Jean Chaubet

Article publié in Martine Camiade (dir.), L’Albera terre de passage, de mémoires et d’dentités. Terra de pas, de memòries i d’identitats, Perpinyà, Presses universitaires de Perpignan, 2006, 336 p, pp. 141-165.

Jean Chaubet (1815-1871) maire démocrate-socialiste de Laroque-des-Albères et l’insurrection du 7 décembre 1851 dans l’Albera contre le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte

 par André Balent

première partie

 La résistance au coup d’État du 2 décembre 1851 dans les Pyrénées-Orientales a révélé un mouvement populaire d’une ampleur considérable. Couronnant l’accélération de la politisation à laquelle donna lieu la Seconde République à compter de février 1848, elle fut un événement considérable qui, tout en confirmant que les couches populaires avaient accès à la grande politique, celle de l’État[1], permit à la Catalogne Nord[2] de faire, pour de longues décennies, un choix majoritairement ancré à gauche[3].

    Si les faits relatifs à la résistance et à sa répression sont bien connus, grâce, en particulier, aux travaux de Peter McPhee[4], la connaissance des acteurs de ces événements demeure fragmentaire. Sans parler des “ Rouges ”, quarante-huitards catalans de base dont l’étude systématique n’a pas été entreprise, il reste beaucoup à faire pour connaître les cadres intermédiaires, notabilités “ démocrates-socialistes ” de bourgs et villages nord catalans que P. McPhee qualifie à juste titre d’ “activistes ”[5]. Lui-même a évoqué la figure de Jean Batlle, d’Arles-sur-Tech[6]. Nous nous sommes efforcé, de notre côté, à mettre en lumière deux de ces individus, le Cerdan Joseph Carbonnell (1817-1862) et le Salanquais Jacques Vidal (1820-1895)[7].

    Dans le cadre de cette communication, nous aborderons le cas d’un “ Rouge ”, déjà brièvement évoqué par Horace Chauvet[8], Peter McPhee[9] ou nous-même[10]. Il s’agit de Jean Chaubet (Laroque-des-Albères, 1815-Perpignan, 1871), boucher et propriétaire dans son village natal dont il fut aussi conseiller municipal et maire.

 

 

JEAN CHAUBET, HISTOIRE FAMILIALE :

 

    La famille :

    La famille Xaubet/Chaubet/Chauvet est anciennement implantée à Laroque, ainsi que le révèlent deux capbreus de 1588-1593 et de 1622[11]. Le premier évoque dans une note marginale “ Mancia, muller de felip xaubet ” et, au dessous, la “ viuda xaubet ” ; le second parle un “ hort dit vulgarment hort de la salt ” et d’une maison que Phelip Xaubet possédait dans la forsa de dit lloch [La Roca]  Par la suite les Xaubet furent toujours présents à Laroque.

    Joseph, Jean, Étienne Chaubet naquit à Laroque-des-Albères le 6 janvier 1815. Sa mère, Marie-Anne Banès était toujours vivante lors de son mariage en 1838[12] ; elle parait avoir été la deuxième épouse de son père, prénommé aussi Jean. En effet, son demi-frère, Joseph Chaubet[13], épicier et propriétaire de Laroque, décédé le 30 janvier 1868, à l’âge de 69 ans était le fils de Jean Chaubet et de Marie-Anne Roger[14].

 

   Jean Chaubet se maria dans son village natal le 16 mai 1838 avec Thérèse Doutres. Marie, Thérèse, Paule Doutres, fille de Jacques Doutres, décédé lors de son mariage, et Paule Marty était née à Laroque le 9 mai 1818.[15]

    Le couple eut 10 enfants qui naquirent à Laroque[16] ; dont huit survécurent. Des documents d’origine cadastrale ou notariale mentionnent également un autre fils, Jacques Chaubet, négociant à Perpignan en 1872 et 1874. On ne peut le confondre avec le capitaine au long cours, Jean, Jacques Chaubet, décédé en 1872. Ce fils est donc né dans une autre commune que Laroque.

