La Brande des Mottes
page mise en ligne le 4 juin 2026
La Brande des Mottes : une révolte de paysans en juin 1849
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Cet article, paru dans La Voix paysanne, organe hebdomadaire du Conseil paysan français, les 12 et 26 janvier 1929, est visiblement une nouvelle publication puisque Le Militant Rouge a édité le même texte dans son numéro 10 de septembre-octobre 1926, faisant référence à une publication d’Ernest Montusès dans La Voix paysanne. Le même article a également été repris dans L’Émancipateur : organe socialiste du Berry, du 13 octobre 1929.
Il présente l’affaire connue sous le nom de la tentative d’insurrection de la Brande des Mottes. Le 15 juin 1849, huit cents paysans se rassemblent au lieu-dit « La Brande-des-Mottes » pour aller prendre Montluçon, entraînés par Philippe Fargin-Fayolle, dit Sommerat[1]. Elle intervient en réaction à des évènements parisiens : la répression de l’émeute du 13 juin, où Jacques-Sébastien Fargin-Fayolle[2], frère du précédent, député montagnard de l’Allier, est arrêté. L’insurrection tourne court, les insurgés rentrent chez eux. En novembre, 43 sont jugés par la Cour d’assises de Riom, qui les acquitte.
Ce soulèvement a été particulièrement étudié par Alain Bergerat dans une étude fort documentée sur la politisation des paysans de l’Allier[3].
La Voix Paysanne, 12 janvier 1929

Une révolte de paysans en juin 1849
Les événements révolutionnaires qui marquèrent les années 1848 et suivantes, eurent en province, une profonde répercussion et, orientèrent de nombreux paysans dans la voie du socialisme et de l’insurrection.
Alors qu’à Paris, le vieil idéal socialiste-communiste, mal dégagé de ses formes utopiques, cherchait son expression concrète, sa tactique appropriée et se heurtait — sans d’ailleurs parvenir à les résoudre — aux difficultés politiques et économiques que lui créait l’organisation de la production, les idées nouvelles projetées par l’explosion révolutionnaire, pénétraient en province et s’y développaient à la façon de ces graines, qu’une éruption volcanique envoie à des centaines de lieues sans les détruire.
La doctrine socialiste et la théorie révolutionnaire furent accueillies avec un enthousiasme profond et réfléchi, par une élite de paysans qui voyaient, enfin, formulées en un corps de doctrine solide et résistant, les notions qu’eux-mêmes cherchaient à exprimer. Ces paysans apportaient à l’étude de la question sociale la même ténacité, le même courage patient, qui les anime, lorsqu’ils défrichent une lande. Ainsi se formèrent d’eux-mêmes des cadres d’agitateurs et de doctrinaires paysans, qui surent conserver pour eux-mêmes et pour leur entourage, la foi dans la Révolution.
A chaque page de notre histoire contemporaine, se révèle l’action anonyme de ces paysans d’avant-garde. Lorsque l’échec économique du gouvernement de 1848 détermina une réaction violente contre le socialisme, c’est leur influence permanente qui contribua à endiguer, et — dans la mesure du possible — à neutraliser le flot montant des brochures, journaux, chromo, etc., dont la réaction inondait les campagnes. C’est autour d’eux que se cristallisa — dans les départements — la résistance au coup d’Etat du 2 décembre 1851.
L’épisode que nous rapportons ici — les faits locaux sont dus à notre camarade Ernest Montusès, décédé, il y a quelques mois — a pour théâtre l’arrondissement de Montluçon (Allier), et plus particulièrement le groupe formé par les communes de Nocq, Courçais et la Chapelaude. II se situe après les élections législatives de mai 1849 et semble être le prolongement logique de la journée du 13 juin, qui mit aux prises, sur les boulevards, le peuple de Paris et les soldats de Changarnier.
LES MENEURS
…Attachantes figures de paysans affranchis, qui ont su conquérir l’estime et la confiance de ceux qui les entourent et, par là, ont rendu possible un large mouvement populaire. Jetons un coup d’œil rapide sur la situation politique : C’est en mai 1849. L’Assemblée Constituante touche à la fin de sa carrière. Depuis cinq mois, Louis-Napoléon est président de la République, grâce à une propagande intense et habile qui l’a rendu sympathique dans tous les milieux. C’est ainsi que les paysans et les vieux soldats ont voté pour « le neveu de l’empereur », alors que les ouvriers voyaient en lui l’auteur de brochures socialistes et se laissaient prendre à la formule insidieuse de l’empereur-républicain. Ce qui n’empêchait point légitimistes et orléanistes de voter pour lui, parce qu’ils espéraient — sous son nom et pendant sa présidence — préparer le rétablissement de la monarchie.
