Quelques réflexions sur les provençalistes bas-alpins et 1851

article publié dans le Bulletin n°22, janvier 2003

Quelques réflexions sur les provençalistes bas-alpins et 1851

 René Merle

En parcourant le Sud-Est à l’occasion de la commémoration de la Résistance de 1851, et souvent à l’invitation d’associations occitanistes ou d’Escolo félibréennes, j’ai pu vérifier, si besoin était, (et besoin est, semble-t-il, pour beaucoup de bons esprits, pour lesquels la conscience nationale ne saurait se nourrir de conscience régionale, et réciproquement) combien était fort et complexe le lien entre sentiment d’appartenance régionale et conscience citoyenne républicaine.

Écartons la caricature d’analyse que certains historiens, et non des moindres, nous prêtent volontiers : une paysannerie méridionale levée en 1851 pour défendre non pas la République démocratique et sociale, mais pour s’opposer à Paris et défendre les spécificités occitanes.

Pointons seulement le sentiment légitime de fierté qui anime ces “régionalistes” impliqués aujourd’hui dans la commémoration, alors que tant d’autres, qu’ils soient régionalistes (souvent conservateurs, voire fascisants), ou qu’ils ne le soient pas, ne se sont guère souciés de commémorer. Fierté qu’une des meilleures traditions régionales soit la tradition démocratique, fierté que cet engagement démocratique ait pu s’exprimer en langue d’Oc comme en français, reconnaissance à l’égard de ces humbles, dont la plupart ne parlaient que “patois”, qui sont su se lever et se sacrifier pour la République.

Il se trouve que deux érudits ont été (à leur corps défendant) grandement à la source de cette conscience régionaliste “progressiste”, telle que nous avons pu la vivre depuis le tournant de 1968.

Damase Arbaud, par sa collecte de chansons populaires, était le garant d’un retour aux sources de l’authenticité populaire, dégagée des artifices folkloriques. Ses Chants populaires de la Provence, publiés à Aix en 1862 et 1864 avaient été reprintés en 1972 (Chantemerle, Nyons). Ils l’ont été à nouveau en 2000.

Simon-Jude Honnorat était par son Dictionnaire de la langue d’Oc ancienne et moderne, paru à Digne en 1846-1847 (provençal-français) et 1848 (français-provençal) le fondement d’un retour en dignité à la graphie classique de la langue d’Oc, dégagée des enfermements localistes et provinciaux.

Deux hommes qui, par l’opposition violente que leur œuvre avait rencontrée en son temps du côté de l’officialité félibréenne, apparaissaient aux jeunes gens en colère des années 1970 comme des précurseurs de la renaissance populaire et démocratique qu’ils essayaient d’initier.

Il se trouve que ces deux hommes étaient des Bas-Alpins. Et qu’ils n’étaient pas des épiphénomènes dans les Basses-Alpes de leur temps.

En effet, ce bout du monde isolé et arriéré que les autorités et la presse nationale de la Monarchie de Juillet aimaient à présenter comme une “Algérie de l’intérieur”, a été en fait, et justement sans doute à cause de ces conditions socio-économiques, un foyer très important d’érudition historique et linguistique.

Si l’œuvre linguistique de ces deux hommes est relativement bien connue dans les milieux qu’elle a sensibilisés dans la seconde moitié du XXe siècle, on ne peut en dire autant de leur biographie.

Damase Arbaud (1814-1876) n’était le plus souvent qu’un nom : sa biographie est absente ou dans le meilleur des cas à peine esquissée dans les reprints récents, qui s’en sont tenus à des indications sommaires : maire de Manosque, médecin estimé…

Honnorat (1783-1852), n’ayant pas eu l’heur de pareilles rééditions, demeurait pour la très grande majorité de ses disciples, ou de ses adversaires, une référence privée de sa dimension humaine. Rares étaient ceux qui avaient eu la possibilité ou tout simplement l’envie de lire les rares études biographiques qui lui avaient été consacrées, fin XIXe et début Xxe, dans les Bulletins des sociétés savantes des Basses-Alpes et de l’Isère.

