Paul Cotte, rebelle et poltique

article publié dans Provence 1851. Une insurrection pour la République, Actes des journées d’étude de 1997 à Château-Arnoux et de 1998 à Toulon, Association pour le 150ème anniversaire de la résistance au coup d’Etat du 2 décembre 1851, Les Mées, 2000

, pp. 122-161 (pour commander ce volume)

De la Seconde à la Troisième République le parcours d’un Varois : Paul Cotte, rebelle et politique

 par Émilien Constant

 

collection Gilbert Suzan

seconde partie

Le désastre de Sedan est connu à Toulon le dimanche 4 septembre 1870 au matin. Le bruit court l’après-midi que Paris est en révolution et la République proclamée, nouvelle confirmée dans la soirée par le préfet maritime. A Draguignan, l’information parvient à dix heures du soir. Aucune violence, mais au chef-lieu l’ancien maire Theüs juge prudent de gagner la Suisse…

Le 5 septembre, Paul Cotte apprend à Sainte-Maxime qu’il est nommé préfet du Var, très probablement sur la proposition de Laurier, que Gambetta va bientôt détacher à Tours comme délégué du gouvernement à l’intérieur. Promotion inattendue, qui montre peut-être quelle place tenait Paul Cotte parmi les cadres républicains.

Investi de pouvoirs très étendus, Cotte était à la fois agent de l’Etat, et aussi, ce que n’est pas un préfet en temps ordinaire, un représentant de la population. Les sous-préfets sont nommés sur ses propositions ainsi que le personnel de la préfecture. Il fait d’Alexandre Gariel (déporté au coup d’Etat en Algérie et contraint d’abandonner sa charge de notaire) un conseiller de préfecture. Dauphin tient auprès de Cotte le rôle d’un chargé de mission et d’un conseiller privé, consulté notamment dans la formation des commissions municipales qu’il nomme pour remplacer ou confirmer suivant le résultat du scrutin, les conseils municipaux renouvelés début août. Cotte, du reste, interprète dans un sens autoritaire les consignes plus libérales de Gambetta, écartant les conseils conservateurs. Lorsque, le 20 septembre, le gouvernement décrète la dissolution des conseils municipaux et autorise les préfets à nommer des commissions, c’est partout chose faite dans le Var. Dans une centaine de communes (les deux tiers environ), le conseil républicain est maintenu intégralement ou remplacé par une commission plus restreinte, souvent désignée par les conseillers eux-mêmes — comme dans d’autres circonstances s’étaient formées les municipalités insurrectionnelles en 1851. Parmi les nouveaux maires, républicains éprouvés, d’anciens insurgés de Décembre comme Edmond Basset à Salernes, le tailleur Cauvy au Luc, à Bras Eugène Flayols, socialiste et membre de l’Internationale, à Barjols Fassy, absous de sa « faute »…[1]

Une garde nationale est constituée dans chaque commune. A Toulon, un Comité de Défense se compose du maire, du sous-préfet et du préfet maritime ; un Comité de Sûreté générale est nommé par le conseil municipal et le quarante-huitard Augustin Daumas, ancien portefaix à blé, devient commissaire général la Défense pour le Var. Paul Cotte institue enfin un Comité central de Défense nationale dans le département du Var (distinct de celui de Toulon) où siégeaient entre autres les maires et les commandants des gardes nationales de Draguignan et de Brignoles, dont les délibérations étaient soumises à l’approbation du préfet.

Le 18 septembre, à Marseille, au cours d’une réunion où le Var est représenté, est créée la Ligue du Midi fédération de départements du Sud-est qui prétend, d’une manière autonome, seconder le Gouvernement de la Défense nationale dans sa lutte contre l’ennemi de l’extérieur et de l’intérieur. Patronnée par l’Internationale, fédéraliste et révolutionnaire, empreinte de socialisme, la Ligue n’est pas sans préfigurer la Commune de 1871. Présidée par le blanquiste Esquiros, administrateur supérieur des Bouches-du-Rhône, animée par le proudhonien d’origine varoise Albert Baume[2], la Ligue eut dans le Var des partisans — qui n’étaient pas tous des révolutionnaires et des adversaires, entre autres le sous-préfet de Brignoles, Bruno Chabrier.

Paul Cotte adhère d’abord à la ligue du Midi. C’est en sa présence que le conseil municipal de Toulon, favorable à l’organisation, désigne en son sein le délégué de l’arrondissement à la Ligue, Léonce Charvet. Romain André, maire de Roquebrune y représente l’arrondissement de Draguignan et Flayols, le plus avancé, celui de Brignoles. Mais Cotte subordonne prudemment son adhésion à la soumission de la Ligue au pouvoir central. Laurier, d’abord favorable, suivit ensuite Gambetta, franchement hostile, et Cotte, sans rompre formellement, prit ses distances avec la ligue qui ne survécut pas à l’échec de l’insurrection de Marseille, début novembre[3].

Comme en 1848 le retour de la République s’était accompli dans une ambiance de concorde plus apparente que réelle. Car les causes de conflit ne manquaient pas à Toulon entre autorités civiles et militaires, entre officiers, marins et soldats, les uns plutôt conservateurs, les autres républicains plus ou moins avancés, au sein de la garde nationale entre républicains modérés et révolutionnaires.

La foule est prompte à s’agiter. Le 13 octobre, une manifestation contre le préfet maritime La Grandière, qui a fait emprisonner un fourrier pour des propos tenus en réunion publique, tourne à l’émeute — affrontement confus où interviennent gendarmes maritimes, troupes d’infanterie dont une partie pactise avec les émeutiers, soutenus par le gros des gardes nationaux… Par miracle, l’émeute ne fait qu’un mort. Cotte, venu en hâte à Toulon et le maire Allègre appuient les revendications des manifestants et la rue a gain de cause : les gendarmes maritimes sont éloignés, le fourrier libéré et le préfet maritime remplacé par le contre-amiral Didelot, qui entretient de bonnes relations avec les autorités civiles. Gambetta, devant le fait accompli, exprime ses réserves à Cotte et au sous-préfet Auguste Maurel : « Dans toute cette affaire je vois l’intervention de la population. Je n’aperçois pas suffisamment la vôtre et celle de vos représentants. » Il fallait, après enquête, informer le gouvernement « qui aurait statué ».

