Jean Joseph Maurel

Jean-Joseph Maurel

1825 – 1899

 

Son père

 : Jean-Joseph MAUREL – ou MOREL – était né en 1794, le 13 Pluviôse de l’An II de la République.

Sa mère

 : Thérèse VILLEVIEILLE était née en 1795, le 7 Brumaire de l’An III de la République. Elle avait une sœur jumelle.

Naissance : le 2 juillet 1825 à Aups.

Mariage

 : le 9 décembre 1863 avec Virginie BARTHÉLEMY à Aups, à 38 ans.

Décédé

 : le 27 mai 1899 à Aups, à 73 ans.

Ce que nous savons de lui :

Joseph naquit le 2 juillet 1825 à Aups, sous le règne de Charles X. Il avait donc cinq ans lors des Trois Glorieuses. Il vécut son enfance et son adolescence alors que Louis-Philippe avait succédé à Charles X. Nous avons peu de détails sur cette première partie de sa vie.

Son physique

Pour ce qui est de son physique, nous nous reportons aux détails fournis par son  » Passe-port gratuit  » de 1853, délivré à Philippeville, nous en reparlerons plus longuement.

A 28 ans donc, Joseph mesurait 1,76 m. D’autres détails sont notés, cheveux et barbe châtains, sourcils bruns, yeux gris, nez ordinaire, grande bouche, menton à fossettes, teint brun clair, visage ovale, avec comme signe particulier une cicatrice sur le front à gauche.

Joseph était certainement doté d’un physique impressionnant qui lui valut le sobriquet de  » Gaillard « . Ses fils évoquaient volontiers ses très grandes mains qui les impressionnaient beaucoup. Cette force quasi herculéenne lui permettait de relever le défi lancé certains dimanches par ses amis du village : soulever l’enclume du maréchal ferrant, posée sur un énorme tronc d’arbre. Seul Joseph pouvait y réussir.

C’est grâce à sa corpulence qu’il deviendra un des gardes du corps du tribun Clemenceau, nous reviendrons aussi sur cet épisode capital de sa vie après les évènements de 1851.

Sa profession

Sa profession, sans aucun doute cultivateur, c’est-à-dire ouvrier agricole au service de gros propriétaires, les travaux les plus durs lui étaient réservés. Sa famille ne possédait aucun bien, ni maison, ni terre. Travaillait-il régulièrement ? Cela nous semble problématique car même après son mariage, sa femme Virginie devait aller  » cueillir les olives  » pour gagner quelques sous, et ce, avec des enfants à élever. Elle y allait avec le dernier-né, posé sous l’olivier dans une corbeille d’osier, tandis qu’elle-même, la saquette autour de la taille, juchée sur une échelle, ramassait une à une les précieuses olives. Maryse s’étonne : les olives se récoltant en hiver, comment le nouveau-né résistait-il au froid ? Réponse … c’était un  » Gaillard  » …

Ses opinions politiques

Elles durent se décider et s’affirmer en 1848, il avait alors 23 ans. Il participa certainement à la campagne pour les élections présidentielles aux côtés du candidat des Républicains et pour Ledru-Rollin. Mais ce sera Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de l’Empereur, qui sera élu le 10 décembre 1848 par plus de cinq millions de voix contre 370000 à Ledru-Rollin. Le parti de l’ordre triomphe et les Républicains vont être particulièrement surveillés voire arrêtés.

Le 2 Décembre 1851, Louis Napoléon Bonaparte, aidé de son demi-frère Morny, réussit son coup d’état contre la République. L’Assemblée est dissoute ; si Paris ne bouge pas ou peu, une quinzaine de départements, dont le Var et le Basses-Alpes (aujourd’hui Alpes de Haute Provence) s’insurgent. Joseph a 26 ans.

Sa participation à l’insurrection de son village Aups contre le coup d’état va marquer sa vie, l’orienter  » à gauche  » et auréoler d’un prestige certain son souvenir dans la mémoire de ses descendants, enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants.

Récits des évènements consécutifs au coup d’état

, ceux qui se sont déroulés à Aups et dans les alentours.

Nous y soulignerons la participation de Joseph (entre deux dates différentes, nous avons choisi celle qui est citée plusieurs fois).

