Un groupe de résistants anodins

communication au Colloque « Comment meurt une République ? Autour du 2 décembre 1851 », Lyon, 28 novembre au 1er décembre 2001, Paris, Créaphis, pp. 309-316

Un groupe de résistants anodins : la société secrète d’Artignosc

 par Frédéric Négrel

Un des points forts de Décembre, du moins pour le militant de l’Association 1851-2001 que je suis, est cette résistance des zones rurales, si tôt gagnées à la République. Ma communication ne portera pas sur les voies que l’idée républicaine a empruntées pour atteindre les campagnes, d’autant plus que le groupe de ruraux dont je vous propose l’étude est originaire du Var, département dont l’histoire politique pour la période nous est connu grâce à la République au village, de Maurice Agulhon[1].

Je me propose plutôt de nous attarder un moment sur les personnalités de 57 paysans et artisans, issus du village d’Artignosc, aux confins du Var et des Basses-Alpes, membres de la société secrète locale et pour la plupart résistants de Décembre.

L’intérêt de ce groupe tient surtout en sa banalité. Une banalité qui certes n’autorise pas à en faire un modèle, un archétype du village provençal républicain du milieu du XIX° siècle, mais qui néanmoins peut permettre de mesurer l’épaisseur de l’engagement politique de certains campagnards.

En quoi la banalité d’un groupe, et du village où il est localisé, peut-elle être intéressante pour mesurer cet engagement ?

Bien souvent, les communautés étudiées présentent des caractéristiques particulières susceptibles de générer un comportement particulier. Des caractéristiques particulières pouvant découler de la présence d’un notable cristallisant les oppositions ou pratiquant le patronage démocratique, d’une activité industrielle, d’un affrontement entre clans, de la persistance de réflexes communautaires conduisant à l’unanimité, de la forte prégnance d’une ville voisine, d’un événement local déclenchant une conscientisation politique, ou encore, plus simplement, de la présence d’une forte personnalité populaire au charisme débordant.

On pourrait être alors amené à penser que si l’on dispose d’un substrat favorable (favorable en terme de sociabilité, de répartition de la propriété foncière, du caractère urbanisé du village…), sa combinaison avec un élément particulier déterminerait l’engagement politique.

Justement, là est bien la valeur d’Artignosc : si le substrat est bien présent (comme dans la plupart des communes varoises), on y trouve aucun de ces éléments particuliers susceptibles de rompre la banalité.

Une banalité dont voici les facettes :

Géographiques, tout d’abord : Artignosc est une commune à l’habitat groupé, les écarts sont peu nombreux et peu peuplés, nous sommes bien dans la France des villages, plutôt que dans celle des campagnes ; elle est isolée des voies de communication, aucun chemin carrossable n’y conduit ; la commune est également éloignée des villes et des bourgs, distants de 4 à 6 heures de marche ; de plus, ces bourgs (Aups, Barjols et Riez) sont à peu près à égale distance du village, ce qui le soustrait à toute influence prépondérante de l’un d’entre eux.

La banalité est également sociale : ici pas d’activité industrielle et donc pas ou peu d’ouvriers, pas de très grand domaine et donc pas de notable, résident ou forain, ni profession libérale pratiquant le patronage démocratique ou au contraire cristallisant les oppositions sociales et politiques ; les Artignoscais sont des paysans de toutes catégories, du journalier sans aucune propriété (assez rare) au ménager employant deux ou trois valets ; les quelques artisans n’ont pas plus de 2 ouvriers.

Enfin, la banalité est aussi celles des faits : Artignosc n’a connu aucun véritable trouble durant la Seconde République (même si le préfet y a fermé une chambrée, comme dans tant d’autres villages varois). La résistance de Décembre n’offre, elle non plus, rien de remarquable. Comme ailleurs on prend la mairie, on met en place une municipalité républicaine et on marche vers la préfecture, Draguignan (sans armes tout d’abord, puis avec des fusils) ; aucun des villageois, d’après les rapports et les interrogatoires, ne semble y avoir tenu un leadership déterminant.