Et, pour avoir contribué par ma thèse à un approfondissement de la connaissance de sa biographie et de la maturation de l’œuvre, je suis payé pour savoir qu’aujourd’hui encore, beaucoup s’en tiennent à la répétition de ces études anciennes, sans chercher à savoir ce que la recherche contemporaine peut apporter. Mais si je rappelle ici l’existence de ma thèse, parfaitement ignorée par nombre de “spécialistes”, ce n’est pas par gloriole d’auteur, mais parce qu’elle est née d’une contradiction que je vivais dans ma pratique et ma conscience d’intervenant culturel, contradiction entre références mythiques et histoire réelle, qui ne pouvait se dépasser que par une reconsidération du passé.

Dans leur immense majorité en effet, les courants qui se sont réclamés de ces deux hommes, et j’en participais, s’inscrivaient dans ce que nous appellerons d’une façon certes réductrice et schématique, le régionalisme de gauche.

Ainsi, par une sorte d’ironie de l’Histoire, ce sont deux porte-drapeaux du conservatisme politique le plus affirmé qui ont fourni matière et référence aux jeunes gens qui, dans la foulée de 1968, plaçaient dans leur engagement régionaliste leurs espérances de démocratie sociale.

Loin de moi l’idée de discréditer l’œuvre de collectage d’Arbaud et l’œuvre linguistique monumentale d’Honnorat par un opprobre jeté sur leurs engagements politiques.

Mon propos est seulement de tenter d’expliquer les liens qui ont pu exister entre ces engagements et ces œuvres, et, partant, de mieux réfléchir à ce dont ces œuvres sont porteuses aujourd’hui.

Médecins tous deux, et donc, de par leur formation, hommes de culture, d’ouverture, d’échanges épistolaires avec une foule de correspondants proches et lointains, Arbaud et Honnorat étaient aussi, de par leur métier, hommes de contacts, profondément enracinés dans leur milieu local, en relation avec toutes les classes de la société, et au premier chef avec le peuple. Un peuple dont Honnorat, fils de cultivateurs d’Allos, était issu.

Honnorat est demeuré fidèle toute sa vie aux principes qui ont bercé son enfance. Né avant la Révolution, il demeurera toute sa vie un monarchiste inébranlable, il saluera avec enthousiasme le retour des Bourbons, en sera récompensé par la direction des Postes de Digne. Mais, refusant de prêter le serment à l’usurpateur Louis-Philippe en 1830, comme d’autres érudits bas-alpins (ainsi le magistrat De Laplane à Sisteron, exhumateur de la graphie occitan classique lui aussi) et par là même privé de son emploi, Honnorat s’enfermera dans un légitimisme qui l’isole politiquement de la plupart des notables bas-alpins, dont l’orléanisme ne recouvre souvent qu’un féroce appétit de pouvoir, municipal ou départemental.

Arbaud justement fait partie de ces notables. Né en 1814, il n’aura pas d’état d’âme pour saluer le régime de la Monarchie de Juillet dont il sera fidèle serviteur : jeune maire (nommé par le pouvoir) de Manosque de 1843 à 1848, conseiller général sous le Second Empire dès 1852, il participera de cette idéologie modernisatrice qui traverse la France bourgeoise des années 1840. Ses réalisations à Manosque en témoignent.

Il était normal que la grande coupure de 1848-1851 soit vécue par Arbaud et par Honnorat comme une catastrophe.

Mais ils ne la vivent pas de la même façon.

Honnorat vivait déjà dans l’isolement et la déréliction la tutelle de la Monarchie de Juillet. Il ne peut que rejeter la République, et encore plus les courants républicains les plus avancés. C’est un homme seul : le légitimisme n’a plus de support de presse ou d’organisation dans un département où son influence est très faible. Le référent légitimiste d’Honnorat est la puissante Gazette du Midi qui lui arrive de Marseille. On retrouve en 1850 le vieil Honnorat, arrachant le soir dans les rues désertes de Digne les affiches démocrates, en compagnie de sa fille… Activisme désespéré de cette fin de vie, dont rend compte de façon cruelle le journal bas-alpin de la démocratie socialiste [document 1]. Il est vrai que l’heure n’était pas à se faire des cadeaux, et que les dirigeants bas-alpins de la Montagne, Langomazino au premier chef, commenceront à payer de leur liberté, quelques semaines après, leur engagement politique.

Arbaud, par contre, est profondément impliqué dans le parti de l’Ordre. La République l’a chassé de son poste de maire dès mars 1848, il voit Manosque aux mains des Rouges que soutiennent en sous-main des clans bourgeois traditionnellement opposés au sien. C’est tout naturellement qu’il se range dans le camp des notables conservateurs, intervient activement dans leur presse dont il devient un des responsables et intervenants majeurs. Il suffit de lire le Journal des Basses-Alpes qui, après un extraordinaire travestissement opportuniste (il prend pour titre Le Socialiste !) deviendra bien vite L’Ami de l’Ordre, journal des Basses-Alpes, dont Arbaud est éditorialiste. La contribution de Colette Chauvin, publiée dans ce même bulletin, en donne une présentation particulièrement parlante.

