Lettre à un déporté en Algérie

Document transmis par Alain Trinquier, issu de sa collection privée

Transcription et notes de Frédéric Negrel

l’orthographe est celle de l’auteur

Mis en ligne le 23 mars 2016

 

Lettre à un déporté tourtourain en Algérie

 

Cette lettre, dont l’auteur nous est inconnu, est adressée à Jean Joseph Tropez Blanc, maréchal-ferrant à Tourtour (Var). La commission mixte l’a condamné en 1852 à la déportation en Algérie « moins » (pour 5 ans) : « A pris une part active à l’insurrection. A fait fabriquer des balles. Homme très exalté et dangereux. » (Procès-verbal de la commission mixte du Var, AN, BB/30/398)

Sa peine sera commuée en surveillance de la police le 3 décembre 1853 (AN, BB/22/169).

C’est lui qui a prêté un cheval à Martin Bidouré pour faire la liaison entre Aups et Tourtour. (René Merle, « Martin Bidouré, fusillé deux fois », Bulletin de l’Association 1851, 12, octobre/novembre 2000)

Jean Joseph Tropez Blanc est né à Tourtour le 4 novembre 1806, de Jacques Tropez, berger, et Catherine Ferrier. Il a épousé Rosalie Basset le 1er juin 1830. En 1851, il habite le Château Bousquet (le vieux château) avec son épouse et ses enfants Pierre (né le 18 avril 1836), Rosalie (née le 1er octobre 1839) et Joséphine (qui a 1 an).

Ses fils Augustin (dont il est question dans la lettre, né 30 avril 1831) et Pierre seront à leur tour maréchaux-ferrant. Le premier à Tourtour, le second au Val.

Jean Joseph Tropez est décédé à Tourtour le 26 février 1886 à 79 ans.

 

 

[cachet de la poste : Salernes (78) 28 mars 52] [une petite précision postale d’Alain Trinquier : la lettre a été recueillie par le facteur rural dans la boîte aux lettres de Tourtour et il y a apposé la lettre-timbre de cette boite : le B dans un cercle qu’on voit dans l’angle gauche.]

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Monsieur Blanc Jean Joseph Tropez maréchal

Détenu politique au camp Birkadem

près Alger ou à sa suite

En Afrique

 

[au verso, cachets de la poste : Draguignan (78) (jour illisible) mars 52 ; Marseille 29 mars 52 ; Alger, Algérie, 1 avril 52]

 

[trois pages]

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Tourtour le 28 mars 1852

 

Mon devoué ami

 

etant chargé soit de votre maison soit de lami troin à vous faire reponse et sur tout ce que vous lui demandé dont les details suivent je vous dirai que l’on vous a repondu dans les autres letres aussi mais on les affranchisses et l’on pense que l’on ni met pas autant d’atentions[.] votre devoué petit pierre est decidez à partir est c’est possible quil arive avant la letre[.] mais pour vous consoler on à decidez de vous adresser la presente[.] il aurez partit plutôt puisquil à etez à toulon pour vous joindre mais il na pas etez à temps et aujourd’hui c’est-à-dire hier on à aportez des papier pour le metre en regle pour senbarquer pour vous joindre et part immediatement pour vous consoler et etre votre baton de vieillesse[.] on ne vous abandonne pas mon cher ami[.] ne pensez plus à cella c’est bien le contraire[.] tous vos amis quil serez trop long à enummerer sinforment de vous et prenant part à votre malheureux sort[.] enfin apresent tout le monde se sent mieux[.] les fautes que vous vous faites à tous les gens du pays et pour toute sorte de moyen. tout le monde vous regretant infiniment exeptez les quelque acusateur[.] vous demandiez de moyen on vous fera passer tout ce que vous demanderez[.] tachez à setablir avec le petit pierre on vous le fera tenir à la destination que vous serez[.] mais il est bien difficile à faire rentrer l’argent quil vous est du[.] les olive valent peu dargent[.] le commerce est interdit ici[.] enfin on fera tout et meme plus pour vous faire passer les moyen que vous demandiez dans vos letre

pour les affaires de la maison vont bien[.] le travail pour cella n’est pas bien fort parce que c’est affaire à generallement tout interdit[.] mais augustin travaille divinement bien et tout le peuple en est bien content[.] en parlant d’augustin il à subit au sort le 12 de ce moi et il à pour son compte le 13 mais en à mis à la masse comme vous avez decidez[1]. je vous direz quil paraît tres laborieux[.] lorsque il à fait son travail le matin il part pour la campagne soit piocher ou autre travail d’agriculture[.] on ne le voit pas herer dans le village comme font dautre gens[.] on à parlez à M. lavocat pour prier de tacher si faire se peut houi de revenir en france et setablir dans un autre departement que le var[2][.] mais puis on à parlez à quelqun autre et on nous à assurez que ce ne serez pour une année seulement mais que pour quelque mois[.] ainsi mon ami tachez à vous resilier à vous consoler à avoir patience[.] ce ne sera pas comme on l’avait dit[.] notre gouvernement socupe à ce moment de vous autre[.] tachez d’hi etre fidelle et socuper de rien que de vous autre avec soumission à votre chef et prenez patience Dieu est sur tout il protegera san doute les infortunes et je desire de tout mon ceur à vous serer entre mes bras au plutôt[.] que lon ni pense pas puisque je pense que vous etes tous ensemble les gens de tourtour[.] dite à jh Blanc[3] quil vous doit encore de pomme de terre[.] comment faire pour en avoir  soit pour manger et en semer puisqelle vous sont due et elle se gateront et quil tache denvoyer une procuration à quelqun pour ses affaires.

