Le Livre d’Or des commissions mixtes de la Drôme. Avant-propos

Nous poursuivons la documentation et la réflexion sur la mémoire de la résistance de 1851 par la publication de l’avant-propos du Livre d’or des victimes [drômoises] du coup d’État de 1851 et de la loi de sûreté générale de 1858, (Valence, 1883), que nous adresse notre ami et adhérent Jean-Michel Effantin, de Saint-Donat (Drôme).

Ce livre d’or présente “l’état général des individus sur lesquels il a été statué par la Commission supérieure du département de la Drôme, chargée de la répartition des indemnités accordées aux victimes du coup d’État de 1851 et de la loi de sûreté générale du 27 février 1858. (Article 5 de la Loi du 30 Juillet 1881)”.

Cette commission était présidée par Najean, préfet de la Drôme, assisté de Chabert, conseiller général, secrétaire ; Duvernet, secrétaire général, délégué du Préfet ; Goudey, adjoint au secrétaire de la Commission, “pour le travail des écritures”.

Elle était formée de trois membres nommés par les victimes du coup d’État (Chapus, instituteur communal, à Bourdeaux, victime du coup d’État ; Fayard, chevalier de la Légion d’honneur, maire de Chabeuil, président de la Commission départementale du Conseil général, victime du coup d’État ; Morin, adjoint au maire de Grane, victime du coup d’État) et de trois membres nommés par le préfet (Chabert, maire de Saint-Donat, membre du Conseil général ; Giraud, rentier à Saint-Jean-en-Royans, membre du Conseil général ; Perrier, maire de Crest, membre du Conseil général).

Cet état des victimes est donc précédé d’un avant-propos du député Noël Madier-Montjau (1814-1892), et d’un extrait des débats parlementaires (interventions de Clemenceau et de Madier-Montjau).

Ce Livre d’or, œuvre de mémoire que les républicains de la Drôme ont tenu à réaliser en 1883, et à laquelle ils appelaient les républicains des autres départements, est en fait demeuré solitaire, signe que, au-delà de la reconnaissance officielle apportée par la loi de réparation nationale de 1882, le souvenir concret de la répression, dans l’implacable et douloureuse énumération des victimes, était déjà pour beaucoup, d’une certaine façon, passé aux pertes et profits de l’histoire dans l’avènement de la nouvelle République, la division des républicains et les inévitables compromis de l’opportunisme.

Ce n’est sans doute pas un hasard si cette fulgurance de 1883, écho de l’Histoire d’un crime que Hugo publiait en 1877-1878, est présentée par Madier-Montjaud.

Celui que la Drôme s’était fidèlement donné pour député depuis 1874 avait 37 ans en 1851. Le pouvoir voyait en cet avocat de talent un ennemi majeur : défenseur des républicains persécutés (de Proudhon en mars 1849 aux accusés du complot dit de Lyon en 1851), il était devenu, depuis son élection annulée et sa réélection victorieuse comme député de Saône-et-Loire en 1850, une figure emblématique de la Montagne rouge. Et la haine portée à ce républicain de la veille était d’autant plus forte qu’il était issu d’une famille de grands notables méridionaux, protagonistes de l’ère nouvelle, de la Révolution à la Monarchie de Juillet (l’avocat rouge supprimera la particule : “Madier de Montjaud” que portèrent les siens, du Conseil des Cinq-Cents à la chambre de Louis-Philippe).

“Ce ferme et généreux cœur” (comme l’écrit V.Hugo) fut un membre actif du comité parisien de résistance au coup d’État, il paya de sa personne à la barricade de la rue Saint-Antoine et à Belleville. Traqué, porté sur la liste des députés expulsés du territoire français, il se réfugia en Belgique, comme tant d’autres. C’est lui qui au nom de tous les proscrits salue Hugo quittant Anvers pour Londres le 1er août 1852.