En quoi ces péripéties politiques ont-elles pu jouer dans la vision que les deux hommes se font de la Provence, et de la Nation ? En quoi ont-elles pu intervenir dans leurs travaux érudits ?

 

En 1848, tout est déjà joué pour Honnorat. Son dictionnaire est annoncé dès les années 1830, le prospectus en est publié en 1840. À l’indifférence des élites au plan national, correspondent, au plan départemental, et ce dès la fin des années 1830, les railleries à peine dissimulées des jeunes élites cultivées, dans le premier Journal des Basses-Alpes, le journal du clan Fortoul. En dehors des académiques Annales des Basses-Alpes, où il est très présent dès 1838, les seuls secteurs bas-alpins où l’œuvre immense d’Honnorat ait un écho sous la Monarchie de Juillet sont d’une part ceux de la vraie érudition archivistique locale, ainsi à Sisteron, et d’autre part celui de l’enseignement primaire, avec la belle tentative de son disciple l’instituteur L.Masse, La Grammaire du Peuple, ou Grammaire Française expliquée au moyen du Provençal, Ouvrage avec lequel on peut, sans le secours d’un maître, résoudre toutes les difficultés de la Langue française, Digne, 1840.

Honnorat a publié la première partie de son “Grand Œuvre” en 1846, après trente ans de maturation et de tentatives infructueuses. L’écho a été faible et décourageant. La seconde partie est enfin publiée en 1848, et on se doute que les péripéties politiques de cette année ne vont pas contribuer à la faire connaître. De ce point de vue, Honnorat est un homme blessé. Il a trop longuement lutté pour parvenir à éditer son dictionnaire, pour que la déception ne soit pas à la mesure des espérances.

L’horizon culturel d’Honnorat, en matière historique et linguistique, a mêlé trois composantes : les archives où il découvre la vieille langue notée en dignité graphique et non en facilités patoisantes, la langue qui fut la première de son enfance à Allos (véritable conservatoire de l’occitan), les informations sur les autres parlers d’Oc qu’il puise dans ses lectures ou sollicite de ses correspondants.

Ainsi se nouent les deux fils qui peuvent alors sous-tendre une conscience provençaliste : découvrir et comprendre un passé d’autonomie et de dignité, mettre en rapport positif l’existence de cette langue “abandonnée au peuple” et la nécessaire acquisition de la langue nationale.

Mais si dans sa pratique de vie, et dans son engagement légitimiste, Honnorat accepte cette insertion dans la nation française, il la refuse de façon véhémente dans son œuvre, toute pétrie de nostalgie d’un temps d’indépendance. Un florilège de ses interventions en atteste suffisamment. Paris, où il a vécu dans sa jeunesse étudiante, est à la fois la Babylone où fermentent les funestes doctrines révolutionnaires et le siège d’un pouvoir monstrueusement centralisateur et uniformisateur. Entre une Provence mythique et un appareil d’état de plus en prégnant et tentaculaire, la place du peuple, pourtant acteur de l’histoire, reste vide. Et c’est la langue (du peuple) qui prend cette place [document 2].

Il est d’ailleurs intéressant de mesurer les clivages au sein des démocrates de 1848-1851 à l’égard de cette langue. Si des leaders comme Ailhaud l’utilisent constamment dans la propagande orale, elle fera défaut à certains lors de moments décisifs [document 3]. Pour le dirigeant démocrate-socialiste Langomazino, autodidacte et poète ouvrier, seule compte, en dignité et efficacité la maîtrise de la langue nationale. Il renvoie aux poubelles de l’histoire et la langue d’Oc… Pour Langomazino, le vieux légitimiste qui déchire les affiches démocrates n’est qu’un compilateur de mauvais “patois” [document 1]… Mais à la mort d’Honnorat, en 1852, l’érudit dignois n’a pas non plus vraiment, de ce point de vue, les honneurs du journal conservateur L’Ami de l’Ordre. Les quelques lignes qui lui sont consacrées ne mentionnent même pas son dictionnaire.