3 Décembre 1851

La nouvelle du coup d’état est annoncée dans les départements par le télégraphe. Des arrestations ont lieu à Toulon et à Draguignan. Le bataillon du 50° de ligne des troupes gouvernementales occupe Toulon et Cuers. L’insurrection des républicains gagne Besse, Saint Zacharie, Saint Maximin, Salernes.

4 Décembre

La nouvelle est largement connue dans le Var, et à Aups certainement.

C’est dans la nuit du 4 au 5 Décembre, que Joseph est initié à la société secrète, au quartier de La Charmante, proche des grottes de Sainte Madeleine.

Ces sociétés avaient été créées pour préparer l’insurrection – prévisible – dès 1848. Joseph raconte lors de son interrogatoire :

 » Cinq ou six jours avant les évènements d’Aups, j’ai été affilié à l’une des sociétés secrètes du pays. Fabre me banda les yeux. On me mit un pistolet dans une main et un couteau dans l’autre. Je prêtai serment de défendre la République en bien et de fusiller ceux d’entre nous qui feraient mal ; Du reste l’on était pressé ce soir-là parce qu’il y avait plusieurs réceptions à faire et l’on n’a pas pu me faire prêter serment suffisamment réfléchi.

Quand on m’enleva le bandeau je vis que j’avais prêté serment devant un étranger, il y avait là encore Carmagnol et Venture Béraud. Je fus reçu dans cette société à 10h du soir dans la propriété de Goulin dit Loubilla. « 

Cette société était-elle celle des  » Escaraïré  » (émancipés), des Rouges ou la Chambre des Escargots ?

Vendredi 5 Décembre

Ce fut la journée décisive pour les mutins varois, d’après M. Agulhon. Une commission municipale résolut de s’installer à la Mairie d’Aups pour remplacer le conseil municipal ; elle était dirigée par Isoard, épicier  » homme d’une remarquable finesse et fougueux patriote et de Marcellin Gibelin, boucher, plus connu sous le nom de Manchot « . Cependant le Juge de Paix, personnage important dans tout chef-lieu de canton, demeura en place.

Dans la nuit du 5 au 6 Décembre, Joseph  » participe à l’arrestation, à main armée, du courrier de Villecroze « . Voici sa déposition :

 » Dans la nuit du 5 au 6 Décembre nous avons été sur la grand route arrêter le courrier de Draguignan à Aups et ce sur l’ordre d’Isoard, à 3H1/2 nous l’avons arrêté, Piston et moi nous avons retenu les chevaux, le fils de Julien Bouni et Andrelet dit Poil Rouge ont mis en joue le postillon Lambert. Villevieille était là, quant à Gibelin Marcellin il a pris les dépêches pendant que Bourguignon qui se rendait à Villecroze s’arrêtait pour l’éclairer. Nous sommes retournés à la société, Isoard a lu les dépêches puis elles ont été brûlées. « 

Voici la déposition de Lambert le postillon :

 » Je fus arrêté par huit ou dix hommes armés de fusils simples ou doubles, masqués, les uns avec leurs blouses, les autres avec des mouchoirs, des manteaux. « 

Lundi 7 Décembre

Joseph Maurel est nommé par Isoard membre de la commission municipale. Il ira monter la garde au Chemin Neuf (place du village), puis devant la maison du percepteur afin de protéger la caisse (qui a donc été protégée et non dérobée par les insurgés).

Mardi 9 Décembre

Le général en chef de l’insurrection Duteil arrive à Aups accompagné d’une masse énorme d’insurgés venant du sud du département : Le Luc, Vidauban, Les Mayons, Cuers, etc. Il établira à Aups son quartier général.

Dans la nuit du 9 au 10 Décembre

Les chefs républicains convoquent à la mairie tailleurs, cordonniers et autres artisans et commerçants :  » Réquisition leur fut faite d’avoir à fournir aux patriotes chaussures, vêtements en échange de bons délivrés par la commune « . Le détail en est consigné aux Archives Départementales sur un grand cahier dont le titre est :  » État des soustractions commises au préjudice des habitants d’Aups pendant l’occupation des 8 et 9 Décembre « .

C’est cette même nuit qu’un  » Conseil de guerre composé des chefs de l’insurrection délibère sur des projets sinistres : pillage des caisses publiques ; il y est question des fameux 40000 F à prélever sur les notables, d’arrestation d’habitants devant servir d’otages  » (d’après le rapport du juge de paix). Cette contribution de 40000 F sera longuement reprochée aux insurgés … à tort, nous l’avons vu. Mais le 50° de ligne arrive à Aups.

