Quelques souvenirs de décembre 1851 dans Le Progrès du Var (1869)

article mis en ligne le 31 mai 2017

Quelques souvenirs de décembre 1851

dans Le Progrès du Var (1869)

 

nota : la transcription respecte l’orthographe utilisée à la publication

 

 

La Marianne de Cuers

 

Le Progrès du Var, 7 novembre 1869

 

Les lignes qu’on va lire font suite à un premier article que le Progrès du Var a déjà publié.

Nous nous sommes occupé, si le lecteur s’en souvient, longuement et beaucoup plus qu’elle ne le mérite en réalité, de la madone dont la position domine Cuers comme un paratonnerre domine une maison, avec cette différence pourtant que celui-ci est d’une utilité incontestable, tandis que l’autre…

Nous nous proposons aujourd’hui un sujet plus digne : nous décrirons la déesse de la Liberté, cette statue en plâtre dont la taille svelte s’élançait du milieu de notre carrefour central.

Notre localité est parcourue en tous sens par plusieurs grandes artères dont le point de départ est unique ; ce point est la place St-Pierre, où s’élevait la fontaine. Le cœur du pays, le centre de la circulation est là. Si jamais Cuers s’appelle Paris l’Haussmann de l’avenir bâtira en cet endroit propice une magnifique caserne dont les projectiles pourront facilement balayer les insurgés dans les rues.

On ne sait si notre premier magistrat a l’intention d’Haussmaniser notre ville, mais toujours est-il qu’on a découvert chez lui une étrange maladie, plus terrible que la trychine[1], c’est la manie d’élever des fontaines. Bientôt Cuers se changera en marécages et l’autorité, qui barbote déjà, portera des plumes.

Peut-être M. Aprille se propose-t-il, dans un cas d’émeute, de faire arroser les mécontents par un peloton de pompiers, à seule fin de les refroidir sans les tuer ! Ah ! on ne saura jamais le nombre d’araignées qui bâtissent leurs toiles sous les plafonds municipaux !

Il y a quelques années, on a pu voir dans une cour appartenant au baron Oran les restes d’une fontaine brisée, à moitié ensevelis et couverts par des plâtras. Une conque marine des plus achevées gisait là dans un coin ignoré et c’est cette conque qui servait de piédestal à la statue de 1848. Aujourd’hui, ces fragments précieux ont disparu, et avec eux les derniers vestiges de la liberté. Le temps a balayé ces restes sans effacer pourtant le souvenir qui leur est attaché. Mais qui pense aux anciens maires de Cuers ? Où sont les maires d’autan? Qui s’occupe de MM. Barallier, Dolonnes et Béguin ? Dans un an qui parlera de M. Aprille ? — Aujourd’hui on promène son écharpe au grand ahurissement des sots, à la queue d’une procession ; demain, la foule indifférente vous classe dans les antédiluviens de Cuvier !

D’après les renseignements que nous avons pris avec soin, voici quelle était la disposition de la fontaine qui nous occupe. D’un bassin vaste et circulaire, où clapotait une eau abondante et limpide, surgissaient d’élégantes feuilles d’acanthes artistement ciselées. Au centre de ce bouquet de feuilles semblables à ces feuilles de nénuphar que le printemps fait pousser et surnager dans-nos rivières, on avait dressé une sorte d’autel octogonal qui servait de support, de base à la statue. Celle-ci, la figure sereine, le front découvert et le regard sévère, tenait d’une main une couronne civique, de l’autre, un drapeau tricolore, le drapeau de Lafayette.

L’attitude de celle vierge de la liberté était si imposante qu’instinctivement les passants baissaient les yeux. Elle était là, au centre du peuple comme un témoin muet, comme un juge. Les magistrats tremblaient devant elle et se sentaient autrement dominés qu’ils ne le sont maintenant par la pagode indienne du sommet de Cuers. Elle résumait la religion du peuple, l’autorité du peuple, je dirai même qu’elle était le peuple !

Un jour, jour néfaste, des pantalons rouges furent signalés à l’horizon. Des hommes armés, qu’on n’appelait pas, s’abattirent sur notre pays libre comme les oiseaux de mauvais augure. La démocratie n’étant pas de force pour engager une lutte sérieuse, s’enfuit devant les agents de Pastoureau, — Rodilardus[2]. Une immense razia fut opérée sur tous les démocrates qui n’eurent pas le temps de s’esquiver. Les rues furent balayées; et, une main impie osa se lever sur la tête auguste de la statue Majestueuse et fière, son regard fascinateur fit reculer un moment l’exécuteur de cette mission infâme et liberticide.

La hache hésita trois fois. A la quatrième, l’auguste liberté était décapitée. Ses bras, ses insignes, tout son corps tombait en poussière. C’est ainsi que 1851 fit son entrée à Cuers. Depuis j’appris que ce n’est pas à Cuers seulement qu’on a anéanti la liberté !