 

En 1848, l’horizon culturel d’Arbaud est à la fois proche et différent de celui d’Honnorat.

À la différence d’Honnorat, homme de la montagne “descendu” à Digne, et tourné vers tous les horizons du Midi occitan, Arbaud est enraciné dans Manosque dont il étudie l’histoire. Sa fonction de maire l’a mis évidemment au contact des archives communales, et à travers l’histoire du Manosque médiéval, c’est évidemment la langue d’Oc qu’il rencontre, une langue qu’il connaît d’autant mieux que sa fonction de médecin l’amène à l’utiliser au quotidien. Mais c’est aussi la graphie classique du provençal qu’il découvre dans les archives, une graphie bien différente de celle que peuvent alors utiliser les écrivants provençaux du Manosque présent, comme par exemple le très légitimiste Avril.

Si l’œuvre historique manosquine de Arbaud est déjà en partie réalisée en 1851, et s’il la poursuivra encore en 1852 en continuant la publication de ses Études sur Manosque médiévale, sa collecte provençale est encore à venir. On sait qu’elle sera suscitée par la demande de son ami Fortoul, devenu très répressif ministre de Napoléon III et initiateur d’une grande enquête sur la culture populaire. Arbaud est correspondant du Ministère de l’Instruction publique pour les travaux historiques. Tout naturellement, il utilisera, pour noter les chansons collectées, des normes graphiques proches de celles préconisées par Honnorat, normes dans lesquelles il retrouve celles de ses archives. Ce choix lui attirera les reproches des premiers félibres.

Mais l’essentiel de l’œuvre est bien évidemment ailleurs que dans ces choix de langue et de graphie. Car ce n’est pas la langue qui est mise en avant dans le recueil d’Arbaud, mais le peuple. Il se trouve que le peuple ne parle pas encore suffisamment français… Chansons populaires… Tel était bien l’objet de l’enquête Fortoul. Mais quel peuple ? Est-ce le peuple réel, celui dont les cahiers de chansons que les chercheurs peuvent retrouver montrent à quel point, dans son oralité provençale maintenue, il était déjà pénétré de culture française ? Est-ce ce peuple réel, qui s’est levé massivement pour défendre la République en 1851 ? Certes pas. Arbaud, dans son journal, ne manque jamais de rappeler à quel point ce peuple est incapable de discernement et de vrai choix réfléchi. Aussi bien son journal de combat justifie-t-il sans états d’âme les pires aspects de la répression [document 4]

Un exemple particulièrement significatif est celle de l’utilisation du provençal dans son journal, où la très rare expression provençale, dans sa phase d’adhésion opportuniste au nouveau pouvoir républicain, est celle d’un supposé “amouraïre”, d’un rémouleur ridiculement candidat socialiste.

Méfiant à l’égard de Paris, mais servile devant le pouvoir, le notable considère en définitive que la délégation de pouvoir faite aux notables, par le suffrage universel masculin désormais rétabli intégralement par le Prince-Président, doit porter aux affaires les seules élites bourgeoises à même de gérer communes et départements, en bons représentants du pouvoir central. Ainsi se justifie en 1852, alors que des milliers de Provençaux sont encore entassés dans les geôles du pouvoir, la stupéfiante revendication de dignité régionale et locale, dans la reprise de la traditionnelle attaque contre Paris [document 5], et l’occultation absolue d’une insurrection bas-alpine qu’il dénonce si violemment par ailleurs [document 6].

 

René MERLE

 

Documents

 

Document 1 

L’Indépendant des Alpes, Digne, rédacteur en chef L. Langomazino, 27 avril 1850

“Le sieur Honorat, médecin célèbre dans notre département, pour avoir donné son nom à une espèce de papillon, sans doute nocturne ; pour avoir commis un incommensurable vocabulaire en français de cuisine et patois de tous les pays ; plus célèbre encore par ses antécédents tristement politiques, vient de faire son dernier exploit et de jeter son dernier éclat, comme une lampe qui va s’éteindre. Réduit à l’impuissance par une paralysie que l’on serait tentée de croire providentielle, en écoutant les sinistres paroles de ce vieux lion sans griffes, mais stimulé par l’air belliqueux d’une “ jeune et jolie ” personne dont l’âme est aussi belle que les traits, par sa fille, nouvelle Charlotte Corday, à qui il ne manque qu’un Marat ou un Ponsard, il a cru donner un coup mortel au socialisme, à la République, dont l’existence trouble son sommeil, en déchirant de ses mains convulsives… une affiche de l’Indépendant et en essayant d’en fouler de ses pieds, mal rassurés, les débris épars.

