Le souvenir de Décembre face aux tentations césaristes

page mise en ligne le 2 juin 2026

 

Le souvenir de Décembre 1851 face aux tentations césaristes

 

Merci à Maurice Mistre qui nous a communiqué ces documents.

 

Dans son numéro du 1er décembre 1888, Le Petit Var fait son éditorial sur la manifestation qui doit avoir lieu le lendemain à Paris sur la tombe de Baudin. Organisée par le Conseil municipal, on craint « que face aux menées plébiscitaires [des boulangistes], un jour il soit peut-être appelé à combattre à la tête de la population parisienne et les armes à la main. »

L’article se termine par un appel à organiser une semblable manifestation à Aups : « Henri Rochefort affirme que le Var est prêt à passer au boulangisme. Prouvons lui, par une éclatante manifestation, que le Var de 1888 n’a pas démérité du Var de 1851 et qu’il saurait décrocher le fusil contre Boulanger, comme il le fit contre Bonaparte. »

Le 3 décembre, les républicains varois se sont bien rassemblés à Aups.

 

Le Petit Var, 4 décembre 1888

 

Le deux décembre à Aups

 

Aups, 3 décembre, 5 h. 20 m.,

Une superbe manifestation a eu lieu hier, à Aups, où sont tombés, en 1851, Bidouré et tant d’autres insurgés varois. Quoique cette démonstration ait été presque improvisée, un grand nombre de citoyens et de délégations étaient présents.

Dès 9 heures du matin, par un temps froid mais splendide, les couronnes affluent, accompagnées par des groupes nombreux ; on se rend d’abord au Cercle républicain, le même qui a reçu M. Fouroux il y a quelques jours, puis à la mairie, où M. Philémon Mossy, maire, reçoit les délégués.

Le cortège se forme vers 3 heures. En tête sont les tambours de ville, puis la Société des proscrits avec son drapeau, puis les couronnes – la plupart portées par deux citoyens. Parmi les plus belles, nous remarquons : celles des proscrits de Marseille, aux défenseurs du droit ; des Varois habitant les Bouches-du-Rhône, à Bidouré ; toutes deux en immortelles ; celles du Conseil municipal de Bargemon, à Bidouré et des proscrits de Bargemon – en perles ; celles offertes par M. Fouroux, maire de Toulon, portées par plusieurs citoyens ; enfin, celle du Petit Var, qui les dépasse toutes par ses dimensions qui ne mesurent pas moins de deux mètres de diamètre. Après les couronnes vient la municipalité en écharpe et le Conseil ; puis la foule des habitants et des démocrates du Luc.

Le cortège fait d’abord le tour de la ville au milieu d’une haie compacte de spectateurs qui se découvrent respectueusement.

Devant le monument érigé sur la place, le cortège fait le tour en se découvrant au cri de : « Vive la République ! » tandis que les tambours battent aux champs.

On arrive au cimetière, où attend encore une foule nombreuse et on monte jusqu’au mausolée ; les couronnes sont déposées sur une estrade et les orateurs se succèdent à mesure que les couronnes sont apportées.

Le premier est le maire d’Aups, qui a souhaité la bienvenue aux délégués en termes très courts et a rendu hommage à la justice de la cause que défendaient les victimes de Décembre. Le second est M. Barles qui parle au nom des proscrits varois de Marseille. Après avoir rappelé le souvenir du Deux Décembre, il expose le fâcheux état d’une société dans laquelle l’armée et la démocratie sont opposées. De là le coup d’Etat. M. Barles, qui fut fait prisonnier pendant que l’on fusillait Bidouré et qui entendit de la mairie le bruit sec de la fusillade, rappelle ce souvenir avec émotion. Son discours est salué par le cri de : « Vive la République ! »

Notre rédacteur en chef [Pyanet] lui succède et, après avoir déposé sa couronne, s’exprime à peu près ainsi :

Je dépose cette couronne sur la tombe des martyrs de 51 ; je l’y dépose à titre de témoignage de leur gloire, à titre d’engagement de notre part à imiter leur exemple. Je ne dirai que peu de mots : les grandes tombes n’appellent pas les longs discours ; elles parlent assez d’elles-mêmes. Je vous dirai seulement que, quand la démocratie a inauguré les deux monuments aux morts de 51 – celui qui se trouve sur votre belle place [en 1881] et celui qui est l’honneur de votre cimetière et de votre démocratie [en 1885] – nous nous sommes promis d’y revenir aux heures de trouble et de défaillance, quand il est besoin de relever les espérances et de rassurer les courages.

