Tourves 1851. Le peuple reprend ses droits

Ce texte a été publié dans la brochure « Résistances. L’insurrection de décembre 1851. La Résistance pendant la deuxième guerre mondiale à Tourves », 2001

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Tourves décembre 1851, le Peuple reprend ses droits.

 

par René Merle

 

La scène est digne d’un grand film historique : six décembre 1851, onze heures du soir, sur la place de Tourves emplie de monde, le maire doit pénétrer dans la mairie entre une double haie d’hommes en armes, une centaine de Tourvains, jeunes pour la plupart. Au nom des citoyens insurgés, le cordonnier Requier lui signifie que “la constitution ayant été violée, le peuple reprenait ses droits”.

À Tourves, comme dans tout l’arrondissement de Brignoles, comme dans la plupart des localités rurales du Var, c’est d’abord par la proclamation d’un pouvoir communal démocratique que s’organise la riposte au coup d’État. Puisque le Président étrangle la République qu’il était censé protéger, il appartient aux citoyens de la défendre, dans le cadre le plus immédiat et le plus naturel de la vie administrative et politique, la commune.

Par son coup de force, le Président Louis Napoléon se maintenait à une place qui constitutionnellement devait bientôt lui échapper. Et cette ambition personnelle rencontrait la peur sociale et politique du gouvernement conservateur de la Seconde République, effrayé par les progrès électoraux de la gauche démocrate-socialiste, la “Montagne”. Le coup d’État permettait d’éviter l’échéance des élections de 1852.

Alors que l’opinion nationale adhérait à la démagogie présidentielle, ou que, résignée, effrayée, elle la subissait passivement, alors que l’appareil d’état (armée, police, magistrature, administration préfectorale) se rangeait totalement du côté du coup d’État, la résistance se manifesta dans une trentaine de départements. Elle se transforma en insurrection armée en Bourgogne et dans nombre de départements méridionaux. Les Basses-Alpes, où l’insurrection fut victorieuse, la Drôme et le Var furent à la pointe de ce puissant mouvement, dont Tourves ne fut pas absente.

La belle étude de Claude Arnaud vous présente la dimension générale et locale de cet événement. Et la première remarque que nous pouvons faire est qu’il aura fallu attendre 150 ans pour que cette donne locale soit dépouillée et mise en valeur. Ce qui nous interroge sur ce qu’il faut bien appeler une amnésie, occultée de génération en génération, par le rappel émouvant de l’épopée républicaine varoise, la marche de la colonne insurgée qui traversa le département jusqu’à la défaite d’Aups…  Or ce n’est pas dans l’épopée que nous plonge la visite des archives tourvaines, mais dans le prosaïsme tragique de quelques jours de résistance.

À travers le miroir faussé des archives de la répression, nous appréhendons l’entrée en responsabilité citoyenne d’une partie du petit peuple tourvain. Une semaine d’extrême tension où le drame se joue entre Tourvains, sans autres interventions extérieures que celles des informations reçues de Brignoles ou de Saint-Maximin. Dans la lucidité, l’exaltation ou l’abattement, on peut ainsi deviner le rôle des fidélités politiques, celui des initiatives personnelles et des tempéraments individuels. Nous sommes loin de l’épopée, et pourtant ici, en ce froid décembre 1851, chacun joue son destin.

De ce fait, plus sans doute que les communes où la grande majorité des hommes valides rejoignit la colonne républicaine, (Le Luc, Vidauban, La Garde-Freinet…), le microcosme tourvain illustre et éclaire la réalité de la situation varoise : une localité divisée, une opinion républicaine mobilisée mais partagée, hésitante sur la conduite à suivre.

La nouvelle du coup d’État est connue le mercredi 3 décembre. Le jeudi 4, les républicains s’attroupent devant la mairie et y placent un poste de surveillance armée. Le vendredi 5, le samedi 6 ils contrôlent la localité et les passages sur la route. Le samedi soir, la mairie est occupée par les insurgés en armes, le dimanche 7 au matin est proclamée une mairie insurrectionnelle. Mais le lundi, les nouvelles montrent que la France n’a pas suivi, et la démobilisation gagne les insurgés, qui savent qu’un bataillon d’infanterie a quitté Marseille, accompagné de hussards et d’artillerie, et marche sur Brignoles. Tourves subira bientôt l’occupation militaire et la répression.