Malgré l’isolement géographique, malgré une société villageoise en apparence sans clan, sans leader et sans repoussoir, malgré l’absence d’événement déclencheur d’une conscience politique, la République est tout de même arrivée à Artignosc. Si bien qu’une société secrète s’y est implantée, d’abord à compter d’avril 1849 sur le mode des sociétés à recrutement limité, organisation clandestine se transformant par la suite en société secrète de la Nouvelle Montagne rassemblant 57 affiliés soit à peu près le tiers des hommes actifs de la commune. Là encore, Artignosc échappe au type archaïque de la commune unanime, comme le confirment les quelques résultats électoraux utilisables[2] et les signatures de pétitions bonapartistes[3]. Il m’a toutefois été impossible d’observer le groupe des « blancs » artignoscais, les sources ne révélant qu’un trop petit nombre d’entre eux pour qu’une étude statistique soit entreprise.

Justement, ces sources sont, elles, moins banales puisqu’elles permettent de reconstituer non seulement l’établissement du parti républicain clandestin, mais aussi, partiellement, la chronologie de son développement, et les agents de sa diffusion. Grâce à ces sources[4] (toutes de la répression, rapports et interrogatoires, mais si cohérentes entre elles et avec celles des communes voisines qu’elles en deviennent efficaces), grâce à ces sources mais aussi grâce aux données de l’état-civil[5] et des registres fiscaux[6], j’ai pu reconstituer la formation et les structures de ce groupe de Montagnards.

Les Montagnards artignoscais ne sont pas particulièrement « urbains ». Leur indice de dispersion dans la commune est sensiblement identique à celui de l’ensemble de la population (429 habitants en 1851).

Ils ne sont pas non plus particulièrement concentrés dans une catégorie de cultivateurs (70% des affiliés). Un tiers sont des petits propriétaires (1 à 5 ha), ce qui est la proportion commune au village. On peut simplement noter que 3 des gros propriétaires (plus de 30 ha) sur 5 sont des Montagnards, et surtout qu’ils représentent 60% des artisans du village, mais seulement un commerçant sur 6. J’insiste un instant sur cette grosse majorité que les paysans représentent dans la résistance. Majorité observée à Artignosc mais aussi dans l’ensemble des communes du Haut-Var. Trop souvent en effet, aujourd’hui encore, malgré la mise au point effectuée par Maurice Agulhon dès 1970[7], les statistiques utilisées pour rendre compte de la composition de la résistance ne reprennent que les chiffres de la répression (condamnations et, dans le meilleur des cas, remises en liberté). Une répression qui a essentiellement touché les leaders, bien sûr plus nombreux dans l’artisanat et la petite bourgeoisie, et qui donc ne reflète que très imparfaitement la réalité de l’engagement paysan.

Mes 57 Montagnards artignoscais ne sont pas plus issus d’un clan. Que celui-ci ait des bases économiques, (on y trouve des fermiers sans leur propriétaire, des artisans sans leurs ouvriers et inversement), ou soit basé sur la famille large (frères, fils, pères, beaux-frères, gendres, beaux-pères, oncles et neveux appartiennent ou non, indistinctement, au parti républicain).

Leur adhésion républicaine ne provient pas particulièrement de l’ouverture sur l’extérieur que la conscription a pu représenter. Il n’y a proportionnellement pas plus d’ex-militaires chez les Montagnards que parmi les non-affiliés[8].

L’alphabétisation n’est pas non plus un critère déterminant. La proportion de Montagnards signant leurs interrogatoires ou leurs actes d’état-civil est conforme à celle de la commune, du moins si l’on tient compte de leur répartition par âge. Car c’est là la seule spécificité du groupe républicain : sa structure par âge fait apparaître un groupe plus jeune que l’ensemble des hommes de la commune. Alors qu’ils ne représentent qu’un tiers de cet ensemble, les Républicains rassemblent plus de la moitié des moins de 45 ans.

La seule spécificité avec peut-être aussi un intérêt plus marqué pour les problèmes forestiers. Ainsi, les Montagnards sont plus nombreux à prendre en bail des lots défrichés en 1853. Mais ils ne s’étaient pas manifestés un an plus tôt pour ces mêmes lots, ni en 1849 lors de l’adjudication d’un autre canton.

