce soit seulement pour vous garantir du mal qu’il pourrait vous faire dans sa folie.
VII
DÉCRET D’UN GOUVERNEMENT SENSÉ, TOLÉRANT, JUSTE ET BON.
Attendu que pour arrêter la marche constante du mal ou des écarts de l’esprit humain, nous avons tout vu essayée, gendarmes à l’habit effrayant, sergents de ville, tortures, potences, prisons, bagnes, guillotines, et que nulle peine n’effraye l’homme ; qu’il est reconnu que le mal est dans sa nature et qu’en outre il est atteint de folie comme le chien de la rage ; que nulle menace de punition ne l’arrête quand son désir le pousse ;
Attendu que la prison déshonore l’homme et aggrave sa maladie, et ne restitue pas le délit, et que c’est une augmentation de mal, nous ordonnons que toutes prisons [page 23] de tous genres soient démolies le plus prompte ment possible, pour être remplacées par des maisons de santé.
Considérant tous ces changements, tout homme qui portera atteinte soit à la santé, soit à la propriété, soit à la liberté ou à la vie de son semblable, sera considéré atteint d’aliénation mentale, arrêté par les témoins du délit et conduit à la maison de santé et mis à la disposition des médecins (et non des geôliers), qui le rendront à la liberté quand ils le croiront complètement guéri.
En conséquence de ces mesures que nous croyons toutes en faveur de l’humanité que nous voulons arracher du mal par l’exemple du pardon, et qui sont à la fois économiques, nous licencions gendarmes, geôliers, sergents de ville, police secrète et autres ; juges, avocats de toute nature, huissiers, etc., personnel plus coûteux à la sécurité et à la fortune publique que tous les voleurs en liberté.
Si la sécurité publique réclamait quelque surveillance, elle serait confiée à la garde nationale.
Peuple, voilà tout un code dans ces quelques lignes, et n’ai plus qu’une maxime à ajouter.
Ne juge pas ton prochain, si tu ne veux pas être jugé par lui.
Peuple, tout ce qui n’est pas libre souffre, c’est donc un crime horrible de porter atteinte à la liberté de son semblable. L’homme devient plus méchant encore à force de souffrir, ce sont donc les tyrans qui sont cause de presque tous nos vices, de presque tous nos maux.
Honte à l’homme qui supporte sans protester toute action qui porte atteinte à sa liberté !
[page 24] Brise les fers que voici, et tu seras bientôt meilleur et plus heureux.
Ce n’est pas être libre de ne pouvoir écrire ni dire sa pensée publiquement sans payer le timbre pour la vendre ou la donner, et sans timbre encore pour la colporter, sans qu’un homme armé d’instruments maudits fabriqués tout exprès pour tuer des hommes, vienne vous dire : suivez-moi, au nom de la force.
Pour être libre, il faut pouvoir lire, écrire, vendre, donner sa pensée, sans qu’on vienne apporter des entraves.
Ce n’est pas être libre de ne pouvoir se réunir pour traiter de ses intérêts et politiques et commerciaux et industriels sans autorisation ou déclaration.
Pour être libre, il faut pouvoir te réunir à toute heure, ou du jour ou de la nuit, dans le lieu qui te plaira sans trouver une entrave.
Ce n’est pas être libre de ne pouvoir s’associer, soit industriellement ou commercialement, sans la sanction ou le contrôle de l’État.
Ce n’est pas être libre de ne pouvoir se dispenser de porter une arme contre son frère sans aucun motif que le caprice d’un tyran qui vous envoie vous faire tuer en tuant les autres sur un champ de crimes et de carnage.
Refuser, c’est encore la mort. Quand on conduit un bœuf à l’abattoir, on sait qu’il va servir de nourriture à une autre espèce, mais le peuple, on le fait tuer lui même, assassiner les autres ; une fois mort, il infecte l’atmosphère de sa pourriture, et empoisonne par une épidémie une autre partie de son espèce.
Pour être libre, il faut préférer là mort plutôt que de [page 25] se soumettre à une barbarie aussi atroce. Plus de tirage au sort, plus d’armée permanente.
Ce n’est pas être libre que d’être obligé de payer un prêtre dont la profession de menteur, d’exploiteur intellectuel, vous répugne, qui vous emprisonne la conscience par la confession, et vous ronge votre dernier sou par la menace sous-entendue qu’il connaît vos iniquités et qu’il peut vous dénoncer si vous fuyez son église.
