Quelques éléments locaux retenus pour la conférence donnée à Aups

Cette page présente seulement quelques éléments locaux retenus pour la conférence donnée à Aups le 27 juillet 2011 par Frédéric Negrel. Vous voudrez bien en excuser l’écriture.

 

Quelques éléments sur la résistance de décembre 1851 à Aups

 

 

Lors de l’élection présidentielle de décembre 1848, les Aupsois votent pour Louis-Napoléon Bonaparte à 40 %, Cavaignac obtient 39 %, Ledru-Rollin 20%. Aups la blanche vire au bleu sous l’influence de Jules Philibert, gros propriétaire aupsois, élu à la Constituante en 1848.

 

La loi du 31 mai 1850 prive 43% des électeurs aupsois de leur droit de vote.

 

Aups est alors un gros bourg de 2871 habitants, vivant essentiellement de l’agriculture. Mais des industries se développent dans la ville. Outre des moulins, à huile et à grains, on y trouve des tanneries, des cordonneries, des poteries et des chapelleries. Aups est surtout un bourg de marché. On y vient de tout le Haut-Var pour y vendre son grain ou ses bestiaux, non seulement le samedi, jour de marché, mais aussi lors des 9 foires annuelles (on en comptera jusqu’à 15 au début du XXe siècle). Tout cela fait de la ville un véritable centre.

 

Aups compte 17chambrettes (900 dans le Var).

La chambrée des Nègres et celle des Intimes sont abonnées au journal montagnard toulonnais Le Démocrate du Var. Le préfet les considère donc comme rouges et ordonne leur fermeture en novembre 1850, comme il le fera pour tant d’autres chambrettes varoises.

Une se reconstitue dans la maison Castillon : la chambrée des Escaraïre (émancipés).

 

Aups a assez tardé pour adopter l’organisation clandestine du parti républicain. Alors que des villages comme Artignosc ou Baudinard s’en sont dotés depuis le printemps 1849, ce n’est qu’au début de l’été 1851 que la société secrète se forme à Aups. D’ailleurs, les premières initiations d’Aupsois sont effectuées à Bauduen. C’est un cuisinier, Marcellin Gibelin, dit le Manchot, qui va former la société secrète aupsoise avec l’épicier Jean-Baptiste Isoard.

Grâce à plusieurs réunions aux grottes de Ste Magdeleine ou à la campagne la Charmante, et à la venue de « pointures » salernoises comme Paul Cotte et Gustave Basset, venus faire l’éducation de leurs amis d’Aups, les 10 membres de juin 1851 deviennent bientôt 50 en octobre, 80 à la Toussaint, 150 en décembre. Mais elle met du temps à se structurer et aura du mal à fonctionner durant la résistance.

 

Dans la nuit du 5 au 6 décembre, des délégués aupsois vont à Salernes et en reviennent avec l’ordre de faire venir à Aups les républicains des villages du Nord. Ordre aux présidents des sociétés secrètes de Moissac, Baudinard et Bauduen qui à leur tour le répercutent à Régusse, Artignosc, Les Salles et Aiguines. Des envoyés de Tourtour étaient déjà présents.

Cette même nuit, ils tendent un guet-apens au courrier sur la route de Villecroze et interceptent les dépêches, que l’on lit à la chambrette des Escaraïre (certains n’y comprennent rien : elles sont en français) puis on les brûle.

On réquisitionne les 13 fusils de l’armurier Raynaud que l’on rapporta dans la matinée, pour les reprendre le dimanche.

 

Les ordres transmis dans les villages du Haut-Var ont porté leurs fruits. Le soir du samedi 6 décembre, ce sont 300 résistants venus d’Artignosc, Baudinard, Aiguines, Les Salles, Bauduen, Moissac et Régusse qui se retrouvent à la croix St Honoré, à l’embranchement de la route de Vérignon. Ils y établissent un bivouac, mais les républicains aupsois leur demandent de ne pas entrer dans la ville. En effet, un messager revient de Salernes demandant de reporter leur départ pour Draguignan. Les Haut-Varois regagnent donc leurs villages.