On sait que, vers la fin de la Constituante, les défiances de l’Assemblée se portaient à nouveau sur le Président. L’intervention armée du général Oudinot, en Italie, causait un certain malaise. Et voici qu’un « Comité de la Rue de Poitiers », composé d’éléments notoirement conservateurs, prépare les élections du 28 mai, pour l’Assemblée législative. Une multitude de brochures sont répandues dans les campagnes, remplies d’attaques violentes contre les républicains et contre les socialistes. On les accuse de vouloir détruire l’ordre, la propriété, la famille : Voici quelques-unes de ces brochures, dont les titres sont suffisamment suggestifs et laissent deviner le contenu :
A bas la folie révolutionnaire et sociale !
Le petit manuel du paysan électeur.
Lettre d’un maire de village à ses administrés.
Les partageux, etc., etc.
On conçoit l’effet désastreux produit par cette propagande réactionnaire, là où n’existent pas quelques cerveaux solides pour les neutraliser. Voici Fargin-Fayolle, dit « Sommérat ». Hier encore, cultivateur aisé, il vit maintenant au jour le jour, pour avoir largement ouvert sa maison à tous. N’est-il pas socialiste ?… Dans la suite, le procureur général traça de lui ce portrait : « Doué de moyens naturels, d’un esprit vif, d’un cœur bon et généreux, au milieu de son dénuement, il s’est exclusivement dévoué à la politique et a poussé l’ardeur de son opinion jusqu’au plus dangereux fanatisme. Son empire sur les personnes qui le connaissent est tel, qu’il est parvenu à exercer la domination la plus complète sur les membres des municipalités voisines… »
Voici Vincent[4], dit « Bizet », second de Sommérat. Lui aussi est cultivateur, au village de Boussac. L’hospitalité libérale — qu’à l’exemple de Sommerai, il dispense à tous les vaincus de la vie ne tarde pas à dissiper le faible patrimoine dont il avait hérité. Bizet a reçu les leçons de Pierre Leroux, représentant de la Creuse, et il est devenu un des adeptes les plus ardents de sa doctrine.
Celui-ci est Louis Pailheret, dix-neuf ans. Son père était un cultivateur illettré, auquel la Révolution de février a conféré les fonctions de maire de la commune de Courçais. L’acte d’accusation s’exprime ainsi à l’égard de Louis Pailheret : « Par suite des fonctions de son père, il a reçu une instruction au-dessus de sa fortune et de sa position sociale… Sous le titre de modeste secrétaire de mairie, il a acquis une certaine importance, s’est successivement intégré dans les actes de l’Administration, en a exercé ostensiblement tous les pouvoirs. Il s’est surtout occupé d’une espèce de propagande politique, etc… »
Voici, enfin, un garçon meunier de dix-sept ans, Anatole Prévost, surnommé « Pierre Leroux ». Le rapport de police en parle en ces termes : « Au milieu des travaux manuels auxquels son état l’oblige à se soumettre, il occupe toutes les facultés de son intelligence à l’étude des matières politiques. »
Son emprise est telle que l’accusation le considère comme « l’un des auteurs les plus habiles du crime contre la tranquillité des classes opulentes. De mauvaises lectures ont semée dans son esprit des germes de désordre et corrompu ses heureux penchants… » En effet, une perquisition a fait découvrir, entre les sacs de farine et les instruments d’agriculture, ces livres, évidemment pernicieux :
Le Journal de la Réforme (organe des Montagnards).
Lettre de Joigneaux aux paysans.
Lettres de la Cour et du Parlement (de Lamennais).
La propriété (de Proudhon).
Discours de Ledru-Rollin et Félix Pyat.
Histoire populaire de la Révolution de 1793 (de Cabet).
Telles sont les personnalités énergiques qui impulsent les paysans et les ouvriers agricoles, dans l’arrondissement de Montluçon.