(voir le discours d’Hugo)

Comme Hugo, avec qui il demeura lié dans l’exil, il n’avait jamais douté de l’avènement de la République. Aussi milita-t-il pour elle à son retour en France, en particulier dans cette Drôme qui lui était presque natale (Si Madier-Montjau est né à Nîmes, où son père était magistrat, le berceau de la famille est sur la rive ardéchoise, face à la Drôme, à Bourg-Saint-Andéol qui honore la mémoire du grand républicain par une statue).

Dans ces dernières années 1860, Madier-Montjau est une figure de cette mouvance démocratique radicale “bourgeoise”, encore relativement tolérante aux idéaux du socialisme ouvrier, pour laquelle la remise en mémoire du sacrifice des insurgés de 1851 est une arme de combat contre l’Empire déclinant.

Il n’en va plus de même pour tous ses compagnons quand, l’Empire mis à bas, la vague conservatrice l’emporte, et que la frénésie anti-communarde renvoie toute insurrection aux enfers de l’Histoire.

Madier-Montjau est battu aux élections de 1871, où il se présentait sous les couleurs de l’Union républicaine d’extrême gauche, (où se mêlaient anciens Quarante-huitards et jeunes radicaux gambettistes).

Mais il est élu député de la Drôme, en 1874, et sans cesse réélu jusqu’à sa mort, en 1892. Dans cette complexe courant “radical” des années 1870-1880, alors que nombre de jeunes politiciens considèrent les “vieilles barbes” de 1848 (Louis Blanc en tête) comme des bavards prétentieux, dépassés et inutiles, Madier-Montjau impose le respect. Dirigeant du groupe de “la Gauche radicale”, il est un protagoniste actif du regroupement clémenciste de 1885, dans l’assaut contre Ferry et les opportunistes. La fidélité, “intransigeante” comme on disait à l’époque, que Madier-Montjaut voue aux grands épisodes révolutionnaires, et 1851 en est un majeur, n’est pas que rhétorique. Elle est pour lui un ferment de militantisme actif, assurant le lien entre trois générations de républicains, et garantissant la plus jeune contre les égarements opportunistes. C’est tout le sens de son compagnonnage avec Clemenceau.

Mais il n’est pas besoin d’être spécialiste de l’histoire du mouvement républicain pour comprendre ces pages magnifiques que Madier-Montjau jette à la face des conservateurs, salisseurs d’idéaux, éternels justificateurs des répressions “nécessaires”… Elles n’ont rien perdu de leur vigueur, et comment, en les lisant, ne pas penser à d’autres périodes, postérieures, de notre histoire nationale…

 

René MERLE

 

 

Liberté ! Égalité ! Fraternité !

LIVRE D’OR DES VICTIMES DU COUP D’ÉTAT de 1851

ET DE LA LOI DE SÛRETÉ GÉNÉRALE DE 1858

Relevé exact des Registres de la Commission mixte du département de la Drôme, précédé d’un avant-propos de M.Madier-Montjau, Député de la Drôme

Par Louis GOUDEY, secrétaire de la Commission départementale

Première édition

Valence, Imprimerie et Lithographie A.Teyssier et Cie, 1883.

 

 

AVANT-PROPOS.

 

Les anciens faisaient la Justice boiteuse. De nos jours ils l’auraient faite paralytique ou cul-de-jatte. Depuis un demi-siècle, en effet, nous avons vu les crimes politiques se succéder avec une sorte de régularité monstrueuse et les coupables rester impunis, les uns après les autres.

En 1830, Paris fut ensanglanté par les auteurs des ordonnances de Juillet ; des listes de proscription avaient été dressées, dont la défaite des conspirateurs empêcha seule l’effet ; l’industrie et le commerce furent bouleversés par une crise profonde, Charles X en fut quitte pour fuir à l’étranger et ses ministres responsables, solennellement jugés, pompeusement condamnés, virent promptement annuler par une clémence scandaleuse, les condamnations, relativement dérisoires, qui les avaient frappés.

