Souvenirs historiques de Pierre Joigneaux

Ouvrage numérisé par Jean-Pol Weber et Luc Hiernaux. La saisie du texte respecte, le plus scrupuleusement possible, la typographie, l’orthographe et la ponctuation de l’ouvrage.

SOUVENIRS HISTORIQUES

 de PIERRE JOIGNEAUX

 Ancien Représentant du peuple, ancien Député, Sénateur de la Côte-d’Or

 

TOME PREMIER

 

[page 283]

Après le 13 juin 1849

 A la suite de la manifestation aux Arts-et-Métiers, un certain nombre de républicains furent arrêtés. D’autres, parmi lesquels Ledru-Rollin, Delescluze, Martin-Bernard, Étienne Arago, Considérant, Ribeyrolles, etc., échappèrent aux recherches de la police, passèrent à l’étranger de suite, ou attendirent chez des amis le moment favorable pour gagner la frontière.

Charles de Ribeyrolles, rédacteur en chef de la Réforme, se réfugia chez moi à Passy, rue des Tournelles, et m’en donna avis à Varennes, où j’étais alors, par une lettre signée des initiales C. R. Il est probable qu’à cette époque le cabinet noir n’était pas encore établi à la poste, puisque la lettre ne fut pas ouverte et arriva juste au moment de mon départ pour Paris.

[page 284] De retour à Passy, je trouvai Ribeyrolles au jardin, assez embarrassé sous le blouse bleue et la casquette qui le déguisaient en ouvrier sans travail.

Il aurait bien voulu s’employer à quelque chose, mais il était absolument impropre aux travaux manuels. Il n’y avait pas moyen d’en faire un garçon jardinier, puisqu’il ne savait pas tenir une bêche ; il ne fallait pas non plus songer à le charger des sarclages, puisqu’il n’aurait pas distingué les mauvaises herbes des bonnes. Les yeux indiscrets de mes voisins eussent découvert bien vite, sous la blouse et la casquette, ce qu’on appelle en ce temps-ci un scélérat de bourgeois.

C’était bien cela, en effet ; seulement, tout habillé de drap qu’il était d’ordinaire et coiffé du chapeau haut de forme, on aurait perdu son temps et sa peine à vider ses poches et à casser ses meubles, n’importe à quelle heure du jour et de la nuit. Je dis cela à son éloge et j’ajoute que la plupart des représentants du peuple réduits à vivre de leur indemnité de vingt-cinq francs par jour, ne se trouvaient pas dans une position meilleure.

La présence de Ribeyrolles chez moi avait été remarquée. Un mien cousin, pharmacien à Passy, vint me trouver et me dit : « Vous ignorez, sans doute, le bruit qui court par ici ; on raconte que vous tenez Ledru-Rollin caché dans votre maison. »

Je jurai mes grands dieux qu’il n’en était rien ; mais enfin, puisqu’on me soupçonnait de donner asile à un homme politique compromis dans l’affaire des Arts-et-Métiers, on pouvait très bien, croyant arrêter Ledru, [page 285] malgré la prétendue inviolabilité de mon domicile, mettre la main sur Ribeyrolles.

D’où venait la dénonciation ? Je l’ignore, mais à coup sûr d’une personne qui ne connaissait pas Ledru-Rollin. Celui-ci était un bel homme dans la large acceptation du mot : taille élevée, visage plein, coloré, physionomie distinguée et sympathique. Ribeyrolles était plutôt de taille petite que moyenne. Visage assez maigre, pâle et fatigué, yeux un peu louches, physionomie mobile, tantôt douce, tantôt énergique, douce dans les relations habituelles de camarade, de journaliste, mais s’animant vite dans les discussions politiques et le rendant parfois méconnaissable ; je me souviens de l’avoir entendu dans une réunion de Château-Rouge. Il avait les cheveux en désordre, la mise négligée, la cravate en nœud coulant, le chemise remontante et roulée en bourrelet entre le pantalon et le gilet, faute de bretelles, le geste méchant, la parole brûlante avec l’accent de Cahors.

– Oh ! mon ami, fit Lamennais en se penchant vers moi, si on ne connaissait pas cet excellent Ribeyrolles, on le prendrait pour Marat dans ses heures d’emportement.