La capitulation de Metz, survenue le 27 octobre, annoncée le 30 par la fameuse proclamation de Gambetta relance l’agitation[4]. Le Var, télégraphie Cotte le 31, « exige que justice soit faite des traîtres » et il ajoute que, « pour calmer l’effervescence populaire » il vient de faire arrêter deux magistrats des commissions mixtes de 1852 — en fait, deux magistrats dracénois qui n’avaient fait partie d’aucune commission mixte[5]. A Toulon la situation est tendue et Cotte couvre de sa signature le 2 novembre, l’arrestation d’un autre magistrat, le président du tribunal civil Roque, dont on n’avait pas oublié la rigueur au coup d’Etat, comme procureur de la République à Toulon, lequel est incarcéré sans trop de ménagements, le 3. Ces arrestations arbitraires désavouées par la plupart des hommes de loi sont en revanche soutenues par la rue, à Draguignan comme à Toulon, où la foule s’agite lorsque, le 4, Tours ordonne l’élargissement des trois magistrats. Cotte venu à Toulon proteste en donnant sa démission, imité par Daumas et Maurel. Pour éviter des désordres plus graves, il fait transférer Roque — suspendu de ses fonctions — à Draguignan, d’où il pourra, une fois libéré, s’éloigner à Nice. Le 7, une imposante manifestation organisée par un « comité central révolutionnaire » et annoncée par des affiches rouges parcourt les rues de Toulon silencieusement et en bon ordre, cependant que le conseil municipal, le 8, se déclare solidaire de Paul Cotte en adressant à Tours sa démission — bientôt reprise.

Mais le gouvernement, le 7, a nommé un successeur à Cotte, le médecin militaire en retraite Secourgeon, bon républicain mais dénué d’expérience et de sens politique.

Le nouveau préfet ne peut quitter Toulon pour Draguignan où la population lui est hostile, de même que le conseil municipal, le Comité de Défense et la garde nationale qui, prête à toute éventualité occupe la préfecture. A Toulon, les officiers supérieurs de la garde nationale demandent que la nomination de Secourgeon soit rapportée. Cotte, de son côté, avertit Tours qu’il veut bien remettre ses pouvoirs à Secourgeon, mais à Draguignan… Socourgeon ne peut que démissionner le 11 et Cotte reprend son poste moyennant un acte d’adhésion au gouvernement. Une seconde fois, la rue l’avait emporté, et le Var républicain résistait au pouvoir central. Si le renouvellement des conseils municipaux l’avait occupé en priorité, Cotte ne s’était pas d’abord soucié du Conseil général, ajourné sine die du fait de la guerre. Le 8 décembre — à l’exemple de ses collègues de Vaucluse et des Basses-Pyrénées qui l’avaient précédé — il télégraphie au gouvernement que le Conseil général est « composé de Ollivier, Philis et autres absents ou sans autorité » ; qu’il a besoin toutefois « des avis et services de ce conseil » et qu’il « demande nommer commission départementale des principaux maires et citoyens du département en remplacement du Conseil général qui serait déclaré dissous. » Il obtient satisfaction le 17 décembre : sur sa proposition un décret dissout le Conseil et le remplace par une commission départementale où Cotte fait entrer parmi d’autres, le compagnon cordier Emmanuel Collomp, président 1e la commission municipale de Lorgues et le citoyen Dauphin de Salernes.

Ici se pose une question qui vaudrait d’être élucidée. On sait que Laurier fut envoyé à Londres pour y négocier un emprunt de 250 millions (l’emprunt Morgan). Suivant Maxime du Camp[6], dont le témoignage est parfois sujet à caution, Laurier aurait, au cours de ses contacts avec des milieux financiers, envisagé l’idée de constituer, à partir des conseils généraux de l’Empire, une assemblée nationale chargée de négocier la paix. Informé par la presse, Bismarck y aurait adhéré. Quoi qu’il en soit de ce point, l’idée était dans l’air. Dans le même temps Napoléon III, prisonnier en Allemagne, dans une lettre du 19 novembre à sa femme qui, d’Angleterre, lui avait fait part d’une idée analogue, suggère la possibilité de faire élire, par les conseils généraux, une assemblée qui « représenterait réellement le pays[7]. » Curieuse préfiguration de la loi Tréveneuc de 1872. Laurier rentra de Londres le 17 décembre. C’est le 25 que Gambetta décréta la dissolution de tous les conseils généraux et leur remplacement par des commissions départementales, vraisemblablement pour couper court à une éventuelle tentative de restauration bonapartiste. On peut se demander si Cotte et les autres préfets qui ont devancé Gambetta avaient eu vent, et par quelles voies, de ces projets plus ou moins sérieux de Napoléon III, Bismarck et Laurier…

La commission départementale se réunit le 10 janvier 1871. Elle vota divers crédits pour le camp de mobiles installé à Cavalaire — pour un budget total de 130292,25F, émit un voeu pour demander le renouvellement de tous les personnels civils et militaires « impérialistes » encore en fonction, un autre pour l’égalité complète devant le service militaire, et exprima sa confiance envers « notre bien-aimé Paul Cotte. »

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Le 29 janvier parvient la nouvelle de l’armistice conclu la veille et la convocation d’une Assemblée nationale pour le 15février… A Marseille, le préfet Gent, fort du soutien des gardes nationaux, retrouva l’esprit de la Ligue du Midi pour faire savoir à Gambetta qu’il ne se rendrait jamais « ni Marseille, ni Lyon, ni le Midi ». Cotte pour sa part se résignera à la paix, mais refuse toute remise en question de la République. Il télégraphie à Bordeaux, dès le 30 : « Accepte l’Assemblée nationale réunie le 15 pour faire la guerre ou la paix. Demande que là se borne son mandat. La France n’a pas plus le droit le substituer la monarchie à la République que de décréter l’esclavage ou l’assassinat des honnêtes gens, comme au 2 décembre 1851. Accusez, je vous prie, réception. » Idée alors familière affirmée par la Commune de Paris dès son avènement, que la République, intangible, est au-dessus même du suffrage universel[8].

Aux élections hâtivement préparées du 8 février, le Var vota nettement plus à gauche que l’ensemble de la France, ne nommant que des républicains dont trois (sur six) d’extrême gauche. Parmi les élus, deux seulement étaient varois[9].