Dix-huit ans après M. Guizot et ses collègues, plus coupables que M. de Polignac, car ils n’étaient pas imbus de son fanatisme monarchique et ils étaient issus d’une révolution populaire, ne furent pas même poursuivis, pour avoir, par leur opiniâtre infatuation et leur mépris du droit, forcé le peuple à descendre encore dans la rue et à faire une nouvelle révolution.

De tels précédents sont féconds. On put le voir en 1851, lorsque une poignée de bandits, “Un tas d’hommes perdus de dettes et de crimes”, mitraillant la Constitution nationale et les bons citoyens qui la défendirent, fondèrent dans la boue et le sang ce sinistre établissement qui s’est appelé le Second Empire.

Si jamais forfait fut abominable et sans excuse, assurément ce fut celui-là. Le parjure et l’hypocrisie le préparèrent ; le guet-apens et le massacre le firent victorieux ; la persécution et la corruption le firent prendre racine.

Cependant qu’avons-nous vu ?

La postérité ne le croira pas sans peine. Non-seulement, cette fois, au jour tardif de leur renversement, les criminels n’ont pas été châtiés, même recherchés, même inquiétés, mais ils ont pu, librement accuser, calomnier magistralement leurs vainqueurs de la veille et leurs victimes d’autrefois ; réclamer, comme leur dû, des compensations de leurs positions perdues ou conserver aussi paisiblement qu’effrontément ces positions conquises par le crime et sauvegardées pendant toute la durée de l’orgie impériale par toutes les complicités et par toutes les bassesses. Pendant que les princesses de la famille impériale réclamaient à la France, avec des cris d’orfraie, ce qu’elles n’avaient pas pu, de leur opulence usurpée, emporter dans leurs malles, les mitrailleurs des boulevards, les membres des tribunaux de sang trouvaient des sièges dans les assemblées politiques de la République et jusque dans les conseils de son Gouvernement.

Les choses peuvent-elles rester ainsi ?

Sans prétendre, avec Joseph de Maistre, que si grand est le besoin social et moral de justice que la grâce du coupable ne peut être achetée que par le sang rédempteur de l’innocent, on a, certes, le droit de répéter, après le peuple, qu’il faut que justice soit faite ; que tout acte volontairement nuisible, s’il n’est pas reconnu pour l’œuvre de la folie, doit être justiciable de la loi pénale ; que, sans cela, bientôt le bien et le mal seront absolument confondus ; que les consciences, d’abord énervées, mourront, après avoir langui et s’être affaissées et que les sociétés humaines sans boussole, comme un navire désemparé court au naufrage à la merci des flots, iront à la ruine et au chaos au gré des passions les plus viles, des appétits les plus grossiers et les plus brutaux.

Cependant comment revenir sur les décrets du Temps, qui, en usant les souvenirs, en emportant jour par jour les accusés et les témoins, rend peu à peu impossible le travail de la justice humaine ? Que faire contre les prescriptions légales que la lâche tolérance des gouvernants, complices plus ou moins volontaires de magistrats prévaricateurs, a systématiquement laissé courir et arriver à terme ?

Rien, aujourd’hui ! Nous le reconnaissons avec douleur, après avoir cent fois, en temps utile, protesté avec véhémence contre cette impunité inouïe, surtout contre cette désertion sans pareille du droit par ses champions officiels. Mais il est une forme de la justice contre laquelle il n’est pas de prescription, une puissance qui ne laisse pas s’éteindre les souvenirs, car elle a pour tâche, au contraire, de sauver de l’oubli le mal et le bien. Nous parlons – on l’a compris – de l’histoire. À elle incombe le châtiment des grands coupables, la revanche des bons, opprimés. À elle le soin de réhabiliter ceux-ci, au besoin, et de les venger. Elle fait, au front des meurtriers, revivre chaque tache du sang versé par eux, comme reparaissait sur la clef enchantée de l’un des contes avec lesquels on berça notre jeunesse, le sang qui l’avait souillée une fois ; comme reparaissait, ineffaçable, celui de Duncan assassiné sur la main de Lady Macbeth.

