Le souvenir de Martin Bidouré en 1939

page mise en ligne le 15 mars 2026

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 Le souvenir de Martin Bidouré en 1939

 

Si la résistance républicaine varoise de 1851 avait fortement marqué le département dans la seconde partie du XIXe siècle, elle semble pour certains fort confuse moins de cent ans plus tard.

Le texte ci-dessous n’est publié ici qu’à titre documentaire. Le déroulé de la résistance varoise au coup d’État du 2 décembre 1851 est ici présenté d’une manière bien peu rigoureuse. Le lecteur en trouvera sur notre site des relations bien plus sérieuses, et notamment, pour ce qui concerne la martyre de Bidouré, celle de René Merle : Martin Bidouré, fusillé deux fois.

Son intérêt réside dans ce qu’il peut nous apprendre de la mémoire de l’événement. Mémoire de son auteur, originaire de Tourtour, village qui pourtant reçut quelques décennies plus tôt le contingent dirigé par Pierre Arambide, chargé de surveiller la route entre Draguignan et Aups ; et mémoire du traducteur qui publie ce texte en 1939.

Antonin Chaude a des prétentions d’historien local, est membre actif de la Société des Amis de Toulon et de sa région, où il publie notamment des articles sur Six-Fours. Il intervient en chroniqueur dans Le Petit Var, cet article en témoigne. En 1939, il publie à compte d’auteur et sur souscription un roman en français, La Bouquetière de Saint-Jean, Toulon en 1793, éditions de la Pignato. C’est un abondant intervenant en provençal. Membre du félibrige, il publie de juin 1925 à juillet 1944 La Pignato, journau galoi e poupulàri, d’abord bi-mensuel puis mensuel. Le titre montre le registre qui se veut populaire et de divertissement. Alias « Mèste Bartoumiéu », il tient une petite chronique amusante hebdomadaire en provençal dans le Petit Var. En 1940, franchement pétainiste, il encense le Maréchal. Il publie dans La Pignato de mars 1943 un odieux article se félicitant de la destruction du Vieux Marseille. Le périodique cesse évidement sa publication à la Libération.

 

René Merle et Frédéric Negrel

 

Le Petit Var, 1er février 1939

 

Une place de Toulon[1] :

Martin Bidouré

 

Dans des récits qu’il avait rédigés en langue provençale et qu’il m’avait confiés pour en reproduire quelques-uns dans la « Pignato », le seul journal populaire en langue nôtre, un brave homme, M. Michel de Tourtour, nous conte ses souvenirs sur les faits qui se passèrent dans le département du Var, lors du coup d’État du 2 décembre 1851. Je traduis les souvenirs concernant Martin Bidouré, sans rien toucher au texte, le serrant autant qu’il m’est possible pour en garder la tournure et la saveur particulières.

Ce fut, dit-il, une bien vilaine histoire. En 1851, quand Napoléon, président de la République, fit le coup d’État, le 2 décembre, se faisant nommer empereur, les républicains du Var se soulevèrent. Alors se publia dans toutes les communes, de la part du peuple souverain, un avis invitant tous les hommes de bonne volonté, voulant marcher sur Paris pour rétablir la République, à se faire inscrire et s’enrôler sans retard. Dans toutes les communes du Var répondirent des volontaires.

A Ampus, il y en eu 9 ou 10[2]. Tous furent convoqués d’urgence à Draguignan. Mais le coup d’État avait été si brutal, si inattendu, qu’il était guère possible d’y répondre avec des éléments bien organisés. En effet, les volontaires n’arrivaient au rassemblement prescrit qu’armés de la façon la plus rudimentaire. Ils ne disposaient que de ce qu’ils avaient pu se procurer : fusils, fourches, faux, barres de fer pointues. Cet ensemble faisait « un drôle d’effet. »

A Draguignan furent aussitôt constitués « les cadres », c’est-à-dire que l’on nomma les : colonels, commandants, capitaines, lieutenants, etc., et l’on divisa ces volontaires en deux colonnes comprenant chacune quelques centaines d’hommes. L’un de ces colonnes passa par Figanières, Callas, Bargemon, Comps, etc, l’autre par Flayosc, Salernes, Aups, Les Salles, etc. Toutes deux devaient se rejoindre à Digne, faisant en route boule de neige, en recrutant si possible partout où elles devaient passer de nouveaux éléments.

A Digne, l’on devait décider si les deux colonnes se dirigeraient directement sur Lyon et de là sur Paris, ou bien si elles se sépareraient pour passer l’une par l’Isère et l’autre par un itinéraire plus en dessous.

Celle qui passa par Flayosc se divisa elle-même en deux fractions, dont l’une marcha directement sur Aups en passant par Salernes, l’autre par Villecroze, Tourtour et Aups. La première qui avait moins de trajet à faire arriva à Aups, alors que la seconde atteignait à peine Tourtour[3].

Comme la première parvenait à Salernes, il se trouva dans les rangs des insurgés, deux d’entre eux, dont l’un du Luc et l’autre de Vinon, qui voulurent s’arrêter quelque peu chez des parents qu’ils avaient dans le pays, et ils laissèrent ainsi la colonne poursuivre son chemin disant qu’ils arriveraient à Aups avant la colonne passant par Tourtour.

Sur ces entrefaites, le régiment, qui était en garnison à Draguignan, reçut l’ordre de Paris d partir, en marche forcée, pour arrêter les insurgés et les ramener prisonniers et au besoin de faire feu sur eux. La troupe partit aussitôt et elle arriva à Salernes alors que la colonne avait quitté la ville depuis une heure, pour s’acheminer vers Aups.