Mais comment en est-on arrivé là ?

 

Un peuple exclu ?

 

Monarchie de Juillet (1830-1848). La commune aux mains des notables ?

 

Depuis 1831, la France est dirigée par le roi Louis-Philippe d’Orléans. Son pouvoir s’exerce essentiellement au profit des couches supérieures de la bourgeoisie. Si le suffrage censitaire ne donne le droit de vote aux législatives qu’aux privilégiés de la fortune, il permet à un plus grand nombre de contribuables de voter au plan local. À Tourves comme ailleurs, ce sont les notables locaux qui se disputent leurs suffrages.

Ces notables ne se recrutent pas parmi les gros possédants, résidents extérieurs influents, souvent de tradition légitimiste : des “Blancs”, royalistes partisans de l’ancien régime des Bourbons. Notons parmi eux le Brignolais Hippolyte Maquan, avocat à Lorgues, qui sera sous la Seconde République un fer de lance de la réaction varoise : otage de la colonne républicaine, et il publiera à chaud un récit très partial de l’insurrection.

Le conseil municipal est donc un aréopage de petits notables : l’avocat François Sivan, maire, ses deux adjoints, le tonnelier Ourdan, le distillateur Cheilan, sont entourés d’artisans cossus, de propriétaires, d’hommes qui comptent comme l’aubergiste Jean François Sivan, le notaire Allaman…

Le régime orléaniste leur convient, et ils ne peuvent que prendre leurs distances avec les courants protestataires qui traversent l’opinion, courants nouveaux, républicains, démocrates, voire socialistes, qui, tout en divergeant sur les réformes sociales à mettre en œuvre, ont en commun l’aspiration à la démocratie politique. 

 

Une fermentation républicaine :

Faute de documents et de témoignages, nous saisissons mal les cheminements et l’influence de ces courants dans la population tourvaine. Dans son œuvre désormais classique, Maurice Agulhon a investigué les vecteurs de la conscientisation politique. Quel est donc le rôle des chambrées tourvaines, lieux de sociabilité populaire masculine ? Quel est le rôle de ces bourgeois, “passeurs politiques” d’informations et d’idées, comme cet Étienne Davin, rentier aisé, qui sera le maire “rouge” de 1849 ?

 

Un noyau communiste ?

 

Est attesté en tout cas le prosélytisme d’un ouvrier cordonnier “communiste” que la police inquiète à la veille de la Révolution de Février 1848 : Jean-François Requier, un homme jeune, né en 1817. Il est membre d’une société communiste icarienne, il est abonné au journal de Cabet : Le Populaire est un formidable organe d’information et de conscientisation en milieu ouvrier, que Requier fait connaître au café. L’engagement communiste des tailleurs et des cordonniers est une donnée nationale dans la France des années 1840, et on parle beaucoup dans leurs échoppes.

Les Cabétistes dénoncent la misère populaire, le mépris dans lequel sont tenus les travailleurs, ils aspirent à une société fraternelle et égalitaire, mais ne prônent pourtant pas l’insurrection, et leur moralité est “bonne” à l’évidence.

On fiche pourtant et on intimide ces militants cabétistes varois : l’enquête sur Requier relève du pur délit d’opinion. Mais, à la différence des militants toulonnais par exemple, on juge Requier bien isolé, et peu dangereux en définitive. Le maire ne lui a-t-il pas d’ailleurs confié la surveillance de l’octroi ?

Un homme isolé ? Quoiqu’en dise le rapport de police, Requier n’est certainement pas isolé au plan départemental et régional. Le réseau icarien varois est en relation avec Marseille et Paris. Il est depuis plusieurs années actif dans les milieux ouvriers de Toulon. Il compte des figures marquantes, comme Jean Lafont, mécanicien à Belgentier où son influence est grande, et Abraham Collée, peintre en bâtiment à Brignoles. Et ces deux hommes sont des voisins pour le Tourvain.

Mais l’isolement idéologique au plan local est sans doute réel. De fait, quel sens peut avoir le communisme cabétiste pour les agriculteurs et les ouvriers qui se retrouvent dans ce café Cival où Requier fait connaître son journal, et dans les trois chambrées de la localité ?