C’est sur cette Euménide que les éditeurs du fragment, qu’on va lire, du sinistre mémorial du Deux-Décembre, ont compté. En publiant les noms des victimes de cette époque funeste, dans la Drôme, et les noms de ceux qui les vouèrent au malheur et à la mort, ils ont voulu conserver et préparer pour elle, dans leur région, des matériaux.

Ce livre d’or des proscrits de la Drôme sera, tant qu’il en subsistera un feuillet, la condamnation de leurs persécuteurs.

À l’heure où nous sommes, – après plus de vingt ans écoulés ! – on ne sait même pas encore ni quelle fut l’étendue du crime napoléonien, ni quelle en fat la noirceur. Les ignobles plaisantins gagés de Louis Bonaparte, les abominables chantres de sa gloire avaient mis tous leurs soins, en même temps qu’ils s’efforçaient de ridiculiser ou de déshonorer ses victimes, à en réduire le nombre à des proportions microscopiques ; à peine quelques “perturbateurs incorrigibles”, avaient-ils été jetés en exil ou en captivité, ne pouvant être mis à la raison ; à peine quelques “gredins” avaient-ils été, par-ci par-là, traités selon leurs mérites. Beaucoup de gens firent semblant de le croire. Quelques-uns, plus naïfs, avaient fini par le penser de bonne foi.

Quel cri de fureur lorsque, aux clartés de la loi réparatrice de 1882, la lumière s’est faite ! Quelle rage contre ceux qui avaient voté cette loi et contre ces cupides, ces indignes indemnitaires, qui en profitaient !

Les misérables ! … Ils ne se bornaient pas à encaisser ? Pour encaisser, ils se faisaient voir ! Et ce n’était plus de quelques coquins que se composait le troupeau mené par les Morny et Cie à l’abattoir ou envoyé par eux à Lambessa et à Cayenne, quarante mille citoyens, de tout rang, de tout âge, de toute la France, des enfants et des femmes, avaient pu, non sans sérieuse apparence de droit, réclamer une réparation des hautes œuvres du “Prince-Président ! ” et après que les innombrables dossiers avaient été passés au double crible des Commissions départementales et de la Commission supérieure de classement, plus de vingt mille de ces réclamants, blanchis dans la misère, orphelins sans ressources, veuves affamées, recevaient officiellement leur certificat de martyrs authentiques du 2 Décembre et du Tibère qui le fit !

Au spectacle de ce lugubre défilé, tous ceux des “honnêtes gens” à qui un reste de honte n’a pas fermé la bouche, ont vomi des injures.

Leurs injures, comme leurs cris de fureur, comme tout ce qui est venu de ce cloaque, passeront pour aller à l’égout. Resteront les chiffres et les noms dont nos amis mettent aujourd’hui une partie sous les yeux de tous, amis et ennemis ; chiffres et noms qui indigneront ceux-là, qui ne pourront pas être niés par ceux-ci.

Ce sera le châtiment des proscripteurs de n’être pas oubliés. Ce sera l’honneur des victimes de n’avoir pas été, elles, oubliées par eux. Ce sera le profit de l’histoire de retenir et de faire savoir dans quelles communes, dans quelles familles mutilées elle pourra et l’on pourra aller chercher de plus amples renseignements, demander et obtenir des détails sur tout ce qui fut fait d’odieux – au milieu du XIXe siècle ! – pour payer les dettes de celui-ci, pour cacher les vols ou les faux de celui-là, pour donner des bottes à un grand nombre, pour assurer dans la France abaissée et énervée par la servitude, le long triomphe des aventuriers, des financiers véreux et des filles. Disons aussi des prêtres.