Nous aurions pu demander compte à la justice, à ce défenseur de la propriété, du dommage causé par lui à la nôtre, mais nous n’avons pas voulu jeter du noir dans cette belle intelligence et nous priver ainsi, peut-être, de quelque excellente tartine, comme on n’en trouve que dans “ L’Ami de l’Ordre ”.

Quel malheur que “  l’Indépendant ” n’ait jamais à faire qu’à des enfants, à des podagres, à des castrats !”

 

Document 2

 

“ Bien isolée, mais fort originale et percutante apparaît la position d’Honnorat, dont on peut reconnaître l’efficacité polémique dans un article signé X , dans le ler numéro du très conservateur Le Bas-Alpin, 11-11-1838 que nous avons pu retrouver. Il s’agit d’un commentaire sur le Manuel du Provençal ou les Provençalismes corrigés, à l’usage des habitants des Départements des Bouches-du-Rhône, du Var, des Basses-Alpes, de Vaucluse et du Gard, par C.D.G., (De Gabrielli) Aix, Marseille, 1836.

“Manuel du Provençal : Nous sommes provençaux ! voyez le grand malheur ! c’est à cette circonstance fortuite de la naissance que nous sommes redevables d’avoir un beau ciel, des campagnes riantes, une imagination ardente, des passions vives, tout ce qui charme les sens, tout ce qui ravit l’esprit. Plût à Dieu que cet agrandissement par juxtaposition qui a fait qu’une province qui avait son individualité, est devenu simple élément hétérogène d’un tout auquel il est convenu de dire qu’on est fier d’appartenir, ne se fût pas opéré, et nous, provençaux, nous pourrions impunément aux avantages que nous possédons, à toutes les originalités qui nous distinguent, joindre celle qui nous sied si bien entre nous, l’originalité du langage. Mais la partie attractive de la population dont nous sommes maintenant membres obscurs et honteux, n’entend pas plus raillerie sur ce point que sur beaucoup d’autres. Elle veut, et cela avec l’inflexible énergie que se permettent les tyrans heureux, que nous soyons vêtus et coiffés comme elle ; que ses sentiments soient les nôtres, que nous pensions, que nous parlions comme il lui plaît. Ce n’est pas qu’au fond je lui conteste le droit de diriger les faits externes et internes de chaque individu placé dans sa sphère d’action ; il est évident qu’elle en a le droit puisqu’elle le fait et que toute dérogation aux règles qu’elle a établies est une rebellion coupable qui mérite répression. Moi donc, bon et pacifique citoyen, qui non seulement m’attache à suivre religieusement la ligne qui fut tracée, mais qui m’afflige sincèrement de voir les autres s’en écarter, je jette, et j’invite les gens sensés à faire comme moi, dans ce fleuve de civilisations qui entraîne, bon gré mal gré, toutes les petites nationalités qui se donnent les airs de vouloir vivre encore lorsque leur dernière heure a sonné, tout mon vieux bagage de province ; c’est dit, c’est décidé, il ne sortira plus de ma bouche un mot qui sente le terroir, je ne parlerai plus, je n’écrirai plus sans avoir lu au préalable, consulté ma grammaire, mon dictionnaire, mes synonymes. Je veux qu’on dise de moi que je suis français des pieds à la tête, que je le suis par l’esprit, par la langue ; par la langue surtout, entendez-le bien, c’est l’essentiel ; il y va de mon avenir, de l’avenir du pays, et je ne plaisante pas, je vous prie de m’en croire, je l’ai dit au sérieux. Quels sont ceux qui se poussent, qui arrivent aux emplois, qui règlent les destinées du pays, qui font son bonheur ; ceux qui parlent le plus, ceux qui parlent le mieux. En méditant sur cette corrélation intime qui existe entre le sort de soi et le sort des autres, au sujet de l’influence exercée par le langage, je me sens saisi d’une sainte vénération pour les grammairiens, pour les lexicographes, pour… Mais ne voilà-t-il pas que je suis mis à l’aise  par M…,  ma foi ce n’est point ma faute si je ne vous dis pas son nom. Il n’a mis sur le frontispice que ses trois initiales et je ne puis l’appeler que C.D.G. quel qu’il soit, je le prie de recevoir le tribut de ma juste gratitude, je suis enchanté de son manuel du provençal : il a eu l’art de faire à propos de notre idiome une excellente grammaire que les classiques les plus consommés liront avec plaisir à cause du tour nouveau et piquant qu’il a donné à ses observations ; il a eu ensuite la patience d’enregistrer par ordre alphabétique toutes les locutions que nous devons à notre éducation première et qui nous attirent les moqueries de nos intolérants compatriotes du nord. D’où il suit qu’on peut, en quelques jours et à peu de frais, à l’aide de son livre qui remplace avantageusement tous ceux qu’on aurait besoin de consulter, se nationaliser complètement fût-on provençal comme l’étaient il y a vingt ans les plus purs paysans de nos contrées”.

