La province en décembre 1851

La province en décembre 1851

Étude historique du coup d’Etat

par Eugène Ténot

Chapitre V

Départements du Midi 

Pyrénées-Orientales — Hérault — Gard

seconde partie

La Jacquerie de l’Hérault. — La ville de Bédarieux. — Début de l’insurrection. — Occupation de la Mairie. — La gendarmerie gardée à vue. — Le maréchal-des-logis Léotard tue Cabrol. — Soulèvement furieux. — Intrépide défense des gendarmes. — Le feu à la caserne. — Le gendarme Flacon. — Le gendarme Sellère au milieu du peuple. — Mort d’Eugène Combes. — Fuite des gendarmes. — Bruguière tué. — La maison Mical. — Dévouement de Rose Mical. — Lamm massacré. — Le gendarme Circq et Malaterre. — Mort du maréchal-des-logis. — Bédarieux entre les mains des insurgés. — Rétablissement de l’ordre. — Insurrection près de Nîmes. — Tentative sur Uzès. — Pacification.

 

Quelques mouvements à Saint-Chinian, à Clermont-l’Hérault et sur quelques points de l’arrondissement de Lodève, n’eurent pas de suite et se calmèrent promptement.

La ville de Bédarieux. qu contraire, était appelée à partager la sinistre renommée de Clamecy.

Un procès solennel qui a jugé trente accusés et n’a pas tenu moins de vingt-cinq audiences, nous a permis d’étudier dans tous ses détails cette triste et dramatique affaire.

Simple chef-lieu de canton de l’arrondissement de Béziers, Bédarieux n’en était pas moins une ville de dix mille habitants, et la plus industrielle du pays. Des filatures et de nombreuses fabriques de draps y entretenaient une population ouvrière considérable. Cependant les ouvriers de Bédarieux, gens du pays pour la plupart, étaient plutôt paysans que citadins. La récréation favorite d’un bon nombre consistait à aller, le dimanche, braconner dans la montagne.

Les sociétés secrètes avaient englobé toute cette population. Un grand propriétaire, M. Bélugou, membre du Conseil général, avait été le propagateur principal, sinon des sociétés secrètes, du moins des idées démocratiques. L’horloger Bonnal, plus directement mêlé au peuple, était l’homme le plus influent de Bédarieux.

Le maire, M. Vernazobres, était du « parti de l’ordre », comme la grande majorité des fabricants. Il avait fait des démarches pour obtenir une garnison, mais il n’avait pu réussir par suite du défaut de concours de ses collègues, qui craignaient de se signaler aux ressentiments de leurs ouvriers.

Au 2 décembre, la force publique n’était représentée que par le commissaire de police et six gendarmes. Le maréchal-des-logis Léotard, qui les commandait, était un vigoureux soldat. Malheureusement, sa position l’obligeant de se mêler depuis trois ans aux luttes de la politique, il était plus d’une fois sorti des limités de la modération. Son aversion décidée pour le parti démocratique, jointe aux persécutions dont il avait été l’instrument pendant les deux dernières années de réaction, le désignaient aux haines de la population ouvrière. Il en était de même, et à un plus haut degré, du commissaire de police Nougaret. Toujours désigné sous le surnom grotesque de la Ficelle, il était l’objet de ressentiments furieux expliqués, sinon justifiés, par son caractère et par la violence qu’il avait déployée en diverses circonstances.

Les procès-verbaux pour braconnages, très-fréquents à Bédarieux, amenaient sans cesse de nouveaux conflits entre la gendarmerie et les ouvriers. Le gendarme Lamm surtout était en haine aux braconniers. Son caractère qui était, selon l’expression du commissaire de police, plus résolu, plus militaire que celui des autres gendarmes, lui avait fait des ennemis[1].

La nouvelle des décrets du 2 décembre parvint à Bédarieux le mercredi soir. Malgré l’émotion produite, la ville resta calme. On attendait le mot d’ordre de Béziers. Un nommé Bompayre s’y rendit aussitôt en cabriolet ; il vit M. Péret dans la nuit, et revint à Bédarieux avec le signal convenu pour l’insurrection.

Les ateliers furent aussitôt déserts ; une foule nombreuse se réunit au café Villebrun, et l’on y décida que le peuple se rendrait à la Mairie, déposerait le maire et nommerait une Commission municipale pour diriger la résistance.