Jeudi 10 Décembre

Les troupes gouvernementales sont en place. Voici le contenu du rapport d’un officier à la Sous-Préfecture :

 » Je suis parti ce matin à 4 heures avec 11 compagnies commandées par le colonel des 50° et 40 chevaux. Nous avons abordé la colonne insurrectionnelle à Aups. Elle a immédiatement lâché prise. La cavalerie a tué 50 ou 60 hommes. Nous avons eu 1 homme tué « .

Cet officier savait-il compter ?

C’est sur la place d’Aups, aujourd’hui Place Martin Bidouré, sur laquelle sera érigée en 1880 une colonne commémorative de 1851, que les insurgés furent  » coincés « . Joseph Maurel raconte :

 » J’étais sur la place Saint Charles lorsque les troupes se sont présentées. Parmi les chefs des insurgés, je n’ai pu connaître qu’Alter le cafetier qui avait l’épée à la main. Après les premiers coups de feu, j’ai pris la fuite et ne suis revenu à Aups que le lendemain « .

Cette déposition ne fait pas mention de sa dénonciation par un bourgeois du village dont parlait notre père.

La bataille eut donc lieu le 10 décembre : c’est sur la place du village que les insurgés se heurtèrent au 50° de ligne.

Mal renseignés, mal dirigés, ils se trouvèrent dans un cul-de-sac. Le nombre de morts varie, selon les sources, de 28 à 50, voire même 70.

Noël Blache dresse un tableau fidèle de ces évènements dans son livre L’insurrection dans le Var, souvent réédité.

C’est le début d’une terrible répression qui laissera le département exsangue pour de longues années.

Revenons à Joseph Maurel

Joseph Maurel est arrêté le 11 Décembre 1851

Les prisonniers  » enchaînés deux par deux par le cou et par les poignets  » sont dirigés d’abord sur Salernes où ils feront halte, enfermés dans une salle étroite à l’hôtel Basset.

Les captifs seront alors conduits vers Draguignan, puis vers Toulon.

À Toulon, ils sont emprisonnés au Fort Lamalgue,  » sombre citadelle dans des cachots encombrés par ces hôtes inattendus « .

Il apparaît que Joseph sera emmené à Draguignan puisque c’est là qu’eut lieu l’instruction de son cas. Nous possédons son interrogatoire du 28 Décembre 1851, transcrit par le Juge d’Instruction pour le Tribunal de Première Instance de l’arrondissement de Draguignan, car Joseph ne savait ni lire ni écrire.

Après l’enquête préliminaire, une Commission mixte de 3 membres (juridiction exceptionnelle) fut installée, composée de

1) le Préfet Pastoureau, qui fut à la tête des troupes gouvernementales

2) le Général Levaillant, commandant l’État de siège du Var

3) le Procureur Bigore Lachamp, Procureur de la République.

Voici la fiche de renseignements trouvée dans l’ouvrage de Maurice BEL

 :

 

Rubrique

Informations

N° F7

4079

NOM

MAUREL

Prénom

Joseph Jean

Surnom

dit Le Gaillard

Lieu de naissance

AUPS

Date de naissance

2 juillet 1825

Domicile

AUPS

Profession

Journalier

Condamnation

A-

Navire

Le Labrador

Situation initiale

Bourkika

Observations

Surveillance 1/3/1854.

Grâce P. 21/8/1856

Pension

1000 Fr N° 96

 

Les condamnations prononcées par cette Commission mixte en Février 1852 se divisent en 8 catégories transcrites ci-dessous avec le nombre correspondant de condamnés ; ces nombres ont été relevés aux Archives Départementales.

 

Catégories

Nombre de condamnés

Renvoyés devant le Conseil de guerre

24

Transportés à Cayenne

4

Transportés en Algérie

744

Expulsés du territoire

132

Éloignés temporairement de France

158

Internés hors du département

480

Envoyés en police correctionnelle

137

Soumis à la surveillance de la police

593

 

soit un total de 2272 condamnations

 

 

Le 5 mars 1852, Le Provençal écrit que ladite Commission n’a pas terminé ses travaux.

À la fin de l’année 1851, la presse locale signale que le vaisseau  » Le Généreux  » (sic) sera bientôt prêt à accueillir les prisonniers en surnombre au Fort Lamalgue.

