L’insurrection à Pignans

publié dans le Bulletin numéro 14, février/mars 2001

L’insurrection de décembre 1851 à Pignans

 

À cette époque, le village de Pignans regroupé avec celui de Gonfaron constituait la 3ème section du canton de Besse.

Politiquement les opinions des Pignantais juste avant le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte se partageaient de façon quasi équilibrée entre la Gauche et la Droite.

Le tableau suivant des résultats des élus du Var aux élections législatives de 1849 en donne un aperçu significatif.

 

Élus de Gauche voix      Élus de Droite voix
CONTE 433 ARENE 420
SUCHET 418 DE CLAPPIER 399
ARNAUD   418 DE VILLENEUVE BARGEMON  396
LEDRU-ROLLIN 386    

 

Par contre, le maire de la commune, M.Joseph Davin, pharmacien, s’affirmait partisan de l’ordre. Et après les événements il accusera plusieurs de ses concitoyens d’avoir tenu des propos violents, désignant notamment Étienne Bouffier, Lambert Bonifay, Joseph Esnard dit lo Pelat d’avoir tenu des propos révolutionnaires dans des réunions qui se déroulaient le plus souvent dans divers clubs, sociétés et chambrées.

À Pignans, il y avait le Club des Sans souci, la Chambrée des Choux, la Chambrée des Amoureux, la Jeune France, la Société Sécurité, la Société du Boulevard.

C’étaient souvent des lieux de rencontres et de réunions où l’on discutait de politique, où circulaient des journaux et livres démocrates et/ou révolutionnaires.

Ces clubs déclarés en mairie faisaient bien sûr l’objet de surveillance des pouvoirs publics car considérés comme des repaires d’anarchistes, de démagogues et de rouges. Le premier étage du café Cartigny était le plus souvent utilisé comme lieu de réunion pour préparer les élections, pour y faire l’éducation démocratique des affiliés, pour y lire, y diffuser et y commenter les nouvelles.

Voici le témoignage de l’admission à l’une de ces sociétés de Marius Germain, cultivateur, âgé de 20 ans : “Je fus conduit dans le café Cartigny par Louis Gueit. On me fit monter dans un appartement où on me banda les yeux. Roubaud machiniste me prend la main, la place sur un couteau ou sur un poignard, et je jurai haine aux tyrans, haine au clergé, haine à la royauté, d’aller partout où les chefs me conduiraient et d’abandonner même mon père ma mère et toute ma famille”.

 

Déroulement des événements à Pignans et sa région

Mercredi 3 décembre 1851

Le coup d’État est proclamé par voie d’affiches à Toulon Draguignan, Grasse (ville du département du Var jusqu’au rattachement du Comté de Nice à la France en 1860). Le préfet de Romand est bloqué à Draguignan. Au Luc les républicains prennent le pouvoir. À Pignans le climat d’agitation s’installe.

Jeudi 4 décembre 1851

Les gendarmes de Pignans commandés par le brigadier Trastour sont assaillis à coup de pierres. A Cuers la gendarmerie est désarmée après qu’un gendarme a été tué et un autre blessé, le maire est arrêté, les locaux de l’enregistrement saccagés et une municipalité révolutionnaire est mise en place, tout comme au Luc et à Gonfaron.

Vendredi 5 décembre 1851

Au soir une foule de Pignantais se rassemble sur la place de la Foire et danse une farandole sur l’air de la Marseillaise sous la conduite de Martin Portanier dit Milan, cultivateur de 35 ans. Puis au premier étage du café Cartigny se tient une récampade de diverses sociétés.

Vers 10 heures, les insurgés conduits par Louis Martel (propriétaire et ex-marchand de bois âgé de 39 ans) investissent la gendarmerie où les gendarmes se rendent sans résistance. Les armes saisies sont déposées chez Achille Ravel, ancien militaire nommé au cours de la réunion commandant de la Garde Nationale de Pignans, puis un service de garde est organisé dans le village.

Samedi 6 décembre

Les insurgés occupent l’Hôtel de Ville. Voici le récit qu’en fait le Juge de Pais, Arene, de Besse, dans son rapport du 17 janvier 1852 :

“Vers les sept heures du matin, Martel demanda au sergent de ville Bouffard les clés de la mairie. Il était suivi de plusieurs autres personnes. Monsieur Blanc adjoint et Monsieur Vidal, secrétaire, se présentèrent. Martel leur dit : « Les circonstances exigent une nouvelle administration de la Mairie, je ne réponds de rien et nous aviserons sur ce qu’il y a à faire ». Les clés furent remises. Une commission composée de cinq membres s’installa à la Mairie. Nous joignons une proclamation aux habitants de Pignans signée par les membres de cette commission. Il fut signifié au garde champêtre Vérignon de ne plus obéir qu’à Martel ; ce dernier recevrait les papiers adressés aux autorités”.