Mais en la circonstance, comme cela est commun surtout en politique, le colonel de la troupe apprit par des mouchards que deux insurgés se trouvaient encore dans la commune de Salernes. Aussitôt on les fit rechercher et l’on n’eut aucune peine pour les dénicher. Ordre fut donné à la brigade de gendarmerie d’amener ces deux prisonniers hors de la ville et de les fusiller. Ce qui fut fait[4].

Mais la troupe ne s’arrêta pas à Salernes. Sans perdre un seul instant, elle continua sa route et elle atteignit Aups guère après ceux qu’elle poursuivait. Dès l’entrée dans la ville, elle fit un feu de salve. Ce fut aussitôt dans les rangs des insurgés une panique effroyable, un sauve qui peut général.

Seulement celui qui commandait la colonne des volontaires n’avait pas perdu la tête. Dès qu’il avait connu l’approche de la troupe et avant que celle-ci entra dans Aups, il voulut prévenir celui qui commandait la colonne passant par Tourtour. Pour cela il fallait un homme de bonne volonté, bon cavalier, pour porter la dépêche sans retard. Un jeune garçon de 20 ans, natif de Barjols, nommé Martin Bidouré, employé dans une auberge d’Aups comme garçon d’étable, se présenta pour remplir cette mission. On lui confia la dépêche en lui recommandant de filer bride-abattue. Ne faisant qu’un bond, il enfourcha la cavale de son maitre, une petite cavale blanche, très rapide, et il partit à fond de train vers Tourtour.

Le commandant de la troupe ne tarda pas à savoir qu’un estafette portant une dépêche était parti pur Tourtour. Aussitôt, il donna l’ordre à la brigade de gendarmerie de monter à cheval, de courir à la poursuite de Martin Bidouré, de lui prendre la dépêche dont il était porteur et de le fusiller.

Les gendarmes s’exécutèrent aussitôt et parvinrent à atteindre l’estafette à moins de deux kilomètres de Tourtour, à un endroit dénommé « Lou Ginesté », et où à cause d’une montée un peu raide, le garçon d’étable avait mis sa cavale au pas pour lui permettre de reprendre haleine.

Les gendarmes tirèrent deux coups de pistolet, qui atteignirent Martin Bidouré et celui-ci tomba. Après s’être saisi de la dépêche, les gendarmes retournèrent à Aups, laissant le cavalier pour mort, au bord de la route.

Bidouré n’était que blessé. Il se traîna comme il put jusqu’au château de la Baume peu éloigné de là. Le soir, la fermière en allant avec son fanal soigner le bétail, entendit des plaintes, elle s’avança et vit le blessé tout ensanglanté. Aussitôt elle prévint son maître, le comte de la Baume, qui fit atteler une voiture et transporter le blessé à l’hôpital d’Aups. Là, Martin Bidouré fut soigné, mais dès qu’il fut guéri de ses blessures, on se saisit de lui, et une nouvelle fois, il fut fusillé contre la muraille de l’église.

Voilà un des souvenirs brefs, nets et clairs que le brave M. Michel rappelle en sa langue maternelle. Il m’a paru intéressant de le reproduire, car c’est le nom du héros de cette histoire qui a été donné à une place et à une avenue du faubourg du Pont-du-Las.

C’était chose digne d’être rappelée.

Antonin CHAUDE


 

[1] Une avenue et la place de l’église du Pont-du-Las avaient été dénommées avenue et place Martin Bidouré en 1904. (Jean-Marie Guillon, « Une histoire sans légende ? », Montagnes, Mémoire, Méditerranée. Mélanges offerts à Philippe Joutard, Grenoble-Aix, Musée Dauphinois et Publications de l’Université de Provence, 2002)

[2] Vingt-cinq Ampusiens sont partis en armes vers Draguignan dans la nuit du 7 au 8. Ils se sont arrêtés à Flayosc où ils pensaient rejoindre la colonne républicaine. (Étude inédite de Frédéric Negrel)

[3] Dans la confusion du récit, il est possible de voir ici une trace de la mémoire des mouvements des Ampusiens. Arrivés à Flayosc, et constatant que la colonne républicaine ne s’y trouve pas, la plupart rentrent à Ampus. Mais, isolément, le boulanger Henri Aycard est allé à Aups (où il confectionne du pain pour la colonne) et Pierre Bonnet et Jean-Baptiste Bernard vont eux à Tourtour. (étude inédite de Frédéric Negrel)

[4] L’auteur veut ici évoquer une aventure racontée maintes fois, celle vécue par Marc Joseph Giraud, dit l’Espérance, du Luc, et Auguste Pellas, de Vinon, qui ne sont pas morts bien qu’ils aient été fusillés à Salernes. Sur les « deux revenants », voir Noël Blache, Histoire de l’insurrection du Var en décembre 1851, Paris, 1869, pp. 197-201, et surtout Jean Gustave Prat, Les exploits du deux décembre. Récits d’histoire contemporaine, 1ère série, Paris, Lachaud, 1872, pp. 13-66). Profitons-en pour rectifier l’identité du Vinonnais. Il s’agit non pas d’Antoine Bon, dit Pato (comme le nomment Blache et Prat), mais bien de Jean Baptiste Auguste Pellas, dit Bon, né le 14 mars 1833 à Vinon, ainsi dénommé par le Petit Var du 2 août 1881, et comme le confirme le dossier de la loi d’indemnisation de 1881.