Il y a 120 ans, les Vauclusiens se soulevaient

articles parus dans le quotidien Le Provençal, édition de Vaucluse, du 2 au 7 décembre 1971, sous le titre : 

Il y a 120 ans, les Vauclusiens se soulevaient contre le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte 

par André MERCIER

première partie

I

Le Provençal, 2 décembre 1971

Tout le monde sait que dans la nuit du 1er au 2 décembre 1851 un coup d’État fut exécuté à Paris par un petit nombre de conjurés agissant au profit de Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République. Il s’agissait de Morny, Persigny, le général de Saint-Arnaud, Mocquard et Maupas. Les putschistes n’eurent recours à la violence que dans les jours suivants, en particulier lorsque la troupe (la “Ligne” disait-on, et les soldats étaient appelés les “lignards”) tira sur la foule des badauds qui se trouvait sur le boulevard Bonne Nouvelle, et notamment aux abords de la Madeleine, et fit environ quatre-vingt-dix morts.

Ainsi disparut la seconde République, née seulement en février 1848, et qui était devenue en fait la proie des modérés, et même, pour partie, des ultras ne rêvant que la monarchie. De cette République “sociale” qu’on leur avait ravie et dont beaucoup s’étaient détachés au moins depuis les journées insurrectionnelles de juin 1848, les républicains les plus “rouges” n’étaient plus les tenants. Aussi bien ne furent-ils guère tentés de se battre pour en sauvegarder l’existence. De ce fait la résistance au coup d’Etat fut-elle limitée.

II y eut cependant des mouvements en province dans les jours suivants, et notamment dans les départements du Midi plus particulièrement dans le Var, les Basses-Alpes et le Vaucluse.

Oui, notre département fut parmi ceux qui s’agitèrent le plus et les événements qui s’y déroulèrent, qui revêtirent évidemment la brutale alternance soulèvement – répression, valent, nous semble-t-il, que l’on y revienne un peu, en ce cent-vingtième anniversaire. Nous le ferons en plusieurs articles.

Nous nous servirons pour cela d’un ouvrage de M. Aimé Autrand, La résistance vauclusienne au coup d’Etat du 2 décembre 1851, Avignon, imprimerie Rullière frères, 1952, paru pour le centième anniversaire, on l’a compris.

 

Avant d’en venir toutefois aux dits événements, il est bon de rappeler, sommairement, certaines données politiques propres à les faire comprendre.

Dans le Sud-Est de la France, la situation politique revêtait une certaine simplification. À la vérité, il n’existait que deux grands partis (le terme ne correspondant pas, comme aujourd’hui, à un vaste groupement structuré, il s’agissait de courants), les blancs et les rouges. Les blancs, c’étaient les royalistes – essentiellement légitimistes, orléanistes aussi mais moins nombreux ; c’étaient aussi des cléricaux, lesquels cléricaux adhéraient souvent dans les anciens états du Pape, Avignon et le Comtat Venaissin, à la tendance ultramontaine, c’est-à-dire favorable à une forte influence du pape sur l’église de France, en même temps qu’ils étaient hostiles à toute remise en cause   de l’ordre social. Enfin le courant bonapartiste, particulièrement tenace chez les paysans, s’y rattachait. Tous ces gens disparates, noblesse, clergé, bourgeoisie, paysannat aisé, oubliaient leurs oppositions – parfois moins vives qu’à Paris parce que la culture politique était plus réduite – , dans leur haine commune de la République “sociale” dont ils avaient eu peur, en février 1848.

Dans leur haine des “partageux”, (des socialistes, ou même des communistes, dirions-nous), des “marianneux” comme on disait aussi, joliment.

Ces marianneux-là, c’étaient les rouges. Paysans pauvres, artisans, ouvriers, ils étaient eux-mêmes partagés. Leur coloration politique était plus ou moins vive ; mais l’arrogance de leurs adversaires, des haines tenaces héritées de la révolution de 1789-1799, de la terreur blanche de 1815, de la révolution de 1830, le cléricalisme outrancier des chefs du clan adverse, les faisaient se regrouper plus aisément que dans la “ ceinture rouge ” de Paris.