Le dépouillement du scrutin et l’établissement des procès verbaux entachés d’irrégularités et de graves incidents au camp de Cavalaire valurent à Paul Cotte, le 6 mars, un blâme de l’Assemblée nationale. L’avant veille, un député de droite avait demandé le remplacement de préfets du Gouvernement de la Défense nationale.

Cotte se sentant menacé songe à résister en s’appuyant sur les gardes nationales des communes « les plus cramoisies » (suivant l’expression de son successeur), auxquelles il fait distribuer fusils et cartouches, demandant même 20000 cartouches supplémentaires, qu’il n’obtint pas, sur l’ordre venu le 11, de ne rien donner à M. Cotte « qui n’est plus préfet », injonction renouvelée par Thiers, le nouveau chef du gouvernement.

Le remplacement de Cotte, promptement mené, se fit dans le calme. Consulté, le préfet maritime Didelot proposa le capitaine de vaisseau Laporterie, promu général de brigade depuis septembre — homme de caractère, énergique et pondéré, républicain de longue date — qui vint seul à Draguignan le dimanche 12, se présenta le soir à la préfecture, laissa la nuit à Cotte pour faire ses paquets, et, le lendemain, fit afficher une proclamation pour répandre sa résolution de maintenir l’ordre et « affermir la République sur des bases inébranlables ».

Dans l’immédiat la seule réaction ostensible des partisans de Cotte fut une réunion de quinze cents personnes au théâtre de Draguignan, le 16, où Laurier parla en présence de Cotte, Daumas et Emmanuel Collomp. Le surlendemain, Laporterie écrit à Didelot que la situation « aussi bonne que possible » pourrait aller mal si un mouvement révolutionnaire se produisait « dans un de nos grands centres ». Le même jour, la Commune est proclamée à Paris, suivie le 23, par celles de Marseille, et de Lyon…

Du 13 au 24 mars, Paul Cotte visite quelques communes rouges du Var intérieur et s’installe pour quelques jours au Luc, avec ce que Laporterie appelle son « état-major d’écervelés », en premier lieu son secrétaire général Auguste Maurel, d’une famille originaire du Luc où il avait gardé des attaches, radical très accusé[10], et son ancien chef de cabinet Andrieu. Le 22 mars, Laporterie prévoit que le Luc pourrait être le point de départ d’un mouvement. Le 26 il confirme ses dires et désigne Cuers comme autre commune dangereuse. D’après un rapport de gendarmerie, dix à douze « meneurs du parti radical » se seraient réunis au Luc dans la nuit du 24 au 25 et auraient proposé de se porter en masse sur Draguignan pour déposer le préfet et le remplacer par une commission provisoire. Ce schéma n’est pas sans rappeler décembre 1851. Ce qui est sûr, c’est que Laporterie, mal pourvu en hommes et en armes s’est attendu un moment recevoir « une colonne d’insurgés sur les bras » et a demandé d’urgence des renforts à Toulon. D’autre part, le 24 à cinq heures vingt du soir — donc avant la réunion nocturne — Maurel télégraphie à Laporterie qu’Andrieu va lui apporter à Draguignan une lettre de Paul Cotte — lettre dont nous ne connaissons pas la teneur exacte car Laporterie, s’il reçut Andrieu, refusa d’en prendre connaissance — mais qui très certainement demandait à Laporterie de quitter son poste. La tentative de Cotte tourna court. Laporterie ayant reçu le renfort de troupes demandé, prit ses dispositions pour faire au besoin arrêter Cotte ou tout autre agitateur. Il sut se concilier le maire radical de Draguignan dont la population, de nouveau rassurée sur le loyalisme républicain du préfet, ne bougea pas, malgré la venue d’un envoyé du Luc qui tenta inutilement de provoquer un soulèvement.

On peut s’interroger sur la tentative de Cotte, amorcée avant le 18 mars : dans le Var aussi, on peut parler d’un « droit d’aînesse » de la province sur la Commune de Paris[11]. Il a pu penser que la pression populaire pouvait encore l’emporter, mais il a surtout compté sur la Commune de Marseille, et n’a risqué son coup qu’après son succès initial. Laurier, sans doute en relation avec Cotte, se trouvait le 23 à Marseille, où il assista à la prise de la préfecture… Cotte a compté aussi sur Toulon où Maurel se rendit, probablement à sa demande, après l’échec de leur démarche auprès de Laporterie « pour pousser au mouvement », suivant une dépêche de ce dernier datée du 26. « Le Luc voudrait bouger, mais Toulon devra d’abord le faire. »

Toulon ne bougea pas, bien que la Commune n’y manquât pas de partisans. Dès sa proclamation, le radical (et socialisant) Progrès du Var prend le parti de Paris contre Versailles et invite les conseils municipaux à « affirmer résolument et légitimement la République » — ce qui fut fait, sous forme d’adresses. Quelques drapeaux rouges furent arborés ici et là à Draguignan, Bargemon et, plus significatif peut-être, le drapeau noir à Hyères, lors le l’entrée des Versaillais dans Paris… En fait, la Commune a la sympathie du Var républicain parce qu’elle s’identifie à la République dont elle est le modèle et le soutien. A Toulon, où elle parait moins menacée, des émissaires de Paris viennent, début avril, pousser à la proclamation de la Commune : malgré quelques mouvements esquissés rien de sérieux ne se manifeste et le maire Vincent Allègre (qui eut toujours de bonnes relations avec Cotte) put répondre à l’un d’eux « que Toulon n’avait pas besoin qu’on vienne y réchauffer son patriotisme républicain ». Ce sentiment est à l’origine du calme relatif du Var durant la période. Laporterie ne se fit faute de rappeler, notamment le 28 mars, que le Var demeurerait tranquille, Toulon compris, « où l’on ne pourrait craindre un mouvement insurrectionnel que si la forme républicaine cessait d’exister. Mais je crois qu’alors ce serait sérieux. » Thiers ne fut pas sourd à ces avertissements : le même jour, Laporterie rapporte, d’après le maire du Luc — l’ancien « transporté » Cauvy (en fait réfugié à Nice), que la dépêche du 22 mars par laquelle Thiers faisait état du retour de Rouher (naguère « vice-empereur ») et des offres de service du maréchal Canrobert avait été, et pas seulement au Luc, une occasion de « crier à la réaction »… Coïncidence ou non, dès le 31 Thiers conseille au maréchal, en y mettant les formes, qu’il lui faut pour le moment se tenir à l’écart[12].

