Jacques Delhoste

article publié dans Nissaga, butlletí de l’Associació catalana de genealogia, n° 33, Perpignan, mai 2004, pp.14-18.

Jacques Delhoste : un Villelonguet dans les événements de décembre

par Marcel Delonca 

Les Républicains de la Salanque et le Coup d’Etat du 2 décembre 1851

1. Avant-propos

Mon père m’a souvent parlé de Jacques DELHOSTE, son arrière grand-père maternel, dont le portrait est accroché au mur de sa maison : il tient une place à part dans notre petite histoire familiale.

On savait peu de choses de lui : né en 1799 d’une famille de jardiniers de Saint Jacques à Perpignan, il s’établit ensuite à Villelongue de la Salanque en 1838[1], où il acquit une propriété au lieu dit « Le Caussagaill » d’une superficie légèrement supérieure à un hectare .

Cette parcelle, située en bordure de la route menant au passage à gué récemment aménagé sur la Têt, se compose d’un mas et de jardins maraîchers, toujours cultivés aujourd’hui. Mes grands-parents paternels y firent construire leur maison d’habitation : mon père y passa sa jeunesse.

Jacques DELHOSTE avait planté une haie de cyprès, toujours en place, pour protéger ses récoltes de la tramontane; il aurait planté les quatre arbres restants dans la cour de la petite chapelle du village dédiée à « Saint Sébastien » : deux étaient encore debout il y a quelques années  mais ont dû être abattus en raison de leur âge.

Il aurait été l’un des chefs des Républicains de Villelongue et aurait organisé, dans son mas, des réunions secrètes. Arrêté à la suite du Coup d’Etat du 2 décembre 1851, il avait été « déporté en Afrique pour affaires politiques » comme en témoigne l’inscription gravée sur sa tombe.

En déportation, il aurait contracté le choléra . Il est décédé en 1863 à Villelongue, où il repose.

Voilà ce que je savais de Jacques DELHOSTE au moment d’entreprendre des recherches aux Archives Départementales.     

 

2. Les événements de décembre 1851

Le 3 décembre 1851, les habitants de Perpignan lisent sur les murs de leur ville une proclamation[2] signée du Préfet POUGEARD   DULIMBERT, dans laquelle il « espère que la tranquillité publique ne sera pas troublée dans le Département » ; il ajoute qu’il ne reculera « devant aucun des moyens extrêmes qui (lui) paraîtront nécessaires pour assurer le repos des citoyens paisibles ». Le déroulement des événements témoignera de sa détermination.                                        

Dès l’après-midi du 3 décembre, aussitôt connue la nouvelle du Coup d’Etat parisien les Républicains tentent de s’emparer de la Préfecture : ils parviennent à y pénétrer mais ne peuvent s’en rendre maîtres , repoussés par la garde. Les Républicains se concentrent alors en divers points, autour de Perpignan – notamment en Salanque-  attendant des ordres d’attaque, qui ne viendront jamais. Dans son rapport au Ministre le Préfet [3] relate que, dans la nuit du dimanche 7 décembre « plus de 10.000 insurgés étaient massés (… )  à  des points  stratégiques parfaitement choisis ». Ce chiffre, qui paraît exagéré, est à rapprocher  du millier d’arrestation qui s’en suivirent dans le Département.                                                    

Les troubles en Salanque, comme dans le reste des Pyrénées-Orientales, furent mineurs.Dans une lettre adressée au préfet [4] le Maire de Villelongue relate comment il a arrêté puis interrogé un certain  Pierre BADENEZ : celui-ci raconte que « dans la nuit du 7 courant, il reçut ordre de  se rendre entre cinq et six heures du soir sur le chemin de Bompas à Claira, où bientôt ils furent au nombre de 200. Ils longèrent la rivière de l’Agly et se cachèrent dans les canaies jusqu’à ce qu’il fit nuit noire . Lorsqu’il fut enrôlé dans cette bande de pillards, il lui fut remis une hachette et fortement recommandé de faire absolument comme les chefs et complices, c’est à dire de tuer et de voler » Le groupe « attaqua » le village de Sainte Marie la Mer où l’un d’entre eux fut tué par un habitant.

 

collection Marcel Delonca

3. La répression

Sur la base de «témoignages » plus ou moins spontanés identiques à celui-ci , le Préfet entama une répression sans commune mesure avec la gravité des actes commis : les chefs et membres du Parti Républicain, préalablement fichés comme faisant partie de « sociétés secrètes » furent arrêtés et jetés en prison.

Jacques DELHOSTE , âgé de 52 ans, fut arrêté le 28 décembre 1851 et emprisonné le 29, comme en témoignent divers documents conservés aux Archives Départementales.

Sur la liste d’écrou[5] est mentionné comme motif d’emprisonnement « complot ». Sur un document postérieur aux événements, rédigé en application d’une circulaire de 1855[6], figure – au regard de la mention crime ou délit commis- « affilié aux sociétés secrètes » .