Une de ces heures est venue, puisque des partis osent faire aujourd’hui appel à la force contre la loi et à la violence contre le droit. Réconfortons notre pensée ; ranimons notre foi autour de ce monument !

Victor Hugo, publiant, à la veille des tentatives antirépublicaines de l’Ordre moral, son livre immortel l’Histoire d’un crime, y mettait comme épigraphe : « Ce livre st plus qu’actuel ; il est urgent. Je le publie. »

Cette manifestation aussi était urgente ; voilà pourquoi nous l’avons faite. Citoyens, vive la Loi ! Honneur à ses défenseurs ! Vive la République ! (Applaudissements.)

Le citoyen Antonin Fabre, de Marseille, prend le dernier la parole et improvise d’une voix émue son discours. Après avoir accentué le souvenir du Deux Décembre, il fait appel à l’énergie des femmes contre le cléricalisme ; il leur démontre que c’est par une forte éducation civique que l’on empêchera à l’avenir les coups d’État et la dictature. (Applaudissements.)

Après ces discours, le mausolée est ouvert et la foule s’y engouffre pour donner des témoignages de respect aux martyrs de Décembre et admirer les magnifiques couronnes déposées depuis plusieurs années, que le temps n’a pu encore détériorer. Parmi les plus belles que nous ayons remarquées, citons celles de Draguignan, de Barjols, d’Ampus, de Pourrières, de Solliès-Toucas, de Solliès-Pont, du Muy, d’Hyères, de Flayosc, de Lorgues, du Pont-du-Las, de Cotignac, etc.

A 5 heures, la cérémonie était finie.

M. Cluseret, arrivé à midi de Salernes, assistait à la cérémonie ; mais il n’a pas cru devoir prendre la parole pour le service de notre cause.

 

[Gustave Cluseret allait être élu député socialiste du Var le 9 décembre, bénéficiant du désistement au second tour du maire radical de Toulon, Alphonse Fouroux. Il basculera plus tard dans le camp nationaliste.]

 

Le 6 décembre, Le Courrier du Var relatait la manifestation à sa façon :

 

L’anniversaire du 2 décembre

 

Ces bons démocrates nous ont offert une petite comédie qui n’a pas manqué d’intérêt. Ils sont venus rappeler devant le monument de 51 le courage invincible de ces excellents insurgés, célèbres par la rapidité de leur fuite devant les soldats réguliers.

Le cortège des proscrits a été reçu et conduit par M. Mossy, qui ne se tenait pas de joie. On a fait le tour de la ville, on s’est montré dans les rues pour se faire acclamer. Mais l’enthousiasme a manqué.

La peur que les républicains ont actuellement d’un coup d’état boulangiste donnait une signification particulière à cette pompe funèbre.

M. Mossy a parlé. Discours insignifiant. Puis M. Barles a raconté ses angoisses de prisonnier, qu’il aurait pu comparer aux souffrances beaucoup plus imméritées subies par les otages.

M. Pyanet, du Petit Var, a débité des tirades, de vieux clichés de journal, qui ne prennent plus que les badauds.

M. Antonio Fabre a terminé la série.

Aucun de ces orateurs n’a parlé du pillage du château de la Verrerie, des pillages de Cuers, des vols et des déprédations sans nombre commises par les insurgés, ni surtout de l’assassinat du brigadier Lambert dont le cadavre a été piétiné au milieu des hurlements, avec une rage qui n’a rien à envier à la cruauté militaire des exécuteurs de Bidouré.