L’échec de la « préfecture insurrectionnelle » de Paul Cotte ne doit pas faire oublier le potentiel de résistance du Var rouge, qui demeure sous tension. Les gardes nationales des communes les plus engagées constituent une force que l’exemple de Cuers permet de mesurer. Le blanquiste Benjamin Flotte, l’enfant du pays, y séjourna du 12 février au 27 mars, mais nous ne pouvons préciser quelle y fut son action. Quoi qu’il en soit, le 3l mai (donc après l’écrasement de la Commune de Paris), un « ami de l’ordre » dénonce le maire de Cuers, Andrieu, qui a fait afficher une proclamation reproduite par le Progrès du Var, appelant, les habitants à se tenir prêts à défendre « les libertés menacées », et rappelant « que si l’armement national eût existé nous n’aurions pas vu le coup d’Etat de décembre 1851, prélude à vingt années d’iniquité. » En conséquence la garde nationale doit se tenir en mesure d’intervenir. Le 3 juin, le suppléant du juge de paix écrit qu’avant les élections municipales (donc fin avril), le maire « a été un des plus chauds partisans de la résistance au renversement de la République, même par le moyen des armes[13] ». Actuellement, la convocation de la garde nationale qui dispose de 12000 cartouches, inquiète les hommes d’ordre. « Nos paysans ne se cachent pas trop pour dire que tout n’est pas encore fini. »

Le cas de Cuers n’est pourtant plus guère, à cette date, que le témoin d’une situation en train de changer. Laporterie, en effet, a entamé le désarmement des gardes nationales, opération délicate, qu’il mène discrètement et par étapes, avec le concours des maires. Ainsi, le 6 mai, accusant réception de deux caisses de fusils qu’il vient de recevoir du Luc — point chaud s’il en fut —, il exprime sa satisfaction au maire Cauvy maintenu à son poste aux dernières élections municipales : « Vous et moi, républicains sincères, voulons le triomphe du droit, de la justice et de l’équité. » Ce républicain éprouvé paraît désormais acquis à la politique du général-préfet.

Les élections municipales du 30 avril, globalement favorables aux républicains, ont rappelé que le bulletin de vote aussi est une arme, d’autant que Laporterie, dans les villes où la nomination du maire était au choix de l’exécutif, avait désigné des hommes officieusement présentés par les conseils municipaux. Rassurés sur les intentions de Laporterie, les républicains varois commencent à se persuader que Thiers, devenu meilleur républicain à l’épreuve de la Commune, peut fonder la République, République conservatrice dont ils se contenteront en attendant mieux. Le Progrès du Var lui-même reflète ce sentiment. Le 30 mai, Gustave Naquet demande « à la bourgeoisie » qu’elle « fasse entendre sa voix à l’homme qui nous gouverne, puisqu’il est son émanation, et qu’elle sache lui imposer la République ».

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Nous ne savons rien des faits et gestes de Paul Cotte fans les mois qui suivent sa rébellion. L’ancien chef de société secrète savait allier action et discrétion. A Salernes, son père a retrouvé aux élections municipales le fauteuil de maire perdu en 1851, pour peu de temps, car il mourra l’année suivante.

Le 2 juillet 1871, des élections législatives complémentaires, favorables aux républicains dans l‘ensemble de la France, opposent dans le Var une liste radicale à la liste des conservateurs nettement marquée à droite, monarchiste à dominante légitimiste. Les radicaux l’emportent nettement en obtenant les cinq sièges, mais la droite (majoritaire dans l’arrondissement de Brignoles) résiste bien. Laurier, mal élu en février et démissionnaire, retrouve son siège et Daumas entre à l’Assemblée : « Triple bête, commente sobrement Laporterie, mais votera pour la République… »[14]

Autre succès des républicains, qui obtiennent toutes tendances confondues 22 sièges sur 28 aux élections cantonales d’octobre — et rentrée politique de Paul Cotte élu sans difficulté à Salernes, et vice-président du Conseil général.

Gambetta élu en juillet ayant opté pour la Seine, un siège se trouva libéré dans le Var : nouvelle élection complémentaire fixée au 7  janvier 1872, en vue de laquelle le tribun vint dans le Var pour y proposer la candidature de son ancien collaborateur Freycinet[15].

Gambetta vint à Toulon le 28 et le 29 décembre, accueilli par le maire Allègre et le conseil municipal unanime qui lui offrirent un banquet. Il reçut parmi les nombreux visiteurs les délégués des cercles républicains et prononça un discours appelant à l’union et l’action pour la République, se déclara pour la dissolution de l’Assemblée nationale, — sans nommer Freycinet — engagea les républicains à fonder le choix de leur représentant sur des critères logiques plutôt qu’affectifs et strictement politiques[16]. Gambetta fut acclamé et ses paroles applaudies malgré des cris isolés « vive le drapeau rouge ! » et « vive la Commune ! »

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Gambetta se rendit ensuite Draguignan l’après-midi du 30, accompagné par Paul Cotte, mais le maire Anglès et la municipalité, émanation de la fraction la plus avancée du radicalisme local, ne le rencontrèrent pas. Suivant le préfet « son langage a été aussi mesuré ici qu’à Toulon ».

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Le candidat républicain devait être désigné le 31 décembre à l’issue d’un congrès convoqué, selon un usage établi, au Luc. Parmi les postulants du Var intérieur, Cuers avait désigné l’ex-communard Benjamin Flotte ; l’agent voyer Ambard, victime du coup d’Etat, est sans doute François-Charles Ambard, de Carcès, transporté en Algérie[17]. Le 3 décembre, le préfet signale qu’à Toulon, suivant les quartiers, les républicains tiennent pour Paul Cotte, Henri Dutasta —professeur de philosophie, positiviste, futur maire de Toulon, l’avocat Noël Blache — maire éphémère au 4 septembre, encore au début d’une carrière politique mouvementée et le docteur Pellegrin, « Phalanstérien devenu radical » et apôtre de la libre pensée…[18] Le 27, un franc-tireur de la politique, Bézard, préside une réunion où est acclamée la candidature emblématique du père de Rossel, l’un des chefs militaires de la Commune fusillé le 28 novembre. Toujours à Toulon, les républicains modérés s’étaient mis d’accord sur Freycinet, espérant que le congrès du Luc l’accepterait. Paul Cotte (peut-être à la demande de Gambetta) aurait même consenti à s’effacer « si ses compétiteurs prenaient le même engagement », mais l’un d’eux ayant refusé, la manoeuvre tourna court[19].

