Les agents de la République

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Clandestinité et réseau républicain dans le Haut-Var. La société secrète montagnarde d’Artignosc (1849-1851)

par Frédéric Négrel

 

deuxième partie

 

 

Les agents de la République

 

 

 

 La « descente de la politique vers les masses »[1] suit plusieurs voies pour atteindre Artignosc. Les événements des villages et bourgs voisins, les émissaires du patronage démocratique, les journaux républicains, les élections, mais aussi les contacts plus directs avec les Républicains des centres et entre Républicains ruraux, sont autant de vecteurs de la politique moderne vers l’enclave artignoscaise.

 

 

2.1 La zone de fréquentation des Artignoscais

 

 

Malgré l’isolement, les déplacements d’Artignoscais vers les bourgs voisins paraissent assez nombreux. Ils y vont vendre leur grain et leurs brebis et s’approvisionner pour leurs besoins familiaux et en matières premières pour les artisans. Pour les rejoindre, ils doivent traverser d’autres villages plus modestes : Moissac , pour se rendre à Aups  ; Montmeyan , puis Tavernes , le chef lieu du canton, pour aller à Barjols ; Montagnac  ou Sainte-Croix  pour rejoindre Riez . Ils empruntent alors rapidement des itinéraires beaucoup plus fréquentés, en particulier la route départementale n°5 (Barjols-Tavernes-Montmeyan vers Quinson ), sur lesquels ils doivent rencontrer des Bas-Alpins sur le chemin de Marseille , comme en attestent les (nombreux) procès-verbaux de la police du roulage dressés à leur encontre.

 

 

Certains de nos villageois entretiennent des « relations d’affaires » dans des bourgs ou des villes encore plus éloignés : le cordonnier Léon Jouvenel va ainsi acheter son cuir à Cotignac ; le tisserand Victor Dauphin a des créanciers à Montferrat  et à Draguignan . Mais le courrier même, qu’il soit commercial, administratif ou politique…, a quelques difficultés à rallier Artignosc qui dépend du bureau de poste d’Aups . Les lettres adressées à Tavernes , le chef-lieu de canton, mettent ainsi 4 jours pour parvenir à leurs destinataires, devant transiter par Régusse , Aups, Draguignan, Brignoles  et Barjols .[2]

 

 

2.2 Les événements

 

 

Nos villageois font très peu parler d’eux pendant la Seconde République.

 

Nous avons du mal à saisir la manière dont ils ont accueilli la nouvelle de Février. Ils n’ont visiblement pas planté d’arbre de la Liberté, comme on l’a fait à Riez  ou chez leurs voisins de Baudinard .

 

Ils ne se sont pas plus manifestés contre les droits réunis ou l’impôt des 45 centimes. Ce qui est peu étonnant, car ces troubles ont été rares dans le Sud-Est. Pourtant, en octobre 1848, de graves incidents ont eu lieu à ce sujet à Oraison . L’armée a du intervenir.[3] Et les Artignoscais ont certainement eu connaissance dans le détail de ces événements puisque l’un d’entre eux, Jean-Baptiste Constans, dit Surian, est depuis plusieurs années cafetier dans ce gros village des Basses-Alpes. Et nous verrons plus loin qu’il jouera un rôle déclencheur dans l’apparition de la société secrète d’Artignosc…

 

Draguignan  avait été le théâtre, le 6 septembre 1848, d’une manifestation plus modeste contre l’impôt sur les boissons.[4] Parmi les quatre individus arrêtés, outre Hauteville et Cartier, leaders ouvriers, on remarque Charles Bertrand, un cafetier dont la belle-famille est artignoscaise.[5]

 

 

En fait, si les événements sont rares, ou de peu d’envergure à Artignosc, ils sont nombreux et exemplaires dans son environnement proche. Les Artignoscais ont obligatoirement reçu ces informations : précision des revendications sociales et politiques, détails des faits et répression. Autant d’éléments qui n’ont pu que contribuer à l’élaboration de leur conscience politique.

 

 

Outre Oraison , la région a connu ces manifestations qui, tout en prenant des formes de type ancien (la population entière du village, hommes et femmes mêlés, s’oppose à l’ancien seigneur ou au bourgeois qui lui a succédé), commencent à esquisser des prolongements politiques modernes.

 

Ce sont les cas de Baudinard  et de Montmeyan , bien connus grâce à Maurice Agulhon[6] pour qui ils illustrent ce cheminement qui fait que « Les révolutions aboutissent à créer, dans l’esprit et dans la vie des gens, des amalgames originaux dans lesquels se combinent idées nouvelles et comportements archaïques »[7]. Rappelons-les brièvement.

 

A Montmeyan , le 1er mars 1848, la totalité des villageois (bourgeois et curé compris) se rendent en cortège à la propriété Layet (un notaire aupsois ) pour récupérer à l’usage de la communauté la forêt déjà partiellement transformée en verger. On abat le mur de clôture et l’on arrache les plantations. Le procureur général vient d’Aix en personne pour calmer ces esprits qui assimilaient République à République des Petits. Le souvenir de cette journée, et des amendes qui suivent, reste dans l’esprit des Montmeyannais jusqu’en 1851, quand sonne l’heure de la revanche : les condamnés de 48 vont récupérer leurs 300 francs d’amende chez le représentant de Layet.

 

Le procureur général n’a que le temps de se rendre à Baudinard  où, le 11 mars, la population désarme le garde du duc de Sabran pour s’emparer des bois que l’ancien seigneur avait soustrait à l’usage. On veut récupérer les droits de parcours et d’affouage. La commune était d’ailleurs en procès à ce sujet depuis plusieurs années. Là encore, le souci de récupérer les bois ne quitte pas l’esprit des paysans de Baudinard. C’est ce qui motive leur engagement de 1851. Le résultat politique immédiat est que Baudinard devient un bastion électoral rouge pour toute la Seconde République. L’archétype du village unanime choisi par Maurice Agulhon.

 

 

Comment Artignosc, si proche, aux traits si communs et aux préoccupations aussi vives sur la forêt, n’aurait pas été sensible aux actions de ses voisins ?

 

D’autant plus sensible que, dans ce domaine des revendications forestières, les Artignoscais n’ont pas pu ignorer la réussite de La Verdière [8], gros village un peu plus éloigné (16 km) mais en rapport étroit avec Montmeyan . Là, la communauté obtient de la République le défrichement et le partage des bois communaux de Malassauque. Un tel partage sera un des axes de l’engagement politique des Républicains d’Artignosc. Les paysans de La Verdière peuvent ainsi agrandir considérablement leurs exploitations dont certaines devaient jusqu’alors être assez modestes. Conquête si précieuse, que le soir du 2 août 1850, une émeute est provoquée par la rumeur de l’arrestation imminente de Louis Burles, gros paysan, poète et alors socialiste utopique, à qui l’on attribue le défrichement. Deux cents habitants du village vont en cortège jusqu’à la bastide de Burles, au Rouve Gros, s’opposer à son éventuelle arrestation. Celui-ci les ayant rassurés (et fait percer quelques tonneaux par ses valets), le cortège regagne le village et prend une tournure plus politique. On se rend sur la place pour injurier et réclamer la destitution de l’adjoint qui fait alors fonction de maire et pour acclamer Burles. On entonne l’inévitable Marseillaise, le Chant de Malassauque et le Chant des Vignerons, hymne montagnard :

 

 

« Bons, bons vignerons, aux prochaines élections,

 

bons campagnards, votons pour les Montagnards,

 

 

 

bons villageois, votez pour la Montagne,

 

c’est là l’espoir du pauvre vigneron.

 

Car avec elle, bonnes gens des campagnes,

 

disparaîtront les impôts des boissons

 

(refrain)

 

 

 

Les Montagnards sont pour tous la lumière

 

qui dissipa l’affreuse pauvreté.

 

Car si les uns n’ont pas le nécessaire,

 

c’est que les autres oublient l’adversité.

 

(refrain)… »

 

 

Le maire et le juge de paix y verront un complot socialiste sous l’influence des Basses-Alpes, Gréoux  et Manosque  en particulier. C’est au cours de cet été 1850 que la société secrète de La Verdière  fait le plus grand nombre d’affiliations, effectivement conduites par des Bas-Alpins.

 

Si les paysans de La Verdière  ont obtenu le défrichement et ont réussi à le sauvegarder, pourquoi Artignosc ne pourrait pas les imiter ?

 

 

Mais la région d’Artignosc est aussi le théâtre de manifestations aux contours politiques encore plus clairs.