    Voici la liste des enfants nés à Laroque :

–                  Thérèse, Anne, Paule, née le 29 janvier 1839. Connue plutôt sous le prénom de Pauline, elle épousa Barthélemy Calvet, charpentier à Saint-Laurent-de-la-Salanque (1870) puis épicier à Laroque (1872).[17]

–                  Jean, Jacques, né le 14 juillet 1841. Capitaine au long cours, il demeurait officiellement à Laroque, mais, en fait, au Havre en 1870, à Marseille en 1871. Il épousa Catherine Brémont (ou Brémond), fille de Jean Brémond, domicilié d’abord au Barcarès, commune de Saint-Laurent-de-la-Salanque où il fabriquait de barques catalanes puis à Marseille où il poursuivit la même activité. Il fut le père du journaliste, historien et homme politique, Horace Chauvet (Marseille, 3 juin 1873-Paris, 30 août 1962) dont nous reparlerons plus loin. Jean Chaubet mourut à Marseille en 1872.[18]

–                  Joseph, Pierre, Étienne, né le 6 juillet 1846. Nous évoquerons à nouveau plus loin sa trajectoire.

–                  Thérèse, Anne, Marie, née le 10 juillet 1848.

–                  Anne, Marie, Joséphine, née le 15 juillet 1850.

–                  Marie, Catherine, Dolorès, née le 24 novembre 1852 (Jean Chaubet était alors domicilié à Figueres).

–                  François, Joseph, Baptiste, né le 24 janvier 1854. Nous verrons plus bas quelle fut sa carrière publique.

–                  Baptiste, Jérôme, Raymond, né le 15 juin 1855 et décédé le 17 mars 1858

–                  François, Honoré, Raymond, né le 10 septembre 1856 et décédé le 2 décembre de cette même année.

–                  Claire, Angélique, Rose, née le 17 février 1858.

    Thérèse Doutres, la première épouse de Jean Chaubet et la mère de ses enfants, mourut à Laroque-des-Albères le 27 août 1868. Jean Chaubet épousa en secondes noces Baselice Pujol Pons, originaire de Fourques[19]. Le mariage en secondes noces de Jean Chaubet donna lieu à un contrat de mariage. Baselice Pujol, recevrait si elle devait survivre à son mari, ce qui advint, une rente viagère de 300 F[20].

    Ce remariage explique sans doute pourquoi la justice régla la succession de Thérèse Doutres. Celle-ci, mariée à Jean Chaubet sous le régime de la communauté, avait rédigé, le 20 décembre 1838 (c’est à dire sept mois après le mariage), un testament en faveur de son mari. La succession fut réglée le 9 mars 1870 par le tribunal de Céret et l’acte de partage rédigé par Me Companyo, notaire de cette ville. Les biens de la communauté furent partagés, un huitième revenant à Jean Chaubet pour tenir compte du testament de sa première femme, les sept huitièmes restant devant être partagés entre les neuf enfants vivants. Les majeurs agissaient de concert. Les enfants mineurs étaient représentés par un tuteur datif, Pierre Sanias, tanneur à Trouillas, lieu où vivait en 1868 la mère de Thérèse Doutres, Paule Marty. Afin d’apurer les comptes, l’arrangement prévu pour la succession stipulait que les enfants étaient tenus de verser à leur père une rente de 218, 15 F.

 

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Chaubet, arbre généalogique

    

    Fortune et revenus :

    Fils d’un “ propriétaire ” qualifié parfois de “ brassier ”, Jean Chaubet exerça longtemps la profession de boucher à Laroque. Il vécut quelque temps à Perpignan dans les années 1860 puis revint à Laroque. À la fin de sa vie, il n’apparaît plus, dans les divers documents qui font référence à sa profession, que comme propriétaire.

    Il était aisé sans être riche. En 1846, il était, pour le montant des contributions payées dans la commune (63, 76 F), le 48e des 98 électeurs censitaires municipaux de Laroque (pour une population totale de 1096 habitants) : à titre de comparaison, le plus imposé localement des électeurs municipaux, Joseph Malzach, propriétaire, payait 441, 84 F de contributions ; son demi-frère Joseph, épicier, se situait au 33e rang avec 63, 76 F ; le dernier de la liste, Félix Romangas, propriétaire à Laroque ne versait que seulement 16, 94 F[21].

    En 1851, la fortune de Jean Chaubet était évaluée à 10.000 F par l’administration chargée de sévir contre les opposants actifs au coup d’État du 2 décembre[22]. Propriétaire, il possédait des biens fonciers à Laroque : maisons et patus, terres, olivettes, vignes, jardins, bois, pâtures et bois. Lorsqu’on examine rapidement le bilan entre les acquisitions et les ventes, les premières dominent nettement[23]. Sa première épouse était aussi propriétaire, ainsi que le montre la succession dont nous avons parlé plus haut. Il possédait des terres ailleurs puisqu’il est fait mention de vignes à Perpignan, vendues avant sa mort, et de champs à Saint-Génis-des-Fontaines[24].