Son mandat d’arrêt[7] signé par Alban MOURREAU, Procureur Général, mentionne que Jacques DELHOSTE est inculpé «d’avoir fait partie d’une société secrète, de complot aux fins d’exciter à la guerre civile et d’avoir pris part  à un mouvement insurrectionnel, délit prévu par l’article 13 de la loi du 28 juillet 1848, 91 du code pénal et de la loi du 23 mai 1834 » 

Lors de l’ interrogatoire du 29 décembre, dirigé  par Alban MOURREAU, le greffier étant Joseph ALBITRE[8], la seule et unique question qui lui est posée est « avez-vous été reçu d’une société secrète ? ». Celle-ci sera posée systématiquement à tous les prisonniers interrogés. La réponse fut négative. Il déclara,  en outre , s’être rendu « le dimanche de la foire de Perpignan , dans une maison non loin de la prison» . Il y rencontra François BOULET  (Bompas), Etienne SILAN (Ste Marie) , Joseph TASTU et Philippe PORTES (Villelongue). 

Les inculpés furent traduits devant la Commission Mixte Départementale , composé du Préfet POUGEARD DULIMBERT, du Procureur de la République – Georges DEGRAND- et du Général RAMBAUD, commandant la 11ème division militaire.

La Commission se montra d’une grande sévérité, même si certaines peines furent converties : 697 inculpés sont condamnés à des peines diverses :

– 5 à la déportation à Cayenne

– 388 à la déportation en Algérie

– 49 à l’internement

– 91 à l’expulsion de France

– 23 à l’éloignement temporaire

– 77 à la  mise sous surveillance.  

 

La partie ancienne du mas est le bâtiment vu de face, 2ème à partir de la gauche

4. La déportation

Jacques DELHOSTE fut interné à la prison de Perpignan jusqu’au 13 mars 1852.

Horace CHAUVET raconte[9]comment « 276 républicains condamnés à la déportation sont extraits de la citadelle de Perpignan. Sur la place de l’Arsenal, ils entonnent la Marseillaise, mais le Général RAMBAUD, furieux, menace de les fusiller et le chant cesse. On les embarque le soir même (à Port-Vendres) à bord de l’Asmodée, pour les transporter à la Casbah de Bône, où ils arrivent après 98 heures de traversée ».Il cite également  dans son ouvrage la liste nominative des condamnés.

Il y a tout lieu de penser que Jacques DELHOSTE et 86 autres salanquais faisaient partie de ce convoi : 

– Bompas = 7

– Canet = 7

– Claira = 6

– Pia = 24

– St Hippolyte = 2

– St Laurent = 2

– Ste Marie la Mer = 10

– Torreilles = 12

– Villelongue = 11

Du séjour en Algérie très peu de renseignements : deux documents sont conservés aux Archives Départementales[10].Le premier, signé du Capitaine DUMOUSTIER, commandant la Colonie Pénitentiaire de la Casbah de Bône et daté du 25 septembre 1852 , atteste que « le Sieur DELAUSTE (sic) Jacques, du département des Pyrénées-Orientales, arrivé le 17 mars 1852, a tenu, depuis cette époque une conduite exemplaire et irréprochable » ; le deuxième [11] , établi lors de sa demande de grâce,  indique qu’il portait le numéro  matricule 1771.

 

5. La grâce et le retour au pays

Jacques DELHOSTE est détenu depuis plusieurs mois à la Casbah de Bône lorsque son épouse, Rose DENIS , adresse au Préfet une demande de grâce[12] afin de le « supplier de prendre part à la triste position d’une femme dont le mari infirme et d’un âge avancé, partage les souffrances des déportés d’Afrique »: elle espère en une éventuelle grâce accordée à l’occasion du 15 août.

La réponse du Préfet est sans appel « j’ai le regret d’avoir à vous répondre que je ne puis prendre l’initiative d’une telle démarche et que je dois me borner à donner mon avis sur les propositions qui me sont faites par le Ministre ».

Devant ce refus, elle adresse directement sa requête[13] à Louis Napoléon, Président de la République : elle y retrace les grandes lignes de l’existence de son époux  « né de parents pauvres, jeté dans le monde à 15 ans, sans fortune, sans éducation » ; elle  y évoque « sa probité, son intelligence, ses mœurs douces et paisibles ». Deuxième déception.

La troisième demande sera la bonne[14] : à l’image sans doute de nombreux autres déportés Jacques DELHOSTE adresse le 17 janvier 1853 au Prince Louis Napoléon une requête, vraisemblablement rédigée par un écrivain public. Elle retrace la situation du déporté qui déclare « je reconnais avec bonheur la volonté nationale manifestée par les 8 millions de voix du dernier scrutin, auquel je regrette de n’avoir pu prendre part et je m’engage à ne plus m’occuper de politique et à ne jamais rien entreprendre contre le Gouvernement de notre nouvel Empereur ».