Il y avait, en effet, beaucoup de cela, mais seulement dans la forme.

Laissons là la digression et retournons sur nos pas. Je rapportai à Ribeyrolles ce qui se disait à Passy. Il pensa qu’il était prudent de changer tout aussitôt de refuge, et un soir, à la nuit tombante, avec son déguisement, il me quitta en me priant de le faire accompagner, sans me dire toutefois où il allait.

[page 286] Peu de jours après, entre minuit et une heure, un citoyen que je ne connaissais pas vint me faire lever et me demanda, de la part de Ribeyrolles, d’aller de suite le trouver pour recevoir une communication importante. L’individu était chargé de me conduire où Ribeyrolles était. Naturellement, je pris avec moi un compagnon pour le retour et un casse-tête.

Mon conducteur nous emmena à travers la plaine dans la direction des Ternes ; la nuit n’était pas obscure. Nous le suivîmes sans dire un mot. La distance me parut longue. Au bout d’environ trois quarts d’heure de marche, nous arrivâmes en un endroit désert et le guide nous ouvrit la porte d’une maison isolée qu’il referma sur nous. A qui appartenait cette maison où il n’y avait même pas un chien de garde ? Je n’ai point cherché à le savoir et je ne l’ai jamais su. Je fus introduit seul dans une salle à manger où un petit punch flambait sur la table. Deux hommes m’attendaient. Ribeyrolles et Léoutre, le gérant de la Réforme.

– Je suis bien contrarié de t’avoir dérangé à pareille heure, dit Ribeyrolles, mais la situation commande, et je ne pouvais aller te voir à Passy. Il me faut quitter la France, pas pour longtemps je l’espère bien, et charger un ami de me remplacer au journal, je compte absolument sur toi.

La proposition me fut aussi désagréable que possible. Je fis observer à Ribeyrolles que les fonctions de rédacteur en chef d’un journal quotidien ne me concernaient aucunement, et que je refusais de substituer [page 287] mon nom au sien. Il accepta cette condition, et me répondit que je n’aurais aucun ennui ; que je ne serais pas astreint à écrire tous les jours et que j’aurais pour second notre ami Cayla, qui ne bronchait pas devant la besogne et s’y entendait. « Tu acceptes, ajouta Ribeyrolles, je t’en remercie ; avec toi, je conserverai le journal ; autrement on me l’aurait pris ; tu me rends donc un service d’ami. »

Il me donna quelques lignes par lesquelles il annonçait à ses collaborateurs qu’il venait de me confier la rédaction en chef du journal, et je retournai à Passy avec cela.

Pauvre Ribeyrolles ! Il s’était figuré que son absence serait de courte durée et qu’il reverrait bientôt les bureaux de son journal, dont il ne se séparait qu’avec une profonde tristesse. Il ne revit plus ni la France ni la Réforme. Il passa en Angleterre et ne la quitta que pour aller mourir à Rio-de-Janeiro, où il n’eut pas même le temps d’achever la publication du Brésil pittoresque, qu’il avait entreprise.

Investi de mes nouvelles fonctions de journaliste, j’allai dès le lendemain trouver Cayla, qui connaissait déjà l’arrangement et m’en exprima son consentement. Cayla avait appartenu, je crois, à l’Université. Il était un de ces hommes qui, une fois attelés à une entreprise, s’y attachent comme le chat s’attache à la maison. Il ne la quittait plus et ne se plaignait jamais de sa condition, quelque modeste qu’elle fût. Le journalisme seul n’eût pas assuré son existence. Il écrivit, sous le nom de [page 288] docteur Aussel, un livre sur Les grands vins de la Gironde, livre qui ne lui rapporta pas beaucoup d’argent. Il fut plus heureux sous ce rapport avec deux ou trois brochures qu’il publia chez Dentu, sous le voile de l’anonyme. L’une d’elles, écrite avec une gravité diplomatique, fut attribuée au prince Napoléon et eut un succès considérable.