 

 

JEAN CHAUBET ET LA POLITIQUE (DE LA MONARCHIE DE JUILLET À LA VEILLE DU COUP D’ÉTAT DU 2 DÉCEMBRE 1851) :

 

Un élu municipal sous la Monarchie de Juillet :

     Citoyen actif municipal sous la Monarchie de Juillet[25], Jean Chaubet participa activement à la vie politique de Laroque, au moins à partir de 1846, date significative de l’histoire politique départementale car elle coïncide avec la grande mobilisation du parti “ carlo-républicain ” autour de la candidature de François Arago aux élections législatives de juillet-août soutenue par un nouveau journal, L’Indépendant.[26]

    En effet, des élections municipales se déroulèrent pratiquement au même moment. Le 26 juillet se réunit l’assemblée des électeurs municipaux de Laroque-des-Albères, sous la présidence de Jean Oursoul, maire depuis 1842. Il fallait renouveler la moitié du conseil municipal. Sur 21 votants, Jean Chaubet obtint 13 suffrages et fut élu au premier tour. Il se plaçait en quatrième position après Paul Vilar négociant, 45 ans, Paul Casademont Cabestany, aladrier[27], 45 ans et Dominique Manyères, propriétaire, 57 ans et avant Assiscle Pagès, 32 ans, propriétaire. Ces candidats recueillirent respectivement 16 suffrages pour les deux premiers, 14 pour le troisième et 11 pour le dernier. Au deuxième tour, le 30 juillet, Joseph Bertrand fut élu avec 25 voix sur 37 votants[28]. Paul Vilar, troisième électeur censitaire de la commune (341, 76 F de contributions), fut élu maire.

    Jusqu’à la révolution de février 1848, Jean Chaubet participa donc à l’administration d’une commune dont le finage s’étendait à la fois sur la plaine et le massif de l’Albera[29]. Une bonne partie des préoccupations des élus communaux, ainsi que le révèle la consultation du registre des délibérations du conseil municipal, avait trait à la gestion du territoire pastoral et forestier du massif de l’Albera, concerné au premier chef par des organisations collectives de l’espace et par les conflits forestiers qui avaient alors tendance à s’exacerber.

 

 La révolution de février 1848 à Laroque-des-Albères :

    La nouvelle de la proclamation de la République était parvenue à Perpignan le 25 février 1848. À Laroque, le maire, Pierre Vilar (négociant[30] comme son homonyme Paul, maire élu en 1846) envoya au sous-préfet le courrier suivant que nous reproduisons in extenso :

    “ La proclamation de la république en France a été proclamée (sic) aujourd’hui à huit heures du matin sur la place publique et affichée au lieu accoutumé des affiches. La commune est dans la plus grande joie et dans le plus grand calme, on s’occupe actuellement de l’organisation de la garde municipale et nous espérons comme il est supposé que tout se passera avec calme, n’ayant entendu aucun bruit, n’y (sic) ayant connaissance d’aucun complot.

    Daignez agréer, messieurs, l’assurance de mes sentiments respectueux.

                           Le maire de Laroque

                          Pe[Pierre]Vilar ” [31]

    On n’a pas attendu longtemps pour remplacer l’ancien maire, Paul Vilar. Cette substitution, à la tête de la commune suggère une opposition entre, d’une part, orléanistes et, d’autre part, républicains et peut-être, légitimistes, minoritaires.

    Ce texte montre que le nouveau régime répondait aux attentes d’une majorité de citoyens de Laroque. Seize ou dix-sept ans plus tôt, au début de la Monarchie de Juillet, la commune avait connu des oppositions entre légitimistes et républicains[32]. Mais, le rejet progressif de la monarchie de Louis-Philippe avait conduit à l’alliance entre ces deux partis autour de la figure charismatique de François Arago, et, à partir de 1846, autour du journal L’Indépendant des Pyrénées-Orientales. Cette alliance allait, dès 1848, voler en éclat, ne pouvant résister à l’épreuve des faits.