L’ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE MENACE DE COUP D’ÉTAT
Les manœuvres du « Comité de la Rue de Poitiers » produisirent l’effet qu’il était logique d’en attendre. La majorité de l’Assemblée législative fut antirépublicaine. Présidée par Dupin, elle comprenait sept cent-cinquante membres, dont deux cents seulement étaient catalogués républicains. L’opposition, que l’on appelait la montagne, était dirigée par Ledru-Rollin. Au sens parlementaire du mot, elle était impuissante, et les dangers d’un rétablissement monarchique se précisaient avec la présence de Changarnier, maintenu à la tête de l’armée de Paris et de la Garde Nationale de la Seine. Sans doute, les Montagnards se proposaient-ils de soulever de larges masses pour appuyer un nouveau gouvernement, que Ledru-Rollin se proposait d’installer à Paris, à la place de Louis-Napoléon Buonaparte et d’Odilon Barrot. L’offensive d’Oudinot contre la République romaine sera le prétexte d’une intervention parlementaire. L’Assemblée, après un discours d’Odilon Barrot, repousse la proposition des Montagnards. Le 13 juin, les Montagnards descendent dans la rue et se heurtent aux soldats de Changarnier. L’émeute a échoué, les Rouges croyaient au succès ; le 13 était la date prévue et depuis longtemps Sommérat entretenait des relations suivies avec la Montagne.
(A suivre.)
J. Esnault.
La Voix paysanne, 26 janvier 1929
L’ÉMEUTE
Le plan était simple et hardi à la fois. Il s’agit de rassembler tous les paysans déjà acquis à l’insurrection, de les armer, puis de marcher sur Paris pour apporter aux Montagnards l’appui de la province et défendre la République.
Dans la nuit du 14 au 15, et sans qu’aucun symptôme précurseur eut pu faire pressentir cet événement et donner l’éveil à la bourgeoisie, le tocsin sonne simultanément à Nocq, à Courçais, à la Chapelaude. Obéissant à ce signal, les paysans se lèvent. Ceux qui ne sont pas au courant font de même, et se joignent aux premiers, parce que l’état d’esprit est créé. Des rassemblements se forment. Des colonnes d’hommes, armés de fourches, de faux, de dards, de pioches, ne tardent pas à s’ébranler et à parcourir la campagne, afin de recueillir les recrues qu’elles pourraient faire en route.
De l’aveu même du procureur général qui instruisit l’affaire, ces masses — dont le mouvement stratégique avait été calculé avec beaucoup d’intelligence — devaient se réunir en un point central, un tènement inculte appelé le « Brande des Mottes » ; elles devaient ensuite — dit l’accusation — se rabattre sur le chef-lieu de canton, puis d’arrondissement. Le 15 au matin, les mouvements prévus s’effectuaient. Sommerat forme d’abord une première colonne à La Chapelaude et la conduit au point de concentration, puis monte à cheval, retourne à Nocq avec quelques partisans, s’empare de deux fusils chez le curé de la localité et entraîne les paysans à la Brande des Mottes.

De son côté, Bizet forme une deuxième colonne à Boussac et rallie la Brande des Mottes, en passant par Saint-Cernin. A 10 heures du matin, près de neuf cents bûcherons et valets de ferme se trouvaient rassemblés et prêts à marcher sur Montluçon. La bourgeoisie de la région s’affola et s’en fut au chef-lieu chercher des secours. A Montluçon, on bat 1a générale, on organise la garde nationale, les vieux canons du château sont braqués sur la campagne. Aucun choc n’eut lieu.
Des agents de liaison venaient, en effet, d’arriver, porteurs de fâcheuses nouvelles. Sommerat fut informé de l’échec des Montagnards, le 13 juin, à Paris. Le bruit courait, même, que son propre père, le représentant Fargin-Fayolle, avait été arrêté, avec un groupe de députés de la Montagne. Un flottement se produisit. Vincent, de Boussac, plaça des sentinelles pour empêcher des défections de se produire. Le maire[5] d’Hurcil[6] insinua qu’il fallait retourner chacun chez soi… peu après, les fâcheuses nouvelles recevaient confirmation. Que pouvaient dès lors, le millier de fourches paysannes… des chefs eux-mêmes conseillèrent de se disperser.