 

A Barjols , le 16 janvier 1849, jour de la St Marcel, 4 à 500 rouges, dont un grand nombre des localités environnantes, défilent à travers la ville au chant de la Marseillaise. Louis Mealy, délégué du club de la Montagne, marchait en tête du cortège, vêtu d’un manteau rouge, ses compagnons ayant revêtu des vestes à collet rouge. « Aucun désordre, aucun cri séditieux n’a signalé ce rassemblement. Le nommé Mealy a répondu que 300 émissaires auraient quitté Paris en même temps que lui pour travailler aux élections dans le sens de la République rouge. » (rapport de gendarmerie). Louis Mealy, que les gendarmes ont pris pour un Parisien, était en fait un émissaire des Républicains toulonnais . Originaire de l’Ardèche, sachant assez bien lire et écrire, il a alors 25 ans et se dit commis en librairie. Il sera condamné à Brignoles pour colportage d’écrits politiques. Pour la police, il deviendra un des principaux organisateurs de la société secrète à Toulon où il est arrêté en novembre 1850. On lui prête même la fusion toulonnaise entre la Jeune et la Vieille Montagne. Lors de la répression de 1852, il se dit cuisinier : avant 1848, il travaille à la cantine des chantiers du chemin de fer Marseille -Avignon , puis participe à la guerre en Italie avec les patriotes. Il est ensuite cuisinier dans la marine française, vite chassé, et à partir du printemps 1850, il vit de la vente des journaux toulonnais  et parisiens[9]. Il était l’un des gérants du Restaurant des Sociétaires, lieu de ralliement des démocrates et des socialistes de Toulon.[10]

 

Peut-être quelques Artignoscais ont-ils participé à cette démonstration dans ce gros bourg industriel où « la majorité de la population est socialiste et très exaltée. »[11] ? Quoi qu’il en soit, leurs fréquents déplacements à Barjols  leur ont permis d’avoir la relation de la manifestation, mais aussi d’accéder aux nombreuses brochures socialistes que Mealy recevait de Paris et qu’il diffusait dans le département.

 

 

La République sociale, les Artignoscais en avaient déjà entendu parler par leurs relations de Riez . En mai 1848, Chateauneuf, commissaire de la République à Digne , battu aux élections, parcourt les Basses-Alpes et rencontre un gros succès public, particulièrement dans les chambrées de Riez, en exposant ses principes. Réforme de l’impôt et création d’une banque hypothécaire les ont peut-être séduits.

 

 

« Après les journées de Juin, dans les régions où se pratique l’émigration parisienne, chaque village a ses prisonniers ou ses victimes lors des combats… Il n’est pas douteux que cette semence a contribué à ancrer l’idéologie de gauche, et, surtout, à détacher les populations de la République modérée. » Ce que constate Alain Corbin pour le Limousin, ne s’est pas directement produit pour Artignosc dont aucun habitant ne semble s’être trouvé à Marseille  lors des émeutes. Mais, une fois encore, ils ont dû en avoir des relations par l’intermédiaire de leurs voisins. Ainsi, Marius et Auguste Isnard, dits les Mignons, des savetiers des Salles , sont lors de ces journées établis comme cabaretiers à la Belle de Mai. Ou bien encore le maçon Joseph Latil qui vient travailler en 1849 à Baudinard  chez un autochtone parti exercer la médecine à Marseille : Hyacinthe Monges.

 

Si ces relations peuvent être tardives (nous ignorons les dates où les Mignons et Latil gagnent le Haut-Var), le déploiement de force qui a accompagné la répression du Juin marseillais  a été immédiatement visible depuis Artignosc : les 870 militaires qui quittent Draguignan  le 27 juin 1848 pour Valensole  via Aups  afin de couper la route aux fuyards ont dû quelque peu influer sur les considérations que nos villageois pouvaient porter sur la République modérée.

 

De plus, certains Montagnards artignoscais ont des liens avec Marseille  : César Jean a un cousin germain marseillais , fabricant de casquettes, Dominique Bonagli ; Antoine Pellegrin et Jean-Baptiste Bagarry Chevalier ont en nourrice des enfants marseillais .[12]

 

 

2.3 Les élections à Artignosc

 

 

 

La méthode adoptée pour le premier scrutin au suffrage universel masculin a eu quelques difficultés à mobiliser les Artignoscais. Ils ne sont en effet que 64% (89 votants sur 139 inscrits) à s’exprimer lors des élections à l’Assemblée Constituante de 1848 alors que la participation varoise est à 90%. C’est très certainement l’éloignement du bureau de vote qui provoque cette, relative, désaffection. Tavernes  est à trois bonnes heures de marche et la demande d’ouvrir une deuxième section de vote dans le canton a été rejetée par le préfet.[13]

 

Nous ne connaissons malheureusement pas les résultats du scrutin pour le canton. Mais la liste d’émargement nous apprend que parmi les 89 votants artignoscais se trouvent 32 futurs affiliés à la société secrète alors que 43 étaient inscrits soit une participation de 74% sensiblement supérieure à celle de l’ensemble de la population du village.

 

 

L’élection municipale de juillet 1848 connaît bien entendu une meilleure participation avec 102 votants. Bien que le procès-verbal ne porte pas le nombre d’inscrits, on peut la placer à 73% si l’on reprend les 139 inscrits de l’élection d’avril à la Constituante. Cette fois-ci, nous ne disposons pas de liste d’émargement pour mesurer la participation des futurs affiliés.

 

Pour en évaluer les résultats, il convient auparavant de revenir sur ce qu’avaient été les élections municipales censitaires à Artignosc. La liste électorale municipale comptait en 1846 quarante-deux électeurs, soit 3,3 fois moins que le nombre d’inscrits de 1848. La loi de 1831 n’avait pas instauré à Artignosc, à la population pourtant faible, le « quasi suffrage universel masculin » décrit par Christine Guionnet[14]. Ces électeurs censitaires municipaux de 1846 figurent pour des contributions s’échelonnant de 148 francs pour le plus imposé à 17 francs pour le dernier inscrit. Ces faibles cens expliquent qu’Artignosc n’ait jamais eu d’électeur législatif et que des quatre Artignoscais électeurs cantonaux en 1833, on n’en trouve plus que deux en 1843, et un seul en 1846. Parmi ces 42 électeurs municipaux, on ne trouve que deux futurs Montagnards, soit 4,7%, alors qu’ils représenteront 36,7% du corps électoral de 1848. Ce conseil municipal élu en 1846 contient une majorité de ceux qui se rangeront quelques années plus tard dans le parti de l’Ordre : il y a là Victor Armelin, futur maire, Jean Baptiste Constans dit Jeansac, Antoine Grambois, Joseph Jean dit Gondran, et le futur juge de paix du canton, le maire Jean Baptiste Isidore Constans, tous importants propriétaires à l’échelle de la commune. Mais on trouve aussi dans ce conseil municipal de 1846 un de nos futurs Montagnards : Jean-Paul Quinson, dont le père Antoine était maire sous l’Empire. Ses propriétés sont bien plus modestes que celles des autres conseillers municipaux, il figure d’ailleurs parmi les cens les moins élevés des listes électorales et toujours parmi les moins bien élus, bien qu’il le soit depuis 1831 sans interruption.

 

Les résultats de juillet 1848 vont profondément renouveler le conseil. Seuls 3 des conseillers de 1846 sont réélus : Victor Armelin, Benoît Bourjac et Jean Baptiste Constans Jeansac. Etienne Louis Escolle, le plus gros propriétaire du village et forain, retrouve par le suffrage universel le siège que le suffrage censitaire lui avait enlevé en 1846. Avec ces 3 « blancs », les Artignoscais ont envoyé à la mairie 5 « rouges »[15], dont deux sont les mieux élus. Ces futurs Montagnards sont de conditions très diverses et joueront un rôle variable par la suite : Esprit Jean, le mieux élu de tous, est un bastidan prospère, alors que François Séraphin Sappe n’a que quelques hectares de terre médiocre et que Joseph Constans dit Mourron ne possède rien en propre. Quant à Louis Pellegrin et César Jean, artisans sans fortune, ils seront les leaders du parti clandestin.

 

Bien placés aux élections municipales, les Républicains artignoscais n’ont pourtant pas pris le pouvoir au village. C’est qu’à Artignosc le parti n’existe pas encore : Armelin est élu maire par 8 voix contre 2 à Bourjac, et Mourron devient adjoint par 8 voix contre 1 à César Jean. La République n’est pas vraiment encore en scène à Artignosc alors que dans nombre de villages voisins elle s’affiche déjà : Baudinard , Aiguines , Les Salles , se sont donnés des maires que les préfets verront bientôt en rouge (mais qui seront assez discrets en Décembre…). Montmeyan , Régusse , Barjols , Salernes , et la plupart des communes des cantons bas-alpins de Manosque , Moustiers  et Valensole  n’ont, elles, pas besoin des préfets pour annoncer la couleur… Joseph Victor Armelin est un des rares maires « blancs » de la région, comme ceux d’Aups  et de Tavernes .

 

 

Nous n’avons que peu d’informations sur les élections au Conseil général et au Conseil d’arrondissement qui suivirent. Pas de résultats, ni de participation exploitables pour Artignosc, tout juste connaît-on le conseiller d’arrondissement élu (Hilarion Garcin, greffier de la justice de paix de Barjols ) et les résultats globaux des cantonales remportées par un avoué de Brignoles , précédemment conseiller d’arrondissement en 1842, Auguste Hubert Napoléon Véyan, devant le notaire et gros propriétaire aupsois  Victor Layet. Le scrutin a été assez serré puisque Véyan avec 299 voix ne devance Layet que de 40 voix, celui-ci étant suivi de fort près, à 3 voix, par Célestin Gariel, le notaire et maire rouge de Régusse .