Ah ! si l’exemple que donnent des patriotes de la Drôme est suivi par tous les autres départements marqués en Décembre 51 de la croix noire, si le Var, la Nièvre, le Rhône, les Basses-Alpes, les Bouches-du-Rhône, et l’Ardèche, et combien d’autres encore ! publient chacun leur liste et mettent ainsi les chercheurs dévoués et loyaux sur la piste des horreurs dont, à peine, on sait une faible partie, la juste vengeance sera presque proportionnée au crime ; car, seuls, ceux qui ont vu passer sous leurs yeux les légions des dossiers de Décembre, qui ont pu lire ces sombres memento où sont rappelés les raffinements de la persécution, ses perpétuels renouveaux d’exil, d’internement, de changement de résidence, de comparution devant les policiers de Bonaparte, oui, ceux-là qui ont pu voir ces ruines amoncelées pendant vingt ans sur des ruines, ces acharnements de la haine et de la peur, ceux-là seuls, à cette heure encore, savent ce qu’il y eut de méchanceté, de cruauté et de lâcheté dans la horde du filou sanguinaire de 1851.

Quand tout le monde le saura, un autre gain – espérons-le ! – aura été obtenu. Ceux qui, en 1851, courbèrent sans résistance la tête sous le joug infâme, ceux qui ne s’indignèrent pas ou qui s’indignèrent à peine, parce qu’on ne touchait pas à eux, ceux qui, les bras croisés et regardant en bas, laissèrent faire, au lieu d’agir en citoyens et en justes, sentant peser sur eux, quelque peu lourde à leur cœur, une partie de la responsabilité des maux affreux qu’ils n’essayèrent pas même de conjurer, éprouveront quelques regrets, sinon quelques remords de leur inertie passée, et la trace s’en trouvera dans l’éducation civique qu’ils donneront à leurs enfants, pour l’honneur et le bonheur de la France.

C’est le vœu de celui qui, ayant vu les jours de honte et de douleur, souhaite, de toute son âme, qu’ils ne se renouvellent pas pour les générations qui lui survivront.

 

A. MADIER-MONTJAU AÎNÉ,

Député de la Drôme.

 

 

CHAMBRE DES DÉPUTÉS

 

 

Discussion des projet et proposition de loi relatifs aux victimes du coup d’État du 2 décembre 1851 et de la loi de sûreté générale du 27 février 1858.

 

(Extrait du Journal Officiel du 21 juillet 1882)

 

 

 

M. CLEMENCEAU. – J’ai demandé la parole pour approuver la motion de M. Jolibois, mais en même temps pour protester de la façon la plus énergique contre l’odieux outrage qui vient d’être adressé à des hommes qui ont lutté, qui ont supporté les dernières souffrances pour la République et pour la patrie.

Oui, vous vous êtes emparés du pouvoir par la violence ; oui, vous avez fait un coup de force contre une assemblée ! Vous avez renversé la République, vous avez violé la Constitution que vous aviez juré de maintenir.

Les meilleurs citoyens, les défenseurs de la loi ont dû prendre le chemin de l’exil ; vous les avez frappés dans leurs familles, dans leurs biens, vous en avez réduit quelques-uns à la dernière misère, aux extrémités de la faim ; et parce qu’il s’est trouvé parmi eux des malheureux assez écrasés, assez humiliés pour n’entendre plus que la voix de leurs femmes et de leurs enfants leur demandant du pain ; parce que des proscrits réduits au désespoir ont été abaissés par vous jusqu’à demander du pain aux proscripteurs, vous essayez, quand l’heure de la réparation est venue, de leur jeter l’outrage et la honte,

Je dis que l’outrage retombe sur vous et que la honte est pour votre parti.

Eh bien, moi, qui ai vu mon père frappé par vous au 2 décembre, il n’est pas sur ces listes ; il ne demande rien. Moi qui ai essayé, pour ma part, de continuer la lutte, où la génération de 1848 avait succombé, je salue ces hommes que vous insultez, je leur tends la main, je les relève, et je ne me souviens plus à cette heure que des services qu’ils ont rendus à la France et à la République.