Le maire Vernazobres venait de recevoir la nouvelle du rétablissement de l’ordre à Béziers. Il se rendit à la Mairie et y convoqua tous les fabricants qu’il supposait disposés à résister à une insurrection. Il en vînt une trentaine, mais bien peu résolus. « — Les intentions des ouvriers ne sont peut-être pas aussi mauvaises qu’on le croit, disaient les uns. — Quand ils auront occupé la Mairie, ils se calmeront, disaient les autres. » — Le commissaire et les gendarmes paraissaient seuls résolus[2].

Vers quatre heures du soir, la colonne populaire parut et, bon ordre et sans armes. Bonnal, Caux, Bonnafous, les frères Combes, Rabaut, Malaterre, Lignon, etc., petits bourgeois ou ouvriers influents, semblaient diriger la manifestation.

Le maire, sommé de se démettre de ses fonctions, répondit par un refus catégorique, et déclara qu’il ne céderait qu’à la force. Le peuple ayant fait mine d’envahir la Mairie, les gendarmes armèrent leurs carabines et menacèrent de faire feu.

Les chefs du rassemblement se concertèrent quelques instants, puis la foule se sépara en criant : Aux armes !

Le maire qui avait voulu seulement qu’il fût constaté qu’il cédait à la force, enjoignit aux gendarmes de retourner à leur caserne et de se tenir prêts à partir pour demander des secours à Béziers et à Lodève. Il se retira aussitôt après lui-même, ainsi que le commissaire de police. Ce dernier, toutefois, entra chez l’horloger Bonnal qui était fort estimé même de ses ennemis politiques, et il l’engagea à user de son influence pour empêcher une insurrection dont il essaya de lui démontrer l’inutilité. Il ne put rien obtenir, et, sachant combien sa personne était menacée, il quitta immédiatement la ville[3].

Le peuple revint bientôt en armes et prit possession de la Mairie.

Une Commission municipale fut nommée par acclamation. Elle se composait de MM. Belugou, Bonnal et Caux.

M. Belugou étant absent en ce moment. Bonnal s’installa à la Mairie et fit les fonctions du maire. Il exigea que le secrétaire Théron restât en fonctions, voulant, disait-il, que tout marchât comme à l’ordinaire. Sa plus grande préoccupation semblait devoir être le maintien de l’ordre, et il y serait probablement parvenu, sans une provocation insensée du maréchal-des-logis Léotard, provocation qui entraîna d’affreux malheurs que M. Bonnal ne pouvait prévoir ni prévenir.

Vers les sept heures du soir, quelques sentinelles avaient été placées dans la rue du faubourg nommé le Barris, où se trouvait la caserne de gendarmerie. Il paraît que ces sentinelles avaient reçu l’ordre, très-naturel dans la circonstance, de veiller à ce que les gendarmes ne quittassent pas leur caserne. La circulation n’avait cependant pas été interdite sur la grande route ; quelques groupes s’y montraient, et les débats ont prouvé qu’il n’existait en ce moment aucun projet d’attaque contre la gendarmerie.

Le maréchal-des-logis Léotard achevait d’écrire trois dépêches que les gendarmes Cirq et Lamm devaient aller porter. Ceux-ci donnaient à manger à leurs chevaux. Un peu avant sept heures, le domestique du maire vint porter au maréchal-des-logis une dépêche que son maître le priait de joindre aux siennes.

Le maréchal-des-logis la prit, et dit au gendarme Bruguière de descendre pour accompagner le domestique. Le gendarme alla jusque dans la rue et rentra précipitamment en annonçant qu’un insurgé l’avait couché en joue. C’était probablement l’une des sentinelles[4].

Le maréchal-des-logis se lève furieux. Il était, sans doute, dans un de ces moments de surexcitation où l’homme n’a plus le libre exercice de ses facultés mentales. La folie seule peut expliquer sa conduite. Il saisit ses armes et crie aux gendarmes de prendre leurs carabines. Il descend accompagné de Bruguière qui partageait sa fureur. Ils sortent : il n’y avait que peu de monde dans la rue. Un tout jeune homme passait. Bruguière l’ajuste et fait feu. Le malheureux, frappé d’une balle, chancelle en criant : « Au secours ! mes amis, au secours ! — Bruguière court à lui, le saisit rudement. — Tu es blessé, c…, lui dit-il, tu es blessé. » Une jeune femme sort d’une maison voisine et entraîne chez elle le malheureux jeune homme[5].

Presque simultanément, le maréchal-des-logis couchait enjoue un vieillard de soixante-dix ans, nommé Cabrol (Etienne), et le tuait raide d’un coup de carabine.