 

Jean Chaubet et la vie municipale à Laroque sous la Seconde République :

        Des élections municipales eurent lieu à Laroque-des-Albères dès le 20 avril 1848, c’est à dire avant le renouvellement intégral des conseils municipaux qui aura lieu au mois d’août. 140 citoyens prirent part au vote. Jean Chaubet fut à nouveau élu dès le premier tour. Il obtint 105 voix (élus également au premier tour : Jacques Tisané, 117 ; Blaise Roger, 116 ; Jean Oursoul, 114 ; Honoré Doutres, 114 ; Pierre Vilar, 110 ; Joseph Montariol, 100 ; Joseph Gras, 84 ; Hyacinthe Carbonneill, 83. Au second tour, il y eut 96 votants furent élus : Barthélemy Molins, 56 voix ; Étienne Noell, 53 ; Baptiste Pagès, 49 ). Pierre Vilar fut élu maire, au suffrage universel, avec 68 voix contre 57 à Jean Tisané et 11 à Jean Chaubet. L’élection de l’adjoint permit d’élire Jacques Tisané, 57 voix alors que Hyacinthe Carbonneill, Pierre Vilar et Jean Chaubet obtenaient respectivement, 36, 21 et 14 suffrages[33].

    Dans ces premiers mois de la Seconde République, l’heure de Jean Chaubet n’avait pas encore sonné. Il fut à nouveau réélu le 30 juillet 1848, en arrivant en 8e position avec 79 voix sur 142 votants. (Jacques Tisané, élu adjoint à l’issue du scrutin, en 1e position 140 voix ; Pierre Vilar, réélu maire, en 5e position avec 84 voix)[34]. Ce conseil était composé de républicains de gauche (on dira bientôt “ démocrates-socialistes ”) qui affronteront le “ parti de l’ordre ” après décembre 1848 et le triomphe de Louis-Napoléon Bonaparte aux élections présidentielles.

    Jean Chaubet était bien inséré dans cette équipe municipale mais il n’arrivait pas encore à se hisser au premier plan. Le préfet de combat, Henri Pougeard-Dulimbert, en poste dès décembre 1849, avait les “ rouges ” dans son collimateur. Le 13 février 1850, il suspendait le maire Pierre Vilar de ses fonctions (il sera officiellement révoqué, en même temps que Galiay, maire de Railleu dans le Conflent, par décret présidentiel du 22 mars 1850). L’adjoint Tisané fut démissionnaire. Le 6 mars 1850, le sous-préfet de Céret communiqua au préfet les noms de “ huit propriétaires bien pensans (sic) et bien posés ”[35]. Mais, à Laroque, le parti de l’ordre avait peu de partisans déclarés. Des huit membres installés le 15 mars, seuls, le 18, deux avaient accepté d’en faire partie, Joseph Chaubet et Félix Roumangas déjà nommés maire et adjoint provisoires avant même que Pierre Vilar n’ait été officiellement révoqué. Le sous-préfet, sachant que les “ rouges ” dominaient la commune écrivait au préfet que “ les renseignements que j’ai pris ne me permettent pas d’espérer qu’on puisse trouver dans la commune d’autres individus qui veuillent faire partie de cette commission ”. Faute de mieux, Joseph Chaubet et Félix Roumangas furent officiellement installés, le 28 mars dans leurs fonctions de maire et d’adjoint. Le 11 mai 1850, eurent lieu de nouvelles élections municipales à Laroque. Le triomphe des “ rouges ” fut total. Fait significatif, sur 116 votants, Jean Chaubet arriva en première position avec 113 voix. Les autres élus furent : Étienne Oursoul, fabricant de peignes ; François Manyol, brassier, 112 ; Sébastien Durand, menuisier, 112 ; Joseph Molins, menuisier 112 ; Joseph Gras, agriculteur 112 ; Barthélemy Molins, propriétaire, 111 ; André Coussanes, boulanger ; 111 ; Martin Durand, brassier, 110 ; Joseph Cantouern, brassier, 110 ; Michel Sola, cordier, 109 ; Sennen Carbonneill, tonnelier, 108. Cette liste montre que les démocrates socialistes recrutaient essentiellement parmi les plus citoyens à revenus modestes, non seulement des artisans ruraux, mais aussi, fait significatif, des brassiers (ouvriers agricoles) qui, dans le régime précédent, étaient, du fait du cens, exclus du suffrage, même municipal. Le 5 juin furent élus le maire et l’adjoint qui furent installés le 15. André Coussanes fut élu maire avec 7 voix contre 3 à Joseph Gras. Jean Chaubet n’en obtint qu’une, ainsi qu’Étienne Oursoul. Étienne Oursoul fut élu adjoint avec 8 voix alors que Jean Chaubet, Joseph Gras, Joseph Molins et Sébastien Durand n’obtenaient chacun que leur propre voix. Comme on le voit, Jean Chaubet, était loin de faire l’unanimité parmi ses pairs, en dépit de son ascendant sur l’électorat. Lui reprochait-on, dans ce conseil très “ plébéien ” sinon “ prolétarien ”, d’être trop “ notable ” lui qui, propriétaire et commerçant, bénéficiait d’une certaine aisance ? André Coussanes ne put rester longtemps maire. Il démissionna dès le 12 août 1851. Lorsqu’il transmit sa démission au préfet, le sous-préfet expliquait que les motifs de la démission étaient “ vrais mais puissants. M. Coussanes est réellement d’une incapacité radicale, et il ne pouvait convenablement remplir les fonctions de maire d’une commune dont les affaires sont assez difficiles (…) ”. Il fallut élire un nouveau maire. Le 22 août, le choix de Jean Chaubet s’imposa au conseil municipal. Il obtint 7 voix contre 2 à Joseph Gras et 1 à Sébastien Durand et à Molins (lequel ?) [36].