Ce texte ignoré d’Honnorat témoigne de l’extraordinaire retournement qui fait du petit paysan privé de français et luttant seul pour l’acquérir, à partir du vocabulaire d’Achard, le proclamateur solitaire et amer d’une nation dont la langue est l’emblème et la chair ”.

Extrait de René Merle, L’écriture du provençal de 1775 à 1840, inventaire du texte occitan, publié ou manuscrit, dans la zone culturelle provençale et ses franges, Béziers, C.I.D.O. 1990, 1030 p. Texte intégral et corrigé de la thèse soutenue en 1987.

 

Document 3 

“C’est une banalité aujourd’hui que de rappeler l’usage quasi général du provençal dans la population varoise des années 1840-1850.

Il n’en reste pas moins que l’historiographie contemporaine a pu, sinon ignorer ce fait majeur, à tout le moins le sous-estimer, jusqu’à ce que notre obstination (cf. en particulier les travaux de Philippe Gardy, Philippe Martel, René Merle) à évoquer ce fait finisse par faire mouche.

Particulièrement significative est, dans l’ensemble des travaux de recherche, l’absence de mention du témoignage de Duteil, ce journaliste républicain venu de Marseille se mettre au service de l’insurrection varoise, et auquel on offre le généralat :

“Je voulais bien faire mon devoir de citoyen et de soldat, écrit Camille Duteil dans un opuscule justificatif publié à chaud en Piémont où il s’est réfugié (Trois jours de généralat ou un épisode de la guerre civile dans le Var (décembre 1851), Savone, F.Rossi, 1852), mais je ne me souciais pas d’être chef dans le Var et voici pourquoi : d’abord je ne connaissais pas la langue provençale, et il faut parler aux hommes leur langage maternel quand on veut être bien compris”.

Duteil accepte, et on connaît la suite, qui ne sera pas glorieuse.

Rappeler l’oralité occitane des insurgés est donc rappeler une évidence, même si cette évidence a pu être grandement occultée par la suite.

On sait aussi, grâce aux travaux développés sur ce thème depuis une vingtaine d’années, combien l’aliénation linguistique laissait au français tout, ou presque tout, le champ de l’écriture et de la publication ”.

Extrait de René Merle, “ De Charles Dupont à Noël Blache, le récit impossible du témoin”,  Actes du colloque international Récit d’Occitanie, 20001, UMR TELEMME, MMSH  Aix en Provence.

 

Document 4

Passons sur les innombrables informations concernant les arrestations, les regroupements de prisonniers, les convois vers Marseille et Toulon, passons sur les nombreuses ventes de biens, manifestement en conséquence d’une répression impitoyable.  Signalons seulement cet abominable appel à la répression, en commentaire d’une décision du ministre des travaux publics : les cantonniers seront dorénavant nommés par le préfet. “ On applaudira vivement à cette mesure qui donne à l’administration les moyens de congédier sans entraves les cantonniers qui en très grand nombre ont pris dans le département des Basses-Alpes une part active à l’insurrection ” (15 janvier 1852) Et relevons ce terrible entrefilet daté du 26 février 1852, chronique locale de Digne, que nous donnons en totalité : “ Dans l’après-midi du 24, un détenu politique de la prison des passagers, s’étant approché de la fenêtre qui donnait sur le cours et ayant répondu par des propos et par des gestes insultants à la sentinelle qui lui enjoignait de se retirer, a été traversé par une balle qui l’a tué sur le coup. Cet homme est le nommé Nicolas Théodore, de Barcelonnette, plus connu sous le nom de Mi de Colette. Il était un des plus compromis dans le mouvement insurrectionnel qui a éclaté dans cette ville, non pas tant au point de vue politique, que pour les actes odieux dont il s’était personnellement rendu coupable. C’était un de ceux que la Commission départementale avait renvoyés devant les conseils de guerre pour tentative d’assassinat sur la personne de M. Marchal, garde général des eux et forêts à Barcelonnette. Il avait en outre proféré des menaces de mort contre un armurier qui avait porté un fusil à un gendarme, mis en joue le directeur de la poste aux lettres lors de l’envahissement de ses bureaux, enfoncé la porte du receveur particulier et pillé sa caisse. C’était un enfant des hospices, toujours entraîné par son caractère violent et qui avait déjà été condamné à l’emprisonnement pour outrages commis envers un prêtre, dans l’enceinte de l’église même ”.