Cabrol était-il armé ? — Le juge de paix Bonnes, chargé de la première instruction, déclare que non. Cabrol, dit-il, dans son rapport, était inoffensif et venait l’acheter deux sous de fromage.

Le président du Conseil de guerre déclare, de son côté, que l’instruction a démontré que Cabrol était armé d’un fusil. Toutefois, on n’a jamais dît qu’il eût aucunement provoqué le maréchal-des-logis.

Léotard et Bruguière, comprenant trop tard quelle serait la conséquence de ce début, que l’on aurait le droit de qualifier de double meurtre, rentrent en fermant solidement la porte. — « Montons au premier, dit le maréchal-des-logis, et défendons-nous. Dans cette position, tant que nous aurons des cartouches, nous pouvons braver tout Bédarieux. »

Il faut renoncer à peindre l’explosion de fureur qui ébranla la ville, lorsque le bruit de ce que nous venons de raconter se fut répandu. Tous les témoins s’accordent sur cet effrayant tableau.

Une foule exaspérée se rua vers la caserne, en criant : Vengeance ! mort aux assassins ! mort à ces brigands ! Les femmes, surtout, étaient furieuses. Leurs cris, leurs injures, leurs menaces. exaltaient la colère des hommes jusqu’à la rage.

Une fusillade terrible est dirigée sur les fenêtres de la gendarmerie pendant qu’on essaie d’ébranler la porte. Les gendarmes ne songent pas à fuir. Ces six hommes se défendent avec l’énergie du désespoir. Ils ripostent de leurs fenêtres et tirent sans relâche. Un jeune homme de Bédarieux, Philibert Marconnié, reçoit six blessures. L’exaspération du peuple redouble. Les efforts pour enfoncer la porte sont vains. Un cri s’élève : Le feu ! il faut y mettre le feu ! — Une foule d’ouvriers se précipite chez des boulangers voisins ; ils emportent une masse, de fagots et courent les entasser contre la porte de la caserne. Bientôt la flamme brille, et la lueur rougeâtre de l’incendie vient éclairer cette scène sinistre.

 

L'incendie de la gendarmerie de Bédarieux, extrait de L'Histoire illustrée du Second Empire, de Taxile Delord, 1892

Les gendarmes protégés par les murs étaient jusque-là sans blessures. Le maréchal-des-logis prie la femme de l’un d’eux, Mme Flacon, de regarder par une fenêtre, s’il ne vient pas d’assaillants de ce côté. La pauvre femme fait quelques pas ; une balle qui vient de frapper contre la muraille ricoche et lui traverse le crâne. Son mari court à elle ; il la relève, la place sur son lit et retourne au feu[6].

Cependant la flamme gagnait ; la fumée suffoquait les gendarmes ; les munitions commençaient à s’épuiser et la porte cédait sous les coups des assaillants.

Il n’y a plus moyen de résister ; faisons la paix, dit Léotard. Flacon, paraissez, et dites que nous nous rendons.

Flacon paraît ; il essaie de parler : A mort ! A mort ! crie la foule, et il essuie plus de vingt coups de fusil. Il recule blessé, puis essaie de reparaître à une autre croisée et reçoit une nouvelle blessure. Il veut alors sortir avec ses enfants. Impossible : la foule les repousse.

La femme du gendarme Sellère sort alors avec quelques enfants de ses compagnes. Ils crient grâce ! pour eux et pour les gendarmes.

— Sortez, vous autres, répondent les ouvriers, mais pas de grâce pour les hommes !

La femme Sellère sort alors avec les enfants[7].

Malgré les cris de fureur de la foule, le gendarme Sellère essaie de suivre sa femme. Vingt fusils étaient déjà braqués sur sa poitrine, lorsqu’un homme de haute taille, l’un des chefs du mouvement, un républicain convaincu, Eugène Combes, se jette devant les fusils.

— Je croyais que c’était Cirq ou Flacon, dit-il au gendarme ; c’est égal, je ferai pour vous ce que j’aurais fait pour eux.

Il lui fait un rempart de son corps et le conduit en sûreté. Sellère lui dit alors : Si vous pouviez sauver mon cheval. — Le généreux jeune homme s’élance vers l’écurie, prend le cheval du gendarme, monte dessus et sort pour le lui ramener. Il était au milieu de la cour, lorsqu’une balle le frappe au coeur. Il tombe foudroyé.