 

Le dimanche 7 décembre, Marcellin Gibelin part pour Salernes chercher des instructions sur les événements. Il en revient le soir et informe les Républicains réunis dans la chambrée Castellan : il s’agit de prendre les armes et de rejoindre la grande colonne conduite par Duteil à Salernes.

On renvoie donc des messagers vers les villages.

 

Les colonnes d’Artignosc, Baudinard, Régusse et Moissac vont arriver à Aups dans la journée du lundi 8 décembre, jour de foire. Elles sont rejointes dans l’après-midi par les détachements des Arcs et d’Entrecastreaux. Cette avant-garde était dirigée par Alter et Brunet, deux Dracénois qui entreprennent de se rendre maîtres de la mairie.

La Constitution ayant été violée, ils venaient au nom du Peuple souverain et par ordre du général Duteil remplacer l’administration complice du coup d’Etat par une administration républicaine.

Aussitôt, une commission provisoire est constituée. Jean-Baptiste Isoard est nommé président.

Cette commission provisoire décide de procéder, contre la remise de bons, à la réquisition de logements et de vivres pour la troupe républicaine. Elle fait également désarmer la population de la ville, jugée hostile, et décréte la mobilisation de tous les citoyens de 18 à 50 ans.

Entre-temps, la gendarmerie est occupée, les gendarmes neutralisés dans leur caserne et leurs armes confisquées.

 

Dans la journée du mardi 9, Louis Bœuf, nommé commandant de la colonne d’Aups, parcourt les rues de la ville à la tête de sa colonne, monté à cheval et assisté du sergent de ville qui publie que tous les individus qui faisaient partie de la phalange d’Aups devaient la rejoindre immédiatement.

Vers 14h les résistants se mettent en marche vers Salernes. Mais ils font demi-tour après 500m en rencontrant la grande colonne qui en vient après avoir traversé le département depuis Le Luc et La Garde-Freinet. Arambide et 8 à 900 hommes l’avaient quittée pour se diriger sur Tourtour. Duteil et l’État-major républicain arrivent à 18h. Les prisonniers pris sur la route de la grande colonne, à Lorgues par exemple, sont mis à l’Hôtel Crouzet (Grand Hôtel actuel).

Il y aura 6000 résistants à Aups le mercredi.

La ville ne peut pas les loger tous. On envoie donc certains détachements vers Fox-Amphoux et Régusse pour passer la nuit du 9 au 10.

Une salle de l’hospice est transformée en atelier de confection par un tailleur de Draguignan : 25 jeunes filles aupsoises y fabriquent des blouses pour l’uniforme des insurgés.

 

Le matin du mercredi 10 décembre, les chefs de village sont réunis à la mairie. On propose de lever des impôts dans les communes voisines. « Si les communes sont pauvres, aurait dit le médecin de Baudinard Hyacinthe Monges, nous trouverons partout des habitants riches pour payer : Sabran à Baudinard pour 10000 francs, Gassier à Bauduen pour 10000 francs, Blacas à Vérignon pour 20000 francs, Roubaud et Layet à Aups… »

Quant à Paul Cotte de Salernes, il est envoyé avec 500 hommes occuper le pont d’Aiguines afin de préparer le départ de l’armée républicaine sur l’autre rive du Verdon.

Pendant ce temps, le général Duteil passe sa troupe en revue sur l’esplanade. Bien qu’il soit inquiet d’être sans nouvelle d’Arambide, posté à Tourtour, il n’a pas prévu de défense particulière pour la ville.

A dix heures, on signale l’arrivée de la troupe du coup d’Etat, commandée par le préfet Pastoureau et le colonel Trauers qui s’avançait vers la porte St Sébastien, route de Tourtour.

Les combats furent brefs.

Le détachement du Luc essaya bien de garder l’esplanade, mais son inexpérience militaire ne lui permit pas de tenir longtemps.

Duteil prit la tête des groupes de La Garde-Freinet, St Tropez et La Verdière pour stopper le mouvement de contournement opéré par le colonel Trauers par le Nord. Il prit position en dehors de l’enceinte, face au portail des Aires. Ce mouvement fit croire à une retraite du général improvisé, et sur l’esplanade, prise sous le feu, l’effet fut désastreux. Lorsque la cavalerie déboucha par la porte St Sébastien, la débandade fut totale.