 

 

 

Pour l’élection présidentielle du 10 décembre 1848, les Artignoscais votent désormais à Régusse  où a été instituée une section de vote regroupant Régusse, Artignosc et Moissac .[16] Nous ne connaissons pas le taux de participation des Artignoscais à cette élection, ni même celui de l’ensemble du bureau. Mais au vu du nombre d’inscrits de ce même bureau en 1849, la participation semble faible : 204 votants à la présidentielle pour 486 inscrits en 1849, soit 41%.[17]

 

Les électeurs de la section de Régusse  placèrent Cavaignac largement en tête (65%), Bonaparte ne recueillant que 29% et Ledru-Rollin moins de 5%. Ce bureau de vote fut donc plus modéré que l’ensemble de l’électorat varois qui donna plus de 17% à Ledru-Rollin et moins de 57% à Cavaignac. C’est que le parrainage démocratique, ou d’autres formes de diffusion de l’idée républicaine, n’ont pas encore atteint le canton de Tavernes qui dans son ensemble donne une majorité à Bonaparte. Car là où les centres urbains ont quelque influence, Ledru-Rollin réalise des scores bien plus importants : 68% à Barjols , près de 63% à Ginasservis , 76% à St Julien , 59% dans le canton de Riez , ces trois derniers en liaison avec le club de la Sannerie de Manosque , et jusqu’à 95% à Baudinard , lié au club du Jeu de Paume de Draguignan .

 

 

Nous possédons des indications plus précises sur les élections législatives de mai 1849. Quatre candidats de la liste démocratique arrivent largement en tête dans la section de vote de Régusse  : Clavier, qui représente l’arrondissement sur la liste, recueille 192 voix sur 227 votants, Ledru-Rollin 187, Arnaud 184 et Conte 180, soit 79% pour ce dernier. Mais les trois autres candidats sont distancés : les Toulonnais  Fulcran Suchet et Debeney ne totalisent que 87 et 72 voix, et Jean-Baptiste Mouttet, le paysan dracénois , 87. La région a-t-elle été influencée par la liste soutenue un temps par le journal marseillais  la Voix du Peuple ? Albin Thourel, qui dispute à Suchet la prééminence du parti dans le Var[18], est en effet très bien placé dans le canton de Barjols  où il arrive en 4° position, mais il ne recueille que 3 voix dans la section de Régusse. Ce n’est donc pas Marseille  (ou Digne  où Longomazino a commencé sa mission) qui influence Régussois , Moissacais  et Artignoscais. Une bonne partie des voix républicaines se sont portées plus simplement sur les ténors de la liste « bleue » : Elzéard Ortolan (112), Augustin Alleman (122), et surtout Jules Philibert (137), élu à la Constituante, riche bourgeois aupsois  ancien soutien à Cavaignac[19]. Aux plus rouges des rouges, ou du moins à ceux qui pouvaient apparaître comme tels, c’est à dire les prolétaires Debeney et Mouttet et le maire de Toulon  Suchet, une centaine (la majorité) des électeurs républicains de la section de Régusse ont préféré des Républicains plus modérés, malgré l’appel que Célestin Gariel, le notaire et maire de Régusse, avait lancé pour la liste démocrate-socialiste. Préventions inexistantes chez leurs voisins de Baudinard  qui votent quasi unanimement pour la totalité de la liste démocratique (116 à 121 voix sur 132 inscrits).

 

Comment situer nos Artignoscais ? Sont-ils de la majorité républicaine locale qui a mêlé rouges et bleus, ou bien de la (grosse) minorité ayant choisi l’intégralité de la liste démocratique ? Tout ce que nous savons c’est qu’ils sont peu nombreux à se déplacer pour voter. Seuls 29 émargent la liste électorale, soit une participation de 23%. Parmi eux, une majorité de futurs affiliés, puisqu’ils sont 15 à venir à Régusse  sur les 40 alors inscrits, soit une participation de 37%, certes supérieure à celle de l’ensemble mais encore bien en deçà des élections à la Constituante de l’année précédente.

 

Qui sont-donc ces 15 Républicains ? Constituent-ils un groupe particulier du parti artignoscais ? Treize ont déjà participé à l’élection à la Constituante (les deux nouveaux votants n’étaient pas inscrits en 1848). Ce groupe ne comporte qu’une petite majorité d’agriculteurs (8 sur 15) et par conséquent les artisans y sont sur-représentés (7 sur 15, soit 46 % contre 23 % dans la totalité de la future société). Y figure également une bonne part de signants (11 sur 15, soit 73 % contre 36 %).

 

Ce sont donc surtout des artisans, mieux instruits, qui participent à ce scrutin de 1849. Et contrairement à ce que l’on pourrait attendre, ce n’est pas ce groupe qui fournira particulièrement les adhésions les plus précoces au parti clandestin.

 

 

Le 10 mars 1850, une législative partielle a lieu dans le Var pour remplacer Ledru-Rollin et Fulcran Suchet, bannis après la journée du 13 juin 1849 contre l’expédition de Rome. Les démocrates Clavier, maire de Brignoles , et Pierre Suchet, frère cadet de Fulcran, sont opposés aux candidats du parti de l’Ordre, Siméon et le marquis de Louis de Clappiers.

 

De nouveau, les Artignoscais doivent voter à Régusse , avec Moissac . Leur participation est légèrement supérieure à celle de 1849 (27%, soit 34 votants), mais nous ne connaissons pas cette fois-ci l’identité des électeurs ayant effectué le déplacement. Du reste, la participation de l’ensemble de la section de vote reste bien modeste : 40% seulement contre 59% sur l’ensemble du département.

 

Cette section donne un large avantage aux candidats démocrates qui obtiennent 142 et 139 voix, contre 52 et 51 à leurs concurrents conservateurs, alors que les sections de vote alentours ont donné des résultats bien plus serrés, tout comme le département dans son entier où Siméon est élu devant Clavier.[20]

 

 

Les résultats des différents scrutins[21] nous montrent une évolution linéaire de l’électorat artignoscais (ou du moins de celui de sa section de vote) : du vote conservateur de l’été 1848 (cantonale et arrondissement), on passe au vote républicain modéré de la présidentielle de décembre 1848, puis au vote mitigé bleu/rouge de mai 1849, et enfin au vote franchement républicain de mars 1850.

 

Mais sa participation reste toujours assez restreinte, peu d’Artignoscais font le déplacement de Régusse pour l’exercice de la souveraineté nationale. Quelle est leur réaction lorsque celle-ci est amputée le 31 mai 1850 ?

 

 

2.4 La loi du 31 mai

 

 

Dessin de Charles Vernier publié dans Le Charivari

A Artignosc 14 électeurs perdent leur droit de vote du fait de l’application de la loi. Ce qui ne représente qu’une réduction de 10% du corps électoral. Soit une diminution bien minime au regard de celles effectuées dans les communes voisines. Les bourgs à activité industrielle sont évidemment les plus touchés : -43% à Aups , -32% à Barjols , -43% à Salernes . Mais les bourgs plus modestes et les petits villages voient eux aussi leurs listes électorales considérablement amputées : -26% à Aiguines , -24% à Baudinard , -26% à Bauduen , -28% à La Verdière , -23% aux Salles , -39% à Montmeyan , -18% à Régusse , -24% à Tavernes , -50% à Villecroze[22] . Seul Moissac  n’opère aucun changement sur sa liste.

 

Ce faible remaniement artignoscais provient certainement de la structure de la population de la commune : ici pas d’ouvriers de l’industrie ou de l’agriculture changeant de domicile au gré des embauches, peu de mariages extra-cantonaux, peu de condamnations[23] aussi, du fait de l’éloignement des forces de l’ordre.

 

Pourtant la commission municipale chargée de remodeler la liste ne semble pas avoir été manipulée par les Républicains. Elle est composée de trois « blancs ». Malgré les interrogations du procureur de Brignoles (« Est-ce le parti de l’ordre ou le parti socialiste qui a subi le plus de diminution ? La loi a-t-elle écarté beaucoup d’honnêtes gens ? »[24]), il ne semble pas que l’on ait assisté à Artignosc à ce qui a pu se passer en Limousin où, d’après le préfet de Corrèze, les commissions municipales, en majorité de gauche, ont interprété la loi de telle façon que la plupart du temps elle s’est traduit par un avantage pour la gauche.[25]

 

Parmi ces 14 radiés, il y a 7 Montagnards, soit une proportion comparable à leur poids dans le corps électoral. Il convient d’y ajouter les cas de Lazare Autran et Fortuné Martin qui ont perdu leur droit de vote dans leur déménagement : le premier, en quittant Artignosc début 1850 pour Baudinard , et le second en faisant le chemin inverse, ont franchi la limite cantonale fatidique. Parmi eux, seuls Sidoine Cayol et Fortuné Martin semblent s’être affiliés dans les mois qui ont suivi leur radiation.