C’était le “parti de l’ordre” contre les “Républicains” ou “démocrates”.

 

Pendant la restauration, pendant la monarchie de juillet même, les deux camps étaient demeurés face à face, les Républicains n’avaient pas réellement désarmé.

Peut-être, sans doute même, parce que les liens avec l’Italie étaient demeurés plus vivaces qu’ailleurs, le Vaucluse comptait en particulier de nombreux membres de sociétés secrètes républicaines, toutes plus ou moins rattachées au carbonarisme, mouvement occulte venu d’Italie. Les sièges principaux de ces groupements étaient évidemment dans les grandes villes comme Marseille et Lyon, mais Avignon jouait aussi un grand rôle. L’action opiniâtre de ces républicains, comme la peur des blancs aussi, et le conformisme du “marais” expliquent que le Vaucluse ait élu, les 23 et 24 avril 1848, pour la mise en place de l’Assemblée nationale constituante (qui, devait élaborer la constitution de la Seconde République), cinq républicains pour un seul “blanc”, un Orléaniste nommé Bourbousson. Ce dernier devançait de plus de 6000 voix (20755 contre 14030) le légitimiste ayant le plus de suffrages, M. d’Olivier, ancien maire d’Avignon.

Parmi les cinq républicains, il faut relever les noms du célèbre Agricol Perdiguier et d’Elzéar Pin, dont nous reparlerons.

 

Après la répression par les modérés, des mouvements insurrectionnels parisiens de juin 1848, les sociétés secrètes, un temps délaissées, puisque l’on pouvait afficher ses opinions écarlates en plein jour, reprirent une vigueur nouvelle : on pouvait avoir à défendre la République !

Ainsi, à l’initiative d’un ouvrier peintre nommé Deschamps, qui avait été le compagnon de prison, à Nîmes, du célèbre Barbès, obstiné agitateur, le mouvement des Carbonaris fut réorganisé en Vaucluse. Il comprenait en novembre 1848, 7.612 sociétaires, répartis en 4 lieutenances et 140 brigades. Le siège central pour le département était à Avignon, rue Carrelerie. Cavaillon, Bollène, Carpentras, Apt et Orange étaient les principaux sièges locaux. Rappelons que tout nouvel adhérent, parrainé par deux membres, devait prêter sur un poignard le serment de haine à tout despotisme politique ; dans le sein de 1a société, on désignait au sort un “bravo”, un “frère”, chargé de poignarder les membres traîtres au serment.

Par ailleurs, d’autres sociétés affiliées au mouvement des Carbonari existaient alors dans le département, à Avignon la société Pacot (900 membres), et “jeune gloire” (l’aristocratie républicaine), à Orange, la société des “Voraces” (500 membres).

“Le véritable chef moral de cette vaste et puissante association républicaine vauclusienne était sans conteste le citoyen Alphonse Gent” (A. Autrand).

Cet avocat avignonnais, fort éloquent, avait proclamé la République à Avignon, du haut du balcon de la préfecture, le 25 février 1848. Il avait été ensuite élu député à la constituante à l’élection complémentaire de septembre 1848, mais battu en mai 1849 pour celle à l’assemblée législative avec ses cinq colistiers républicains (on le voit, les blancs avaient relevé rapidement la tête), puis il avait dirigé un complot destiné à avoir recours à la violence face à l’oppression, en 1850. Ce complot dit de Lyon fut réprimé, car il y eut trahison. Gent, condamné à la déportation, demeura sept ans à Nouka-Hiva, la principale des Iles Marquises, dans la partie insalubre de la Polynésie.

Ainsi le parti républicain perdait un chef qui lui fit cruellement défaut en décembre 1851.

Voici donc le décor politique sommairement campé : ajoutons-y une ultime touche : chaque camp avait son journal et il faut se référer au Républicain de Vaucluse, d’une part, à L’Etoile de Vaucluse (légitimiste) et au Mémorial de Vaucluse (bonapartiste) d’autre part, si on veut avoir une idée plus précise de la violence des oppositions, et des événements de décembre 1851.