Ce n’est pas être libre de ne pouvoir enseigner librement sa doctrine, vraie ou fausse, bonne ou mauvaise, sans diplôme.
Pour être libre, il faut la séparation de l’église et de l’État, et pouvoir enseigner quoi que ce soit sans diplôme.
VIII
INSTRUCTION OBLIGATOIRE.
Ce n’est pas être libre d’avoir une famille sans qu’on s’arroge le droit d’y pénétrer, et t’obliger de la faire instruire malgré la volonté, quoique tu lui fasses du mal volontairement, sous peine de payer par l’amende ou la prison ou toute autre punition.
La famille est sacrée, et personne n’a le droit, sous aucun prétexte, de violer celle patrie paternelle et maternelle.
[page 26] Le père de famille qui vit de privations matérielles et intellectuelles a probablement, des motifs que nul n’a droit de qualifier.
Aux curieux qui lui demanderont pourquoi il agit ainsi, il a le droit de dire ou ne pas dire ses motifs.
S’il vous répond que ses enfants lui sont une aide et qu’il ne peut pas les faire instruire, vous êtes libre de lui offrir l’instruction, mais il est libre aussi de refuser ou d’accepter ; s’il dit de même qu’il ne veut pas les faire instruire, vous devez respecter sa volonté.
Ni l’amende ni la prison ou la privation de tel ou tel droit ne sauraient le frapper sans être qualifiées d’infâmes et de tyranniques.
Pour être libre, il faut l’instruction libre, que tout homme ait le droit d’instruire, et que de même le père de famille choisisse le professeur qui lui plaira. Celui qui ne pourrait pas payer l’État payera pour lui dans l’école que le père aura librement choisie, car je suppose que les citoyens auront toujours une caisse de solidarité pour ceux qui se trouveraient dans l’impossibilité de payer l’instruction de leurs enfants, ainsi que leurs infirmités physiques.
Ce n’est pas être libre que de ne pouvoir produire sans payer l’impôt ; de ne pouvoir vendre son produit sans payer l’impôt ; de ne pouvoir circuler avec son produit ni de passer une barrière sans être fouillé, soit à la frontière, soit en ville, sans payer l’impôt.
Pour être libre, il ne faut plus d’impôt forcé, il faut l’impôt librement consenti. Nous y reviendrons.
Ce n’est pas être libre de ne pouvoir sortir d’un lieu quelconque et de ne pouvoir voyager librement par toute la terre sans un passe-port qui certifie que [page 27] vous vous nommez Pierre ou Paul, sous peine d’être arrêté, mis en prison au nom de la force par des hommes chargés d’armes à tuer les hommes, horrible attentat à la liberté de l’homme par l’homme.
Pour être libre, il faut pouvoir parcourir la terre, la mer, les cieux, sans qu’on s’arroge le droit de vous de mander qui vous êtes.
Ce n’est pas être libre de ne pouvoir dire à son ami ni à son frère, j’ai faim, donne-moi un peu de ton pain, j’ai soif, donne-moi un peu de ton vin, sans être traîné en prison pour vagabondage, toujours par des hommes armés, régime administratif organisé par les tyrans et uniquement pour les tyrans. Fainéants, rongeurs de peuple, honte à vous qui pillez et mangez le produit du travailleur en le tracassant et le torturant.
Pour être libre, il faut pouvoir demander à boire et à manger en tout lieu au premier venu, sans être susceptible d’être emprisonné comme vagabond, comme il est libre de te refuser ce que tu lui demandes.
Ce n’est pas être libre que de ne pouvoir tenir sa maison ouverte nuit et jour pour quelque usage que ce puisse être, sans qu’on vous oblige de la fermer sous aucun prétexte.
Si l’on m’objecte le repos public, je répondrai que la voix humaine est moins bruyante que les voitures de toute nature y compris la locomotive et son sifflet et ses wagons, ni même que l’aboiement d’un chien.
Pour être libre, il faut pouvoir veiller la nuit et dormir le jour, si bon te semble.
Pour être libre, il faut la décentralisation administrative, il faut que chaque commune nomme son conseil, chaque ville fasse sa loi, son règlement elle-même. [page 28] Nul ne connaît mieux les usages, les besoins, le monde de la localité que les habitants ; il faut la commune libre dans la France libre, en attendant que ce soit sur la terre libre.
IX
IMPÔTS QUE PAYE LE PEUPLE.
Peuple, quand tu auras conquis ces droits-là, tu seras libre.
1er L’impôt du sang.