 

L’apprentissage de la politique :

 

La Révolution de Février 1848 est un événement parisien, et les Tourvains, comme tous les Français, apprennent par les communiqués préfectoraux qu’ils vivent désormais en République (la Seconde). Et bientôt leur parvient la décision qui va changer complètement la donne politique : l’institution du suffrage universel masculin (La jeune République n’a pas cru devoir accorder ce droit aux femmes). Tourves n’avait pas 20 électeurs législatifs avant 1848, il y en a dorénavant près de 900.

Désormais, à travers la sécheresse des chiffres, nous mesurerons la conscientisation d’un peuple jusque-là tenu à l’écart de la vie politique.

 

Un pouvoir communal partagé :

Le nouveau pouvoir communal connaît plusieurs phases de mise en place.

À l’annonce du changement de régime, la municipalité fait contre mauvaise fortune bon cœur : le maire ne cache pas la frayeur que lui a causée la résurrection d’une République dont les souvenirs de 1792-93 terrorisaient notables et gros propriétaire. Mais on est vite rassuré, ou on feint de l’être : unité autour du nouveau régime de la Liberté, qui garantit le respect des personnes et des biens. 

La municipalité, comme toutes les autres municipalités varoises, n’en est pas moins destituée par le nouveau pouvoir, qui nomme une commission municipale provisoire, à l’effectif réduit.

Les clivages sociologiques et idéologiques sont masqués par une sorte d’unanimisme républicain modéré. La présence à la tête de la commission de Pierre Garrel, un marchand de laine et fabricant d’huile très aisé, rassure. Tout comme celle de Louis Bouchard, Capitaine en retraite, Chevalier de la Légion d’Honneur, propriétaire fortuné lui aussi, qui se voit attribuer le commandement de la garde nationale. Mais apparaissent aussi des hommes nouveaux, comme Jouve l’instituteur.

Cette première commission est vite remplacée par une commission plus nombreuse : s’y rencontrent des notables, membres du conseil municipal d’avant février, et des hommes nouveaux. Mais parmi ces derniers, peu se manifesteront ensuite comme républicains actifs.

On le voit, le poids des notables traditionnels est ébranlé, mais demeure.

Le fait est manifeste aux élections municipales de septembre : sont élus des notables déjà présents avant février, ou membres des commissions provisoires. Élus également des hommes nouveaux. En particulier Joseph Plauchier, cultivateur de 42 ans, tout petit propriétaire, un républicain convaincu.

Ce conseil est partagé : Le maire est élu par 10 voix contre 9 à Jean Louis Antoine Sivan, clairement conservateur, mais les conservateurs Allaman et Blanc sont élus adjoints avec une ou deux voix d’avance devant des candidats républicains comme Plauchier. Le maire est “bleu”, le commandant de la Garde Nationale conservateur.

 

Le pouvoir central reste lointain :

Les élections législatives de 1848 voient dans le Var le succès attendu, puisque sans vraie concurrence, d’une liste “républicaine” très modérée, plébiscitée par une opinion encore peu rompue à la vie politique.

On vote au chef-lieu de canton pour les présidentielles de décembre 1848 : première élection d’un Président au suffrage universel. Les Tourvains se déplacent peu. Signe d’un intérêt plus immédiat pour la politique vécue dans la proximité locale ou départementale que pour la “grande” politique nationale ?

Comme le département, Tourves donne la majorité au candidat officiel, le républicain modéré Cavaignac. Le candidat surprise Louis-Napoléon Bonaparte est loin derrière. Alors que la France vote massivement pour Bonaparte, le Var est un des quatre départements qui lui refusent la première place : la presse conservatrice varoise a choisi Cavaignac, par ailleurs soutenu par la majorité des Républicains de progrès. À Tourves également, les notables (tenants de l’ancien régime, ou “Bleus”, républicains modérés) et les hommes du peuple se retrouvent pour soutenir Cavaignac.

Mais le vote tourvain n’est pas exactement à l’image du Var : si le Var a voté Cavaignac et repoussé l’aventurier Bonaparte, nombreux sont les Varois qui ont choisi le candidat de la gauche montagnarde, Ledru-Rollin, qui obtient même la majorité dans plusieurs localités. La surprise tourvaine vient du score insignifiant obtenu par Ledru-Rollin. On ne voit donc pas se constituer à Tourves, comme dans nombre de localités varoises, cette amorce d’alliance de la bourgeoisie républicaine et du peuple autour de l’opposition de gauche, cette “Montagne” démocrate-socialiste qui sera bientôt majoritaire dans le département.