 

II

Le Provençal, 3 décembre 1971.

 

Les échecs d’Avignon, Orange et Pertuis

À la vérité, le décor politique précédemment brossé était incomplet. Il aurait fallu y inclure des nuances locales, résultant de l’héritage historique de chacun des cinq morceaux qui constituaient le puzzle du département de Vaucluse. Comme le souligne Aimé Autrand, c’était la partie de Vaucluse, qui formait l’ancien Comtat Venaissin, où le cléricalisme ultramontain était très vivace, qui était la plus modérée.

Par contre, les parties qui avaient constitué auparavant la Viguerie d’Apt et le comté de Sault (réunis, avec la Provence, à la France en 1481), et la Principauté d’0range (annexée en 1673), qui faisaient partie du territoire national depuis beaucoup plus longtemps, étaient plus ouvertes aux idées “avancées”, surtout la région aptésienne, peut-être en raison de l’expansion du protestantisme. Enfin Avignon, du moins la ville, en raison de l’axe de communication rhodanien et de la relative industrialisation, bien que récemment papale aussi, était, on l’a vu, assez acquise aux idées républicaines. Cependant les blancs y étaient également nombreux, qui disposaient de l’appoint de la garnison, environ 2000 hommes.

Il y a donc une géographie départementale des mouvements insurrectionnels de décembre 1851, qu’il est difficile de concilier avec une narration strictement chronologique. C’est sur la première que nous nous appuierons sans négliger toutefois complètement le souci de faire apparaître la simultanéité ou la succession des événements.

 

AVIGNON : LA VOLTE-FACE DES LÉGITIMISTES

Citons, pour Avignon, Aimé Autrand : “A Avignon, le coup d’Etat, annoncé dès le 3 décembre, causa un trouble profond dans tous les milieux républicains de la ville, une sourde rumeur accueillit cette nouvelle ; au sein des cercles démocratiques (envahis rapidement par la foule surexcitée de leurs membres), il se manifesta cette activité fébrile qui précède les grands événements ; pendant que les chefs délibéraient sur les mesures à prendre, la masse des affiliés, partisane de l’action immédiate, attendait l’ordre de soulèvement.

Le lendemain 4 décembre, une grande partie de la population avignonnaise suspendit ses travaux et se répandit bruyamment dans les rues de, la ville, où on remarquait bon nombre de villageois des environs venus prendre des nouvelles. 

Ces manifestations quoique menaçantes, n’étaient cependant pas de nature à inspirer de, sérieuses inquiétudes aux autorités

Les nombreuses troupes de la garnison d’Avignon devaient largement suffire au maintien de l’ordre.

Et en effet, les importantes patrouilles que les chasseurs à cheval effectuèrent dans les rues de la ville le 4 décembre, dispersèrent rapidement les rassemblements qui s’étaient formés”.

En même temps, le préfet menaça de suspension les responsables des trois journaux locaux s’ils “polémiquaient” !

Pourtant le 5 décembre, L’Etoile de Vaucluse, légitimiste, dont le rédacteur en chef devait être clairvoyant, s’insurgea contre le coup d’Etat. Pour prévenir toute collusion entre républicains et légitimistes contre le danger bonapartiste, le préfet et le général commandant d’armes, prirent d’énergiques mesures d’intimidation, en particulier prononcèrent la dissolution des cercles légitimistes et républicains et la suspension de la parution du Démocrate de Vaucluse et de L’Etoile de Vaucluse.

La volte-face rapide des légitimistes, se ralliant au Bonapartisme par peur des rouges, facilita leur tâche. Trois patrouilles de légitimistes vinrent peu après offrir leurs services aux autorités pour marcher contre la colonne des “montagnards” aptésiens qui se dirigeait sur Avignon.

Les républicains, de leur côté, décidèrent d’attendre l’arrivée de cette colonne car, estimaient-ils, ils n’étaient pas suffisamment nombreux. Cependant, trois cents d’entre eux quittèrent la ville pour aller rejoindre la dite colonne et la renforcer. Ils rejoignirent un centaine d’habitants de Morières, comme eux, insurgés. Après s’être réunis sur les hauteurs de Morières, ils se dirigèrent vers Gadagne et l’Isle-sur-Sorgue.