 

Document 5

Damase Arbaud, Editorial, L’Ami de l’Ordre, Journal des Basses-Alpes, 10 juin 1852.

“ Il est une région dont les habitants ont toutes les bouderies, tous les caprices d’un enfant ; tout le libertinage, tous les vices d’un vieillard ; sceptiques en religion, en philosophie, en morale, en politique, il n’y a rien qu’ils ne tournent en dérision, rien qu’ils ne livrent au ridicule ; orgueilleux et fats ils laissent dire, ils disent au besoin eux-mêmes que leur pays est le centre du monde, le chef de l’univers, et, qui plus est, ils le croient ; présomptueux et amoureux de leur individualité, chacun, même le plus obscur, tâche de souffler la lumière des autres pour ne porter devant eux que son flambeau ; braves jusqu’à la témérité dans le succès, ils se découragent jusqu’à la panique au premier choc malheureux ; passionnés par la nouvelle seule, les gouvernements qu’ils se donnent cessent bientôt de leur convenir, non pas tant parce qu’ils sont mauvais que parce qu’ils durent trop. Ce pays est borné au nord par la butte Montmartre, au levant, par Vincennes et Charenton, au midi, par Clamart et Montrouge, et au couchant, par le Bois de Boulogne. On le nomme Paris !…

Eh bien ! C’est ce pays qui veut gouverner la France, que dis-je ? qui a la prétention d’être la France entière et qui exige impérieusement que chaque localité, modeste satellite, tourne gauchement autour de son soleil ; et parce que depuis soixante ans, grâce à quelques aventuriers audacieux, il a imposé au pays tous les gouvernements qu’il a plu à son caprice de créer ; il se révolte à l’idée que la majorité puisse jamais protester et refuser de se soumettre à la volonté omnipotente de sa minorité turbulente et frondeuse”.

 

Document 6

Damase Arbaud, “ Aux électeurs ”, L’Ami de l’Ordre, journal des Basses-Alpes, 26 février 1852.

“ Quand, il y a dix semaines, l’insurrection déroulait ses phalanges audacieuses au milieu de nos populations consternées, quand le pillage et l’assassinat dont on nous avait si longtemps menacés, pouvaient d’un moment à l’autre devenir une lamentable réalité, ou même avant que tous ces dangers n’éclatassent, si un homme était venu, qui vous eût dit : cette sanglante conspiration que de mauvais génies trament dans l’ombre, je la déjouerai par la promptitude de mon initiative ; ces sociétés secrètes qui vous enserrent dans leurs réseaux et qui menacent de vous étouffer, je les briserai par la vigueur de ma répression ; ce socialisme décevant qui trompe le peuple par le mirage de ses promesses fallacieuses, je le déconcerterai par la sagesse de mes résolutions ; cette date sinistre de 1852 qui flamboie sur la société comme l’inscription miraculeuse sur les murs de Balthazar, je la ferai évanouir par le prestige de mon nom. […] Or ceci n’est point une vaine hypothèse. Les lugubres journées de décembre ont dévoilé tous les périls que couraient vos personnes, vos familles, vos biens ; elles ont démontré aux esprits les plus prévenus que sans la vigoureuse résolution du Prince Louis-Napoléon, la société s’abîmait dans ce dégoûtant mardi-gras démagogique qu’avait prophétisé Proudhon ”.

Et donc, comme le danger demeure “ alors que la société craque encore de toutes parts ”, et pour conforter Louis-Napoléon dans sa restauration de l’Ordre, “ l’ordre enfin qui est le vrai, le seul moyen d’arriver à la liberté ”, il convient de voter pour Fortuné Fortoul (le frère du ministre), avocat à Digne, et d’en faire le représentant des Basses-Alpes au corps législatif.