Par contre, les 16 voix de Raspail, candidat de l’extrême gauche, montrent la présence et l’activité du petit noyau communiste, dont l’influence initiale dépasse celle de la gauche d’opposition. Raspail dépasse Ledru-Rollin et fait presque jeu égal avec Bonaparte. Mais le cordonnier cabétiste Requier, son ami Auguste Cival l’ouvrier tanneur sont sans doute encore tenus aux marges de la sensibilité commune. Il n’en reste pas moins qu’ils enracinent leur militantisme dans des espoirs de république démocratique et sociale, à la différence des plus convaincus des Cabétistes qui, déçus par ces débuts conservateurs de la République, s’en vont fonder l’Icarie en Amérique.

 

La structuration politique en liaison avec les élections :

 

Aux élections législatives de 1849, on vote pour élire 7 députés, au scrutin de liste départemental avec panachage. Cette fois, les Varois doivent choisir dans un affrontement tripartite : liste “blanche” très conservatrice du parti de l’Ordre, liste républicaine plus que tiède des “Honnêtes Modérés”, liste “rouge” de la gauche démocrate-socialiste, la Montagne.

Une scission vient affaiblir la Montagne : l’avocat Thourrel, qui avait quitté Toulon pour Aix après sa brouille avec les Montagnards locaux, dirige une liste plus radicale, dite du Comité des Travailleurs, liste soutenue par le grand journal démocrate de Marseille, La Voix du Peuple, dont l’influence est forte parmi les démocrates de Saint-Maximin et de Tourves, (ce qui ne va pas sans créer une rivalité avec le journal des démocrates varois, Le Démocrate du Var).

Le vote de Tourves n’est pas exactement à l’image de celui du Var, qui élira quatre démocrates-socialistes et trois représentants du parti de l’Ordre.

Tourves place en tête les plus “modérés” de la liste blanche (l’avoué Arène, député sortant, 286 voix, et Poulle, ancien sous-préfet, 283 voix). Un “rouge” les talonne : le notaire Clavier (276 voix) : l’effet de proximité a joué, car Clavier est brignolais.

Suivent trois des leaders de l’Ordre, dont les deux plus blancs (De Villeneuve Bargemon, 267 voix, et De Clappiers, 264 voix, un “voisin” que Le Démocrate du Var dénonce comme “un des plus grands propriétaires de Brignoles”, tous deux grands notables légitimistes).

Font presque jeu égal avec eux les leaders nationaux de la liste des “Honnêtes Modérés”, le général Changarnier, Adolphe Thiers. Par contre, les leaders départementaux  de ce courant “bleu” ont peu de succès : les représentants sortants Philibert et Alleman n’ont que 24 voix, et Guigue en a 3.

Les dirigeants de la Montagne obtiennent un score convenable mais sont distancés : Arnaud, député sortant, 239 voix, Suchet, ex-maire de Toulon, 235 voix, Mouttet, 234 voix. Ce dernier, paysan à Draguignan, a plus de voix que le leader national de la Montagne, Ledru-Rollin, 232 voix. Sympathie sociologique ? Ce qui n’est pas le cas pour le travailleur de l’arsenal de Toulon Debeney, 56 voix, seul représentant du monde ouvrier sur la liste de la Montagne.

Mais l’élément tout à fait original de cette élection à Tourves est le score obtenu par Choffel, 171 voix, et Jouvenal, 169 voix, tous deux de la liste dissidente du Comité des Travailleurs. Or les notables de cette liste n’ont pas eu de succès. Son leader, l’avocat Thourrel, n’a qu’une voix, le représentant sortant, Baume, deux. Comment expliquer la percée des deux inconnus ? Tout simplement par le fait que Choffel, ouvrier licencié de l’arsenal de Toulon, est un activiste communiste icarien, lié au groupe de Belgentier, et que Jouvenal, également ouvrier de l’arsenal, et conseiller municipal “communiste”, fait également partie du réseau icarien. Tous deux ont agi sur le plan toulonnais pour poser à côté, voire en face, de la Montagne jugée trop petite bourgeoise, une force politique populaire et ouvrière autonome.

On mesure donc par ces chiffres l’influence acquise à Tourves par Requier et ses amis. En période d’accélération historique, la présence de personnalités fortes et originales comme la sienne a rapidement joué.