Dès le 7 décembre, eurent lieu des arrestations de républicains à Avignon, du fait des soldats ou des gendarmes, mais aussi des membres du parti de l’Ordre. Aussi, dès cette date “les représentants du gouvernement pouvaient considérer le soulèvement insurrectionnel réprimé au chef-lieu, et détacher une partie des troupes de la garnison vers les régions du département où des troubles étaient signalés” (A. Autrand).

C’était donc l’échec, qui eut des répercussions graves sur les autres mouvements, évidemment.

 

ORANGE ET PERTUIS : UN ÉCHEC SYMÉTRIQUE

“Dès le 3 décembre, la ville d’Orange fut comme celle d’Avignon, le rendez-vous d’une foule considérable de “montagnards” des environs, accourus pour prendre des informations concernant le coup d’Etat (…) On organisa une bruyante manifestation sur la place de la Mairie”.

De Caderousse, Mornas, Valréas, ou les mairies avaient été prises, de Courthézon, Mondragon, Sérignan, Camaret où l’agitation était grande aussi, on se dirigea vers Orange. Par contre, les républicains de Sainte-Cécile et de Cairanne s’en retournèrent. Ils avaient appris l’intervention de la troupe.

En fait, c’était faux. Mais cela entraîna l’échec : les républicains orangeois, qui prirent la mairie le 4 décembre après une vive bousculade avec les dragons, s’estimèrent mal soutenus et renoncèrent. Tout le monde se dispersa.

À Bédarrides et Uchaux, très “rouges”, les mairies furent prises aussi ; des détachements de dragons d’Avignon mirent un terme à l’agitation dès le 5 et le 6, et arrêtèrent les meneurs.

 

À l’autre bout du département, à Pertuis, perpétuellement agitée depuis février 48, on se souleva immédiatement. Les républicains pertusiens accueillirent avec enthousiasme le 6, les insurgés des Basses-Alpes se dirigeant vers Marseille.

Mais le 7, on déchanta ; ayant reçu un message du juge d’instruction, le commandant de la place d’Aix fit passer par Pertuis un bataillon se dirigeant vers les Basses-Alpes. Le “calme” régnait quand les soldats arrivèrent ; ils procédèrent néanmoins à 41 arrestations. Beaumont, Mirabeau et Cabrières d’Aigues subirent la même contrainte.

 

Ainsi s’achevèrent des événements que nous avons dû abusivement résumer. Cependant ceux qui affectèrent les régions d’Apt et de Carpentras, pour des raisons opposées, furent, plus curieux encore. C’est pourquoi nous leur consacrerons ultérieurement des articles séparés.

 

 

III

Le Provençal, 4 décembre 1971

 

L’intrépide équipée des rouges aptésiens

En ce qui concerne l’insurrection aptésienne, il convient de citer encore, initialement, Aimé Autrand :

“L’arrondissement d’Apt fut le théâtre d’un soulèvement considérable et qui mérite par conséquent un récit circonstancié.

En 1851, cette région provençale, éloignée du chef-lieu du département (…) était presque entièrement acquise aux idées démocratiques avancées (…). La société secrète montagnarde, parfaitement organisée, avait des ramifications dans tous les villages de l’arrondissement. Chacun de ces groupements était solidement encadré par des chefs influents (…). Les fils de ce réseau républicain étaient tenus par le citoyen Elzéar Pin, ex-représentant du peuple (député) en 48, dont l’érudition, l’éloquence et l’autorité étaient notoirement reconnues.

Il semblait donc que, dans toute cette contrée, la cause républicaine était gagnée d’avance et que l’insurrection y serait d’autant plus soudaine et puissante qu’elle y avait été plus longtemps contenue.