Cependant les gendarmes, Cirq, Lamm, Flacon et Bruguières, s’étaient jetés dans une cour qui n’est séparée que par un mur de celle de la maison Contezat. Le temps pressait : la porte de la cour vacillait sous les coups de hache.

Cirq attache une corde à une poutre au-dessus du puits, et la rejette de l’autre côté du mur qu’il s’agissait de franchir. Lamm saisit une échelle et l’applique contre la muraille. Il importait de ne pas stationner sur le mur, les insurgés pouvant en apercevoir le faite.

Circq passe le premier sans accident. Lamm vient après : une balle l’atteint.

— Ah ! mon Dieu ! je suis mort ! s’écrie-t-il.

Circq le rassure et l’aide à descendre. La blessure n’était pas grave. Flacon passe à son tour. Bruguière allait monter ; la porte vole en éclats, le gendarme est reconnu ; une décharge éclate et il tombe, le crâne fracassé par une balle[8].

Léotard n’avait pas suivi ses camarades ; il se tenait caché dans la chambre de Bruguière.

Cependant l’incendie gagnait et devenait menaçant. On courut chercher les pompes, on organisa les secours, et la majeure partie des ouvriers ne songèrent plus qu’à travailler pour éteindre le feu. Bon nombre d’entre eux parcoururent la caserne et aidèrent les malheureuses femmes des gendarmes à sauver leur mobilier. Un ou deux furieux injurièrent ces pauvres femmes, mais la masse les protégea.

Dans cette nuit terrible, où plus de mille individus parcoururent la caserne, un seul vol fut commis. Nous dirons plus loin comment et par qui. Les bijoux de Mme Lamm étaient restés en évidence, un insurgé les prit et les lui remit fidèlement le lendemain[9]. Pendant que la foule travaillait aux pompes, une trentaine d’hommes altérés de vengeance cherchaient les gendarmes en poussant des cris de mort. C’étaient, surtout, des braconniers récidivistes, d’anciens conscrits réfractaires, des parents de citoyens tués ou blessés.

La corde attachée par Circq leur indiqua la direction qu’ils avaient prise. Ils fouillèrent la maison Contezat, et, n’y trouvant personne, ils entrèrent dans la maison Mical qui touche à celle-là.

Les gendarmes y étaient. Ils avaient trouvé asile dans une honnête et généreuse famille d’artisans, qui n’hésitèrent devant aucun danger pour accomplir ce devoir d’humanité.

Charles Mical les avait aidés à franchir le mur de la maison Contezat, et, de concert avec ses frères, il s’empressait pour leur trouver un asile. Pierre Roquairol, le gendre de Mical, fit cacher Flacon sous le lit où lui-même était couché avec sa femme et ses enfants.

Rose, la soeur de Mical, essaya de sauver Lamm. Laissons parler cette noble fille :

« Monsieur Lamm vint à moi et me dit : Mon enfant, je suis blessé à mort. Il était tout ensanglanté. Il m’embrassa comme pour implorer ma pitié, mais il n’en avait pas besoin. Je le fis entrer dans ma chambre que je fermai à clé ; je le fis mettre dans mon lit. Je voyais bien que ce pauvre militaire courait les plus grands dangers ; j’entendais les cris des insurgés qui venaient d’entrer et qui poussaient des cris de mort. On menaçait de mettre le feu à la maison, si les gendarmes et le commissaire de police, qu’on disait cachés dans la maison, ne se trouvaient pas.

Je dois le dire, j’eus même l’idée, pour le sauver, de me coucher avec lui dans mon lit. (Le témoin verse d’abondantes larmes). Je l’aurais fait si je n’avais pas craint le scandale de mes parents. »

Le malheureux Lamm ne se crut pas en sûreté dans la chambre de Rose Mical ; il en sortit pour aller se cacher daims la cave derrière des tonneaux. Circq était au grenier à foin dans la trappe à fourrage.

Une vingtaine d’insurgés entrent tout à coup dans la cave. Lamm est découvert. On le saisit. Le cafetier Malaterre ordonne de l’attacher avec une corde. Peut-être voulait-il le sauver en l’emmenant prisonnier à la Mairie. On le garrotte. Mais la plupart des ouvriers qui l’entourent poussent des cris de mort.

Que voulez-vous faire de moi ? s’écrie Lamm d’une voix déchirante.

— Nous voulons te tuer, gros c…, répondent plusieurs ouvriers.

— Je vous demande grâce.

