La chambrée : foyer républicain

article publié dans verdon, numéro 5 spécial 1851, été 2001

 

La chambrée : foyer républicain

 

par Frédéric Négrel

 

La chambretto, ou chambrée, en français, est un des caractères particuliers de la sociabilité provençale. Elle est un espace propre au village urbanisé, celui où les habitants de la commune rurale sont fortement groupés dans une agglomération où cohabitent souvent tous les éléments sociaux que l’on retrouve dans les villes. C’est dans la chambrée que chaque soir ou presque, pour boire du vin, jouer aux cartes ou aux dés, discuter travail ou politique, les travailleurs de la terre retrouvent gens d’échoppe ou d’atelier, ouvriers de petites fabriques, et bourgeois de la commune. Car la chambrée regroupe les hommes par delà les conditions sociales. Elles se constituent par des affinités suivant bien souvent les classes d’âge.[1]

Cet article ne réécrira pas l’approche ethnographique réalisée par Lucienne Roubin[2], ni le processus historique suivi par les chambrées durant la première moitié du XIX° siècle analysé par Maurice Agulhon[3]. Il tentera simplement de présenter les fonctions politiques qu’elles ont pu jouer durant la Seconde République et qui les ont conduites à devenir le lieu central de la résistance villageoise de Décembre. Et pour ce faire, il s’appuiera essentiellement sur l’exemple des Pays du Verdon.

La Seconde République correspond à l’âge d’or des chambrées. Dans le Var, d’après les enquêtes préfectorales[4] de 1836, 1842, 1846 et 1849, leur nombre ne cesse de croître. Interdites par la répression césariste dès le 12 décembre 1851, elles ne réapparaissent qu’en nombre limité sous l’empire libéral.

En 1850, on compte un millier de chambrées dans le seul département du Var. Certes, leur densité est moins élevée dans les pays du Verdon où l’on continue à fréquenter le café ou l’auberge. Mais il y en a tout de même 17 à Aups, 12 à Barjols, 9 à Tavernes, 5 à Bauduen, 3 à Moissac… Elles comptent officiellement chacune peu de membres, car les sociétés de plus de 20 personnes sont soumises à déclaration et surtout à des droits sur les boissons auxquels elles préfèrent bien évidemment ne pas être assujetties. Mais au total, c’est généralement près de la moitié des hommes adultes du village qui appartiennent à l’une ou l’autre chambrée.

Les noms de ces sociétés peuvent être très innocents : les Pompiers à La Verdière, les Nègres et les Intimes à Aups, les Vieux et les Sans-soucis à Baudinard, les Jeunes Gens aux Salles, les Bossus à Bauduen… Mais elles savent aussi afficher leurs convictions sur la vie sociale (la Concorde d’Artignosc, la Fraternité de Barjols), noms pouvant provenir de traditions maçonnes, tradition évidente pour la chambrée des Amis réunis de Baudinard, appelée aussi chambrée du Niveau. Ces dénominations relèvent bien de la tradition, car l’activité maçonne est alors dans le creux de la vague, particulièrement dans notre région où les loges de Moustiers, Barjols et Aups ont disparu et n’ont pas encore été remplacées. Mais, à l’épreuve des événements, ces noms prennent des options politiques bien plus claires. Ainsi elles peuvent adopter le nom d’un groupe politique : les Montagnards à Barjols et La Verdière, les Coucourdiers à Montmeyan (du nom des sociétés du parti démocratique en Provence en 1830) ou encore proclamer leur détermination politique : les Escaraïré à Aups, les Descaladaïré à Régusse. Et lorsqu’elles ne se sont pas choisi de nom particulièrement marqué, on les désigne simplement en les qualifiant de « rouge ».

L’onomastique n’est pas le seul champ politique investi par les chambrées provençales. Avec les lois sur les clubs et les réunions politiques de 1848 et 1849 qui restreignent considérablement les libertés publiques, les chambrées deviennent le cadre naturel de leur exercice. Elles le paieront au prix fort.

Le club de la Sannerie de Manosque avait essaimé dans tout le sud des Basses-Alpes des clubs politiques républicains dès mars 1848. Ces clubs de village, contrairement à leur parrain, ne pourront pas résister à la répression. Repoussés vers les chambrées, les républicains bas-alpins y trouvent un lieu beaucoup plus difficile à surveiller pour les agents de la préfecture. Elles deviennent le point de rencontre entre les villageois et les émissaires venus porter l’idée républicaine depuis les centres. Fin 1848, ce sont les chambrées de Riez, Allemagne, Valensole, Gréoux, Moustiers qui reçoivent Châteauneuf, l’ancien préfet de Digne, venu présenter le programme montagnard et la République sociale[5]. A partir de février 1849, Louis Langomazino[6], tropézien et ouvrier licencié de l’arsenal de Toulon, est envoyé de Marseille pour diffuser les idées politiques du journal La Voix du Peuple. Il tissera son réseau bas-alpin par ces mêmes chambrées.

