Louis Langomazino

Bulletin de l’Association 1851-2001, n°3, mai 1999.

 

Louis Langomazino

Trajectoire d’un ouvrier républicain, devenu homme clef de la préparation à la résistance républicaine au coup d’État de 1851 dans le département des Alpes-de-Haute-Provence.

 

Du socialisme ouvrier à la république des paysans.

 

Langomazino naît en 1820 à Saint-Tropez et en 1836 entre comme apprenti à l’arsenal de Toulon dans le secteur, en pointe, des machines à vapeur. Il est fait ouvrier en 1838 (serrurier, forgeron et mécanicien). Il compose des poèmes et rejoint également la société d’Union et d’encouragement, visant à l’amélioration de la classe ouvrière. Langomazino ne tarde pas à y avoir une certaine influence et en août 1844 c’est lui qui prononce le discours de clôture de la visite de Flora Tristan à Toulon. Dès le départ de celle-ci, Langomazino tente d’affilier à la société de l’Union dont il devient président, tous les corps d’ouvriers de l’arsenal.

En mars 1845, il est le principal meneur de la grande grève de l’arsenal, à laquelle participent 2000 ouvriers durant 10 jours. Grève qui met en lumière le décalage important entre l’esprit revendicatif des meneurs et l’esprit traditionaliste des ouvriers (de quoi alimenter sa réflexion).

Langomazino est ainsi un pionnier du socialisme ouvrier et de l’action revendicative. Au demeurant il est congédié et gagne Marseille où existe également un bureau de l’Union. Dès1847 il devient président de l’Athénée ouvrier où il accueille en 1847 M. de Lamartine.

C’est à Marseille que Langomazino vit l’avènement de la République, et en octobre 1848 il collabore au journal politique et d’information La voix du peuple.

 

Langomazino missionnaire de la République.

 

Le vendredi 23 février 1848 La voix du peuple devient le quotidien des Bouches-du-Rhône, du Var, des Basses et Hautes-Alpes. Ce même jour Langomazino, nommé rédacteur du journal pour les deux départements alpins, arrive à Forcalquier. Dans le journal de ce jour, le rédacteur en chef, Laponneraye, écrit : « En vue des prochaines élections, c’est principalement aux ouvriers des campagnes, aux paysans, ue nos amis doivent s’adresser ; ils forment la grande majorité du corps électoral ; ils peuvent décider des élections ».

La mission de Langomazino est toute tracée, dans le droit-fil de ces paroles et de celles de Ledru-Rollin : « Éclairez les électeurs et répétez-leur sans cesse que le règne des hommes de la monarchie est fini. Vous comprenez bien combien ici votre tâche est grande. L’éducation du pays n’est pas faite. C’est à vous de le guider ».

Dès son arrivée dans les Basses Alpes, lors d’un banquet à Digne, Langomazino ne fait pas mystère de ses intentions : « La ligne de conduite que les républicains doivent suivre en face de la réaction (…) dès l’instant où elle violerait la Constitution, il faudrait se lever comme un seul homme et mourir ou sauver la République ». Annonce de la future résistance au coup d’État.

En deux mois Langomazino entreprend plusieurs tournées de propagande (marquées par des banquets démocratiques). Il s’efforce de faire revivre la es sociétés fondées en 1848 et tombées en sommeil, tente de gagner à la cause montagnarde les chambrettes, établit le lien entre les différentes sociétés démocratiques.

Le 20 avril 1849 le procureur génral d’Aix écrit : « Langomazino continue le cours de son apostolat et de ses missions, on dit qu’il convertit beaucoup de monde à la religion socialiste ». En effet Langomazino arpente le département pour animer des réunions électorales. La justice essaie alors d’entraver son action.

Le 29 août 1849 il comparaît aux assises de Digne pour « Excitation à la haine et au mépris du gouvernement, de l’armée et d’une partie des citoyens », tout ceci relevé lors d’un discours à Forcalquier en février. Il plaide seul sa défense et est acquitté par un jury tout acquis à la cause républicaine.

Au même moment, il fonde la « Solidarité des Travailleurs » à Manosque, société secrète cachée sous des dehors mutualistes, qui fait des émules dans le département. Et le procureur général d’Aix écrit au garde des Sceaux : « Cette Solidarité des Travailleurs serait destinée à former l’armée de la république démocratique et sociale ».

La charpente du parti républicain est en place. Langomazino va continuer à la consolider grâce à la publication de son journal L’Indépendant des Alpes à partir de février 1850. En mai, Ailhaud de Volx et Buisson de Manosque sont acquittés par les asises de Digne, ce qui surexcite la population. Les autorités, très inquiètes, entament une lutte sans merci contre Langomazino et son journal. En juillet 1850 L’Indépendant cesse de paraître et le 25 octobre Langomazino est emprisonné à Lyon, puis jugé au titre du complot de Lyon, le 5 août 1851 par le 2e Conseil de guerre (juridiction militaire). Une quarantaine de républicains sont accusés d’exciter la population à la guerre civile et d’avoir tissé sur 15 départements un réseau de sociétés secrètes prêtes à se soulever.

Les trois principaux chefs, Gent, Ode et Langomazino sont condamnés à être déportés à Nuka-Hiva (dans les Îles Marquises), ils iront avec leurs familles et n’apprendront que bien plus tard l’ampleur de la résistance au coup d’État dans les départements de leur région.

 

Que devient Langomazino en Polynésie ?

 

Pour faire subsister sa famille, il redevient forgeron dans l’enceinte du pénitencier avant de s’installer, une fois amnistié, à Papeete en 1854 où il devient défenseur au tribunal. Mais son tempérament lui vaut à nouveau l’xil de 1859 à 1861 à Valparaiso au Chili où il exerce la médecine sans diplôme.

À son retour à Papeete il rédige la « Codification des actes du gouvernement de la Polynésie » et en 1862 il est nommé directeur de l’imprimerie du gouvernement.

De 1864 à 1870 il exerce comme juge d’instruction avant de rejoindre le barreau jusqu’à sa mort en janvier 1885. Il était alors membre du conseil d’administration de la colonie, du comité de l’Instruction Publique et président de diverses commissions.

Langomazino aura voué sa vie à œuvrer pour une société plus juste, plus démocratique, plus sociale.

 

Dominique LECŒUR

 

1851-2001 et Alpes de Lumière éditent l’ouvrage de Dominique Lecoeur consacré à Louis Langomazino.

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