     Laroque, commune à majorité démocrate socialiste devait affronter, surtout après 1850 quand le “ parti de l’ordre ” imposait ses vues et essayait de limiter la liberté d’expression et d’association en interdisant les clubs politiques (loi du 19 juin 1849), en limitant le suffrage universel masculin établi au lendemain de la révolution de février 1848 (loi du 31 mai 1850)[37]. Jean Chaubet s’imposa peu à peu comme le “ chef ” de cette majorité communale. Le parti de l’ordre local était faible et divisé.

      Les Blancs — c’est à dire les légitimistes ou carlins, minoritaires à Laroque, et les orléanistes — faisaient pour l’instant profil bas en attendant des jours meilleurs. Les rivalités entre communes voisines compliquaient le jeu. La majorité communale, “ rouge ” à Laroque alors, était “ blanche ” à Sorède. Cela donnait parfois lieu à des provocations comme celle que rapporte Peter McPhee : en mars 1850, des journaliers rocatins parcouraient Sorède en criant “ À bas les Blancs ! ” et en chantant des hymnes volontiers séditieux[38]. Les activités politiques clandestines se développaient. Laroque fut concernée : lors du “ complot ” du 4 mai 1850, à l’occasion de l’anniversaire des élections de 1848 à l’Assemblée constituante, 27 communes au moins, dont Laroque, étaient concernées[39]. Dans une atmosphère de radicalisation des choix politiques, rendue d’autant plus pesante que le mandat non renouvelable du président de la République arrivait à échéance en 1852 et que, au mois de mai de cette année, devait, par ailleurs être renouvelée l’Assemblée nationale. Malgré la loi électorale de mai 1850, les Rouges avaient bon espoir. Mais Louis-Napoléon voulait conserver le pouvoir, ce qui impliquait une révision de la constitution. Le président de la République préparait le coup d’État. Il s’appuyait sur les préfets. Dans les Pyrénées-Orientales, il pouvait compter sur Henri de Pougeard-Dulimbert, nommé dans le département le 20 novembre 1849. Ce préfet à poigne affrontait déjà résolument les Rouges. La résistance, en terre nord catalane, au coup d’État du prince président allait lui donner un prétexte pour réprimer — peut-être pas autant que le désiraient les tenants locaux du parti de l’Ordre — et décapiter la gauche démocrate socialiste.



[1] On a pu opposer la “ haute politique ” à la “ basse ”. Sur ces concepts, cf. Georges RAVIS GIORDANI, “ L’alta pulitica et la bassa pulitica : valeurs et comportements politiques dans les communautés villageoises corses (XIX-XXe siècles) ”, Études rurales, 36-64, Paris, 1976. Voir aussi : Charles DUPUY, La politique du peuple. Racines, permanences et ambiguïtés du  populisme, Albin Michel, Paris, 2002.

[2] Il s’agit d’une aire géographique considérée globalement..