La mise en place de ce réseau s’accompagne de la création des sociétés secrètes de la Nouvelle Montagne, véritable parti républicain clandestin auquel les démocrates sont contraints du fait des lois liberticides. Si la Nouvelle Montagne a très souvent son siège dans une chambrée, elle ne doit cependant pas être entièrement confondue avec elle. D’abord, parce que son recrutement occulte est bien plus large que les 20 membres d’une seule chambrée : c’est fréquemment la majorité des jeunes hommes du village[7] qui a prêté serment de « lutter contre la tyrannie tant politique et religieuse, et de faire la propagande pour la République démocratique et sociale. »[8] Ensuite parce que s’il peut arriver que son développement soit dû aux vicissitudes de la chambrée, il est aussi possible qu’il en soit indépendant, ce que j’ai pu démontrer pour Artignosc.[9]

Langomazino et Châteauneuf n’ont pas eu de contact direct avec la partie varoise du Verdon. Mais les villageois bas-alpins qu’ils ont conquis à la République sociale vont se charger de faire passer le message sur la rive gauche. Leur démarche étant moins structurée, ils utilisent plus fréquemment les attaches familiales ou les romérages que les chambrées pour diffuser la Nouvelle Montagne. Ces relations de voisinage sont certainement prépondérantes dans la conquête républicaine du Haut-Var. Mais elles ne sont pas exclusives. Car ce territoire est également prospecté par les républicains des centres varois. Qu’ils viennent de Draguignan ou de Toulon, ces émissaires de la Démocratie frappent naturellement aux portes des chambrées. Physiquement bien sûr, mais aussi intellectuellement.

La grande figure de ces missionnaires est Pierre Arambide, véritable commis voyageur en politique. Depuis décembre 1849, il parcourt le département depuis Toulon. Il visite ainsi les chambrées de Bauduen au début 1850. D’autres émissaires viennent de Draguignan : le tailleur Joseph Hauteville, qui doit être venu chez les Descaladaïres de Régusse début 1850, ou encore le taillandier Vassal reçu à la Concorde d’Artignosc, toujours durant la même période. Pourquoi ce début 1850 est-il si fourni en voyageurs politiques ? C’est que nous sommes en campagne électorale pour une élection législative partielle destinée à remplacer à la Chambre Alexandre Ledru-Rollin et Fulcran Suchet, députés montagnards du Var déchus pour avoir tenté de s’opposer le 13 juin 1849 à un premier viol de la Constitution.[10] Et physiquement c’est bien dans les chambrées que l’on rencontre les ruraux. C’est donc là que doivent se faire les campagnes électorales.

Mais la chambrée est aussi un point de contact intellectuel. Comme l’avait fait Langomazino dans les Basses-Alpes pour la Voix du Peuple, Arambide sillonne le Var pour placer des abonnements au Démocrate du Var, le journal montagnard toulonnais[11]. Les listes retrouvées sur lui par la police lors de ses arrestations[12] n’indiquent pas un franc succès. Le prix de l’abonnement, 36 francs, soit presque un mois de salaire, est prohibitif pour des paysans. Mais ce n’est pas auprès des individus qu’Arambide tente de placer des abonnements, mais auprès des chambrées. La chambrée est en effet le lieu où, outre boire et jouer, on peut s’informer. Le journal est souvent lu à haute voix, ce qui permet à l’illettré d’y accéder, puis il est traduit pour ceux qui ne saisissent pas le français, et il est enfin commenté collectivement.

Les préfets du Var, comme ceux des Basses-Alpes, ont parfaitement saisi l’enjeu que les chambrées pouvaient représenter dans l’entreprise de conquête des masses rurales par la Démocratie. Le préfet Haussman en particulier fit des chambrées les victimes privilégiées de la politique anti-républicaine qu’il mena dans le Var. D’après la loi sur les clubs, et la lecture qu’en fait Haussmann, les chambrées doivent être non politiques et non publiques. Or, si on lit le journal à haute voix, on fait de la politique, et si l’on reçoit un étranger (Arambide, par exemple), la chambrée devient publique. De plus le local de la chambrée (l’arrière-salle d’une auberge, l’appartement d’un particulier) reçoit désormais la symbolique républicaine, démocratique, socialiste : on y suspend des portraits de Ledru-Rollin, Raspail, Barbès, Félix Pyat, on y affiche des almanachs montagnards reproduisant l’Indépendance ou la Liberté, on y déploie des drapeaux rouges. Tout cela est bien suffisant pour permettre à l’autorité de dissoudre ces foyers politiques. Du 19 juin 1850 au 16 avril 1851, ce sont 54 chambrées varoises qui sont ainsi fermées[13] (chiffre non exhaustif, car certaines ont été victimes de cette mesure bien avant et d’autres le seront après). Souvent, elles se reconstituent assez vite, changeant de local, de nom et de président, ce qui quelquefois conduit d’ailleurs à une nouvelle dissolution.