Nous en as-tu fait avec tes procès-verbaux ? Ta nous as réduits à vingt sous par mois, disaient les uns. Il faut que tu y passes, il y a trop longtemps que ta achètes des vignes avec notre argent ajoutaient d’autres.

Lamm désespéré, s’adresse à l’un d’eux. C’était un ennemi personnel.

— Jacquéou, fais-moi grâce !

— Non.

Les Mical, éplorés, demandaient grâce aussi. Tout ce qu’ils purent obtenir, c’est qu’on ne le tuerait pas sur place.

Ces forcenés sortirent et entraînèrent Lamm vers la cour.

Sur la porte, l’un d’eux le renversa d’un coup de poing sur la tête. Plusieurs firent feu sur lui. Deux balles le percèrent, l’une au sein droit, l’autre au crâne, traversant le cerveau. La mort fut instantanée[10].

Et retournant dans la maison, ces furieux recommencèrent à chercher Flacon et Circq. Celui-ci, nous l’avons dit, était dans la trappe à fourrage. Il se soutenait difficilement, ses forces s’épuisaient, et sa situation devenait intolérable, lorsqu’il entendit une voix crier :

— Descends, ou je te descends.

Il ne bougea pas d’abord, croyant que ces paroles ne s’adressaient pas à lui ; mais bientôt, sentant le canon d’un fusil contre sa jambe gauche, il se laissa tomber.

Vingt fusils le couchèrent en joue. Le malheureux cria :

— Grâce, laissez-moi voir ma femme et mon enfant avant de me fusiller !

Il était perdu, lorsque Malaterre s’élança entre lui et les fusils braqués contre sa poitrine.

— Tu mas rendu un service, lui dit-il ; à mon tour.

Puis se tournant vers les ouvriers :

— Vous me tuerez plutôt que de lui faire le moindre mal, dit-il d’un ton résolu.

Malaterre était influent. Les insurgés relevèrent leurs fusils, et Circq fut conduit à la Mairie. Il était sauvé[11].

Flacon que l’on chercha encore quelques instants ne fut pas trouvé.

Plusieurs heures s’écoulèrent, pendant lesquelles la foule continuait de travailler aux pompes.

L’obscurité avait jusqu’alors dérobé le maréchal-des-logis aux recherches de ses ennemis.

Vers deux heures et demie du matin, un ouvrier nommé Salasc entra dans la chambre de Bruguière, une lumière à la main. Quelques hommes le suivaient. Léotard se voit perdu. Il bondit sur Salasc et le frappe violemment sur le bras pour éteindre la lumière. Un ouvrier, Prosper Michel, se jette sur le maréchal-des-logis. Ils luttent avec fureur dans l’obscurité. Léotard, homme robuste et dont le désespoir doublait les forces, terrasse Michel et lui serre le cou comme dans un étau. Mais les autres l’entourent. La lumière est rallumée ; ils font feu à bout portant. Le maréchal-des-logis tombe mort frappé de six balles[12].

Que se passa-t-il alors ?

On a raconté d’affreux détails : mutilations obscènes, outrages au cadavre, scènes d’horreur.

Voici ce qui paraît incontestable.

Les coups de fusil avaient été tirés de si près sur le maréchal-des-logis que le feu avait pris à ses habits.

Il n’y avait pas d’eau dans la chambre. Quelques-uns de ces hommes eurent la triste idée d’éteindre le feu en urinant dessus, et ils le firent.

Quant à la mutilation obscène pratiquée sur le cadavre, il y a doute. Le docteur Touzain qui l’examina et qui fournit un rapport médical, dans lequel chaque blessure est minutieusement décrite, n’en parle pas. Interrogé sur ce fait au Conseil de guerre, il déclara n’avoir rien vu de semblable. D’un autre côté, le commissaire de police, Nougaret, qui fit exhumer les cadavres huit jours après, déclare avoir constaté la mutilation.

Tous les autres détails sont le récit d’un nommé Cazals, que nous allons faire connaître à nos lecteurs.

Une heure à peine après la mort de Léotard, Charles Mical, le frère de la généreuse Rose Mical, monta dans la caserne et entra dans la chambre de Bruguière, où était étendu le corps de la victime. Il vit un homme que son émotion l’empêcha d’abord de reconnaître.

Cet homme achevait de mettre un caleçon qu’il venait de voler.

— Veux-tu le voir ? dit cet homme à Mical ; regarde le espatat (étendu d’une manière ignoble).