2e L’impôt sur tous les produits du sol, nommé l’impôt forcé, attendu qu’on vous fait tout vendre ce que vous possédez, si vous ne versez pas ce que l’on vous de mande.
3e L’impôt locatif, ou l’impôt propriétaire forcé qui prélève si brutalement un sixième de votre travail pour vous abriter dans la maison bâtie par vous, car n’oubliez pas qu’en droit tout appartient au producteur, c’est aussi l’impôt forcé, puisqu’on a droit de confisquer ce que vous possédez.
4e L’impôt des assurances contre tous les risques qu’on nommera l’impôt de la sécurité, dont l’administration est aussi pesante sur vous que celle de l’État.
5e L’impôt mercantile que nous nommons l’impôt fraude, attendu que le marchand prélève ce qu’il veut sur le consommateur, une fois qu’il s’est approprié son produit, c’est le pire des impôts, et c’est cependant [page 29] celui-là le moins injuste, attendu qu’il prend pour nous, l’initiative de notre approvisionnement, nous n’avons donc pas à nous en plaindre. Pour supprimer cet état de choses, c’est à nous de former des sociétés coopératives et devenir nos propres marchands.
6e L’impôt de l’exploitation industrielle, c’est-à-dire du maître sur l’ouvrier qui lui fait sa part, et son travail fini, qui le chasse de l’atelier, ce qui fait le chômage et la ruine de qui n’a rien. Il est vrai qu’il n’y a aucune solidarité entre le patron et l’ouvrier, s’il n’a pas sa part dans les bénéfices, il n’a pas de retenue sur les pertes, l’ouvrier n’a ici pas le droit de se plaindre, attendu qu’il peut devenir patron, ou s’associer à d’autres ouvriers et le supprimer. Seulement le phénomène n’échappe à personne, si l’un des deux s’enrichit, c’est le patron, c’est qu’il fait sa part un peu trop grosse.
7e L’impôt de la séquestration de la prison ou impôt infâme, horrible, qui vous prive de votre liberté sous tous prétextes.
8e L’impôt mensonge, l’impôt intellectuel, l’impôt de la crédulité, l’impôt mendiant perçu par les sectes religieuses.
Regarde, peuple, ce que tu payes, avec ces huit impôts. Ouvriras-tu les yeux maintenant, ô aveugle ?
Nous allons toucher aussi brièvement que possible la question de l’impôt que nous supprimons en totalité, parce qu’il est force, conséquemment contre la liberté.
Système Girardin.
Cinquante mille employés d’économie, moyenne, deux [page 30] mille francs d’appointements, sans compter les gros traitements, cent millions.
D’un même coup suppression de toutes les compagnies d’assurances l’État seul sera assureur contre tous les risques, incendie, grêle, navigation, banqueroute soit des banques ou des commerçants, accidents, vieillesse, etc., de cette façon le peuple possesseur soit de meubles ou d’immeubles, fixera lui-même son impôt dans une police d’assurance, qui sera portée aux instituteurs de chaque commune, laquelle police sera faite par ses meilleurs élèves sous son contrôle. Tu vois, peuple, les propres enfants seront gratuitement tes employés. Cela ne les formera-t-il pas en même temps aux affaires publiques ? Ils connaîtront exactement la fortune de leur commune, bientôt de leur canton, de leur arrondissement, de leur département et ensuite de la France. En faisant ainsi, tu supprimes tous les employés d’assurances de toute nature et le travail se fait sans un centime de plus de frais d’administration. Le papier des écoliers sera rempli par des écritures utiles au lieu d’inutiles, par des écoliers devenant sérieux au lieu de rester indifférents.
L’argent des citoyens de la commune restera à la caisse de la commune. Il sera établi un lien de solidarité entre les communes, les cantons, les départements, ce qui formera le lien national.
Les conseillers municipaux feront les règlements de la commune, constateront ses besoins, seront chargés de l’examen des routes, soit à réparer, soit à percer ; si leur caisse est insuffisante ils auront recours aux autres communes. Tous les conseillers de l’arrondissement se réuniraient sur un point et après examen et délibération [page 31] de tous les travaux à exécuter en prendraient les plus pressés, dût-on tirer au sort pour savoir ceux qui s’exécuteraient les premiers.
Lorsqu’une commune aurait un grand sinistre à déplorer, l’estimation de la perte sera fixée par des experts, et chaque commune en sera instruite, et là seulement on puisera dans la caisse communale, et l’on enverra directement à la commune du sinistre ce qui lui revient de droit, de cette façon on ne pourra plus abuser de la fortune publique.