 

Nous n’avons donc pas eu à Artignosc de mouvement comparable à ce qui c’est passé à La Verdière  où le 14 juillet 1850 une importante manifestation protestant contre l’établissement de la nouvelle liste électorale est suivie, au cours de l’été, par de nombreuses affiliations.

 

 

2.5 Les journaux et les chambrées

 

 

La surveillance policière ne nous signale aucun Artignoscais, ni aucune des chambrées du village abonné à quelque journal. Les abonnements sont relativement chers pour nos ruraux (36 francs pour le Démocrate du Var). Et la distribution gratuite des journaux républicains dans les chambrées relève certainement des fantasmes du préfet Haussmann.

 

Mais il n’est point nécessaire aux Artignoscais d’être abonnés au Démocrate du Var ou au Peuple pour en avoir la lecture : leurs voisins en faisaient circuler les anciens numéros. Ainsi la liste des abonnés au Démocrate saisie sur Pierre Arambide, son principal colporteur, le 13 novembre 1850 à Draguignan , comporte Jean Baptiste Roux, de Moissac , Aubert, de Tavernes , et les chambrées aupsoises  des Nègres et des Intimes. La Gendarmerie, par ailleurs, signale la diffusion de plusieurs journaux socialistes (dont le Populaire de Cabet, auquel André Louche est abonné) par la chambrée des Amis Réunis de Barjols ; Barjols où les chambrées de la Fraternité et des Montagnards reçoivent le Peuple. Autant de possibilités de contacts auxquelles il convient d’ajouter Alexandre Gariel et Charles Edouard, les correspondants du Peuple à Salernes  et à La Verdière . Et ceci pour le seul Var, car la situation géographique d’Artignosc l’amène à avoir de fréquentes relations avec la rive droite du Verdon où, depuis mars et avril 1849, Louis Langomazino[26] a largement répandu la Voix du Peuple dans les chambrées des cantons rouges de Moustiers , Valensole  et Riez .

 

 

La lecture de ces journaux d’occasion se faisait collectivement dans les chambrées, avec traduction simultanée en langue régionale.

 

Des chambrées qui pour beaucoup étaient préexistantes à l’avènement de la République et ne résultent donc pas, sous la contrainte des entraves à la liberté de réunion de juin/juillet 1849, de la transformation de clubs politiques en réunions privées. Les clubs n’ont en effet pas touché cette partie du département du Var, contrairement au Vaucluse et surtout au sud des Basses-Alpes où le club de la Sannerie de Manosque  a fait des émules à Gréoux , Valensole , Oraison , Riez , Mezel .

 

Artignosc compte quatre chambrées en septembre 1849 (il y en avait trois en février 1846[27]) : la Jeunesse (19 membres), les Anciens (25), l’Amiable (25) et la Concorde (28). Le total de 97 membres (bien que certains puissent appartenir simultanément à plusieurs chambrées et que d’autres ne soient pas résidents) est à rapprocher des 429 habitants de la commune, soit 22% de la population, et même 63% des 154 hommes de plus de 20 ans en 1846.

 

D’après la Gendarmerie, qui a établi cette statistique, les chambrées d’Artignosc ne reçoivent pas de journaux et « leur nuance politique est modérée ». Leurs noms, en tous cas, paraissent bien innocents. Certaines des nombreuses chambrées (le Var en compte alors un millier) des communes voisines ont une appellation plus explicite : les Droits de l’Homme et les Escaraïré (les Emancipés) à Aups , les Montagnards et la Fraternité Républicaine à Barjols , les Descaladaïres (les Dépaveurs) à Régusse [28], les Montagnards à La Verdière , ou même les Coucourdiers à Montmeyan  qui reprennent le symbole des sociétés du parti démocratique en Provence en 1830 et le titre d’une chanson subversive.

 

« Ossature du parti (néo)montagnard »[29], le réseau des chambrées est la cible privilégiée du préfet Haussmann (qui en fait fermer 23) et de ses successeurs. Pour eux, en application de la loi sur les clubs, les chambrées doivent être non politiques et non publiques. Or, si on lit un journal à haute voix, on fait de la politique, et si l’on reçoit un étranger (un émissaire du parti républicain par exemple), la chambrée devient publique. C’est ce qui conduira le 30 novembre 1850 à la fermeture des chambrées des Nègres et des Intimes à Aups , ou le 2 août 1851 à celle de la chambrée des rouges de Montmeyan .

 

La société de la Concorde à Artignosc est ainsi dissoute par le préfet le 22 janvier 1851. Motifs : pas de déclaration, réceptions de personnes étrangères, discours politiques et contraires à la religion. Ce qui enlève le double caractère de réunion privée et de réunion non-politique.

 

Le 21 janvier, un rapport du sous-préfet signalait : « La Concorde est composée de tout ce que cette commune compte de plus exalté. A plusieurs reprises elle a admis des personnes étrangères et on y a fait des discours politiques. Tout dernièrement encore, des propos contre la religion ont été tenus publiquement. Elle n’a rempli aucune des formalités de la loi du 28 juillet 1848. »

 

La personne étrangère que l’on vise est Vassal, un taillandier de Draguignan , émissaire du club Pastoret, qui distribua des imprimés révolutionnaires à l’occasion des dernières élections à la chambre des représentants (la partielle de mars 1850).

 

Quant aux propos contre la religion, ils étaient tout frais : durant cet hiver 1850-51, l’instituteur communal avait fait don à la paroisse d’une statue de St Joseph. Une des personnes qui l’avaient portée fut raillée à la chambrée par Louis Pellegrin et Sébastien Constans : « St Joseph est le patron des cocus… » Le maire accusera par ailleurs Louis Pellegrin d’exciter les citoyens à l’aversion de la religion (« On ne l’a jamais vu à la messe. »). Nous n’avons que peu d’éléments sur les rapports des Artignoscais avec la religion et le clergé : quelques insultes en Décembre où la farandole parcourt les rues pendant la messe, des incidents lors de la marche sur Aups. Ils se sont visiblement tendus depuis que leur curé a été remplacé. En septembre 1849, un rapport de gendarmerie le signalait comme « rouge très exalté »[30]. Le manque de temps ne nous a pas permis de consulter les archives diocésaines qui nous auraient donné, par exemple, des indications précieuses sur le nombre de pascalisants, le délai de baptême et leur évolution. Mais nous savons la région touchée par la vague anticléricale de 1849-1851[31], jusqu’à Gréoux  où un club prêchait ouvertement l’athéisme[32]. Ce mouvement a peut-être été favorisé dans le Var par le mandement de carême 1850 de l’évêque Wicart qui dénonce le socialisme et tous ceux qui s’en réclament peu ou prou, mais repose surtout sur la déchristianisation de la région : le canton de Tavernes a parmi les plus faibles taux de pascalisants en 1864 (moins de 10 % des hommes)[33].

 

 

Lors de la perquisition de la Concorde, effectuée le 28 janvier, on trouve un cadre avec le règlement de la société, 2 exemplaires de journaux (la Sentinelle et le Toulonnais, soit 2 journaux conservateurs !), et la liste des membres (23 dont 13 affiliés ou futurs affiliés à la société secrète).

 

Pas de journaux républicains donc, mais aussi aucun des signes ostentatoires exposés dans des chambrées de bourgs plus importants comme ce tableau représentant la déesse de l’indépendance tenant un poignard à Besse , ces portraits de Barbès, Raspail et Ledru-Rollin à Barjols , ce drapeau rouge à Entrecasteaux .

 

 

Parmi la liste des 23 membres, nous avons pu en identifier 20 [34]dont un forain de Régusse [35].

 

Leurs âges s’échelonnent de 22 à 50 ans, mais on y trouve une majorité de moins de 35 ans. Distincte de la chambrée « La Jeunesse », la Concorde est néanmoins celle d’une jeune génération.

 

Elle est composée de 2 très petits propriétaires, 6 petits, 2 moyens, 2 grands (les Montagnards Augustin Bagarry Crouzat et Esprit Jean), un gros fermier (celui de Pampelonne, Louis Chauvin), un ouvrier cordonnier et 5 artisans.

 

Outre les 13 affiliés et futurs affiliés, on y trouve :

 

deux futurs résistants (Sébastien Constans et Augustin Honoré Constans),

 

le fils et frère de Lazare et Charles Autran, Joseph Placide,

 

le beau-frère de Victor et Hyppolite Vachier, Joseph Ravel,

 

et Louis Chauvin qui sera élu conseiller municipal sur la liste rouge de 1852.

 

Sa coloration politique est donc nettement républicaine et l’intervention de Vassal dans ses locaux n’y est certainement pas pour rien. On ne peut néanmoins l’assimiler à une préfiguration de la société secrète, son président, Sébastien Constans, n’ayant jamais été affilié (« On n’a pas voulu le recevoir »), et Antoine Pellegrin et César Jean, pourtant déjà dirigeants du parti clandestin, n’en sont pas membres. Hypothèse corroborée par la chronologie de formation de l’organisation montagnarde que nous verrons plus loin.