Et comme Mical remarquait le caleçon, il le coucha en joue avec la carabine du maréchal-des-logis, en disant :

— Si tu dis un mot de ceci, je te tue[13].

Ce misérable se nommait Cazals dit le Caboussut.

C’était un ouvrier de la plus détestable réputation. Il vendit le lendemain a-t-on dit au procès, pour dix francs, à un nommé Jacques Séguy, divers objets provenant de la gendarmerie, et le jour de son arrestation, il fut trouvé muni d’un pistolet de gendarme. Il s’était vanté, a-t-on dit aussi au procès, d’avoir pris part au meurtre. — J’ai fait mon homme, aurait-il dit à plusieurs personnes.

Cet homme est à peu près le seul qui ait désigné les auteurs du meurtre de Léotard et le seul qui ait raconté les scènes d’horreur qui auraient suivi. Ce triste personnage, le seul voleur de l’insurrection, peut-être assassin, certainement faux témoin, fut arrêté et emprisonné pendant quelques jours, dénonça une multitude de ses camarades, fut mis en liberté, et obtint, non-seulement la plus complète impunité, mais jusqu’à un certain point les faveurs de l’administration.

Reprenons notre récit.

Cette nuit terrible s’acheva sans de nouveaux malheurs ; l’incendie s’éteignit, et, l’exaltation des esprits s’étant calmée, toute la population rentra consternée de la sanglante catastrophe.

Bonnal s’empressa de faire publier la proclamation suivante que Victor Caux lut, à haute voix, escorté de quelques hommes armés, sur les principaux points de la ville. Cette proclamation se trouve dans les pièces du procès de Bédarieux.

« Habitants de Bédarieux !

Des malheurs regrettables ont eu lieu et ne peuvent être imputés qu’à ceux-là qui les ont provoqués par le meurtre de quelques citoyens.

Les républicains gémissent d’un pareil désastre ; mais ne craignez pas : une garde veille, et tout le monde doit être rassuré.

Les personnes et les propriétés seront respectées.

Mort aux voleurs !

Citoyens,

Soyez sans inquiétude ; sous le gouvernement du peuple souverain chacun trouve la sauvegarde de tous les intérêts, de tous les droits, de toutes les libertés.

Le peuple, sur qui reposent tous les pouvoirs, sera digne de sa responsabilité et de sa mission, et ses efforts feront qu’aucun autre accident ne se renouvellera.

Citoyens, une ère, l’ère nouvelle commence.

Vive la République !

Le Peuple. »

 

Un certain ThéoIIier, qui s’était installé à la Mairie, prit sur lui de publier deux autres proclamations qui, si elles prouvent que leur auteur n’était pas fort lettré, n’indiquent pas, du moins, de mauvais sentiments.

Nous les empruntons également aux pièces du procès reproduites par la Gazette des Tribunaux.

« Citoyens,

Le peuple, victorieux aujourd’hui après la lutte, est obligé de veiller activement à la défense de l’ordre, de la famille et de la propriété.

A cet effet, beaucoup d’ouvriers ont dû quitter leurs ateliers, leurs épouses et leurs enfants pour prouver que la Révolution ne veut pas le pillage ni la ruine de la Mère-Patrie !!!

Aujourd’hui beaucoup de ces ouvriers souffrent, et le seul remède à leurs souffrances, c’est du pain !!!

Il est donc nécessaire que les boulangers de Bédarieux qui ont les farines convenables, cuisent immédiatement et fasse porter à la Mairie tout le pain qu’ils auront cuit.

Le Peuple souverain

Vive la République ! »

 

Voici la deuxième proclamation :

« Citoyens,

Dans les révolutions, les uns viennent pour le bien, d’autres pour le mal ; tous les honnêtes gens qui verront commettre le vol et l’attentat à la pudeur sont priés de punir de mort les coupables.

Le Peuple souverain ».

 

Le résultat cherché par ces proclamations fut atteint. Depuis le vendredi matin jusqu’au mercredi suivant, Bédarieux, sous la garde du peuple armé, n’eut aucune espèce d’excès à déplorer. Ce fait remarquable et qui prouve les sentiments honnêtes de l’immense majorité de la population ouvrière de cette ville, démontre combien est petit le nombre de ceux sur lesquels doit peser la responsabilité des actes de vengeance et de représailles, commis dans la nuit du 4 au 5.