Tourves apparaît donc comme une localité électoralement partagée entre Blancs, Bleus et Rouges, les nuances étant grandes à l’intérieur de chaque camp.

 

Les cercles

 

De l’unanimisme politique de 1848, on est donc passé à une vie politique d’affrontements qui n’est pas encore sous-tendue par la notion de partis politiques, au sens moderne du mot. La politique se vit à travers les cercles, et plus particulièrement à travers l’opposition du cercle rouge et du cercle blanc.

La “Société des Rouges” est un lieu de sociabilité populaire masculine, elle réunit l’ensemble des amis de la Montagne, y compris des élus comme Plauchier. Par sa présence active dans la société, la gauche extrême est sortie de son isolement, elle joue le rôle de ferment dans ce creuset où la jeunesse domine. Alors que Cabet, déçu par l’évolution de la Seconde République, prône plus que jamais le départ en Amérique pour y fonder la société idéale de l’Icarie, les cabétistes varois militent pour une République de progrès. Ils diffusent les publications de la librairie rouge de Paris, “La Propagande démocratique et sociale”, qui touchent Tourves par les contacts de Requier avec Collée de Brignoles. Qui plus est, Requier est désormais président d’une société de secours mutuel, mise en œuvre d’un “socialisme pratique” qui lui attire des sympathies en milieu populaire.

Tous peuvent se retrouver dans le programme de la Montagne rouge qui est un programme très concret de défense de la petite et moyenne propriété, et de revendication des droits élémentaires de survie et de bien être pour les salariés. La haine des “Gros” et des Blancs, héritiers de la contre-révolution, cimente ce vivier républicain.

À l’opposé, sous couvert d’un patronage religieux, et en proclamant leurs visées charitables, les Blancs se structurent en 1850 autour du Cercle de Bienfaisance de Saint Probace, créé à l’initiative d’un gros propriétaire, Lombard d’Esperel, et de notables locaux. On se réunit dans la maison d’un notable, et non pas au café. 

 

La cristallisation de 1850 et le temps de la répression “républicaine” :

 

On vote à nouveau le 10 mars 1850 pour remplacer les deux députés montagnards, Ledru-Rollin et Suchet, destitués par la répression qui suit la manifestation montagnarde de 1849.

Les séquelles des divisions du camp démocrate en 1849 se manifestent encore à Touves. Ainsi, lors du congrès des cercles démocrates, tenu au Luc pour désigner les candidats, Thourrel, qui patronnait la liste dissidente de 1849, est candidat. Et qui plus est un délégué de Tourves propose la candidature du poète républicain de Caen, J.F.Destigny, connu par sa “ Némésis incorruptible”.

Thourrel et Destigny sont mis en minorité, et finiront par se désister.

Le plein ralliement tourvain aux candidats démocrates varois se manifeste par une lettre publiée par Le Démocrate du Var (25/26-2-1850) :

“À Mr le Rédacteur du Démocrate du Var

Monsieur,

Vos coreligionnaires en politique à Tourvès, ne sont guère que des enfants du peuple ne prenant dans une existence que la part que le travail leur donne, cependant ils n’ont pas été sourds à la voix de leur courageux défenseur, s’ils partagent des espérances pour la réalisation desquelles vous avez à lutter, ils regardent comme devoir le sacrifice qui doit faciliter votre tâche.

En recevant leur modeste offrande de 20 francs, sur laquelle on a prélevé les frais de mandat et de port, veuillez agréer, Monsieur le Rédacteur, leur regret de n’avoir pu la rendre plus riche.

Salut et fraternité.

Biscarre”

Lettre que le journal décrypte à sa façon, en croyant se rappeler d’une bonne influence des démocrates à Tourves, et en souhaitant qu’elle se manifeste pleinement aux prochaines élections.

Ce qui sera.

Le 10 mars 1850, Tourves partage la tendance varoise qui est celle de la bipolarisation.

Il n’y a que 554 votants sur 890 inscrits, signe d’une désaffection générale d’une partie du corps électoral. Les deux candidats rouges passent haut la main, Claviers notaire à Brignoles, 345 voix (élu), et Pierre Suchet, frère du député emprisonné, 336 voix. Les candidats blancs sont clairement en recul, et nettement distancés : De Clappiers Louis, 214 voix, Siméon            202 voix.