 

Le préfet Hausmann

S’il est touché, le réseau républicain est néanmoins toujours debout. Il puisera même dans ces attaques une motivation supplémentaire pour rétablir la légalité lorsque le moment sera venu. Ce moment arrive avec la nouvelle du 2 décembre. Une des premières initiatives prises par les résistants de Décembre est de réouvrir la chambrée fermée quelques mois plus tôt par le « petit coup d’Etat local » du préfet[14].

Si la diffusion des mots d’ordre de résistance emprunte naturellement le réseau des sociétés secrètes de la Nouvelle Montagne, c’est souvent dans le local d’une chambrée, celle que l’on sait « rouge » que les émissaires venus des villages voisins joignent les responsables montagnards. Car la chambrée rouge est aussi ces jours-là le quartier général de la résistance. C’est là que l’on lit les dépêches interceptées, que l’on discute des résolutions à prendre, que l’on se partage les tâches, que l’on établit une permanence au village pendant que la masse marche vers Digne ou Draguignan. Durant ces quelques journées, le parti républicain peut enfin retrouver le grand jour. Et c’est dans une chambrée qu’il s’affiche. Cela est l’expression du légalisme qui préside à la résistance. La mairie, après avoir été débarrassée des complices du coup d’Etat, est reprise en main par de véritables républicains : des conseillers municipaux élus ou réinstallés lorsque la répression avait frappé la commune. A la mairie le pouvoir institutionnel rétabli, personnifié par les élus. Mais à la chambrée le pouvoir populaire agissant, résistant, celui du Peuple assemblé.

La Seconde République et sa fin tragique ont certainement accéléré la transformation des chambrées provençales vers ce qui deviendra des cercles sous la Troisième République. La répression menée par le parti de l’Ordre dès avant Décembre les a fait passer d’une sociabilité regroupant une classe d’âge ou représentant une communauté villageoise, à une sociabilité basée sur les options politiques. De la chambrée des Jeunes ou des Anciens, on est passé à la chambrée des Rouges ou des Blancs. Peut-être cette mutation était-elle en germe dans cette forme même de sociabilité et dans cet espace régional particulier. Il n’en demeure pas moins que le glissement réalisé est un des révélateurs du passage de l’archaïsme à la modernité politique. Passage précoce d’une société agissant et pensant en communauté à une société où les individus s’agrègent à d’autres sur des choix autonomes.

 

 

                                                                        Frédéric Négrel

 

 

Frédéric Négrel enseigne l’Histoire et la Géographie au Collège Henri Nans à Aups. Il milite au sein de l’Association 1851-2001, dont il est le responsable Internet. (www.1851-2001.fr.st) Il vient de publier Clandestinité et réseau républicain dans le Haut-Var. La société secrète montagnarde d’Artignosc (1849-1851), Association 1851-2001, Les Mées, 2001.



[1]  « La chambrée est typique d’une société où le lien constitué par les liens de parenté est moins important que les regroupements horizontaux par classes d’âge, ou encore que la solidarité globale de la commune. » (Agulhon Maurice, Histoire vagabonde, tome 1, Gallimard, 1988, page 18

[2]  Roubin Lucienne, Chambrettes des Provençaux, Plon, 1968

[3] Agulhon Maurice, Pénitents et francs-maçons de l’ancienne Provence, Fayard, 1968, et La République au village, Plon, 1970

[4]  Archives départementales du Var 4 M 13 et  8 M 16

[5] Vigier Philippe, La Seconde République dans la région alpine, PUF, 1963

[6] au sujet de ce personnage hors du commun, lire Lecoeur Dominique, Louis Langomazino ou le triomphe de la vérité, mémoire, Université de Montpellier III, et « Du socialisme ouvrier à la République des paysans : l’itinéraire de Louis Langomazino », in Provence 1851, une insurrection pour la République, Association 1851-2001, Les Mées, 2000, pages 82-90

[7]  Margadant Ted W., French peasants in revolt. The insurrection of 1851, Princeton, 1979

[8] sur ces sociétés secrètes, lire Négrel Frédéric, Clandestinité et réseau républicain dans le Haut-Var. La société secrète montagnarde d’Artignosc (1849-1851), mémoire de maîtrise, direction Jean-Marie Guillon, Université de Provence, Aix en Provence, 2000, publié par l’Association 1851-2001, Les Mées, 2001

[9] ibidem

[10]  L’article 5 du préambule disait : « La République française respecte les nationalités étrangères et n’emploie jamais la force contre la liberté d’aucun peuple » Le Président Bonaparte, en envoyant les troupes françaises contre la jeune République romaine, avait ainsi manqué à son serment une première fois.

[11] Agulhon Maurice, « La diffusion d’un journal montagnard : Le Démocrate du Var sous la Deuxième République », in Provence Historique, tome X, 1960

[12]  AD Var 4 M 16-2

[13]  AD Var 4 M-17, disponible sur www.1851-2001.fr.st/documents/sommaire.htm

[14]  Agulhon Maurice, 1848 ou l’apprentissage de la République, Seuil, Points Histoire 108, 1973, page 194