 

 

La fermeture tardive de la Concorde (janvier 1851, pour une réunion politique datant de mars 1850 au plus tard) dénote à la fois de l’éloignement d’Artignosc des forces répressives et de l’absence de tensions politiques au village qui auraient pu conduire le maire à solliciter plus tôt l’intervention préfectorale.

 

Ainsi à Gréoux , la « Société de secours mutuel », fermée dès le 22 décembre 1849, était-elle la continuatrice du Club républicain fermé lui-même trois mois plus tôt[36], à Barjols  la Fraternité républicaine est dissoute le 21 août 1849 et à La Verdière , la société des Pompiers est fermée quelques jours seulement après la réunion électorale qui s’y est tenu le 9 mars 1850[37].

 

Quant au signalement de la politisation de la Concorde, il semble qu’il soit à l’initiative du maire, car le juge de paix du canton, pourtant ancien maire d’Artignosc, indique le 11 mars 1851 dans son rapport mensuel au sous-préfet qu’il ignore les motifs d’une fermeture « qui a fait impression dans tout le canton ».

 

 

Dans chaque bourg ou village, il y eut systématiquement une de ces chambrées qui devint un lieu déterminant de la résistance de Décembre, chambrées que le Général Levaillant, commandant de l’état de siège, fera fermer dans tout le département, le 12 décembre 1851.

 

Notons qu’à Artignosc, on ne trouve aucune trace d’une reconstitution clandestine postérieure, alors qu’à Montmeyan  et à Régusse , en avril 1852, les rouges ont transformé leurs chambrées en café où ils se réunissent.

 

Pour Artignosc, il faut attendre 1863 pour voir apparaître une nouvelle société : le cercle St Christophe[38], établi dans les appartements de Joseph Constans Mourron, le maire insurrectionnel de Décembre, qui en est le commissaire. Parmi les 64 membres fondateurs, on relève 30 anciens Montagnards, 3 résistants et 4 conseillers municipaux rouges de 1852, mais aussi Joseph Victor Armelin, le maire conservateur.

 

 

2.6 Les émissaires du patronage démocratique

 

 

C’est donc pour avoir reçu Vassal lors d’une visite électorale que la chambrée de la Concorde est dissoute. Ce taillandier dracenois  était l’envoyé du club des allées d’Azémar ou club du Jeu de Paume[39], dirigé par l’avocat Honoré Pastoret. Pastoret était déjà en relation avec Baudinard  qu’il avait défendu quelques années auparavant dans le procès que la communauté avait intenté au Duc de Sabran au sujet de l’usage des forêts. Il en était résulté un fort ancrage républicain à Baudinard où Ledru-Rollin avait recueilli 107 voix pour 112 votants lors de la Présidentielle de 1848.

 

Honoré Pastoret est la bête noire des préfets. Cible privilégiée d’Haussmann, il est acquitté en juin 1850 lors d’un procès que celui-ci lui intente pour propos séditieux. Le 7 septembre 1850, le nouveau préfet demande au sous-préfet de Brignoles des renseignements sur les émissaires que Pastoret a envoyés dans son arrondissement, pour alimenter un second procès.

 

Nous n’avons pas trace d’autres visites relevant de ce patronage à Artignosc même. Mais d’autres communes voisines en ont reçues. Ainsi, Pierre Arambide est venu faire le tour des chambrées de Bauduen  au début de 1850. A la même époque, un émissaire du « parti socialiste » toulonnais  est à Régusse  à la chambrée des Descaladaïres. S’agit-il là aussi d’Arambide ou bien du dracenois  Joseph Hauteville, arrêté le 11 novembre 1850, car soupçonné de parcourir l’arrondissement de Brignoles ?

 

Il est aussi probable que Camille Duteil, le rédacteur du Peuple, est venu à La Verdière  où il aurait été reçu chez Charles Edouard, propriétaire et ancien avocat.[40]

 

Patronage démocratique également que ce banquet organisé à Aups  le 19 octobre 1851. La société secrète réunit 50 personnes à la campagne de Marcelin Gibelin, quartier de Bayard, en présence de la fine fleur de la clandestinité salernoise   : Paul Cotte, futur préfet, président de la société secrète, fils du maire (un industriel), le pharmacien Gustave Basset, le cordonnier Ferdinand André et le coiffeur Honoré Dauphin, dit l’Américain, tous chefs de section. « Cette réunion avait pour but l’éducation de la société d’Aups. »

 

Les visites de propagande républicaine sont certainement plus nombreuses chez les voisins du nord. Nous avons déjà parlé du succès du meeting que le commissaire de la République Châteauneuf a tenu à Riez  en mai 1848 et de la tournée de Louis Langomazino en mars/avril 1849 dans le sud des Basses-Alpes. Celui-ci a d’ailleurs établi des relations suivies avec le curé de Ste Croix , Jean-Louis Chassan. Ces relations entre les centres et les bourgs et villages plus modestes sont entretenues par Buisson et Francoul qui depuis Manosque  essaimeront la Solidarité des Travailleurs dans le département des Basses-Alpes à partir de juin 1849.

 

La plaque de la commémoration de 2001 à Ste Croix (photo Jean-Marie Guillon)

Citons aussi pour l’anecdote, car nous ignorons quelles proportions a pu avoir le phénomène[41], un exemple de patronage démocratique un peu particulier car provoqué par des circonstances qui n’ont rien de politique. A l’automne 1849, François Féraud, marchand de vins et aubergiste à Marseille , chante dans un café de Riez  une chanson en patois ayant pour refrain : « Fusillons la noblesse et nous aurons du pain. ». C’est un ancien membre du Club de la Montagne qui a quitté Marseille en septembre pour fuir le choléra[42] et qui y retournera en décembre.

 

 

Ces contacts directs avec les grands centres semblent manquer à nos Républicains des campagnes qui tenteront d’en provoquer lors de l’été 1851, par la réunion de Sorps que nous étudierons plus loin.

 

 


2.7 Les conscrits

 

 

Le service militaire a peut-être été l’occasion pour certains artignoscais d’entrer en relation avec l’idée républicaine. La part des Montagnards ayant été appelés par la conscription et surtout la proportion que ces mêmes Montagnards représentaient parmi les conscrits du village auraient été éclairantes à ce sujet. Tout comme le remplacement nous aurait permis de mieux situer les capacités financières de certaines familles.

 

Malheureusement, la fermeture inopinée pour raison de sécurité des archives départementales du Var a empêché de mener à son terme cette étude statistique. Néanmoins, nous avons pu noter quelques conscrits artignoscais.

 

Nous savons ainsi qu’au moins 7 Montagnards artignoscais sont partis au service militaire, ce qui semble déjà une proportion assez substantielle.

 

Notons également qu’Emmanuel Gérard, tiré au sort dans la classe 1851, s’est fait remplacer par un maréchal-ferrant du Rhône. Son père Augustin, également Montagnard, est propriétaire de 5 ha à Artignosc.

 

 

2.8 Les migrations : agents de propagande

 

 

Mais il est des relations plus fréquentes, et même permanentes, dues aux déplacements de population. Ce type de relations fonctionne d’ailleurs à double sens : l’étranger qui vient s’établir à Artignosc ou aux alentours apporte avec lui la culture politique de sa ville ou de son village ; restant souvent en contact avec son pays, il alimente en nouvelles informations sa patrie d’adoption, tout en répercutant en retour les évolutions qui s’y déroulent.

 

 

Cet échange véhiculé par les déracinés peut être aussi le fait d’Artignoscais ayant quitté la commune[43]. Mais seul le hasard nous a permis d’en débusquer quelques uns.

 

Nous avons déjà parlé de Jean-Baptiste Constans dit Surian, natif d’Artignosc, établi cafetier à Oraison . C’est lui qui introduira la société secrète dans la région d’Artignosc depuis un bourg sous l’influence directe de Manosque , et où les diverses élections placent régulièrement les rouges en tête.

 

Parmi les proscrits de 1851, nous avons trouvé Pierre Antoine Constans, un cultivateur né à Artignosc, qui habite Carcès , sans que nous puissions affirmer que des relations aient été maintenues. C’est également le cas de Xavier Constans, instituteur à Tourves , en tous cas pour ce qui concerne la période qui nous intéresse, puisqu’il intervient lors des élections municipales d’Artignosc de 1852.

 

Nous trouvons tout de même un autre exemple éclairant dans le bourg voisin d’Aups . En mai 1851, Jean Louis Gibelin, chapelier à Camps , en visite dans sa ville natale (qu’il rejoindra pour purger sa proscription), cherche à persuader son frère Marcellin : « Vous êtes des arriérés. Chez nous, les rouges et les blancs forment 2 partis distincts. » A ce moment-là, la société secrète n’existe pas encore à Aups, mais elle s’y formera dans les jours qui suivirent dans des conditions que nous décrirons plus tard.[44]

 

Autre exemple, mais cette fois lié aux alliances matrimoniales, Gard, tailleur à Riez , se rend souvent à Aiguines  car il est marié à une fille du pays. Il en profite pour opérer plusieurs initiations à la société secrète.