Fuyant par la plaine des Uchanes, les résistants furent impitoyablement sabrés. Quant au groupe de La Garde-Freinet, après avoir tenté de tenir une position à la chapelle Notre-Dame, il battit en retraite sur la colline et rejoint finalement Moissac, d’où il gagnera le Piémont.

J’ai réussi à dénombrer avec exactitude les victimes de ces combats[1]. Certains récits ont parlé de 50 à 100 tués. Mais ils sont en fait moins nombreux. Je les ai identifiés précisément et il est probable qu’il y en ait eu seulement 18 du côté des insurgés, sans compter ceux qui décèderont de leurs blessures ou qui seront exécutés sommairement à Lorgues ou au Pont d’Argens.

 

On connaît le martyre de Louis Ferdinand Martin, dit Bidouré, un Barjolais de 26 ans. Alors qu’il portait un message de Duteil à Arambide, dans la matinée du 10, entre Aups et Tourtour, il est surpris par l’armée. Blessé d’un coup de pistolet à la tête, et de plusieurs coups de sabre, Bidouré est laissé pour mort sur le bord de la route.

Plusieurs heures après, il reprend connaissance, se traîne jusqu’au proche domaine de la Baume : le fermier le recueille, mais, apprenant la défaite des résistants à Aups, il le dénonce le soir même auprès du maire, qui fait transporter le blessé à l’hôpital d’Aups. Bidouré y est soigné par les sœurs, sous la surveillance des gendarmes. Le lendemain 14 décembre, après avoir pu parler à plusieurs personnes de sa connaissance, il est fusillé par les militaires. Les soldats doivent s’y prendre à deux fois pour l’achever.

Il devient ainsi le symbole de la résistance varoise au coup d’Etat, victime de la barbarie césariste. La place où se trouve le monument porte aujourd’hui son nom, comme bien d’autres voies dans d’autres communes du Var.

 

La troupe du coup d’Etat n’eut qu’un tué, le voltigeur Trunde, originaire de la Creuse, qu’une stèle rappelle dans le cimetière. Dans la confusion, les soldats firent feu sur l’Hôtel Crouzet où étaient détenus les prisonniers, en tuant un, M. Panescorce, de la Garde-Freinet.

 

La répression qui s’abat sur les républicains ne va pas épargner les Aupsois, malgré les rapports modérés du juge de paix. 12 sont condamnés à la déportation en Algérie pour 5 ans, 2 à l’internement dans une autre commune, 1 la surveillance, 5 devront passer devant le tribunal correctionnel.

 

La ville garde aujourd’hui de nombreuses traces de cet épisode dramatique et glorieux.

Tout d’abord, en 1853, les conservateurs aupsois érigèrent en ex-voto une chapelle, Notre Dame de la Délivrance, suivant les plans de Notre Dame du Peuple à Draguignan, sur les ruines du château des Blacas.

Les Républicains durent attendre le 31 juillet 1881 pour pouvoir rendre hommage aux citoyens morts pour la défense de la Constitution en inaugurant le monument qui leur est dédié, place Martin Bidouré. La fête fut fastueuse : en présence de la presse parisienne, des musiques de Brignoles et de Vidauban, on tira un feu d’artifice, des salves d’artillerie, pour les 4 à 5000 visiteurs que la commémoration attira.

Les 57 couronnes furent ensuite déposées dans un Mausolée, au cimetière, construit pour l’occasion en 1883, faisant fièrement face à la chapelle de la Délivrance.

 

De ville blanche, Aups deviendra la Rouge, la républicaine dès les années 1870, avant même que la République soit vraiment rétablie dans les années 80.

 

Le 22 juillet 1945, les résistants contre le nazisme, pour la République, choisissent le monument de 1881 pour honorer leurs camarades tombés sous les balles des nazis et de leurs collaborateurs. Ils se voulaient les héritiers, les continuateurs, de ceux de 1851.

 

Je veux pour ma part, ne pas oublier leur histoire. Ni celle de 1944, ni celle de 1851.

 

voir aussi : Pensionnés aupsois de 1851


[1] Voir Morts pour la République