La Montagne et l’extrême-gauche se sont soudées. Les Bleus ont dû choisir leur camp : rejoindre la Montagne ou s’abstenir.

Ce progrès de la Montagne ne va pas sans inquiéter la préfecture, qui en 1850 applique à la lettre, et même au-delà, les consignes répressives anti-montagnardes du pouvoir.

Ainsi le préfet casse le maire Davin (nommé en 1849), jugé trop républicain, et le remplace par le notaire conservateur Allaman.

Ainsi, en novembre 1850, on perquisitionne chez Requier, suspecté de participation à ce que la presse conservatrice appelle “le complot de Lyon”, vaste conspiration montagnarde qui aurait préparé à l’insurrection les militants de quinze départements du grand Sud-Est. Mais la perquisition ne peut rien prouver, sinon, secret de polichinelle, que Requier continue à recevoir et diffuser la propagande “communiste”. Daumas de Toulon et d’autres montagnards sont incarcérés, mais Requier n’est pas poursuivi.

 

Augustin Daumas, gravure parue dans La Région radicale en 1882

Augustin Daumas, numérisation Archives départementales du Var

numérisation des Archives départementales du Var

Alors que grandissent les craintes d’un coup de force du parti de l’Ordre ou du Président, dans tout le Sud-Est, les éléments les plus résolus du camp républicain vont organiser les sociétés secrètes, qui, à travers des rites empruntés aux Carbonari et à la Franc-Maçonnerie, mobilisent le peuple rouge, et tout particulièrement la jeunesse. On se reportera sur cette question à la remarquable étude sur les sociétés secrètes dans le Haut-Var que vient de publier F.Négrel.

À Tourves comme ailleurs, le cercle rouge est la façade légale de la société secrète. Mais il ne faut pas confondre les deux structures. Les modalités de recrutement, l’organisation par sections dont les chefs ne connaissent comme responsables que le chef de la société (on ne sera pas étonné qu’il s’agisse de Requier) et le commandant “militaire”, Plauchier, témoignent qu’il s’agit bien d’une organisation qui se prépare à l’affrontement défensif. Les archives de la répression donnent comme chefs de section de 6 à 10 hommes, ce qui, à 10 hommes par section, correspond à la centaine de Tourvains inquiétés après l’insurrection de 1851. Les sociétaires sont des gens du peuple, agriculteurs et ouvriers. Les chefs de section, à l’exception de l’ouvrier tanneur Auguste Cival, 31 ans, sont tous des agriculteurs.   

On mesure ainsi l’importance de l’enracinement militant montagnard en milieu populaire. Certes, la conscience politique des sociétaires peut varier, mais ils sont unis par une même conviction démocratique, qui mêle le messianisme égalitariste imprégné de religiosité, et les objectifs très concrets du programme montagnard : réforme du système fiscal, lutte contre l’usure, instruction du peuple… Les unit également le sentiment de faire partie d’une très vaste organisation, dont témoignent les ramifications dans les localités voisines.

C’est dans ces conditions que va survenir la nouvelle du coup d’État.

 

L’insurrection :

 

Appliquer le plan d’ensemble :

 

La résistance tourvaine est à l’image de ce qui se passe dans tout l’arrondissement de Brignoles : le 2 décembre, le président de la République a commis son coup d’État. La nouvelle parvient dans le Var le lendemain, et à Tourves comme dans toutes les localités voisines, dès le 4, les Républicains appliquent le plan depuis longtemps mis en place au plan national par la Montagne rouge et dont sont très concrètement chargées les sociétés secrètes : la légalité ayant été violée à Paris, c’est dans chaque commune qu’elle doit être rétablie : mise en place de municipalités insurrectionnelles, armement du peuple par la récupération des fusils de la Garde Nationale, désarmement des gendarmes, contrôle de la circulation.

Quand le cultivateur Joseph Tourtin, 38 ans, tambour marchant à la tête de l’insurrection sur la place de Tourves, appelle les citoyens à la résistance, c’est bien d’une affaire de citoyens qu’il s’agit, une affaire d’hommes donc. Conséquence perverse de plus du suffrage “universel” seulement masculin : les femmes n’ont pas part à la fête (à la différence d’autres “émotions” populaires qui ont pu agiter Tourves sous les monarchies précédentes, où on les voit manifester et chanter en provençal). D’ailleurs, on voit comment le maire essaie de jouer sur les craintes des femmes pour calmer leurs hommes.

