Un témoignage de Montblanc (Hérault)

page mise en ligne le 15 mai 2026

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Témoignage de Jacques Boulerand

Montblanc, Hérault

 

[Archives départementales de l’Hérault, 7 U 5/20]

 

Le 19 mars 1852 devant nous Procureur de la République, le nommé Boulerand Jacques, 24 ans, né et domicilié à Montblanc, arrondissement de Béziers, a fait la déclaration suivante :

« Le onze décembre 1851, je travaillais sur la propriété de M. de Boluze de Castelfort de Pézenas, avec deux autres cultivateurs et le patron de la propriété qui se nomme Lazare Devillès, lorsque vers 9 heures ½ du matin, j’entendis tirer trois coups de fusil à Montblanc[1]. Le patron nous proposa de quitter le travail. Nous hésitions et voulions continuer à travailler mais le patron persista et nous dit : Il faut aller à la force. J’explique que je compris que cela voulait dire d’aller nous joindre aux habitants de Montblanc qui étaient réunis et qui allaient partir pour Béziers. Le voyant quitter le travail nous le suivîmes.

Arrivés à Montblanc nous trouvâmes la population rassemblée et tout le monde partir pour Béziers.

Avant de partir le nommé Rolland Jean[2] s’approcha de nous et dit en parlant aux jeunes gens qui étaient avec moi : « Que demanderez-vous en entrant à Béziers ? » Je lui répondis : « Je n’en sais rien ». Alors il ajouta : « Vous qui êtes jeunes, vous direz que vous demandez une journée raisonnable pour pouvoir manger en travaillant ».

La colonne se mit en route et je la suivis. Il y avait un assez grand nombre d’individus armés de fusils et de pistolets, d’autres portaient des broches, des haches, des sabres, enfin des armes de toute espèce.

Nous arrivâmes à un endroit qu’on appelle Peytavin et nous nous arrêtâmes pour manger. Nous avions rencontré sur la route des individus qui nous avaient engagés à ne pas avancer vers Béziers parce que la troupe arrivait vers nous. Alors le nommé Alcide Caussat[3], secrétaire de la Mairie et Jean Rolland qui est le même qui m’avait parlé à Montblanc et qui étaient partis avec nous, arrivèrent de Béziers où ils avaient dû se rendre pendant que nous étions arrêtés pour savoir ce qui se passait et crièrent à haute voix : «  Messieurs, allons chacun chez nous. Dispersons nous pour n’être pas surpris par la troupe». Et aussitôt chacun prit la fuite de son côté pour revenir à Montblanc.

Je dois ajouter qu’à l’endroit nommé Peytavin pendant que nous nous promenions de côté et d’autre en attendant des nouvelles de Béziers, un nommé Devès dit Limeta de Montblanc trouva une vieille pioche dans une garrigue et la démancha. Il prit le manche et moi je pris le fer. Au moment où j’arrivais sur le grand chemin avec le fer de pioche suspendu sur mon épaule, un nommé Castillon Café[4], propriétaire et cultivateur à Montblanc, me demanda ce que je voulais faire de ce fer de pioche. Je lui répondis que je l’avais trouvé et que je voulais le prendre. Il me dit : « dans ce moment, nous n’avons pas besoin de pioches. Il ne faut que des armes ». J’insistais pour garder cette pioche. Alors, après une petite discussion, il tira un pistolet de sa poche et me dit : « Tu as deux partis à prendre, ou de la laisser ou bien si tu veux l’emporter je te tire un coup de pistolet ». Aussitôt je la jetai par terre en lui disant : « Tiens, la voilà ». Immédiatement il alla la ramasser et la cacha dans une touffe d’herbes où il la reprit en revenant à Montblanc. Le lendemain il me dit qu’il la vendrait et me donnerait une portion de l’argent.

Les hommes qui étaient à la tête du rassemblement armés de fusils étaient nommés Jean Rolland, cultivateur, que j’ai déjà signalé deux fois, Fulcrand Pierre[5], cafetier, Aupin Jules[6], cultivateur, et Castan[7], cordonnier.

Je n’ai pas entendu tenir des propos par ces hommes parce que je me trouvais tout à fait à la fin de la colonne. Je dois ajouter que nous étions suivis pas une trentaine de femmes qui portaient des paniers. Je crois que les paniers enfermaient des vivres pour leurs maris.