je vous dirai que pelasie[4] votre fille doit faire sa première communion le jours de jeudi saint prochain

voici encore en peu de mot ce quil se passe en françe[.] le president de la Republique à convoquet le senat pour le 29 courant[5][.] les chambres aussi doive sassembler et l’on pense et on juge quil y aura beucoup d’ameliorations sur beaucoup de chose[.] ici on nous à changez presque toute l’administration[.] simian ainé[6] maire, le meme adjoint, et trois conseiller ont restez, le reste tout nouveau[.] tout le monde est paisible au pays etc. etc. quand à moi je suis encore dans la meme maladie ni javance et ni je reculle[.] je perd la patience depuis le temps[.] je vous direz que toute la maison votre epouse et vos quatres enfans me chargent à vous dire mille et mille chose de sa part[.] il se portent tous bien et desirent de tout son ceur et dame que vous en soyiez de meme[.] nous tachons demployer tous nos amis pour faire quelque grace pour vous autres tous mes bons amis de tourtour[.] oui tous[.] donnez en faites de compliment aux autre quatre[7] de la part[.] si je ne suis pas etez vous voir à Draguignan[8] c’est ma maladie qui ma empechez[.] mes braves amis croyez moi que je vous regrette plus que vous ni pensez[.] votre fils pierre vous dira mieux lorsque vous vous serez abouchez[.] rapelez vos amis [.] donnez-nous de vos chere nouvelle de temps en temps[.] ne craignez pas à nous fatiguer car c’est bien le contraire[.] je va terminer ma letre au non de toute votre maison parens et infinites damis en vous embrassant du fond et du profond de tout mon ceur et de celui qui se dit votre unique ami

 

[d’une autre écriture, mêlée à une signature, les deux ressemblant fort à celles de Jean François Simian, maire]

la recompense  de tant de peines sera un ave maria pour le repos de son ame

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[de nouveau avec l’écriture de l’auteur de la lettre]

troin joseph[9] notre ami ma prié de vous faire la reponse que jai aceptez tres volontiers

 

 

 

[1] Visiblement, Augustin Blanc a tiré au sort un mauvais numéro qui le désigne pour le service militaire mais il va payer pour être remplacé.

[2] Une des peines infligées par les commissions mixtes qui répriment la résistance de Décembre est l’internement qui consiste en une assignation à résidence dans un autre département.

[3] Joseph Blanc, cultivateur de 48 ans, est un autre Tourtourain condamné à la déportation en Algérie. Il sera placé dans le camp d’Aïn Benian jusqu’au 28 décembre 1853.

[4] Il s’agit de sa fille Rosalie, née le 1er août 1839.

[5] C’est la séance d’installation de la nouvelle assemblée et du Corps législatif au cours de laquelle le prince-président annonce : « La dictature que le peuple m’avait confiée cesse aujourd’hui. »

[6] Jean François Simian.

[7] Au total, ce sont 6 Tourtourains qui ont été déportés en Algérie. Il en manque donc un dans l’esprit de l’auteur de la lettre. Outre Jean Joseph Tropez Blanc (déporté à Birkadem) et Joseph Blanc (Aïn Benian, cf. note supra), il s’agit de : Léon Antoine Abeille, garde forestier, 30 ans, (camp inconnu), peine commuée le 12 août 1854 en surveillance ; Jean Beuf, cultivateur, 52 ans, Birkadem, même commutation ; Denis Sisteron, cordonnier et sergent de ville, 30 ans, Aïn Benian, commuée sen surveillance le 2 février 1853 ; Joseph Antoine Lazare, dentiste ambulant, 35 ans, Birkadem, commuée en surveillance le 16 août 1855. Ce dernier étant originaire de Mérindol (Vaucluse) est peut-être « l’oublié » de l’auteur.

[8] Blanc y a été détenu du 4 janvier au 27 février 1852 avant d’être transféré à Toulon.

[9] Il y a alors à Tourtour deux Joseph Troin : Jean Joseph, propriétaire cultivateur, 43 ans, habite Pré Bouchon et Joseph Pascal, lui aussi propriétaire cultivateur, 52 ans, la rue Droite.