 

M. MADIER DE MONTJAU. – Messieurs, si je n’avais pas l’honneur d’être l’un des proscrits do l’empire, je n’aurais pas laissé à mon honorable ami M. Clemenceau, celui de monter le premier à cette tribune pour y faire entendre la protestation que vous avez tous applaudie.

Au nom de la génération à laquelle j’appartiens, je le remercie du fond du cœur, et je le remercie au nom de tous les membres républicains de cette Assemblée, au nom de la France entière de l’avoir fait, avec cet accent passionné, avec cette émotion profonde dont vous avez tous senti vibrer en vous l’écho. Ce m’est un garant sûr de ce que vaut la génération qui nous a succédé, et une certitude que, si jamais elle se trouvait dans la situation où nous fûmes, elle ferait ce que nous fîmes.

Clemenceau a eu raison ! Non ! il n’est pas permis de venir ici, en présence du souvenir des actes que vous connaissez aussi bien et mieux que nous, il n’est pas permis de venir, le sourire aux lèvres, demander l’inscription au Journal officiel des noms des victimes de décembre, comme pour dire que cette inscription sera pour elles le prélude de la honte ; que lorsque, grâce à elle, on pourra fouiller dans le passé de ces malheureux, interroger leur vie, on ne trouvera sous ces noms, livrés à l’investigation publique, que des renégats aplatis devant l’empire, ou des coquins fatalement voués au mépris ! Non, cela n’est pas permis !

Aussi, ai-je besoin de répéter, après M. Clemenceau, après tous les républicains de l’Assemblée qui, en l’applaudissant, ont dit comme lui, que nous nous joignons à M. Jolibois pour que la publication qu’il a demandée soit faite.

Et nous n’avons qu’un regret, – entendez-moi bien ! – c’est que cette histoire de la proscription ne soit pas complétée, qu’elle ne puisse pas être fouillée comme il faudrait, qu’à côté des noms qui seront publiés, on ne puisse pas trouver l’histoire détaillée de chacune des victimes, ces lettres lamentables, déchirantes, qui vous remueraient vous mêmes si vous les lisiez, dans lesquelles des malheureux, coupables du seul crime d’avoir aimé la République et la Loi et de les avoir défendues, racontent comment une fois, deux fois, trois fois et jusqu’à quatre, ils ont été ressaisis parce que vous appelez, de ce côté, la justice de l’empire ! internés, emprisonnés, déportés, ruinés, torturés ! comment ils vu leurs femmes mourir de désespoir, leurs enfants de faim, dans l’exil ou pendant la captivité des maris et des pères

Ah ! si vous aviez lu, vu tout cela, comme l’ont vu, lu, pendant des mois entiers, les membres de la commission supérieure de classement, vous-mêmes, qui avez provoqué ce triste débat, vous ne seriez pas monté, je le répète, le sourire aux lèvres à cette tribune, et bien moins encore auriez-vous essayé d’y faire, pour vous et au nom de quelques-uns de vos collègues, une tentative de réhabilitation de ce qui ne pourra jamais être réhabilité devant la conscience des honnêtes gens : le parjure flagrant et le guet-apens sanglant !

Venez ou ne venez pas à la République ; comme il vous plaira ! elle se passera de vous si vous ne venez pas à elle. Mais ne revenez plus jamais à la tribune nationale, – aujourd’hui que vous n’avez plus le pouvoir d’imposer silence à la vérité, – ne revenez plus tenter la glorification, pas même la réhabilitation de ce qui, commencé dans le sang de Décembre, continué par la trahison de Metz, a fini dans le sang de Sedan !

Je demande au nom de tous mes collègues de la gauche, au nom de tous les républicains, qu’on ajoute à la liste, dont M. Jolibois a réclamé la publication, celle de tous les membres des commissions mixtes.

 

Noël Madier-Montjau