Le congrès du Luc, manifestation imposante et ordonnée où seuls votèrent les délégués régulièrement mandatés se tint sous la présidence du maire Cauvy. Il n’y fut pas question de Freycinet. Paul Cotte l’emporta au second tour devant Dutasta et Flotte. L’investiture de Paul Cotte, malgré le voeu de Gambetta, fut perçue comme une victoire du particularisme Varois. La droite modérée et les monarchistes n’ayant pu s’entendre sur un candidat commun, c’est un légitimiste bon teint, Louis de Clappiers — déjà candidat mais non élu, en 1849 et 1850, plus que réservé à l’égard du Second Empire — qui fut désigné le 30 décembre pour affronter le candidat radical. Le 3 janvier, Laporterie croit encore que Freycinet se maintiendra, mais il annonce le 4 son retrait définitif. Le duel Cotte-Clappiers est un affrontement de type classique dans un département où le centrisme ne trouve alors guère de place, où le clivage entre rouges et blancs est accentué par le souvenir du coup d’Etat : le préfet note dans son rapport de janvier que « les transportations de 1851 ont suscité des haines qui sont loin d’être calmées. » L’appel aux électeurs de Paul Cotte contient une phrase qui parait associer les victimes de 1851 et de 1871 : « Vous aurez bien mérité de nos martyrs, de Paris et de la France. » Cette allusion à la Semaine sanglante et la solidarité qu’elle suggère entre les républicains varois et la Commune fut relevée par le préfet et la presse de droite[20].

Paul Cotte fut élu à une belle majorité : 30160 contre 15614 voix. Majoritaire dans les trois arrondissements, Paul Cotte écrase son adversaire à Salernes (537 voix contre 47) et Sainte-Maxime (156 contre 11) et dans les communes les plus engagées en 1851 : Barjols, Besse, Cuers, le Luc, la Garde-Freinet… Beau succès aussi à Toulon et Draguignan, plus étriqué à Brignoles. Le candidat légitimiste est majoritaire à Lorgues, Saint-Tropez, Hyères (de très peu), dans le canton du Beausset, dans des communes rurales dominées par de grands propriétaires, souvent issus de l’ancienne noblesse comme Esparron ou Le Canet-du-Luc.

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À l’extrême gauche de l’Assemblée, Paul Cotte sera un député assidu, discipliné et discret (à cause, a-t-on dit de la faiblesse de sa voix. Il s’occupe essentiellement de répondre aux sollicitations de ses électeurs, et regrette parfois le temps qu’il y passe (« Les députés n’écrivent pas parce que les électeurs écrivent trop », confie-t-il un jour à Dauphin), il fait pour eux des démarches dans les ministères, demande par exemple à Dauphin, le 23 décembre 1878, combien sont taxés les « malons » de Salernes exportés en Italie et s’informe des voeux des fabricants à ce sujet (il est question d’un traité de commerce avec l’Italie). En 1880, le chemin de fer Central-Var, qui desservira Salernes est l’objet de ses démarches… D’autres interventions ont un caractère politique. Il a gardé d’excellentes relations avec Auguste Maurel. En 1877, il recommande, avec son collègue et ami de Mahy, sa candidature à une sous-préfecture, qu’il obtiendra — celle de Lodève[21].

Paul Cotte informe régulièrement Dauphin des péripéties politiques, lui fait part de ses impressions et sollicite ses avis. Très soucieux aussi de « la petite République de Salernes[22] », il déplore, le 10 janvier 1873, le peu de zèle et de soin mis par les Salernois au pétitionnement pour la dissolution de l’Assemblée, et demande à Dauphin d’y remédier. « Songeons aux bons moments que nous a donnés la politique », ajoute-t-il pour l’encourager. Le 29 mai, quelques jours après la chute de Thiers, Cotte est inquiet mais confiant : « Admettons simplement, mon cher, que la victoire sera au parti le plus habile, le plus vaillant et soyons ce parti. Il nous faut beaucoup de prudence et beaucoup de fermeté […] de l’action, toujours de l’action. » Tous les républicains doivent s’unir, l’Union républicaine de Gambetta, la gauche de Grévy, le centre gauche de Thiers. « Courage et bon espoir ». Le gouvernement de Broglie épure les municipalités. À Salernes, le maire républicain et ses adjoints, sont révoqués. Paul Cotte le regrette, le 8 mars 1874, mais approuve le conseil municipal — dont Dauphin fait partie depuis 1872 — de n’avoir pas démissionné ; du reste, le choix du nouveau maire n’est pas mauvais : c’est le docteur Augier, conservateur, mais qui a marché avec les républicains sous l’Empire[23].  Le 10 août, Paul Cotte raconte à son ami sa comparution devant la commission d’enquête sur le Gouvernement de la Défense nationale. « C’est le 4 Septembre mis en cause par le 2 Décembre. »

Il n’est content qu’à demi, car il n’a pas eu le temps de préparer un dossier, mais Gambetta l’a félicité[24].

L’horizon s’éclaircit l’année suivante. L’Assemblée, après avoir le 28 janvier 1875 adopté à une voix de majorité le célèbre amendement Wallon, vient, les 24 et 25 février, de voter les deux premières lois constitutionnelles. Le 9 mars, Cotte annonce à Dauphin que l’Assemblée vient de fonder la République et que « ce sont les non-constituants qui ont constitué ». Il convient — se souvenant du Chant des Paysans de Pierre Dupont — que cette République « n’est pas celle qui apparut dans les éclairs de Février ! Quand on pense à la vraie, à l’idéal du parti, on la trouve difforme » mais il fallait barrer la route au bonapartisme, le principal danger, car « l’orléanisme n’a pas de racines dans le pays […] d’ailleurs l’important n’est pas de savoir ce qu’il fallait faire, mais de tirer le meilleur parti de la situation. Donc : En avant ! En avant ! » Quelques républicains s’étaient abstenus parmi lesquels Louis Blanc et Daumas du Var. Auguste Maurel, dans une brochure, dit son opposition à une Constitution qui, en lui donnant le droit de dissolution, plaçait le président de la République au-dessus du suffrage universel[25].