Le coup d’État, annoncé dans tout l’arrondissement dès le lendemain de son exécution, rassembla effectivement tous les montagnards (…). Les premières dispositions de combat furent prises dès le 4 décembre : élection du comité d’insurrection, élaboration du plan de soulèvement, etc… Mais l’insurrection elle-même n’eut pas lieu tout de suite ; elle attendit le signal de son chef. Or, le citoyen Pin, en homme sage, tenait à s’assurer auparavant que la situation au chef-lieu (premier objectif de ses troupes) fût favorable”.

Pin, alors, se résolut à se rendre à Avignon. “Il y constata une grande agitation, mais le soulèvement prévu ne s’y était encore point produit. Les chefs démocrates, impressionnés par le déploiement d’importantes forces militaires demandèrent instamment au citoyen Pin d’amener rapidement au chef-lieu les nombreux démocrates de l’arrondissement d’Apt”. Pin revint alors à Apt mais… avec une certaine lenteur. Pendant son absence, les évènements s’étaient précipités.

 

PRISE DE LA SOUS-PRÉFECTURE ET DE LA MAIRIE D’APT

En effet, “une animation extraordinaire régnait (à) Apt, où, tous les démocrates attendaient le retour de leur chef. Cette foule, portant ostensiblement une cravate rouge, donnait à la localité un coup d’œil inaccoutumé. Il semblait que le moindre incident ne pouvait manquer de faire éclater l’orage. Dès le 4 décembre, le projet de s’emparer de la sous-préfecture et de l’Hôtel de ville fut hautement annoncé par les insurgés”.

Évidemment le sous-préfet s’affola ; il ne put réunir que quelques gendarmes, quelques gardes forestiers et quatre-vingts “hommes d’ordre”. C’est pourquoi il fit appel aux “blancs” de Saint-Saturnin-d’Apt, localité où, curieusement, ils étaient à cette époque en majorité. Ceux-ci dévalèrent vers Apt sous la conduite de leur curé, M. Graut.

Les Saint Saturninois furent accueillis de fraîche manière, d’autant que le curé en manière d’intimidation ordonna à sa troupe de faire usage de ses armes ! Ils furent poursuivis jusqu’à la sous-préfecture puis durent s’enfuir tandis que les gendarmes devaient livrer leurs armes aux insurgés.

Le lendemain 5, ceux-ci s’installèrent à la sous-préfecture et à la mairie, dans la salle de laquelle ils installèrent le comité insurrectionnel le 6. Puis ils firent mettre les détenus de la prison en liberté et réquisitionnèrent les armes, puis les distribuèrent.

Dans la journée du 6 également, à l’appel d’émissaires aptésiens, le tocsin sonna dans toute la vallée du Coulon, et dans tous les villages se soulevèrent les émeutiers, notamment à Bonnieux, Lacoste, Oppède, Roussillon, Joucas, Goult, Murs, et surtout Gordes (300 insurgés !).

Quand Elzéar Pin revint à Apt, seulement dans la soirée du 7, il trouva le comité insurrectionnel très déterminé à agir. Alors, soucieux de trouver des renforts, Pin se rendit à Cadenet ; il se dirigeait vers Pertuis quand il apprit que la troupe y était intervenue. Il jugea plus prudent de ne pas revenir à Apt !

 

LA MARCHE SUR L’ISLE

Ne voyant pas, à nouveau, revenir son chef, le comité insurrectionnel décida d’agir : on marcherait sur Avignon !

Alors dès le 8 au matin, un millier d’Aptésiens armés de fusils de chasse, de mousquets, de pistolets, se mirent à route.

“Par un prompt renfort”, d’autres insurgés les rejoignirent, cinq cents du secteur de Bonnieux, à Goult cinq cents autres de celui de Gorde, entre les Beaumettes et Lagnes. Certains vinrent même de Cadenet.

Ce sont donc environ deux mille insurgés armés, un peu plus même, qui étaient réunis.

On s’était mis en colonnes. “Quelques jeunes gens porteurs de drapeaux tricolores furent placés en tête avec des tambours”. Le chef était “le citoyen Chateminois, d’Apt, ceint d’une écharpe tricolore et monté sur un cheval”.