Elle annonce aussi que, d’après les instructions de Monsieur le Ministre et sous les ordres du Préfet de Var, on invitait les maires à faire effacer la devise Liberté Égalité Fraternité (voir en effet le Passe-port gratuit de Joseph Maurel reproduit à la fin de ce document).

Le 23 Janvier 1952, il est signalé dans Le Provençal que l’instruction des troubles du Var touche à son terme. La plupart des insurgés entrés à la prison de Draguignan du 7 Décembre au 12 Janvier ont été transférés au Fort Lamalgue, à pied sans doute. Il semble cependant qu’il y ait eu, dans le convoi, des charrettes pour les blessés. Le journal précité signale que le 12 Janvier 1852, 13 charrettes ont pris la direction du Fort.

Joseph Maurel a été condamné à la transportation en Afrique pour 5 ans (catégorie notée A- aux Archives Départementales).

Une lettre du Ministère du 22 mars 1852 stipule que  » tous les individus reconnus coupables d’avoir fait partie d’une société secrète seront transportés en Algérie et à Cayenne « .

Dans Le Provençal paraît

  • le 2 Mars 1852 la liste nominative des condamnés à la transportation en Algérie sur la corvette mixte, voile et vapeur, pour Lambessa : les Aupsois cités sont Archier Joseph, Bœuf Louis, Troin André, Gibelin, Jourdan, Verdelin, Rabel.
  • le 12 mars 1852 une rectification officielle fait part sur une liste des transports à Lambessa d’ » oubliés  » sur la liste générale publiée dans les précédents numéros :

à Aups, Maurel Joseph

C’est le 9 Mars 1852 que Joseph sera embarqué sur  » le Labrador  » pour une traversée de 55 à 65 heures. Les destinations étaient diverses selon les professions.

Le 23 Mars, sous la rubrique Afrique du Provençal, il est signalé l’arrivée des transportés parmi lesquels des cultivateurs dirigés sur la colonie de La Bourkika située dans la plaine de la Mitidja entre l’Afroun et Marengo. D’après l’officier de ce secteur  » ils contribueront par leurs travaux à la prospérité de cette partie de la plaine « .

Joseph aurait donc dû rester à la Bourkika jusqu’en 1858.

Nous possédons son Passe-port gratuit lui permettant de revenir en France. Il était contenu dans une boîte cylindrique en fer-blanc que notre père retrouva dans le grenier de sa maison à Aups. Ce dernier porte au verso la date de Février 1853 et le tampon de la mairie d’Aups, c’est la date probable du retour en France de Joseph. Grâce à Monsieur Bel, nous avons percé ce mystère. À la page 105 de son livre, nous lisons :

 » Maurel Joseph dit le Gaillard a un homonyme, originaire de Vinon, (n° 4078) qui est mis en surveillance par décision du 2 Décembre 1852. Notre Maurel, celui dit le Gaillard, bénéficie d’une méprise, car son camp en Algérie l’a renvoyé en France, en le confondant avec l’autre. Ce n’est que lorsqu’il demanda sa grâce en 1856 qu’on a pu comprendre comment il a quitté l’Algérie. On régularisera sa situation en lui accordant sa grâce le 21 Août 1856 « .

L’histoire ne nous dit pas si les deux Maurel Joseph se rencontrèrent ultérieurement …

Les grâces furent accordées en 1856 pour la naissance du premier fils de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie.

La Troisième République accordera à Joseph Maurel une pension annuelle de 1000 F. Après sa mort en 1899, cette pension sera reversée à sa femme qui la touchera pendant 37 ans, jusqu’à sa mort en 1936.

Au retour de Bourkika, il conserva fidèlement et fièrement son bonnet rouge. Dans les cérémonies et les manifestations, il portait ce bonnet rouge de forçat qu’il arborait comme un drapeau et dont sa femme prenait grand soin. Lucien se souvient qu’elle disait :

« Quouro èro trauca, vé li pedassávi,

quouro èro gauvi, n’en faiéu un noú ». 

En raison de cette participation à l’insurrection de 1851, les enfants de Joseph étaient montrés du doigt par les bourgeois d’Aups, ceux qui  » faillirent être rançonnés « . Ses fils étaient apostrophés ostensiblement sous les cris, en provençal évidemment, de  » Enfants de proscrits, enfants de bandits « .