Que voit-on maintenant à cette même place ? un autre monument bien différent du premier, dont la signification est aussi nulle que l’architecture. L’intelligence des autorités de l’époque qui, parait-il, ressemblait à celle des autorités d’aujourd’hui, fit dresser une colonne droite et bête, surmontée d’une boule ronde et bête aussi. Ah ! le peuple est loin d’être fier en regardant cette colonne ! Si ce mât de Cocagne signifie quelque chose, il ne peut faire allusion qu’à certains artistes forains qui nous promettaient monts et merveilles en 1851 et dans la suite nous ont volé notre argent ! Ah ! rendez-nous notre statue qui nous était, si chère, notre statue qui faisait l’admiration des passants ! Abattez ce colossal cure-dent dont le défaut de sens, la raideur et l’immobilité représente si bien l’attitude du second empire dans la voie du progrès ! Pourquoi ces poissons rouges ? Chacun d’eux symbolise-t-il une des libertés dont nous jouissons ?

 

Voir Paul Cresp, « La Marianne de Cuers », Bulletin de l’Association 1851-2001, 18, octobre/novembre 2001

 

 

 

La tombe du brigadier Lambert

 

Le Progrès du Var, 15 septembre 1869

 

Cuers. — Nous recevons la lettre suivante :

« Monsieur le Rédacteur,

« Je venais de rendre les derniers devoirs à un ami, quand une tombe placée en évidence et comme à dessein sur la principale avenue du cimetière frappa mes regards. Je m’avançais pour mieux voir ; et ayant écarté des mains les ronces, les rosiers sauvages et les plantes pariétaires qui serpentaient en tous sens sur le marbre noirci par le temps, j’apperçus cette date néfaste : 1851.

« Était-ce la dernière demeure d’un malheureux insurgé victime de la répression armée ?

« Est-ce encore un vaincu, me dis-je ?

« Non ! c’était bien une victime de l’insurrection, mais elle était tombée dans un autre camp.

« Ces mots écrits sur la pierre tumulaire en lettres majuscules me jetèrent dans une profonde stupéfaction, à laquelle succéda bientôt une indignation non moins profonde :

Ci-git le brigadier

Lambert,

assassiné par les insurgés,

1851.

« Comment ! assassiné. Le mot est bien gros et je pourrais ajouter bien insolent. S’il était logique encore ? mais il est loin de l’être.

« En effet, du moment où le malheureux qui tombe dans les rangs des vainqueurs est assassiné, pourquoi ne le dirait-on pas aussi bien de l’insurgé qui meurt sous les balles des soldats ? Et dès lors Baudin a été assassiné. Quels sont ses assassins ?…

« Laissez-donc ces souvenirs douloureux. Le peuple gronde assez sans que vous l’agaciez. Pour un brigadier tué, combien n’avez-vous pas dressé d’holocaustes. Vous avez enlevé au sein de leur famille 417 citoyens vigoureux et dans la force de l’âge, dont la plupart sont morts sur les rivages empoisonnés de Cayenne ou dans les casemates malsaines du fort Lamalgue. Vous voyez donc que notre martyrologe est plus complet que le vôtre. Encore une fois biffez ce mot qui n’a ni logique, ni sens commun. Soyez vainqueurs, je le veux bien, mais n’insultez pas les vaincus ! »

 

 

Voir Charles Galfré, « Cuers, un village dans la tempête du coup d’État », Bulletin de l’Académie du Var, 2001, pp. 229-233

 

 

 

Hommage à Auguste Carvin[3]

 

Le Progrès du Var, 24 octobre 1869

 

La Seyne. — Pourquoi faut-il qu’après avoir gardé quelque temps le silence sur nos affaires communales, le Progrès du Var ait à ouvrir de nouveau ses colonnes aux correspondances de La Seyne pour y enregistrer un article de nécrologie ?

Tel est pourtant le sujet de ces lignes, motivées par la perte cruelle que la démocratie vient de faire en la personne de l’un de ses membres les plus dévoués : M. Carvin.

Depuis longtemps déjà ce regrettable dénoûment était prévu, car le pauvre Carvin était atteint depuis plus de quinze ans d’une maladie qu’il avait contractée dans les casemates insalubres du fort Lamalgue où, en 1851-52 il avait été jeté en compagnie de tant d’autres victimes du coup d’Etat, pour avoir voulu s’opposer à la violation de la Constitution républicaine.

Aucun de ceux qui vivent encore et qui, à cette époque de sombre deuil pour la France et de désolation pour les familles, ont été les pensionnaires du département de la guerre à Toulon, n’a pu oublier cette sympathique figure, cet homme excellent que des haines anonymes n’avaient pas craint de livrer aux fureurs d’un pouvoir usurpateur.