Paul Cotte, du reste, profite des vacances pour visiter quelques communes : « Il importe en effet de rendre compte à nos mandants de la grande détermination que nous avons prise. » (Le mandat impératif qu’il avait signé avant son élection comportait l’obligation de rendre des comptes à ses électeurs.)

Les élections législatives du 20 février 1876 (au scrutin d’arrondissement contre le voeu de la gauche) amènent à la Chambre des Députés une nette majorité républicaine. Paul Cotte est facilement réélu dans l’arrondissement de Draguignan contre Emile Ollivier, victoire d’autant plus facile que ce dernier, candidat de son propre chef, n’avait pas eu le soutien des légitimistes[26]. La participation au vote, meilleure qu’en 1872, profite à Paul Cotte qui obtient 12305 voix contre 4523. Le 22 mai, Paul Cotte n’est guère satisfait de la situation, mais demeure confiant. « la politique ne nous comble pas de joie, mais nous donne déjà quelque chose et nous laisse tout espoir de voir nos désirs entièrement satisfaits. » Il regrette pourtant le rejet de l’amnistie des condamnés de la Commune. « L’amnistie c’était la paix […] Ce qui m’a le plus choqué, beaucoup à ce sujet, c’est de voir les jeunes gens combattre cette grande mesure ; on conçoit que les vieux ne soient plus généreusement agités, mais cette fureur de sagesse chez les hommes de 30 ans, c’est triste, bien triste[27]. » Le 2 janvier 1877, jetant un oeil critique sur l’année écoulée mais sans appréhension pour l’avenir, il juge que « la Chambre ne s’est pas distinguée. Consolons-nous, la République y est, y restera et deviendra républicaine… »

Vient la crise du 16 mai. Paul Cotte, naturellement, est l’un des « 363 » qui votent l’ordre du jour de défiance contre Mac-Mahon. Au fort du conflit, le 28 juin, il se félicite d’apprendre de Dauphin que les derniers venus à la République ne sont pas les moins décidés à combattre le coup de force, oeuvre « des jésuites, de ce parti des ducs qui rêvent la revanche de 89 : jésuites et ducs qui tous prennent le mot d’ordre à Rome.[28] » En vue des jours difficiles qui s’annoncent, il ajoute cette recommandation : « Les municipalités n’oublieront pas, je pense, qu’elles doivent être extrêmement prudentes. »

Les élections législatives du 14 octobre 1877, consécutives à la dissolution de la Chambre des Députés, ont lieu à l’issue d’une campagne très rude au cours de laquelle le pouvoir usa de multiples moyens de pression : révocation ou suspension de maires, de conseils municipaux, de fonctionnaires, fermeture de chambrées et de cafés, remplacement du préfet.

Le candidat officiel Lemercier, ancien préfet, successeur de Laporterie à la chute de Thiers, affronte seul Paul Cotte ; Ollivier réprouvant les agissements du nouveau ministère de Broglie se tient à l’écart. « Tout va bien, écrit Cotte en pleine campagne, le 8 octobre, nous aurons, je pense, une belle élection. » De fait, si Lemercier obtient 2300 voix de plus qu’Ollivier l’année précédente, ce n’est pas assez, tant s’en faut, pour inquiéter Paul Cotte, qui retrouve son siège avec 12142 voix contre 6823. Ses trois collègues varois sont aussi réélus. Daumas et Allègre sans encombre à Toulon, Dréo plus difficilement à Brignoles.

Le 30 décembre, Paul Cotte fait le point après la crise qui a mis en péril « notre chère République. Tout ce que je peux vous dire, même en ce moment, c’est qu’on prenait des mesures, des positions comme si un coup d’Etat devait avoir lieu.[29] » Mais le dénouement de la crise c’est une « victoire, la plus importante la plus glorieuse, la plus féconde j’estime, que la Démocratie ait remportée depuis notre immortelle Révolution de 89. » Dans le Var, le préfet révoqué, Alexandre Rey, est de retour ; Cotte a appuyé, malgré quelques réserves venues de Draguignan, la réintégration de ce « républicain si éprouvé, si instruit », de surcroît « très lié avec Hugo et Louis Blanc. »

L’année suivante (23 décembre 1878), « j’ai été et je suis au sujet de la politique bien content, tout marche bien. » Les prochaines élections sénatoriales s’annoncent bonnes. « La République que nous avons tant aimée, et pour laquelle vous et moi avons combattu de notre mieux, la République va être à l’abri de tous mauvais coups. Elle va devenir grande et forte ! » Le 26 janvier 1879 enfin (le Sénat, après le renouvellement du 5janvier est devenu républicain), Paul Cotte exulte : « La politique ! Je n’en dirai qu’un mot. La République n’a plus rien à craindre, elle ne doit plus tarder à porter de beaux fruits. L’obstacle au passage du train, à sa marche naturelle veux-je dire, disparaîtra bientôt. » La démission de Mac-Mahon, l’élection de Grévy renforcent son optimisme. Le 2 février : « Je vois la République porter ses fruits la paix, le travail pour le moment —, et assez forte pour faire face aux dangers qui pourraient s’élever à l’extérieur. » Et le 11 : « Je suis content, très content. Quelques fous d’un côté, quelques timorés de l’autre n’empêcheront pas l’arbre de porter de beaux fruits. »

Déterminé à laisser la politique active pour revenir à la céramique Paul Cotte, qui n’a pas sollicite le renouvellement de son mandat de conseiller général en 1878 ne se représente pas aux législatives de 1881. Il sera un moment maire de Salernes, de 1885 à 1888, bref passage sans éclat…

Trois listes s’affrontent aux législatives de 1885 : la liste radicale conduite par Clemenceau où figurent Daumas et Maurel (déjà élu à Toulon en 1881), une liste monarchiste et la liste opportuniste de Jules Roche (élu à Draguignan en 1881), où Noël Blache a pris place. Paul Cotte soutient naturellement Clemenceau — qu’il a bien connu à la Chambre — et préside le 13 septembre son grand meeting d’ouverture sur les allées d’Azémar à Draguignan. La liste Clemenceau l’emporte au second tour. La mémorable élection de 1893 voit encore Paul Cotte aux cotés de Clemenceau. Maurel, cette fois, est parmi les concurrents de Clemenceau, et le désistement du socialiste Vincent, maire de Flayosc, contribue à l’élection de son adversaire au second tour… Salernes, en tout cas, où la foule imposa silence au perturbateur lorsqu’il y prononça le discours qu’on n’a pas oublié, ne lui fait pas défaut : au second tour, 512 électeurs votent pour Clemenceau, 111 seulement pour l’obscur Jourdan. L’annonce de la défaite, en pleine fête locale, en fut d’autant plus amèrement ressentie et jeta un froid dans l’assistance[30]. Paul Cotte eut néanmoins la satisfaction de voir Clemenceau élu sénateur du Var en 1902 et de recevoir sa visite à Salernes en octobre 1906, quelques jours avant sa nomination comme président du Conseil.