Le gendarme Flacon était, si l’on s’en souvient, resté caché chez les Mical. Un citoyen de Bédarieux, M. Mouton, l’apprit et en informa Bonnal en l’engageant à sauver le gendarme. Bonnal s’empressa d’envoyer avec M. Mouton un chef d’insurgés, nommé Pradal, dit Jean-de-Rose, et un peloton d’hommes armés. Flacon sortit, Pradal lui donnant un bras, M. Mouton l’autre, et il arriva sans encombre à la Mairie[14].

On enterra ce jour-là les victimes. Cabrol et Eugène Combes furent ensevelis au milieu d’un immense concours de population. On y remarquait presque tous les fabricants.

Les gendarmes, au contraire, furent enterrés presque furtivement.

Le 6, les ouvriers se réunirent pour discuter quelques questions de salaire. Il est bon de constater que ces hommes, qui se croyaient vainqueurs, ne se montrèrent pas bien exigeants dans leurs prétentions. Les tanneurs voulaient gagner dix ou onze francs par semaine, les autres à proportion.

Enfin, le 10 décembre, le général Rostolan fit son entrée à Bédarieux avec une imposante colonne d’infanterie, cavalerie, artillerie.

La majeure partie des ouvriers avaient quitté la ville et avaient cherché un refuge dans les forêts qui couvrent les sommets des Cévennes.

Le département de l’Hérault avait été mis en état de siège, par décret du 8 décembre : il y fut appliqué dans toute sa rigueur. Le nombre des arrestations fut supérieur à trois mille. Les colonnes mobiles battirent le pays sans relâche. L’ordre de tuer quiconque essaierait de fuir fut souvent appliqué. Un détachement du 35e de ligne fouillait, le 17, les carrières de Roujan ; un républicain, nommé Jules Cayrol, y fut tué en cherchant à échapper à la troupe[15]. Le 22 du même mois une colonne mobile arriva, sur le soir, à Servian, et cerna la maison d’un propriétaire connu pour ses opinions républicaines, M. Cambon. Il sauta d’une fenêtre pour fuir vers le jardin. Il tomba mort sous les coups de fusil[16]. A Saint-Thibéry, prés de Pezénas, un détachement, commandé par le lieutenant Sardan, surprit quelques fugitifs cachés dans une ferme. Ils s’enfuirent en chemise et traversèrent la rivière l’Hérault par un froid glacial, sous une grêle de balles[17].

Plusieurs aussi tombèrent dans des rencontres ignorées au milieu des Cévennes.

Le général Rostolan le disait, le 28 décembre, dans une proclamation adressée aux ouvriers de Bédarieux :

« En prolongeant leur fuite, vos anciens compagnons aggravent encore leur position ; déjà quelques-uns ont été frappés de mort pour avoir désobéi aux sommations qui leur étaient faites de se rendre… »

 

Nous ne nous étendrons pas davantage sur les violences de la répression. Il nous suffira de dire que le département de l’Hérault eut le privilège de fournir le plus fort contingent à la déportation. Le chiffre exact est inconnu, mais à coup sûr il dépasse deux mille proscrits.

Nous terminerons ce chapitre en mentionnant les mouvements de résistance qui se produisirent dans le département du Gard.

Ces mouvements, qui paraissaient sérieux à leur début, s’apaisèrent cependant sans effusion de sang. N’ayant pu nous procurer des renseignements particuliers sur les événements du Gard, nous nous bornons à résumer les relations fournies par les journaux du temps.

Les sociétés secrètes de Nîmes essayèrent un mouvement sur la ville même. On sait que dans ce pays, les questions religieuses se sont presque toujours mêlées aux questions politiques. De même que le parti légitimiste avait presque tous ses adhérents dans les populations catholiques, de même le parti démocratique recrutait la majorité des siens parmi les protestants. L’insurrection éclata donc, surtout dans les localités où dominaient ces derniers. Le 4, le mouvement insurrectionnel commença à Vauvert, Codognan, Langlade, etc., dans la Vaunage, à Boucoiran, Ners, Parignargues, Fons, etc., dans la Gardonnenque. Toutes ces communes fournirent des contingents qui marchèrent sur Nîmes dans la nuit du 4 au 5.

Quelques groupes se montrèrent en même temps sur divers points de la ville. Mais l’autorité avait pris ses mesures. Le 25e de ligne et la majeure partie de la garde nationale étaient sous les armes occupant tous les points stratégiques. Deux escadrons de hussards partis de Lunel arrivaient pour prendre les insurgés à dos. Des reconnaissances poussées aux environs de la ville constatèrent la présence des insurgés à peu de distance. Cependant ceux-ci, informés des préparatifs sérieux de défense qui venaient d’être faits, se replièrent et regagnèrent leurs communes sans combat.