L’examen de la chronologie des affiliations à la société secrète ne relève d’aucun mécanisme : ce ne sont pas les artisans qui attirent les paysans, les plus instruits les analphabètes, les jeunes les plus âgés, les mieux lotis en propriétés les plus démunis, … Même les événements de la Seconde République ne semblent avoir aucune incidence sur le développement de la société secrète, qu’ils soient nationaux, comme la loi du 31 mai, ou locaux, comme la fermeture de la chambrée. Une chambrée qui d’ailleurs apparaît comme nettement distincte de la société secrète : non seulement la société est largement préexistante à cette dissolution préfectorale, mais de plus ses leaders ne sont pas membres de la chambrée, tout comme le président de la chambrée n’est pas affilié à la société secrète.

 

Alors, en quoi ces constats qui ne font apparaître aucune cohérence ni dans la composition de la société secrète, ni dans sa formation, peuvent nous éclairer sur la nature de l’engagement politique de ses membres ? Si les résistants artignoscais ne forment aucune fraction sociale, familiale, clanique, intellectuelle, géographique et même de sociabilité au sein de la communauté villageoise, si ce village est si banal au regard du contexte géographique, social et politique varois, cet engagement doit bien reposer sur autre chose. Peut-être un phénomène nouveau : la capacité du peuple à penser le politique. Certes en un lieu et en un temps où a pu agir la propagande démocratique venue des villes par les journaux ou par les émissaires électoraux. Certes en un lieu et en un temps où la conformation urbaine, la répartition de la propriété foncière, les structures de sociabilité, se prêtaient à la réception de cette propagande. Un lieu et un temps qui ont rendu possible de telles décisions individuelles.

 

Bien sûr, parmi les moteurs qui entraînent ces ruraux sur la voie de l’engagement clandestin puis de la résistance ouverte, il est certainement d’autres données qui relèvent des relations interpersonnelles mais qui sont impalpables parce que non quantifiables par les sources. Les amitiés, le souci de ne pas être mis à l’écart d’une partie de la communauté, les relations établies par des échanges de services, le charisme des recruteurs et initiateurs sont pour nous imperceptibles. Quoique sur ce dernier point, il semble qu’aucun des leaders républicains artignoscais n’exerce d’ascendant prépondérant sur le groupe, contrairement à ce que laissent apparaître les interrogatoires pour d’autres villages.

Mais en définitive, il est vraisemblable que le serment prononcé lors de la cérémonie d’initiation à la Nouvelle Montagne soit pour la plupart des impétrants autre chose qu’une formule obscure. D’ailleurs, ils s’y sont tenus : seulement 4 affiliés (sur les 52 qui ont prêté serment avant Décembre) n’ont pas pris part à la marche vers Draguignan. Mais d’autres indices militent pour cette lecture.

Lorsqu’il s’agit de répondre au mot d’ordre de résistance, c’est clairement en citoyens que réagissent les Artignoscais. Le temps des émeutes communautaires est désormais révolu. On applique strictement les consignes de déposition des autorités municipales dans des formes légales, et on les remplace par l’adjoint et des conseillers municipaux issus du suffrage universel masculin. Eh, oui. Masculin le suffrage. Les femmes n’ont pas leur place dans ce jeu politique qui est affaire de citoyens, dans des jours où on met la souveraineté en pratique suivant la formule : « Le Peuple reprend ses droits ». Elles sont absentes du soulèvement dans le village et de la marche vers la préfecture. C’est d’ailleurs le cas dans la plupart des villages varois, hormis l’industrieuse La Garde-Freinet. Les célèbres figures telles que la Déesse de la Liberté ou la Dame rouge de Baudinard ont souvent été mises en avant par la littérature de la répression, en particulier par le publiciste légitimiste Hyppolite Maquan qui y voit non seulement la preuve de la jacquerie, mais aussi celle du caractère démoniaque de l’insurrection, réédition de comportements archaïques.