[3] Dans le détail, les petites régions, les communes, les quartiers même, les choix en faveur des “ Rouges ” sont beaucoup moins unanimes. Les “ Blancs ” peuvent être, ça et là, majoritaires. Les origines de l’implantation des deux idéologies politiques sont à rechercher antérieurement aux événements de 1848-1851, dans les années de la Révolution et de l’Empire.

[4] Voir en priorité la version publique, en français, de sa thèse : Peter McPHEE, Les semailles de la République dans les Pyrénées-Orientales 1846-1852, Publications de l’Olivier, Perpignan, 1995.

[5] McPHEE, op. cit., 1995, pp. 257-262, § “ Le rôle des activistes ”.

[6] Ibidem, pp. 257-258.

[7] André BALENT, “ Josep Carbonell jurista, hisendat i revolucionari (Ur, 1817 – Puigcerdà, 1862) ”, Quinzè quadern d’informació municipal de Llívia, Llívia, 2003, pp. 135-142 ; “ L’ “ exil ” de Joseph Carbonell (1817-1862), élu communal et cantonal, quarante-huitard cerdan et proscrit ”, Domitia, 6, sous presse ; “ Histoire familiale et mémoire de la Résistance au coup d’État du 2 décembre 1851 dans les Pyrénées-Orientales ”, in 1851, événements, mémoire, littérature, bulletin livre de l’Association 1851, pour la mémoire des résistances républicaines, Les Mées, 2004, pp. 247-284.  

[8] Horace CHAUVET, Histoire du parti républicain dans les Pyrénées-Orientales (1830-1877) d’après des documents et des souvenirs inédits, Imprimerie de L’Indépendant, Perpignan, 1909.

[9]McPHEE, op. cit., 1995.

[10] André BALENT, “ La résistance au coup d’État du 2 décembre 1851 et la répression gouvernementale ”, Massana, 20, Argelès-sur-Mer, 1973, pp. 396-408 ; avec Alain AYATS et Martine CAMIADE), Les mémoires de Pierre Comellas (1789-1813). Entre révolution et guerres, Archives départementales des Pyrénées-Orientales, Perpignan, 2005.

[11] A.D.P.O., 8 J 24, capbreu de la Roca, 1588-1593,f° 2 r° ; 8 J 25, capbreu de la Roca, XVIIe siècle, après 1622, f° 21 v° ; f°22 v°. Nous remercions Martine Camiade de nous avoir communiqué ces deux documents.

[12] A.C. Laroque, état civil.

[13] A.C. Laroque, état civil et A.D.P.O., 2 M 59, maires nommés par le préfet, juillet-août 1852 (signalé comme propriétaire avec un revenu de  1500 F) ; 3 M 164, tableau des électeurs municipaux de Laroque en 1846 (Joseph Chaubet, épicier,  33e électeur municipal sur 98 en fonction du montant de sa contribution municipale, 63, 76 F). ; 1016 W 191, registre de la matrice cadastrale de  Laroque : Chauvet (sic) Joseph Roger (Roger : patronyme de la mère), f° 85.

[14] A.D.P.O., 5 Mi 260, état civil de Laroque, première république et Premier Empire. Jean Chaubet (le registre écrit “ Xaubet ”) naquit le 10 thermidor an VI (28 juillet 1798). Son père était prénommé également Jean était fils de Jean Xaubet et de Marie Barate. Cet agriculteur était “ chasseur de montagne ” (c’est à dire miquelet) français –ce qui révéle un engagement en faveur du nouveau régime au moment de la Guerra Gran– lors de son premier mariage (le 24 frimaire an III : 14 décembre 1794), à l’âge de 20 ans avec Marie-Anne Rogé (ou Rougé ou Roger, selon les actes, fille de Blaise Rogé, brassier et Josèphe Carrera), épousa après la mort de sa première femme (le 10 août 1799) Anne Banés, 18 ans, fille de Joseph Banés, brassier, et d’Ursule Pujas.

[15] A.C. Laroque, état civil. Le père de Paule Doutres –Jacques, Jérôme, Paul, fils de Jacques Doutres et de Thérèse Pardineilles– s’était marié à Laroque le 16 avril 1817 alors qu’il était âgé de 18 ans et un mois. Sa femme, Marie, Thérèse, Paule, Marti [“ Marti ”, initialement ; “ Marty ” ultérieurement]] âgée à son mariage de 15 ans, 6 mois et 20 jours, était née à Latour-bas-Elne : ses parents, Jean Marti, cultivateur et Claire Pagès étaient décédés.