Le lendemain au soir, une tentative d’attaque sur la ville d’Uzès se termina d’une façon analogue.

M. de Dampmartin, maire d’Uzès, averti de la marche des insurgés, organisa la défense, de concert avec MM. Orilhaud, sous-préfet, Laurens, procureur de la République, de la Bruguière colonel de la garde nationale, et le major Espitalier, commandant le bataillon de dépôt du 8e léger. Une bonne partie de la garde nationale se réunit à la Mairie et la garnison se tint prête à marcher.

Les bandes insurgées venues de deux points principaux du canton de Saint-Chaptes, Lussan et Saint-Laurant-la-Varnède, avaient fait leur jonction à Larnac, à une lieue d’Uzès.

Apprenant par leurs émissaires les dispositions de défense de l’autorité, elles se retirèrent et ne tardèrent pas à se disperser.

Un mouvement très-considérable éclata également dans l’arrondissement d’Alais. Saint-Jean-du-Gard, Gaujac, Boisset, Miolet, Ribaute, Anduze, Lédignan, Bagard et d’autres communes, se mirent en insurrection. A Quissac, près du Vigan, la gendarmerie fut désarmée. Quelques mouvements de troupes suffirent au rétablissement de l’ordre.

Aucun excès ne signala cette grande Jacquerie du département du Gard. Le château d’Alayrac, près de Saint-Jean-du-Gard, avait été pillé, racontèrent tous les journaux. Le propriétaire écrivit au Courrier du Gard pour dire qu’il n’avait pas même vu les insurgés[18].

Le département fut mis en état de siège par décret du 8 décembre ; il eut à souffrir comme les autres de cette situation ; il fournit aussi un contingent notable à la proscription.


                                           


[1] Déposition de M. Nougaret au Conseil de guerre.

[2] Déposition de M. Vernazobres au Conseil de guerre.

[3] Déposition de M. Nougaret.

[4] Déposition du gendarme Flacon.

[5] Voici la déposition de cette femme :

Marie Raymond, femme Séral, fileuse. — Je fermai à demi les volets et j’aperçus sur la grande route un jeune homme qui passait. Un coup de fusil partit de la gendarmerie, puis un second qui l’atteignit. Le gendarme Bruguière sortit pour l’aborder, et, le colletant, il lui dit : « Tu es blessé, cochon, tu es blessé ! » Le jeune homme criait : « Mes amis, à mon secours ! » — Je m’avançai malgré les coups de feu, et je fis rentrer ce jeune homme à la maison.

M. le Président. — Vous n’aviez pas dit dans l’instruction que Bruguière se fût servi de l’expression cochon.

Le témoin. — Il a bien dit ainsi : « Tu es blessé, cochon ! »

(Extrait de la Gazette des Tribunaux. Voir la collection du mois de juin 1852, procès de Bédarieux).

[6] Déposition de M. Flacon au Conseil de guerre.

[7] Déposition de la femme Sellère. — Une foule de journaux ont raconté qu’un enfant de gendarme aurait été saisi par les insurgés et rejeté dans les flammes où il aurait péri. C’est une indigne calomnie. Les femmes ni les enfants n’ont pas même été menacés. Voir la preuve aux débats du Conseil de guerre de Montpellier. (Affaire de Bédarieux.)

[8] Dépositions de Circq et de Flacon.

[9] Déposition de Mme Lamm au Conseil de guerre.

[10] Cette terrible scène a été ainsi racontée par les Mical, par Circq et par Mme Lamm, qui entendait d’une maison voisine les meurtriers de son mari.

Quant aux blessures, nous suivons le rapport médical du médecin qui visita les cadavres dès le lendemain.

[11] Déposition de Circq au Conseil de guerre. Malaterre a été condamné à mort par contumace.

[12] Il y a eu quelque incertitude pour savoir si l’homme qui lutta avec Léotard est Prosper Michel ou bien son frère Hercule. Le premier est désigné par le plus grand nombre de témoins.

Salasc a nié avoir porté la lumière ; mais le fait parait certain.

[13] Voir à ce sujet la note E à l’appendice.

[14] Déposition de M. Mouton.

[15] Journal des Débats du 20 décembre l851.

[16] Écho du Midi du 27 décembre 1851.

[17] Moniteur, extrait du Journal de Pezénas.

[18] Courrier du Gard du 11 décembre.