 

Rappelons ces savetiers des Salles , Marius et Auguste Isnard, père et fils, dits les Mignons, établis comme cabaretiers à Marseille  lors des journées de Juin 1848, et qui sont revenus au pays après avoir été reçus par des tanneurs à la société secrète dont ils deviendront les principaux recruteurs sallois.

 

Laissons volontairement de côté le cas de Hyacinthe Monges, médecin originaire de Baudinard , qui a exercé à Marseille  où il a joué un rôle actif parmi les Républicains les plus avancés. Nous essaierons plus loin de peser son action dans son village natal[45].

 

 

A côté de ces émigrés revenant de temps en temps (ou définitivement) au pays, il y a donc des immigrés qui s’établissent à Artignosc et aux alentours.

 

Pour ne considérer que les Républicains avérés, c’est à dire membres de la société secrète, on en trouve 8 à Artignosc :

 

·       les frères Etienne et Sidoine Cayol, petits cultivateurs natifs de St Maximin . La situation de carrefour de St Maximin  en fait un centre politique important. Un des leaders républicains en est Jean-Baptiste Giraud, un courtier en liqueurs, correspondant dès novembre 1848 de la Solidarité Républicaine. Il entretient des relations épistolaires avec les Montagnards parisiens qu’il a connus lors de voyages dans la capitale. Les Maximinois sont également en contact avec les Montagnards marseillais , dont ils reçoivent la visite du grand chef, Louis Rique, en septembre 1851. Signalons également à St Maximin  Pierre Moullet, le président de la société secrète, celui qui fait parvenir le serment d’initiation aux Républicains de Barjols .

 

·      Joseph Constans dit Rabassier (ramasseur de truffes) est lui natif d’Albiosc , un petit village des Basses-Alpes assez proche, en pleine zone rouge. Il en ramènera la nouvelle de l’insurrection bas-alpine.

 

·      Jean-Antoine Fabre s’installe à Artignosc en septembre 1851, lors de son mariage. Il vient de Montagnac  (autre village assez proche dans les Basses-Alpes), mais n’était pas encore affilié à la société secrète où elle existait pourtant, parrainée par Manosque .

 

·      Louis Raynaud, qui vient également de Montagnac , est Artignoscais depuis plus longtemps.

 

·      Fortuné Martin est lui originaire d’Auriol , village situé sur la route de Marseille , au sud de St Maximin .

 

·      Henri Martin vient de Puimoisson , village des Basses-Alpes proche de Riez , qui a effectué des recrutements pour la société secrète de Bauduen , et dont est également originaire le docteur Prosper Allemand, leader républicain de Riez.

 

·      Joseph Garcin, un jeune ouvrier tailleur qui a 21 ans en 1851, est né à Riez .

 

Evidemment, il y a également des immigrés dans les villages voisins d’Artignosc qui ont pu jouer le même rôle de transmission politique.

 

Certains viennent de loin, comme Thomas Poncet, un cordonnier de Quinson  originaire de l’Aude qui a travaillé à Paris ; ou Charles Ollivier, un autre ouvrier cordonnier, mais bordelais  celui-là, venu à Barjols ; ou bien encore, Joseph Antoine Lazare, ce dentiste ambulant qui s’est établi à Tourtour , originaire de Mérindol , de ce département du Vaucluse, patrie des sociétés secrètes.

 

Mais d’autres migrations, plus infra-régionales, apportent aussi leur eau au moulin de la politique.

 

Casimir et Pierre Ravel sont installés aux Salles  depuis le début de 1851. Ils viennent de Ste Croix  où Casimir a été reçu à la société secrète. Son frère le sera à Riez  en septembre 1851, mais 5 autres Sallois  seront initiés à Ste Croix .

 

Plusieurs Républicains de Salernes  sont nés dans les Basses-Alpes : François et Auguste Garcin à Allemagne , Gaspard Salomé, Salomé le Gros, Thomas et Ours, frère du sonneur, à Moustiers . Tandis que François Pierre vient de Marseille .

 

On trouve également à Montmeyan  2 originaires de Moustiers  : Hyppolite Jauffret et Joseph Brun, un autre à Barjols , Auguste Bernard, un ouvrier charron, et à Aups , Sixte Besson. Les immigrés en provenance de la petite cité de la rive droite du Verdon revêtent une importance particulière. Ils ont fui la crise économique qui sévit à Moustiers où les tanneries, les fabriques de faïences, les fabriques de papier, sont sur le point de disparaître, ne laissant plus subsister que quelques dizaines d’emplois industriels[46]. Or, Moustiers a été tôt pénétrée par la propagande républicaine comme nous l’avons vu plus haut.

 

 

On le voit, ce brassage a numériquement une portée limitée au regard du nombre d’affiliés autochtones qui n’ont jamais véritablement quitté leur village. Mais il n’est qu’un élément des relations établies par les déplacements de populations, car à ces migrations permanentes, il convient d’en ajouter d’autres plus temporaires.

 

 

2.9 Des voyageurs, représentants en politique

 

 

Nous ne traiterons pas ici bien sûr des professionnels, émissaires de la presse démocratique, comme Louis Langomazzino ou Pierre Arambide, mais de deux catégories d’ambulants : les migrants saisonniers et les travailleurs itinérants.

 

 

Si les migrations saisonnières touchent nos Artignoscais, nous ne trouvons aucune trace de leurs déplacements[47]. Au contraire, le seul témoignage touchant Artignosc et qui concerne ces migrations, est celui de moissonneurs venus de Flayosc[48]  lors de l’été 1851, loués, avec des Artignoscais, par Lazare et Charles Autran, père et fils, des fermiers qui exploitent depuis 1850 un domaine sur le terroir de Baudinard , le Parronier, mais qui restent intégrés à la vie artignoscaise.

 

Le maire raconte : « Il [Charles Autran] avait loué à l’été 1851 des moissonneurs de Flayosc  et d’Artignosc. Il leur faisait chanter des chansons anarchiques. Les moissonneurs eurent des propos de meurtre contre le curé, l’instituteur communal, le maire, le garde-champêtre, le juge de paix du canton, et dont ils se proposaient de partager les prairies et de le faire travailler ensuite à coup de bâton. »

 

Les Autran ne sont alors pas encore membres de la société secrète qu’ils intégreront en septembre. Est-ce les Flayoscais qui les ont poussés à franchir le pas ? Ou bien ces travailleurs saisonniers ramenèrent-ils chez eux les convictions républicaines du haut-pays ? Les sources concernant Flayosc  ne laissent apparaître aucune société secrète, bien qu’un de ses habitants, le fournier Latil, ait assisté à une initiation à Tourtour  à l’été 1850. Il y eut seulement 3 Flayoscais pour prendre les armes le 6 décembre et rejoindre Salernes . Cette disette d’informations et cet engagement limité peuvent s’expliquer par la proximité de Draguignan  qui renonça à l’action en Décembre.

 

Nous avons tout de même une autre trace de migrations saisonnières qui aient amené un engagement politique. Elle concerne 3 Sallois  (dont un conseiller municipal) partis faire les moissons à Ginasservis  (un village varois proche de Manosque ) et qui y sont reçus à la société secrète en juillet 1851. A cette époque, la société des Salles  n’existe pas encore formellement, seuls les Mignons ont déjà été initiés à Marseille  et Casimir Ravel à Ste Croix . C’est en septembre que les initiations deviennent nombreuses et que la société des Salles  se forme réellement.

 

 

C’est qu’entre juillet et septembre les Sallois  ont reçu de la visite. Le 26 juillet, pour le romérage de Ste Anne, le village accueille deux ménétriers (musiciens) : Jean-Victor Rougier et Daumas. Ceux-ci cherchent à faire des adeptes pour la société secrète, visiblement sans succès. Rougier revient le dimanche suivant et sollicite encore les Sallois  au romérage de Bauduen , le 24 août.

 

On retrouve les personnages de Rougier et Daumas dans de nombreuses occurrences politiques de la région. Daumas habite Moustiers , dont nous avons vu la situation sociale et politique. Quant à Jean-Victor Rougier, originaire de Tavernes , il réside à Riez , centre économique et politique qui présida à la diffusion de la société secrète dans son aire d’influence. Rougier est un de ses principaux agents. Il a organisé la société à Roumoules . Avec Daumas, il est parfois présent lors de cérémonies d’initiation à Artignosc, Baudinard  et Bauduen .

 

Ces musiciens[49], qui vont de village en village, au gré des romérages (dont nous reviendrons sur l’emploi politique plus loin), ne sont pas les seuls itinérants véhiculant l’organisation de la Montagne. Dans ces campagnes circulent en effet en permanence des artisans et des ouvriers louant leurs services.

 

Plusieurs initiations ont ainsi été menées à Baudinard  par un ouvrier serrurier ambulant, un boulanger d’Avignon , un ouvrier cordonnier, ou bien encore par le maçon marseillais  Joseph Latil qui, avant d’amener ce village à adopter l’organisation clandestine, avait été lui-même initié à Oraison  où il avait travaillé précédemment.

 

A Aiguines , c’est Bérenguier, un ouvrier machiniste de Toulon , venu travailler à la construction du moulin, qui déclenche un incident avec un « blanc » du village.