Dans cette première phase initiale, la déclaration du maire Allaman montre l’écho rencontré par la mobilisation républicaine, mobilisation qui touche autant le village que les écarts, qui embrigade massivement des agriculteurs, majoritaires, des ouvriers, des artisans, des commerçants. La présence à leur tête, dès le 4 de deux protagonistes est significative, Plauchier le conseiller municipal, Requier le militant révolutionnaire, la légalité et la révolution réunies pour exiger la remise des armes de la Garde Nationale aux citoyens assemblés.

On est frappé par l’exaltation et la violence verbale des jeunes (le tailleur de pierre Chrétien et le commis marchand Maloye, qui menacent d’enfoncer la porte, ont 25 ans. Maloye paiera son geste de 5 ans d’exil en Belgique), mais en même temps par la prudence des leaders insurgés qui se gardent de toute atteinte aux personnes et aux biens, qui laissent louvoyer le commandant de la Garde Nationale, Bouchard. Lequel de son côté est tout aussi prudent : il voit que le rapport de force n’est pas en faveur des tenants de l’Ordre, que les notables conservateurs, le maire en tête, brillent par leur absence. Seul l’adjoint Blanc essaie de faire face. La première étape consiste donc dans un compromis : les armes restent dans la mairie, mais elles sont gardées par un poste de Rouges “fiables” : leur présence garantit à Bouchard qu’il n’y aura pas d’excès. Ce contrôle est assuré par des familles d’agriculteurs rouges : les Verdillon, dont le père commande le poste, les Tochou, les Bremond, les Castellan, les Maurin, les Guisol, Liautard, Fouque, etc. Les jeunes sont là, mais aussi les anciens, comme Maurice Requier dit Paton, 70 ans, cultivateur, qui sera membre résolu de la municipalité insurrectionnelle.

Cette prudence tourvaine réciproque est à l’image de ce qui se joue dans tout l’arrondissement de Brignoles. C’est à Brignoles, plus qu’à Saint-Maximin, que Requier va chercher informations et consignes : l’attitude des notables républicains de Brignoles et très claire, il faut contrôler le pouvoir municipal et attendre.

C’est le le lendemain que les insurgés prennent donc encore plus les choses en main, et les plus modérés d’entre eux sont débordés par des radicaux comme le cultivateur Tochou, qui paiera chèrement son activisme. Les postes de garde aux portes du village sont alors composés de la totalité des Rouges, on y trouve de jeunes ouvriers, tanneurs en particulier, mais leur présence n’est pas suffisante pour empêcher des passages cruciaux comme celui de gendarmes, que Bouchard autorise.

Les plus résolus des insurgés décident alors d’en finir avec le double pouvoir. Le soir du 6 Requier et Tochou envahissent la mairie à la tête de leurs hommes. La fière formule que Requier adresse au maire déchu, lui signifiant que “la constitution ayant été violée, le peuple reprenait ses droits”, est celle de toutes les proclamations montagnardes des communes varoises. Mais sans doute le militant communiste y met-il aussi le sens que lui donne depuis des années Le Populaire de Cabet dont le but est “de relever le sort matériel du peuple, de l’élever en dignité et de lui permettre de reconquérir ses droits”.

Le lendemain matin, par la bouche du jeune ouvrier tanneur Cival, ils proclament la commission insurrectionnelle provisoire. Dans cette commission, que préside Requier, on trouve des agriculteurs, militants actifs de la société secrète, des artisans, des commerçants aisés, mais aussi des élus ou anciens élus qui lui apportent une caution légale. La présence de Plauchier, conseiller municipal, rétablit en quelque sorte la légitimité républicaine violentée par ce pré-coup d’état préfectoral.

Tourves est alors pour des communes voisines, comme Mazaugues ou Bras, un point de ralliement insurrectionnel.

Faute de ces petits bourgeois républicains éclairés (médecins, pharmaciens, notaires, rentiers, etc.), présents dans l’insurrection de nombre de communes varoises, on va le lendemain adjoindre à la commission le vétérinaire.  Il est vrai que la localité est petite, et que ces couches sont ici peu représentées. Mais on peut quand même penser qu’il y a ici un recul sociologique devant cette mobilisation plébéienne, et devant ceux qui en sont les porte-parole.