Mariage

Joseph se marie à Aups le 9 Décembre 1963 avec Virginie Barthélemy, de 15 ans sa cadette, veuve de François Coulomb. Originaire de Daluis, fille de cultivateur, elle travaillait comme domestique depuis l’âge de 8 ans chez la famille Mossy. Ces derniers, originaires eux-mêmes des Alpes Maritimes, habitaient une vaste demeure dans une grande propriété du quartier Saint-Sébastien à Aups.

Comment Joseph rencontra-t-il Virginie ? Nous ne le savons pas.

L’acte de mariage a été signé par le père de Joseph et par les témoins, mais il n’est pas signé par les deux époux. Nous savons que Joseph ne savait ni lire ni écrire – sur son passeport, il n’y a qu’une croix. Mais Virginie ? Son cas nous pose un problème : elle ne savait donc pas écrire. Mais savait-elle lire ? Pourtant, plus tard, chaque dimanche, à l’heure de la messe, assise sur une chaise basse, elle mettait ses lunettes et ouvrait sur ses genoux son petit livre de messe … Et Lucien ajoute – pour corser l’énigme – que celui-ci était écrit en latin !

Les enfants

Huit enfants naquirent dont quatre seulement vécurent, Marie la première, Joseph l’  » aîné « , François notre père et Emile le cadet, le seul à avoir quitté Aups.

Grain de sel de Maryse, arrière-petite-fille de Joseph :  » J’ai toujours trouvé amusant que les enfants du Rouge se prénomment Marie, Joseph, François « .

Engagement politique

Il va de soi que notre ancien proscrit continua de militer dans un parti républicain : le Parti radical, ainsi qu’à la Libre Pensée alors florissante dans le Var.

Il vouera un véritable culte à Clemenceau qui, pendant des années, s’intéressa au Var dont il fut député. Lors de ses réunions électorales, il aima s’entourer d’anciens insurgés de 51. Notre grand-père, que sa corpulence avait fait surnommer le Gaillard, devint son garde du corps. Il était souvent sollicité car, de 1881 à 1893, Clemenceau ne visita pas moins de quarante communes varoises. Joseph, averti par une  » dépêche  » (ancien nom du télégramme) partait aussitôt quérir son grand homme à la gare de Draguignan, à pied bien évidemment. Il l’accompagnait dans tous ses déplacements. À Draguignan, chef-lieu du département du Var, celui qu’on appellera plus tard  » Le Tigre « , logeait à l’hôtel Bertin, qui lui réservait toujours la même chambre.

Il eut un jour l’idée de faire présider une réunion électorale par Joseph : ce ne fut pas une réussite !

Et la grand-mère Virginie racontait que cet homme fort et peu sensible pleura une seule fois dans sa vie, ce jour de septembre 1893 où Clemenceau fut largement battu aux élections législatives du Var, après l’épouvantable cabale qui s’était déchaînée contre lui.

Grand-Mère racontait que son mari n’avait jamais rien voulu demander à Clemenceau,  » même pas un bureau de tabac !  » Et parfois, évoquant le souvenir de son  » homme « , elle disait en hochant la tête :  » De coûp, èro uno marrido tèsto ! « .

Beleù marido, maî incorruptible.

Commentaires de Marie-Louise

Il a fallu des circonstances particulières pour que la mémoire de Joseph se perpétue, voire s’amplifie.

La vie de la famille dans un village

Le village d’Aups fonctionnait en cercle fermé et tous les événements y avaient une forte résonance. Des lieux de sociabilité, chers à Maurice Agulhon, réunissaient les villageois : la place du Cours, le Cercle de Fraternité, les réunions d’associations comme la Libre Pensée, les réunions politiques lors des élections, mais aussi les fêtes patronales ou les enterrements.

La longévité de sa femme Virginie.

En effet Virginie est morte à 96 ans.

En 1881, une loi décide de donner indemnités et pensions aux victimes du Coup d’État (survivants de la répression ou leurs ayant droit). Joseph Maurel toucha donc une pension, laquelle fut, à sa mort, reversée sur sa femme. Ladite pension, fort modeste, était payée une fois par an, à la mairie du village, en espèces. Et cela donnait lieu à une vraie cérémonie familiale. L’un des fils, François ou Joseph, conduisait sa mère à la mairie. Pour la circonstance Virginie mettait sa plus belle coiffe de provençale, laquelle avait été soigneusement lavée, blanchie et tuyautée par la repasseuse du village. Car c’était un honneur d’aller percevoir cet argent, souvenir symbolique de l’engagement de Joseph. Grand-Mère toucha donc cette pension jusqu’à sa mort en 1936.