Voilà la version des événements de la veille donnée par Louis Martel au cours de son interrogatoire par le juge Melan :

“Le 5 décembre, l’insurrection de Cuers avait déjà éclaté, un brigadier avait été tué disait-on, et un gendarme blessé ; la veille disait-on, on avait tiré des coups de feu à Gonfaron sur la gendarmerie de Pignans et on craignait à chaque instant le passage d’une colonne insurrectionnelle, même de deux, l’une venant de Draguignan, l’autre marchant sur Draguignan. Le brigadier de gendarmerie de Pignans alla trouver mon ami Ravel et après lui avoir exprimé l’impossibilité en pareil cas d’une résistance utile de la part des gendarmes et la certitude d’être immolés si on les trouvait dans la caserne armés, manifesta le désir de se voir retirer les armes. Mon ami Ravel lui fit observer que sa maison et sa personne étaient à sa disposition et qu’il consentirait à recevoir les armes de la gendarmerie que pour lui être utile et s’offre à les lui rendre à son premier désir. En suite de cette convention, mon ami Ravel vint me trouver et me pria de l’accompagner à la caserne, ce que je fis en compagnie de Moutet, ébéniste, Roubaud, machiniste, Pellegrin, voiturier, Isnard Joseph, cultivateur, et de deux autres dont je ne me souviens pas le nom. Arrivés à la caserne, les armes nous furent remises sur récépissé comme il avait été convenu”.

 

Texte de la proclamation.
APPEL AU PEUPLE DE PIGNANS

Pignans, le 6 Décembre 1851

Concitoyens,

En face des graves événements qui s’accomplissent tout autour de nous et qui nous menacent de troubler la tranquillité publique, nous n’avons eu qu’à consulter notre patriotisme pour nous vouer corps et âme à la difficile mission de gérer les affaires publiques pendant le temps où le danger existera.

Cette mission qui nous a été confiée par le peuple, quelque pénible qu’elle e(s)t, dangereuse qu’elle soit, nous paraîtra facile à accomplir si vous nous prêtez votre concours.

Maintenir l’ordre, voilà notre seule ambition. Si les noms qui figurent au bas de cette proclamation ne vous inspirent pas assez de confiance, nous sommes prêts à résigner notre mandant.

Le peuple est souverain, qu’il parle et nous obéirons.

Les membres du conseil municipal

Roubaud Joseph, Isnard Joseph, Mouttet Alexis, Ravel Achille

Salut fraternel

Pour copie conforme

Le Maire provisoire

L.Martel

 

Cette proclamation fut écrite par Julien Andriou, instituteur d’une école privée, âgé de 22 ans, qui la veille avait participé au désarmement des gendarmes en qualité de chef de section.

Ce samedi les insurgés de Pignans rejoignent ceux de Gonfaron, les Mayons, le Cannet, Brignoles et Flassans, au Luc sous la direction de Louis Martel et Achille Ravel.

Vers 18 h environ 800 hommes arrivent à Vidauban.

Vers 20 h ils se regroupent avec les républicains venus du golfe de Saint Tropez et la garde Freinet. L’ensemble est dirigé par le journaliste Camille Duteil.

Dimanche 7 décembre

Sous le commandement du Colonel Travers et du préfet Pastoureau (nommé en remplacement du préfet de Romand retenu à Draguignan) le 50e de ligne envahit Pignans, arrête plusieurs républicains et met fin à la municipalité insurrectionnelle.

Une compagnie va occuper le village pendant plusieurs jours. Il en coûtera 300 f à la commune pour frais de nourriture, de chauffage et d’éclairage.

 

Du 9 au 13 décembre.

C’est la défaite des républicains qui se solde par plusieurs exécutions et plus de 3000 arrestations.

Dimanche 14 décembre

Ce jour le Juge de Paix de Besse adresse un rapport au Préfet Pastoureau, à propos de son canton. En voici un extrait :

“Monsieur le Préfet

J’ai l’honneur de vous exposer que le canton de Besse est un de ceux où les niveleurs sont en grande majorité. S’il est vrai de dire que des crimes, pendant ces jours de terreur n’ont pas été commis dans les communes environnantes, il n’en est pas moins vrai que le spectre rouge a été vu dans les rues, promené par des commissions de salut public.

Ce canton de Besse composé de cinq communes est sous la surveillance de trois brigades différentes, le chef-lieu est loin des autres communes, les correspondances sont peu faciles, les administrations y sont en général liées au socialisme le plus pur, les hommes d’ordre peu nombreux que l’on y compte, sont sous le coup de l’épouvante et de l’effroi.

Au nom de tout ce qu’il y a de pur dans nos communes, au nom de la tranquillité des familles, au nom de la sécurité des propriétés, il est urgent que des colonnes mobiles visitent nos bourgades et fassent renaître l’espérance et la vie dans les cœurs honnêtes.

Nous serions heureux, si avant le jour des élections nous voyions poindre des baïonnettes”.