Depuis les résultats éclatants du Plébiscite Louis Napoléon sait qu’il n’a plus rien à craindre des Républicains.

Le Moniteur Universel (Journal Officiel de l’Empire Français) publie, dans son édition du 4 février 1853[15] le Décret accordant la grâce à 4312 condamnés politiques  et dont l’article 1 stipule « les mesures de sûreté générale prononcées par la commission de révision de la 1ère Division militaire et par les commissions mixtes des Départements cesseront d’avoir leur effet à l’égard des 4312 individus compris en l ’état qui suit.

Y est jointe la liste, par Département, des 4312 grâciés, parmi lesquels Jacques DELHOSTE et 13 Villelonguets.

Le 2 mars 1853 ,179 anciens détenus, dont Jacques DELHOSTE et 7 Villelonguets débarquent à Port-Vendres[16] – d’où ils étaient partis un an auparavant – de la frégate à vapeur le Montezuma , mettant ainsi un point final à cet épisode douloureux de l’histoire de la France, comme des Pyrénées-Orientales.

Avec 394 transportés (6681 au niveau national ) les Pyrénées-Orientales figurent au 6ème rang de la répression derrière l’Hérault   (1448 déportés ), la Nièvre (668), les Basses-Alpes (466 ), la Seine (415) et le Var  (404 ) [17].

Les anciens déportés continueront d’être surveillés par la police impériale : ainsi une note de la Préfecture en date de 1858 note que Jacques DELHOSTE qualifié de « homme dangereux, démagogue furibond et chef de bande armée »,  « paraît revenu à de meilleurs sentiments ».

Il figure également en bonne place sur une liste de 62 «  socialistes, hommes dangereux hostiles au Gouvernement Impérial »  dressée en application de la circulaire du Ministres de la Police Générale du 13 juin 1853, puis sur une deuxième liste de 51 noms « des chefs du parti socialiste de l’arrondissement de Perpignan qui conspirent et qui conspireront toujours contre le Gouvernement de l’Empereur et qui ont assez d’influence pour fomenter le désordre à un moment donné ».[18]

  

6. La loi  d’indemnisation

La République enfin instaurée, elle se souvint des anciens déportés de 1851. Le 27 février 1879, TALANDIER de la Seine présente à la Chambre une proposition de loi visant nommer une commission d’enquête parlementaire, «  à  l’effet de rechercher parmi les citoyens français victimes du coup d’Etat du 2 décembre 1851 ceux qui, ayant été atteints dans leur position, dans leur fortune ou dans leurs moyens d’existence, ont droit à une indemnité.[19]

Lazare ESCARGUEL, Député des Pyrénées-Orientales, est nommé comme membre de la commission.

WALDECK ROUSSEAU, autre membre de la commission, dépose son rapport le 8 mars 1881.La « Loi de réparation nationale » du 30 juillet 1881 prévoit une somme de 6 millions de Francs pour indemniser les victimes ou leurs ayants-droits. 

La commission d’indemnisation des Pyrénées-Orientales se réunit sous la présidence du Préfet, Monsieur RIVAUD. 

Le compte-rendu de séance[20] mentionne qu’ « après une discussion approfondie, à laquelle ont pris part toutes les parties, la commission a décidé que les pensions seraient allouées d’après la durée et la gravité de la peine…elle a décidé , en outre, qu’il serait accordé aux veuves des victimes une pension égale à la moitié de celle à laquelle les maris auraient eu droit et, qu’à défaut des veuves, il serait réparti en portions égales entre les enfants qui auront présenté une demande, une somme égale à la moitié de celle à laquelle leur père aurait eu droit ». 

Jacques DELHOSTE étant décédé depuis 1863, son épouse également, leur fille Thérèse RIU reçut la somme de 500 F.

 


[1] ADPO-3 E 31/22-étude de Me François Castello , notaire à Perpignan

[2] ADPO-M550

[3]ADPO-1M181

[4]ADPO-1M551

[5]ADPO-1M574

[6]ADPO-1M562

[7]ADPO-1M551

[8]ADPO-1M551

[9]Histoire du Parti Républicain dans les PO 1830- 1877

[10]ADPO-1M563

[11] ADPO- 1 M563

[12]ADPO-1M565

[13] ADPO-1M565

[14] ADPO-1M563

[15] ADPO-1M573

[16] ADPO-1M563

[17] Amicale Généalogique Méditerranée:les transportés de France en Algérie après le coup d’Etat du 2 décembre 1851

[18]  ADPO-1M569

[19] Denise DEVOS-La 3ème  République et la mémoire du coup d’Etat de LN BONAPARTE

[20] ADPO-1M573