 

A La Verdière , un Lyonnais, dit-on, a fait des réceptions.

 

On peut également ranger dans cette catégorie le cuisinier aupsois  Marcelin Gibelin, dit le Manchot, qui fait des initiations à Ampus[50]  et Tourtour  lorsqu’il va y travailler pour des banquets.

 

Peut-être aussi le nommé Pierre, qui se dit envoyé par la société de Nîmes lorsqu’il vient initier à Riez .

 

Parmi ces itinérants, on retrouve plusieurs tailleurs de pierre, sans qu’ils soient toujours identifiés. Peut-être s’agit-il d’un ou deux individus : un tailleur de pierre de Gréoux  reçoit à Baudinard  ; Moringué, qui vient des Basses-Alpes, reçoit à Montmeyan  ; un tailleur de pierre recrute à Barjols  ; et un nommé Louis, à La Verdière .

 

 

2.10 Les fêtes, rendez-vous politiques

 

 

La configuration urbaine d’Artignosc (semblable en cela aux autres villages de Basse-Provence) et la faible étendue de son territoire permettent à une grande majorité de la population de se retrouver chaque dimanche, voire chaque soir, au village. Les contacts entre Républicains et entre les Républicains et les autres éléments de la communauté sont donc assez fréquents et les discussions d’ordre politique, à la chambrée ou sur la place, vivent à ce rythme quotidien, au pire hebdomadaire.

 

Mais il est pourtant des occasions de parler politique dans d’autres conditions : lors des romérages, événements particulièrement favorables à la propagande et à l’organisation.

 

Le premier atout du romérage est qu’il amène au village la totalité de la population pour y suivre des activités communes, sans ces séparations matérielles induites par l’existence de plusieurs chambrées. Le romérage unit physiquement la communauté.

 

D’autres avantages sont tirés de la présence de nombreux habitants de communes voisines que l’on a moins souvent l’occasion de rencontrer. Ils apportent avec eux les nouvelles que la presse, par sa faible diffusion et la surveillance dont elle est l’objet, a du mal à faire parvenir jusqu’ici. Mais ils apportent aussi les informations, moins avouables, nécessaires à l’organisation de la clandestinité. Rappelons la visite de Jean-Louis Gibelin dans son bourg natal d’Aups  à la faveur du romérage de St Pancrace, le 13 mai 1851, qui raille son frère de n’avoir pas organisé les rouges face aux puissants blancs locaux. Car la surveillance des déplacements par les autorités est rendue plus difficile et les rassemblements montagnards sont moins visibles, noyés par la foule. La fête au village est également la possibilité pour les Républicains locaux de recevoir le soutien de personnalités plus efficaces pour la propagande, ou grâce auxquelles ils se trouveront tout simplement plus nombreux pour défier le pouvoir municipal, clérical ou économique abhorré.[51]

 

Tout ceci fonctionne bien évidemment dans un double-sens : les locaux et les visiteurs tirent un bénéfice réciproque de ces échanges.

 

Autochtones et étrangers peuvent lors des réjouissances entonner les nombreuses chansons subversives du large répertoire républicain qui va de la très localisée chanson de Malassauque à la Marseillaise. C’est ainsi la Marseillaise[52] que Rougier et Daumas jouent au romérage de la St Barthélémy, le 24 août 1851 à Bauduen , fournissant à Ambroise Lambert l’occasion d’une altercation avec les curés de Bauduen et des Salles . On peut également entreprendre des démonstrations plus visuelles en arborant insignes et drapeaux dans des farandoles ou des défilés plus impressionnants pour les spectateurs : c’est à la St Marcel 1849 que Louis Mealy et les Républicains barjolais  défilent dans leurs parures rouges.

 

 

Si elles jouent une fonction non négligeable dans le tissage du réseau et comme outil de propagande dans tous les villages ici étudiés, les fêtes n’assument pas partout dans les mêmes proportions les actes de construction de l’organisation montagnarde.

 

A Artignosc, les réunions de la société secrète, accompagnées le plus souvent de cérémonies de réception, ne semblent pas se concentrer particulièrement sur les dates de fêtes. Sur 28 Montagnards artignoscais donnant une indication quant à leur date d’affiliation à la société, 3 seulement correspondent à des dates de fêtes. Certes, la plupart de ces indications sont vagues, ne précisant que le mois ou la saison. Mais il y a alors deux romérages à Artignosc : le plus important a lieu pour la Ste Euphémie, le 16 septembre, et l’autre le 25 juillet, pour la St Christophe. Ces deux dates, avec quelques autres fêtes religieuses plus communes, sont les principaux repères chronologiques de l’année de nos villageois. Et l’on peut être assuré qu’ils n’auraient pas manqué d’y faire référence s’ils correspondaient à leur initiation.

 

Mais dans d’autres villages voisins, la corrélation entre fête et développement de l’organisation clandestine est plus évidente.

 

Nous avons déjà évoqué l’action des ménétriers Daumas et Rougier au romérage de Ste Anne, aux Salles , le 26 juillet 1851, ainsi que celle du cuisinier Marcelin Gibelin à la fête de Tourtour , le 15 août 1851 : « La société s’est réveillée alors. », dit Jean Joseph Blanc, son président. A Baudinard , le romérage du 15 août est l’occasion de réceptions en 1850 et en 1851. Ce même 15 août de 1851 est également le romérage de La Verdière  qui voit des Manosquais  faire des initiations. A Aiguines , on compte 4 réceptions le 1er août 1851, jour de fête. A Bauduen , des étrangers de Baudinard, Riez  et Puimoisson  font plusieurs initiations lors du romérage de la St Barthélémy, le 24 août 1851.

 

 

L’activité de la société d’Artignosc a pourtant elle aussi été mêlée à la fête, mais une fête privée. Le 22 avril 1851, Joseph François Gérard, un cultivateur de Bauduen , épouse Hortense Martin. L’acte de mariage collectionne les signatures montagnardes : on y trouve celles de l’adjoint Joseph Constans Mourron, du père de la mariée Henri Martin, et des témoins Etienne Blanc, menuisier de Bauduen et futur chef de section, André Joseph Guichard, vice-président de Baudinard , et Louis Pellegrin, animateur d’Artignosc. Mais surtout, dans les festivités qui suivirent la cérémonie, trois Républicains de Bauduen sont initiés à la société secrète par leurs hôtes artignoscais et par André Guichard. Ce sont les initiations fondatrices de la société de Bauduen. On procède alors également à trois initiations d’autochtones.[53]

 

 

Les rencontres entre Montagnards de villages voisins sont aussi pour eux l’occasion, au delà des cérémonies initiatiques, de tenter de coordonner leur action. C’est lors de la fête de la St Jean 1851 à Régusse  qu’André Guichard de Baudinard  et Jules Ambrois de Régusse décident de convoquer la réunion de Sorps.

 

 

 

 

Nous restons dans l’anodin. Aucun des agents qui ont pu introduire la République à Artignosc ne semble avoir été déterminant pour l’acquisition par nos ruraux de conceptions politiques nouvelles. Mais leur faisceau, dont nous n’avons pu apercevoir qu’une petite partie, est suffisant pour surmonter l’isolement artignoscais. Un isolement qui n’est donc que géographique. Car si elle est ignorée des routes, si son économie est peu intégrée à des marchés distants, Artignosc s’est tout de même trouvée sur le passage d’idées neuves qu’elle ne se contente pas de recevoir, mais qu’elle va véhiculer à son tour par l’intermédiaire d’un groupe de 57 de ses villageois.

 

 


[1] AGULHON Maurice, La République au village, Seuil, 1979, page 259

 

[2] Il faudra attendre 1870 pour que le canton soit doté d’un bureau de poste.

 

[3] Pour contrer le refus des habitants de payer les 45 centimes, un bataillon est mis en garnison individuelle. Devant l’intransigeance de l’agent des contributions, une émeute éclate le 23 octobre 1848. Préfet et procureur vont rétablir l’ordre le 25 octobre. L’armée interviendra de nouveau le 3 mars 1849 pour les mêmes raisons. La perception des 45 centimes sera toujours problématique dans les localités environnantes des Mées  et de Valensole . (ADBdR, 14 U 17)

 

[4] Devant l’arbre de la Liberté et au Café Sanglar, la foule criait : « A bas les droits réunis ! A bas les aristocrates ! A bas la police ! A bas la gendarmerie ! » (ADBdR, 12 U 1)

 

[5] Charles Bertrand a épousé une fille de Jean Pierre Gabriel Constans, cabaretier d’Artignosc et père de Marius Bienvenu Constans un futur affilié de la société secrète. Une autre des filles de JP Gabriel est, elle, l’épouse d’Antoine Pellegrin, futur président.

 

[6] AGULHON Maurice, La République au village, Seuil, 1979, pages 279-284

 

[7] AGULHON Maurice, Histoire vagabonde, Ethnologie et politique dans la France contemporaine, tome 1, Gallimard, 1988, page 299

 

[8] canton de Rians, 1382 habitants en 1861.