En partant vers Draguignan, les Artignoscais n’emportent pas d’armes. Là encore, ils croient en la parcelle de souveraineté que leur a donnée la République. « L’insurrection serait plus démonstrative que combative« , a dit Raymond Huard en étudiant le Gard[9]. Ils pensent que si les républicains sont suffisamment nombreux à manifester à Draguignan, le préfet, et donc le président, ne pourront que s’incliner : le Peuple pourra reprendre ses droits. Tout de même, après deux heures de marche, ils rencontrent un émissaire dracénois qui les convainc de retourner prendre leurs fusils. Ils repartent aussitôt pour la préfecture, et arrivés à Aups (encore 4 heures de marche), un contre-ordre leur demande de différer leur départ. Ils seront aussi nombreux à reprendre la route le surlendemain. Leurs actes ne sont donc pas simplement épidermiques, nés des émotions suscitées par les farandoles, les rumeurs, les déclarations péremptoires. Ce qui a échoué une fois, par impréparation et indécision du réseau montagnard, après une journée et une nuit de marche, peut être rééditer deux jours plus tard. Il faut être sacrément convaincu.

Cette conviction, cette croyance en l’être politique, ils l’ont acquise durant les mois précédant Décembre. Des mois durant lesquels les républicains artignoscais ont fait preuve de leur volonté d’être des acteurs politiques. D’abord en assurant la diffusion de l’organisation clandestine. Pas seulement dans leur commune, mais aussi auprès des villages alentour, voire vers les bourgs de marché où cette organisation avait encore de la peine à s’implanter. Il nous faudrait là nuancer le schéma de diffusion de la Nouvelle Montagne décrit par Ted Margadant[10]. Si cette diffusion suit très souvent la voie ville/bourg/village, chaque maillon rayonnant dans son aire d’influence, le modèle a du mal à franchir les limites départementales. En situation géographique de confins, il peut fort bien devenir ville/village/bourg. Car alors la diffusion se moque bien des hiérarchies urbaines, court-circuitées par la porosité entre deux départements. C’est ce qu’a déjà observé Raymond Huard[11] du Vaucluse et de l’Ardèche vers l’est et le nord du Gard, c’est ce que l’on peut voir des Basses-Alpes vers le Haut-Var[12].

L’autre activité dans laquelle sont investis les Artignoscais découle de la première. Un boulanger et un sergent de ville de deux villages voisins, Régusse et Baudinard, prennent l’initiative de convoquer en juillet 1851 une réunion clandestine destinée à « former un comité central afin d’organiser une correspondance entre le Var et les Basses-Alpes. » Si la réunion de  Sorps est un échec (seulement 30 à 40 délégués seront présents, dont simplement deux des Basses-Alpes et aucun des leaders des villes convoqués), elle est toutefois révélatrice de la volonté de ces ruraux anodins de ne pas se contenter d’être les simples exécutants des ordres venus des centres, mais d’être de réels acteurs, des producteurs de la vie politique. Leur initiative, si mature, si visionnaire, dans ce cadre si banal, est un sérieux indice de la descente de la politique vers les masses.

Et qu’au bout du compte, le véritable événement du 2 décembre n’est pas tant l’échec d’une République ou l’avènement d’un nouveau César, mais bien plutôt cette résistance provoquée dans les campagnes.

 

Frédéric Négrel



[1] Plon, 1970

[2] ADVar, 2 M

[3] Rapport du juge de paix du canton de Tavernes au procureur de Brignoles, 27 juin 1851, ADVar 4 M 17

[4] ADVar, 2 Mi EC 143 et suivants

[5] ADVar, 3 P Artignosc ; ADVar Q Aups et Q Barjols

[6] ADVar 4 M 19-1 et suivants

[7] La République au village, Seuil, réédition 1979, pages 443 et 446-447

[8] ADVar 1 R 34 et suivants

[9] Le mouvement républicain en Bas-Languedoc, 1848-1881, FNSP, 1982, page 64

[10] French peasants in revolt. The insurrection of 1851, Princeton, 1979, page 131

[11] Le mouvement républicain en Bas-Languedoc, 1848-1881, FNSP, 1982, page 87

[12] Ainsi, Barjols, bourg rouge, a été initié par le village de La Verdière, atteint par Manosque via Gréoux ; Aups, bourg blanc, a été initié par le village de Bauduen, atteint par Riez via Artignosc.