[16] A.C. Laroque, état civil, pour les indications les concernant sur les actes consignés dans ce registre. Pour toutes les autres mentions à propos des enfants de Jean Chaubet et Thérèse Doutres, nous indiquerons les sources particulières.

[17] A.D.P.O., 1016 W 193, matrice cadastrale de Laroque, f° 721-722 ; 3 E 46/50, succession de Thérèse Doutres, épouse Chaubet, Laroque, acte reçu le 18 juillet 1870 par Me Auguste Companyo, Céret, avec une pièce annexe, jugement du tribunal civil de Céret, 9 mars 1870.

[18] A.D.P.O., 1016 W 191, registre de la matrice cadastrale de Laroque ; 1016 W 193, Ibidem ; 5 Mi 448, état civil de Perpignan ; 3 E 46/50, doc. cit. ; voir aussi Simone GAY, “ Un écrivain du Roussillon : Horace Chauvet ”, Tramontane, 463-464, Perpignan, 1963, pp. 25-28 [quelques erreurs de détail dans un article de quelqu’un qui a bien connu Horace Chauvet].

[19] A.D.P.O., 3 E 69/58, contrat de mariage entre Jean Chaubet et Baselice Pacull, acte reçu par Me Gambus Perpignan 28 décembre 1869, f° 1. Baselice Pacull, veuve de feu Vincent Pacouil (ou Pacull), briquetier à Fourques de qui elle eut trois enfants, était la fille de Martin Pujol et Élisabeth Pons, de Fourques.

[20] Ibidem.

[21] A.D.P.O., 3 M 164, P.V. des élections municipales de 1846, Laroque-des-Albères, liste des électeurs municipaux.

[22] A.D.P.O., 1 M 553, suspects à la suite de la résistance au coup d’État du décembre 1851, sous-dossier, affaire de Laroque.

[23] A.D.P.O., 1016 W 191, registre de la matrice cadastrale de Laroque-des-Albères.

[24] A.D.P.O., 124 W 457…….

[25] A.D.P.O., 3 M 164, doc. cit.

[26] Gérard BONET, L’Indépendant des Pyrénées-Orientales. Un journal dans l’histoire, l’histoire d’un journal 1846-1848, L’Indépendant et Crédit agricole des Pyrénées-Orientales, Perpignan, 1987.

[27] Fabricant d’araires.

[28] A.D.P.O., Ibidem, P.V. de l’assemblée des électeurs municipaux de Laroque, 26 et 30 juillet 1846.

[29] Nous adoptons le singulier, avec restitution de l’orthographe catalane au lieu du pluriel (“ Albères ”). En effet, nombre de documents officiels (administratifs ou notariaux, comme l’acte déjà signalé dans la note 14) du milieu du XIXe et au delà parlent de “ Laroque-de-l’Albère ”).

[30] C’était le 20e contribuable de la commune, tableau des électeurs municipaux, doc. cit. (A.D.P.O., 3 M 164) ; il était imposé localement pour un montant de 95, 04 F.

[31] A.D.P.O., 3 M 184, élections municipales, mars-juillet 1848.

[32] McPHEE, op. cit., 1995, p. 194.

[33] A.D.P.O.,  3 M 184.

[34] A.D.P.O., 3 M 187, EM, 1848-1851. Le maire et l’adjoint, élus le 24 août 1848, furent installés le 1er novembre.

[35] Les membres de cette commission, désignée le 9 mars 1850 et installée le 15,  étaient : Joseph Chaubet, Joseph Qués, Hyacinthe Carbonneill, Joseph Bertrand, Jean-Pierre Macabies, Paul Vilar (l’ancien maire de la Monarchie de Juillet), Paul Casademont Garau, Félix Romangas. Joseph Chaubet, le demi frère de Jean Chaubet, était “ épicier ” : à côté de son nom, figurait aussi, raturée, la mention d ‘ “ ancien militaire ”. Ces personnes étaient, pour le préfet, l’aile marchante du “ parti de l’ordre ” local (A.D.P.O., 3 M 187).

[36] A.D.P.O., 3 M 187.

[37] Cette loi imposait d’avoir acquitté l’impôt personnel dans le canton pendant trois ans au minimum afin de pouvoir être inscrit sur une liste électorale.

[38] McPHEE, 1995, p. 252.

[39] Ibidem, p. 350.