Je dis encore que ce jour là, dans la soirée à Montblanc, le nommé Fulcrand Pierre, cafetier, me proposa de faire partie de la société des républicains et de signer. A quoi je répondis que j’étais carliste et que je ne voulais pas me faire républicain.

Ce jour là encore, dans la soirée, un nommé Mullet Jacques, cultivateur de Montblanc, qui avait fait partie du rassemblement qui avait marché sur Béziers et qui m’y avait vu, se défiant de moi à cause de mes opinions, me dit : « Si tu dis la moindre des choses de nous et de ce que nous venons de faire, je te ferai fusiller ou je te fusillerai moi-même ». Je lui répondis que je ne dirais rien parce que leurs affaires ne me regardaient pas.

J’ai quitté Montblanc le 28 décembre dernier pour venir comme d’habitude travailler à côté de Montpellier ».

Et plus rien n’a dit savoir. De tout quoi il est dressé procès verbal après lecture faite audit Boulerand Jacques qui a signé avec nous.

 


[1] Cinquante-trois habitants de Montblanc furent poursuivis par la commission mixte. Treize furent condamnés à la déportation en Algérie, tous transportés. Joseph Frédéric Salasc, dit Cabasse, compromis dans la mort des gendarmes de Bédarieux, fut condamné aux travaux forcés à perpétuité par le Conseil de guerre.

[2] Jean Jacques Rolland est né le 27 mars 1828 à Béziers. Il est cultivateur à Montblanc. Condamné à l’Algérie plus car : « Mauvaise moralité. Très exalté. Propagandiste. Bandes armées. Société secrète. Centurion. » Transporté à Guelma. Sa peine est commuée en internement le 1er octobre 1852. Remise de peine le 2 février 1853. Il bénéficie d’une pension de 800 frs par la loi de réparation nationale de 1881. Maire de Montblanc de 1878 à 1888, il est alors négociant. Il publie en 1883 Liste alphabétique des pensionnés de l’Hérault comme victimes du coup d’État du 2 décembre 1851, Béziers, Perdraut. Décédé le 2 septembre 1897 à Montblanc.

[3] Lucien Caussat est né le 8 janvier 1821 à Pézenas. Propriétaire à Montblanc. Condamné à l’Algérie moins car : « A pris part à l’insurrection. Affilié, mais bonne moralité. » Transporté à Alger. Sa peine est commuée en internement le 1er octobre 1852. Autorisé à rentrer à son domicile le 18 décembre 1852. La loi de réparation nationale de 1881 lui attribue une pension de 800 frs.

[4] Joseph Dominique Fourcail, dit Castillon, est né vers 1810 à Montblanc où il est cultivateur. Condamné à l’Algérie moins car : « Moralité médiocre. Exalté. Insurrection. Bandes armées. Sociétés secrètes. » Transporté à Alger. Gracié le 26 juin 1852. La loi de réparation nationale de 1881 lui attribue une pension de 800 frs. Décédé le 5 juillet 1899 à Montblanc.

[5] Pierre Antoine Eclair Fulcrand est né le 2 janvier 1830 à Montblanc où il est cultivateur. La commission mixte l’a remis en liberté car : « Pas de charge. Dossier négatif. » La loi de réparation nationale de 1881 lui attribue une pension de 100 frs.

[6] Jules Aupin est né vers 1822 au Caylar. Cultivateur à Montblanc. Condamné à l’Algérie plus car : « Assez bonne moralité. Très exalté. Initiateur. Président délégué de la société secrète. Propagandiste actif. Insurrection. Bandes armées. Chef. Désarmement des hommes d’ordre. Chef supérieur, délégué, initiateur de la société secrète. » Transporté à Bône. Sa peine est commuée en internement le 1er octobre 1852. Remise de peine le 2 février 1853. La loi de réparation nationale de 1881 lui attribue une pension de 800 frs. Décédé à Montblanc le 2 septembre 1893.

[7] Pierre Castan, né vers 1820, cordonnier à Montblanc, figure bien sur la liste des grâces du 2 février 1853 comme transporté en Algérie, a reçu une pension de 800 frs de la loi de réparation nationale de 1881, mais ne se trouve pas dans la base de J.-C. Farcy.