Le public de la Réforme était habitué à un rédacteur en chef connu. Avant 1848, c’était Ferdinand Flocon ; après 1848, c’était Charles Ribeyrolles ; depuis le 13 juin 1849, on savait Ribeyrolles à l’étranger. Il fallait un autre nom que le mien pour remettre le journal sur pied. En attendant, nous vivions dans le provisoire et assez misérablement. Ledru-Rollin songea à Lamennais, et des pourparlers eurent lieu par l’intermédiaire du gérant Léoutre, et à mon insu. Le plus grand plaisir qu’on pouvait me faire était de me décharger de la rédaction ; par conséquent, il n’existait aucun motif valable pour me cacher ce qui se passait. J’en fus informé par un de mes collègues du Rhône, tandis que j’aurais dû l’être par le gérant, que je fréquentais peu, il est vrai, mais qui aurait dû tenir compte de la gratuité de mes services. J’y allais de ma poche, non de la caisse du journal, ce qui méritait bien quelques égards. Je trouvai le procédé mauvais et m’en plaignis. Les arrangements avec Lamennais furent précipités. Il prit la rédaction en chef et ne la conserva que quelques semaines.

Benoît du Rhône, sans me consulter, alla trouver à [page 289] son banc de l’Assemblée le nouveau rédacteur en chef et lui demanda quelle situation m’était réservée dans la Réforme. Lamennais lui répondit que son intention n’avait jamais été de m’écarter de la rédaction, et qu’il me laissait libre d’y prendre la place qui me conviendrait. Je n’en pris aucune, mais cette déclaration me fut agréable, parce que je tenais à vivre en de bons termes avec un homme à qui j’étais fortement attaché par la reconnaissance.

Lamennais m’avait enlevé avec ses Paroles d’un croyant. Sous la vive impression que j’avais ressentie à la lecture de ce livre, j’écrivis une cinquantaine de pages et lui envoyai le manuscrit à Dinan. Il eut la bienveillance de me répondre quelques lignes encourageantes accompagnées d’excellents conseils, et celui entre autre « de chercher le mieux, et de ne pas trop me hâter à me produire en public ».

Je lui devais donc de n’avoir pas commis à vingt ans un péché d’impatience. Je l’en remerciai en 1848 ; voici en quelle occasion. Un soir d’été, après la clôture de la séance, il vint à pleuvoir. Lamennais n’avait pas de parapluie et j’en avais un. Je lui offris mon bras qu’il accepta, et l’accompagnai jusqu’à son domicile, près de la barrière de l’Étoile. Chemin faisant, l’illustre vieillard ouvrit la conversation et chercha à savoir qui j’étais. Je le lui ai appris et lui témoignai ma gratitude à l’occasion de la bonne lettre qu’il m’avait adressée de Dinan en 1835. Il est clair qu’il ne se souvenait de rien, mais il eut l’air de se souvenir et me serra affectueusement la main.

[page 290] C’était un homme de petite taille, au visage blême, allongé, sillonné de quelques rides. Il était tout d’une pièce et paraissait plutôt trottiner que marcher. Sa mise était des plus simples : redingote ordinaire, d’une coupe un peu incorrecte, gilet droit et court, pantalon plus court encore et ne dépassant guère la cheville. Lamennais parlait peu et n’interrompait pas, et quand il parlait, c’était pour questionner ses voisins. Sa voix était si faible qu’il fallait tendre l’oreille et se pencher vers lui pour l’entendre. Il occupait la première travée de gauche en entrant ; un peu plus loin de la seconde travée de gauche, se trouvait Lacordaire en costume de dominicain. De l’autre côté, à droite, était Montalambert. Voilà trois anciens révoltés de l’Église catholique qui s’étaient bien connus, qui avaient travaillé de concert et qui ne se parlaient plus. Lacordaire et Montalambert avaient lâché pied et fait la paix avec la papauté, tandis que Lamennais avait rompu pour toujours avec elle, ce qu’il fit bien voir à sa dernière heure. Cette grande célébrité de l’Église s’en alla sans prêtre au cimetière du Père-Lachaise et voulut être enterrée dans la fosse commune. Aucun monument ne marque sa place ; nous ne lui connaissons pas encore d’imitateur.

  

fin du tome premieR