Revenu à Salernes après son retrait de la politique, Paul Cotte avait repris son activité industrielle, exploitant une fabrique de tomettes et, en association avec ses soeurs, la faïencerie familiale qui cessa sa production vers 1887 ou 1888. Il ne s’y était point enrichi. Le déclin de l’industrie faïencière est sans doute l’une des causses de ses revers de fortune. Peut-être aussi avait-il le sens politique plus que le sens des affaires. Né riche, il mourut pauvre. Resté célibataire, il épousa, peu avant sa mort, sa servante, à seule fin de lui assurer la moitié de la pension de mille francs qu’il touchai au titre de victime du coup d’Etat. Il s’éteint à quatre-vingt-deux ans, le 2 janvier 1907.

 

Paul Cotte et son père apparaissent comme bien caractéristiques de ce milieu des « bourgeois rouges » qu’évoque M. Agulhon[31], dont les Fassy de Barjols, les Gariel de Régusse, Renoux et Basset à Salernes ou les Maurel du Luc sont d’autres exemples, qui doivent leur influence à une fortune fondée sur le travail et à une culture qui les distingue du plus grand nombre. C’est parmi eux qu’on trouve les cadres de la résistance au 2 Décembre, mouvement populaire certes, mais qui s’organisa par ces élites locales. Moins de vingt ans s’écoulent entre la Seconde et la Troisième République : rien d’étonnant que les mêmes, ou leurs fils, se retrouvent aux commandes, l’Empire écroulé, qu’ils ont combattu à moins d’avoir, tel Gustave Basset, penché vers l’Empire libéral.

Le parcours de Paul Cotte est d’une belle unité : l’amour de la République, qu’il manifeste à tout moment, guide sa pensée et son action. Dans cette voie il n’a jamais varié. Mais il peut suivant l’occurrence, être le rebelle qui se lève ou le politique qui compose. Chez Cotte, au demeurant, rébellion n’exclut pas prudence : il n’est pas, en 1852, de ceux qui rêvent de retour et de revanche ; en 1871, il se dégage à temps après l’échec de sa « préfecture insurrectionnelle ». Intransigeant sous l’Empire, ce pragmatique est plus souple, quand il le faut, sous la République. Attentif à l’événement, bien informé, à l’aise dans les méandres de la politique dont il aime les jeux subtils, il a le sens du possible. Instruit par l’expérience de la Seconde République, les fondateurs de la Troisième comprennent le danger de l’intransigeance et de l’isolement : Charles Dupont, l’ami de Paul Cotte, critique rétrospectivement les républicains de 48 de n’avoir pas fait bloc autour de Cavaignac, en dépit de ses torts envers la démocratie. « Si, après la Révolution de 1870, nos députés avaient suivi la même tactique envers M. Thiers, qui sait si la République n’aurait pas fini par sombrer une troisième fois ?[32] » Si Paul Cotte vote la Constitution de 1875, sans enthousiasme, c’est qu’il est conscient de la nécessité de refuser l’aventure, certain aussi que cette République imparfaite, « difforme », évoluera vers une vraie démocratie. Car Paul Cotte, c’est un des traits de son caractère, est un optimiste impénitent, toujours tourné vers l’avenir, « qui sera beau ».

Mais cette République de Paul Cotte, celle de Février « la bonne » des Varois de 1851, « la vraie » comme il dit, quelle est-elle ? Laissons-lui la parole. Le 13 février 1866, en proie à des ennuis pécuniaires, il écrit à Dauphin : « Je ne croyais pas qu’on pût souffrir tant pour un peu d’argent. Oh ! Combien les pauvres sont malheureux et combien nous devons être fiers d’appartenir aux idées généreuses ! » Le 22 janvier 1871, dans une circulaire aux maires du département : « Rassurez-vous donc et rassurez vos administrés. Dites-leur bien que la République c’est la justice et qu’elle redressera tous les griefs.[33] » Dans son appel aux électeurs du Var enfin, le 2 février 1876, il promet de siéger parmi « ceux qui veulent l’application intégrale des principes de 89, qui croient que pour faire aimer, fortifier le régime nouveau, il faut se hâter de mettre notre état politique en accord avec notre état social […] Je serai avec ceux qui veulent marcher résolument vers l’idéal, le bonheur social. Mais en s’appuyant sur la méthode expérimentale. Avec ceux, en un mot, qui […] se tiennent aussi éloignés des théories utopiques que de la politique qui consiste à accepter l’arbre sans vouloir le fruit.[34] »

Républicain de progrès, ouvert à la question sociale, Paul Cotte n’est pas socialiste : pour lui, sa solution passe par la politique, « les idées généreuses » aidant. La République dans son épanouissement naturel, ce sera d’abord « la fin de la misère » attendue de 1852 par Pierre Dupont. Usant d’une image familière venue de l’Evangile, il espère que l’arbre (la République) portera naturellement ses fruits (la justice sociale). Paul Cotte y a travaillé en homme de conviction et de bonne volonté. Il pouvait dire, pour conclure son appel de 1876 : « Si beaucoup ont mieux que moi servi la République, nul ne l’a plus aimée. »

Émilien Constant



[1] Les maires de l’Empire maintenus par Cotte sont peu nombreux. A Régusse Célestin Gariel, frère d’Alexandre demeure en place.

[2] Fils d’Edmond Baume, représentant du Var à la Constituante de 1848, Albert Baume (1841-1871) dirigea à Toulon, à la fin du Second Empire, le Rappel de la Provence, journal d’extrême gauche où Charles Dupont tint une chronique en provençal. Sur les Baume père et fils cf. le Dictionnaire de J. Maitron.