Économie, appointements de 150 mille hommes, somme 300 millions de francs, tous ces hommes produisant en travaillant ce qu’ils mangent en nous nuisant, trois cents millions, somme économisée six cents millions, le bénéfice est-il clair ?
Le système est-il compliqué ? en est-il un plus simple ? présentez-le.
S’il est simple, ne me dis pas qu’il est impossible, car tu ferais encore preuve d’incompétence et d’inconséquence, regarde, pense, ton salut est là.
Chaque commune aura donc sa caisse pour parer ses risques, caisse qui ne sortira jamais de la maison communale.
Qui empêchera d’établir la solidarité entre toutes les communes du département, afin que s’il arrivait un grave sinistre, toutes les caisses des communes du département ou de France aident à le réparer.
Peuple, as-tu réfléchi ? Crois-tu à la simplicité et à l’efficacité de ces moyens ?
Si tu réponds non, tu es perdu pour longtemps encore.
Si tu réponds oui, c’est ta délivrance.
[page 32]
X
LES MOTS.
Quand nous trouvons encore écrites cette devise : Liberté, égalité, fraternité, à la tête ou à la fin des professions de foi ou des discours ; nous nous demandons où nous allons. Car nous voyons là dans son entier le système clérical qui nous donne un tiers de vérité pour nous faire avaler deux tiers d’erreurs. Car, des trois mots ci-dessus, il n’y a de vrai que Liberté ! Les deux autres ne sont ni plus ni moins que ridicules. Les trois devises, qui pourraient s’accepter, s’il était nécessaire aux hommes d’avoir des symboles, seraient ainsi conçues : Liberté, travail, solidarité.
Un peuple qui base son avenir, son existence sur la fraternité et l’égalité est un peuple absurde ou bien un peuple exploité. Prouvons:
Fraternité
Pouvez-vous être le frère du gendarme qui vous arrête ;
Du juge qui vous condamne ;
Du geôlier qui vous garde ;
Du bourreau qui vous exécute ;
De l’homme qui vous méprise ;
[page 33) De l’homme qui vous vole ;
De celui qui vous frappe ;
De celui qui vous enchaîne ;
De celui qui vous incendie ;
De celui qui vous exploite ;
Du marchand qui vous fraude ; Du propriétaire qui prélève deux heures par jour sur votre travail pour vous abriter dans une maison que vous avez bâtie, et qui en fait vous appartient ?
Pouvez-vous être le frère de l’huissier qui vous fait vendre votre mobilier sur la place publique, parce que vous n’avez pas payé l’impôt que l’on vous oblige de payer sans que vous l’ayez consenti ?
Pouvez-vous être le frère du douanier qui vous fouille ;
De celui qui ment et vous exploite par ce mensonge ; qui enseigne une doctrine qu’il sait fausse et tout exprès pour posséder votre âme et la gouverner à son gré et dans son intérêt ?
Pouvez-vous être le frère du paresseux qui vit de votre courage ?
Vous êtes frère, quand vous naissez de la même mère, et cependant il arrive que des frères sont de cruels ennemis. On dit aussi fraternité des nations, et les nations comme les frères se divisent et s’égorgent.
Pouvez-vous être le frère de ceux qui barrent le chemin à toutes nos libertés ? Pouvez-vous faire que la haine devienne l’amour ; que l’antipathie devienne sympathie ; que le mal devienne le bien, que le traître soit le frère de l’homme loyal ; que les gens personnels que je hais soient mes frères ? La justice déplaît à celui qui aime [page 34] l’injustice, comme l’injustice déplaît à celui qui aime la justice.
Pouvez-vous faire que moi je sois l’ami des gens qui m’ont arrêté et emprisonné ; laissé ma femme et ma fille sous le coup de la faim, du froid et de la misère ; ma mère et ceux qui m’aimaient sous le coup de la douleur ? Me payeraient-ils tout ce qu’ils m’ont volé, ils ne deviendront pas mes frères ; je suis irréconciliable ; je les regarde et considère comme le chemin du mal que j’évite et veux tâcher d’éviter toute ma vie. M’obliger d’être leur frère, ô misère ! vous augmenteriez ma haine ; je désire ne les jamais voir. Ils me doivent six années de prison et d’exil ; l’argent peut se restituer, mais l’on ne peut pas restituer de pareils maux. Oui la fraternité est un leurre, ainsi que l’égalité, la liberté seule est la vérité.