Dérisoire, mais ô combien sympathique armée!

 

Pendant ce temps, les autorités ne restaient pas inactives. Le préfet, et le commandant d’armes d’Avignon, le général d’Antist (mais oui !), constituèrent une colonne de deux cents hommes et les dépêchèrent vers l’Isle-sur-Sorgue “dans les quelques omnibus hippomobiles qui avaient été mis spécialement à leur disposition”. La colonne atteignit l’Isle le 8 décembre, à 19 heures, puis après un arrêt, reprit sa route en direction des insurgés.

À 2 km de l’Isle, le chef, le commandant Malher, vit venir des forces dix fois supérieures. Il fit précipitamment marche arrière, retraversa l’Isle avec ses hommes et regagna Avignon dans la nuit.

Vers 23 h. 15, les insurgés pénétraient dans l’Isle, dont la mairie fut pacifiquement ocupée. On plaça des sentinelles y compris aux portés des factionnaires pour couper toute communication, on se restaura (les hôteliers et cafetiers étaient réquisitionnés) et on dormit un peu.

 

QUATRE MORTS

Mais, dit Aimé Autrand, “Cette marche victorieuse devait être sans lendemain. Le plan de soulèvement prévoyait la concentration à l’Isle des insurgés venant des régions de Cavaillon, de Carpentras, et d’Avignon : il n’arriva dans la nuit que 80 individus armés de Velleron ; d’autre part on était toujours sans nouvelles du citoyen Pin, qui devait diriger l’ensemble du mouvement. Enfin, les hommes de garde (… ) apprirent, dans la matinée, par trois dépêches (officielles) arrivées successivement : 1.) que l’insurrection était réprimée à Paris ; -2. qu’une forte colonne militaire partie d’Avignon faisait route vers l’Isle pour arrêter, et châtier sévèrement la bande insurrectionnelle venant d’Apt (cette nouvelle, on le verra, était un peu hâtive) ; 3. que le département de Vaucluse, mis en état de siège, était placé sous le commandement du général d’Antist.

Les mauvaises nouvelles jetèrent le découragement dans les rangs de ces braves insurgés, dont l’enthousiasme avait, d’autre part, subi l’influence néfaste du froid (on était en décembre, rappelons-le) et de la fatigue ; dès lors les chefs, comprenant l’inutilité de persévérer, ordonnèrent la retraite ; peu à peu, toute cette troupe se dispersait, chaque groupe reprit en grommelant le chemin du retour”. C’était le 9.

Aussitôt mis au courant, le général d’Antist, au lieu de constituer une puissante troupe, élabora une colonne mobile d’environ 150 hommes, dont 100 cavaliers (que suivaient 9 omnibus) sous les ordres du commandant de France (c’était bien son nom).

Cette colonne partit le même 9 décembre d’Avignon à midi, traversa Carpentras, très calme (nous verrons dans le prochain article pourquoi), puis Pernes et arriva à l’Isle dans la soirée, pour y apprendre que les derniers insurgés venaient de partir pour Cavaillon.

À deux heures du matin, la colonne rattrapa quelques fuyards qui se réfugièrent dans une ferme près du pont du Calavon où les avaient précédés d’autres insurgés, deux ou trois cents. Il y eut échange de coups de feu et un insurgé fut tué, un nommé Simon Ravoire, de Ménerbes, père de trois enfants. Les autres insurgés s’enfuirent mais trois d’entre eux furent atteints et on les fusilla séance tenante, pour avoir été pris les armes à la main sur un territoire en état de siège !

À Apt même, que Elzéar Pin rejoignit dans la journée du 10 pour y être accusé par Meritan, dit Barbès, membre du comité insurrectionnel, d’avoir abandonné ses amis, il fallut constater l’échec de la tentative. Puis les “rouges” durent fuir car la colonne mobile, qui avait traversé Cavaillon, arrivait. C’était le 11.

La répression, commencée depuis plusieurs jours ailleurs, allait s’abattre, dans la vallée d’Apt.

Ainsi s’achevait l’intrépide équipée de rouges aptésiens.