[3] Cf. E. Constant, « Fédéralisme ou décentralisation ? La quête des libertés locales vue d’un département méridional, le Var, 1869-1871 », Les fédéralismes, réalités et représentations, 1789-1874, Aix-en-Provence, 1995, pp. 406-407.

[4] Sur ce qui suit cf. notre thèse, pp. 1502 et suivantes.

[5] Le plus en vue, le président honoraire Coulomb, grand notable orléaniste, conseiller général de Collobrières avant 1848 et de Fréjus au début du Second Empire, avait été maire de Draguignan (1864-1865).

[6] Souvenirs d’un demi-siècle, Paris, 1949, II pp. 186-187, cf. notre thèse, pp. 1493-1494.

[7] « Lettres de Napoléon III à l’Impératrice Eugénie (1870-1871) », Revue des Deux Mondes, 1er septembre 1930, p.19.

[8] Cf. notre thèse, pp. 1507-1508 et notes correspondantes.

[9] Le républicain modéré Charles Brun de Toulon, futur ministre de la Marine et le radical Barbaroux de Brignoles, qui mourut peu après. Laurier, d’abord déclaré élu, prévint son invalidation en démissionnant, après avoir voté contre les préliminaires de paix. Pour ce qui suit, nous renvoyons au dernier chapitre de notre thèse, pp. 1529 et s., « Le Var rouge et la République de M. Thiers ».

[10] Auguste Maurel, né en 1841 à Toulon où il fut avoué, était le fils de Joseph Maurel, propriétaire et entrepreneur de travaux publics, électeur censitaire à 340 F sur la liste du jury de 1848, condamné à l’Algérie après le coup d’Etat ; son frère fut tué à Aups, le 10 décembre…

[11] Jeanne Gaillard, Communes de province, Commune de Paris, Paris, 1971, p. 137

[12] G. Bouniols, Thiers au pouvoir, 1871-1873, Paris, 1924, pp. 57-58.

[13] Souligné par nous. Andrieu, maire de Cuers (1870-1872), n’a rien à voir avec le chef de cabinet de Cotte.

[14] Comme en février, les élections se firent au scrutin de liste majoritaire départemental. Les trois élus radicaux sont des « parachutés » : Dréo (gendre de Garnier-Pagès), le Lyonnais Ferrouillat et Gambetta qui opta pour la Seine.

[15] Sur l’élection du 7 janvier 1872 et le passage de Gambetta dans le Var, cf. Archives départementales, 2 M 3/29 et 4 M 40/1, rapports et dépêches des préfet, sous-préfets et commissaires de police ; le Progrès du Var, La Sentinelle du Midi et le Toulonnais. Le discours de Gambetta n’a pas été recueilli dans Les Discours et Plaidoyers politiques réunis par J. Reinach mais on en trouve fragments et analyses dans Henri Thurat, Gambetta, sa vie, son œuvre, Paris, 1883, pp. 274-275 ; Biographie populaire de Gambetta (anonyme, 1883), p. 300, Prosper Rossi, Mes souvenirs, 1871-1884, IV, Toulon, 1897, pp. 22 et s. et les journaux précités. Cf. aussi Daniel Halévy, La fin des notables, Paris, 1930, p. 132.

[16] Ceci d’après la Sentinelle du Midi, 3 janvier 1872.

[17] Archives départementales, 8 U 20/1, le Toulonnais 15 mars 1852 et Salvarelli, p.261. Ambard fut conseiller d’arrondissement de 1877 à 1883.

[18] Le docteur Pellegrin fut adjoint à la mairie de Toulon et conseiller général du Luc. Cf. le Dictionnaire Maitron, 3e partie.

[19] Le Toulonnais 5 janvier 1872. Le candidat qui aurait refusé de se retirer devant Freycinet ne pourrait être, suivant le contexte, que Dutasta.

[20] Archives départementales, 10 T 3/3, 11 janvier 1872 et la Sentinelle du Midi.

[21] Archives nationales, F1 B 1365, dossier A. Maurel. François de Mahy, député de la Réunion, siégeait à gauche. Il fut plus tard ministre de la Marine.

[22] Lettre du 2 février 1879.

[23] La loi du 20 janvier 1874 qui revenait à la législation de l’Empire demeura en vigueur jusqu’en août 1876.

[24] La déposition de Paul Cotte se trouve dans le t. XXV des Annales de l’Assemblée nationale et dans l’Enquête parlementaire sur les Actes du Gouvernement de la Défense nationale. Dépositions des témoins, V. Paul Cotte s’expliqua surtout sur l’arrestation du président Roque, et eut aussi l’occasion d’affirmer que le meurtre du gendarme Lambert à Cuers, lors de l’insurrection de 1851, fut un fait déplorable, mais « n’a à aucun degré les caractères d’un assassinat » alors que de nombreux insurgés prisonniers ont été délibérément fusillés.

[25] Réponse d’un démocrate à un constitutionnel, Hyères, s.d., Bibliothèque municipale de Toulon, 13964.

[26] Louis Guérin-Duval, notice biographique, Draguignan, 1888, pp. 30-31.

[27] C’est Paul Cotte qui souligne. Proposée par Clemenceau et Raspail, l’amnistie avait été combattue par le ministère Dufaure.

[28] Disons ici que l’anticléricalisme de Paul Cotte est purement politique. Son milieu familial n’est pas antireligieux ; une de ses sœurs fut religieuse au Bon Pasteur, à Toulon. Lui-même est spiritualiste et ses lettres contiennent ders allusions à Dieu, au ciel, dans des formules toutes faites certes, mais qu’un libre penseur athée n’emploierait pas.

[29] C’est Paul Cotte qui souligne. Granier de Cassagnac, dans le Pays, avait appelé à un nouveau 2 Décembre.

[30] Ce détail et quelques autres, d’après Gabriel Esbérard (1870-1954), ancien maire et conseiller général.

[31] La République au village, p. 376.

[32] Histoire d’un enfant du peuple, Jacques Imbert, de Marseille, Marseille, 1886, p. 299

[33] Sur quelques thèmes que nous abordons ici, cf. notre communication « Image du républicain varois à la fin du Second Empire », L’Esprit républicain, colloque d’Orléans, 4-5 septembre 1970, Paris, 1971, pp. 279-288.

[34] Le Progrès du Var, 4 février 1876.