 

[9] AGULHON Maurice, Une ville ouvrière au temps du socialisme utopique. Toulon de 1815 à 1851, Mouton, 1970, page 315

 

[10] ADVar : 4 M 21-2

 

[11] enquête de la gendarmerie sur les chambrées de septembre 1849.

 

[12] Le 1er octobre 1850, le petit Lazare Revert, fils nourricier d’Antoine Pellegrin, décède à Artignosc à l’âge de 2 mois. Il était né à Marseille  de Jacques et Miette ; le 12 mai 1852, décès de Louis Baud, 9 mois, fils de Charles Hyppolite, détenu au Château des Fleurs à Marseille. Il était le fils nourricier de Jean-Baptiste Bagarry Chevalier.

 

[13] ADVar : 2 M 3-13. Pétition d’habitants de Tavernes  du 10 avril 1848 protestant contre l’intention de plusieurs citoyens de Montmeyan , Artignosc, Moissac  et Régusse  de voter non pas au chef-lieu de canton mais dans l’une de ces communes. « Nous sommes persuadés que la scission que ces quatre communes veulent faire avec les 3 restantes sera d’un grand préjudice aux élections par la raison qu’il ne pourra pas y avoir de l‘accord dans les votes et que les bons choix que nous sommes disposés à faire pour le maintien et la stabilité de ce gouvernement ne pourront avoir lieu. Les uns et les autres se trouvant disséminés. »

 

[14] GUIONNET Christine, L’apprentissage de la politique moderne. Les élections municipales sous la monarchie de Juillet, L’Harmattan, 1997, page 43.

 

[15] Les deux autres conseillers municipaux, Benoît Bourjac et Joseph Sappe dit Béchon, n’appartiendront pas à la société secrète mais seront élus en 1852 sur la liste dite rouge.

 

[16] Dans ADVar 2 M 1-2, on trouve de nombreuses lettres de maires réclamant l’attribution d’une section de vote dans leur commune, mais aucune du maire d’Artignosc. Sur un premier brouillon, Artignosc est prévue pour voter à Montmeyan , et Moissac  à Régusse  ; un second brouillon regroupe ces quatre communes à Montmeyan.

 

[17] Dans le Var, la participation était déjà largement plus faible qu’aux élections à la Constituante : 58% contre 90%.

 

[18] AGULHON Maurice, Une ville ouvrière au temps du socialisme utopique. Toulon de 1815 à 1851, Mouton, 1970, page 306, note 10

 

[19] Notons toutefois qu’on l’a dit à Aups  membre de la société secrète pour convaincre les réticents de s’affilier. (ADVar, 4 M 20-1)

 

[20] Par exemple à Montmeyan  les démocrates n’ont l’avantage que pour quelques voix (65 et 58 contre 52 et 42), alors qu’à la section de Bauduen  où le préfet a « judicieusement » déplacé Baudinard  et Les Salles , les conservateurs sont en tête (122 contre 149). Pour l’ensemble du département Siméon obtient 30459 voix, Clavier 30084, de Clappiers 28854 et Suchet 28080.

 

[21] d’où il nous faut exclure les élections à la Constituante, faute de résultats locaux.

 

[22] canton de Salernes, 1066 habitants en 1851

[23] deux radiés seulement.

 

[24] lettre du juge de paix de Tavernes aux maires du 28 janvier 1851, ACArtignosc, non côté

 

[25] CORBIN Alain, op. cité, page 830

 

[26] sur ce personnage hors du commun, lire LECOEUR Dominique, « Du socialisme ouvrier à la République des paysans, l’itinéraire de Louis Langomazino », in Provence 1851. Une insurrection pour la République, Les Mées, 2000. Dominique LECOEUR est l’auteur d’un mémoire de maîtrise : Louis Langomazino ou le triomphe de la vérité, Université de Montpellier III, 1993.

 

[27] Nous ne connaissons pas leurs noms, et nous ne pouvons donc pas savoir si La Concorde (la chambrée artignoscaise dont il sera question ci-dessous) a été formée avant ou après Février.

 

[28] Il semble qu’il n’y ait pas de rapport entre le nom de cette chambrée et l’éphémère feuille politique publiée à Marseille  en 1849 par le poète Pierre Bellot : « Lou Descaladaïre, journaù satiri-coumique deis carrieros, deis proumenados et deis cabanouns… Rédigea per un sapur de la gardo natiounale de Mimet, ex membre de l’académio de Vitrolo. », d’un républicanisme très modéré. (Gaston VIMAR in Encyclopédie des Bouches du Rhône) En effet, la chambrée de Régusse  portait déjà ce nom en février 1846 .

 

[29] AGULHON Maurice, La République au village, Seuil, 1979

 

[30] Il s’agit probablement de Louis Gravier, remplacé avant juillet 1850.

 

[31] voir VIGIER Philippe, La Seconde République, Que sais-je?, PUF, réed. 1975, pages 103 à 108.

 

[32] VIGIER Philippe, La Seconde République dans la région alpine, PUF, 1963

 

[33] CONSTANT Emilien, op. cité.

 

[34] Un vingt-et-unième, Maximin Jean, porte le nom d’un futur chef de section de Régusse , cultivateur de 37 ans, mais a deux autres Régussois  homonymes.

 

[35] outre Maximin Jean.

 

[36] ADBdR 12 U 2 et 14 U 33

 

[37] ADBdR 14 U 33

 

[38] La St Christophe est jour de romérage à Artignosc.

 

[39] Le Club du Jeu de Paume rassemblait 800 membres et avait réuni jusqu’à 450 présents le 15 novembre 1848. Il fut fermé par Haussmann.

 

[40] Charles Edouard écrit le 16 octobre 1851 à Duteil : « Je n’ai oublié ni le journal, ni la personne que j’ai eu le plaisir de recevoir quelques heures chez moi. » La visite doit dater de septembre puisqu’un passeport est établi à Draguignan  pour Duteil le 29 septembre 1851. Il a également été reçu par Long à Cotignac . (ADBdR, 14 U 19)

 

[41] Philippe VIGIER (La Seconde République dans la région alpine, PUF, 1963) l’évoque, sans citer d’exemple.

 

[42] Artignosc et sa région furent peu touchées par l’épidémie de 1849.

 

[43] D’après Maurice AGULHON, il n’y pas de natif de cette région du Var parmi les ouvriers de l’arsenal de Toulon  recrutés entre 1841 et 1847 (Une ville ouvrière au temps du socialisme utopique. Toulon de 1815 à 1851, Mouton, 1970, page 99).

 

[44] Même exemple à Besse , où la société secrète est fondée en août 1850 par le pharmacien Fortuné Méric, cousin du leader montagnard du Luc  et conseiller général, Charles Méric. (TAILLAND Michel, « Louis-François Bouis, de Besse, un défenseur anonyme de la République », in Provence 1851. Une insurrection pour la République, Les Mées, 2000, page 109)

 

[45] voir la partie sur les événements de Décembre.

 

[46] Jean-Joseph Cotte, industriel et arrière grand-père de Paul Cotte, fut le premier à faire venir à Salernes  ces ouvriers de Moustiers  (CONSTANT Emilien, « De la Seconde à la Troisième République, le parcours d’un Varois : Paul Cotte, rebelle et politique », in Provence 1851, Une insurrection pour la République, Association 1851-2001, Les Mées, 2000, page 124)

 

[47] La seule enquête conservée aux archives départementales portant sur ce type de migrations date de 1811 et concerne l’arrondissement de Draguignan.

 

[48] canton de Draguignan, 2970 habitants en 1851

[49] A Cuers , le chanteur Roque recrute lorsqu’il est de passage. Jacques Gaudé, chanteur ambulant du Vaucluse, est signalé comme propagandiste socialiste. Il vient le 14 juin 1851 dans le Var (ADVar, 1 Z 32).

 

[50] canton de Draguignan, 1210 habitants en 1851

[51] Ces fêtes votives sont si tendues en Ardèche que le préfet les interdit dans l’arrondissement de Largentière le 12 août 1851. (arrêté cité par ARCHE Guy-Jean, op. cité, page 148)

[52] Elle est tolérée depuis Février, de même que le Chant du Départ. Le 5 octobre 1848, le commissaire de police de Draguignan  poursuit 4 individus qui ont chanté la Marseillaise au théâtre. (ADVar, 4 M 16/1) En octobre 1850, le maire officiel de Cuers  interdit à la musique locale de jouer la Marseillaise lors d’un concert.(GALFRE Charles, „Le Rêve brisé de Mourre le Pacifique (Cuers)“, in Var, Terre des Républiques, Toulon, 1988) La chanson restera prohibée sous le Second Empire et pourchassée sous l’Ordre Moral.

 

[53] Le 8 janvier 1850, André Ailhaud avait lui aussi utilisé un mariage (celui de sa nièce) pour faire des discours politiques. (MAUREL Christian, « André Ailhaux dit de Volx (1799-1854), héros de l’insurrection républicaine bas-alpine », in Provence 1851. Une insurrection pour la République, Les Mées, 2000, pp 56-57)

 

carte de la région d’Artignosc                plan de la commune