Égalité.
L’homme méchant est-il égal à l’homme doux, le voleur égal à l’honnête homme, le pauvre égal au riche, le faible égal au fort, l’ignorant égal au savant, l’hypocrite égal à l’homme loyal, le paresseux au courageux, l’indifférent aux choses sérieuses égal à celui qui les affirme avec énergie et sans relâche, l’accusé égal à l’accusateur, le jugé égal au juge, le criminel à l’innocent, le locataire égal au propriétaire, le gaspilleur à l’économe, celui qui mange peu égal à celui qui mange beaucoup, celui qui écrit des idées fausses à celui qui écrit des idées justes, celui qui travaille mal égal à celui qui travaille bien, celui qui fait un travail inutile à celui qui fait un travail utile, etc., etc. ? Vous dites égalité [page 35] devant la loi, c’est-à-dire le droit, la liberté de choisir, de voter, de nommer le délégué qui doit représenter vos intérêts, les discuter, les affirmer, mais tout cela n’est que la liberté de déléguer ou ne pas déléguer, donc la liberté seule est vraie. On peut ajouter solidarité librement consentie, car sans être égal à un autre, on peut lier ses intérêts aux siens, sans être le frère d’un autre, on peut lier ses intérêts aux siens, c’est tout simplement votre sécurité personnelle qui vous y convie. Lisez plutôt cet extrait d’un livre que je publiai en 1867 et portant le titre de Guerre à l’ignorance, et qui concerne la solidarité, vous verrez quelle puissance elle peut avoir pour contribuer au bonheur de l’humanité, à la fraternité relative.
Solidarité.
Oh ! lorsque ce mot sera écrit au fronton de l’édifice social, tout sera sauvé, car il est la chaîne divine qui n’est encore que le frémissement joyeux de l’avenir, car il se trouve à la fois dans la solidarité, la liberté, l’égalité, l’unité ! C’est la solution du grand problème social ; une fois qu’elle sera établie entre les hommes, entre les peuples, il n’y aura plus de guerre, plus de ces misères sanglantes.
La solidarité ! c’est le terme moyen de la vie, c’est la suppression du trop plein d’un côté et du moindre de l’autre, c’est l’équilibre, c’est la paix, c’est le calme, c’est le bonheur, c’est la suppression de l’envie du pauvre sur le riche, c’est la répartition du bien-être, la suppression de la banqueroute, des prisons, des bagnes, de la peine de mort ! c’est la suppression du mal [page 36] et l’affirmation du bien ; c’est l’espérance du pauvre, ce sera la joie du riche, parce qu’elle supprimera le sentiment de la pitié, car il n’y aura plus de malheureux.
La solidarité ! c’est la lumière pénétrant l’obscurité, c’est le jour qui nous montre toutes les voies, contraste admirable de la nuit qui les cache ; c’est l’organisation du travail, car les rapports entre les hommes se multiplieront à l’infini, et il en sortira des problèmes nouveaux qui leur permettront d’appliquer la mécanique à toutes les industries. Donc, la solidarité, c’est l’économie de temps, de peine ; c’est la prolongation de l’existence humaine qui se compte par les heures.
La solidarité ! c’est la chute de l’erreur et l’avènement de la vérité ; c’est l’émancipation universelle, le soleil radieux du progrès se réfléchissant sur des jours sans misères, sans envie et sans haine ; c’est la suppression de la faiblesse ou de l’individualisme et la proclamation de la collectivité au force ; c’est la suppression de la tyrannie et la proclamation du droit commun ; c’est le développement intellectuel des masses. Alors, tous auront intérêt à ce que chaque être soit ce qu’il est naturellement, qu’aucune fonction ne soit forcée par une éducation pénible, souvent insuffisante ; c’est la guerre à l’ignorance, c’est la puissance humaine tendant les bras vers l’infini.
La solidarité ! c’est la reproduction légale de l’espèce humaine, car l’égoïste hymen sera détruit et la pensée de l’homme et de la femme prendra son divin essor pour aller à la recherche de celui ou de celle pour qui ils sont destinés ; l’amour naît de l’amour ; de l’égoïsme naît l’égoïsme ; c’est le triomphe de la morale du Christ ! c’est, en un mot, une voix divine qui pénétrera [page 37] toutes les consciences et fera jaillir des actions divines ; c’est la proclamation de l’amour entre les hommes, c’est le règne de Dieu sur la terre ! ! !