Mercredi une foule nombreuse accompagnait à sa dernière demeure le digne citoyen qui, pendant une existence de 57 années, n’a pas failli un seul instant à ses principes démocratique, à l’homme qui, durant un demi-siècle n’a cessé de consacrer à la cause qu’il avait adoptée tout ce qu’il avait de force et d’énergie et au service de laquelle il sacrifiait tous ses intérêts.

Carvin était surtout dévoué au bien de sa commune.

Sorti du fort Lamalgue après une détention prolongée, il fut de là transporté en Algérie et versé dans les pénitentiers pour y être occupé aux défrichements entrepris par le gouvernement militaire. Il eut sous les yeux ce triste spectacle d’une armée formée en carré pour assister au débarquement des malheureux français qu’une commission mixte avait condamnés arbitrairement à la déportation parce qu’ils avaient trop bien accompli leur devoir.

Nous tairons la manière dont furent reçus les premiers transportés du Var en Algérie.

Les portes se fermaient sur leur passage, car on les avait représentés aux populations comme des barbares capables des plus noirs forfaits.

Ces fiers prisonniers qui avaient pris la défense du droit, étaient reçus à leur arrivée en Algérie par des régiments d’artillerie, de cavalerie et d’infanterie et conduits dans l’intérieur du pays pour être mis à la disposition des officiers disciplinaires, en attendant leur classement et l’indication de leur destination définitive toujours fixée dans les endroits les plus insalubres de la région.

Beaucoup sont morts de chagrin, d’autres sont devenus fous en pensant à leur famille, mais le plus grand nombre succombait aux atteintes de la fièvre[4]. Pour quelques-uns, en petit nombre auxquels il a été permis de revoir leur pays, les suites des souffrances endurées n’ont jamais cessé de se faire sentir. Carvin était de ceux-là. Sa nature impressionnable fut si vivement affectée par l’absence de la famille, par le spectacle des souffrances subies à ses côtés et par le climat de l’Algérie, que les médecins militaires jugèrent nécessaire de le renvoyer en France afin qu’il pût y rétablir sa santé fortement compromise.

Hélas ! une fois en France, il ne put profiter longtemps de la permission temporaire que lui avait accordé le conseil militaire de santé et après un incident survenu entre lui et l’un des membres de l’autorité locale — devant les conséquences d’une dénonciation qui pouvait lui devenir fatale, Carvin dût s’expatrier de nouveau. Grâce au concours de quelques amis dévoués, il parvint à gagner l’Italie. Cela se passait, en 1855 — il y a 14 ans. Si l’on n’était pas parvenu à soustraire ce brave citoyen aux poursuites nouvelles dont il était l’objet, il y a 14 ans qu’il serait mort, peut-être.

Enfin, après dix ans de misère, Carvin put profiter de l’amnistie et rentrer dans son pays natal. Mais, hélas, toujours souffrant, il devait, par degrés, descendre dans la tombe qui vient de se refermer sur lui.

Jusqu’à ses derniers moments, il a tenu à confesser sa foi politique et, par testament, il lègue 100 fr. à Garibaldi, 100 fr. à la veuve de Cabet, 500 fr. à son ouvrier horloger et les outils de sa profession, etc.

En adressant notre dernier adieu à Carvin, souhaitons que son exemple soit suivi par la jeune génération de La Seyne !

 

 

On trouvera Auguste Carvin dans plusieurs études de René Merle, dont :

« Décembre 1851 : Toulon, La Seyne, sociétés secrètes ? », dans René Merle, L’insurrection varoise de 1851 contre le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, Gausse, 2013, pp. 83-107

« Décembre 1851 à La Seyne (Var) », Bulletin de l’Association 1851-2001, 18, octobre/novembre 2001

« Des élections de 1850 au coup d’État du 2 décembre 1851 : les Républicains de Toulon et de sa proche région », Bulletin de la Société des Amis du Vieux Toulon et de sa région, 128, septembre 2006

 


[1] La trichine est le parasite transmettant la trichinose (ou trichinellose), en particulier à la viande sanglier.

[2] Nom d’un chat des Fables de La Fontaine, repris de Rabelais. Littéralement : rongeur de lard.

[3] Auguste Carvin, horloger, « Est assurément l’un des démagogues les plus dangereux et des plus exaltés de Toulon. A convoqué le 4 décembre les ouvriers du port de Toulon à la société dite Littéraire dont il était le président. Dans la nuit du 6 décembre il disait publiquement : « nous avons à nous venger » ». (Procès-verbal de la commission mixte du Var, A.N., BB/30/398). Condamné à la déportation en Algérie.

[4] Voir Frédéric Negrel, « Morts pour la République », Bulletin de l’Association 1851, 24, juillet 2003