La longévité de son fils François

Cette longévité est pour beaucoup dans la conservation de ce souvenir. Il reste peu de petits-enfants de proscrits de 51 aujourd’hui en 1998, mais n’oublions pas que Joseph avait 56 ans à la naissance de François qui avait lui-même 36 ans à la naissance de Lucien. François vécut 97 ans et, à la fin de sa vie, alternativement chez chacun de ses deux enfants. Il bavardait volontiers et il avait beaucoup d’humour et de joie de vivre malgré sa complète cécité.

À cela, ajoutons que François avait une extraordinaire mémoire et un attachement viscéral à ses opinions républicaines.

Il se disait rouge, « surtout pas comme les radis qui, eux, sont rouges dehors mais blancs dedans ».

La profession des deux fils du proscrit

La profession de ses deux fils, les deux frères Joseph et François, fut pour beaucoup dans la conservation de cette histoire familiale. Joseph était cordonnier au village. Son atelier de la Rue Jules Philibert ne désemplissait pas, de clients certes, mais aussi de villageois venant quérir des conseils et des avis. Joseph était un sage. Chez lui, on venait se confier, on commentait les élections, les résultats, les articles de journaux et l’on parlait des candidats. De plus, il chantait très bien et, comme son frère, faisait partie de l’Orphéon du village. Lucien se rappelle encore quelques paroles de l’une de ses chansons :

« Buvons, buvons à l’indépendance du monde » !!!

Pour François, épicier du village, un tantinet plus blagueur que Joseph, les clients constituaient un auditoire tout trouvé. Mais l’échoppe du cordonnier, comme l’épicerie, constituait elle aussi un lieu de cette précieuse sociabilité. De plus François, commerçant avisé s’était constitué une nombreuse clientèle.

Un historien, Jacques Girault, a entrepris vers 1975 une enquête sur le Var rouge. Il a ainsi contacté toutes les personnes qui étaient à l’Ecole Normale d’instituteurs de Draguignan en 1936 et ceux qui figuraient sur les anciennes listes électorales. C’est ainsi qu’il arriva chez Lucien, ce qui donna à François l’occasion de raconter, à la fin de sa vie, tout ce qu’il savait sur son père. Il le fit avec un plaisir évident et Lucien enregistra la conversation sur une cassette (héritage précieux !).

Lucien Maurel et Marie-Louise Charragnat,

petits-enfants du proscrit Joseph Maurel.

 

Copie de l’interrogatoire de Joseph Maurel, 28 décembre 1851

 

TRIBUNAL

DE

PREMIERE INSTANCE

DE

DRAGUIGNAN

 

Département du Var

 

INTERROGATOIRE

 

de Maurel Joseph

L’an mil huit cent cinquante un et le vingt huit du mois de décembre, nous Séguier, juge par délégation, Juge d’instruction près le tribunal de première instance de l’arrondissement de Draguignan, en notre cabinet au palais de justice, assisté de…………… notre greffier ;

Avons procédé ainsi qu’il suit à l’interrogatoire du dénommé ci-après.

D – Quels sont vos nom, prénoms, âge, profession, lieu de naissance et demeure ?

R – Je m’appelle Maurel Joseph, âgé de 26 ans, cultivateur, né et demeurant à Aups, célibataire.

Cinq ou six jours avant les évènements d’Aups, j’ai été affilié à l’une des sociétés secrètes du pays. Fabre me banda les yeux. On me mit un pistolet dans une main et un couteau dans l’autre. Je prêtai serment de défendre la République en bien et de fusiller ceux d’entre nous qui feraient mal ; Du reste l’on était pressé ce soir-là parce qu’il y avait plusieurs réceptions à faire et l’on n’a pas pu me faire prêter serment suffisamment réfléchi.

Quand on m’enleva le bandeau je vis que j’avais prêté serment devant un étranger, il y avait là encore Carmagnol et Venture Béraud. Je fus reçu dans cette société à 10h du soir dans la propriété de Goulin dit Loubilla.