Vous voyez donc bien que seule la liberté est vraie, parce qu’elle vous laisse la faculté d’établir ou de ne pas établir la solidarité.
Que les réactionnaires doivent être à l’aise de voir le peuple demander l’instruction gratuite, obligatoire, c’est un mal énorme, car c’est le peuple qui convient de son incompétence à se donner ce qu’il désire, ce dont il a besoin !
Si vous demandez quelque chose de gratuit et qui effrayera, c’est le logement, c’est le nid. Car enfin le nid est sacré, car enfin qui construit la maison, c’est l’ouvrier, et lorsqu’elle est bâtie à quel prix peut-il l’habiter ? C’est au prix d’un sacrifice de deux heures de travail par jour, c’est-à-dire un sixième de sa journée pour habiter une maison qu’il vient de bâtir. O inconséquence humaine ! où existe-t-il quelque chose de plus stupide que toi ? l’oiseau paye-t-il pour habiter le nid qu’il vient de bâtir ? le loup paye-t-il pour habiter son antre, ainsi que le lion, etc., etc. ? Là encore on vous oblige de payer cher sinon l’on vous prend tout ce que vous possédez, et puis on vous chasse. Ceci ne veut pas conclure qu’il ne faut payer aucun loyer ; mais il pourrait toujours être diminué des trois quarts, que le propriétaire puisse rentrer dans ses fonds, afin d’avoir, au bout d’un temps déterminé, c’est-à-dire lorsque la maison sera usée, juste ce qu’il faut pour la rebâtir.
C’est au nom de l’obligation que l’on vous prend vos fils et les fait tuer ; de l’obligation que l’on vous impose [page 38] pour payer une police qui vous empêche de circuler, des douaniers qui vous arrêtent partout, une administration si formidable qu’elle constitue une chaîne si lourde, si solide que le plus terrible effort ne la pourrait briser. De sorte que l’écrivain même ne peut plus se dégager d’elle ni éviter la prison où on le plonge. J’en demande la démolition. Je répondrais que leur voix, leur plume me donneront un démenti. Ne vaut-il pas mieux laisser en liberté quatre-vingt-dix-neuf coupables que de torturer un innocent ? Vous avez donc bien peur des voleurs et des assassins ? Si vous avez tant de trésors à cacher ou à sauvegarder, d’où vous viennent-ils d’abord ? Ensuite mettez double serrure, prenez-en double soin, et si tout ce personnel était rendu au travail, l’abondance serait partout et l’on songerait bien moins au mal.
S’il n’y avait plus de peine de mort, ni de bagne, ni de tortures même pour l’assassin le plus vulgaire, les hommes seraient moins orgueilleux de leur fortune, étaleraient moins de luxe, les assassins ne sauraient qui attaquer pour trouver le trésor qu’ils envient ; les galas de nuit n’auraient plus lieu ; on profiterait des beaux jours pour se réjouir, cette lumière-là vaut bien les pâles lumières de nuit qui éclairent tant d’orgies, et ces hibous-là deviendraient bientôt la fauvette inoffensive, et les rôdeurs de nuit n’auraient plus à attendre les gens ivres de plaisirs et de vin, attardés bien loin dans la nuit.
Les jours ne sont pas assez longs pour eux, oh ! les menteurs ! oh ! les maladroits ! ils se croient plus heureux en se levant à midi, se couchant à minuit, plutôt que d’assister au lever de l’aurore, à l’épanouissement du jour, à ces chants d’espérances, à ces joies infinies de [page 39] tous les êtres du jour. Eh bien ! oui, je ne crains pas de le dire, que c’est vous tous viveurs de nuit qui excitez au mal, au vol, à la convoitise, au meurtre ; c’est vous qui emplissez de malheureux les prisons, et qui nous faites payer si cher cet entretien sous prétexte que votre sécurité est ébranlée.
Eh bien ! moi, je vous dis que si vous craignez les voleurs, fermez vos coffres ; si vous craignez les assassins, évitez vos courses de nuit et les impasses, et fermez bien vos portes ; et toutes les misères finiront, les larmes tariront et surtout les larmes et les tortures des innocents, tels que vous les montre le récit qui va suivre.
Malheur, honte, misère et malédiction à quiconque ne désire pas et ne travaille pas à l’abolition de toutes tortures imposées à son espèce, à lui-même par lui même !
Si la prison n’existait pas, toutes ces douleurs n’auraient pas eu lieu d’exister.
suit le texte d’Évasion de l’ile du Diable