Mardi 16 décembre

Vers 1h de l’après-midi, le capitaine Blondel, commandant de la gendarmerie du Var, arrête une quinzaine de Pignantais, ce qui porte le nombre d’arrestations à une trentaine.

Samedi 20 – dimanche 21 décembre

Les électeurs pignantais comme tous ceux de France se prononcent sur le plébiscite de L.N.Bonaparte les invitant à lui confier le mandat de diriger la constitution.

7 millions et demi de Oui, 640.000 Non, 1,5 millions d’abstentions, le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte est légitimé par le suffrage universel.

 

 

Bilan des condamnations des Pignantais.

Condamnés à des peines d’internement.

Bastide Justinien, cultivateur de 28 ans

Bonnifay Maurice, perruquier, fabricant de chaises, 46 ans

Bouffier Julien, cultivateur, 30 ans

Clegue André propriétaire, 47 ans

François Fortuné, tonnelier, 61 ans

Francoul Louis

German Casimir, perruquier, 28 ans

Imbert Louis, cultivateur, 23 ans

Isnard Joseph, cultivateur, 30ans

Jupier Paul Maximin, cafetier, 54 ans

Meissonnier Adolphe, cafetier, 39 ans

Mouttet Alexis, menuisier, 28 ans

Pellegrin Léon, cultivateur, 28 ans

Pigmalion Joseph, cultivateur, 28 ans

Raynaud Marius, cultivateur, 37 ans

Roubaud Joseph, machiniste, 27 ans

Des peines plus sévères furent prononcées contre :

Martel Louis, propriétaire, 39 ans, meneur principal de l’insurrection

Ravel Achille, propriétaire, 42 ans, chef de la garde nationale du temps de l’insurrection

Durand Adrien, agriculteur, 40 ans

Serret Louis, marchand, 24 ans, fut lui condamné à trois ans de bannissement et expulsé en Toscane le 3 avril 1852.

Le plus durement touché fut Julien Andriou qui avait le 12 octobre 1851 ouvert une école privée et qui le 5 décembre avait en qualité de chef de section désarmé les gendarmes de Pignans. Il lui fut notamment reproché “d’avoir le 6 décembre 1851, donné vacance à ses écoliers et d’avoir rempli les fonctions de secrétaire du sieur Martel Louis, maire provisoire, et d’avoir fait des copies de la proclamation municipale provisoire relative à l’appel au peuple de Pignans”.

Arrêté courant décembre 1851, il est interrogé le 19 janvier 1852 par le juge Melan à Brignoles et interné le 20 janvier 1852 au Fort Lamalgue de Toulon.

Il est ensuite condamné par la commission mixte à la déportation en Algérie. Le 10 avril 1852, une pétition est adressée au préfet Pastoureau par plus de cinquante propriétaires de Pignans dont le maire M.Davin Joseph : “Nous soussignés propriétaires domiciliés à Pignans (Var) certifions que le nommé Jean-Baptiste Andriou, cultivateur âgé de 62 ans et Augustine Rosalie Broquier son épouse, âgée de 60 ans, sont l’un et l’autre atteints d’infirmité et dans un état d’indigence absolu et sont enfin de bonne vie et mœurs. Certifions aussi que le nommé Julien Andriou, leur fils, instituteur âgé de 22ans, détenu et condamné par la commission spéciale mixte à être transporté en Afrique était leur unique et indispensable soutien et qu’il a tenu une conduite exempte de reproches jusqu’au moment où il a eu le malheur de se laisser entraîner par le parti insurrectionnel”.

Malgré cette pétition, le 23 avril 1852, Julien Andriou est embarqué pour l’Algérie. En 1854, il est de retour à Pignans et figure sur les listes de surveillés politiques.

16 mai 1855, il décède à 1h du matin.

La plupart de ces condamnés bénéficient de mesures de clémence : durées de peine écourtées et commuées en surveillance policière.

 

Le 2 décembre 1852, Louis Napoléon Bonaparte fut proclamé empereur héréditaire des Français et prit le nom de Napoléon III.

Après la capitulation de Sedan du 2 septembre 1870, le 4 septembre la République fut proclamée.

A Pignans, le 9 décembre 1870, le Maire de Pignans Davin Gustave fils de Davin Joseph maire du temps des événements de 1851, au cours d’une réunion du Conseil Municipal, donne lecture d’un arrêté du nouveau préfet, M.Cotte, mettant fin aux fonctions du Maire, de ses adjoints, des conseillers municipaux et installant une commission provisoire chargée d’administrer la commune. Dans cette commission figurent Louis Serret, Adrien Durand, Joseph Roubaud, Alexis Mouttet, Joseph Isnard, anciens insurgés de décembre 1851. Belle revanche de l’histoire.

 

Jean Claude BABOIS

d’après une recherche de M et Mme LINDER (des Amis du Vieux Pignans) aux Archives Municipales de Pignans et aux Archives Départementales à Draguignan.