Dans la nuit qui a suivi mon affiliation, c’est-à-dire du 5 au 6 Xbre, nous avons été sur la grand route arrêter le courrier de Draguignan à Aups et ce sur l’ordre d’Isoard, à 3H1/2 nous l’avons arrêté, Piston et moi nous avons retenu les chevaux ; le fils de Julien Bouni et Andrelet dit Poil Rouge ont mis en joue le postillon Lambert. Villevieille était là, quant à Gibelin Marcellin il a pris les dépêches pendant que Bourguignon qui se rendait à Villecroze s’arrêtait pour l’éclairer. Nous sommes retournés à la société, Isoard a lu les dépêches puis elles ont été brûlées.

Le lundi après l’arrivée des insurgés et l’expulsion presque immédiate de l’ancienne Municipalité, Isoard me constitua membre de commission provisoire dont il s’était fait le chef, mais une heure après, il m’envoya monter la garde au Chemin Neuf et depuis je n’ai plus siégé à la commune.

Je suis étranger aux réquisitions qui ont été faites ainsi qu’aux séquestrations de personnes ; j’ai été seulement de ceux qui ont monté la garde devant la maison du percepteur pour protéger sa caisse.

J’étais sur la place Saint Charles lorsque les troupes se sont présentées ; parmi les chefs des insurgés, je n’ai pu connaître que Alter le cafetier qui avait l’épée à la main.

Après les premiers coups de feu, j’ai pris la fuite et ne suis revenu à Aups que le lendemain.

Féraud était un de mes amis, je ne sais rien de relatif à sa mort. Je le tenais pour un homme inoffensif et estimable.

Lecture faite, il a persisté et nous avons signé, le prévenu ayant déclaré ne le savoir.

Séguier, juge

 

Fiche des renseignements généraux sur Maurel Joseph dit le Gaillard (1703 Maurel, non daté)

 

ARRONDISSEMENT

DE

DRAGUIGAN

 

Insurrection du Var

Commune d’Aups

 

RENSEIGNEMENTS

 

Sur le nommé Maurel Joseph dit le Gaillard

 

Domicilié à

né à

arrêté à

Aups

Id

id

 

Profession de cultivateur

non marié

détenu à Draguignan

Agé de 26 ans,

Nombre des enfants

 

 

Membre de la société secrète reçu par Fabre charpentier (sa propre déclaration).

a pris part à la saisie des armes de l’armurerie Raynaud à Aups dans la nuit du 5 au 6 décembre et dans la soirée du 6 décembre (déposition de Raynaud n°8).

a pris part à l’arrestation à main armée du courrier de Draguignan à Aups, dans la nuit du 5 au 6 décembre sur la grande route de Villecroze (déposition, de (illisible), Bouni, Villevieille, etc.).,

 

Passeport conservé dans les archives familiales

 

 

 

POLICE GÉNÉRALE

DE FRANCE

——————————————–

PASSE-PORT

gratuit,

valable pour un an

.

——————————————–

DÉPARTEMENT

de

Constantine

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SOUS PRÉFECTURE

de

Bône

——————————————–

COMMUNE

de

Bône

——————————————–

Registre n°

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SIGNALEMENT

———

Agé de 30 ans

taille d’un mètre

soixante seize centimètres

cheveux

châtains

front

ordinaire

sourcils

bruns

yeux

gris

nez

ordinaire

bouche

grande

barbe

châtain

menton

à fossettes

visage

ovale

teint

brun clair

SIGNES PARTICULIERS

une cicatrice sur le front côté gauche

 

Signature du porteur

(ici figure une croix)

 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

 

Liberté, Egalité, Fraternité

(mentions barrées de trois traits de plume, avec, sur le côté gauche, le tampon de la Police Générale)

 

Passe-port gratuit,

valable pour un an

.

—————–

 

 

Nous, Augustin Boussenard, Chef d’Escadron Commandant la Place de Bône, en vertu de la circulaire de Monsieur le Gouverneur Général de l’Algérie, en date du 19 août 1852,

Invitons les Autorités civiles et militaires à laisser passer et librement circuler de Bône (Afrique), département de Constantine à Marseille, département des Bouches du Rhône

Le Sieur Maurel Joseph

 

Profession de cultivateur

natif de Aups, département du Var,

demeurant à Bône (Afrique)

et à lui donner asile et protection, en cas de besoin.

délivré sur

 

Fait à Bône le 5 février 1853

Le Chef d’Escadron Commandant la Place de Bône

(et en dessous le tampon de l’armée d’Afrique)