RÉPRESSION
Peu après, des poursuites étaient ordonnées, des arrestations eurent lieu ; une longue instruction commença… Ils étaient quarante inculpés.
D’abord convoqués devant les assises de l’Allier pour y répondre des crimes prévus et punis par les articles 87[7] et 91[8] du Code pénal, ils furent renvoyés devant le jury du Puy-de-Dôme, que l’on croyait — en haut-lieu — être plus sûr.
Le procès eut lieu à Riom, après cinq mois d’emprisonnement. Il dura douze jours et il ne fallut pas moins de deux heures et demie pour lire les pièces de l’accusation.
Le jury de Riom — onze blouses et une redingote — reconnut les siens dans ces accusés, dont un journal blanc doit remarquer la parfaite tenue et l’énergique empreinte de leurs physionomies. Le vendredi 30 novembre 1849, à cinq heures du soir, un verdict d’acquittement général était rendu.
CONCLUSION
Ce mouvement, qui n’eut pas de suite, n’en est, pas moins remarquable, à plusieurs égards : 1° par la sérieuse préparation idéologique que Sommerat et ses compagnons avaient donnée aux paysans de leur canton. Il convient de souligner la conquête — qu’ils surent mener à bien — des postes responsables dans l’organisation bourgeoise ; 2° par 1a parfaite organisation, qui leur permit, en une nuit, et sans que l’attention de 1a bourgeoisie fut éveillée, d’opérer en un point donné la concentration d’un millier de paysans ; 3° par la liaison qui exista — et l’on peut imaginer dans quelles conditions ! — entre les compagnons de Sommerat et les députés de l’opposition à Paris.
Une lacune importante, qu’il importe de signaler — encore que nous n’ayons aucune précision à ce sujet — est l’insuffisance de l’armement. On conçoit que ni Sommerat, ni ceux qui le suivirent, n’eurent intérêt à révéler les dépôts d’armes qu’ils pouvaient avoir en leur possession. A en juger selon les apparences, les moyens de défense et d’attaque étaient faibles et réduits à eux-mêmes, les paysans eussent été vaincus.
On remarquera également — pour s’en étonner— le défaut d’organisation du prolétariat de Montluçon, sans aucune liaison avec les paysans révolutionnaires des environs. L’union des ouvriers et des paysans n’apparaissait pas encore comme une nécessité et l’organisation simultanée de toutes les catégories du prolétariat, à des fins d’action communes, ne pouvait évidemment pas être envisagée à l’époque où Sommerat, Bizet, Pailheret, Leroux et leurs compagnons tenaient leurs premiers « conseils » révolutionnaires, dans les plaines de Montluçon.
J. Esnault.
[1] Sommerat, réfugié en Suisse, se constitue prisonnier à Riom le 7 février 1850. La Cour d’assises de Clermont-Ferrand le condamne à 5 ans de prison. Gracié en 1853. Il fut élu conseiller général de l’Allier pour le canton de Montluçon ouest en octobre 1871.
[2] Jacques-Sébastien Fargin-Fayolle (1812-1889). Député montagnard de l’Allier. Voir sa notice du Maitron.
[3] « La radicalisation politique des paysans de l’Allier sous la Deuxième République (1848-49) : à l’origine d’une tradition de gauche », Cahiers d’histoire de l’institut M.Thorez, 27, 1978, pp. 114-173
[4] Claude Victor Vincent (1817-après 1881). Disciple de Pierre Leroux. Voir sa notice du Maitron.
[5] Jacques Gilbert Anne Delannoy.
[6] Lire Huriel.
[7] Art. 87 (version 1810). L’attentat ou le complot contre la vie ou contre la personne des membres de la famille impériale ; L’attentat ou le complot dont le but sera, Soit de détruire ou de changer le gouvernement, ou l’ordre de successibilité au trône, Soit d’exciter les citoyens ou habitants à s’armer contre l’autorité impériale, Seront punis de la peine de mort et de la confiscation des biens.
[8] Art. 91 (version 1810). L’attentat ou le complot dont le but sera, soit d’exciter la guerre civile en armant ou en portant les citoyens ou habitants à s’armer les uns contre les autres, Soit de porter la dévastation, le massacre et le pillage dans une ou plusieurs communes, Seront punis de la peine de mort, et les biens des coupables seront confisqués.