La résistance n’a pourtant rien d’une jacquerie, même si les “Gros” propriétaires terriens se sentent menacés.

 

Que faire ?

 

Tout l’arrondissement de Brignoles s’est insurgé, sans plus de violence qu’à Tourves. Le pouvoir municipal une fois pris, il ne restait qu’à attendre que tout le pays fasse pareil. Requier a des contacts permanents avec Constant, chef de la société secrète de Brignoles, et avec Moullet, président de la société secrète de Saint-Maximin.

Comme dans tout l’arrondissement de Brignoles, la mesure est vite prise de la difficulté, voire de l’inanité de l’entreprise : si la France ne suit pas, pourquoi tenter l’aventure sanglante ? Faut-il que les insurgés regagnent leurs foyers, rendent les armes ? Faut-il au contraire rejoindre la colonne insurrectionnelle qui s’est regroupée à Vidauban, et qui, par Lorgues, se rend à Salernes ?  Dès le lendemain de la proclamation de la commission insurrectionnelle, on voit plusieurs de ses membres (sociologiquement plutôt aisés, mais aussi hommes du peuple, comme Plauchier), auxquels s’est joint l’ex-maire “rouge” Davin, suivre le vétérinaire Martin et le propriétaire distillateur Garrel, exprimer au maire déchu Allaman leurs regrets devant l’évolution de la situation et leurs souhaits d’un dénouement pacifique.

Lors des interrogatoires, chacun évidemment tente de présenter une version des faits qui donnera le moins de prise à la répression.

Il est clair en tout cas que les insurgés, dans leur grande majorité, considèrent dès le lundi soir la partie comme perdue. Il ne reste plus qu’à attendre passivement l’arrivée des troupes et la répression inévitable. Requier au contraire partage le point de vue de la minorité républicaine brignolaise, une centaine d’hommes qui rejoindront la colonne des insurgés à Salernes.

Cette nuit-là, une vingtaine d’hommes seulement des jeunes comme l’ouvrier tanneur Cival, le charbonnier Pascal Blanc ou le cultivateur J.B.Garrassin, suivent Requier qui veut les entraîner vers l’armée républicaine. Jusqu’où sont-ils allés ? Ils se retrouvent en tout cas à Tourves au moment de la répression. Alors que Requier a disparu. Après la défaite, il a fui vers le royaume sarde comme des centaines d’insurgés varois. On le retrouvera avec eux à Nice où il passera plusieurs années d’exil.

 

Les suites de l’insurrection

 

Le retour des notables

 

C’est tout naturellement dans le groupe des notables municipaux fortunés d’avant 48 que puise le pouvoir pour composer la commission municipale provisoire de décembre 51, et même, de façon plus provocante, dans les animateurs du cercle blanc, comme d’Espérel. Notables qui se retrouvent en force dans le conseil municipal élu en 1852, comme en retour à la case départ.

 

Une répression sélective

 

La modération dont ont fait preuve les résistants, le compromis qui s’est assez vite installé entre une partie d’entre eux et la municipalité déchue explique sans doute le fait que les notables locaux focalisent sur la minorité des activistes rouges et ne chargent pas outre mesure leurs concitoyens insurgés.

De la centaine de Tourvains interrogés, une quarantaine seront emprisonnés quelques jours ou quelques semaines.

Ceux-là toucheront en 1882 les pensions modestes correspondant à ce type de sanction (100 à 25 F). Seuls Germain (350 F), Tochou (600 F) et Requier (1000 F) toucheront les pensions correspondant à l’expulsion, à l’internement en France et à la déportation en Algérie. Mais ce n’est pas à Tourves que nous retrouvons alors Requier, c’est à Toulon qu’il vit, toujours cordonnier. Peut-être le trauma du décembre tourvain de 1851 lui a-t-il laissé un goût de cendre ?

L’attribution des pensions, leur plus ou moins grande importance, on s’en doute, ne feront pas l’unanimité à Tourves, ni dans les rangs du conservatisme local, ni dans celui des républicains encore marqués par le traumatisme de 1851 et les divisions du camp républicain. Mais dans les conditions nouvelles de la lutte politique, cette reconnaissance des “anciens de 1851” sera comme un des actes fondateurs de la tradition de républicanisme avancé qui sera celle d’une bonne partie de la population de Tourves sous la Troisième République.

 

René Merle

 

 

 

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